Bouquinerie aux Quatre Vents
Découvrez une série d'histoires touchantes sur l'amitié unique qui naît entre Alphonse, un libraire sage de 61 ans, et Lise, une jeune étudiante en art de 22 ans. Ils partagent leurs avis sur des sentences choisies, tissant des liens profonds et enrichissants.
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 1 : Le regard de l’abîme
Le vent de mars ne s’était pas encore décidé à mourir. Il tournait autour de l’église Saint-Merri comme un chien qui cherche sa niche, soulevant par instants des tourbillons de poussière grise et des pétales de cerisier trop pressés. C’était un de ces après-midi où le ciel hésite entre l’averse et l’accalmie, où l’on sent la terre qui s’éveille malgré tout. Dans une petite rue en pente, là où les immeubles semblent se pencher l’un vers l’autre pour se confier des secrets, la Bouquinerie aux Quatre Vents tenait son cap.
Alphonse rangeait des exemplaires de poètes surréalistes sur une étagère trop haute, sa chaise à bascule posée de travers. À soixante ans, il avait le dos courbé non par l’âge mais par l’habitude de se pencher sur les pages. Le bois de la boutique sentait la cire et le vieux papier, et le carrelage noir et blanc claquait sous les semelles des rares clients. Ce jour-là, alors qu’il s’apprêtait à fermer un quart d’heure plus tôt pour fumer une Gitane sur le seuil, la porte grésilla.
Elle entra sans frapper, mais avec une hésitation si délicate qu’on aurait dit une colombe heurtant une fenêtre. Elle s’appelait Lise, vingt et un ans, des taches de rousseur sur le nez comme une carte d’un pays qu’elle-même n’avait pas encore exploré. Dans ses bras, un carnet de croquis gras, usé aux coins. Elle avait déjà poussé la porte deux fois le mois dernier, mais sans jamais oser aller au-delà du rayon des carnets d’écriture, qu’elle caressait du doigt comme on effleure une peau aimée.
— Vous êtes encore là ? demanda-t-elle, gênée par la faiblesse de sa propre voix.
Alphonse fit glisser ses lunettes sur son front.
— La boutique est ouverte tant qu’il y a une âme en quête d’un livre, ou une porte qui n’a pas encore dit non au vent.
Il referma la fenêtre. Un coup de pluie soudain frappa les carreaux. Les parapluies des passants s’ouvrirent en cadence, et la Bouquinerie devint soudain une arche silencieuse. Lise s’approcha du comptoir. Elle ne savait pas quoi demander. Elle ne savait même pas si elle cherchait un livre. Elle cherchait plutôt une conversation, une voix posée qui ne lui renverrait pas sa jeunesse comme une injonction à réussir.
— Je travaille sur un projet de gravure, finit-elle par dire. Sur le vide, les grands espaces intérieurs. Rien que des lignes qui se perdent.
— Ah, fit Alphonse en allumant sa cigarette sous la hotte ouverte. Le vide, c’est une matière difficile. On croit qu’il suffit de ne rien mettre, mais le vide, ça se travaille. Ça se creuse. Et parfois — il marqua une pause, la fumée décrivant un sphinx dans l’air — parfois, ce qui regarde en toi, c’est ce que tu as voulu fuir.
Lise leva les yeux. Elle avait entendu cette phrase autrefois, mal digérée dans un cours de philosophie, sans jamais en sentir le poids. Mais là, dans la lumière grise de mars, avec le bruit de la pluie qui changeait de rythme sur les volets, elle la comprit autrement.
— C’est Nietzsche, dit-elle.
— Oui. « Si tu plonges longtemps ton regard dans l’abîme, l’abîme te regarde aussi. »
On la répète comme une mise en garde. Mais moi, je crois qu’il ne faut pas avoir peur de ce regard-là. C’est peut-être lui qui te rend sincère.
Alphonse se tut un instant, le buste légèrement basculé en arrière comme s’il pesait chacune de ses paroles sur une balance invisible. Il ajouta, presque pour lui-même :
— Quand j’ai ouvert cette boutique, il y a vingt-cinq ans, personne ne croyait que je tiendrais plus de trois ans. Les grandes surfaces, les liseuses électroniques, tout ça… Je me suis retrouvé seul, le soir, face aux rayonnages. Et j’ai plongé dans l’abîme du silence. Il m’a regardé, c’est vrai. Mais avec le temps, j’ai vu que cet abîme, c’était juste l’attention que le monde refuse aux choses calmes.
Lise s’assit sur le tabouret de cuir vert, posa son carnet sur ses genoux. Elle ne dessina pas. Elle écouta. Et Alphonse parla encore, du temps qui n’est pas un voleur mais un relieur, de la vie qui ressemble à ces livres dont on tourne la dernière page sans avoir compris le premier chapitre. Elle sourit à une remarque, haussa les sourcils à une autre. On entendait le tic-tac de la pendule et la respiration ralentie des deux êtres.
Quand la pluie cessa, la nuit était presque là. Lise se leva, hésita sur le seuil.
— Je reviendrai, dit-elle.
— Je sais, répondit Alphonse en replaçant un exemplaire des Fleurs du mal. Les quatre vents changent, mais la Bouquinerie, elle, ne bouge pas. C’est là qu’on apprend à regarder l’abîme sans en avoir peur.
Il éteignit la lumière du comptoir. Derrière la vitre, les réverbères s’allumèrent un à un, comme des marqueurs de pages dans la nuit de mars. Et quelque chose venait de naître, là, entre une phrase de Nietzsche et le silence retrouvé. Quelque chose qui s’appelait presque déjà une amitié.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 2 : Accepter la chaleur
Le poêle ronronnait dans un coin de la Bouquinerie, ses flancs noirs tiédis par une flamme qui dansait à travers la vitre. Dehors, le vent charriait des bourrasques grasses, un ciel qui n’arrivait pas à se décider entre l’averse et la neige fondue. Les gouttes couraient sur les vitrines comme des larmes paresseuses, brouillant les titres des livres exposés. Dans cette lumière pâle d’après-midi, la boutique semblait suspendue, à l’abri d’un monde qui glissait vers le dégel.
Il y avait maintenant trois semaines que Lise avait poussé la porte de la « Bouquinerie aux Quatre Vents » pour la première fois. Depuis, elle était revenue deux fois, d’abord pour emprunter un essai sur l’art brut, puis pour rendre un roman que l’étudiant précédent avait oublié dans une poche. Ce jour-là, elle n’avait même pas cherché d’excuse. Elle était entrée, avait soufflé sur ses doigts, et s’était installée sur la vieille chaise en bois face au comptoir sans rien demander.
Alphonse leva les yeux de sa reliure – il raccommodait un exemplaire déchiré de Du côté de chez Swann, avec un fil de lin beige et une patience d’horloger. Il ne dit rien non plus. Il poussa simplement une tasse de thé vers le bord du comptoir, un geste qui ne demandait ni remerciement ni refus.
Le silence dura longtemps. Pas un silence lourd, plutôt celui des bûches qui se tassent dans le foyer.
— J’ai raté mon dessin, finit par dire Lise. Enfin, non, pas raté. Mais il ne dit pas ce que je voulais qu’il dise.
— Et qu’est-ce que tu voulais qu’il dise ? demanda Alphonse sans cesser de tirer son aiguille.
Elle haussa les épaules.
— Quelque chose de vrai, je suppose. Mais quand j’ai posé le fusain, j’ai eu froid. Pas physiquement. Plutôt comme si… comme si le dessin restait dehors, et moi dedans.
Alphonse déposa l’ouvrage. Il se frotta les mains, les tourna vers le poêle, les écarta. La chaleur montait par vagues irrégulières, tantôt généreuse, tantôt avare selon l’aplomb du bois.
— Tu vois cette bûche ? C’est du chêne. Il a séché deux ans. Il brûle lentement, sans faire d’étincelles. Mais si je l’avais mise tout à l’heure sans avoir d’abord laissé le foyer prendre, elle aurait étouffé la flamme. Une bûche trop grosse au mauvais moment, ça donne de la fumée, pas de la chaleur.
Il se tut. Lise attendit.
— Une amie à moi disait souvent : « Quand tu mets une bûche dans le poêle, il faut que tu acceptes la chaleur. »
Ce à quoi j’ajouterais : il faut aussi accepter le temps que le bois craque, que le rouge monte, que ça chauffe les pierres. On croit toujours que la vérité doit arriver d’un coup, en plein visage. Mais non. La plupart du temps, elle se dépose, comme la buée sur les vitres. Il faut juste ne pas essuyer trop vite.
Lise tourna la tête vers la fenêtre. La buée, justement, commençait à voiler la rue. Les phares des voitures devenaient des traits flous, ocres et tremblants.
— Alors mon dessin, dit-elle lentement, c’est peut-être juste la bûche qui n’a pas encore donné toute sa chaleur ?
Alphonse haussa un sourcil.
— Ou toi qui n’as pas encore accepté de rester assise près du poêle assez longtemps. L’art, ma petite, ce n’est pas l’étincelle. C’est la braise. Et la braise, ça demande de la présence. Tu sais pourquoi beaucoup abandonnent avant d’avoir fait quelque chose de vrai ? Parce qu’ils veulent la chaleur sans la bûche. Ou la bûche sans l’attente. Ou l’attente sans la cendre à nettoyer, le lendemain.
Lise eut un petit rire, fatigué mais sincère.
— Vous parlez parfois comme un livre de sagesse à deux euros, vous le savez ?
— Ma Bouquinerie a aussi ce rayon. Juste derrière vous. Mais en vrai, je ne fais que répéter ce que les gens ont oublié d’entendre. Cette phrase sur la bûche, c’était Myriam Ségal. Elle était comédienne, paraît-il. Mais moi je l’ai lue dans un carnet trouvé dans un livre retourné. Quelqu’un l’avait griffonnée en marge. Alors voilà : la sagesse à deux euros, elle rôde. L’important, c’est de savoir quand baisser les yeux.
Il se leva, tisonna doucement les braises. Une gerbe d’étincelles monta, creva, retomba. L’odeur de bois tiède envahit la pièce. Dehors, la neige l’emportait enfin sur la pluie : les flocons tombaient drus, silencieux, couvrant le dégel d’une page blanche.
— Je reviendrai la semaine prochaine, dit Lise en se levant. Avec mon carnet. Cette fois, j’essaierai de ne pas effacer trop vite.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 3 : L’admiration sans raison
Le ciel de mars était d’une indécision rare. Il ne parvenait pas à choisir entre la lumière pâle du printemps naissant et les dernières bourrasques d’un hiver qui s’accrochait aux réverbères. Dans la Bouquinerie aux Quatre Vents, ce combat se traduisait par des ombres mouvantes sur les rayonnages, comme si les livres eux-mêmes frissonnaient doucement.
Lise poussa la porte vitrée un peu plus tôt que d’habitude. Elle secoua sa cape humide, laissant quelques gouttes former un petit archipel sur le plancher ciré. Alphonse, le libraire, leva les yeux à peine un instant. Il reconnaissait son souffle essoufflé, sa manière de toujours entrer comme si elle courait après une idée qu’elle ne voulait pas perdre.
Depuis leur dernière conversation, quinze jours plus tôt, un fil s’était tissé entre eux. Il était fragile mais tenace, comme ces toiles d’araignée qu’on ne voit qu’à la bonne lumière. Lise ne venait plus seulement chercher un livre, ni même une réponse. Elle venait chercher un écho.
Ce jour-là, elle avait ouvert son carnet de croquis sur un dessin inachevé : une rue déserte, sous une pluie oblique, avec un unique personnage vu de dos, le col relevé. Elle demanda à Alphonse ce qu’il en pensait, mais d’une voix moins sûre qu’à l’accoutumée, comme si elle craignait de perturber le silence du lieu.
— C’est une rue que tu vois, ou un état d’âme ? répondit-il en remontant ses lunettes sur son nez.
Lise sourit. Elle aimait cette façon qu’il avait de ne jamais répondre directement à une question, mais de la renvoyer, transformée.
— Un peu des deux, je crois. Mais j’ai l’impression de trop réfléchir avant de peindre. Avant, je peignais d’instinct. Maintenant, je me demande toujours « pourquoi cette lumière ? » et « quel sens donner à cette ombre ? ». Résultat, je n’avance plus.
Alphonse laissa filer une minute. Il saisit un petit ouvrage sur un présentoir près de la caisse — un livre à la couverture vert bouteille, portant une citation en exergue. Il posa le volume sur le comptoir, ouvert à une page qu’il connaissait par cœur.
— Écoute ceci, dit-il doucement. C’est Georges-Louis Leclerc de Buffon, un naturaliste du XVIIIe siècle, un homme qui passait sa vie à observer le monde. Il écrit :
« On admire toujours d’autant plus qu’on observe davantage et qu’on raisonne moins. »
Lise relut la phrase en silence. Ses doigts suivirent les mots sous le texte imprimé.
— C’est étrange, murmura-t-elle. J’ai toujours cru qu’il fallait raisonner pour comprendre. Et lui il dit presque l’inverse.
— Il ne dit pas de renoncer à penser, précisa Alphonse en croisant les bras sur son gilet de laine. Il dit que l’admiration, cette émotion première devant la beauté, l’inattendu ou le vrai, naît d’une observation longue, patiente, sans filet. Tu regardes un coucher de soleil, tu ne te demandes pas s’il est « bien composé ». Tu le contemples. Tu t’y abandonnes. Et c’est alors qu’il te touche vraiment.
Dehors, une rafale de vent plaqua une feuille morte contre la vitrine, mais ni l’un ni l’autre n’y prêta attention.
Lise tourna la page comme si elle caressait une idée.
— Alors, pour ma rue, au lieu de me demander « est-ce que j’ai le droit de mettre cette teinte ? », je devrais juste… regarder ce que j’ai sous les yeux et peindre comme si j’étais en train de la découvrir ?
— Exactement. Tu ne copies pas la rue, tu en retrouves l’émotion. Et pour cela, arrête de discuter avec toi-même. Regarde. Respire. Admire. Le reste suivra.
Elle rangea son carnet, le cœur un peu plus léger. En partant, presque sur le seuil, elle se retourna.
— Tu sais, Alphonse, je crois que Buffon avait raison. Mais je crois aussi qu’on admire encore plus profondément quand on a quelqu’un pour nous montrer le chemin de l’observation.
Le vieux libraire eut un petit hochement de tête, presque imperceptible. Ses yeux brillèrent d’une lueur complice.
— C’est peut-être la plus belle chose qu’on puisse offrir, Lise. Pas une leçon, mais un regard.
La porte se referma dans un tintement de clochette. Le ciel de mars hésitait encore, mais quelque chose, dans la Bouquinerie, s’était éclairci.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 4 : L’aveuglement des extrêmes
Le vent, ce matin-là, avait troqué son habituelle morsure contre une caresse humide et trompeuse. Il charriait par bouffées l’odeur de la terre dégelée, des premiers godets de jonquilles sur le trottoir d’en face et de l’asphalte encore luisante de la dernière averse. Derrière la vitrine de la Bouquinerie aux Quatre Vents, un rai de soleil pâle découpait un losange dans la poussière, et Alphonse, le dos voûté comme un vieux chêne têtu, rangeait des recueils de poésie avec une lenteur de cérémonie.
Lise poussa la porte en libérant un petit rire. Il sut qu’elle avait traversé la rue avec ce pas bondissant qu’elle réservait aux jours où une idée neuve la démangeait. Aujourd’hui, elle n’étala pas ses cahiers de croquis d’emblée. Elle s’accouda au comptoir, un brin provocante.
— Alphonse, j’ai vu une chose hier, à la galerie. Un autoportrait au couteau, énorme, tout en violence. Le critique disait que c’était « le plus bel hommage à la mélancolie moderne ». Moi, je n’ai ressenti que la colère. J’ai failli l’acheter, pour comprendre. Pour l’aimer par défi.
Le libraire leva ses sourcils broussailleux. Il tenait encore un Apollinaire à la main.
— Tu voulais l’admirer pour te prouver que tu n’étais pas aveugle à la grandeur ?
Admirer rend aveugle, Lise. La haine – et la fermeture d’esprit – aussi.
Les deux te collent des œillères.
Elle fronça le nez, déconcertée par cette réponse qui ne s’attendait pas à un jugement, mais à une clé.
À l’extérieur, le ciel jouait à se défaire et se refaire entre les nuages. Un vélo frôla une flaque, éclaboussant le seuil d’un arc-en-ciel éphémère. Alphonse posa le livre, soupira comme on ouvre une vieille malle.
— La semaine dernière, un client est entré, furieux. Il détestait ceci, méprisait cela, trouvait que la littérature contemporaine n’était qu’ « un vomi de narcissiques ». Il avait raison sur quelques points, mais sa haine l’empêchait de voir le livre qui lui aurait fait du bien. Il l’a frôlé de la main sans le prendre. La fermeture d’esprit, c’est un bandeau, ma petite. Et l’admiration béate, c’est le même bandeau, juste brodé de fils d’or.
Lise décroisa les bras, saisit une chaise bancale et s’assit en face de lui, les coudes sur les genoux. Elle aimait ces moments où Alphonse cessait d’être le libraire pour devenir un opticiens de l’âme.
— Tu aurais préféré que je déteste la toile ?
— Non. J’aurais préféré que tu la regardes sans étiquette. Ni culte, ni crachat. L’admiration rend aveugle parce qu’elle met l’autre sur un piédestal. On ne voit plus ses failles, ni sa véritable humanité. Tandis que la haine… elle te cloue dans une certitude. Tu crois savoir, mais tu ne fais que te rassurer sur ta propre supériorité.
Il se leva, alla décrocher un petit carnet gris d’une étagère poussiéreuse. La lumière, maintenant plus franche, découpait son profil comme une médaille usée.
— Tiens, un poète que j’aimais trop adolescent. J’en ai fait mon dieu. Je le relis aujourd’hui, je vois ses limites. Parce que j’ai cessé de l’adorer. Pas pour le haïr. Juste pour le lire.
Lise tourna les pages avec précaution. Dehors, le vent avait molli ; des moineaux s’ébrouaient sur le rebord de la fenêtre, indifférents à ce commerce de pensées. Elle réfléchit longtemps, le temps que le soleil se déplace du comptoir vers les atlas de géographie.
— Alors, ce tableau… je devrais y retourner sans chercher à l’aimer ni à le rejeter.
— Sans chercher à te chercher dedans, surtout. L’art, l’amitié, la vie… ce n’est pas un miroir pour nos opinions. C’est une fenêtre. Et une fenêtre, ça s’ouvre, ça se ferme, mais ça ne se vénère ni ne se crache dessus.
Lise referma le carnet, le glissa sous son bras pour l’emprunter. Elle allait partir quand elle se retourna, un sourire en coin.
— Et toi, Alphonse ? Qu’est-ce que tu admires trop, ou trop peu, pour ne pas le voir vraiment ?
La question claqua comme une seconde averse. Le libraire, pris au dépourvu, caressa le bois du comptoir. Il pensa à sa femme disparue, à son fils qui ne venait plus, à ces rayons qu’il connaissait par cœur mais peut-être plus par habitude que par amour.
— Bonne question, ma petite. Je te répondrai le mois prochain.
La porte tinta. Le vent de mars emporta un pétale de camélia fané sur le seuil. Dans la Bouquinerie redevenue silencieuse, Alphonse rangea l’Apollinaire à sa place, conscient pour la première fois qu’il ne l’avait pas vraiment regardé depuis dix ans.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 5 : La chaîne brisée
Le vent, ce jour-là, ne tournait pas encore au printemps. Il avait cette hésitation charnelle de mars, une bourrasque tantôt tiède qui portait l’odeur des premiers bourgeons, tantôt cinglante, ramenant un dernier souffle d’hiver par la fissure des vieilles fenêtres. La Bouquinerie aux Quatre Vents craquait sous ces caprices, et l’odeur du papier ancien se mêlait à celle, plus brute, de l’humidité remuée.
Alphonse rangeait un carton de livres invendus. Le geste était machinal, mais l’esprit, lui, vagabondait sur les crêtes d’une pensée familière : celle de la routine, des habitudes qui finissent par peser autant qu’un collier de fer invisible. À soixante ans, on croit connaître chaque maillon de sa propre chaîne. Pourtant, ce jour-là, quelque chose allait craquer.
Lise entra sans frapper, comme une couturière qui revient à son ouvrage. Elle semblait plus légère que lors de son passage précédent, en février. Un carnet de croquis sous le bras, les joues rosies par le vent changeant, elle déposa sur le comptoir une pomme rouge — geste devenu rituel.
— Je me suis rappelé quelque chose, dit-elle en s’asseyant sur le tabouret de bois. L’autre soir, j’ai aidé un voisin âgé à porter ses courses jusqu’au cinquième. Pas par politesse. Juste parce qu’il avait mal au dos. Et après, en rentrant chez moi… je me suis sentie plus libre. Comme si un poids s’était retiré de mes épaules. C’est absurde, non ?
Alphonse cessa de ranger. Il la regarda par-dessus ses lunettes, et un sourire lent étira sa moustache grise.
— Absurde ? Non, Lise. C’est exactement ce que Swâmi Vivekânanda exprimait mieux que personne. Il disait :
« Chaque bonne action que nous faisons sans aucune arrière-pensée, au lieu de nous forger une nouvelle chaîne, brisera l’une de celles qui nous lient. »
Il se déplaça vers la réserve, en revint avec un petit volume usé, couverture ocre.
— Voilà. Je ne te l’avais pas encore montré. Parce qu’il y a des mots pour lesquels il faut un moment juste.
Lise feuilleta le livre. Les pages sentaient la vanille et la poussière. Elle lut la phrase en silence, puis leva les yeux.
— Une chaîne… c’est quoi pour vous, Alphonse ? Une mauvaise habitude ? Un regret ?
Le libraire s’assit lourdement dans son fauteuil. Dehors, une bourrasque fit tinter la sonnette de la porte, pourtant fermée.
— C’est tout cela à la fois, et bien plus. Une chaîne, c’est un geste qu’on répète sans se demander pourquoi. C’est la peur d’avoir tort. C’est cette petite voix qui te dit : « Ne donne pas, tu n’as pas assez. Ne souris pas à cet inconnu, il pourrait te juger. » Nous tissons nos chaînes nous-mêmes, fil par fil, avec l’illusion de nous protéger. Mais la bonne action gratuite, celle qui ne calcule rien… elle est comme une pince coupante.
Lise posa son menton sur sa main. Elle pensait à son geste pour le voisin. Aucune photo sur les réseaux, aucune phrase qu’elle pourrait raconter pour frimer. Juste l’acte, nu. Et ce sentiment étrange de légèreté.
— Alors, selon vous, on pourrait s’affranchir en faisant le bien ? Comme dans une économie inverse ?
Alphonse secoua la tête, amusé.
— Non, ma petite. On ne fait pas le bien pour briser la chaîne. C’est la gratuité du geste qui la brise. Si tu aides ton voisin pour te sentir libre, tu restes prisonnière de l’attente du résultat. C’est un peu le piège des moralistes : transformer la vertu en calcul. Vivekânanda est plus rusé. Il parle de l’action sans arrière-pensée. Celle qui jaillit comme l’eau d’une source, sans savoir qu’elle va désaltérer.
Le silence s’installa, confortable, coupé seulement par le grincement du bois et le vent de mars qui maintenant hésitait entre un murmure et un soupir.
Lise se leva, alla caresser le dos d’un livre sur l’étagère des poètes.
— Je crois que je deviens amie avec vous, Alphonse, parce que vous ne me demandez jamais d’être intelligente. Ni même bonne. Vous me laissez juste… être.
— C’est que je ne suis pas là pour te juger, Lise. Je suis là pour te lire, parfois. Et pour me souvenir qu’on n’est jamais trop vieux pour briser une chaîne. Tiens, la mienne, aujourd’hui : chaque matin, je rangeais ces cartons en pensant à la mort. Et voilà que ta pomme et ta question m’ont fait ranger autrement. Comme si ce geste banal devenait, lui aussi, une petite action sans arrière-pensée.
Elle sourit. Le jour baissait, mais la lumière était plus douce. Mars offrait une trêve.
Avant de partir, Lise prit le petit volume ocre.
— Je vous l’emprunte ?
— Non, je te l’offre. Garde-le pour le moment où une chaîne te semblera trop lourde. Ouvre-le au hasard. Et souviens-toi : la plus belle rupture, c’est celle dont personne ne parle.
La porte tinta une dernière fois. Alphonse resta seul, écoutant le vent. Il sentit, au creux de sa poitrine, un certain maillon de fer rouillé — peut-être celui de la solitude entretenue — se fendre en deux, dans un silence parfait. Et il sut que c’était là, sans tambour ni trompette, la vraie magie de mars : le monde qui promet de renaître, à condition de lâcher prise.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 6 : Chaque action retombe sur son auteur
Le vent de la discorde s’était levé au printemps. Non pas la grande dispute, ni la foudre des rancunes, mais ce petit vent aigre-doux qui fouette les certitudes et décoiffe les habitudes. Ce jour-là, la Bouquinerie offrait son odeur familière de vieux papier et de pluie récente, car une ondée téméraire avait précédé l’arrivée de Lise. Elle secoua son manteau sur le seuil, comme pour laisser dehors les tracas de la fac et les rumeurs de couloir.
Alphonse, derrière son comptoir, taillait un crayon avec une lenteur délibérée. Il leva les yeux par-dessus ses lunettes et dit simplement : « Tu arrives à point. Je viens de ranger l’étagère des poètes maudits. »
Lise sourit, déposa son sac et s’installa à sa place habituelle, le pouf vert éventré à une couture. Depuis plusieurs semaines, ils avaient pris le rythme de ces visites sans rendez-vous, où l’on parlait de tout, surtout de ce qui ne s’apprend pas dans les amphis. Elle aimait cette liberté-là. Pourtant, ce jour-ci, elle parut préoccupée.
« Alphonse, j’ai fait quelque chose de mal », finit-elle par avouer, traçant du bout du doigt un motif invisible sur le bois usé. « À l’atelier de peinture, une fille a présenté un travail qui ressemblait étrangement à une de mes idées. Je l’avais racontée devant tout le monde la semaine d’avant. Je me suis sentie volée. Alors, ce matin, devant les autres, je l’ai prise à partie. Je lui ai dit qu’elle n’avait ni talent ni honneur. Devant tout le monde. »
Le silence de la Bouquinerie sembla soudain plus profond. Une goutte d’eau, encore accrochée à l’auvent, tomba sur le rebord de la fenêtre avec un bruit de petite sentence.
Alphonse reposa son crayon. Il ne dit rien d’abord. Il se leva, contourna le comptoir, et alla toucher le dos d’un livre sur l’étagère des essais. Puis il revint.
« Tu connais Noïa ? » demanda-t-il.
Lise cligna des yeux. « Noïa ? C’est un auteur ? »
— Un penseur oublié, dit Alphonse. Presque personne ne le lit plus. Il a écrit une seule chose, un fragment, sur une feuille volante. Cela dit :
“Chaque action retombe sur son auteur.”
Pas de glose, pas de développement. Juste ça, comme un coup de poing.
Il sortit de sa poche un petit carnet froissé, en tourna quelques pages, et lut à voix basse :
« Ce que tu lances dans le monde, un jour, tu le reçois en retour. Non par punition, mais par simple géométrie. L’âme est un boomerang. »
Lise se tut. Elle regarda ses mains. « Tu penses que j’ai eu tort ? »
— Je ne pense pas, je ressens, dit Alphonse. Quand tu as prononcé ces paroles devant les autres, tu les as semées. Et en ce moment même, ces paroles sont en train de germer en toi. L’humiliation que tu as infligée, c’est toi qui la portes maintenant. L’autre fille, elle est peut-être déjà passée à autre chose. Mais toi, tu es restée dans le retentissement de ton propre geste. C’est cela, la sentence : l’action ne punit pas celui qui la reçoit, elle définit celui qui la commet.
Il prit une bouffée d’air, comme s’il humait les vieux livres autour.
« Tu voulais défendre ton idée. Mais ton idée, aujourd’hui, elle est blessée par la manière dont tu l’as défendue. »
Lise sentit une boule dans sa gorge. « Je ne sais pas comment réparer. »
— Bon, dit Alphonse en se rasseyant, c’est déjà un commencement. Demander comment réparer, c’est déjà ne plus être dans l’orgueil. Maintenant, retourne à ton atelier. Pas pour t’excuser avec des mots préparés. Pour regarder cette fille dans les yeux et lui dire que tu as fait retomber sur elle un poids qui était le tien. Et ensuite, peins. Peins ce que tu dois peindre. Laisse l’autre peindre ce qu’elle doit peindre.
Dehors, l’averse avait cessé. Un rayon de soleil hésitant fendit la vitre embuée et alla frapper un vieux recueil de poésie chinoise, couverture rouge délavée.
Lise se leva. Elle prit son sac, hésita, puis revint vers Alphonse.
« Merci, dit-elle. Et Noïa… tu me le prêteras, un jour ? »
— Il n’y a rien à prêter, dit Alphonse en souriant. La phrase est en toi maintenant. Tu la porteras comme les autres portent une médaille ou une brûlure. Selon ce que tu en feras.
Elle sortit. Le vent du printemps — ce même vent capricieux d’avril qui mêle la pluie et le jasmin — lui fouetta le visage. Elle se sentait encore mal à l’aise, mais d’un malaise neuf, propre, comme un vêtement trop juste qui vous force à vous tenir droite.
Alphonse, resté seul, rangea son carnet. Il murmura pour lui-même : « Chaque action retombe sur son auteur. » Et il ajouta tout bas : « La sienne est en train de tomber à l’instant même. Mais elle tombe du bon côté. »
La porte de la Bouquinerie resta entrouverte, pour laisser entrer l’air du dehors. Et quelque chose de léger, de presque invisible, passa le seuil — peut-être une confidence, peut-être une graine de réconciliation.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 7 : La récompense qui n’attend pas
Le ciel, ce matin-là, avait troqué sa douceur hésitante contre un bleu insolent, presque métallique. Une lumière crue, sans compromis, découpait les ombres sur le trottoir. Les passants, débarrassés de leurs manteaux, marchaient plus vite, comme pressés d’arriver quelque part où l’on respirait moins l’odeur de poussière et de bitume chauffé. À la devanture de la Bouquinerie aux Quatre Vents, le zinc du chambranle miroitait.
Lise poussa la porte avec un petit coup d’épaule, les bras chargés. Non pas de livres, pour une fois, mais d’un grand carton gondolé.
— Je vous apporte des madeleines, dit-elle en soufflant. Pas celles de Proust. Celles de ma mère. Trop cuites, mais elle les parfume à la fleur d’oranger. Je n’en peux plus d’en voir à ma table. Alors j’ai pensé à vous.
Alphonse, derrière son comptoir où trônait un exemplaire débroché de Sénèque, leva des sourcils amusés.
— Voilà une raison de se réjouir qui n’a pas besoin d’être cherchée dans les livres. Mais puisque vous êtes là, asseyez-vous. Je finissais justement une phrase.
Il tourna le volume pour qu’elle vît la page. De la brièveté de la vie, un passage souligné d’une mine de plomb si usée qu’elle avait laissé un trait pâle, presque timide.
Lise posa le carton sur une pile de romans policiers. Elle débordait d’une énergie qu’elle ne se connaissait pas encore au début de l’hiver, quand elle était venue pour la première fois, frileuse et muette. Le printemps avançait, et son regard avait gagné en aplomb.
— Vous savez, lui dit-elle en déballant une madeleine trop dorée, j’ai passé la semaine à aider une amie à monter son dossier pour les Beaux-Arts. Cinq nuits blanches. Je n’ai pas touché à mes propres planches. Et ce matin, je me suis demandé : à quoi bon ?
Alphonse referma le livre d’une tape molle.
— Voilà une question qui a le mérite d’être honnête. Beaucoup n’osent pas la poser. Ils continuent, par habitude. Mais vous, vous voulez une raison.
Il prit une madeleine, la tourna entre ses doigts.
— Sénèque dit quelque chose qui, à première vue, semble trop simple, presque naïf. Il dit :
« La récompense d’une bonne action, c’est de l’avoir faite. »
Lise haussa un sourcil.
— Ça ne paie pas les nuits blanches. Ni les dossiers.
— Non, en effet. Ce n’est pas un billet. C’est un fait. Une action juste ne se distingue pas par ce qu’elle rapporte, mais par ce qu’elle est. C’est un cercle qui se ferme sur lui-même. Aider votre amie n’était pas un investissement, c’était un accomplissement. La fatigue, c’est le prix. La récompense, c’est d’avoir été là.
Elle croqua dans sa madeleine. La fleur d’oranger explosait en faux-semblant de douceur, vite rattrapée par l’amertume du biscuit brûlé.
— Ce que vous dites, c’est que l’on n’attend rien en retour ?
— Je dis, répondit Alphonse en se levant pour aller chercher une carafe d’eau, que la bonté n’est pas un prêt. C’est un don sans reçu. Si vous aidez votre amie pour qu’elle vous aide ensuite, ce n’est plus de la bonté. C’est du commerce. Très honorable, mais différent.
Il versa deux verres. La lumière de deux heures frappait en biais les rayons, allumait les dos rouges, verts, bleus des livres comme des fenêtres de cathédrale.
— Racontez-moi, fit-il en revenant s’asseoir. En l’aidant, vous êtes-vous sentie… utile ?
Lise réfléchit. Le vent dehors s’était levé, un vent sec qui faisait claquer l’auvent de toile. Avril, quand il se croit déjà juillet, a une brusquerie qui rappelle à l’ordre les rêveurs.
— Oui, souffla-t-elle. Utile. Pas héroïque. Juste… présente. Quand elle a reçu l’avis d’admission, elle a pleuré sur mon épaule. Et c’est là que ça m’a frappée. Je n’ai rien ressenti pour moi. J’étais contente pour elle. Comme si ma joie n’avait pas besoin de passer par ma propre réussite.
Alphonse hocha la tête, les yeux brillants.
— Vous venez de mettre en pratique ce que Sénèque explique depuis deux mille ans. La vertu est sa propre suffisance. Ce n’est pas une marche vers une récompense. C’est la récompense, la marche elle-même.
Un silence. Le tic-tac de la pendule. Au-dehors, un camion de livraison freina trop fort. Lise regarda ses mains, les sillons de graphite sous ses ongles.
— Alors, dit-elle lentement, quand je viens ici… c’est aussi une bonne action ?
Alphonse eut un rire grave, presque paternel.
— Vous venez par amitié, par curiosité, par ennui peut-être. Mais ce n’est pas une action. C’est une présence. Et la présence, si vous voulez mon avis, c’est la seule chose qu’on ne peut pas simuler. Vous n’attendez rien de moi, n’est-ce pas ?
— Non, avoua-t-elle. Juste d’être là, moi aussi.
Il leva son verre d’eau. Elle fit de même. Le geste était modeste, sans chichis. Pas un toast. Un constat.
— Alors cela suffit, conclut Alphonse. La récompense d’une présence sincère, c’est la présence elle-même. Vous n’êtes pas venue m’aider, et pourtant vous m’aidez. Chaque fois. Sans le savoir.
Dehors, le vent tomba brusquement, comme fatigué de sa propre violence. La lumière devint plus douce, oblique, presque celle d’un début de soirée. Lise resta jusqu’à la fermeture. Ils ne parlèrent plus guère. Elle feuilleta un recueil de gravures de Dürer. Il rangea les Sénèque dans un coin propre.
Quand elle partit, le ciel était encore bleu, mais d’un bleu qui savait qu’il allait devoir céder la place à la nuit. Elle n’emportait rien d’autre que le souvenir de ces madeleines trop cuites et de cette phrase simple, posée comme une pièce sur le comptoir : La récompense d’une bonne action, c’est de l’avoir faite.
En tournant la clé dans la serrure, Alphonse murmura pour lui seul, à l’adresse du silence :
— Elle ne le saura jamais. Mais c’est elle, aujourd’hui, la récompense.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 8 : S’adapter à l’imprévisible
Le printemps jouait au chat et à la souris avec le dernier souffle de l’hiver. Certains matins, une douceur inespérée ouvrait grand les fenêtres de la Bouquinerie ; d’autres soirs, un vent aigre s’engouffrait sous la porte en faisant claquer les affiches des lectures publiques. Ce matin-là, Lise arriva essoufflée, une écharpe mauve enroulée trois fois autour du cou, les joues piquetées par une fraîcheur qui ne voulait pas dire son nom. Elle tenait sous le bras un carnet de croquis taché de café et de vert-de-gris.
Alphonse, derrière son comptoir, rangeait un lot d’essais récemment arrivés. Il leva la tête et sourit en voyant la jeune femme secouer ses cheveux comme un chien mouillé, bien qu’il n’eût pas plu depuis trois jours. C’était un de ces gestes devenus familiers, un rituel silencieux qui disait me voilà, j’ai traversé le quartier, j’ai pensé à vous.
— Vous avez l’air d’avoir chevauché un dragon, dit-il en refermant un carton.
Lise ôta son écharpe. — C’est ce fichu temps. Hier, on sortait sans manteau. Aujourd’hui, on gèle en attendant le bus. On ne sait jamais à quoi s’attendre.
Alphonse posa ses mains à plat sur le bois usé. — C’est drôle que vous disiez cela. J’ai relu hier un mot de René, un auteur dont je vous ai déjà parlé, et je suis tombé sur une phrase qui m’a frappé :
« On peut s’adapter aux choses prévisibles, s’adapter aux choses imprévisibles c’est tout de même un peu difficile. »
Lise s’approcha, déposa son carnet sur le comptoir. — C’est l’évidence même, non ? Mais formulée comme ça, elle a du poids. D’habitude, on nous dit : soyez adaptables, point final. Lui, il distingue.
— C’est cela qui est beau, poursuivit Alphonse en ajustant ses lunettes. Le prévisible, c’est la routine, les saisons qu’on connaît, la commande de livres qui arrive chaque jeudi. On s’y habitue. On aménage sa vie autour. Mais l’imprévisible… tiens, ce matin, mon fournisseur m’apprend qu’il arrête son activité dans quinze jours. Plus de réassort pour certains auteurs rares. Je ne l’avais pas vu venir.
Lise ouvrit son carnet à une page où elle avait esquissé des passants dans l’autobus. — Je crois que l’art, c’est un peu ça aussi. On apprend la perspective, la composition, les mélanges de couleurs : prévisible. Puis un jour, on rate un geste, le pinceau glisse, et on obtient une nuance qu’on n’aurait jamais inventée délibérément. L’imprévisible fait le peintre, ou le tue.
— Ou le libraire, ricana doucement Alphonse. Vous souvenez-vous de la cliente venue en février chercher un livre sur la fabrication du beurre ? Elle était persuadée que nous en avions un rayon. C’était imprévisible. J’ai passé une heure à chercher dans nos stocks. Résultat : je n’ai pas trouvé le livre, mais j’ai déniché un essai sur les techniques laitières en Normandie au XIXᵉ siècle. Il est resté six mois sur l’étagère. Personne ne l’a acheté. Mais cette cliente m’a offert des madeleines le lendemain. Par gratitude, disait-elle.
Lise rit. — On ne s’adapte pas aux imprévus, on compose avec, non ?
— C’est plus juste, oui. S’adapter, c’est un mot un peu mécanique. Comme si on changeait de logiciel. Mais la vie, elle exige qu’on improvise. Et c’est là que la philosophie nous rattrape. Vous savez ce que dit Montaigne ? « Il faut avoir une âme qui se tourne et se contourne. » Il ne dit pas « qui s’adapte ». Il dit qui se tourne, qui accepte de se déformer un peu.
Un silence s’installa, peuplé par le tic-tac de la vieille horloge. Dehors, un rayon de soleil perça soudain les nuages, éclaboussant la vitrine et faisant briller les dos des reliures.
Lise tourna plusieurs pages de son carnet. — Ces derniers jours, je me suis sentie perdue dans mes études. On nous demande des projets cohérents, linéaires. Mais quand l’inspiration ne vient pas, quand je ne peux pas contrôler ce qui sort de mon pinceau, je panique. Et pourtant, c’est peut-être là que se trouve le meilleur.
Alphonse se le chercha un livre dans la réserve, revint avec un mince volume au dos vert bouteille. — Tenez, lisez ce poème d’Henri Michaux. Il a passé sa vie à explorer l’imprévisible, l’étrangeté à l’intérieur de lui-même. Il ne s’y est jamais adapté. Il a appris à y habiter, comme dans une maison aux murs qui bougent.
Elle prit le livre, effleura la couverture. — Vous croyez qu’on peut s’habituer à ne pas savoir ce qui va arriver ?
— Non, répondit Alphonse avec une franchise douce. On ne s’y habitue pas. On apprend à respirer malgré l’absence de certitudes. C’est même le contraire de l’adaptation. L’adaptation, c’est chercher la stabilité. L’imprévisible vous déstabilise toujours un peu. Mais c’est dans cette instabilité que l’on grandit.
Il se rassit, croisa les bras sur son gilet de laine. — René avait raison, malgré tout. C’est difficile. Mais il n’a pas dit impossible. Il a dit un peu difficile. Et ce « un peu » est tout l’espace de l’humain.
Lise ferma les yeux un instant. Quand elle les rouvrit, le soleil avait gagné du terrain. Dans la rue, un enfant courait après un ballon qui avait dévié de sa trajectoire prévisible. Le vent était tombé. Avril — ou ce qui tenait lieu d’avril — offrait une trêve.
Elle rangea le Michaux dans son sac, à côté du carnet. — Je reviendrai le lire ici, si vous voulez bien.
— Vous savez bien, dit Alphonse en désignant la chaise près de la fenêtre, que l’imprévisible, chez nous, est toujours le bienvenu.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 9 : Des déserts en jardins
Le ciel, ce matin-là, avait troqué sa bruine contre une lumière crue et basse, celle qui fouille les recoins et débusque les ombres. Alphonse rangeait des romans éculés sur une étagère quand la porte de la Bouquinerie grinça, poussée par un vent sec venu de l’est. Lise entra, les joues roses, un carnet de croquis sous le bras. Elle ne dit rien d’abord, se contenta de humer l’odeur du vieux papier et de la cire d’abeille. C’était leur rituel : l’accueil silencieux, puis la parole qui vient d’elle-même, comme un fruit mûr.
— J’ai passé trois jours à peindre une nature morte, finit-elle par lâcher. Une assiette fêlée, un oignon, une cruche ébréchée. Je croyais m’ennuyer. Au final, c’est ce que j’ai fait de mieux depuis des semaines.
Alphonse posa le tas de livres et s’essuya les mains sur son tablier de toile grise.
— L’ennui, ma chère, est souvent le jardinier des petites révolutions. Encore faut-il accepter qu’il bêche en silence.
Elle s’installa sur la banquette près de la fenêtre, déplia son carnet. Un dessin au fusain montrait l’assiette fendue, mais la craquelure y zigzaguait comme un éclair figé. Le libraire s’approcha, le dos un peu voûté, les yeux plissés.
— Tu cherches la beauté dans le cassé ? C’est un vieux chemin.
— Je ne cherche pas, je tombe dessus. Comme toi avec tes citations. Parlant de ça… Tu en as une qui te trotte dans la tête, aujourd’hui. Je le vois à ton regard.
Il sourit, se dirigea vers un rayon dédié aux essais, en extirpa un mince volume à la couverture jaunie. Il le feuilleta un instant, puis lut à voix basse, comme s’il se rappelait une mélodie :
— « La valeur de l’adversité, c’est de transformer des déserts en jardins. » Frank Herbert.
Lise releva la tête. Dehors, un coup de vent plaqua une feuille morte contre la vitre.
— Un auteur de science-fiction pour parler de résilience ?
— Et pourquoi pas ? Les déserts ne sont pas que de sable. Il y a le désert du chagrin, celui de l’échec, celui de l’attente. Herbert, lui, parlait de survie, d’ingéniosité face au manque. Mais au fond, il disait ceci : l’épreuve n’est pas une punition. C’est une matière première.
Lise tourna une page de son carnet, révélant un croquis plus ancien : un arbre tordu, aux branches noueuses, planté seul dans une étendue crayonnée de hachures sèches.
— J’ai dessiné ça l’hiver dernier. Il faisait un froid à geler les doigts, j’étais seule chez moi, je venais de rater un examen d’entrée. Je n’avais même pas la force d’allumer le chauffage. Je me souviens avoir regardé ce chêne dans le petit parc en bas de chez moi : il perdait ses branches les unes après les autres. Mais il tenait. Ridicule, non ? Un arbre.
— Pas ridicule. Une leçon.
— Le problème, c’est que depuis, j’ai eu d’autres petits déserts. Des doutes sur ce que je fais, sur ce que je veux. Et je ne les ai pas toujours transformés en jardins. Parfois, j’y ai laissé des racines pourries.
Alphonse s’assit en face d’elle, lentement comme on pose un objet fragile. Il avait ce matin-là une lumière particulière dans les yeux, cette douceur des gens qui ont vu assez d’hivers pour ne plus craindre le gel.
— Mon père disait, sans citer personne : « On ne traverse pas le désert, on l’habite un temps. Et ce qu’on y sème, même mal, finit par lever quand on ne l’attend plus. » À vingt ans, je trouvais ça niais. À soixante, je sais qu’il avait raison. La valeur de l’adversité ne s’évalue pas tout de suite. On ne transforme pas un désert en jardin en une saison. Parfois, cela prend des décennies. Parfois, on ne voit le jardin que dans le regard de quelqu’un à qui on a raconté son chemin.
Lise posa son fusain. Un long silence s’installa, troué seulement par le grattement d’une branche sur la gouttière. Puis elle demanda, doucement :
— Toi, quel désert as-tu transformé ?
Le libraire baissa les yeux sur ses mains. Il eut un geste vague vers le fond de la boutique, là où trônait un petit poêle en fonte éteint.
— À quarante ans, après un départ que je n’avais pas vu venir, je me suis retrouvé seul avec ces murs et des cartons de livres invendus. Je venais de perdre la Bouquinerie que j’avais montée avec mon associé. Faillite, trahison, tout le tremblement. J’ai cru que c’était fini. Que j’étais un arbre mort. Puis un client, un inconnu, est entré un jour de pluie. Il a acheté un recueil de poèmes, et il m’a dit : « Ici, ça sent la vie, même quand vous fermez. » Je ne sais pas pourquoi, cette phrase a germé.
— Et tu as rouvert.
— Non. J’ai accepté que le désert était là, chez moi, dans ma poitrine. Et petit à petit, sans le vouloir, j’ai commencé à y planter des graines dérisoires : un rayon mieux rangé, une citation notée au dos d’une facture, une tisane offerte à un client morose. Les jardins, vois-tu, ne viennent pas de grands travaux. Ils viennent de l’eau donnée goutte à goutte, même quand on a soif soi-même.
Lise se leva, alla caresser le dos d’un ouvrage relié de rouge. En se retournant, elle avait les yeux brillants.
— Merci. Pour Herbert, et pour le reste.
— Merci à toi de venir écouter un vieux bonhomme radoter.
— Ce n’est pas radoter. C'est un désert qui parle à un désert. Et c’est ainsi que poussent les jardins.
Dehors, le vent était tombé. La lumière s’adoucit, devint dorée, comme si le ciel lui-même avait décidé de montrer qu’après l’âpreté vient une trêve. Alphonse rangea le livre d’Herbert sur la table des recommandations, à hauteur d’enfant et de rêveur. Lise, avant de partir, griffonna en bas de son croquis de l’arbre tordu une phrase qu’elle lut tout bas pour elle seule : « Même le bois mort a nourri la terre. »
La porte se referma dans un tintement. La boutique retrouva son odeur de cire et de silence. Mais ce silence-là, désormais, ressemblait à une terre labourée.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 10 : Ce n’est qu’une question de temps
Le vent d’avril, ce jour-là, n’avait rien du zéphyr complaisant. Il secouait les volets de la Bouquinerie comme un visiteur impatient, et les premières gouttes, grosses et lourdes, venaient d’éclabousser le seuil. À l’intérieur, l’odeur du vieux papier semblait plus dense, plus protectrice, comme si les livres se serraient les uns contre les autres pour mieux braver l’averse imminente.
Alphonse rangeait un rayon de poésie oubliée lorsqu’il entendit la porte claquer plus fort que d’habitude. Lise entra dans un tourbillon de pluie et de rires, ses cheveux courts plaqués sur le front, une liasse de dessins mouillés serrée contre sa poitrine.
— Je suis désolée, s’exclama-t-elle en essuyant ses lunettes à l’ourlet de sa veste. Je voulais vous montrer ça dès ce matin, mais il m’a fallu du temps pour oser.
Le libraire posa ses mains usées par les dos de couverture sur la table de chêne. Il ne demanda pas ce que c’était. Il attendit. Depuis leur première rencontre, quelques saisons plus tôt, il avait appris que Lise avançait par cercles concentriques, tournant autour de ses propres vérités avant de s’y asseoir.
Elle déplia les feuilles. C’étaient des portraits. Le sien, d’abord : Alphonse vu de dos, penché sur un rayon, la nuque dégagée, la lumière tombant d’aplomb sur sa veste de velours côtelé. Puis un autre : leurs deux ombres mêlées sur le parquet de la Bouquinerie, comme si elles dansaient sans se toucher. Le dernier la montrait elle-même, les mains ouvertes devant un rayon vide, en attente.
— C’est beau, souffla-t-il.
— C’est maladroit, répondit-elle. Je n’arrive pas à terminer ce troisième. Il manque quelque chose.
Alphonse approcha une chaise et l’invita du geste à s’asseoir. La pluie se mit à tambouriner sur la verrière, et le silence devint soudain peuplé de gouttes. Il regarda longuement le dessin où Lise tendait les mains vers le vide.
— Tu sais, dit-il enfin d’une voix plus grave que d’habitude, quand j’avais ton âge, je voulais être peintre. Je suis devenu libraire. Non pas par renoncement, mais parce que j’ai compris que je ne savais pas attendre.
Lise releva la tête, surprise. Il n’avait jamais évoqué sa jeunesse sans une certaine pudeur tranchante.
— Attendre quoi ?
— D’être aimé, peut-être. Ou de m’aimer assez pour supporter l’attente. Un jour, une femme est entrée ici, il y a très longtemps. Elle a pris un livre, elle l’a reposé, elle est repartie. Si j’avais su l’attendre, j’aurais peut-être dit quelque chose. Mais je me suis dit : « C’est trop tard, elle est déjà dehors. » C’est idiot, hein ?
Il se leva, chercha un volume sur une étagère haute, en sortit un signet de cuir. Il lut sans emphase, comme on respire :
— « Si nous sommes capables d’aimer, nous serons aussi capables d’être aimés. Ce n’est qu’une question de temps. »
Il referma le livre. C’était une édition usée de L’Alchimiste, de Paulo Coelho, qu’il gardait à portée de main pour les soirs de doute.
— Tu vois, reprit-il, ce que ce portrait te demande, ce n’est pas d’ajouter un objet. C’est d’ajouter la confiance que le vide finira par se remplir. Les mains tendues ne sont pas vides, Lise. Elles sont en mouvement. C’est tout le contraire.
La jeune fille resta silencieuse. Elle regarda ses doigts sur la feuille, puis le vieil homme assis en face d’elle. Ils n’avaient pas trente ans d’écart, pensa-t-elle soudain. Ils avaient trente ans d’apprentissage. Et l’un apprenait à l’autre que l’amour — celui qu’on donne, celui qu’on reçoit — n’a pas de calendrier.
Dehors, l’averse redoubla. À travers la vitre embuée, on voyait les passants courir, les parapluies se retourner comme des fleurs affolées. Mais dans la Bouquinerie, le temps s’était arrêté sur cette phrase suspendue.
Alphonse se lesta d’une tasse de chicorée trop chaude, en tendit une à Lise. Elle accepta en murmurant :
— Vous croyez vraiment que c’est juste une question de temps ?
— Je crois, dit-il en soufflant sur sa tasse, que nous confondons la hâte avec la vie. Tout ce qui compte a besoin d’avril après avril pour pousser. L’amitié aussi, d’ailleurs. La nôtre n’a pas dix mois, et regarde comme elle est déjà solide.
Lise sourit, prit un crayon de bois, et ajouta sur son portrait une toute petite ombre entre ses mains tendues — juste assez pour qu’on devine le livre qui n’était pas encore posé là.
Elle comprit que la phrase de Coelho n’était pas une promesse magique, mais un contrat. Il fallait d’abord apprendre à aimer l’attente. Il fallait accepter que les bras ouverts ne sont jamais ridicules, même quand rien ni personne ne vient les remplir tout de suite.
Ce soir-là, en rangeant ses dessins dans sa pochette de cuir, Lise embrassa Alphonse sur la joue — un geste qu’elle n’avait jamais osé. Le libraire ne bougea pas. Il resta immobile, les mains croisées sur son tablier, comme s’il apprenait pour la première fois à recevoir ce qu’il avait toujours eu peur d’attendre.
La pluie cessa vers la fermeture. Un rayon de soleil oblique, celui des fins d’avril chargées d’eau, vint éclairer le seuil où les deux ombres mêlées semblaient, enfin, danser.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 11 : Se consumer dans la flamme
Le vent, depuis l’aube, avait pris un visage plus doux. Il ne fouettait plus les vitres de la Bouquinerie comme en avril, mais les caressait d’une haleine tiède, chargée du pollen des marronniers et de cette mélancolie heureuse qui précède les vrais étés. Alphonse, assis sur sa chaise bancale derrière le comptoir, feuilletait un exemplaire défraîchi des Cahiers de Malte Laurids Brigge. La porte claqua, et ce fut d’abord un parfum de glycine et de craie de pastel qui entra, avant même Lise.
Elle posa sur le zinc un carnet de croquis froissé en bas de page, s’excusa presque d’avance, puis resta silencieuse. Cela faisait partie des nouveaux rituels : parfois, elle venait pour parler, d’autres fois pour simplement exister dans le même coin d’ombre que lui. Alphonse aimait cette liberté. Il referma son livre.
— On dirait que le monde dehors a cessé de se battre, dit-il enfin. Comme si la lumière avait trouvé un accord avec les feuilles.
Lise sourit, les yeux encore pleins de ses longues marches solitaires. Elle lui montra son poignet : un léger coup de soleil en forme de croissant.
— J’ai passé l’après-midi sur les quais à dessiner les ombres des passants. Elles s’allongent trop vite, déjà. On a l’impression que le jour recule devant la nuit, mais sans hâte. Comme quelqu’un qui dit au revoir sans le dire vraiment.
Alphonse hocha la tête. Il savait que, de semaine en semaine, elle cherchait moins des réponses que des échos. Aussi se contenta-t-il d’aller décrocher un petit Rilke relié de toile verte, sous l’œil amusé de Lise.
— Tu vas encore me sortir une maxime, avoue.
— Moi ? Jamais. C’est toi qui les chasses, comme on chasse les papillons. Tiens.
Il ouvrit le recueil à une page marquée d’un signet de cuir fatigué, et lut lentement :
— « Être aimé, c’est comme se consumer dans la flamme. »
Il referma le livre avec un bruit sec, presque solennel.
Lise posa son menton sur son poing. La phrase tourna dans l’air un long moment, mêlée au bruissement des pages et au ronron lointain d’une mobylette dans la rue.
— Se consumer, répéta-t-elle. C’est violent, non ? On pense tout de suite au feu qui détruit. À la cendre.
Alphonse se leva, prépara deux tasses d’un thé noir oublié depuis l’automne. Il servit en parlant, avec cette lenteur qu’il gardait pour les choses essentielles.
— Rilke ne parle pas d’un incendie. Il parle d’une bougie. Ou d’une lampe à huile. Regarde : une flamme, pour brûler, a besoin de se nourrir d’elle-même. Elle consomme sa propre mèche, sa propre cire. Être aimé, c’est accepter cette transformation. On n’est plus tout à fait le même. On fond, on coule, on change de forme.
— Est-ce que c’est douloureux ? demanda Lise, plus bas.
— Parfois. Mais est-ce que la cire se plaint de devenir lumière ?
Elle prit sa tasse, mais ne but pas. Elle regardait par la fenêtre les ombres dansantes des platanes.
— Tu vois, reprit Alphonse en se rasseyant, à vingt ans, on croit que l’amour, c’est un port. Un endroit sûr où l’on s’amarre. À mon âge, on comprend que c’est un large. Et que la flamme, c’est justement ce qui nous empêche de sombrer dans l’eau noire. Et ce n'est pas réservé à l’amoureux transi, non. Un ami, un livre, une rue qu’on aime… ça nous consume aussi. Mais c’est une consomption heureuse.
Lise reposa sa tasse. Elle sortit son carnet, le parcourut sans le montrer, puis se décida :
— Je dessinais ce matin un vieux monsieur qui nourrissait des pigeons. Il avait les mains tremblantes, et pourtant il cassait le pain avec une délicatesse infinie. Sa femme devait être morte depuis longtemps, je l’ai senti. Mais en le voyant, j’ai pensé : lui, il est encore dans la flamme. Il ne sait peut-être même pas qu’il brûle encore pour elle. Il n’y a plus de mots, plus de gestes grands, juste… être consumé sans bruit.
Alphonse ferma les yeux un instant.
— Tu vois, Lise. Tu n’as pas besoin de moi pour comprendre Rilke. Tu l’as croisé sur un banc, à ton insu.
Le vent du soir se leva, plus frais, chargé d’une humidité annonçant peut-être l’orage. La Bouquinerie se teinta d’ocre. Lise se leva, posa une pièce sur le compteur pour le thé qu’Alphonse n’aurait jamais fait payer, puis hésita devant la porte.
— Tu crois qu’on peut aimer sans se consumer ? Une sorte d’amitié tiède, tranquille, qui ne brûle rien ?
Alphonse la regarda, les yeux brillants sous la lampe.
— Ce ne serait plus de l’amour, ma petite. Ce serait de la politesse. Et Rilke, lui, n’a jamais écrit un seul vers sur la politesse.
Elle rit, ouvrit la porte. L’odeur de la terre mouillée entrait déjà par plaques. Avant de disparaître, elle se retourna :
— À la semaine prochaine, vieux consumé.
— Brûle bien, jeune étincelle, répondit-il.
Et la porte se referma sur le rire de Lise, tandis qu’Alphonse rangeait le Rilke à sa place, avec la certitude douce que certaines flammes, même petites, éclairent les Bouquineries pour l’éternité.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 12 : Il fait très beau
Le crachin avait cessé vers midi, laissant derrière lui une ville lessivée, presque neuve sous un soleil timide. Les pavés brillaient doucement, et l’odeur de la terre humide montait par bouffées dans la rue déserte. Alphonse, assis sur le seuil de sa Bouquinerie, regardait les pigeons picorer les miettes d’un croissant oublié. Il avait soixante ans, des poches sous les yeux pleines d’histoires, et les mains calmes posées sur ses genoux.
Lise arriva par le bout de la rue, une liasse de dessins sous le bras, le pas vif mais sans hâte. Depuis plusieurs semaines maintenant, elle venait régulièrement, comme on va boire à une source. Elle ne frappait plus, poussait simplement la porte, et parfois s’asseyait sans rien dire. Alphonse aimait ce silence partagé, ce peu de mots qui ne devait rien au vide.
— Il fait drôlement beau, dit-elle en s’accroupissant à côté de lui.
— Oui, répondit-il. Les jours comme celui-ci, on comprend pourquoi on supporte les autres.
Elle rit, posa ses feuilles contre le mur de briques. Un bout de fusain dépassait de sa poche. Elle observa le ciel, les nuages hauts et légers, presque immobiles.
— J’ai pensé à une chose cette nuit, reprit-elle. Pourquoi on n’est jamais aussi heureux que quand on se sent regardé par quelqu’un qui compte ?
Alphonse tourna la tête vers elle, l’air sérieux, presque grave.
— Parce que le regard de l’autre nous révèle à nous-même. Sans lui, on n’est qu’une ébauche.
Il se leva avec une lenteur de vieux chêne, entra dans la boutique. Elle le suivit. Les rayons sentaient le papier et le temps. Il prit un petit volume fatigué, jauni, et lui tendit sans un mot. Elle lut la couverture : Jean Gabin, Maintenant je sais.
— Tu connais cette phrase ? demanda-t-il.
— Non, avoue-t-elle.
Il s’assit dans son fauteuil usé, elle s’installa en face, les jambes repliées sous elle.
— Il y a écrit :
« Le jour où quelqu’un vous aime il fait très beau. J’peux pas mieux dire, il fait très beau. »
Tu vois, c’est simple. Si simple que cela en devient profond. Pas besoin de métaphores, pas de grandes déclarations. Juste le temps qu’il fait.
Lise baissa les yeux sur ses propres doigts tachés de noir.
— Je n’ai pas souvent connu ce jour-là, dit-elle doucement. Enfin, plutôt si, peut-être. Mais on oublie vite la beauté, non ? On cherche autre chose, plus compliqué, comme si le simple n’était pas assez.
Alphonse hocha la tête. Il avait entendu cette tristesse chez tant de jeunes gens. Cette faim d’absolu qui rend aveugle aux petites lumières.
— L’amour, dit-il, ce n’est pas un orage. C’est un rayon après la pluie. Et les gens courent chercher un abri au lieu de lever les yeux.
Un silence. La pendule ronronnait. L’horloge à balancier, qu’elle aimait tant, battait la mesure de leurs pensées.
— Est-ce que vous, dit Lise en le regardant droit dans les yeux, est-ce que vous pensez que quelqu’un vous a aimé un jour comme ça ?
Alphonse sourit, un peu triste, un peu gai.
— Oui. Une femme, il y a longtemps. Elle disait toujours : « Alphonse, aujourd’hui il fait très beau. » Même quand il pleuvait. C’était sa façon de me dire qu’elle m’aimait. J’ai mis vingt ans à comprendre. Trop tard, évidemment.
Lise serra ses genoux plus fort.
— Mais au moins vous avez su. Moi, j’ai peur de passer à côté sans m’en rendre compte.
— Tu t’en rendras compte. Parce que le très beau ne ressemble à rien d’autre. Ce n’est pas le grand soleil, ni la chaleur. C’est une présence. Un silence apprivoisé.
Elle repensa à leurs après-midi, à ces heures volées entre deux cours de dessin et trois lectures imposées. À cette Bouquinerie qui sentait bon l’encre et le bois. À ce vieil homme qui ne lui demandait jamais rien. Était-ce cela, être aimé ? Ce simple fait de pouvoir exister sans masque ?
Dehors, la lumière faiblissait, mais la rue restait dorée. Un merle se mit à chanter sur le réverbère.
— J’aimerais dessiner ce jour, dit Lise soudain. Pas le paysage. La sensation.
— Alors dessine, dit Alphonse. Moi, je vais chercher du thé.
Il se leva, passa derrière le comptoir. Elle déplia une grande feuille, prit son fusain. Et se mit au travail, rapide, intense, comme si quelque chose s’ouvrait en elle. Il la regarda de loin, sans rien dire, et se souvint d’une autre phrase, d’un autre temps : « On ne voit bien qu’avec le cœur. » Mais il ne la dit pas. Certaines vérités, il faut les garder pour soi, afin qu’elles restent vivantes.
Quand il revint avec deux tasses fumantes, elle avait tracé un intérieur sans murs, une fenêtre ouverte sur un ciel tout blanc, et deux ombres assises l’une en face de l’autre. Pas de visages. Juste la lumière entre elles.
— Ça s’appelle comment ? demanda-t-il.
— Il fait très beau, répondit-elle. J’peux pas mieux dire.
Alphonse but une gorgée, et le thé lui parut soudain plus doux. Tout était à sa place. Les livres, le silence, la jeune fille au bout de son crayon, et ce printemps tardif qui enfin se décidait à tenir sa promesse.
Ils restèrent là jusqu’à la nuit, sans plus parler. Le bonheur, pensa Alphonse, n’est jamais plus fort que quand il ne cherche pas à prouver qu’il existe.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 13 : J’aime le compliqué, sinon ça m’ennuie
Le vent avait tourné. Après les bourrasques d’avril, après les giboulées mordant encore les carreaux de la Bouquinerie, voici que s’installait une douceur timide mais tenace. Un ciel de lin blanc, où le soleil jouait à cache-cache avec des nuages paisibles. Les trottoirs séchaient par plaques, et les premières glycines, accrochées au réverbère d’en face, osaient une pointe mauve. Alphonse, ce matin-là, avait poussé la porte vitrée pour laisser entrer l’air nouveau. Il respirait l’odeur du bitume humide et du feuillage qui se déplie.
Lise arriva peu après dix heures, un carnet de croquis sous le bras et une expression partagée entre la rêverie et la contrariété. Sans un mot, elle se dirigea vers la caisse, posa son sac, et déclara, comme si elle poursuivait une conversation commencée la veille :
— Je crois que je me suis trompée de sujet pour mon mémoire. Enfin, pas trompée… mais j’ai choisi trop simple.
Alphonse, occupé à épousseter un rayon de poésie du XIXe, leva un sourcil.
— Trop simple ? Ce n’est pas un défaut en soi, ma petite. La simplicité peut être un sommet.
Elle lui lança un regard presque coupable.
— Oui, sauf que je m’ennuie. Je veux dire : j’ai voulu étudier la lumière dans les natures mortes hollandaises. Mais au bout de trois semaines, j’ai déjà compris ce que j’avais à en dire. Alors je tourne en rond.
Alphonse rangea son plumeau et vint s’asseoir sur la chaise basse près de la fenêtre, là où le soleil faisait danser des poussières.
— Tu as besoin de te heurter à quelque chose, c’est cela ?
Elle hocha la tête.
— Il me faut de la résistance. Un truc qui me dépasse, qui m’oblige à chercher ailleurs, à me contredire peut-être. Mon directeur de recherches trouve que je complique les choses. Il m’a dit textuellement : « Pourquoi aller chercher midi à quatorze heures ? »
Alphonse eut un petit rire silencieux.
— Ah, ces directeurs… Toujours prompts à ranger le monde dans des tiroirs. Mais toi, Lise, tu n’es pas une âme à tiroirs. Tu es une âme à méandres.
Il se lécha les doigts, sortit de sa poche un vieux carnets usé, et le feuilleta quelques secondes.
— Tu sais ce que disait un certain Antonin Artaud ?
« J’aime le compliqué, sinon ça m’ennuie. »
Il ne parlait pas seulement d’écriture ou de théâtre. Il parlait de vivre. De refuser les raccourcis.
Lise prit la phrase en silence, l’écouta résonner en elle. Elle sortit son stylo et la nota au dos de son carnet.
— C’est exactement ça. Quand tout est trop clair, trop linéaire, je perds le souffle. J’ai besoin de nœuds, de contradictions.
Alphonse se renfonça dans sa chaise.
— Tu te souviens du film dont on a parlé le mois dernier, Extraction ? Ce n’est pas un film compliqué dans la forme, au contraire. C’est linéaire, c’est brutal. Mais ce qui est compliqué, c’est le personnage. Ce mercenaire qui sauve un gamin, non par bonté, mais parce qu’il ne supporte plus la simplicité de son propre vide. Il se lance dans un chaos pour ne pas s’ennuyer de lui-même.
— Tu crois qu’on a tous besoin de complication pour exister ?
— Je crois, dit Alphonse en attrapant sa tasse de thé qu’il croyait pleine mais qui était vide, que la simplicité est une récompense, pas un départ. On mérite la paix après avoir traversé le labyrinthe. Mais si on commence par la paix… on s’y endort.
Lise se mit à dessiner machinalement le bord de la fenêtre, les moulures un peu tordues, le reflet du carreau.
— Mon père, par exemple, il a toujours choisi la voie simple. Le même métier, la même maison, les mêmes vacances. Il dit qu’il est heureux. Mais parfois, je le vois regarder le ciel d’un air vide. Pas triste. Vide.
— C’est cela, l’ennui de l’âme, dit Alphonse à voix basse. On peut être heureux sans être vivant. Ce n’est pas la même chose.
Le silence s’installa, mais un silence fécond, celui des Bouquineries quand les livres eux-mêmes semblent retenir leur souffle.
Puis Lise éclata d’un rire soudain.
— Tu sais ce que j’ai envie de faire, maintenant ? Changer complètement de sujet. Abandonner la lumière hollandaise pour les ombres du Caravage. Les clairs-obscurs. La complication de la chair et du sacré.
Alphonse tapota la table.
— Voilà. Maintenant, tu parles.
Il se leva, alla décrocher d’un rayon un vieux monstre poussiéreux sur le peintre lombard, et le lui tendit.
— Lis d’abord ça. Puis on en reparle. Mais prépare-toi à souffrir un peu. La complication, cela fatigue. C’est pour cela que tant de gens la fuient.
Lise prit le livre comme on accepte un défi.
Dehors, un nuage passa devant le soleil, et l’ombre glissa un instant sur le plancher de la Bouquinerie. Puis la lumière revint, plus nette, plus tranchante. Alphonse regarda cette lutte silencieuse et murmura pour lui-même :
— Voilà une belle complication. Le ciel hésite. Moi, jamais.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 13 : J’aime le compliqué, sinon ça m’ennuie
Le vent avait tourné. Après les bourrasques d’avril, après les giboulées mordant encore les carreaux de la Bouquinerie, voici que s’installait une douceur timide mais tenace. Un ciel de lin blanc, où le soleil jouait à cache-cache avec des nuages paisibles. Les trottoirs séchaient par plaques, et les premières glycines, accrochées au réverbère d’en face, osaient une pointe mauve. Alphonse, ce matin-là, avait poussé la porte vitrée pour laisser entrer l’air nouveau. Il respirait l’odeur du bitume humide et du feuillage qui se déplie.
Lise arriva peu après dix heures, un carnet de croquis sous le bras et une expression partagée entre la rêverie et la contrariété. Sans un mot, elle se dirigea vers la caisse, posa son sac, et déclara, comme si elle poursuivait une conversation commencée la veille :
— Je crois que je me suis trompée de sujet pour mon mémoire. Enfin, pas trompée… mais j’ai choisi trop simple.
Alphonse, occupé à épousseter un rayon de poésie du XIXe, leva un sourcil.
— Trop simple ? Ce n’est pas un défaut en soi, ma petite. La simplicité peut être un sommet.
Elle lui lança un regard presque coupable.
— Oui, sauf que je m’ennuie. Je veux dire : j’ai voulu étudier la lumière dans les natures mortes hollandaises. Mais au bout de trois semaines, j’ai déjà compris ce que j’avais à en dire. Alors je tourne en rond.
Alphonse rangea son plumeau et vint s’asseoir sur la chaise basse près de la fenêtre, là où le soleil faisait danser des poussières.
— Tu as besoin de te heurter à quelque chose, c’est cela ?
Elle hocha la tête.
— Il me faut de la résistance. Un truc qui me dépasse, qui m’oblige à chercher ailleurs, à me contredire peut-être. Mon directeur de recherches trouve que je complique les choses. Il m’a dit textuellement : « Pourquoi aller chercher midi à quatorze heures ? »
Alphonse eut un petit rire silencieux.
— Ah, ces directeurs… Toujours prompts à ranger le monde dans des tiroirs. Mais toi, Lise, tu n’es pas une âme à tiroirs. Tu es une âme à méandres.
Il se lécha les doigts, sortit de sa poche un vieux carnets usé, et le feuilleta quelques secondes.
— Tu sais ce que disait un certain Antonin Artaud ?
« J’aime le compliqué, sinon ça m’ennuie. »
Il ne parlait pas seulement d’écriture ou de théâtre. Il parlait de vivre. De refuser les raccourcis.
Lise prit la phrase en silence, l’écouta résonner en elle. Elle sortit son stylo et la nota au dos de son carnet.
— C’est exactement ça. Quand tout est trop clair, trop linéaire, je perds le souffle. J’ai besoin de nœuds, de contradictions.
Alphonse se renfonça dans sa chaise.
— Tu te souviens du film dont on a parlé le mois dernier, Extraction ? Ce n’est pas un film compliqué dans la forme, au contraire. C’est linéaire, c’est brutal. Mais ce qui est compliqué, c’est le personnage. Ce mercenaire qui sauve un gamin, non par bonté, mais parce qu’il ne supporte plus la simplicité de son propre vide. Il se lance dans un chaos pour ne pas s’ennuyer de lui-même.
— Tu crois qu’on a tous besoin de complication pour exister ?
— Je crois, dit Alphonse en attrapant sa tasse de thé qu’il croyait pleine mais qui était vide, que la simplicité est une récompense, pas un départ. On mérite la paix après avoir traversé le labyrinthe. Mais si on commence par la paix… on s’y endort.
Lise se mit à dessiner machinalement le bord de la fenêtre, les moulures un peu tordues, le reflet du carreau.
— Mon père, par exemple, il a toujours choisi la voie simple. Le même métier, la même maison, les mêmes vacances. Il dit qu’il est heureux. Mais parfois, je le vois regarder le ciel d’un air vide. Pas triste. Vide.
— C’est cela, l’ennui de l’âme, dit Alphonse à voix basse. On peut être heureux sans être vivant. Ce n’est pas la même chose.
Le silence s’installa, mais un silence fécond, celui des Bouquineries quand les livres eux-mêmes semblent retenir leur souffle.
Puis Lise éclata d’un rire soudain.
— Tu sais ce que j’ai envie de faire, maintenant ? Changer complètement de sujet. Abandonner la lumière hollandaise pour les ombres du Caravage. Les clairs-obscurs. La complication de la chair et du sacré.
Alphonse tapota la table.
— Voilà. Maintenant, tu parles.
Il se leva, alla décrocher d’un rayon un vieux monstre poussiéreux sur le peintre lombard, et le lui tendit.
— Lis d’abord ça. Puis on en reparle. Mais prépare-toi à souffrir un peu. La complication, cela fatigue. C’est pour cela que tant de gens la fuient.
Lise prit le livre comme on accepte un défi.
Dehors, un nuage passa devant le soleil, et l’ombre glissa un instant sur le plancher de la Bouquinerie. Puis la lumière revint, plus nette, plus tranchante. Alphonse regarda cette lutte silencieuse et murmura pour lui-même :
— Voilà une belle complication. Le ciel hésite. Moi, jamais.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 14 : Un coup de téléphone à un aîné
L’averse avait cessé vers midi, laissant sur les pavés une peau luisante et grise. Le ciel, encore chargé, s’ouvrait parfois d’une déchirure blanche par où filtraient des rayons hésitants, pareils à des aveux. Devant la Bouquinerie aux Quatre Vents, les glycines couvertes de pluie alourdissaient leur grappe mauve, et l’odeur du bitume humide se mêlait à celui du vieux papier filtrant par la porte entrouverte.
Lise entra sans bruit, comme à son habitude, refermant son parapluie rouge dont elle secoua les perles d’eau sur le paillasson. Elle n’était pas venue depuis dix jours. Dix jours, pour elle, c’était une éternité ; pour Alphonse, c’était juste le temps qu’il faut à une pensée pour germer.
— Je ne vous ai pas appelé, dit-elle en guise de bonjour. Je me suis dit qu’il valait mieux venir.
Le libraire leva les yeux de sa pile de bouquins. Soixante ans, des lunettes cerclées d’or et ce sourire en coin qui ne le quittait jamais vraiment.
— Tu aurais pu téléphoner. Ça m’aurait fait une caresse.
Elle s’immobilisa, les doigts encore humides. Il continua, comme s’il se parlait à lui-même :
— « Un coup de téléphone à un aîné, c’est comme une caresse à un proche. »
C’est Sylvain Richard qui dit ça. Et il a raison. Tu sais combien de coups de fil je reçois par semaine, Lise ? Zéro. Parfois un démarcheur. Et crois-moi, la caresse d’un démarcheur, c’est plutôt une gifle déguisée.
Elle rit, posa son sac sur la vieille chaise en bois. Le silence qui suivit n’était pas vide. Il était plein de ces choses qu’on n’ose pas dire quand on se voit trop souvent, mais qui remontent après quelques jours d’absence.
— J’ai peur, finit-elle par lâcher.
Alphonse rangea ses livres, lentement. Il attendait.
— Peur de quoi ?
Elle regarda par la fenêtre. Les nuages défilaient vite, comme pressés d’en finir avec ce printemps capricieux. La lumière changeait toutes les cinq minutes, passant de l’or au plomb, du plomb à l’argent.
— Peur de vieillir et de n’avoir rien construit. Peur de ressembler à cette fille qui passe ses examens, qui gagne ses diplômes, mais qui ne sait pas pourquoi elle se lève le matin. Vous, vous avez la Bouquinerie. Vous avez… tenu. Moi, je ne tiens rien.
Il ne répondit pas tout de suite. Il se leva, fit craquer ses vertèbres — geste d’homme qui a passé trop d’heures entre les rayonnages — et vint s’asseoir en face d’elle.
— Tu sais ce que disait Romain Gary ?
« L’amour, ça n’est rien d’autre que le courage de continuer à aimer. »
Construire, c’est pareil. Ce n’est pas un coup de génie. C’est une série de petits gestes quotidiens. Un livre rangé. Un client accueilli. Un coup de fil donné. Ça n’a pas l’air grandiose. Mais sur soixante ans, ça fait une vie.
Elle baissa les yeux sur ses mains. Des mains d’étudiante, encore tendres, sans les rides ni les taches de ceux qui ont beaucoup tenu.
— Vous n’avez jamais eu peur, vous ?
Alphonse souffla par le nez, une sorte de rire silencieux.
— J’ai eu peur tous les jours. La peur, ce n’est pas un défaut. C’est un baromètre. Elle monte quand l’orage approche, elle descend quand le temps se dégage. Mais il ne faut pas la confondre avec la vérité.
Dehors, une nouvelle ondée se mit à crépiter sur l’auvent. La vitre embua légèrement. Lise se leva, prit un volume au hasard dans la pile d’occasion, en huma l’odeur. Papier, poussière, et ce parfum de chêne que prennent les choses qui ont vécu.
— Je vais vous appeler, dit-elle soudain. Pas demain. Pas après-demain. Ce soir. Rien qu’une minute. Juste pour vous dire… je ne sais pas. Que je pense à vous.
— Ce sera une belle caresse, dit Alphonse en remettant ses lunettes sur son nez.
Il reprit son travail, elle ouvrit le livre au hasard et tomba sur une phrase qu’elle lut à voix haute, comme si l’instant la réclamait :
« Il faut laisser le silence faire son chemin. Les réponses viennent toujours après. »
— C’est qui ? demanda-t-il sans lever la tête.
— Je ne sais pas. Un auteur oublié. Mais il a raison.
Elle resta une heure de plus, le temps que l’averse redevienne bruine, que la bruine redevienne lumière. Quand elle partit, il faisait presque soleil, et les glycines dégoulinaient en silence sur le pas de la porte.
Ce soir-là, vers vingt heures, le téléphone de la Bouquinerie sonna. Alphonse décrocha en essuyant ses mains sur son tablier.
— Allô ?
— C’est la caresse, dit la voix de Lise. Je vous avais promis une minute. Je tiens parole.
Il sourit dans le combiné. Personne ne le voyait, mais la caresse, justement, n’était jamais dans le regard. Elle était dans ce petit filet de voix qui traverse les fils, les orages, les printemps capricieux, et vient toucher doucement quelqu’un qui, sans elle, serait seul.
— Merci, murmura-t-il. Et à demain, si tu veux.
— À demain.
Elle raccrocha la première, comme les jeunes font. Il garda l’écouteur contre son oreille encore quelques secondes, écoutant le vide habité. Et il pensa que Sylvain Richard n’avait jamais si bien dit.
Dehors, la nuit tombait net, délivrée de toute pluie. Un vent doux tournait les pages abandonnées sur l’étal. Et la Bouquinerie, fatiguée mais heureuse, ferma ses volets sur ce jour de mai sans nom, où un simple appel avait suffi à réchauffer le seuil d’un cœur.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 15 : L’aiguille et l’argile
Le mois s’achevait dans une douceur inhabituelle. Les pluies de printemps avaient cédé la place à un soleil généreux, mais voilà que depuis la veille, un vent du large charriait des embruns salés jusqu’aux volets bleus de la Bouquinerie. Alphonse avait dû rentrer les présentoirs extérieurs, de peur que les brochures ne prennent un bain d’iode forcé. Il rangeait des exemplaires de poésie occitane quand la clochette tinta.
Lise entra, les joues roses, un carnet de croquis sous le bras. Elle secoua ses cheveux où des gouttelettes scintillaient.
— On se croirait en Bretagne, dit-elle en riant. La mer n’est qu’à deux heures, mais aujourd’hui elle vient frapper à notre porte.
Alphonse sourit, refermant doucement un livre.
— Tu as raison, Lise. Il y a des jours où le monde brouille les distances. On se sent ballotté, comme une chose entre deux forces.
Elle posa son sac sur la vieille chaise de paille. Depuis le dernier épisode — où ils avaient parlé de la vanité des honneurs en citant Pascal — Lise n’avait cessé de ruminer une question. Elle s’assit, hésita, puis ouvrit son carnet sur une page blanche où elle avait griffonné plusieurs fois la même phrase.
— Alphonse, voilà. Je suis allée voir une exposition d’art sacré à la cathédrale. Il y avait des icônes, des reliquaires… Et j’ai pensé à quelque chose qui me travaille. Pourquoi, quand on cherche la beauté ou la vérité, on a l’impression que tout nous en éloigne ? Comme si on portait une gangue.
Le libraire posa ses coudes sur le comptoir. Il aimait ces instants où la jeune femme cessait d’être polie pour devenir franche.
— Va jusqu’au bout de ton idée.
— Eh bien… Je veux peindre quelque chose de vrai, de pur. Mais mes doutes, mes peurs, mes petites lâchetés quotidiennes — remettre au lendemain, juger trop vite, avoir honte de ce qu’on ressent… Tout cela fait écran. Je me sens comme une aiguille enfermée dans de l’argile.
Alphonse resta silencieux un long moment. Le vent cognait un volet lâche. Puis il se leva, se dirigea vers la réserve, et en revint avec un petit aimant en fer à cheval, vestige d’une ancienne collection de curiosités.
— Tiens. Et si je te disais que cette aiguille, c’est toi ?
Lise rit, perplexe.
Il continua, posant l’aimant sur la table :
— « Une aiguille qui est entourée d'argile ne subit pas l'attraction de l'aimant, mais dès qu'on enlève l'argile, l'aiguille est attirée. »
Ce n’est pas de moi. C’est Swami Vivekânanda. Un penseur indien que j’ai découvert il y a vingt ans, dans une édition pauvrement reliée, achetée pour une bouchée de pain.
Lise se pencha, intéressée.
— Et l’aimant, c’est ?
— Dieu, dit Alphonse simplement. Ou ce que tu veux. La beauté, la vérité, l’amour, l’absolu. Peu importe le nom. L’essentiel est ceci :
« Dieu est l'aimant et l'âme humaine l'aiguille ; les mauvaises actions de l'homme sont la poussière et la saleté qui recouvrent l'aiguille. »
Elle tourna la phrase dans sa tête. Le vent s’était calmé, comme si la Bouquinerie retenait son souffle.
— Donc, mes lâchetés, mes faux-semblants… c’est l’argile ?
— Oui, dit Alphonse. L’argile, la poussière, la crasse. Rien d’incurable. Rien de définitif. Ce n’est pas l’aiguille qui est mauvaise, c’est ce qui l’enrobe.
Lise prit l’aimant dans ses mains. Elle le tourna, le retourna.
— Alors, pour être attirée… il faut se purifier ?
— Pour redevenir sensible à l’appel, oui. Mais attention, Lise :
« Dès que l'âme est pure, elle est tout naturellement attirée jusqu'à Dieu et elle reste à jamais avec Dieu tout en restant à jamais distincte. »
C’est ça, le mystère. On ne se fond pas dans l’aimant. On reste soi. Mais on est en présence.
Elle reposa l’aimant, regarda ses mains.
— Comme dans l’amitié ? On reste deux personnes, mais quelque chose nous attire l’un vers l’autre.
Alphonse sourit largement.
— Exactement. Tu vois, tu as tout compris.
Dehors, la lumière changea. L’averse cessa, et un rayon de soleil traversa la vitrine, illuminant les poussières dans l’air — ces mêmes poussières dont parlait Vivekânanda, devenues soudain dansantes, presque belles.
Lise ouvrit son carnet et se mit à dessiner l’aimant, l’aiguille, et tout autour, des traces de doigts comme des empreintes d’argile.
— Alors… ce que je dois enlever, ce n’est pas ma nature. C’est ce qui l’étouffe.
— Oui. Et tu sais comment on enlève l’argile ? On ne la casse pas. On la lave. Avec l’eau de la patience, du temps, des erreurs pardonnées. Et parfois, un peu d’humour.
Elle rit franchement.
— Tu peux enlever la poussière avec une plaisanterie ?
— Je ne vois pas pourquoi non. L’âme n’est pas si fragile. Vivekânanda disait aussi que Dieu n’est pas offensé par un rire sincère.
Le silence revint, non pas pesant mais habité. Alphonse rangea l’aimant dans son tiroir, à côté d’un vieux sifflet en terre cuite. Lise continua son croquis, ajoutant des volutes autour de l’aiguille, comme si l’argile se détachait d’elle-même.
Quand elle partit, une heure plus tard, le vent était retombé. Les nuages fuyaient vers l’est, dévoilant un ciel d’un bleu lavé. Sur le pas de la porte, elle se retourna.
— À la semaine prochaine, Alphonse. Je vais essayer de moins ressembler à une aiguille en poterie.
— Et moi, répondit-il, je vais essayer de ne pas trop m’encroûter dans mes vieux livres.
Ils échangèrent un sourire complice. La clochette tinta une dernière fois. Dans la Bouquinerie apaisée, l’aimant invisible continuait son œuvre discrète, attirant deux âmes l’une vers l’autre, distinctes pour toujours.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 16 : Essuyons de nos yeux la poussière
Le temps, dehors, s’était fait lourd. Non pas de cette lourdeur poisseuse qui annonce l’orage, mais d’une densité lumineuse, presque étale, comme si le soleil de juin avait décidé de poser sa main à plat sur la rue sans jamais la soulever. Les passants traînaient leur ombre courte, et les volets de la Bouquinerie aux Quatre Vents restaient mi-clos, pour préserver un peu de cette fraîcheur intérieure que seul un vieux plancher de chêne peut encore offrir.
Alphonse rangeait un exemplaire de L’Homme révolté quand la porte claqua doucement. Ce n’était pas un coup de vent, mais Lise. Elle portait une robe légère à motifs végétaux, et ses bras nus portaient les stries rouges de la sangle de son carnet de croquis. Elle ne dit rien d’abord, alla droit vers sa chaise habituelle – celle qui craque du côté gauche – et s’y laissa tomber comme on jette une pierre dans un puits, pour entendre le bruit du fond.
— Tu as l’air d’avoir traversé une fournaise, dit Alphonse sans lever les yeux de sa pile.
— J’ai traversé une pensée, plutôt. Une idée qui ne me lâche pas, et qui me brûle plus que le soleil.
Alphonse referma lentement le livre. Il savait que ces entrées-là étaient les meilleures : quand elle venait non pas pour chercher une réponse, mais pour déposer une question en forme de braise.
— Alors brûle, dit-il. Je te regarde.
Lise sortit son carnet, mais ne l’ouvrit pas. Elle le caressa du pouce comme on caresse un livre fermé. « Tout le monde parle de conquérir le bonheur, Alphonse. Comme si c’était un territoire lointain. Mais moi, ce que je sens parfois, c’est qu’il est déjà là, assis à côté de moi, et que je ne le vois pas parce que j’ai trop lu de modes d’emploi. »
— Tiens, dit Alphonse en s’asseyant en face d’elle, voilà une sentence qui mérite qu’on lui casse la croûte. Et il sortit d’un tiroir deux biscuits un peu mous et deux verres d’eau fraîche.
L’été commençait à faire son travail sur l’appétit des mots. On les digérait plus lentement.
— J’ai trouvé une phrase, reprit-elle, d’un certain Swami Vivekânanda. Je ne sais pas trop ce qu’il fait dans ma vie, mais il y est entré par effraction, comme la chaleur par la fenêtre.
« La nature de l’âme est félicité et paix immuable. Nous n’avons pas à l’“obtenir”, nous l’“avons” ; essuyons de nos yeux la poussière qui nous la cache et voyons-là.»
Alphonse ne répondit pas tout de suite. Il se leva, alla chercher un petit chiffon de lin gris qui traînait près de l’évier, et revint essuyer machinalement le bord de la table. Puis, sans un mot, il tendit le chiffon à Lise, comme s’il s’agissait du prolongement même de la phrase.
— Tu me donnes un torchon ? dit-elle en souriant.
— Je te donne l’outil. Le reste, c’est toi qui vois.
Lise rit, puis son rire retomba. Elle comprit. « Tu crois vraiment que la paix est déjà là, en nous ? » demanda-t-elle. « Sans rien faire ? »
— Je crois, dit Alphonse, que nous passons notre temps à chercher des clés alors que la porte est ouverte depuis le début. L’étudiant en art cherche le geste parfait. Le libraire de soixante ans cherche le livre qu’il a déjà lu et oublié. Nous cherchons tous quelque chose que nous avons déjà.
Il but une gorgée d’eau, et laissa le silence s’installer comme une caisse de résonance.
— Mais alors, insista Lise, pourquoi j’ai parfois l’impression d’être vide ? Pourquoi la félicité, elle ne se montre pas ?
« Parce que tu la regardes avec des yeux pleins de poussière », répondit doucement Alphonse. « La poussière des comparaisons : “les autres sont plus heureux”. La poussière des souvenirs : “avant, j’étais plus libre”. La poussière des ambitions : “quand j’aurai mon diplôme, quand j’aurai rencontré l’amour, quand j’aurai voyagé…” »
Il se tut, puis ajouta, presque pour lui-même : « L’âme, elle ne bouge pas. C’est le reste qui danse. »
Lise regarda par la fenêtre. La lumière de juin, en fin d’après-midi, avait pris une couleur de miel roux. Les gens dehors couraient encore, mais à l’intérieur de la Bouquinerie, le temps avait consenti à ralentir.
— Alors, essuyer la poussière… Comment on fait concrètement ? demanda-t-elle.
— Très concrètement, dit Alphonse en désignant son verre d’eau. Tu bois. Tu sens l’eau fraîche dans ta gorge. Tu regardes la couleur du verre. Tu écoutes le bruit de ta respiration. Pendant ces trois secondes, il n’y a ni passé, ni futur. Il n’y a que la félicité immuable qui passe par l’eau fraîche. C’est minable ? C’est minuscule ? Oui. Mais la poussière, elle s’enlève par petites touches, pas par grands gestes.
Lise prit son verre. But lentement. Ferma les yeux un instant. Rouvrit.
— Il n’y a rien eu, dit-elle. Juste de l’eau.
— Et c’est déjà immense, dit Alphonse en souriant.
Le soir tombait, non pas brutalement, mais avec cette langueur de juin qui hésite entre le jour et la nuit, comme un lecteur entre deux chapitres. Lise se leva, glissa son carnet sous son bras, et avant de partir, elle attrapa le petit chiffon de lin sur la table.
— Je te le rendrai, dit-elle.
— Garde-le, répondit Alphonse. La prochaine fois, on s’attaquera à la poussière des certitudes.
La porte claqua doucement. La Bouquinerie retrouva son doux silence de bois et de pages. Alphonse resta seul, regarda le verre vide de Lise, et murmura pour lui-même, en écho lointain à la sentence du sage indien : « Nous l’avons, en effet. Mais qu’il est difficile d’essuyer ses propres yeux avec ses propres mains. »
Dehors, les premières étoiles de juin n’étaient pas encore visibles. Mais elles étaient là, immuables. Il n’y avait qu’à essuyer le ciel.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 17 : L’âme dans les vallées
Le dernier rayon d’un soleil de juin, presque blanc, s’écrasait sur les volets fermés de la Bouquinerie aux Quatre Vents. Dehors, l’air était lourd comme une promesse d’orage, cette chaleur humide qui engourdit les pensées et alourdit les paupières. À l’intérieur, Alphonse rangeait des ouvrages de poésie tout en observant, par la fenêtre entrouverte, une abeille butiner sur le bord de la fenêtre avec une obstination touchante. Il n’attendait personne, ce jour-là. Pourtant, quand la sonnette de la porte tinta, il sut que ce ne pouvait être que Lise.
Elle entra, un carnet de croquis sous le bras, les joues rosies par la marche. Ses yeux pétillaient de cette fièvre silencieuse qui la prenait quand elle venait de passer des heures à l’atelier. Sans dire bonjour, elle s’assit sur la chaise près du comptoir et laissa échapper un long soupir.
— Alphonse, j’ai passé la matinée à essayer de peindre un paysage mental, quelque chose de très haut, très abstrait. Une montagne spirituelle, si vous voulez. Et rien. Le pinceau refusait d’obéir.
Le libraire referma un livre poussiéreux et s’essuya les mains sur son gilet. Il la regarda avec cette lueur malicieuse qui annonçait une provocation amicale.
— Tu as voulu poser ton chevalet sur un sommet, Lise. Mais les sommets sont froids, sans terreau.
« L’âme réside dans les vallées de la vie et non sur les sommets des efforts intellectuels, spirituels ou technologiques », a écrit James Hillman.
C’est là, dans l’humidité basse, que germent les choses.
Lise fronça les sourcils, un peu vexée par l’évidence de la sentence.
— Vous voulez dire que chercher à peindre le sacré, c’est déjà s’en éloigner ?
— Je dis que tu as marché sous ce soleil lourd, que tu as senti la sueur couler dans ton cou, que tu as peut-être croisé un chat endormi sur un mur. Tout cela, c’est ta vallée. C’est de là que part toute véritable élévation.
La jeune fille resta silencieuse un instant, tournant son regard vers la fenêtre où l’abeille venait de disparaître. Dehors, le ciel s’était assombri d’un coup, ce gris violacé particulier aux soirées d’orage. Un premier coup de tonnerre gronda au loin.
— En juin, tout est explosif pourtant, murmura-t-elle. La lumière, la verdure, les émotions.
— Et justement, reprit Alphonse en sortant deux verres et une carafe d’eau fraîche, cette explosion, c’est la vallée qui la produit, pas le pic enneigé. Regarde cette pluie qui s’annonce : elle va frapper le bitume, les toits, les feuilles des marronniers. Elle n’ira pas chercher les cimes.
Il versa l’eau. Le bruit clair du liquide dans le cristal se mêla aux premières gouttes épaisses qui s’écrasèrent sur le trottoir. Bientôt, l’averse fut torrentielle, créant un rideau d’eau entre eux et le monde. Lise tourna les pages de son carnet et montra à Alphonse une esquisse à moitié effacée : une sorte de figure penchée vers le sol, les mains ouvertes.
— J’avais commencé ça hier, dit-elle. Une femme qui ramasse quelque chose dans l’herbe. Je n’osais pas continuer, je trouvais ça trop humble.
— Trop humble ? C’est parfait. L’âme réside dans les vallées. Hillman ne parle pas de renoncement, Lise. Il parle d’attention. L’effort intellectuel ou technologique construit des échafaudages. Mais l’âme, elle, s’abreuve à l’eau de pluie qui stagne dans un creux de rocher.
La jeune fille se mit à dessiner, là, sur le comptoir, sans relever la tête. La pluie redoublait d’intensité, noyant le bruit des rares passants. Alphonse ralluma une petite lampe à huile, car la pénombre avait gagné la Bouquinerie.
— Et vous, Alphonse, demanda-t-elle sans cesser de tracer des lignes, vous avez déjà vécu ça ? Un moment où vous avez senti votre âme… dans une vallée ?
Le libraire se tut un long moment. Le souvenir remonta comme une source : un après-midi d’été semblable à celui-ci, vingt ans plus tôt, assis sur un banc de gare, à ne rien faire d’autre que regarder les gens passer. Pas de lecture, pas de méditation savante. Juste être là, au ras du monde.
— Oui, dit-il doucement. Et c’est là que j’ai compris que mon métier n’était pas de vendre des idées, mais d’offrir des passages. Les livres sont des vallées, pas des sommets. Ils s’écoulent dans les creux.
L’orage faiblissait. Un dernier éclair zébra le ciel, puis le silence revint, lavé, odorant d’herbes mouillées et de terre chaude. Lise leva son carnet : elle avait dessiné deux silhouettes minuscules au pied d’une pente herbeuse, avec un gros nuage suspendu au-dessus d’elles. Aucune montagne à l’horizon.
— Pour vous, dit-elle en lui tendant le croquis.
Alphonse prit la feuille avec des doigts tremblants d’émotion contenue. Il la posa contre la caisse, entre un exemplaire de Rilke et une plume d’oie oubliée.
— Nous sommes faits pour ces vallées, Lise. Viens, allons respirer dehors.
Ils poussèrent la porte. Le monde avait retrouvé cette lumière rase et douce des soirs d’orage, où chaque flaque reflète un morceau de ciel. L’étudiante huma l’air, et sans se concerter, ils se mirent à marcher côte à côte sur le pavé luisant, vers la petite place où les moineaux secouaient déjà leurs ailes.
L’âme réside dans les vallées. Et ce soir-là, la vallée s’appelait simplement leur amitié naissante, trempée de pluie, silencieuse, enfin légère.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 18 : L’âme en partage
Le petit comptoir de la Bouquinerie aux Quatre Vents sentait la cire d’abeille et le vieux papier. Dehors, l’après-midi de juin étirait ses ombres courtes, et la chaleur, pour une fois, n’était pas une menace mais une caresse. Alphonse avait poussé la porte-fenêtre donnant sur l’impasse, laissant entrer un peu de ce souffle qui fait claquer les pages seules.
Lise arriva avec un sac en toile et le front perlé de sueur, mais souriante. Elle s’assit sur sa chaise habituelle, celle qui grince toujours du côté gauche. Sans dire bonjour tout de suite, elle saisit un exemplaire défraîchi de L’Homme révolté et le posa en équilibre sur son genou.
— Tu sais, Alphonse, dit-elle en défaisant ses sandales sous la table (un geste qu’elle n’avait jamais osé les premiers mois), je commence à croire que je ne suis pas seulement en visite ici. Que cette boutique m’appartient un peu. Mais sans l’acheter. Comme un foyer qu’on choisit.
Alphonse, qui essuyait un verre à moutarde recyclé en pot à crayons, leva un sourcil amusé.
— Voilà une drôle de formule. Explique.
— C’est une intuition, plutôt. Tu sais quand on dit « chez soi », on pense à quatre murs, une adresse, une boîte aux lettres. Mais depuis quelques semaines, je me réveille parfois le matin, et je ne me sens pas vraiment chez moi dans ma chambre d’étudiante. Et pourtant, il y a mes affaires, mes posters, mes livres. Alors je me demande : le foyer, c’est quoi vraiment ?
Au lieu de répondre, Alphonse se détourna vers l’étagère derrière lui. Il chercha un instant, puis sortit un exemplaire de la Lettre sur le bonheur d’Épicure, un vieux Poche jauni.
— Non, dit-il finalement en le reposant. Pas celui-ci. Ce qu’il te faut, c’est autre chose.
Il retourna s’asseoir, un doigt levé comme un professeur de nuit.
— Il y a un auteur que je redécouvre lentement, à mon âge. Un psychologue américain, James Hillman. Les gens le rangent du côté de Jung, mais lui, il parlait de l’âme comme d’un lieu, pas comme d’un concept. Écoute bien.
Lise se cala dans sa chaise. Le marronnier de l’impasse projetait par la fenêtre des ombres mouvantes sur le carrelage. On entendait, au loin, la tondeuse d’un voisin et le cri d’un marchand de glaces.
Alphonse ferma un instant les yeux, comme pour citer de mémoire.
— « Nous sommes notre propre foyer. Notre corps, notre psyché, notre âme sont comme les membres d’une même famille qui s’attablent pour communier autour du repas de notre vie. »
Il rouvrit les yeux, et Lise eut l’étrange sentiment qu’il venait de lui offrir non pas une citation, mais une clé.
— Tu vois, Lise, reprit-il, quand on est jeune, on croit que le foyer, c’est là où on habite. Puis on croit que c’est là où on aime. Ensuite, on croit que c’est là où on meurt. Mais Hillman te dit le contraire : le foyer précède la maison. Il est en toi. Tes angoisses, tes joies, ta fatigue, ton enthousiasme causent autour de ta propre table intérieure. Et si tu les ignores, ils se mettent à crier. Et si tu les écoutes, ils partagent le pain.
Lise resta silencieuse un long moment, la main sur la tranche rugueuse de L’Homme révolté. Jamais elle n’avait envisagé son corps comme une salle à manger, sa mémoire comme un garde-manger. Cela sonnait juste, dérangeant et doux à la fois.
— Alors, murmura-t-elle, la boutique… toi et moi ici… c’est un peu comme une tablée entre membres d’une même famille ?
— Exactement. Seulement, attention : famille ne veut pas dire pas de disputes, ni d’ennuis. Famille veut dire qu’on reste à table même quand le plat est amer. Ici, nous partageons des mots. Ce sont nos mets. Et les mots, quand on les digère bien, ils construisent l’âme.
Le soleil bascula doucement, faisant briller la poussière en suspension dans le rai de lumière. Lise se laissa glisser, les épaules plus basses, plus calmes. Elle ne savait pas encore qu’un jour, bien plus tard, elle se souviendrait de cet après-midi de juin comme du moment où elle avait cessé de chercher un chez-soi pour commencer à en être un.
— Alphonse, dit-elle enfin, ce Hillman, il a écrit quoi d’autre ?
— Beaucoup. Mais il faut venir plusieurs fois. On ne communie pas en une seule bouchée.
Ils éclatèrent de rire, un rire qui fit sursauter le chat noir du voisin endormi sur le seuil. Le vent tourna. Une larme de chaleur glissa le long du col de Lise, et elle but une gorgée d’eau fraîche en pensant à tous les repas de sa vie qu’elle n’avait pas encore célébrés.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 19 : Ce qui ne peut danser au bord des lèvres
La lumière de juin entrait par la fenêtre de la bouquinerie comme une lessive étendue dans un pré : elle blanchissait les poussières, adoucissait les angles des rayons, et posait sur le vieux comptoir d’Alphonse une nappe d’or silencieuse. Dehors, le ciel changeait d’humeur toutes les demi-heures — éclat cru, puis nuage lourd, puis une averse brève qui sentait le gravier mouillé. L’été commençait à peine, et déjà il hésitait.
Lise poussa la porte vitrée sans faire tinter la clochette, par habitude nouvelle. Elle tenait sous le bras un carnet de croquis aux coins froissés et les manches de sa chemise relevées, comme si elle sortait d’une bataille contre la chaleur. Alphonse leva le nez de derrière une pile d’exemplaires défraîchis d’un poète mort trop jeune.
— Vous avez vu le ciel ? dit-elle en s’asseyant sur le tabouret qui lui était devenu réservé. Il fait gris, puis blanc, puis tout à l’heure il faisait jaune. On dirait qu’il essaie de dire quelque chose mais qu’il n’a pas les mots.
Alphonse ferma le livre posé sur ses genoux. Il porta ses doigts à sa joue, geste qu’il faisait quand une phrase l’arrêtait.
— C’est drôle que vous disiez cela, murmura-t-il. Je suis tombé ce matin sur une sentence anonyme, griffonnée au crayon dans la marge d’un recueil. L’encre avait presque disparu, mais la main devait être sûre d’elle. La voici :
« Ce qui ne peut danser au bord des lèvres, s’en va hurler au fond de l’âme. »
Lise posa son carnet sur le comptoir. Elle ne l’ouvrit pas tout de suite. Elle regarda plutôt la poussière qui tournait dans un rai de lumière, et son visage devint sérieux de cette façon qu’elle avait quand elle sentait qu’on touchait juste.
— Alors le ciel, reprit-elle, il n’arrive pas à faire danser ses mots sur ses lèvres, alors il hurle par éclairs et par averses.
— Peut-être, dit Alphonse en souriant à demi. Ou peut-être que le ciel, c’est nous. Ce qu’on ne dit pas, ce qu’on arrondit, ce qu’on polit pour ne pas déranger — ça finit par prendre une voix plus rude, plus profonde, et parfois plus vraie.
Elle hocha la tête. Une ride fine apparut entre ses sourcils, du genre de celles qu’Alphonse avait appris à lire chez elle comme on lit la table des matières d’un livre qu’on aime.
— Hier, commença-t-elle, j’ai passé l’après-midi avec une amie de la fac. Elle est gentille. Très gentille. Mais elle parlait sans arrêt. De ses cours, de son copain, de ses examens. Moi, je l’écoutais, et je sentais quelque chose remuer sous mes côtes. Pas de la colère. Plutôt une sorte d’appel, comme un poisson qui tape contre le bocal. J’aurais voulu lui dire que je ne supporte plus de peindre ce qu’on attend de moi. Que j’ai envie de faire des toiles moches, mal équilibrées, avec des couleurs qui crient. Mais je n’ai rien dit. Parce que ça aurait sonné faux, ou prétentieux.
— Et alors ? fit Alphonse doucement.
— Alors, ce soir-là, je suis rentrée chez moi, j’ai pris un fusain et j’ai dessiné jusqu’à trois heures du matin. Des traits noirs, appuyés, qui déchiraient presque le papier. Ce matin, en me réveillant, j’ai eu honte. Maintenant, avec votre phrase, je me demande si ce n’était pas ce hurlement-là.
Le libraire se leva avec une lenteur qui n’était pas de l’âge, mais de la prudence. Il alla chercher deux verres et une carafe d’eau fraîche posée sur le rebord de la fenêtre. En versant, il dit presque pour lui-même :
— Vous savez, Lise, il y a des silences qui sont des danses très lentes. Et des cris qui ne sont que des mots qu’on a trop longtemps muselés. Le drame, ce n’est pas de hurler. C’est d’oublier pourquoi on hurlait.
Elle but une gorgée. L’eau sentait légèrement le citron qu’Alphonse y laissait infuser depuis le début du printemps.
— Et vous ? demanda-t-elle. Est-ce que vous avez des choses qui ne dansent pas au bord de vos lèvres ?
Alphonse resta un moment sans répondre. La lumière changea encore dehors — un nuage passa, et la pièce devint plus grave, comme si elle retenait son souffle.
— Oui, dit-il enfin. Une seule. Une très ancienne. Une lettre que je n’ai jamais envoyée à mon père, le jour de sa mort. Je l’ai écrite six fois. Je la porte toujours dans la poche intérieure de ma veste. Elle ne danse pas. Elle pèse. Mais depuis que je vous connais, elle hurle un peu moins.
Lise ne demanda pas de quoi parlait la lettre. Elle ouvrit son carnet, tourna quelques pages, et se mit à dessiner le reflet de la fenêtre dans le verre d’Alphonse — un rectangle tremblant, bordé de gris et de jaune, avec au milieu le visage flou du vieil homme penché sur ses pensées.
Et le ciel, dehors, finit par se taire.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 20 : Avant de faire de grands projets
La lumière de juin glisse sur les quais, déjà lourde, déjà généreuse. Elle n’a plus la timidité du printemps, ni l’insolence torride de l’été plein. C’est une clarté mûrissante, qui étire les ombres des platanes comme des doigts paresseux. Dans la bouquinerie, l’air reste frais, mais une fenêtre est restée ouverte côté cour, laissant entrer un bourdon fasciné par les reliures. Alphonse, assis sur sa chaise basse, essuie ses lunettes d’un geste lent. Lise est arrivée un peu plus tôt que d’habitude, un carnet de croquis sous le bras, les joues rosies par la marche. Elle a posé son sac à même le plancher, contre la pile des « à ranger », et observe le jeu du soleil entre les poussières.
— Vous savez, dit-elle sans préambule, je me sens parfois comme une girouette. Je veux tout apprendre, tout voir, tout entreprendre… mais je ne sais pas d’où je pars.
Alphonse replace ses lunettes. Il a aimé, chez cette jeune fille, l’absence de fioritures. Elle plonge dans le vif comme on ouvre un livre à la page centrale.
— C’est une belle angoisse, Lise. Et une ancienne.
«Les sages et les hommes vertueux de l’Antiquité ont tous entrepris leur voyage spirituel à partir d’une base fixe : leurs propres valeurs personnelles. Ils ont commencé par comprendre les aspirations de leur âme, avant de faire de grands projets ou de former de grandes ambitions.»
Il marque un silence. Dehors, un vélo cahote sur le pavé. Le bourdon a trouvé refuge sur l’angle d’un dictionnaire.
— Yu Dan, ajoute-t-il comme une confidence. Le Bonheur selon Confucius. Vous voyez, on croit toujours que l’ambition précède la sagesse. Mais c’est l’inverse. On ne bâtit rien de solide si l’on ignore le sol qu’on foule.
Lise a sorti son crayon. Elle ne dessine pas encore ; elle gratte machinalement la mine sur la tranche du carnet, laissant des traits abstraits.
— Ce que je ne comprends pas, c’est comment on trouve cette « base fixe ». Vous, Alphonse, vous l’avez trouvée ?
Il souffle doucement, comme si la question pesait son poids de vérité.
— Je ne suis pas un sage, ma chère. Mais j’ai appris à mes dépens que mes valeurs ne changent pas, même quand moi je change. Je croyais par exemple que tenir une bouquinerie était un projet modeste. Un petit commerce. En réalité, c’était l’expression d’une aspiration bien plus ancienne : le goût de transmettre ce qui m’a sauvé. Les livres. Voilà ma base. Pas la boutique, pas le chiffre d’affaires. L’acte d’offrir une phrase au bon moment.
Il désigne la pile à côté du sac de Lise.
— Prenez ce lot. Des romans oubliés. Si je ne pensais qu’en « grand projet », je les donnerais au pilon. Mais mon âme aspire à ceci : qu’un jour, quelqu’un les ouvre par hasard, et qu’un paragraphe le réconforte. C’est dérisoire. C’est immense.
Lise pose son crayon. Elle écoute avec ce corps entier que les jeunes gens possèdent encore sans le savoir.
— Moi, j’aspire à créer, dit-elle. Mais je ne sais pas si c’est une aspiration de l’âme ou une simple envie de prouver quelque chose.
— Alors remontez plus loin, répond Alphonse en se levant pour écarter un rideau de tissu qui bat contre une étagère. Avant de vouloir « faire œuvre », demandez-vous : qu’est-ce qui vous rend entière, sans rien produire du tout ? Quand Lise oublie d’être Lise l’étudiante, Lise la jeune fille, Lise celle qui veut… que reste-t-il ?
La question flotte un instant. Un camion passe quai bas. La chaleur de juin pousse un souffle tiède par la fenêtre ouverte.
— Rester assise auprès de quelqu’un qui parle vrai, dit-elle très bas. Et parfois, regarder une lumière, sans la dessiner.
Alphonse lui offre un sourire rare, celui qui plisse les yeux jusqu’à les rendre presque enfantins.
— Vous tenez votre base. Commencer par comprendre les aspirations de l’âme. Pas besoin de temple ni de mantra. Il suffit d’écouter ce qui ne change pas en vous quand tout le reste vacille.
Lise se met à dessiner. Non pas la librairie, non pas Alphonse, mais le trait du soleil sur la vitre, la courbe d’une poussière qui monte, l’épaisseur silencieuse des reliures. Elle ne fait aucun grand projet. Elle ne forme aucune grande ambition. Pour l’instant, elle habite simplement cette heure de juin où un libraire philosophe lui a rappelé que l’on voyage mieux quand on sait d’où l’on part.
Dehors, l’été n’est pas encore déclaré vainqueur. Il hésite, comme tous les commencements. Et c’est parfait ainsi.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 21 : La valeur n’attend point le nombre des années
Il y a, dans l’air accablé de cette fin de journée, une odeur de poussière chaude et de glycine fanée. La devanture de la Bouquinerie aux Quatre Vents claque mollement contre son chambranle, lasse d’avoir trop bu de soleil. Alphonse, en bras de chemise, éponge son front ridé avec un torchon taché d’encre. Il vient de finir d’empiler un carton de romans oubliés par un notaire de Tours, lorsque la porte cliquette.
Lise se glisse, un carnet de croquis sous le bras, les joues allumées par la marche. Elle a traversé le jardin public où les fontaines s’étaient transformées en miroirs brûlants. Sans un mot, elle se dirige vers l’éventail en osier posé sur le comptoir, s’en évente avec une autorité douce, puis sourit au libraire.
— Tu as l’air lessivé, toi aussi, dit-elle.
— Lessivé, non. Épuisé par le sens des choses, plutôt. Les fortes chaleurs me renvoient toujours à la vanité des efforts. Tiens, lis ça.
Il lui tend un volume défraîchi des Œuvres de Corneille, ouvert à la scène marquée d’un signet de cuir. Lise y lit, à voix basse :
« Je suis jeune, il est vrai; mais aux âmes bien nées la valeur n’attend point le nombre des années. »
Elle lève les yeux, amusée.
— Tu me la prépares, celle-là. C’est pour moi ?
— Pour nous, rectifie Alphonse en croisant les bras sur sa bedaine. Parce que toi, tu te crois trop jeune pour comprendre certaines choses, et moi, je me crois trop vieux pour en inventer de nouvelles. C’est là le double piège.
Elle pose le livre sur un tas de poches jaunies, puis s’assoit sur le tabouret dont le rembourrage laisse échapper une mousse centenaire. L’air est si lourd que chaque mouvement semble ralenti. Un bourdon entre, butine sur un exemplaire de L’Immoraliste, puis ressort, déçu.
— Explique-moi, dit-elle. Parce que, souvent, quand je te parle de mes travaux, j’ai l’impression que mon âge disqualifie mon regard. Mon prof de peinture m’a dit avant l’été : « Tu as du métier, Lise, mais tu n’as pas encore le vécu. »
Alphonse ricane.
— Le vécu. Belle formule pour ne rien dire. J’ai vendu des livres à des octogénaires qui n’avaient rien vécu du tout, si ce n’est leur propre peur. J’ai connu des gamins de vingt ans qui te renversaient avec une question sur Spinoza. Alors, ce fameux nombre des années…
Il se lève, va chercher une bouteille d’eau tiède, en verse deux verres.
— Corneille, ici, ne dit pas que la jeunesse suffit. Il dit que la valeur—comprends : la noblesse d’âme, l’étoffe, le courage de voir—ne se mesure pas en anniversaires. C’est une sentence contre la lenteur obligée. Contre l’idée qu’il faudrait attendre d’être cassé pour être vrai.
Lise écoute, le menton dans la main. Le ventilateur au plafond tourne comme une conscience paresseuse.
— Mais les gens, eux, ils croient à l’expérience, reprend-elle. Ils disent : « Tu verras plus tard. » Comme si la douleur ou la joie avaient un calendrier.
— Parce qu’ils confondent l’expérience et son interprétation, répond Alphonse en essuyant une buée sur son verre. Tu peux vivre cent ans et ne jamais réfléchir à rien. Et tu peux, à quinze ans, lire un poème et en être transfigurée. L’intensité, Lise, n’est pas une fonction du temps. C’est une fonction de l’attention.
Elle hoche la tête, puis attrape son carnet. Elle dessine vite, quelques traits : le profil d’Alphonse, le bourdon égaré, une pile de livres dont les dos forment un arc-en-ciel défait.
— Mon père, reprend-elle sans lever les yeux, il y a deux jours, m’a dit que je devrais « attendre un peu » avant d’exposer mes toiles. Que j’avais le temps.
— Et toi, qu’as-tu répondu ?
— Que le temps, justement, ne m’apprendra rien sur ce que je veux dire maintenant.
Alphonse claque la table de sa paume.
— Voilà ! C’est exactement cela. La valeur n’attend point. Elle ne patiente pas au bord du chemin comme une vieille dame avec sa canne. Elle surgit, ou elle ne surgit jamais. Combien de chefs-d’œuvre de jeunesse remisés sous prétexte que leur auteur « manquait de maturité » ? On étouffe la sève sous prétexte qu’elle n’a pas encore donné de bois.
Lise rit doucement.
— Tu as toujours une citation pour tout.
— Je suis libraire, non ? Notre métier est de prouver que personne n’est seul avec son idée. Corneille l’a pensé avant toi, avant moi, avant ton père. Et si cela peut calmer ton impatience, sache que je n’ai vraiment commencé à comprendre ce que je lisais qu’à quarante-cinq ans. Mais je le comprenais mieux que certains vieux savants. Parce que j’y ai mis mon âme.
La lumière de la fin d’après-midi s’adoucit, oblique, rousse. Le trottoir devant la boutique exhale une chaleur de four éteint. Lise referme son carnet.
— Du coup, je t’expose en septembre. Je te préviendrai.
— J’amènerai du champagne.
— Tu te moques ?
— Je ne me moque jamais d’une âme bien née.
Elle se lève, l’embrasse sur la joue avec une rapidité dont elle seule a le secret, et disparaît dans la rue comme une illumination. Alphonse reste un moment immobile, la main sur le volume de Corneille. Il murmure pour lui-même :
— Elle a vingt et un ans, moi soixante. Et pourtant, c’est elle qui me rappelle l’essentiel : le nombre des années n’est qu’une poussière sur la fenêtre. C’est le regard qui fait la clarté.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 22 : Sois ton propre éclat
La chaleur, cette fin de juillet, n’était plus une caresse mais une présence obstinée. Elle collait aux vitres de la Bouquinerie aux Quatre Vents, alourdissait les rideaux de lin défraîchi et faisait ronronner les mouches contre les rayonnages de chêne. Alphonse avait poussé la porte-fenêtre donnant sur le petit jardin sec, où les herbes folles pendaient, fatiguées. L’odeur du vieux papier semblait plus intense, comme si la chaleur en extrayait l’âme.
Lise entra, non pas de son pas habituel, vif et curieux, mais d’un pas lent, presque hésitant. Elle tenait sous le bras un carnet de croquis usé, et ses doigts portaient encore des traces de fusain. Sans un mot, elle alla s’asseoir sur la banquette basse près de l’éventail immobile qu’elle actionna elle-même.
Alphonse, le dos voûté sur un ouvrage de botanique, leva les yeux par-dessus ses lunettes. Il la vit figée, le regard perdu dans les rayons où la poussière valse.
« Tu as l’air de quelqu’un qui cherche la sortie d’un labyrinthe dont on lui aurait caché le plan », dit-il doucement.
Elle soupira, tapotant l’éventail contre sa cuisse. « Je suis allée à l’exposition des travaux de fin d’année, hier. Tout le monde admire le professeur Morel. On dit qu’il est un maître, un vrai. Que ses élèves lui doivent tout. Mais en les regardant, j’ai senti… je ne sais pas… du déjà-vu. Comme si plus personne ne se cherchait vraiment. »
Alphonse referma son livre posément, posa les mains à plat sur la table. Il savourait ces instants où la jeune fille apportait une pierre à polir contre sa propre vieillesse. Il n’était pas un sage, non ; juste un homme qui avait vu assez d’auteurs mourir dans leurs livres pour ne plus trembler devant la moindre vérité.
« Et toi, qu’est-ce que tu ferais, si on te donnait une salle blanche ? »
Lise leva les yeux au plafond, comme pour y lire une réponse écrite en lettres de fumée. « Je crois que j’ai trop écouté ce qu’on m’a dit d’admirer. Je voudrais détruire quelque chose, mais je ne sais pas quoi. »
Le libraire se leva, alla décrocher d’un clou un petit volume poussiéreux. Il ne l’ouvrit même pas ; il connaissait la page par cœur. Alors il se mit à marcher entre les piles, l’air de semer des graines dans le silence.
« Écoute ceci, Lise. Ce n’est pas de la poésie, c’est un couteau. » Il s’arrêta, planta ses yeux gris dans les siens.
« Les maîtres détruisent les disciples et les disciples détruisent les maîtres. Il vous faut être votre propre maître et votre propre disciple. Il vous faut mettre en doute tout ce que l’homme a accepté comme étant valable et nécessaire. »
La phrase de Krishnamurti tomba dans l’air épais comme une pierre dans une eau dormante. Lise retint son souffle. Ce n’était pas la première fois qu’Alphonse citait sans citer, toujours ce jeu d’incrustation de l’esprit des autres dans leur propre conversation.
« Tu vois, repris-il, Morel n’a pas détruit ses disciples, il les a construits. Ce qui est pire, parfois. Parce que construire quelqu’un à son image, c’est l’empêcher de naître vraiment. Tes camarades ressemblent à Morel ? Ils l’admirent trop pour oser le tuer. Et sans ce parricide symbolique, un élève n’est qu’un reflet. »
Lise posa son carnet sur ses genoux, l’ouvrit à une page blanche. « Mais si je refuse tout ce que j’ai appris, il ne me reste plus rien. »
Alphonse haussa une épaule, revenant s’asseoir en face d’elle. « Rien. Justement. C’est le seul espace où l’on peut commencer quelque chose de vrai. Être à la fois celui qui enseigne et celui qui obéit, celui qui punit et celui qui pardonne. Un dialogue intérieur, sans maître étranger. »
Dehors, le soleil déclinait enfin, étirant les ombres comme des doigts le long des murs. Une libellule vint se poser sur le rebord de la fenêtre, ailes ardentes.
« Mais c’est terriblement seul, murmura Lise. »
Alphonse sourit, cette fois d’un sourire fatigué mais tendre. « La solitude n’est pas l’isolement. Regarde-moi. Je suis seul ici, souvent. Mais je ne suis pas isolé. Parce que je me parle, parce que je doute de ce que j’ai accepté. Toi, tu as peur de perdre tes maîtres. Moi, j’ai perdu les miens il y a longtemps. C’est à ce prix qu’on devient quelqu’un. Pas un disciple, pas un maître. Quelqu’un. »
Lise prit son fusain, traça une ligne hésitante sur la page blanche. Puis une autre, plus franche. Elle ne dessinait rien de reconnaissable encore, juste le geste d’oser.
« Alors je dois tout remettre en cause ? Même toi ? »
Alphonse inclina la tête, presque révérencieux. « Surtout moi. Et surtout ce livre. » Il désigna du menton le volume de Krishnamurti. « Même celui qui t’apprend à douter, il faut en douter. C’est ça, la boucle infinie. »
La nuit tomba vite, comme toujours en cette saison. Ils n’allumèrent pas la lampe tout de suite. Dans la pénombre tiède, on n’entendait que le grattement léger du fusain sur le papier, et la respiration calme d’un vieil homme qui, à soixante ans, était encore en train d’apprendre à être son propre disciple.
Quand Lise se leva pour partir, elle laissa le carnet ouvert sur la table. Un seul mot, tracé en grosses lettres : « Commencer. »
Alphonse le lut, referma le volume de Krishnamurti, et sourit dans l’obscurité. Dehors, un vent chaud souleva la poussière du jardin sec. Juillet n’avait pas fini de brûler, mais quelque chose, dans la bouquinerie, venait de germer en terre libre.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 23 : Ce muscle que nous avons perdu
Le bassin versant de la rue des Érables baignait dans une chaleur lourde, celle qui colle à la peau comme un souvenir qu’on n’arrive pas à secouer. Les trottoirs miroitaient par endroits d’une ancienne ondée de la veille, et les feuilles des platanes pendaient, molles, désœuvrées. Dans la bouquinerie, l’air conditionné ronronnait avec une discrétion de vieux chat. Alphonse rangeait des ouvrages de géopolitique quand la sonnette retentit.
Lise entra, une bouteille d’eau à la main, les tempes perlées. Elle portait un carnet de croquis taché de pastel, signe qu’elle venait d’une séance de travail dans le square d’en face. Sans dire bonjour tout de suite, elle s’affala sur la banquette, souffla un long coup, puis sourit.
— Je dessinais la lumière, Alphonse. Mais elle bouge trop vite, cette lumière d’été.
Le libraire posa son tas de livres, ôta ses lunettes et les essuya sur son tabis.
— La lumière ne bouge pas, Lise. C’est notre regard qui est encore fiévreux de l’hiver.
Elle rit. Puis son regard tomba sur le petit tas qu’il venait de déposer : René, quelques essais du vingtième siècle, un peu froissés.
— Tu lis du René en pleine canicule ?
— Je relis, plutôt. Il me vient une phrase en te voyant arriver avec ton carnet et cette eau tiède. Tu veux l’entendre ?
Elle hocha la tête, avala une gorgée.
Alphonse s’assit en face d’elle, posa les avant-bras sur la table de bois usée, et dit, lentement :
— « Les sociétés d’avant étaient un muscle, parfois gonflé et parfois détendu. Aujourd’hui les sociétés sont de la viande hachée. »
La phrase tomba dans le silence de la boutique. Seule la climatisation emplit les blancs.
Lise baissa les yeux sur son carnet. Sur la page ouverte, une ébauche de groupe : trois personnes assises sur un banc, mais elle n’avait pas relié leurs regards. Ils se regardaient ailleurs.
— C’est dur, dit-elle. La viande hachée… Il veut dire qu’on est sans forme ? Sans tonus collectif ?
— Il veut dire qu’on a perdu l’unité organique, expliqua Alphonse en caressant la tranche d’un bouquin. Le muscle se contracte, se relâche, mais il reste une pièce d’un même corps. La viande hachée, elle est partout à la fois, mais elle ne fait rien ensemble. Tu peux la mettre en boulette, la faire griller, elle ne redeviendra jamais un biceps.
Lise ferma son carnet. Il faisait vraiment chaud ; même l’ombre de la bouquinerie semblait collante.
— Tu crois qu’on vit ça, nous ? demanda-t-elle. Ce passage du muscle à… au hachis ?
Le libraire se leva, alla chercher deux verres d’eau fraîche. Il en posa un devant elle.
— Je ne le crois pas, ma petite. Je le vois. Mais ce qui rend René si juste, c’est qu’il n’idéalise pas l’ancien muscle. Parfois gonflé, parfois détendu. Il y avait des époques de tension utile, et des époques de relâchement nécessaire. Aujourd’hui, tout est accéléré, broyé. On ne sait même plus quel mouvement fait travailler quel groupe.
Lise but son verre. Une goutte coula le long du verre, traça une larme froide sur la paille tressée.
— Moi, souvent, je me sens comme une fibre isolée, dit-elle. Je cours après des connaissances, des amitiés, mais c’est morcelé. Mes amis d’art ne parlent pas avec mes amis de fac, qui ne parlent pas avec ceux du café… Ton ami René, il aurait détesté les stories Instagram.
Alphonse rit franchement.
— Il serait devenu fou. Et pourtant, il y a quelque chose dans son image qui peut nous aider. Le muscle, pour se renforcer, a besoin d’une résistance. Pas d’un hachoir.
Il se tut un instant, le regard perdu vers la vitrine embuée par l’écart de température.
— Tu sais pourquoi les gens viennent ici, Lise ? Pas pour acheter des livres. Enfin, pas seulement. Ils viennent chercher un endroit où la viande hachée se rassemble, où chaque morceau se souvient qu’il a appartenu à un corps. C’est en cela que la bouquinerie est un muscle, parfois. Ce jour, il est plutôt détendu… mais il n’est pas haché.
Lise attrapa son crayon, griffonna au dos d’une ancienne facture : « Muscle / Hachis ». Puis elle écrivit en dessous : « Relier les fibres ».
— Je vais refaire mon dessin, dit-elle. Pas trois personnes séparées. Une seule forme, avec des tensions et des relâchements différents.
Alphonse hocha la tête, satisfait.
— Voilà. Tu ne fais pas de l’art, Lise. Tu fais du tissu conjonctif.
Dehors, le soleil de fin d’après-midi commença à dorer les carreaux, moins féroce. La lumière ne bougeait plus : c’était leur regard qui s’était apaisé, trouvant enfin dans la chaleur un muscle consentant.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 24 : Une absence éclairée
Le ciel, ce matin-là, n’avait pas choisi son camp. Il oscillait entre un bleu hésitant et des nuages lourds, gonflés d’une pluie qui refusait encore de tomber. La chaleur, pourtant, collait à la peau comme une promesse tenace. Les volets de la Bouquinerie aux Quatre Vents étaient grands ouverts, et l’odeur du vieux papier, mélangée à celle de l’ozone annonçant l’orage, emplissait la pièce d’une étrange solennité.
Lise était arrivée tôt, un carnet de croquis sous le bras. Depuis leur dernière conversation sur les silences de l’âme, elle avait tenté de dessiner l’absence. Non pas une forme vide, mais une présence qui manque. Ses traits, ce matin, étaient plus nerveux que d’habitude. Elle s’était assise dans son coin habituel, près de la fenêtre donnant sur la cour intérieure, et elle observait Alphonse qui rangeait un lot d’ouvrages récemment acquis.
Le libraire, lui, portait ce jour-là une chemise beige aux manches retroussées, dévoilant des avant-bras encore robustes malgré ses soixante ans. Il ne se pressait pas. Il posait chaque livre comme s’il signait un pacte avec le temps.
— Vous avez l’air ailleurs, dit-il sans lever les yeux.
— Je pense à mon grand-père, répondit Lise. Il y a un an aujourd’hui qu’il est parti.
Alphonse s’arrêta. Il vint s’asseoir en face d’elle, les mains à plat sur la table de bois usée. La lumière changea soudain, comme si le soleil avait voulu percer les nuages juste pour éclairer leurs visages.
— Un an, répéta-t-il. Savez-vous ce que j’ai compris en vieillissant, Lise ? On croit que le temps efface. C’est faux. Le temps transforme l’absence en paysage intérieur. On habite dedans.
Lise tournait distraitement les pages de son carnet. Elle tomba sur un portrait inachevé de son aïeul, assis dans son fauteuil, les lunettes sur le nez.
— Je n’arrive pas à finir ce dessin, avoua-t-elle. À chaque fois que j’essaie, je sens qu’il me regarde, mais je ne sais plus quels yeux lui donner. Ceux d’avant sa maladie, ou ceux de la dernière semaine ?
Alphonse se leva, alla décrocher d’une étagère un petit recueil relié de cuir vert. Il le feuilleta quelques instants, puis lut à voix basse :
— « La mort ce n’est pas la fin, c’est une absence. » C’est de René Char.
— Je ne connaissais pas, dit Lise.
— C’est un poète qui a connu la Résistance, la perte, la guerre. Il ne parlait jamais de la mort comme d’un mur. Pour lui, elle était plutôt comme une rivière qu’on traverse. De l’autre côté, on n’est pas mort. On est simplement autrement.
Un coup de vent soudain fit claquer les volets. La pluie se décida enfin, grosse, drue, frappant le toit en zinc comme des centaines de petits marteaux. L’odeur de la terre mouillée entra par vagues.
— Mon grand-père disait parfois qu’il serait toujours dans l’atelier avec moi, murmura Lise. Je trouvais ça gentil, mais pas vrai. Maintenant, je comprends. Il n’est pas dans l’atelier, il est dans la façon dont je tiens mon crayon. Dans la manière dont je mélange le bleu et le noir.
Alphonse hocha la tête. Il resserra le ruban autour du recueil de Char et le poussa vers elle.
— Gardez-le. Lisez-le la nuit, quand votre chambre est calme. Vous verrez, ces mots deviennent peu à peu des compagnons.
Lise prit le livre avec une hésitation reconnaissante. Elle l’ouvrit au hasard et tomba justement sur la suite de la sentence. Ses yeux lurent en silence :
« La mort n’est pas une fin, elle trace un sillon. Le vivant y repasse et reconnaît la terre. »
— Je ne veux pas oublier son visage, dit-elle soudain, la gorge serrée.
— Vous ne l’oublierez pas, répondit Alphonse d’une voix douce. On n’oublie que ce qu’on a refusé d’aimer vraiment. L’amour, lui, on le porte comme un pli dans la peau.
La pluie redoubla d’intensité, mais l’orage s’éloignait déjà vers l’est. Un rayon de soleil, bas et jaune, traversa la fenêtre et venu se poser exactement sur le carnet de Lise, éclairant le portrait inachevé.
Elle prit son crayon. Rapidement, sans réfléchir, elle ajouta les yeux de son grand-père. Ceux d’avant. Ceux qui riaient.
— Voilà, dit-elle. Il est revenu pour un moment.
Alphonse se leva, alla préparer deux tasses de tilleul. Dans le silence de la librairie, seuls le chant de la pluie qui faiblissait et le bruit des pages qui séchaient au vent témoignaient que le monde, même absent, continuait d’écrire.
Ils burent leur thé sans rien dire, mais leurs regards échangèrent cette complicité que seuls ceux qui ont partagé un chagrin sans vouloir le guérir peuvent connaître. Puis Lise rangea son carnet, glissa le recueil de Char dans son sac, et sourit à Alphonse.
— À la semaine prochaine ?
— Je serai là. Et lui aussi, dit-il en montrant le dessin.
Dehors, l’air lavé sentait le réséda et l’herbe coupée. L’été, finalement, avait gagné.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 25 : Un nom de toi qui dure plus d’un jour
La chaleur s’installait en nappe épaisse sur le pavé des librairies closes. Ce n’était plus cette tiédeur timide du printemps, mais un brasier lourd, avare de souffle, qui collait la chemise au dos et faisait ronronner les mouches dans l’embrasure des fenêtres. La vitrine de la Bouquinerie aux Quatre Vents luisait comme un œil mi-clos sous la mousseline d’un store jamais lavé. À l’intérieur, l’air sentait le vieux papier séché, la cire d’abeille et cette odeur particulière que prend le temps quand il s’ennuie.
Lise poussa la porte d’une épaule, un carnet de croquis sous le bras, le front perlé. Elle n’annonça pas son entrée. Depuis quelques semaines, elle avait appris que chez Alphonse, on n’était jamais tout à fait un visiteur, plutôt une conscience qui glisse dans une autre conversation déjà commencée.
— On dirait que le ciel a avalé une braise, dit-elle en s’asseyant sur sa chaise habituelle, près du rayon des poètes oubliés.
Alphonse leva les yeux de son ouvrage. Il portait un gilet de lin dépareillé, et ses manches étaient retroussées avec cette négligence des hommes qui ont cessé de vouloir plaire.
— C’est l’été qui cogne au carreau, ma petite. Mais c’est l’homme qui choisit d’écouter ou non la chaleur. Un jour, un client m’a dit que le vrai été, c’est celui qu’on porte en soi. Je lui ai répondu que c’était une belle connerie, mais poétique. Alors ça passe.
Elle sourit. Elle sortit son carnet, l’ouvrit à une page où elle avait travaillé une silhouette masculine au fusain, assise derrière un comptoir. On reconnaissait la courbe d’une épaule, un crâne dégarni, une main posée sur un livre.
— Tu as encore veillé tard ? demanda-t-il sans regarder le dessin, sachant très bien qu’il en était le modèle discret.
— Jusqu’à ce que le fusain se brise entre mes doigts. Je cherche un nom pour cette série. Quelque chose qui ne soit pas « Portrait d’un vieux libraire ».
— Pourquoi chercher un nom ? Les choses n’ont besoin qu’une seule chose : durer.
Il se tut un instant, puis se leva, alla fouiller dans une pile de livres qu’elle ne lui avait jamais vu ranger. Il en sortit un mince recueil à la couverture défraîchie, tachetée de ce jaune pâle qu’affectionnent les acides du passé.
— Tu connais Mohamed Jaffeli ?
Elle secoua la tête, attentive.
— Un poète d’ailleurs, mort trop tôt, comme ceux qu’on redécouvre quand ils ne peuvent plus en profiter. Écoute ceci.
Il ouvrit le livre au hasard, mais on savait, chez lui, qu’il n’y avait jamais de hasard. Il lut à voix basse, comme on confie un secret à une âme sœur :
— « Tu m’appelles ta vie, appelle-moi ton âme. Je veux un nom de toi qui dure plus d’un jour. La vie est peu de choses, un souffle éteint sa flamme. Mais l’âme est immortelle, ainsi que notre amour. »
Il referma le livre. La phrase resta suspendue dans la lumière oblique qui entrait par la fenêtre, découpant l’air en fines lamelles de poussière.
Lise ne parla pas tout de suite. Elle regarda ses mains, puis le dessin. Le fusain avait marqué la page d’un noir profond, presque bleu à force d’être repris.
— C’est ça que je cherche, souffla-t-elle enfin. Un nom qui dure plus d’un jour. Pas seulement « portrait », pas seulement « libraire ». Quelque chose qui tienne de l’âme.
Alphonse posa le recueil sur le coin du comptoir, près d’une tasse de thé refroidi.
— Tu sais, Lise, à ton âge, on croit que les noms s’inventent. On a tort. Les noms se trouvent, comme on trouve un passage secret dans une maison qu’on croyait connaître. Moi, par exemple, je n’ai jamais voulu être « le libraire philosophe ». C’est venu tout seul, parce que des jeunes comme toi sont venus poser leurs questions au chaud des pages. C’est toi qui m’as nommé, sans le savoir.
— Et toi, quel nom me donnerais-tu ?
Il réfléchit. Il prit une gorgée de thé froid, grimaça, reposa la tasse.
— Je ne sais pas encore. Mais ce n’est pas grave. L’amitié, c’est aussi savoir laisser l’autre chercher son nom. Les titres pressés, c’est pour les livres qu’on n’a pas aimés. Toi, tu as le temps.
Dehors, la chaleur s’était faite moins cruelle ; une brume légère montait de la rue, comme un manteau d’été posé sur les épaules fatiguées du bitume. Lise ferma son carnet. Elle avait noté le vers de Jaffeli au dos de la dernière page, à l’encre bleue.
En sortant, elle se retourna vers la devanture. La bouquinerie avait l’air d’un cœur posé entre deux immeubles sans âge. Elle comprit que ce nom qu’elle cherchait, il n’était ni sur un diplôme, ni sur une toile accrochée. Il se trouvait juste là, dans la manière dont Alphonse avait dit « Toi, tu as le temps ».
Le ciel, vers dix-huit heures, blêmit comme une page qu’on tourne. L’été n’avait pas encore livré tous ses secrets, mais ce jour-là, derrière la vitrine aux lettres décolorées, quelqu’un avait prononcé une phrase qui ne s’effacerait pas d’un souffle.
Alphonse rangea le recueil de Jaffeli sur l’étagère des « Indispensables fragiles ». Il savait que Lise reviendrait, non parce qu’elle avait soif de réponses, mais parce qu’elle commençait à aimer les questions. Et c’était ainsi, depuis vingt-cinq épisodes, que la bouquinerie enseignait l’essentiel : on ne vit pas des jours, on vit des noms qu’on se donne en secret.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 26 : Le silence ivre de miel
La chaleur d’août enveloppait la boutique comme une couverture trop lourde, mais que personne n’osait secouer. Les volets mi-clos découpaient l’air en fines lamelles dorées, et les ombres des livres s’allongeaient sur le plancher de chêne, pareilles à des doigts fatigués qui auraient cherché un coin frais. Alphonse, assis derrière son comptoir, essuyait ses lunettes d’un geste lent, presque religieux. Il n’attendait plus grand-chose des après-midi accablants, sinon le bruit des mouches butinant le silence et la visite, toujours imprévisible, de Lise.
Elle arriva vers trois heures, un carnet de croquis sous le bras, et ses pieds nus dans des sandales de cuir usé. La chaleur collait ses mèches à ses tempes, mais ses yeux brillaient d’une fièvre tranquille, celle des découvertes intérieures. Sans un mot, elle s’installa sur la banquette près de la fenêtre, ouvrit son carnet et se mit à dessiner la poussière qui dansait dans les rais de lumière. Alphonse la regarda, amusé.
— Tu ne dis rien aujourd’hui ? finit-il par demander, en déposant deux verres d’eau fraîche sur la table basse.
— Parfois, je préfère écouter ce qui ne fait pas de bruit, répondit-elle en levant à peine la tête. C’est une idée que j’ai lue quelque part, dans un de tes livres…
« L’abeille bourdonne jusqu’à ce qu’elle se pose sur la fleur. »
Tu te souviens de cette phrase ?
Alphonse sourit, se frotta la barbe grise, et se mit à feuilleter mentalement sa bibliothèque intérieure. Il la trouva assez vite : Shrî Râmakrishna, ce maître indien qui parlait de Dieu comme d’un miel divin. Il la connaissait par cœur, mais laissa Lise la poursuivre, comme on offre un chemin à quelqu’un qui marche déjà.
— « Dès qu’elle commence à sucer le miel, c’est le silence complet. »
C’est cela, non ? ajouta-t-elle. Et puis :
« Parfois, cependant, l’abeille, lorsqu’elle est ivre de miel, fait encore entendre un doux bourdonnement. »
Alors, je me suis demandé : et nous ? Est-ce que dessiner, c’est mon bourdonnement ? Ou bien est-ce mon silence ?
Alphonse posa ses coudes sur le comptoir. Il aimait ces instants où la jeunesse de Lise venait butiner son expérience, non pour la copier, mais pour en extraire un sens neuf. Il aurait pu citer Platon ou Montaigne, il préféra se taire un instant, imitant l’abeille sur sa fleur. Puis il dit doucement :
— Tu sais, à soixante ans, on bourdonne encore parfois, mais plus pour se chercher : pour guider les autres.
L’âme ivre de Dieu parle parfois pour le bien des autres.
Je ne sais pas si je suis ivre de Dieu, mais je suis ivre de ces murs, de ces livres, et de te voir griffonner comme une abeille en août.
Lise leva son carnet : elle avait dessiné Alphonse, mais sans ses traits fatigués, seulement ses mains posées sur un livre ouvert, et derrière lui, une ombre qui ressemblait à une ruche. Il éclata de rire.
— Tu me fais toujours plus beau que je ne suis. Ou plus vrai, peut-être.
— Ce n’est pas toi, Alphonse. C’est ce que tu deviens quand tu écoutes. Le silence complet, tu vois ? Et puis parfois, tu bourdonnes un peu. Ce doux bourdonnement dont parle Râmakrishna, c’est quand tu racontes tes histoires, quand tu cites Sénèque ou Emily Dickinson sans même t’en rendre compte.
Le libraire se leva, alla décrocher un petit volume relié de toile verte, et le posa devant elle. C’étaient les Paroles du maître indien, traduites dans un français ancien, un peu poussiéreux.
— Garde-le. Tu as bien saisi l’essentiel : le miel, c’est ce que l’on trouve quand on cesse de chercher le bruit. Ton dessin, c’est ton miel. Ma boutique, c’est le mien. Mais attention, ajouta-t-il en pointant l’index, l’abeille ivre qui bourdonne ne le fait que pour le bien des autres. Sinon, elle ne serait qu’une ivresse solitaire.
Lise feuilleta le livre, s’arrêtant au hasard sur une autre phrase :
« La voix est une petite flamme ; quand elle brûle sans vent, elle éclaire. »
— Alors, c’est cela, notre amitié ? Une petite flamme sans vent ?
— Non, dit Alphonse en lui versant un peu plus d’eau. C’est une abeille qui a trouvé sa fleur, et qui parfois bourdonne pour que d’autres abeilles sachent où aller. Toi, tu es mon doux bourdonnement de cet été. Et quand tu seras partie, il restera le silence, mais un silence plein, comme une bibliothèque après l’heure de fermeture.
Dehors, la chaleur d’août se faisait moins lourde. Un peu de vent s’était levé, juste assez pour faire bruisser les glycines devant la devanture. Lise referma son carnet, but son eau, et demanda soudain :
— Tu crois que je deviendrai un jour ivre de quelque chose ? Vraiment ivre, pas seulement curieuse ?
Alphonse la regarda, et ses yeux de soixante ans brillèrent d’une lueur malicieuse.
— Ma petite Lise, tu l’es déjà. Tu bourdonnes depuis que tu es entrée. Mais tu ne t’en rends pas compte, parce que tu es posée sur ta fleur. Le miel, c’est cette question même que tu viens de poser. Les abeilles ne se demandent pas si elles sont ivres : elles butinent. Et toi, tu butines.
Elle sourit, rangea le livre dans son sac, et se leva pour partir. Dans l’encadrement de la porte, elle se retourna.
— À demain ? Je veux dessiner ton silence, Alphonse.
— Viens. J’aurai peut-être un peu de miel nouveau.
La porte claqua doucement, et la boutique retrouva son bourdonnement de mouches, ses rais de lumière, et les mains du vieux libraire caressant un livre qu’il n’ouvrirait pas. Parfois, écouter suffit.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 27 : L’âme en exil sur les quais
Le fleuve avait cette lumière d’arrière-saison qui n’appartient qu’aux jours où l’été commence à se souvenir qu’il devra bientôt partir. Les platanes des quais ployaient sous un vent paresseux, et la poussière dansait en volutes dorées devant la devanture de la Bouquinerie aux Quatre Vents. À l’intérieur, l’odeur du vieux papier se mêlait à celle, plus tenace, de la résine chauffée par les planches de bois.
Alphonse rangeait un lot d’exemplaires défraîchis quand la clochette de la porte retentit. Il leva la tête, et un sourire éclaira son visage buriné. Lise entra, non pas avec son enthousiasme habituel, mais dans une sorte de lenteur contemplative. Elle tenait sous le bras un carnet de croquis gras de fusain et semblait encore habitée par quelque chose qu’elle venait de voir, ou de ressentir.
— Vous avez l’air ailleurs, ma petite dame, dit Alphonse en essuyant ses mains sur son tablier de toile.
Lise posa son carnet sur le comptoir, là où les tasses à café dessinent des ronds qui ne s’effacent jamais tout à fait. Elle souffla doucement.
— Je suis allée au marché, ce matin. Il y avait un vieil homme qui jouait du violoncelle près des étals de melons. Les gens passaient sans l’écouter. Mais lui, il avait les yeux fermés, et son archet semblait caresser quelque chose qui n’était pas dans l’air. J’ai tenté de le dessiner, mais je n’arrivais pas à attraper ce qui faisait que… il était ailleurs.
Alphonse se pencha, prit une chaise bancale, s’assit face à elle. Le plancher craqua sous son poids, comme à chaque fois. Il alluma sa pipe, geste rituel, et laissa la fumée monter vers les hauts rayonnages.
— Vous savez, Lise, souvent nous croyons que l’âme habite le corps. Qu’elle est comme une lampe dans une maison. Mais récemment, en relisant un vieux Jung, je suis tombé sur une phrase qui m’a retourné comme une crêpe :
« Pour sa plus grande part, l’âme est en dehors du corps. »
Lise releva la tête, les yeux soudain brillants d’intérêt. Elle attrapa son carnet, non pour dessiner, mais pour griffonner la citation en travers d’une page déjà noircie.
— En dehors du corps, répéta-t-elle lentement. Alors, quand cet homme jouait du violoncelle, son âme n’était pas dans ses doigts, mais dans la musique ? Ou dans les gens qui ne l’entendaient pas ?
Alphonse hocha la tête, amusé par la tournure.
— Peut-être dans l’espace entre lui et les melons. Peut-être dans l’air qui tremblait autour de son violon. Jung disait cela parce qu’il avait compris que notre psyché ne s’arrête pas à notre peau. Nous habitons le monde autant que nous habitons notre chair. Pensez à un livre, Lise. Un livre que vous avez aimé. Son âme est-elle dans les pages, dans les mots, ou bien dans la chambre où vous l’avez lu, dans le pli de la couverture, dans les doigts qui l’ont tenu avant vous ?
La jeune fille se leva, alla caresser le dos d’un vieux Baudelaire relié de chagrin. Le soleil d’août, déjà bas, frappait en biais les vitrines, découpant des losanges de lumière sur le plancher.
— Alors, dit-elle doucement, quand je viens ici… mon âme est un peu sur ces quais. Elle reste accrochée aux mots que vous me lisez, aux taches de café, au bruit de la clochette.
Alphonse se tut un long moment. Dehors, une péniche passa lentement, son moteur émettant un ronron sourd. Un enfant courut sur le quai en faisant voler une bande de pigeons. Et dans ce silence complice, la phrase de Jung sembla s’incarner, presque palpable entre les deux êtres.
— Vous avez raison, reprit Alphonse. Mon âme à moi est souvent restée accrochée à certains livres. À une édition des Fleurs du mal que j’ai vendue à une dame qui pleurait. À ce vieux Platon dont le dos est fendu, là-haut, troisième rayon. Des morceaux de moi sont partis avec des inconnus. Et des morceaux d’inconnus sont restés ici. C’est ainsi que vieillir, finalement, c’est accepter que son âme soit éparpillée aux quatre vents.
Lise eut un petit rire tendre à l’évocation du nom de la boutique. Elle revint s’asseoir, reprit son carnet, et sans demander la permission, elle se mit à dessiner Alphonse. Non pas son visage, mais ses mains posées sur le pommeau de sa canne, et derrière lui, une forme floue qui ressemblait à une bibliothèque s’élevant à l’infini.
— Je crois que nous avons besoin de lieux comme celui-ci, dit-elle sans lever les yeux. Des lieux où les âmes extérieures peuvent se poser un moment, comme des oiseaux sur un fil. Les gens courent partout, ils ne savent plus que leur âme est hors d’eux. Alors ils se sentent vides, et ils cherchent à l’intérieur ce qui est dehors.
Alphonse acquiesça gravement. Il se leva, alla décrocher un petit miroir gondolé accroché près de la caisse, et le tendit à Lise.
— Regardez. Ce miroir a cent ans. Combien d’âmes sont passées devant lui ? Combien de regards s’y sont posés ? Vous croyez qu’il n’a pas gardé quelque chose de tout cela ?
Lise prit le miroir, ne se regarda pas, mais le retourna pour voir le bois terni au dos, griffé d’initiales et de dates illisibles.
— Tout devient dépositaire, murmura-t-elle.
La lumière baissa encore. Le fleuve, par la fenêtre, était devenu une plaque d’étain gris-rose. Alphonse ralluma sa pipe qui s’était éteinte.
— Il est tard, Lise. Mais avant que vous ne partiez, je veux vous offrir un petit livre. C’est un recueil de poèmes d’un auteur inconnu. Je l’ai gardé longtemps pour quelqu’un qui saurait que l’âme ne se lit pas avec les yeux.
Il fouilla dans un tiroir, en sortit un mince volume jauni, le posa sur le carnet de croquis. Lise le prit, le feuilleta sans rien dire, puis leva les yeux vers Alphonse. Une sorte de gravité enfantine éclairait son visage.
— Merci, dit-elle simplement.
Elle sortit, la clochette tinta. Alphonse resta seul, regardant la chaise vide, puis le miroir gondolé. Il crut voir, dans le reflet fuyant du couchant, non pas son visage, mais celui de Lise souriant encore. Pour sa plus grande part…, pensa-t-il.
Au-dehors, sur le quai, l’âme du violoncelliste invisible continuait à vibrer dans l’air tiède, mêlée aux senteurs de melon et de vieux papier, tandis qu’un bateau passait, emportant vers l’aval un peu de cette magie que les quais ne laissent jamais tout à fait partir.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 28 : L’âme, cette horloge universelle
La lumière déclinait tôt, désormais, comme si le ciel, fatigué de sa propre générosité estivale, retirait ses rayons un à un. Une brume légère, couleur de lin mouillé, enveloppait la devanture de la Bouquinerie aux Quatre Vents. Les passants, pressés d’un air absent, ne voyaient que des bouquins jaunis ; Lise, elle, voyait une peau d’âne froissée par les siècles.
Elle poussa la porte. Le grincement familier la sépara du dehors. Alphonse était là, assis non pas derrière son comptoir, mais sur une caisse en bois, une loupe à la main. Il examinait la reliure d’un in-octavo dont le cuir avait la consistance d’une écorce séculaire.
— Toi, dit-il sans lever les yeux. Tu arrives à l’heure où l’on ne sait plus si le jour va mourir ou si la nuit va naître.
— Je suis venue pour vous voler une heure, rétorqua Lise en déposant son sac à dessin. L’atelier d’été ferme ses portes dans trois jours. Je devrais peaufiner ma série sur les « mémoires mortes ». Et pourtant…
Elle s’assit en tailleur sur un tas de livres, les mains abandonnées sur ses genoux couverts de taches d’encre.
— … je n’avance plus. Comme si quelque chose en moi refusait de conclure. Ou de laisser partir.
Alphonse rangea la loupe. Il prit le temps de souffler sur la reliure, d’en chasser la poussière, puis planta son regard gris dans celui de la jeune femme.
— Tu sais ce qui t’arrive ? Tu crois que le temps est une ligne. Tu te trompes. L’horloge murale est une invention pour les comptables. Pour le cœur, le passé n’est pas une pièce d’archive. Il est là, à côté de toi, dans l’air. Il respire.
Il se leva, vint s’adosser à l’étagère des poètes. La lampe à pétrole peinait à éclairer le fond de la salle, mais sur le visage d’Alphonse dansaient des ombres comme des souvenirs vivaces.
— « L’âme, nous dit la tradition, croît dans une temporalité beaucoup plus vaste que la conscience. Pour l’âme, le passé vit et a de la valeur, tout comme l’avenir. »
C’est Thomas Moore. Un Irlandais qui a compris que nous ne sommes pas faits de secondes, mais de résonances.
Lise plissa les yeux, cherchant à attraper le sens de ces mots comme on attrape un papillon à l’aile brisée.
— Vous voulez dire que mon refus d’achever mes toiles, c’est mon âme qui s’accroche ? À quoi ?
— À ce qui a été, répondit Alphonse. Cet été, tu es venue seize fois. Tu as bu dix-sept tasses de thé — la première, tu l’as renversée sur un Baudelaire. Tu as pleuré une fois, tu as ri trois fois. Tout cela est là. Pas dans ta mémoire seulement, mais dans la substance même des murs. Si tu termines ta série « mémoires mortes », tu risques d’avoir l’impression de tuer l’été. Or l’été n’est pas mort. Il entre tout juste dans l’éternité de l’âme.
Il attrapa un petit carnet usé jusqu’à la trame, l’ouvrit à une page couverte d’une écriture en pattes de mouche.
— Écoute cette autre sentence, que je me récite chaque automne :
« L’avenir n’est pas ce qui n’est pas encore, mais ce qui déjà attend de devenir présent. »
C’est de moi, celle-là. Pas très connu, mais vrai.
Lise rit doucement. Un rire qui ressemblait à une respiration qu’on retenait depuis trop longtemps.
— Alors, selon vous, ma toile inachevée n’est pas un échec ? C’est un futur qui patiente ?
— Exactement. Tu peins une vieille femme qui regarde une fenêtre fermée. Tu n’arrives pas à décider si elle attend quelqu’un ou si elle se souvient. Mais si toi, Lise, tu continues de t’angoisser sur ce choix, c’est que tu oublies que la vieille femme, elle, n’a plus cette angoisse. Elle est. Elle contient à la fois l’attente et la mémoire. Ton âme, elle aussi, les contient.
Dehors, le brouillard s’épaissit. On n’entendait plus que le clapotis lointain d’un fleuve invisible. Alphonse ralluma une bougie qu’il avait éteinte par économie. La flamme hésita, puis grandit.
— Je vais vous raconter un souvenir, dit-il. Août 1987. J’avais trente ans. Mon père venait de mourir. Je croyais que je ne pourrais jamais plus ouvrir cette boutique parce que lui et moi, on y avait passé mille après-midi à ne rien dire. C’était le silence partagé, tu vois ? Sa mort, je l’ai vécue comme une amputation du temps. Et puis, un soir de brume comme ce soir, j’ai compris. Mon père n’était pas dans le passé. Il était dans l’avenir de ma mémoire. Chaque fois que je rangerais un livre, il rangerait avec moi.
Lise sentit ses yeux picoter. Elle ne pleura pas, mais quelque chose se dénoua dans son plexus.
— Donc… si je peins cette vieille femme sans la figer dans une émotion unique, elle vivra dans ma toile comme l’été vit encore dans cette pièce ?
— Voilà. Tu as tout compris. L’âme n’élit pas domicile dans l’horloge. Elle est une horloge universelle où toutes les aiguilles indiquent à la fois le midi et le minuit.
La jeune fille se leva, prit sa veste. Avant de partir, elle posa la main sur la tranche d’un Rilke oublié sur la caisse.
— À demain, Alphonse. Je crois que je vais pouvoir peindre, maintenant.
— Tu peindras, oui. Et tu laisseras la fenêtre ouverte.
Il la regarda franchir le seuil. La brume avala ses pas. Alors, seul, devant la lampe vacillante, le libraire murmura pour lui-même :
— Elle ne sait pas encore, mais cette nuit, c’est son âme qui va grandir. Et moi, je ne serai pas loin.
Il souffla la bougie. L’âme de la bouquinerie, elle, resta allumée.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 29 : Essuyons de nos yeux la poussière
La chaleur d’août alourdissait l’air, mais dans la Bouquinerie aux Quatre Vents, les vieux volets de bois tamisaient la lumière en une poussière d’or immobile. Alphonse, éventail à la main, s’éventait mollement derrière son comptoir. Les rares clients de l’été flânaient peu, happés par la torpeur. Lui-même se sentait gagné par une somnolence d’après-midi, quand la sonnette de la porte claqua avec la vivacité d’une hirondelle.
Lise entra, le visage luisant de sueur, un carnet de croquis sous le bras. Sans dire un mot, elle se planta devant le vieux libraire, défit son chignon, et laissa ses cheveux rouges lui dégouliner sur les épaules. Elle avait cette fièvre silencieuse des jours de canicule où les certitudes fondent comme la cire.
— Alphonse, dit-elle enfin, je suis fatiguée de chercher. Fatiguée de courir après moi-même comme après un bus qui part sans moi.
Il referma son éventail d’un claquement sec et posa ses mains à plat sur le bois usé du comptoir. La phrase qu’il allait prononcer, il la ruminait depuis leur dernière conversation, restée en suspens un mois plus tôt, comme suspendue aux branches des tilleuls en fleurs.
— Lise, dit-il doucement, je viens de relire un passage d’un sage hindou. Écoute ceci :
« La nature de l’âme est félicité et paix immuable. Nous n’avons pas à l’“obtenir”, nous l’“avons” ; essuyons de nos yeux la poussière qui nous la cache et voyons-là. »
C’est Swami Vivekânanda.
Elle s’assit lourdement sur la chaise basse en rotin, posa son carnet sur ses genoux. Ses doigts tambourinaient, nerveux.
— Mais c’est trop beau, dit-elle. Ça voudrait dire que je n’ai rien à conquérir ? Rien à prouver par mon art, ma volonté, mes nuits blanches à peindre des toiles qui ne me ressemblent pas ?
Alphonse se leva, contourna lentement le comptoir. Il avait ce pas du philosophe qui n’encombre pas le silence de bruits inutiles. Il alla toucher du bout des doigts une gravure accrochée près de la fenêtre — une marine brumeuse où l’on devinait une barque sans rameur.
— Tu te souviens de notre conversation de juillet ? Tu disais vouloir « devenir quelqu’un ». Et en juin, tu me parlais de la peur de ne pas être à la hauteur de ton propre talent. En mai, tu t’inquiétais de l’avenir. Chaque mois, la poussière change de nom, mais elle reste de la poussière.
Lise releva la tête. Ses yeux couleur d’automne clignèrent, comme si elle tentait de voir à travers un voile.
— Alors selon toi, rien ne manque ? Même quand on se sent vide, creux comme une coquille d’escargot ?
— Surtout alors, répondit Alphonse. Le sentiment de vide n’est pas l’absence d’âme, mais l’épaisseur de la poussière. Nous passons notre temps à vouloir « obtenir » ce que nous avons déjà. C’est la grande supercherie du mental contemporain. Cours, Lise, accumule, prouve, performe. Et pendant ce temps, la paix immuable attend, aussi patiente qu’une bibliothèque poussiéreuse sous un ciel d’août.
Il retourna s’asseoir, ramassa l’éventail, mais ne l’ouvrit pas. Il le caressa comme on caresse une idée.
— Tu veux que je te dise ce que j’ai compris à soixante ans ? La quête de connaissance, l’amitié, tout ce que tu cherches chez moi… ce n’est pas pour obtenir un trésor. C’est pour essuyer tes propres lunettes. Parce que tu es déjà le trésor.
Lise ouvrit son carnet. Au lieu de dessiner, elle écrivit en grosses lettres au fusain : « Nous n’avons pas à l’obtenir, nous l’avons. »
— Mais alors, murmura-t-elle sans lever la tête, pourquoi suis-je si souvent malheureuse ?
— Parce que tu confonds la félicité de l’âme avec le bonheur. Le bonheur vient et va. Il est un visiteur. La félicité, elle, est l’hôte permanent. Quand tu cesseras de prendre le bruit pour la musique, tu entendras le silence en toi.
La sonnette de la porte retentit. Une dame entra, cherchant des romans de la rentrée littéraire à venir. Alphonse se leva avec lenteur, mais Lise lui fit signe de rester.
— Je m’en occupe, dit-elle.
Elle guida la cliente, lui parla de Virginia Woolf, de Modiano, avec une aisance nouvelle, comme si quelque chose en elle s’était débloqué. Quand la dame partit, un livre sous le bras, Lise revint s’asseoir.
— La poussière, dit-elle, ce sont aussi mes angoisses sur l’avenir, ce soir sur l’amitié, sur le regard des autres, sur mes toiles pas finies. Tout ce bruit.
Alphonse hocha la tête. Dehors, le soleil d’août déclinait lentement, allongeant les ombres des platanes jusque dans la boutique. Une poussière d’or dansait dans les rayons obliques.
— Alors, essuie, dit-il simplement.
Elle prit le coin de son tee-shirt et fit le geste de nettoyer ses yeux, un geste d’enfant. Puis elle rit.
— Tu sais, je crois que c’est pour ça que je reviens, Alphonse. Pas pour les réponses. Pour qu’on m’aide à oublier les mauvaises questions.
Il tendit un livre, laissant ses doigts crasseux de libraire marquer la page déchirée. « Tiens, c’est du Vivekânanda. Tu le liras. »
Elle ne l’ouvrit pas tout de suite. Elle le serra contre sa poitrine, comme on serre une clef qu’on ne sait pas encore à quelle serrure elle appartient. Mais elle avait cessé de tambouriner.
Dehors, une averse brève, celle des fins d’août, vint laver les trottoirs. Lise regarda la pluie ruisseler sur la vitre embuée. À travers les gouttes, le monde semblait plus net, plus doux. Peut-être que c’était cela, finalement : essuyer la poussière pour voir que l’on voit. Et que ce simple acte suffit à rendre la lumière respirable.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 30 : L’âme habite les vallées
Le ciel, ce jour-là, n’avait pas la verdeur éclatante des étés triomphants. Une lumière rousse, presque mélancolique, s’infiltrait par les vitres embuées de la Bouquinerie aux Quatre Vents, comme si l’astre solaire lui-même préférait désormais les longs couchants aux zéniths ardents. L’été touchait à son apogée, et l’on sentait, dans la moiteur alanguie de l’après-midi, les premières fissures de la saison.
Alphonse rangeait un lot de romans oubliés quand la porte claqua avec sa douceur habituelle. Lise s’engouffra, moins pressée qu’à l’accoutumée. Elle portait sous le bras un carnet de croquis fatigué, et ses yeux, loin de briller de cette fièvre intellectuelle qui la caractérisait souvent, semblaient interroger quelque chose de plus sourd, de moins glorieux.
— Vous avez l’air d’avoir traversé une crête et d’en redescendre, dit Alphonse sans se retourner.
— Je crois que j’ai trop lu, trop voulu comprendre, avoua-t-elle en s’asseyant lourdement sur la chaise cannée. Mon professeur d’esthétique nous a asséné trois mille ans de théories en deux heures. J’ai la tête comme une bibliothèque dont toutes les étagères se seraient écroulées.
Le libraire sourit, alla chercher deux verres et une carafe d’eau fraîche. Il les posa sur le petit guéridon où trônait déjà un exemplaire dédicacé d’un poète maudit. Dehors, un vent insistant frottait les platanes, et leurs feuilles commençaient à se recroqueviller sur les bords, annonçant la mue prochaine.
— Je vais vous dire une chose, Lise. Nous passons notre temps à vouloir atteindre des sommets. Le sommet de la connaissance, le sommet spirituel, le sommet technique. On nous répète depuis l’enfance qu’il faut gravir, toujours gravir. Mais à force de regarder les cimes, on oublie les vallées.
Il but une gorgée, puis se leva pour décrocher un petit recueil défraîchi de la bibliothèque du fond. Avant même d’ouvrir le volume, il poursuivit, comme s’il citait de mémoire :
— « L’âme réside dans les vallées de la vie et non sur les sommets des efforts intellectuels, spirituels ou technologiques. »
C’est James Hillman. Un psychologue qui avait compris que l’essentiel ne se trouve pas dans l’exploit vertical, mais dans les replis humides, les terrains creux, là où l’on trébuche, là où l’on pleure, là où l’on patauge.
Lise croisa les bras sur la table, déposa son menton dessus. Ses cheveux, attachés à la diable, lui tombaient en mèches sur les joues. Elle regarda par la fenêtre : un nuage bas traînait son ombre douce sur les toits d’ardoise, comme pour leur rappeler que l’été n’est qu’un haut plateau avant la redescente.
— Alors, toute cette quête de sens, ces nuits à vouloir percer les mystères de l’art, de l’amitié, de la vie… c’est en vain ?
— Pas en vain, non. Mais c’est la montée qui vous épuise, pas la descente. L’âme, elle, préfère les terrains accidentés, les ornières, les marécages. Là où on se salit un peu. Là où on rencontre les autres, pas dans leur gloire, mais dans leur fragilité.
Elle resta silencieuse un long moment. Le souffle de l’après-midi s’était presque arrêté ; on n’entendait plus que le léger grincement de l’enseigne rouillée. Puis elle se redressa, feuilleta son carnet de croquis et montra une série de dessins récents : des portraits de rue, des vieux sur des bancs, un enfant qui pleure, une fenêtre ouverte sur une cour triste. Tous étaient esquissés avec une tendresse maladroite, loin de la perfection académique qu’elle poursuivait naguère.
— Ces derniers temps, je ne dessinais plus que des choses belles, des idéaux, expliqua-t-elle. Et je n’étais pas heureuse. Là, je me suis mise à croquer ce que je voyais vraiment. Des dos courbés, des mains crevassées, un ciel avant l’orage. C’est moche, parfois. Mais ça me touche.
Alphonse hocha la tête, et ses doigts effleurèrent la couverture du livre de Hillman. Il ne l’ouvrit pas. Il n’en avait pas besoin.
— Vous avez trouvé une vallée, Lise. Restez-y. Les sommets, on les admire un instant, puis on redescend grelotter. Les vallées, on y construit des cabanes, on y plante des jardins, on y pleure ses morts, on y attend le printemps. C’est là que vivent les âmes qui durent.
La jeune fille reposa son carnet, y glissa un petit crayon de bois. Ses yeux avaient perdu leur fièvre mais gagnaient une profondeur nouvelle, comme un lac dont on ne voit jamais le fond.
Le soleil, désormais bas, incendiait l’horizon de pourpre et d’ocre. Par l’entrebâillement de la porte, une bouffée d’air charriait l’odeur des feuilles fatiguées et des premières terres humides. Le temps, sans dire son nom, basculait imperceptiblement.
Avant de partir, Lise se retourna sur le seuil.
— À demain, Alphonse. Je crois que je vais dessiner votre boutique. Ce n’est pas un sommet, votre bouquinerie. C’est un creux. Un bon creux.
Et elle s’en alla, silhouette légère dans la lumière oblique. Alphonse, resté seul, sourit en disposant le recueil de Hillman sur le comptoir, bien en évidence, comme une invitation silencieuse. Dehors, un vent nouveau, plus frais, plus âpre, secoua les premières feuilles mortes. L’été n’était pas fini, mais quelque chose, déjà, se préparait à descendre.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 31 : Notre propre foyer
La lumière de l’après-midi commençait à s’étirer en longs fuseaux dorés entre les rayonnages de la Bouquinerie aux Quatre Vents. Alphonse, depuis sa chaise bancale derrière le comptoir, observait les poussières danser dans ces rayons obliques ainsi que des petites mouches esseulées cherchant une dernière chaleur avant la nuit précoce. Dehors, le vent se faisait plus mordant, dépouillant déjà les premiers marronniers du boulevard d’une poignée de feuilles roussies. L’été s’était éloigné sans tambour ni trompette, laissant derrière lui une sacoche de souvenirs et l’odeur de la terre mouillée.
Lise poussa la porte vitrée, sa nuque enveloppée dans un foulard de laine brute, les joues encore roses du contraste entre le dehors vif et le dedans tamisé. Elle portait sous le bras un carnet de croquis au dos duquel dépassaient plusieurs crayons taillés à la hâte. Depuis leur dernière conversation, elle avait beaucoup réfléchi à ce que signifie « habiter » un lieu, un âge, une amitié naissante. Elle ne dit rien d’abord, se contenta de parcourir les premières piles avec ses doigts gantés de mitaines tricotées, comme pour tester la température de l’endroit.
Alphonse referma lentement le livre qu’il lisait — une édition fatiguée des Rêveries du promeneur solitaire — et posa ses lunettes sur la tranche. Il observa la jeune femme qui tournait autour de la caisse comme un papillon de nuit autour d’une flamme éteinte, hésitant à se poser.
— Tu as l’air de chercher quelque chose qui n’est pas sur les étagères, dit-il enfin, la voix usée par la journée mais encore pleine de cette ironie douce qui était devenue leur langage commun.
Lise se retourna, un demi-sourire aux lèvres. Elle fouilla dans son sac à dos et en sortit une vieille carte postale représentant une maison au bord d’un lac, fenêtres allumées sous un ciel d’orage.
— Je suis tombée là-dessus chez un vide-greniers, expliqua-t-elle. Et je n’arrête pas de me demander : qu’est-ce qui fait qu’on se sent « chez soi » ? Pas dans les murs. Dans sa peau.
Alphonse hocha la tête, ôta ses lunettes et les essuya soigneusement avec un coin de son tablié de velours côtelé. Il jeta un coup d’œil par la fenêtre vers le ciel qui se couvrait de nuages bas et pressés, promesse d’une averse froide.
— C’est drôle que tu dises cela, Lise. Je relisais justement James Hillman ce matin. Un psychologue américain un peu à part, qui aimait les mythes et les images. Écoute ceci :
« Nous sommes notre propre foyer. Notre corps, notre psyché, notre âme sont comme les membres d’une même famille qui s’attablent pour communier autour du repas de notre vie. »
Il reposa ses lunettes sur son nez et répéta la phrase à voix plus basse, comme pour l’offrir au silence des livres autour.
— Cela te parle ?
Lise s’approcha du comptoir, posa la carte postale entre eux deux. Elle retira ses mitaines et les frotta l’une contre l’autre.
— Oui et non, avoua-t-elle. Parce que dans ma famille réelle, justement, on ne communie pas. Mon père ne parle qu’à la télévision, ma mère range sans cesse des objets pour ne pas entendre ses propres pensées. Alors cette image… des membres d’une même famille qui s’attablent ensemble… c’est beau, mais c’est un rêve, non ? Ou alors c’est un idéal tellement lointain qu’il en devient inaccessible.
Alphonse se lécha les lèvres, comme s’il dégustait un vin difficile.
— Hillman ne dit pas que c’est facile. Il dit que c’est. Que même quand on ne s’entend pas, même quand le repas se prend en silence ou dans la dispute, on est quand même à cette table. Le corps hurle ou se tait, la psyché rumine, l’âme voudrait s’envoler… mais ils sont là, ensemble, dans la même maison qu’est toi.
Il désigna la bibliothèque du regard.
— Regarde ces livres. Certains ne se supportent pas entre eux. Tel poète méprise tel romancier. Tel essai déteste tel autre. Pourtant, ils cohabitent sur les mêmes rayons, parfois depuis cent ans. Parfois, le voisinage les transforme.
Dehors, la pluie se mit à tambouriner contre les carreaux, hésitante d’abord, puis plus affirmée. Une odeur de terre mouillée et de bitume froid s’infiltra par les jointures de la porte. Lise tourna la tête vers la fenêtre, vit les premières gouttes courir en longues traînées pâles.
— Alors comment on fait, demanda-t-elle sans se retourner, quand un membre de cette famille intérieure ne veut pas s’asseoir à table ? Quand une partie de nous-même s’est enfuie dans les bois ?
Alphonse se pencha, prit deux tasses ébréchées sur le radiateur où il les avait posées pour les tenir chaudes, et versa un fond de thé froid dans chacune.
— On va la chercher. Ou bien on attend devant le fourneau qu’elle revienne. Parfois, les fugueurs rentrent d’eux-mêmes quand ils ont faim. Et la faim, ici, c’est la soif de sens. Tu es venue me voir aujourd’hui, n’est-ce pas, parce qu’une partie de toi avait faim de conversation, de philosophie pratique, de petites sentences comme celle de ce vieux Hillman ?
Lise rit franchement, une chose rare chez elle, et cela fit tressauter un chat endormi sur le troisième rayon en partant du sol.
— C’est à ça que tu reconnais un libraire de soixante ans, dit-elle. À sa manie de répondre à une question par une autre.
— C’est à ça que tu reconnais une étudiante de vingt et un ans, rétorqua Alphonse en haussant un sourcil. À sa certitude qu’il existe des réponses définitives.
La pluie redoubla, fouettant maintenant la façade avec une véritable colère automnale. À l’intérieur, la lumière baissait, et les lampes que personne n’avait encore allumées commençaient à faire naître des auréoles jaunes sur les dos des reliures.
Lise prit la tasse de thé froid, but une gorgée sans faire la grimace.
— Et toi ? demanda-t-elle soudain. Est-ce que tu te sens chez toi, dans ta peau ? Pas aujourd’hui, mais en général ?
Alphonse resta silencieux un long moment, les yeux posés sur le portrait flou d’un écrivain inconnu accroché derrière la caisse. Les gouttes de pluie coulaient le long du verre comme des larmes différées.
— Parfois oui. Parfois non. Mais ce que j’ai compris avec l’âge, c’est que le foyer n’a pas besoin d’être parfait. Il a besoin d’être accueillant. Avec toutes ses tasses ébréchées, ses portes qui grincent, et ses habitants qui se disputent la télécommande.
Il désigna la carte postale de la maison au bord du lac.
— Tu vois cette image ? Ce sont tes fenêtres allumées. Le foyer dont parle Hillman, c’est les lumières à l’intérieur. Pas celle qu’on voit du dehors.
Lise prit la carte, la retourna, lut le dos vierge de tout mot. Puis elle sortit un crayon taillé et écrivit au verso, en petites lettres serrées : « Nous sommes notre propre foyer. »
Elle glissa la carte dans la poche de sa veste, comme on range une clé.
La pluie cessa aussi brusquement qu’elle était venue, laissant le boulevard luisant et noir, ponctué par les réverbères qui s’allumaient un à un, pareils à des veilleuses pour la nuit qui tombait. La Bouquinerie aux Quatre Vents, elle, restait éclairée à l’intérieur, chaude, bavarde, et légèrement dépareillée — comme toute famille qui s’ignore.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 32 : L’immortalité des justes
Le vent d’automne, celui qui ne prévient pas mais s’invite, tourmentait les volets de la Bouquinerie aux Quatre Vents. Alphonse, ce matin-là, avait allumé un second cierge dans la petite lampe à pétrole posée près de la caisse, moins pour la lumière que pour la chaleur rassurante de sa flamme. Dehors, les dernières feuilles des marronniers s’arrachaient aux branches avec un bruit sec, comme des pages qu’on déchire. Lise poussa la porte vitrée, une bouffée d’air mordant la suivant, et son écharpe rouge tourbillonna encore un instant avant de retomber sur son manteau.
— On dirait que l’été s’est enfui en courant, dit-elle en soufflant dans ses mains.
Alphonse leva les yeux de son livre. Il ne souriait pas, mais son regard avait cette douceur des matins où il sentait que la conversation serait autre chose qu’un simple bavardage. Lise s’assit sur sa chaise habituelle, celle qui grince un peu, et posa son carnet de croquis sur ses genoux. Depuis quelques semaines, elle venait plus souvent, non plus pour emprunter un livre précis, mais pour « être là », comme elle disait. Et lui, il aimait ce mot.
— J’ai relu une phrase hier, commença-t-il sans préambule. Elle m’a fait penser à toi. Ou plutôt à ce que tu cherches.
Lise releva la tête, curieuse. Alphonse ouvrit un petit recueil de pensées socratiques, usé jusqu’à la corde, et lut à voix basse :
— « Toutes les âmes sont immortelles, mais seules celles des justes sont immortelles et divines. »
Il referma le livre et le glissa sur le coin de la table, comme pour laisser la phrase respirer entre eux.
— Socrate, ajouta-t-il. Pas un homme à prendre à la légère.
Lise resta un moment silencieuse. Elle regarda les ombres de la bougie danser sur les rayons de bois, puis dit :
— Ça me dérange un peu, cette phrase. Comme si l’immortalité était un privilège, pas un dû.
— C’est bien le problème, répondit Alphonse en croisant les mains sur son gilet. Nous aimons croire que l’âme est immortelle par nature. Socrate dit : attention. L’âme peut mourir. Pas physiquement, bien sûr. Mais moralement. Elle peut se recroqueviller, s’assécher, devenir une petite chose amère et sans éclat.
— Et les justes, eux, restent divins ?
— Ils gardent cette ouverture. Cette capacité à s’émerveiller, à douter, à aimer sans calcul. C’est ça, l’immortalité dont il parle. Pas de durer dans le temps. De rayonner hors du temps.
Lise gratta machinalement la couverture de son carnet. Elle pensait à sa mère, partie il y a cinq ans, qu’elle avait vue dépérir lentement, âme comprise, dans un corps qui tenait encore. Puis elle pensa à ce vieil homme assis en face d’elle, avec ses mains tachées d’encre et sa patience infinie.
— Tu crois que les injustices qu’on subit… qu’elles peuvent nous rendre injustes nous-mêmes ?
Alphonse se leva pour remettre une bûche dans le petit poêle. Les flammes crépirent, et la boutique entière sembla exhaler un soupir de bois chaud.
— C’est la grande tentation, dit-il en se rasseyant. La souffrance peut durcir le cœur. Mais elle peut aussi l’ouvrir. Tout dépend de ce qu’on en fait. Un juste n’est pas celui qui n’a jamais mal. C’est celui qui, malgré la douleur, choisit encore de tendre la main.
Il marqua une pause, puis ajouta, presque pour lui-même :
« Le bonheur ne consiste pas à faire ce que l’on veut, mais à vouloir ce que l’on fait. » – Montaigne.
Lise sourit. Elle aimait quand Alphonse enchaînait les auteurs comme des perles.
— Alors, si je comprends bien, mon immortalité à moi, elle se joue dans la manière dont je peins, dont j’écoute, dont je reviens ici chaque semaine ?
— Exactement. Et dans le fait que tu me poses la question, dit-il en désignant son carnet d’un geste. La recherche est déjà une forme de justice.
Dehors, le vent forçait sur les vieilles pierres, mais à l’intérieur de la Bouquinerie aux Quatre Vents, quelque chose d’immuable venait de se passer. Lise repensa aux derniers mois : ses doutes sur son projet de fin d’année, ses nuits à refaire des gammes de couleurs, ses silences avec sa mère qu’elle n’arrivait pas à remplir. Et cette phrase de Socrate lui apparut soudain comme une clef.
— Tu as peur de mourir ? demanda-t-elle tout à trac.
Alphonse ne broncha pas. Il prit le temps de tasser sa pipe, qu’il n’alluma pas.
— Non. J’ai peur de n’avoir pas assez aimé.
Le silence qui suivit n’était pas pesant. Il était comme ces blanches qu’on laisse en musique pour que la note suivante porte plus loin. Lise ouvrit son carnet et dessina rapidement le visage d’Alphonse, ses rides profondes, ses yeux plissés. Elle écrivit en bas : « Immortel, peut-être. Juste, sûrement. »
Il était midi quand elle partit, le vent tombé, le ciel strié de nuages longs comme des sillons. Alphonse la regarda traverser la rue, son écharpe au vent. Puis il retourna à son livre, mais il ne lut pas. Il pensa à la phrase de Socrate, à ces jeunes gens qui viennent encore chercher des réponses alors que le monde leur en donne si peu. Et il se dit que finalement, l’immortalité des justes, c’était peut-être ça : un geste, un mot, une flamme passée de main en main, de génération en génération, comme on allume une bougie à une autre bougie.
À la tombée du jour, Lise lui envoya un message : une photo du dessin, avec une légende.
« T’inquiète, Alphonse. T’as déjà beaucoup aimé. »
Il ne répondit pas. Mais il sourit en éteignant la lampe.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 33 : Ils n’ont pas d’âme, donc pas de faille
Le vent tournait, non plus en bourrasques rageuses comme au cœur de l’été, mais par longues volutes lasses qui faisaient claquer les volets de la Bouquinerie aux Quatre Vents. Une lumière rousse, presque mélancolique, s’attardait sur les rayons, glissant entre les dos fatigués. L’odeur du vieux papier semblait plus dense, plus secrète, comme si la boutique retenait son souffle avant les nuits trop longues.
Alphonse astiquait le comptoir avec un chiffon de lin, geste lent et circulaire qu’il réservait aux après-midi où le ciel bas rendait les clients rares. Il pensait à une phrase entendue des années plus tôt, au détour d’un documentaire oublié, une citation du Meilleur des mondes – ou plutôt de Délos, ce personnage étrange qui préférait les îles aux foules.
« Ils n’ont pas d’âme, donc pas de faille. Et ainsi, une importante source d’erreur a été éliminée. »
Il murmura la phrase à voix haute, goûtant chaque syllabe. La porte grinça.
Lise entra avec ce pas hésitant qu’elle n’avait plus depuis des semaines, le cartable bourré de carnets de croquis et le front plissé par une de ces questions qui la dévoraient de l’intérieur. Elle déposa un petit sachet de biscuits au sésame sur le comptoir – un rituel désormais – et se laissa tomber sur la chaise bancale qu’elle avait adoptée.
— Tu as l’air d’un homme qui vient de trouver un trésor, dit-elle en dénouant son écharpe.
— Ou de l’enterrer, répondit Alphonse en souriant. Je ressassais une idée, comme un vieux chien un os trop gros.
Il répéta la phrase de Huxley. Lise posa ses coudes sur le bois usé, les yeux soudain vifs.
— C’est terrible, non ? acheva-t-elle. Ce fantasme d’un monde sans faille. On y croirait presque, parfois.
— On y croit surtout quand on a vingt ans et qu’on veut tout réparer, lança doucement Alphonse. Ou quand on a soixante ans et qu’on est trop fatigué pour supporter les aspérités des autres.
Il glissa le sachet de biscuits vers elle, en prit un lui-même d’un geste gourmand.
— Mais une âme, Lise, c’est justement ce qui produit des erreurs. Et les erreurs produisent des histoires. Une bibliothèque sans erreurs, ce serait une bibliothèque sans lecteurs.
La jeune fille dessinait machinalement une spirale sur le coin d’une feuille. Dehors, le vent ralentissait encore, comme fatigué de tourner en rond.
— À mon atelier, on nous répète sans cesse de chercher la « justesse », dit-elle. La bonne proportion, le bon geste. Et moi, plus j’essaie, plus je sens que c’est mes maladresses qui m’apprennent quelque chose. Mon dernier fusain, je l’ai raté trois fois avant que ça ressemble à ce que je voulais… et même là, c’était différent.
Alphonse hocha la tête, les mains posées à plat sur le bois.
— Je me souviens d’une cliente, il y a longtemps, qui cherchait un recueil de poésie parfait. Elle voulait des rimes irréprochables, des sentiments purs. Je lui ai donné un exemplaire avec une page cornée et une tache d’encre dans le dernier tercet. « Ça, lui ai-je dit, c’est la seule édition où le poète a lui-même renversé sa plume. » Elle l’a acheté sans hésiter. La faille, c’est la signature.
Lise leva les yeux vers les hautes étagères. La lumière orangée faisait danser des poussières.
— Dans Le Meilleur des mondes, ils suppriment la souffrance, mais ils suppriment l’art aussi.
— Parce qu’ils suppriment l’inattendu, compléta Alphonse. L’erreur est une promesse. On ne sait jamais où elle mène. Toi, si tu ne t’étais pas trompée de rue le jour de ta première visite ici, tu ne m’aurais jamais trouvé.
— Je ne me suis pas trompée.
— Sûrement pas, souffla-t-il avec un sourire malicieux. Mais tu aurais pu.
Le silence s’installa, non pas vide, mais tendu comme une toile avant la première touche de pinceau. Le vent, dehors, changea de refrain : une petite pluie fine se mit à battre les vitres, bruit rassurant de doigts qui tambourinent à la porte.
— Tu penses que les gens deviennent plus tolérants à nos erreurs en vieillissant ? demanda soudain Lise.
— Au contraire. Ils deviennent plus exigeants avec les leurs. C’est pour ça qu’ils pardonnent plus facilement celles des autres. La vraie sagesse, conclut Alphonse en reprenant son chiffon pour essuyer un cercle de thé imaginaire, c’est de savoir qu’une âme sans faille n’existe pas. Et que c’est tant mieux.
Lise ouvrit son carnet, griffonna quatre mots en travers d’une page : « Ils n’ont pas d’âme ». Puis elle ajouta, en dessous, un petit croquis de la boutique vue de sa chaise bancale, avec une tache d’encre volontairement laissée sur l’étagère des poètes.
Alphonse regarda par la fenêtre. Le ciel bas s’éclairait d’une lueur jaune à l’ouest, signe que le vent allait encore changer. Il pensa à Délos, cette île artificielle du roman, si propre, si lisse, et il aima davantage les boiseries usées de sa librairie, les livres cornés, les clients imprévisibles, et surtout cette jeune fille qui dessinait des erreurs magnifiques sous ses yeux.
— Demain, dit-il sans la regarder, je te montrerai une édition de L’Invitation au voyage où Baudelaire a lui-même biffé un vers. C’est une horreur pour les bibliophiles. C’est un trésor pour nous.
Lise leva la tête. Il y avait dans ses yeux cette lueur qu’il connaissait bien – celle de quelqu’un qui vient de comprendre que les plus belles histoires commencent toujours par un petit désordre.
Dehors, la pluie cessa. Le vent, fatigué, s’allongea pour dormir sous les seuils. Il faisait bon dans la Bouquinerie aux Quatre Vents, parmi les âmes fêlées et les pages cornées, toutes ces erreurs que le monde sans faille aurait voulu éliminer.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 34 : Le seul amour véritable
Le vent d’automne naissant tournait les pages oubliées sur le trottoir, comme un lecteur impatient qui feuillette l’avenir sans prendre le temps de comprendre le présent. La devanture de la Bouquinerie aux Quatre Vents reflétait un ciel lavé de gris et d’or, où quelques nuages poussiéreux semblaient hésiter entre la pluie et l’accalmie. À l’intérieur, l’odeur du vieux papier et du bois ciré se mêlait à celle, plus vive, d’un café qu’Alphonse venait de poser sur la petite table ronde près de la fenêtre.
Lise avait poussé la porte sans frapper, comme elle le faisait désormais depuis leur première rencontre. Ce n’était plus la visite d’une étudiante curieuse, mais un rendez-vous tacite, une mélodie à deux voix dont ils connaissaient déjà les rythmes. Elle portait sous le bras un carnet de croquis froissé aux coins, et ses yeux avaient cette lueur particulière que lui connaissait bien le libraire : une question venait de naître, quelque part entre le métro et la rue.
— Je n’arrive pas à dessiner quelqu’un que j’aime sans me mettre moi-même dans le trait, dit-elle en s’asseyant.
Alphonse ferma le livre qu’il lisait – un recueil oublié d’un poète du siècle dernier – et posa ses lunettes sur son nez. Il souffla doucement sur la vapeur de son café.
— Tu veux dire que tu ne peux pas t’empêcher d’ajouter ta propre émotion, ton désir, ta peur de mal faire ?
— Oui, exactement. Mon regard déforme celui que je regarde. Je l’embellis ou je l’assombris selon l’humeur du jour. Alors ce n’est plus vraiment lui, c’est… moi à travers lui.
Le libraire hocha la tête, savourant cette phrase comme on hume un vin avant de le boire. Il se leva, alla décrocher un petit volume à la couverture fanée, l’ouvrit à une page marquée d’un signet usé jusqu’à la trame, puis lut à voix basse, non pour elle seulement, mais pour lui-même qui avait besoin de l’entendre une fois encore :
— « Être détaché enfin, c’est aussi aimer l’autre pour lui-même et non pour soi-même. L’amour de l’autre dans le détachement est possible, c’est même le seul amour véritable. »
La phrase resta suspendue dans l’air comme un oiseau qui ne sait pas encore où se poser. Lise tourna son regard vers la rue, où une femme âgée marchait lentement, tenant le bras de son mari qui regardait ailleurs, sans doute vers un souvenir.
— C’est terriblement difficile, reprit Lise. On croit aimer, mais on aime surtout ce que l’autre nous renvoie. Sa présence nous rassure, son absence nous angoisse. Comment appeler ça de l’amour ?
— La peur de perdre, dit Alphonse. Voilà le grand imposteur. On confond l’attachement et l’amour. L’attachement dit : « J’ai besoin de toi pour exister. » L’amour véritable dit : « Tu existes, et c’est assez. »
Lise prit son carnet, l’ouvrit à une page vierge, mais ne dessina pas. Elle regarda la pointe de son crayon comme si elle y cherchait une vérité.
— Tu as réussi, toi, à aimer comme ça ?
Le vieil homme eut un sourire qui n’était ni triste ni heureux, mais profond comme un puits où l’on ne jette plus de seau.
— J’ai essayé. J’ai échoué souvent. Mais plus les années passent, plus je comprends que le détachement n’est pas l’indifférence. C’est l’attention sans la réclamation. C’est regarder les gens qu’on aime comme on regarde un arbre au printemps : on ne lui demande pas de nous plaire, on le contemple simplement.
— Et si l’arbre meurt ? Si l’autre s’en va ?
— Alors on contemple son absence avec la même gratitude pour ce qu’il a été. C’est cela, le vrai deuil : aimer ce qui n’est plus sans le remplacer par du chagrin possessif.
Dehors, une première goutte de pluie s’écrasa sur la fenêtre, puis une autre, puis un rideau liquide qui brouilla les formes des passants. Lise posa enfin son crayon sur le papier, d’un geste lent, et traça non pas un portrait, mais l’ombre d’une silhouette assise, tenant une tasse. Ce n’était ni Alphonse, ni elle-même. C’était l’idée d’un homme qui boit du café en lisant, un homme dont on ne sait rien, qu’on ne possède pas, qu’on aime sans le savoir.
— Ce n’est pas si mal, murmura Alphonse en se penchant.
— C’est la première fois que je dessine quelqu’un que je ne connais pas, dit Lise. Et pourtant, je crois que je l’aime déjà, juste comme ça.
Le libraire ralluma sa petite lampe de lecture, bien que le jour baissât à peine. La pluie redoublait, mais tous deux savaient qu’ils ne bougeraient pas de la boutique avant longtemps. Il y a des après-midi où l’on apprend plus en restant immobile qu’en courant le monde.
Alphonse ajouta, presque pour lui-même :
— Le détachement, ce n’est pas cesser d’aimer. C’est aimer sans chaîne. Et c’est la seule liberté qui vaille la peine d’être apprise.
Lise effaça un trait, en repassa un autre, et dans le silence mouillé de l’automne, la Bouquinerie aux Quatre Vents devint pour une heure le centre du monde. Ce monde minuscule où deux êtres, l’un au soir de sa vie, l’autre à son aurore, apprenaient ensemble que l’amour véritable ne se crie pas, ne se possède pas, ne se perd pas. Il se respire, comme l’air après l’orage.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 35 : Le seuil franchi en un regard
Le vent avait tourné. Ce n’était plus la brume tiède de la veille, mais un air plus mordant, lavé par une pluie nocturne dont les dernières gouttes s’égouttaient encore des tilleuls, devant la devanture des Quatre Vents. L’automne, cette année-là, ne se pressait pas ; il posait ses pattes de velours roux sur le rebord des fenêtres, et l’on devinait que les couleurs viendraient bientôt, par nappes successives, incendier le paysage.
Alphonse avait ouvert plus tard que d’habitude. Un lumbago, disait-il, ou peut-être seulement cette paresse douce qui saisit l’homme de soixante ans les matins où le ciel ressemble à une vieille carte postale délavée. Il rangeait des invendus sur une étagère du fond quand la clochette tinta. Ce ne fut pas un coup de vent, ni un client pressé : ce fut Lise.
Elle portait un caban trop large, les manches roulées sur des poignets peints de couleurs sèches — de l’ocre, du bleu de Prusse. Son carnet de croquis dépassait de la poche comme une aile repliée. Elle avait l’air ailleurs, pas triste, mais habitée par cette mélancolie claire des étudiantes qui commencent à mesurer le chemin qu’il leur reste à parcourir. Sans dire bonjour tout de suite, elle alla droit au rayon des essais, en sortit un mince volume, et lut à voix haute, comme si elle se parlait à elle-même :
« Un seul regard d’amour suffit au passage pour atteindre le cœur d’autrui et en franchir le seuil. »
Elle referma le livre. Raymond Giguère. Elle ne connaissait pas.
Alphonse, derrière son comptoir, s’immobilisa, une pile de bouquins sous le bras. Il observa la jeune femme, la lumière grise qui coulait sur sa nuque, et sentit que la phrase n’était pas tombée là par hasard. Il dit, sans lever la voix :
— Tu sais, il m’arrive de croiser des gens pendant des années sans jamais franchir le seuil dont il parle. Et puis d’autres… un regard, une intonation, et c’est comme si la porte s’ouvrait toute seule.
Lise releva la tête. Ses yeux cernés de fatigue ou d’insomnie brillaient pourtant.
— Est-ce que ce regard doit être amoureux, Alphonse ? Dans le sens… romantique ?
Il posa les livres sur la table, prit le temps de souffler, comme un homme qui remonte une montre ancienne.
— Giguère ne dit pas « amoureux » au sens étroit. Il dit « d’amour ». L’amour, c’est vaste. C’est l’attention vraie. L’attention sans calcul. Ce regard-là, quand on le pose sur quelqu’un, il traverse les défenses, les petites cuirasses qu’on se fabrique. Moi, je pense à un client que j’avais, il y a vingt ans. Un homme silencieux, toujours pressé. Un jour, il m’a vu pleurer derrière mes rayons — ma femme venait de mourir. Il n’a rien dit. Il a juste posé sa main sur ma manche, une seconde. Ce regard-là a suffi. J’ai senti qu’il comprenait. On ne s’est jamais revus. Mais le seuil, il a été franchi.
Lise posa le carnet sur le comptoir, l’ouvrit à une page couverte de traits rageurs, presque abstraits. C’était un visage, mais comme vu à travers une vitre embuée.
— Je me demande parfois si je sais regarder. En art, on nous apprend à voir, pas à regarder. Voir la perspective, les valeurs, les ombres. Mais regarder quelqu’un… vraiment… c’est plus difficile. Je n’ose pas. J’ai peur d’être intrusive.
Alphonse s’approcha de la fenêtre, désigna le ciel qui se dégageait lentement, des lambeaux de bleu entre les nuages.
— Il y a un autre auteur qui disait, je ne sais plus lequel, que la timidité est une forme d’égoïsme. On croit qu’on se protège, mais en réalité, on prive l’autre de notre présence. Toi, Lise, tu viens ici depuis des mois. On parle. On se dispute sur Proust. On rit de tes profs. Est-ce que tu crois que ce premier regard, celui de la première fois que tu as poussé cette porte, il aurait suffi ?
Elle réfléchit. Un silence, seulement troublé par le tic-tac de l’horloge et, dehors, le bruit d’un parapluie qu’on secoue.
— Non, répondit-elle enfin. Ce n’était qu’un début. Il a fallu tous les autres regards. Ceux du doute, de la colère parfois, ceux de la fatigue où l’on se dit « pourquoi il m’énerve celui-là avec ses citations ? » Et puis… celui d’aujourd’hui. Celui-ci.
Elle montra la fenêtre, le ciel, le vieux libraire debout dans la lumière grise.
— Je crois que c’est aujourd’hui que je franchis le seuil.
Alphonse eut un petit rire, un rire éraillé, presque ému. Il alla derrière son comptoir, fouilla un tiroir, en sortit un livre usé, la couverture tenue par du ruban adhésif. C’était un recueil de Raymond Giguère, introuvable.
— Tiens. Cadeau. Pas pour la phrase que tu as lue. Pour le regard que tu as posé en la lisant.
Lise prit le volume, le palpa comme une chose vivante. Dehors, un rayon de soleil traversa soudain les nuages, fit briller les vitres, et dans cette lumière fugace, tout parut plus net : les ombres sur le plancher, la poussière dans l’air, et, sur les visages, comme une permission donnée de vieillir ou de grandir sans peur.
Le reste de l’après-midi, ils feuilletèrent d’autres livres, sans presque parler. Parfois, un regard échangé suffisait. La sentence de Giguère flottait au-dessus d’eux, non pas comme un enseignement, mais comme une évidence : on n’a pas besoin de mots pour entrer chez l’autre. Il suffit de le voir, vraiment, une seule fois.
Quand Lise partit, la nuit tombait plus tôt. Un vent frais tournait déjà les feuilles mortes dans la rue. Alphonse, seul, essuya les carreaux à l’intérieur, et se dit que décidément, l’amitié était ce regard-là, mille fois répété, toujours recommencé.
Le seuil était franchi. Il ne restait plus qu’à y demeurer.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 36 : Ce que la beauté ose à peine savoir
Le vent d’octobre tourmentait les dernières feuilles du bouleau, là, juste devant la devanture de la Bouquinerie aux Quatre Vents. Alphonse avait rangé le petit banc de bois qui moisissait sous les gouttes rageuses de l’avant-veille. Il aimait ce moment de l’année où l’on sentait l’hiver venir non pas comme un ennemi, mais comme un vieux compagnon qu’on n’a pas encore invité à s’asseoir.
Lise poussa la porte vitrée en soufflant sur ses doigts. Elle portait un béret de laine bleue dépareillé, taché d’un peu de peinture acrylique sur le bord. Depuis deux mois qu’elle venait ici, entre deux cours de modèle vivant et une dissertation sur le geste expressionniste, elle ne frappait plus. Alphonse, derrière son comptoir, leva les yeux d’un exemplaire dédicacé de Supervielle. Il esquissa un sourire en la voyant ranger son parapluie qui ne servait à rien, tant l’averse oblique l’avait déjà trempée.
— On dirait, dit-il d’une voix tranquille, que tu t’es battue avec un nuage et que tu as perdu.
— J’ai couru après une lumière, rétorqua-t-elle. Il y avait une flaque en bas de la rue qui reflétait le ciel entre deux averses. J’ai voulu la peindre dans ma tête. Elle est déjà partie.
Il acquiesça, grave. C’était une petite phrase d’elle qu’il aimait : cette manière de chérir ce qui n’est déjà plus.
Elle s’installa sur la chaise à bascule qu’il lui réservait – la boiteuse, celle qui grince quand on parle de choses sérieuses. Sans préambule, elle sortit d’un carnet froissé une reproduction au pastel d’une femme nue, le visage à moitié effacé.
— Je n’arrive pas à finir le regard, avoua-t-elle. Il est là, mais il fuit. Ma prof dit que j’ai peur de la beauté. Moi, je crois plutôt que c’est la beauté qui a peur de moi.
Alphonse posa le livre. Il se leva, prépara deux tasses de chicorée – octobre le voulait tiède et amer – puis revint s’asseoir en face d’elle. Il regarda longtemps le pastel, sans toucher le papier, comme s’il craignait de laisser une empreinte.
— Tu sais ce que disait Khalil Gibran, dit-il enfin.
« L’amour est toujours timide devant la beauté, bien que la beauté soit toujours poursuivie par l’amour. »
C’est étrange, n’est-ce pas ? Celui qui aime tremble devant ce qu’il contemple. Et celle qui est aimée, elle, ne le sait même pas. Elle fuit sans savoir qu’elle attire.
Lise baissa les yeux sur son pastel. Elle comprenait soudain : son modèle n’avait pas le regard fuyant parce qu’elle l’avait mal dessiné, mais parce qu’elle-même, en l’aimant trop, l’avait rendue craintive.
— Alors si l’amour est timide, dit-elle doucement, est-ce que c’est à la beauté de faire le premier pas ?
Alphonse but une gorgée. Il réfléchit un moment, le regard perdu dans les rayons de la librairie où les livres s’empilaient comme des confidences différées.
— Peut-être, répondit-il. Mais la beauté ne sait pas qu’elle est belle. Elle se croit ordinaire. C’est pour ça qu’elle se laisse poursuivre sans oser regarder derrière elle. Elle a peur de voir l’amour s’arrêter.
Dehors, le vent d’octobre se calmait. Un rayon jaune pâle traversa la vitre, vint éclairer une poussière qui dansait entre eux. Lise effleura du doigt le visage de son pastel, là où manquait l’œil. Elle n’ajouterait pas un trait aujourd’hui. Elle avait compris qu’il fallait parfois laisser la beauté prendre son temps pour s’apercevoir qu’elle était aimée.
— Tu crois que Gibran avait raison ? demanda-t-elle. L’amour vraiment timide, ça existe, ou c’est juste une excuse pour ne pas aller au bout des choses ?
Alphonse sourit. C’était une question qu’il se posait lui-même depuis trente ans, depuis l’époque où il lisait des poèmes à une femme qui ne levait jamais les yeux de son tricot.
— L’amour le plus vrai, Lise, est celui qui hésite à toucher ce qu’il vénère. Ce n’est pas de la lâcheté. C’est de la pudeur.
Il se tut, puis ajouta, presque pour lui-même :
— Mais la beauté, elle, ne sait rien de cette pudeur. Elle se sent seule à être poursuivie. Elle finit par croire qu’on ne veut qu’elle, pas nous.
Lise reposa le pastel sur la table. Elle prit sa tasse à deux mains, regarda la lumière d’octobre décroître lentement derrière les arbres dénudés.
— Alors il faudrait que la beauté apprenne à avoir un peu de pudeur, elle aussi, pour comprendre l’amour ?
— Ou que l’amour, pour une fois, arrête de trembler, dit Alphonse. Mais ce n’est pas dans sa nature.
Ils restèrent silencieux un long moment. La bouquinerie craquait comme un vieux bateau. Dehors, le vent s’était tu. Dans ce calme soudain, Lise sentit quelque chose bouger en elle : peut-être que peindre, c’était justement apprendre à l’amour de ne plus avoir peur de la beauté. Et peut-être que la beauté, à force d’être regardée avec patience, finissait par se retourner.
En repartant, elle ne referma pas la porte tout de suite. Elle laissa entrer l’air froid et l’odeur de terre mouillée.
— À jeudi, Alphonse.
— À jeudi, Lise. Et n’oublie pas : la beauté ne sait pas qu’elle court. C’est à nous de lui dire de ralentir.
Elle sourit, enfouit ses mains dans les poches de son manteau, et s’en alla sous le ciel enfin dégagé d’octobre, poursuivie par une phrase qu’elle ne savait pas encore qu’elle aimait.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 37 : Le bonheur de ne pas « y » penser
Le vent d’octobre tourmentait les dernières feuilles acajou du platane, les collant par instants contre la devanture de la Bouquinerie aux Quatre Vents. À l’intérieur, la lampe à abat-jour orangé semblait défier l’averse, découpant un cercle de chaleur dans la pénombre. Lise avait poussé la porte essoufflée, ses docs trempées laissant des empreintes en demi-lune sur le plancher. Ce n’était plus cette fougue de septembre, cette rentrée pleine de résolutions ; octobre, lui, apportait un besoin de repli, presque de confession.
Alphonse la regarda secouer sa crinière comme un jeune chiot, et un sourire malicieux plissa ses yeux. Elle venait de rater son cours de modelage — une séance sur l’écorché, avait-elle dit — et s’était réfugiée ici, moins par hasard que par habitude. Ils s’étaient vus la veille, et l’avant-veille. Depuis quelques semaines, leurs échanges avaient pris la régularité tranquille d’une respiration.
— Je suis en colère contre moi-même, lança-t-elle en s’affalant sur la chaise basse. J’ai passé deux heures à mélanger des ombres alors que le prof parlait du vide et de la présence. Et tout ce temps… je pensais à lui.
Elle ne nommait jamais l’étudiant en architecture croisé à la bibliothèque, mais Alphonse devinait. Il posa sa tasse de tilleul, prit le temps de souffler sur la vapeur, puis se tourna vers le rayon des essais. Sans un mot, il sortit un mince volume à la couverture défraîchie — un recueil de pensées d’Andy Warhol — et le feuilleta avec une lenteur de prêtre.
— Tu es tombée dans le piège, dit-il enfin. Celui que dénonce cette phrase :
« L’amour le plus satisfaisant est celui qui permet de ne pas “y” penser. »
Il leva les yeux vers elle par-dessus ses lunettes. Tu vois, Lise, ce n’est pas un conseil de cynique. C’est une clé.
— Ne pas y penser ? Mais l’amour, c’est justement y penser tout le temps ! protesta-t-elle, relevant le menton.
Alphonse eut un petit rire fatigué, celui des soixante ans qui ont vu trop de cœurs cogner aux murs.
— Justement non. Penser à l’amour, c’est déjà en être séparé. Quand on a faim, on mange ; on ne théorise pas sur le pain. La pensée vient quand il y a manque, ou peur. L’amour satisfaisant, celui dont parle Warhol, c’est celui qui va si bien de soi qu’il n’a pas besoin d’être convoqué. Il est là, comme le tilleul dans cette tasse. Tu ne penses pas à la chaleur de la tasse, tu la bois.
Lise resta un instant silencieuse. Dehors, une rafale plaqua des gouttes contre la vitre, et elle suivit du regard une traînée d’eau qui déformait l’enseigne en lettres d’or.
— Alors je suis en train de rater l’amour, parce que je ne fais que « y » penser ?
— Non, ma petite. Tu es en train d’apprendre à ne plus confondre l’angoisse avec l’intensité. La passion, c’est souvent du tapage. L’amour satisfaisant, c’est du silence.
Il marqua une pause, puis désigna deux clients absorbés dans le fond : un homme âgé lisant un recueil de poésie surréaliste, une femme feuilletant un guide des champignons. Ils ne se parlaient pas, mais partageaient la même lumière.
— Regarde-les, continua Alphonse. Ils sont venus seuls, repartiront seuls. Pourtant, ils ne pensent pas à leur solitude. Ils pensent aux champignons, aux vers. Leur amour pour ce qu’ils font les délivre d’eux-mêmes.
Lise croisa les bras, mais son regard s’était adouci. Elle songea à ses nuits blanches à ressasser un sourire, un silence, un texto resté sans réponse. Tout ce temps passé à « y » penser l’éloignait du vivant, du pinceau, du fusain. Et soudain, une petite bouffée de honte la traversa : elle avait négligé ses dernières esquisses, préférant scruter un fil de discussion muet.
— Et toi, Alphonse ? demanda-t-elle plus bas. Tu vis un amour satisfaisant ?
La question aurait pu être indiscrète, mais dans la bouquinerie, rien ne l’était plus. Le vieux libraire tourna la tête vers le mur du fond, là où une photo jaunie montrait une femme souriant devant un champ de lavande.
— Ma femme est partie, il y a douze ans. Pas divorcé. Partie. Et pourtant, je ne pense pas à l’amour. Je l’aime, c’est tout. Ça n’a pas de place dans mes pensées. C’est une couleur qui colore tout le reste. Quand j’ouvre un livre, c’est cet amour qui guide mon doigt. Quand je te parle, c’est lui qui me rend attentif. Je n’ai pas besoin d’y penser. Il respire à ma place.
Lise sentit une boule dans sa gorge. Elle saisit un carnet de croquis abandonné sur une étagère, l’ouvrit à une page blanche, et sortit un fusain de sa poche. Sans réfléchir, elle commença à tracer les plis des rideaux, le bord de la lampe, l’ombre d’Alphonse penché sur son livre. Elle ne pensait plus à l’étudiant, ni au cours manqué, ni à ses docs trempées. Elle dessinait.
Alphonse sourit. Le vent d’octobre continuait de battre la vitre, mais dans la bouquinerie, quelque chose venait de s’apaiser.
— Tu vois, dit-il doucement. Tu n’y penses même pas.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 38 : Puisque c’est l’amour qui commande
L’après-midi s’était paré d’un ciel d’ardoise, où les nuages glissaient comme des bancs de brume au-dessus des toits de la ville. Dans la bouquinerie, les lampes à abat-jour vert diffusaient une lumière chaude, presque intime, qui faisait ressortir le rouge brique des reliures anciennes et le jaune fané des livres de poche. Alphonse rangeait un lot de Proust reçu la veille lorsqu’il entendit la porte grincer — un grincement qu’il connaissait désormais entre mille.
Lise entra, les joues rougies par l’air vif, une écharpe lavande flottant sur son manteau noir. Elle tenait à la main un carnet couvert de taches d’encre, qu’elle posa sur le comptoir avant même de dire bonjour.
— Vous avez vu ce temps ? On croirait que le ciel hésite entre l’automne et l’hiver, dit-elle en soufflant sur ses doigts.
Alphonse sourit. Il aimait ces entrées sans préambule, comme si la boutique était devenue une dépendance de son appartement.
— C’est le moment où l’air devient transparent, dit-il en refermant un volume. On voit plus loin, mais on sait qu’on va avoir froid.
Elle hocha la tête, sortit un crayon de sa poche et se mit à griffonner quelque chose en marge d’une page déjà pleine de dessins. Il remarqua une esquisse de fenêtre, un carreau brisé, une silhouette au dos courbé devant des rayons.
— C’est vous, dit-elle sans lever les yeux. Je vous ai observé l’autre jour, quand vous lisiez assis sur votre tabouret. Vous ne bougiez pas. On aurait dit un personnage de Hopper.
— Un libraire mélancolique dans un éclairage artificiel. Je prends l’étiquette.
Ils rirent doucement. Le vent souleva quelques feuilles mortes devant la vitrine, les colla un instant contre la porte avant de les emporter.
Lise rangea son crayon, leva enfin les yeux, et dit sans transition :
— Je m’interroge sur l’amour ces temps-ci.
Alphonse, qui était en train de verser deux tasses d’un thé au gingembre qu’il préparait l’après-midi, ne parut pas surpris.
— À vingt et un ans, ce n’est pas une question, c’est une obsession. À soixante, c’est plutôt un souvenir qu’on retourne dans tous les sens comme un galet.
— Ce n’est pas une obsession, dit-elle en fronçant le nez. C’est une déception. On croit qu’on peut décider d’aimer, ou de ne plus aimer. Et puis on s’aperçoit que non. On voudrait commander son cœur, et le cœur ne reçoit pas d’ordres.
Alphonse posa les tasses. Le thé fumait en volutes fines, pareilles aux nuages qui filaient derrière la vitrine. Il se tut un long moment, ce qui était sa manière de répondre quand il cherchait non pas une phrase, mais une vérité.
— Tu es tombée sur quelqu’un qui ne te convenait pas, devina-t-il.
— Pas exactement. Quelqu’un qui me convenait parfaitement sur le papier. Mais je n’arrivais pas à l’aimer comme il le méritait. Et lui non plus, d’ailleurs. Alors on a essayé de s’y contraindre. Ça n’a pas marché.
— Naturellement.
Il but une gorgée, reposa la tasse, et dit, comme s’il citait la première phrase d’un chapitre :
« L’amour ne se commande pas, puisque c’est l’amour qui commande. »
Lise releva brusquement la tête.
— C’est de quel philosophe ?
— André Comte-Sponville. Un moderne, un sage discret. Il a passé sa vie à dire des choses simples que tout le monde oublie. L’amour n’est pas une chose que l’on décide. C’est une chose qui nous décide.
— Alors on est impuissant ?
— On est accueillant, dit Alphonse en insistant sur le mot. On ne force pas la rivière à couler vers la droite ; on se met dans le courant, ou on en sort.
Lise prit la sentence, la retourna dans sa tête. Elle regarda par la fenêtre : le ciel s’était assombri encore, mais une éclaircie jaunâtre illuminait l’horizon, bas, comme une lampe mal éteinte.
— C’est dur de lâcher prise, murmura-t-elle. On nous apprend à vouloir, à contrôler, à décider. L’amour, lui, se fiche de nos diplômes et de nos listes de critères.
— L’amour est un maître qui ne négocie pas, dit Alphonse en se levant pour aller chercher un ouvrage. Tiens, lis ce passage de Spinoza. Pas tout de suite, chez toi, au calme.
Il lui tendit un petit livre écorné, dont une page était marquée par un ticket de métro périmé.
— Tu verras, ajouta-t-il en retournant à sa place, ce n’est pas renoncer à l’amour que de ne pas le commander. C’est enfin le respecter.
Lise prit le livre, le feuilleta machinalement. Une phrase soulignée au crayon de bois :
« L’amour est une joie accompagnée de l’idée d’une cause extérieure. »
— Je ne comprends pas tout, avoua-t-elle.
— Personne ne comprend tout du premier coup, Lise. Moi non plus. Mais la bouquinerie est là pour ça. On revient, on relit, on vit un peu, et un jour on se dit : ah, c’est donc ça.
Le vent s’était calmé. La nuit tombait à peine, et la devanture éclairait le trottoir mouillé comme un phare miniature. Lise rangea le carnet, enfila ses gants, et serra le livre de Spinoza contre sa poitrine.
— À vendredi ? demanda-t-elle.
— À vendredi. Et n’essaie pas de commander quoi que ce soit d’ici là. Laisse faire.
Elle sourit, poussa la porte, et disparut dans le crépuscule. Alphonse resta seul, écoutant le grincement familier. Il but son thé devenu tiède, sourit à la sentence invisible qui flottait encore entre les rayons comme un parfum, et se dit que, décidément, c’était l’amour qui commandait. Pas celui des romans. Celui, plus secret, d’une jeune fille revenue poser son chagrin sur le comptoir d’un vieil homme.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 39 : Mieux s’aimer, mieux se comprendre.
Le vent d’octobre tourmentait les dernières feuilles des marronniers, les projetant contre la vitrine de la Bouquinerie aux Quatre Vents comme des lettres désordonnées d’un poème que personne n’avait demandé. À l’intérieur, le poêle ronronnait, et l’odeur du vieux papier semblait plus présente que jamais, comme si la librairie se pelotonnait sur elle-même pour affronter l’automne.
Alors que l’après-midi déclinait, la porte claqua plus fort que d’habitude. Lise entra, mais son pas n’avait pas sa légèreté coutumière. Elle déposa son cabas près du comptoir et souffla longuement, les mains enfoncées dans les poches de son manteau trop léger.
Alphonse, qui épluchait une orange avec une lenteur méditative, leva les yeux par-dessus ses lunettes.
— On dirait que la tourmente a trouvé un chemin jusqu’à vos épaules, ma petite dame.
Elle s’assit sans répondre tout de suite, les yeux fixant les rayonnages du fond. Puis, après un silence chargé :
— Je crois que j’ai besoin d’être loin de quelqu’un pour savoir si je tiens vraiment à lui. C’est idiot, non ?
Alphonse poussa vers elle la moitié de son orange. Il prit son temps, comme toujours, pour laisser la pensée mûrir. Dehors, une bourrasque souleva un tourbillon de poussière et de petits graviers.
— Cidre ou pensée ? demanda-t-il en désignant une bouteille posée sur l’étagère basse.
— Les deux, répondit-elle avec un petit rire fragile.
Il servit deux verres épais. La lumière jaunie de la lampe à abat-jour faisait danser leurs ombres au plafond. Il but une gorgée, claqua doucement la langue, puis cita, presque en chantant :
— « L’éloignement aide parfois à mieux s’aimer, mieux se comprendre. »
Alain Barrière. Pas un philosophe, non. Un chanteur. Mais parfois, la sagesse se niche dans une chanson plus sûrement que dans un traité.
Lise tourna son verre entre ses doigts.
— Alors vous croyez que partir, c’est une preuve d’amour ?
— Je crois que coller sans cesse est une preuve d’habitude, rétorqua Alphonse. L’amour, comme la lecture, a besoin de marges. On ne peut pas annoter un livre si les mots sont écrasés les uns contre les autres.
Elle songea à cet ami dont les attentions devenaient pesantes, à cette présence quotidienne qui avait fini par lui donner l’impression d’étouffer. Elle avait pris ses distances la semaine précédente, et une étrange paix l’avait envahie, mêlée d’une gêne diffuse.
— Je me sens coupable, avoua-t-elle. Comme si prendre du recul, c’était abandonner.
Alphonse se leva avec effort — ses genoux le faisaient souffrir quand l’air se faisait vif. Il décrocha un mince recueil de la bibliothèque mobile qu’il avait installée derrière son fauteuil.
— Écoutez ça. C’est René Char. « L’oiseau s’éloigne du nid pour être plus sûr de son chant. » L’éloignement, Lise, ce n’est pas une fuite. C’est une respiration. On ne peut pas comprendre l’autre si on ne se souvient pas de soi.
Il reposa le livre, puis ajouta avec une douceur inattendue :
— Vous savez ce que j’ai fait, moi, à vingt ans ? Je suis parti en bateau sur la Loire, tout seul, pendant trois semaines. Pas de lettre, pas de téléphone — à l’époque, on écrivait à la main. Ma mère a cru que j’étais mort. Et pourtant, quand je suis revenu, je ne l’avais jamais autant aimée. Parce que j’avais mesuré, kilomètre après kilomètre, tout ce qu’elle m’avait donné sans jamais me le réclamer.
Lise posa son menton sur ses poings.
— Et si l’autre ne comprend pas ce besoin de silence, de distance ?
— Alors, dit Alphonse en haussant une épaule, c’est qu’il aime l’idée de vous, pas vous. L’éloignement est un révélateur, comme l’eau sur une pierre qu’on croyait lisse. Il fait apparaître les veines, les fissures, les vraies couleurs.
Dehors, le vent tomba soudain. Un calme étrange enveloppa la rue. On n’entendait plus que le tic-tac de la vieille horloge et le grésillement du poêle.
La jeune femme se leva, s’approcha de la fenêtre. Dans la vitre, leurs deux reflets se superposaient : elle, jeune et tendue ; lui, assis dans son fauteuil comme une souche noueuse mais bien vivante.
— C’est pour ça que je viens ici, dit-elle sans se retourner. Parce qu’entre deux visites, il y a du vide. Et ce vide me permet de penser à ce que vous m’avez dit la dernière fois, de le retourner dans tous les sens.
— Et moi, avoua Alphonse en souriant dans sa barbe, j’attends vos visites comme on attend le premier bruit de pas dans une maison trop silencieuse. L’éloignement nous fait du bien, mais seulement si la distance n’est pas un mur. Une fenêtre, plutôt. On s’y pose, on regarde, et on choisit de revenir.
Lise revint s’asseoir, prit son verre encore à moitié plein, trinqua avec le sien sans un mot.
Le soir tombait, teintant les livres d’une couleur de vieux cuivre. Ils restèrent un long moment sans parler, écoutant le poêle qui s’éteignait peu à peu, comme une bête qui se couche.
Au moment de partir, elle se retourna sur le seuil :
— À dans quelques jours, Alphonse.
— À dans quelques jours, Lise. Juste ce qu’il faut de loin pour que le retrouver soit une fête.
La porte claqua doucement. Le vent d’octobre, apaisé, se contentait maintenant de frôler les pavés. Dans la vitrine, un seul livre était resté ouvert, sur une page blanche, comme une promesse de lendemain.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 40 : Capitaine par temps calme
La lumière d’octobre avait cette franchise particulière des fins d’après-midi où le soleil, las de lutter, se couche sans bruit. Ce n’était ni la brume douce de novembre, ni le mordant de décembre, mais un clair-obscur métallique, presque marin, qui faisait penser à des sabres rangés au fourreau. La devanture de la Bouquinerie aux Quatre Vents captait cette lueur oblique, la transformant en un vitrail pâle derrière lequel Alphonse, ce libraire de soixante ans au crâne dégarni et aux manches de velours côtelé, rangeait des essais sur la mélancolie des ports.
Lise poussa la porte comme on glisse une lettre dans une boîte : sans fracas, avec une intention précise. Elle portait sous le bras une toile encore humide, un autoportrait où elle s’était peinte les yeux fermés, une main ouverte sur une boussole sans aiguille. Depuis avril dernier, elle avait pris l’habitude de ces visites, et chaque rencontre tissait entre eux une trame plus solide que l’amitié ordinaire – quelque chose de l’ordre du compagnonnage d’âmes.
— Vous avez l’air d’un homme qui vient de gagner une bataille, dit-elle en déposant son cartable sur la caisse en bois.
Alphonse leva les yeux, un exemplaire de Henley à la main. Il ne sourit pas, mais ses rides s’approfondirent comme des sillons de laboureur satisfait.
— « Je suis le maître de mon destin. Je suis le capitaine de mon âme. »
Voilà ce que je relisais, Lise. Mais ce qui me trouble, c’est que ces vers, si fiers, je les ai écrits sur un bout de papier un soir de rage. Et aujourd’hui, par cette lumière de fin d’automne, je me demande si être capitaine, c’est tenir la barre quand la mer est démontée, ou bien quand il n’y a pas un souffle de vent.
Lise s’installa sur le tabouret dont le cuir avait pris la forme d’une vieille selle. Elle aimait ces entrées en matière où Alphonse ne la saluait pas, ne demandait pas des nouvelles, mais plongeait d’emblée dans le vif des sentences.
— Vous avez gagné quoi, pour être si calme ? demanda-t-elle.
— J’ai gagné de renoncer, répondit-il simplement. Il y a quinze jours, un acheteur voulait toute ma collection des symbolistes. Toute. Des années à chiner, à dénicher, à veiller. Et j’ai dit non. Pas par attachement possessif, non. Par fidélité à une promesse que je m’étais faite jeune : ne jamais trahir ce qui m’a sauvé.
Il tourna le livre entre ses doigts noueux. Dehors, un vent d’octobre, ce vent qui sent la pomme et la terre mouillée, cogna un contrevent relâché.
— Henley écrivait ça à l’hôpital, poursuivit Alphonse. Une jambe amputée, l’autre menacée. Il avait toutes les raisons du monde de se dire « maître » pour ne pas sombrer. Mais moi, à soixante ans, assis dans ma boutique avec de la poussière sur les étagères et des clients rares, être le capitaine, ça signifie quoi ? Que même l’immobilité est un cap à tenir.
Lise considéra sa peinture. La boussole sans aiguille. Elle comprit soudain que c’était de cela qu’ils parlaient depuis des mois, depuis ce printemps où elle l’avait rencontré. De la manière de rester soi quand le monde ne vous demande plus de naviguer, seulement de disparaître.
— Moi, dit-elle à voix basse, je croyais que la maîtrise, c’était la jeunesse. Forcer le destin, aller plus vite, plus haut. Mais plus je viens ici, plus je sens que ce que vous m’offrez, c’est la preuve que l’on peut être son propre capitaine sans quitter le port.
Alphonse posa le recueil sur le comptoir. La lumière d’octobre avait encore pâli, virant au gris perle des jours qui raccourcissent.
— Vous avez raison, Lise. Le véritable commandement, celui qui ne se proclame pas, c’est de choisir, chaque jour, ce pour quoi on est prêt à dire non. Henley disait oui à la vie contre l’amputation. Moi, je dis non à l’avidité, non à la dispersion. Je reste ici, avec ces livres, ces sentences que nous tricotons ensemble. Et c’est une forme de conquête, une conquête silencieuse.
Il se leva, alla décrocher une petite aquarelle accrochée près de la fenêtre – un bateau immobile sur une mer d’huile, sous un ciel de fin d’après-midi.
— C’était à mon père, dit-il. Il disait : « On est capitaine même à l’ancre. Parce que l’on pourrait lever l’ancre, mais on choisit de ne pas le faire. La liberté, c’est ça. »
Lise regarda la toile qu’elle avait apportée. Elle prit un crayon sur le comptoir et, au dos, écrivit ces mêmes mots de Henley, mais ajouta en dessous, de sa fine écriture : « Et parfois, l’ancre est le gouvernail ».
Quand elle sortit, la nuit était presque tombée. Les réverbères s’allumaient un à un, comme des phares dans un port où plus aucun bateau n’entrait, mais où un vieux libraire et une jeune artiste continuaient de veiller, chacun capitaine d’un royaume de poche.
Alphonse éteignit la lampe de la boutique. Il relut la phrase de Lise au dos de l’autoportrait, sourit, et se dit que décidément, la camaraderie était la plus belle des tempêtes – celle qui vous secoue sans jamais vous faire chavirer.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 41 : Une âme qui accueille le changement
Le ciel, ce matin-là, était d’un gris qui n’était ni triste ni menaçant. Il ressemblait à ces vieux draps de lin qu’on étend après lessive, un peu usés par les saisons mais encore imprégnés de la douceur du vent. La pluie de la veille avait lavé les toits de la ville, et il flottait dans l’air une odeur de terre humide et de feuilles mortes, mêlée au parfum persistant du café que Léopold, le boulanger d’en face, venait de sortir du four.
Alphonse rangeait un rayon de poésie lorsqu’il entendit la clochette de la porte. Il leva les yeux. Lise pénétra dans la bouquinerie avec un mouvement qu’il lui avait rarement vu : non pas sa hâte habituelle de se poser quelque part, mais une sorte de danse lente, un balancement des épaules comme si elle portait en elle une mélodie secrète. Elle ôta son écharpe couleur moutarde, la drapa sur le dossier d’une chaise, puis soupira, les mains sur les hanches, souriant au plafond.
— On dirait que vous avez trouvé un trésor, plaisanta Alphonse en replaçant un exemplaire élimé d’Apollinaire.
— Peut-être bien, répondit-elle en venant s’accouder au comptoir. Ou peut-être que c’est le contraire : c’est le trésor qui m’a trouvée. Ce matin en traversant le parc, je me suis arrêtée sous un marronnier. Il pleuvait encore un peu, une toute petite bruine qui brillait dans la lumière. Et je me suis surprise à ne rien vouloir d’autre. Juste être là. Juste vivre cela.
Alphonse hocha la tête, les yeux plissés par l’intérêt. Il attrapa une liasse de feuillets qu’il préparait pour un client et la posa de côté, signe qu’il lui offrait tout son temps.
— Vous savez ce que cela me rappelle ? fit-il en se penchant vers la petite étagère derrière lui. J’ai reçu hier un livre de René, un auteur que vous ne connaissez peut-être pas. Un philosophe discret, qui écrivait comme on se promène.
Il feuilleta quelques pages, trouva le passage qu’il cherchait, et lut à voix basse, presque pour lui-même d’abord, puis pour elle :
— « Mon âme est joyeuse, légère, joueuse, elle est confiante et sereine, elle aime la vie, elle s’abreuve à la nature, elle ne craint pas le monde et elle accueille le changement. »
Il referma le livre et le glissa vers Lise.
Celle-ci posa la main sur la couverture, comme pour en épouser la texture. Ses yeux s’étaient agrandis d’une reconnaissance presque enfantine.
— C’est exactement cela, murmura-t-elle. Depuis quelques jours, je me demandais si j’avais le droit d’être aussi… légère. Avec tout ce qui tourne mal dans le monde, avec mes doutes sur mon avenir en art, avec ce cahotement permanent que je croyais être ma nature. Et là, cet automne qui tire vers l’hiver… d’habitude, cette période me pèse. La lumière qui baisse, les arbres qui deviennent squelettes. Mais cette année, non. Cette année, j’ai l’impression que c’est juste une autre couleur.
Alphonse se versa un fond de thé froid dans une tasse ébréchée, but une gorgée sans se presser.
— Vous changez, Lise. Pas dans votre fond. Mais dans votre rapport à ce qui vous arrive. C’est une chose dont on ne parle pas assez, de la manière dont on accueille plutôt que de la manière dont on subit. René avait raison. L’âme joueuse, confiante… ce n’est pas une âme ignorante des drames. C’est une âme qui a choisi la réponse plutôt que la réaction.
Lise caressa le livre du bout des doigts.
— J’ai pensé à mon père, dit-elle après un silence. Lui qui aurait voulu que je devienne avocate, rangée, prévisible. Il me disait : « Tu changes trop d’avis. » Et j’ai toujours cru que c’était un défaut. Aujourd’hui, je me demande si ce n’est pas une forme de courage.
— Peut-être même une forme d’intelligence, ajouta Alphonse doucement. Changer d’avis, c’est se donner la chance de mieux voir. Ceux qui ne changent jamais d’avis sont souvent ceux qui ont peur de se tromper. Or, se tromper n’est pas une chute. C’est un déplacement.
Il se leva, alla vers la fenêtre. La lumière grise s’était faite plus blanche, comme si le ciel cherchait une éclaircie. Les dernières feuilles du platane d’en face tournoyaient dans une brise constante.
— Vous êtes venue ici au printemps, poursuivit-il sans se retourner. C’était une Lise hésitante, gourmande de réponses. Maintenant, vous êtes une Lise qui pose des questions, certes, mais qui sait aussi écouter le silence entre les questions. C’est un changement. Et vous ne le craignez pas. C’est rare à vingt et un ans.
— Je le dois à cette bouquinerie, en partie, dit-elle en se levant à son tour. Et à vous, Alphonse. Vous m’avez montré que la philosophie n’est pas un discours solennel, c’est un regard sur le quotidien.
Il se retourna, un sourire malicieux au coin des lèvres.
— Cessez donc de m’encenser, jeune fille. Ce n’est pas bon pour mon égo de septuagénaire.
— Sexagénaire, corrigea-t-elle en riant. Vous avez soixante ans, pas un de plus.
— Soixante, soixante-dix… ce ne sont que des nombres. L’âme n’a pas d’âge, comme dirait l’autre.
Dehors, le vent tourna. Un rais de soleil perça les nuages, vint frapper l’étal de bouquins d’occasion posé devant la boutique. Lise rouvrit le livre de René, lut à voix haute le passage une seconde fois. Les mots semblaient plus légers, presque chantants.
— Je vais l’emprunter, celui-ci, annonça-t-elle. Il me faut une âme comme cela pour traverser l’hiver.
Alphonse acquiesça, déjà retourné à sa tâche de rangement. Mais à voix basse, pour lui-même, il ajouta :
— Et moi donc. Et moi donc.
La clochette tinta de nouveau. C’était seulement la porte qui bougeait sous la poussée du vent. Le ciel hésitait encore, mais quelque chose, dans l’air, avait changé. Comme une permission.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 42 : Les âmes nées des cendres
La lumière, ce matin-là, déclinait déjà à trois heures de l’après-midi. Un ciel de plomb pesait sur les toits de la ville, et la petite bouquinerie aux Quatre Vents ressemblait à une lanterne égarée dans la brume. À l’intérieur, le poêle ronflait doucement, et l’odeur du vieux papier se mêlait à celle du café que venait de préparer Alphonse.
Il s’était installé dans son fauteuil crapaud, un exemplaire dépenaillé des Métamorphoses d’Ovide sur les genoux, mais ses yeux vagabondaient vers la fenêtre. Il n’attendait personne, et pourtant, lorsque la clochette de la porte tinta, il leva la tête sans surprise.
Lise entra, secouant son écharpe trempée de pluie fine. Ses joues étaient roses de froid, et ses cheveux courts portaient des gouttes comme des perles de verre. Elle tenait sous le bras un carnet de croquis noirci de fusain.
— La lumière d’aujourd’hui me semble venir d’un autre siècle, dit-elle en guise de bonjour, comme si elle poursuivait une conversation commencée la veille.
Alphonse désigna la chaise en face de lui. « Le ciel bas et lourd nous rappelle que les vivants sont parfois des réminiscences. »
Elle s’assit, posa son carnet, et ses doigts effleurèrent la couverture. « Je n’arrête pas de dessiner des ombres, en ce moment. Des ombres d’arbres morts, des ombres de gens que j’ai croisés une fois. Comme si je cherchais une forme derrière l’absence. »
Le libraire hocha la tête. Il se leva, alla fouiller dans une pile sur le comptoir, et en sortit un petit volume relié de cuir vert. « Platon, dit-il en le lui tendant. Phèdre. Un dialogue sur l’âme, sur ses voyages. »
Lise ouvrit le livre au hasard. Ses yeux parcoururent une page, puis elle lut à voix haute, lentement :
« Il est certain que les vivants naissent des morts, que les âmes des morts renaissent encore. »
Un silence s’installa, non pas vide, mais plein de cette chose étrange qui se passe quand une phrase vous traverse. Le poêle craqua. Dehors, le vent d’automne chanta contre les vitres.
— Y crois-tu, Alphonse ? demanda Lise sans lever les yeux.
Il replia ses mains sur son ventre. « Je ne sais pas si j’y crois, mais je l’ai observé. Combien de fois un client est entré ici en cherchant un livre qu’il croyait ne jamais avoir lu, puis, en tournant la première page, ses yeux se sont mouillés, comme s’il retrouvait un parfum d’enfance. Combien de fois une phrase d’un mort depuis deux mille ans a réveillé une pensée chez un vivant. Alors, disons que ce n’est pas de la croyance. C’est de la présence. »
Lise ferma le livre, le garda contre sa poitrine. « Mon père est mort il y a deux ans, hier. »
Alphonse ne dit rien. Il attendit.
« Je ne l’ai pas pleuré tout de suite, continua-t-elle. Je me suis mise à courir, à dessiner comme une folle, à vouloir tout comprendre, tout voir. Et puis, depuis quelques semaines, je l’entends. Pas sa voix, non. Mais une manière de regarder les choses. Parfois, je tourne la tête dans la rue en croyant le voir. »
— Tu es née de lui, dit doucement Alphonse. Et lui continue en toi. C’est cela que Platon essayait de dire : les morts ne sont pas des disparus. Ils sont des transformés. Ils habitent nos gestes, nos doutes, nos silences.
Lise releva la tête. Ses yeux étaient brillants, mais elle souriait. « Alors, quand je viens ici, est-ce que je viens seulement pour parler avec toi ? »
Le libraire ricana, un petit bruit sec et affectueux. « Tu viens parler aux livres, à l’odeur du papier, aux fantômes qui peuplent ces rayons. Je ne suis qu’un passeur. »
Elle posa le livre sur la table, entre les deux tasses de café. « Passeur, c’est un beau mot. Comme si tu faisais traverser le fleuve des souvenirs. »
Alphonse se pencha, prit la tasse. « Et toi, ce carnet que tu n’as pas encore ouvert, qu’est-ce qu’il a traversé ? »
Lise l’ouvrit. Les pages étaient pleines de silhouettes floues, de branches dénudées, d’une fenêtre éclairée dans la nuit. Il y avait aussi un croquis récent : un vieil homme assis dans un fauteuil, devant un poêle, un livre sur les genoux. Le visage n’était pas dessiné. Seule la posture était saisissante, reconnaissable entre toutes.
— Je ne peux jamais finir ton visage, dit-elle. Chaque fois, je m’arrête aux ombres. C’est comme si le dessin se refusait à figer ce qui est encore en mouvement.
Alphonse considéra le croquis longtemps. Puis il murmura, presque pour lui-même : « Les âmes des morts renaissent encore. Et les âmes des vivants, Lise, elles se cherchent aussi. À travers le fusain, à travers les mots, à travers une tasse de café partagée un jour de brume. »
Dehors, la pluie s’était calmée. Un rai de lumière grise traversa la vitre et vint éclairer la tranche dorée du Phèdre. Lise referma son carnet.
— Je reviendrai demain, dit-elle. Pour chercher d’autres naissances.
Alphonse hocha la tête, et le poêle ronfla, et les livres sur leurs rayons retinrent leur souffle, comme si eux aussi, poussière et colle et encre, écoutaient battre le cœur des deux vivants qui, sans le savoir, venaient de traverser une petite mort ensemble.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 43 : L’âme s’envole animer d’autres corps
Le ciel, ce matin-là, était d’un gris lessivé, comme une vieille toile qu’on aurait trop frottée. La pluie tombait depuis la veille, non pas en averses violentes, mais en une bruine tenace, obstinée, qui collait aux vitres de la Bouquinerie aux Quatre Vents une perlière de larmes silencieuses. À l’intérieur, l’odeur du papier humide et du bois chauffé se mêlait à celle du café qu’Alphonse venait de verser dans deux tasses ébréchées. Il n’attendait plus personne, et pourtant, il avait préparé la seconde tasse par habitude, par cette petite magie des jours de novembre où l’on croise celui qu’on espère.
Lise poussa la porte avec une lenteur inhabituelle, secouant son parapluie comme on secoue un chien transi. Ses joues étaient roses de froid, ses yeux brillants d’une fièvre douce – celle des découvertes nocturnes. Sans dire bonjour, elle posa sur le comptoir un livre épais, relié de toile vert fané, et annonça : « Je l’ai trouvé chez un bouquiniste des quais, dimanche dernier. Il s’intitule Après la mort, de Léon Denis. »
Alphonse sourit, ses rides s’approfondissant en éventail autour de ses yeux clairs. Il prit le livre avec le respect qu’on accorde à un objet qui a déjà traversé plusieurs existences. Il l’ouvrit au hasard, et ses doigts, maculés d’encre et de poussière d’anciennes reliures, caressèrent la page comme on effleure une épaule.
— Tu tombes bien, Lise. J’y pensais cette nuit, justement. En écoutant la pluie contre les toits, je me demandais où vont tous ces songes qu’on laisse échapper en vieillissant. Et puis toi, tu arrives avec ce livre. Comme si :
«L’âme s’envole animer d’autres corps dans des mondes nouveaux. La mort n’est que le milieu d’une longue vie.»
Elle s’assit en silence, saisissant la tasse fumante pour la réchauffer entre ses paumes. Devant la fenêtre, une feuille morte tournoyait contre le carreau, désespérée, avant de glisser dans le caniveau. Le libraire la regarda longtemps, puis murmura :
— Tu vois cette feuille ? Elle n’est pas morte. Elle retourne à la terre, oui, mais sa forme, sa sève, son vertige à danser dans le vent… tout cela continue autre part. Pas dans la même feuille, certes. Mais dans le souvenir qu’elle laisse à l’air. C’est cela, la mort selon Denis. Un chapitre que l’on tourne, pas le mot FIN.
Lise avala une gorgée de café trop chaud, brûlante, comme pour se rappeler qu’elle était bien vivante. Elle avait vingt et un ans, et pourtant, depuis quelques semaines, une étrange mélancolie l’habitait. Non pas la tristesse, non. Plutôt la certitude que le temps filait trop vite, qu’elle ne pourrait jamais lire tous les livres, peindre toutes les lumières, connaître tous les cœurs.
— Alphonse, dit-elle doucement, j’ai peur parfois de ne pas être à la hauteur de ma propre vie. Comme si j’étais en retard sur un rendez-vous que j’aurais moi-même fixé sans le savoir.
Le vieil homme haussa une épaule. Il se leva, fouilla dans un tas de revues poussiéreuses et en extirpa une gravure jaunie : un phénix aux ailes déployées, sortant des flammes.
— Pour Léon Denis, la mort n’est qu’une naissance à l’envers. Et toi, Lise, tu es en pleine métamorphose. À vingt et un ans, on meurt un peu à son enfance, on naît à son âge adulte. C’est violent, ce passage. On croit qu’on perd tout, alors qu’on ne fait que changer de corps. Pas physique, non… le corps de l’esprit. L’âme s’envole animer d’autres corps, a-t-il écrit. Ces corps, ce sont tes nouveaux rêves, tes nouveaux doutes, tes nouvelles amitiés.
La pluie redoubla d’intensité, tambourinant sur l’auvent de zinc. Ils restèrent un moment silencieux, écoutant le ciel se vider. La bouquinerie baignait dans une lumière tamisée, presque crépusculaire à trois heures de l’après-midi. Les piles de livres semblaient respirer, chaque tranche un souffle retenu.
Lise reprit le livre, tourna les pages jusqu’à trouver une phrase qu’elle souligna mentalement. Puis elle releva la tête et dit, presque en confidence :
— Mon grand-père est mort il y a un an, aujourd’hui. Je n’avais pas voulu y penser, mais ce matin, en voyant cette bruine grise, je l’ai entendu rire. Pas dans mes oreilles. Dans ma poitrine. Comme s’il était devenu un peu de moi.
Alphonse posa sa main ridée sur celle de la jeune fille. Un geste sec, presque fragile, mais chargé de tout ce que les mots ne peuvent pas dire.
— Tu viens de comprendre Denis mieux que tous les universitaires du monde. Il n’est pas mort, ton grand-père. Il a seulement changé de corps. Le tien, maintenant.
Dehors, le vent tourna, chassant la pluie vers l’est. Une lueur pâle perça les nuages, une promesse discrète de soirée plus claire. Lise ferma les yeux un instant, et dans l’odeur du vieux papier et du café froid, elle crut sentir, à peine, le parfum du tabac à pipe que fumait son aïeul.
Elle ne pleura pas. Elle sourit.
— Alphonse, dit-elle enfin, la mort n’est pas une fin. C’est une vitre qu’on traverse pour voir autre chose. Merci pour le café. Et pour le reste.
Le libraire hocha la tête, déjà tourné vers un carton de livres à ranger, mais son sourire resta longtemps accroché aux plis de son visage, comme une phrase inachevée qui attend la prochaine visite.
L’âme, décidément, ne demande qu’à s’envoler. Il suffit d’une bruine grise, d’un livre oublié et d’une tasse de café partagée pour lui ouvrir la fenêtre.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 44 : L’art de guérir ce qui est supérieur
Le vent d’automne, celui qui ne s’annonce pas mais qui s’installe en maître, avait dépouillé les deux derniers platanes de la place. Alphonse rangeait des exemplaires de la collection Blanche quand la porte gronda, poussée par une bourrasque, puis par une épaule familière. Lise entra, le foulard dénoué, les joues piquées par l’air mordant de ce jour sans soleil mais sans pluie, un de ces jours qui forcent à regarder à l’intérieur de soi faute de lumière au-dehors.
Elle ne dit pas tout de suite bonjour. Elle posa sur le comptoir un petit carnet froissé et un marron chaud qu’elle tenait encore des deux mains, comme pour s’assurer qu’elle existait bien quelque part entre la vitrine glacée et l’odeur du vieux papier.
— Tu as vu ça ? finit-elle par demander. Le ciel ressemble à une page sans marges. On ne sait pas où s’arrêter.
Alphonse leva ses lunettes sur son front. Il observa la jeune femme, son manteau trop léger, ses doigts rougis.
— Tu as froid. Pas seulement dehors, je pense.
Elle haussa les épaules, un geste devenu leur code pour dire continue, tu n’es pas loin du vrai. Il sortit deux tasses, les remplit d’un thé noir qu’elle ne buvait jamais mais qu’elle acceptait toujours, par politesse ou par besoin de tenir quelque chose de chaud.
Ils s’installèrent dans l’arrière-boutique, là où les livres dorment par piles instables. Le plancher craquait sous leurs pas comme un instrument qu’on n’accorde plus. Lise ouvrit son carnet. Dedans, pas de dessins ce jour-là, mais des mots griffonnés à la hâte, des questions qu’elle n’osait poser à ses professeurs d’arts plastiques.
— On m’apprend à voir la forme, dit-elle. La lumière, le geste. Mais je sens que quelque chose en moi reste… mal soigné. Comment expliquer ?
Alphonse se tut un long moment. Il aimait ces silences-là, quand une question n’attendait pas une réponse mais un écho. Il se leva, fouilla un instant dans un carton étiqueté « P – R » et en sortit un petit volume vert bouteille, la couverture usée jusqu’à la trame.
— Pythagore, dit-il en le posant entre eux. Pas seulement le théorème. Il parlait de guérison. Écoute ceci :
« L’art le plus divin est celui de guérir. Si l’art de guérir est si divin, il doit s’occuper de l’âme autant que du corps, car nul être n’est sain, lorsque ce qu’il y a de supérieur en lui est malade. »
Lise relut la phrase à voix basse. Son doigt suivit chaque mot comme on suit une ligne de crête.
— Ce « supérieur », dit-elle, c’est ce qui pense, ce qui espère, ce qui crée ?
— C’est ce qui ne se voit pas sur une radiographie. Et pourtant, quand ça souffre, tout le reste se traîne. Tu peux avoir les mains les plus habiles du monde, si ce qui les guide est en peine, ton art ne sera qu’un joli maladroit.
Elle reposa le livre. Le vent cogna un volet quelque part à l’étage. Ce son ne les inquiéta pas ; c’était le bruit de fond de leurs vérités.
— Alors pourquoi personne ne nous apprend ça ? demanda-t-elle. Pourquoi en cours on nettoie les pinceaux, on étudie la perspective, mais on ne nous dit jamais comment guérir la partie supérieure de soi ?
Alphonse remua sa tasse vide. Il réfléchit à ce qu’il allait dire, non par prudence, mais par amitié.
— Parce que guérir l’âme, ce n’est pas une méthode. C’est une présence. Et une présence, ça ne s’enseigne pas dans un amphithéâtre. Ça se respire. Dans une odeur de livre. Dans une marche sans but. Dans une phrase qu’on lit au bon moment.
Lise se redressa. Elle avait ce tic, quand elle comprenait quelque chose d’important : elle mordait l’intérieur de sa joue.
— Tu crois que je suis malade de ce supérieur ?
— Non. Je crois que tu es en train de l’écouter. La maladie, c’est quand on arrête de l’entendre. Toi, tu es venue ici par un vent pareil, avec un carnet plein de questions. Ça n’a rien d’un symptôme. Ça ressemble à un début de guérison.
Elle sourit, et ce sourire éclaira l’arrière-boutique bien plus qu’une lampe n’aurait pu le faire.
Dehors, le ciel resta fermé, froid, sans rémission apparente. Mais à l’intérieur, quelque chose de supérieur, qui n’était ni le bois ni le papier, venait de retrouver un peu de chaleur.
Alphonse referma le Pythagore et le glissa doucement vers elle.
— Garde-le. La sentence, elle n’est pas pour aujourd’hui. Elle est pour la prochaine fois que tu douteras de tes droits à créer.
Lise prit le livre comme on prend une main tendue. Et dans le silence qui suivit, seulement les planches qui gémissaient, et le vent, enfin, qui semblait moins mordant.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 45 : L’inquiétude est un aimant qu’il faut savoir déposer
Le vent de novembre ne hurlait pas, non. Il geignait, comme un chien fatigué qui gratte à la porte sans jamais qu’on lui ouvre. Les dernières feuilles du platane, collées au trottoir par une bruine persistante, formaient des îles rousses que les passants écrasaient du pied sans y prêter attention. À l’intérieur de la Bouquinerie aux Quatre Vents, la lampe de laiton projetait un rond de lumière sur un tas de livres qu’Alphonse venait de recevoir d’une succession. Il les triait avec ses doigts gourds, soufflant sur les tranches poussiéreuses comme on réveille un dormeur trop profond.
Lise poussa la porte une heure avant la fermeture. Elle semblait plus menue que d’habitude dans son manteau vert trop large, ses cheveux mouillés collés aux tempes. Sans dire bonjour, elle se planta devant le poêle à pétrole, les mains tendues vers la source de chaleur, et resta un long moment à regarder les flammes danser derrière la vitre roussie.
Alphonse ne leva d’abord pas les yeux. Il savait que certains silences valaient mieux que des paroles. Il continua d’empiler les ouvrages : un Balzac débroché, un dictionnaire de médecine de 1932, un recueil de poésies allemandes. Finalement, c’est Lise qui rompit le charme.
— Je n’arrête pas de tourner en rond, dit-elle à voix basse. Dans ma tête, je veux dire. Mon projet de portrait me paraît soudain ridicule. Et si je me trompais complètement de voie ? Si tout ce temps passé à dessiner n’était qu’une manière de fuir autre chose ?
Elle se tourna vers lui, et son regard avait cette dureté tremblante des gens qui s’attendent à être consolés à tort. Alphonse referma le livre qu’il tenait — un vieil Essai sur l’entendement humain — et le posa sur sa cuisse.
— Tu sais ce que me répétait un ancien client, un certain René, qui venait chaque mardi chercher des livres sur la physique bizarre ? Il avait une formule qu’il psalmodiait comme un talisman :
« Il ne faut jamais s’inquiéter, car l’inquiétude attire vers soi ce qui est craint. C’est empirique. »
Lise haussa un sourcil.
— Empirique ? Ça veut dire qu’il a observé ça sur lui-même ?
— Exactement. René avait passé vingt ans à craindre que son entreprise ne coule. Il faisait des insomnies, vérifiait trois fois ses comptes, appelait ses associés à minuit. Et au bout de vingt ans, l’entreprise a coulé. Non pas à cause du marché, à cause de lui. Son inquiétude avait rongé sa confiance, et sa confiance rongé ses décisions.
Le poêle craqua. Un bruit de vitre qui se dilate.
— Alors il faut faire quoi ? Lâcher prise ? Ne plus rien craindre du tout ? C’est naïf.
— Non, dit Alphonse en se levant pour aller chercher deux tasses ébréchées. Il faut s’inquiéter intelligemment. René expliquait que l’inquiétude est un détecteur de fumée : utile pour signaler le danger, mais si tu restes à hurler avec l’appareil, tu brûles ta maison toi-même.
Il versa un fond de thé froid. Lise accepta la tasse par politesse.
— Donc toi, tu ne t’inquiètes jamais ?
Alphonse rit, un rire sec qui finit en quinte de toux.
— Grand dieu, si. Tous les matins. Je m’inquiète que ma nuque se bloque, que la boutique soit vide, que plus personne ne lise. Mais j’ai appris à ne pas nourrir l’inquiétude. Je l’observe passer comme un nuage de moustiques : elle est là, elle pique un peu, puis elle repart.
Dehors, la bruine se muait en crachin plus dru. Les vitres de la bouquinerie se couvrirent d’une buée opaque, isolant les deux personnages du reste du monde.
— Ce qui te ronge, reprit Alphonse en désignant d’un geste vague le carnet de croquis que Lise avait sorti de son sac, ce n’est pas ton manque de talent. C’est ta peur d’être vue comme une débutante. Alors tu anticipes l’échec, tu le rends déjà présent, et ton cerveau, obéissant, te fournit des preuves que tu échoueras.
Lise ouvrit son carnet à la page du portrait inachevé. Un vieil homme y bâillait sur un banc, la bouche ouverte comme une fente. Le dessin était techniquement réussi, mais mort. Elle le savait.
— J’ai passé six heures sur ce banc à attendre qu’il fasse une expression intéressante, murmura-t-elle. Je me suis inquiétée du mauvais côté.
— Voilà, fit Alphonse en tapotant la phrase de René écrite sur un bout de papier qu’il gardait sous son sous-main. L’inquiétude attire ce que l’on craint. Ce n’est pas de la magie. C’est de la mécanique. Toi, tu crains de faire un portrait vide, alors tu passes ton temps à guetter le vide. Résultat : tu ne vois que lui.
Il ajouta, plus doux :
— La prochaine fois, inquiète-toi de ce qui est vivant. Inquiète-toi de ne pas voir assez vite les ridules autour des yeux, ou la façon dont le col râpe la nuque. L’inquiétude orientée devient attention. Et l’attention, c’est ton métier.
Lise resta silencieuse. Puis elle pris son crayon et, sans quitter le vieux portrait, ajouta une minuscule ride au coin de la paupière, et une autre, et une autre. Soudain, l’homme bâillait mieux. Il ne bâillait plus par fatigue, mais par abandon.
Alphonse sourit. La nuit tombée, il éteignit la lampe de laiton, et tous deux regardèrent une dernière fois la flamme du poêle mourir lentement, comme une inquiétude qu’on laisse s’éteindre d’elle-même.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 46 : L’âme en allégorie
Le givre ourlait les vitres de la Bouquinerie aux Quatre Vents d’une dentelle éphémère. Dans la rue, les pas se faisaient pressés, les souffles en nuages, et le ciel bas de décembre semblait vouloir comprimer le monde sous une chape de zinc. À l’intérieur, le poêle ronflait doucement, et l’odeur du vieux papier dominait celle du dehors.
Alphonse rangeait un exemplaire des Fleurs du mal quand la sonnette tinta. Lise entra, dénouant son écharpe comme on dépose un fardeau. Elle avait passé l’après-midi à l’atelier de gravure, à tenter de fixer l’idée du temps qui passe — un sablier dont les grains remontaient vers le ciel. Elle n’y arrivait pas.
— Je crois que les images me résistent, dit-elle en s’asseyant sur le tabouret de cuir.
Alphonse sourit sans répondre tout de suite, s’affairant à décaler une pile de livres qui menaçait de choir. Depuis leur dernière conversation sur la mélancolie nordique, un lien silencieux s’était renforcé entre eux, fait de ces choses qu’on n’a pas besoin d’expliquer parce qu’on les pressent ensemble.
Il finit par s’arrêter, le dos légèrement voûté, mais les yeux vifs comme ceux d’un homme qui a passé sa vie à écouter sous les mots.
— Lise, ce que tu cherches à faire avec ton sablier à l’envers, c’est une allégorie.
Elle releva la tête, un peu étonnée. Il aimait parfois nommer les choses de façon inattendue.
— Une allégorie ? Tu veux dire une image moralisée, quelque chose de trop sage ?
Alphonse se gratta la joue. Le poêle crépita, projetant sur les étagères des ombres dansantes.
— Non. L’allégorie n’est jamais sage. Elle est osée. C’est une porte dérobée par laquelle l’âme sort quand la raison s’endort.
Il se dirigea vers un rayon de poésie, en extirpa un mince recueil de René Char, mais ne l’ouvrit pas. Il le tint comme une hostie laïque.
— Un ami m’a laissé un mot l’autre jour, en marge d’un prêt. Il citait Char :
« À toutes les fois où l’on fait appel à l’allégorie, c’est pour faire appel à l’âme. »
Il répéta la phrase en italique, comme si elle flottait entre eux, légère et pesante à la fois.
Lise plissa les yeux. Dehors, un flocon se posa sur la vitre, hésita une seconde avant de fondre.
— Alors mon sablier inversé, ce n’est pas une erreur technique ?
— C’est une tentative d’âme, répondit Alphonse. Vous autres, les jeunes artistes, vous croyez toujours que vous devez représenter ce que vous voyez. Mais le grand secret, c’est de représenter ce qui vous voit. Ce qui vous traverse.
Il reposa le recueil, s’accouda au comptoir. L’écharpe de Lise avait glissé par terre, un rouge presque violent sur le plancher usé. Il ne le remarqua même pas. Il était ailleurs, dans cette zone floue entre la soixantaine bien entamée et la mémoire de ses propres errances.
— Quand j’avais vingt ans, continua-t-il plus bas, j’ai voulu écrire un poème sur l’absence. Et je me suis embourbé dans des phrases vagues, des métaphores molles. Jusqu’au jour où j’ai compris que l’absence ne se dit pas, elle se contourne. On raconte une clé sur une porte qui ne s’ouvre jamais. Une chaise vide qu’on ne range pas. C’est ça, l’allégorie. On ne montre pas l’âme ; on lui construit une maison avec des mots.
Lise se leva, s’approcha de la fenêtre. Le givre dessinait des fougères. Elle posa un doigt dessus, et sa chaleur fit un petit trou net.
— Donc mon sablier dont le temps remonte… c’est une maison pour mon angoisse de ne pas avoir assez de temps ?
— Ou pour ta joie que le temps ne soit pas linéaire, dit Alphonse en haussant une épaule. L’allégorie te renvoie à toi-même, pas à une leçon de morale. Elle ne te dit pas « voici ce qu’il faut penser », elle te dit « voici ce que peut être l’émotion si tu l’habilles bien ».
La nuit tombait vite en décembre. L’éclairage orangé de la librairie semblait rétrécir l’espace, le rendant plus intime, plus chuchoté.
Lise revint s’asseoir, prit un carnet dans sa poche et griffonna quelques traits : un sablier, oui, mais dont les deux parties communiquaient par un minuscule jardin suspendu. Elle ne cherchait pas à comprendre, elle cherchait à laisser passer.
— Tu sais, Alphonse, parfois je viens ici pour les livres, mais le plus souvent… c’est pour que tu m’aides à voir autrement.
Le vieux libraire esquissa un sourire fatigué mais sincère. Il attisa le poêle d’un geste lent.
— C’est que la Bouquinerie est une allégorie, à sa manière. Poussière, désordre, trésors oubliés. L’âme s’y promène comme un chat qu’on ne possède pas.
Ils restèrent un moment silencieux, écoutant le vent gratter l’enseigne. Les flocons s’étaient faits plus épais. Dehors, le monde continuait de courir après ses horloges. Dedans, deux personnes regardaient le temps se plier un peu, grâce à une vieille phrase volée à un poète.
En sortant, Lise laissa son écharpe rouge. Elle le ferait exprès, pour avoir une raison de revenir dès le lendemain. Alphonse la verrait, la plierait soigneusement, et la poserait sur « Le Parti pris des choses », en souriant.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 47 : Une âme aux intentions bonnes
Le crachin de décembre avait transformé les trottoirs en miroirs brisés où se reflétaient les guirlandes hésitantes des devantures. Dans la Bouquinerie aux Quatre Vents, la chaleur du poêle à bois dessinait des volutes sur les vitres embuées. Lise s'était installée dans le fauteuil club, entourée d'une montagne de livres qu'elle avait extraits des rayons d’art moderne, moins pour les lire que pour les toucher, les respirer.
Alphonse rangeait des exemplaires du Rouge et le Noir derrière son comptoir. Il observait la jeune femme du coin de l’œil. Depuis leur dernière conversation sur la vanité des apparences, il la sentait plus silencieuse, plus en quête d’aveux que d’arguments. Le givre courait sur les carreaux comme une écriture invisible.
— On dirait que vous avez quelque chose sur le cœur, finit-il par lâcher sans lever les yeux.
Elle soupira, caressant la toile rugueuse d’une reproduction de Rothko posée sur ses genoux.
— Je ne sais pas, Alphonse. J’ai passé la semaine à peindre des scènes de rue pour mon projet de fin de semestre. Mes professeurs disent que mon travail est… provocateur. Ils croient que je veux choquer, ou je ne sais quoi. Mais ce n’est pas ça. Je ne suis qu’une âme dont les intentions sont bonnes, Ô Seigneur ! S'il vous plaît, ne me laissez pas être mal compris. C’est une chanson, je crois.
— The Animals, 1965, répondit-il en alignant les dos rouges des Stendhal. Eric Burdon hurlait cette phrase comme un pacte avec l’incompréhension.
Lise releva la tête, surprise par cette précision.
— Vous la connaissez ?
— Mon père la jouait à la maison, après la guerre d’Algérie. Il disait que ces mots résumaient sa vie. Un homme simple, un héros malgré lui, incompris de ses frères d’armes. Il aimait citer ça en vidant son verre de pastis.
Le silence s’installa, habité par le crépitement des bûches. Alphonse vint s’asseoir en face d’elle, prenant un temps inhabituel.
— Pourquoi cette phrase, Lise ?
— Parce que je ne veux pas être une artiste provocatrice. Je veux juste montrer la beauté fragile des gens, leur solitude sous les réverbères… Mes tableaux ne sont pas des cris. Ce sont des offrandes. Mais on me dit que c’est triste, que c’est agressif. On me le juge sans me voir.
Alphonse hocha la tête, puis tourna son regard vers l’éclairage blanchâtre qui filtrait par la fenêtre.
— George Eliot écrivait dans Middlemarch :
« Le monde ne juge souvent que sur les apparences, et l’âme la plus délicate peut paraître dure à qui ne sait pas l’écouter. »
Vous connaissez cette histoire de Thomas Hardy, le romancier ? Il a brûlé le manuscrit de son premier roman parce qu’un éditeur l’avait mal compris. Il a passé vingt ans à le regretter.
— Vous me conseillez de brûler mes toiles ? fit-elle avec une nuance d’ironie.
— Non. Je vous conseille de comprendre que les intentions pures ne protègent pas des interprétations sauvages, comme disait un certain maître chinois du VIe siècle que j’ai oublié. Votre malentendu est signe de vie.
Lise reposa la reproduction de Rothko. Sur l’établi, la phrase chantait encore : ne me laissez pas être mal compris. Une supplique, pas une revendication.
— C’est ça, votre sagesse, Alphonse ? Être sûr de soi malgré les autres ?
— Non, ma chère. Ma sagesse, c’est d’accepter de rester parfois une âme seule avec ses bonnes intentions. Les auteurs qu’on lit ne nous rendent pas plus intelligents, ils nous rendent moins seuls dans nos incompréhensions.
Dehors, la pluie glacée se changeait en neige fondante. Les vitres tremblaient sous les bourrasques. Alphonse se leva, alla décrocher une petite gouache accrochée près de la caisse — un paysage de nuit, empâté de noir et d’or.
— C’est à vous ? demanda Lise.
— Non. C’est l’œuvre d’un garçon de seize ans qui est venu ici en 1987. Il disait la même chose que vous. On l’a pris pour un délinquant. Il est devenu un grand illustrateur. Il m’envoie encore des cartes. Il signe toujours « une âme aux intentions bonnes ».
Lise prit la gouache entre ses mains, y vit enfin sa propre quête : non pas être comprise, mais continuer d’offrir.
Alphonse retourna derrière son comptoir, le dos voûté, mais avec aux lèvres ce sourire des vieux libraires qui savent que les livres, comme les gens, attendent simplement qu’on les écoute sans les juger.
L’épisode suivant verra la neige tenir au sol, et Lise apporter un cadeau qui lui vaudra une confidence sur le premier amour d’Alphonse.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 48 : L’âme qui s’essouffle
Dehors, le ciel avait cette pâleur blême des fins d’après-midi où la lumière semble renoncer avant même d’avoir tenté l’aube. Une bruine glaciale flottait sans jamais vraiment tomber, collant aux vitres de la Bouquinerie aux Quatre Vents un voile opaque qui déformait les silhouettes des rares passants. À l’intérieur, l’odeur du vieux papier et du café tiède formait une bulle hors du temps. Alphonse rangeait un exemplaire dépenaillé de Du côté de chez Swann lorsqu’il entendit la porte grincer sur son battant rouillé.
Lise entra en secouant son écharpe, des perles d’eau accrochées à ses cils. Elle avait ce matin-là soutenu une critique acerbe de son professeur de peinture, et le poids des mots lui restait en travers de la gorge. Elle ne dit rien d’abord, se dirigea vers l’étagère des essais, fit glisser son index sur les dos rouges, verts, noirs. Alphonse l’observa du coin de l’œil, sans forcer. Il savait que le silence, dans sa boutique, était une forme d’hospitalité.
— Ce n’est pas la pluie qui te rend triste, dit-il enfin, doucement. C’est autre chose. On dirait… une lassitude qui ne vient pas des jambes.
Lise se retourna, un livre à la main. Elle esquissa un sourire, celui qu’on fait quand on veut cacher qu’on est déjà en train de pleurer à l’intérieur.
— Il m’a dit que mon travail manquait d’« âme », Alphonse. Que mes toiles étaient techniquement correctes mais vides. Comme si je n’avais rien à dire.
Le libraire déposa le Proust sur le comptoir et s’accouda, les doigts croisés. La bouilloire grésilla dans l’arrière-boutique, seul bruit à trouer le coton du dehors.
— Tu sais quel film j’ai revu l’autre nuit ? Mars et Avril, de Martin Villeneuve. Il y a une réplique qui m’est restée en tête, comme une écharde.
« Le souffle, c’est l’âme ! Si vous êtes essoufflé, peut-être que c’est parce que votre âme vieillit plus vite que votre corps. »
Lise posa l’essai qu’elle tenait — un petit Lagarde et Michard oublié depuis des lustres — et vint s’asseoir sur la chaise à bascule près du poêle.
— Tu crois aux âmes qui vieillissent avant l’heure ?
— Je crois, dit Alphonse en versant deux tasses fumantes, que le monde n’arrête pas de nous pomper l’air. Les jugements, les notes, les professeurs qui n’ont plus d’yeux que pour le coin en bas à droite de leurs chéquiers… À force, on respire moins profondément. Et un jour, on se réveille avec vingt et un ans mais le cœur d’un vieillard fatigué.
Il marqua une pause, puis ajouta, les yeux perdus dans le mouvement de la vapeur : « L’ennui est entré dans l’âme comme un loup dans une bergerie » — c’est Julien Gracq, je crois, ou alors c’est moi qui l’invente. Peu importe. L’ennui, la sécheresse, le « plus rien à foutre »… ça ne trompe pas. Ce sont les rhumatismes de l’esprit.
Lise se cala dans le fauteuil, les mains autour de la tasse. Elle repensait à ses toiles, à ces aplats de couleur qu’elle croyait audacieux et que son prof avait qualifiés de « décoratifs ». Comme si peindre ne servait qu’à tapisser un mur.
— Et comment on fait, demanda-t-elle à voix basse, pour empêcher son âme de vieillir trop vite ?
Alphonse se leva, fit le tour du comptoir et vint s’accroupir devant elle, geste étrange pour un homme de soixante ans qui craquait des genoux. Il la regarda droit dans les yeux, et pour une fois, sa voix n’eut pas cette légère ironie qu’il mettait en garde comme un bouclier.
— Tu sais ce qui ranime une âme essoufflée, Lise ? L’inutile. Pas le rentable, pas le noté, pas le « que pensera-t-on de moi ? ». L’inutile. Peins un arbre qui n’existe pas. Écris une lettre à quelqu’un de mort. Regarde la pluie pendant vingt minutes sans chercher à en faire un tableau. « L’art est le plus beau des mensonges », disait Flaubert — mais le plus beau mensonge, c’est celui qu’on se raconte sans témoin.
Il se releva difficilement, et Lise eut un geste pour l’aider, qu’il refusa d’un signe de main amusé.
— Tu veux que je te montre quelque chose ? dit-il en s’effaçant vers l’arrière-boutique.
Il en revint avec une petite toile huilée, pas plus grande qu’une feuille A4, représentant un violon qui fondait comme une bougie, ses cordes s’étirant en fils de soie bleutée vers un ciel étoilé. La signature au dos : Alphonse, 1987.
— Je l’ai peinte l’année où ma femme est partie. Mes poumons allaient très bien. Mais mon âme… elle montait les escaliers en soufflant comme une asthmatique. Ce violon, c’était mon oxygène.
Lise prit la toile avec une douceur presque religieuse. Ses doigts tremblaient un peu. Elle comprit soudain que ce vieux libraire philosophe, avec ses rides et ses sentences, n’avait pas de leçons à donner. Il avait des cicatrices, et il les montrait comme des cartes.
Dehors, la bruine se muait en neige molle. La nuit tombait, mais à l’intérieur, quelque chose se réchauffait.
— Je peux revenir demain ? demanda Lise en rendant la toile.
Alphonse haussa les épaules.
« La boutique est ouverte même quand je suis fermé », dit-il en riant. C’est du Kafka, à peu près.
Il n’ajouta rien d’autre. Il n’en avait pas besoin. L’âme de la jeune fille, pour l’instant, respirait à nouveau.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 49 : Les germes obscurs du devenir
Le givre roulait les vitrines d’un fin liséré d’argent. Dehors, le vent taillait dans la pierre des façades, mais Alphonse avait poussé le poêle à bois, si bien que la Bouquinerie aux Quatre Vents sentait le vieux papier roussi et la cendre heureuse. Lise ferma la porte dans un tintement de clochette, son écharpe rouge constellée de flocons fondants.
— « On gèle dehors, dit-elle en ôtant ses gants. On gèle, et pourtant on se sent vivre. C’est étrange, non ? »
Alphonse, qui rangeait un exemplaire des âmes et autres archétypes de Jung sur une pile instable, sourit sans tourner la tête. Il aimait ces entrées sans préambule, cette jeunesse qui s’asseyait d’elle-même dans le fauteuil de moleskine.
La veille, ils avaient parlé de l’ennui, et de la façon dont il sculpte les âmes comme l’eau sculpte le calcaire. Aujourd’hui, Lise avait les yeux cernés — non de fatigue, mais d’avoir trop pensé. Elle sortit un carnet de sa poche, le feuilleta, puis le referma.
— « J’ai eu une conversation, dit-elle, avec un type qui trouve que l’on ne devrait jamais s’écouter. Qu’être trop attentif à ses états d’âme, c’est de la complaisance. Il m’a dit : “Tu te regardes trop vivre, Lise.” »
Alphonse s’assit en face d’elle, une main posée sur la pile de livres comme sur une ouverture.
— « Voilà une belle sottise, souffla-t-il. Comme si l’on pouvait se développer sans jamais interroger le terreau. » Il prit un temps, puis récita avec cette lenteur gourmande qu’il réservait aux sentences majeures :
« L’homme mérite qu’il se soucie de lui-même car il porte dans son âme les germes de son devenir. »
Lise hocha la tête. Elle connaissait la formule, mais aujourd’hui elle secouait en elle autre chose.
— « Des germes, oui, reprit-elle. Mais si on les soigne mal ? Si on arrose trop ou pas assez ? » Elle croisa les bras. « Ce type, il pense qu’il faut s’oublier dans l’action. Alors que moi, c’est en m’écoutant que j’ai su que je voulais peindre. C’est en m’écoutant que j’ai changé de voie. »
Le poêle craqua. La neige au dehors ralentissait le monde, et dans cette ralentissement, chaque mot pesait son poids.
Alphonse se le chercha longtemps, puis il alla décrocher un petit miroir terni du mur — un bric-à-brac non vendu depuis des années — et le posa devant elle.
— « Regarde-toi. » Elle obtempéra, gênée. « Là, dit-il, tu te soucies de toi. Et tu n’es pas en train de te fuir. Fuir son âme, c’est ce que fait la plupart des gens pressés. Ils courent après l’urgence, le résultat, l’effet. Mais un jardinier, Lise, il ne plante pas une graine en courant. Il s’accroupit. Il touche la terre. »
Lise détourna le miroir, mais elle avait compris.
— « Le souci de soi, ce n’est pas de l’égoïsme. » Ce n’était pas une question.
— « Non, confirma Alphonse. C’est la condition de toute rencontre réelle avec l’autre. Si tu n’as pas cultivé ton propre germe, tu n’as rien à offrir à personne. »
Ce fut à ce moment qu’un client entra, un homme d’âge moyen qui cherchait un ouvrage sur les champignons. Alphonse s’en occupa avec une courtoisie silencieuse ; Lise, ce bref instant seule, ouvrit son carnet et nota : Le germe n’est pas une obsession de soi, c’est une attention douce. Quand le client sortit, elle montra la phrase à Alphonse.
— « Ça, dit-il, c’est du Jung digéré par une fille qui s’inquiétait de trop s’écouter. »
Ils rirent. Puis le silence revint, peuplé de ceci : qu’ils étaient l’un pour l’autre des témoins de leur propre germination. Lise repensa à ses nuits de doute, à ces moments où l’art qu’elle voulait faire lui semblait vain. Elle revit certains professeurs qui disaient « peins, ne réfléchis pas » et d’autres qui disaient « réfléchis d’abord ».
— « Mais si on se trompe dans la culture de soi ? » insista-t-elle. « Si on choisit la mauvaise lumière, le mauvais sol ? »
Alphonse se versa un peu de thé froid d’une thermos oubliée.
— « On se trompe, on recommence. Le germe, ce n’est pas un plan. C’est une pousse qui cherche son chemin. Le souci de soi, c’est de ne pas l’étouffer en lui disant “tu dois être chêne” alors qu’il est chèvrefeuille. »
Lise resta songeuse. Le givre dehors se faisait plus dense ; on eût dit que l’hiver serrait l’étreinte. Dans six jours, ce serait Noël, et elle passerait la soirée seule — ce qui ne la peinait plus autant qu’avant.
— « Alphonse, est-ce que vous vous souvenez du moment précis où vous avez commencé à vraiment prendre soin de vous ? »
La question le surprit. Il regarda le poêle, puis les rayons où dormaient des milliers de vies en boîtes.
— « Le jour où j’ai arrêté de me mépriser d’être lent. » Il se tut un instant. « On m’avait appris que la lenteur était un défaut. Un jour, Jung m’a — enfin, Jung par l’intermédiaire d’un livre — dit qu’il fallait porter en soi l’idée du devenir. Et j’ai compris que je ne deviendrais rien si je continuais à courir après ce que les autres appelaient “réussir”. »
Lise prit sa main une seconde. Un geste rare, naturel.
— « Merci, dit-elle. De me rappeler que m’écouter, ce n’est pas me regarder le nombril. »
— « C’est même le contraire, sourit Alphonse. C’est t’ouvrir à ce que tu as de plus étranger en toi. Et c’est cela, l’amitié, parfois. Être deux étrangers qui jardinent à côté l’un de l’autre. »
Le vent dehors changea de direction, chassant la neige vers l’est. Dans les vitres embuées, leurs reflets vacillaient comme deux encres chinoises. Lise se leva, enfila son écharpe, mais avant de partir, elle alla caresser du dos de la main la tranche d’un vieux bouquin vert.
— « À demain ? »
— « À demain. Et prends soin de tes germes, Lise. »
La clochette tinta. La bouquinerie retomba dans son bruit d’âtre et de poussière. Alphonse resta seul, les yeux sur le miroir qu’il avait posé. Il ne s’y regarda pas, mais il sourit à l’idée que, sans le savoir, elle venait de lui rappeler la sienne propre.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 50 : L’amie déguisée
Le givre ourlait les vitres de la Bouquinerie aux Quatre Vents d’un fin brocart argenté. Dehors, le ciel bas et laiteux tassait la rue dans un silence de laine humide, et les passants marchaient le col serré, comme s’ils portaient chacun une petite adversité invisible sous les côtes. À l’intérieur, le poêle ronronnait, et l’odeur du vieux papier se mélangeait à celle du café que Lise venait de poser sur la table ronde où s’entassaient les recueils de poésie surréaliste.
Alphonse, le dos un peu voûté ce jour-là, rangeait un carton d’invendus. Il n’avait pas échangé trois mots depuis l’arrivée de la jeune fille. Ce n’était pas une humeur, non. Plutôt un de ces matins où l’on sent le poids des décennies moins comme une richesse que comme un manteau trop lourd. Lise l’observa tandis qu’il soulevait une pile de bouquins – son geste était lent, presque précautionneux, comme s’il déplaçait des souvenirs fragiles.
— Vous avez mal au dos, Alphonse ? demanda-t-elle pour briser le coton qui les enveloppait.
— Non, lâcha-t-il après un silence. J’ai mal à un rendez-vous manqué. C’est différent, et pourtant si semblable.
Lise ne le pressa pas. Elle avait appris, en quarante-neuf épisodes, que la confidence vient toujours par le chemin détourné. Elle feuilleta un petit volume à la couverture défraîchie, un essai de Paul Brunton qu’elle avait déniché la semaine précédente. Son regard tomba sur une phrase qu’elle souligna mentalement avant de la lire à voix haute, comme on tend une branche à quelqu’un qui cherche un appui :
— « C’est une erreur de considérer toujours l’adversité comme un adversaire, elle peut quelquefois être une amie déguisée. »
Alphonse releva la tête. Ses doigts cessèrent de tripoter un exemplaire du Grand Meaulnes. Il esquissa un sourire qui n’en était pas tout à fait un, plutôt cette lueur d’intérêt que l’on a lorsqu’on reconnaît une clef après avoir cherché la serrure.
— Brunton, dit-il. Ce n’est pas un auteur que je conseille aux pressés. Il demande qu’on s’arrête, qu’on respire. Mais aujourd’hui… aujourd’hui, il tombe à pic.
Il s’assit en face d’elle, le dos droit cette fois, comme si la phrase avait remis une vertèbre en place.
— Tu veux savoir pourquoi j’étais maussade ? J’ai reçu une lettre ce matin. Mon ancien associé – celui qui m’a quitté en claquant la porte il y a quinze ans, en emportant la moitié du stock et toute ma confiance – eh bien, il est malade. Très malade. Il demande à me voir.
Lise ouvrit la bouche, mais il la devança.
— Mon premier réflexe a été la joie. Pas la compassion. La joie mauvaise : « Enfin, la vie le rattrape. » Tu vois le genre. Puis, la honte. Immédiatement après. Et enfin, la perplexité. Dois-je y aller ? Dois-je laisser cette porte fermée ?
Il but une gorgée de café tiède.
— La sentence que tu viens de lire… elle me frappe comme une gifle polie. Toute cette histoire, j’en ai fait un adversaire. Un ennemi à abattre, à oublier, à haïr pour ne pas avoir à lui pardonner. Et si… et si cette vieille rancune n’était qu’une amie déguisée venue m’apprendre à lâcher prise ?
Lise posa le livre. Elle pensa à ses propres blessures minuscules, à ce camarade d’atelier qui lui avait volé son concept de diplôme, à la haine qu’elle avait entretenue comme un bibelot précieux.
— On croit toujours, dit-elle doucement, que l’adversité devrait avoir la forme d’un coup de poing. Alors qu’elle a parfois la forme d’une chaise vide. On nous tend une chaise pour s’asseoir, et nous prenons la chaise pour une attaque.
Alphonse hocha la tête. Dehors, le givre commençait à fondre sous un pâle rayon de soleil hivernal, et les stalactites au bord du toit laissaient tomber une larme toutes les trois minutes.
— Je vais y aller, dit-il enfin. Non pas pour lui pardonner – le pardon ne se décrète pas – mais pour cesser de le combattre. Il est trop tard pour être ennemis. Il est trop tôt pour être amis. Mais on peut être, simplement, deux anciens vivants qui se regardent sans armes.
Il se leva, alla chercher une fine bouteille de prune maison qu’il gardait pour les grandes décisions, et servit deux petits verres.
— À l’adversité déguisée, proposa-t-il.
— À la chaise qu’on n’avait pas vue, répondit Lise.
Ils trinquèrent dans la lumière blême de décembre. Les bouquins autour d’eux semblaient approuver, et même le poêle tressaillit une petite flamme plus gaie. Dehors, un merle s’égosilla sur un fil, comme s’il chantait une leçon que Brunton, quelque part, aurait pu signer.
Lise ne parla plus de l’ancien associé. Elle parla de l’aquarelle qu’elle peignait en ce moment : un paysage d’hiver où elle avait représenté un arbre brisé, mais dont les racines tenaient encore. Alphonse lui dit que c’était juste. Qu’un arbre brisé n’est pas un arbre mort. Qu’une rancune n’est pas une condamnation à perpétuité.
Comme la nuit tombait tôt, il lui offrit un exemplaire du petit Brunton, celui qu’elle avait tenu entre ses mains.
— Pour quand viendra ta prochaine adversité, dit-il.
— Elle est déjà venue, répondit-elle en souriant, et elle m’a offert un ami.
Il n’ajouta rien. Il raccompagna Lise à la porte, regarda la buée de son souffle se mêler au froid. La rue était déserte, mais apaisée. L’adversité, parfois, a simplement la douceur d’un givre qui fond.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 51 : L’un des deux est inutile
Le ciel, ce jour-là, était d’un gris qui n’annonçait ni la pluie ni le beau temps, mais cette hésitation frileuse propre aux lendemains de fête où l’année, encore novice, semble retenir son souffle. Dans la bouquinerie, le poêle ronronnait doucement, et Lise, arrivée plus tôt qu’à l’accoutumée, tournait autour d’une étagère comme un papillon autour d’un lampion.
Alphonse la regardait du coin de l’œil, amusé. Il venait de déballer un carton de livres récupérés chez un professeur de lettres à la retraite. L’odeur du vieux papier se mêlait à celle du café qu’il avait préparé sans rien dire, deux tasses sur le comptoir, comme une main tendue.
« Vous avez l’air en quête de quelque chose, aujourd’hui, » finit-il par lâcher.
Lise s’arrêta, un livre ouvert à la main. « Je cherche un désaccord, Alphonse. »
Il leva un sourcil. « Voilà une requête peu banale dans une librairie. D’habitude, on y vient pour chercher la paix, ou la confirmation de ses opinions. »
Elle vint s’asseoir en face de lui, refermant le volume. « Justement. Je discutais hier avec des camarades de l’atelier. On était tous d’accord sur tout : sur le maître, sur les couleurs à utiliser, sur la politique, sur la pluie et le beau temps. Et je me suis sentie… inutile. » Elle marqua une pause, puis cita, avec un sourire discret :
« Quand deux amis sont toujours d’accord, l’un des deux est inutile. »
Alphonse posa sa tasse. « Lamartine. Belle trouvaille. Et vous trouvez que j’abonde trop dans votre sens, ces temps-ci ? »
Elle rit. « Non. Mais je me demande si une véritable amitié ne devrait pas se permettre quelques heurts. Sinon, où est la pensée ? »
Le libraire se renversa dans son fauteuil, caressant sa barbe grise. Le gris du dehors semblait s’être invité dans ses yeux. « J’ai connu un ami, il y a longtemps – trente ans, peut-être. Nous étions d’accord sur presque rien. Il aimait les impressionnistes, moi les classiques. Il était optimiste comme un chien qui attend sa gamelle, moi plutôt du genre à voir le verre à moitié vide. Un jour, il me dit : “Alphonse, tu es un vieux ronchon”. Je lui réponds : “Et toi, un benêt émerveillé”. »
Lise se pencha. « Et vous êtes restés amis ? »
« Jusqu’à son départ pour le Portugal. Il m’a offert ceci, » dit-il en désignant un petit cadre posé derrière la caisse, une lithographie de paysage rocheux. « Il disait que ce rocher, c’était moi. Et le soleil au-dessus, lui. »
Lise considéra l’image. « Vous ne vous êtes jamais brouillés ? »
« Si, une fois. À propos d’un livre, justement. Il soutenait que Les Misérables était un roman bien trop long, moi qu’il fallait chaque phrase. On ne s’est pas parlé pendant trois semaines. Puis un jour, il est revenu avec un fromage et une bouteille de vin, et il a dit : “Tu avais raison pour la longueur, mais tort pour le fromage.” » Il sourit. « On n’a jamais élucidé le fromage. Mais on a ri. »
Le silence s’installa, non pas pesant, mais fertile. Le poêle craqua. Dehors, le gris s’éclaircissait par endroits, comme si le ciel hésitait à devenir blanc.
« Ce que je veux dire, Lise, » reprit Alphonse en se levant pour resservir du café, « c’est que l’amitié n’est pas un miroir. C’est un dialogue où chacun apporte son rocher ou son soleil. Si tout est lisse, il n’y a pas de prise. »
La jeune fille saisit la tasse chaude à deux mains. « Mais comment savoir jusqu’où aller dans le désaccord ? Sans se blesser, je veux dire. »
« Lamartine ne dit pas qu’il faut se quereller à tout propos. Il dit que si l’un des deux est inutile, c’est que la pensée a déserté. Un ami qui ne vous contredit jamais ne vous respecte pas assez pour prendre le risque de vous déplaire. À l’inverse, un ami qui vous contredit sans cesse par pur esprit de contradiction n’est qu’un tyran mal déguisé. »
Lise but une gorgée. « Alors, ce professeur de lettres dont vous venez de recevoir les livres, vous étiez d’accord avec lui ? »
Alphonse éclata de rire. « Lui, c’était un cas à part. Il m’a envoyé un carton entier de livres qu’il détestait. “Pour que vous les vendiez à des gens qui n’auront pas à subir mon avis”, a-t-il écrit sur le mot. Admirez la franchise. »
Il prit le livre que Lise tenait encore machinalement – un essai sur la perception des couleurs chez les enfants – et le feuilleta. « Vous voyez, là-dedans, l’auteur affirme que le bleu est mélancolique. Vous, qu’en pensez-vous ? »
Lise réfléchit. « Je le trouvais triste, avant. Mais depuis que je peins des ciels d’hiver, je le trouve plutôt apaisant. Presque joyeux, parfois. »
« Eh bien, voilà notre premier désaccord du jour, » dit Alphonse en refermant le livre. « Pour moi, le bleu est la couleur de l’attente. Pas de la tristesse, ni de la joie. L’attente. Comme ce ciel, dehors. »
Ils regardèrent par la fenêtre. Le gris se teintait imperceptiblement d’un bleu très pâle, hivernal, tel un espoir qui ne s’avoue pas.
« Je crois que je viens de comprendre, » murmura Lise. « Ce n’est pas le désaccord qui est utile, c’est ce qu’il fait surgir. »
Alphonse leva sa tasse. « À Lamartine, qui avait au moins un ami pour le contredire. Sinon, à quoi bon ? »
Leurs tasses s’entrechoquèrent dans un tintement léger. Au-dehors, l’hésitation du ciel semblait enfin se dissiper : il neigerait peut-être demain. En attendant, dans la bouquinerie aux Quatre Vents, deux amis venaient de trouver, non pas une réponse définitive, mais une belle question à partager.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 52 : Celui qui se sent seul
Le givre ourlait encore les branches du marronnier devant la vitrine, mais le cœur de l’après-midi commençait à peine à amollir la morsure de l’air. À l’intérieur de la Bouquinerie aux Quatre Vents, le poêle en fonte ronronnait comme un gros chat, projetant sur les rayonnages des lueurs vacillantes. L’odeur du vieux papier, mêlée à celle du café qui tiédissait sur la plaque, composait ce parfum d’éternité propre aux refuges d’hiver.
Alphonse rangeait un exemplaire dépenaillé des Fleurs du mal lorsqu’il entendit la clochette grelotter. Il ne se retourna pas tout de suite, reconnaissant le pas un peu pressé, un peu hésitant, de Lise. Elle était entrée sans dire bonjour, comme on entre chez soi, puis s’était arrêtée net au milieu de la pièce. Il perçut alors un autre bruit : le frottement d’un pouce sur un bois brut, signe chez elle d’une contrariété contenue.
— Tu arrives à un moment où je méditais sur la différence entre la faim du ventre et celle de l’âme, dit-il en pivotant. Tiens, écoute ça.
Il tira de sa poche un petit carnet usé et lut, en pesant chaque mot :
— « Celui qui a faim mangera n’importe quoi ; celui qui se sent seul acceptera n’importe qui comme ami. ». Alexander Lowen.
Lise releva la tête. Ses yeux gris, habituellement vifs, portaient ce matin-là des cernes mauves de mauvaise nuit.
— Tu tombes pile, Alphonse. Je commence à croire que Lowen avait raison, et c’est justement ça qui m’inquiète.
Elle s’assit sur le tabouret près du poêle, déroula lentement l’écharpe rouge qui lui mangeait le cou. Dehors, un souffle de vent plus fort fit tinter les gonds de l’enseigne ; le climat, dans sa rigidité, ressemblait à une page qu’on ne parvient pas à tourner.
— Il s’est passé quoi ? demanda Alphonse en s’accroupissant face à elle, les coudes sur les genoux.
— Rien de grave. C’est même tellement peu grave que ça en devient affligeant. Hier soir, à l’atelier, un type m’a proposé de sortir avec lui. Un garçon charmant, intelligent, souriant… et complètement vide. Il parlait beaucoup, très fort, mais rien de ce qu’il disait ne me touchait.
Alphonse hocha la tête. Il alla décrocher deux tasses, versa le café fumant, ajouta une lichette de lait dans la sienne. Ce rituel lui permettait de ne pas la regarder trop intensément.
— Tu as accepté ?
— Non. Mais j’ai failli. Et c’est ça qui fait mal. J’ai failli parce que j’étais fatiguée, parce qu’il faisait froid, parce que mon père n’a pas répondu au téléphone, parce que ma meilleure amie est en voyage. Parce que j’étais seule. Seule comme un mot de quatre lettres qu’on évite de prononcer.
Un silence s’installa, non pas pesant mais habité, semblable à ces intervalles entre deux notes dans une sonate lente. Alphonse but une gorgée, reposa la tasse.
— Tu sais ce que je pense ? Je pense que tu as eu raison. La solitude n’est pas une excuse pour laisser n’importe qui franchir le seuil. J’ai connu un homme, autrefois, un client régulier. Veuf depuis trois mois. Un jour, il est reparti avec une femme rencontrée dans la rue, une inconnue. Il m’a dit : « Alphonse, elle souriait, ça me suffisait. » Deux semaines plus tard, il avait tout perdu : sa dignité, ses économies, et jusqu’au souvenir intact de sa femme disparue.
Lise gratta la peinture écaillée de l’accoudoir.
— Et toi ? demanda-t-elle soudain. Tu es seul pourtant. Pourquoi tu ne « acceptes n’importe qui » ?
La question, directe, n’offensa pas le libraire. Il se leva, parcourut l’étagère des essais, en extirpa un mince volume brun.
— Parce que j’ai fini par comprendre que l’amitié, comme la nourriture, ne trompe pas. Quand tu as vraiment faim, un caillou ne fait pas l’affaire. Quand tu as vraiment soif d’une présence, un corps chaud ne suffit pas s’il n’y a personne dedans.
Il feuilleta le livre, puis lut à voix basse :
— « La solitude n’est pas l’absence de compagnie, mais l’absence de compréhension. » C’est du même Lowen, à peu près.
Lise sourit pour la première fois, un sourire un peu tremblant, comme une flamme qu’on protège du vent.
— Alors c’est pour ça que je reviens ici.
— Pour le café ?
— Pour toi, idiot. Parce que tu ne me parles jamais comme à une étudiante niaise. Tu me parles comme à une personne entière. Et ça… ça ne se trouve pas à la sortie d’un atelier d’art, un soir de déprime.
Alphonse ne répondit pas tout de suite. Il remplit à nouveau les tasses, offrant à ce geste ordinaire la solennité d’une consécration.
— Alors je te dirai ceci, dit-il enfin. Ne te presse pas. L’amitié véritable, celle qui soigne la faim de l’âme, elle ne se choisit pas par désespoir. Elle s’impose avec le temps, comme une évidence. Comme toi, là, sur ce tabouret.
Dehors, le givre commençait à fondre en fines larmes transparentes le long des carreaux. Le marronnier, noir et nu, portait pourtant déjà, cachées sous son écorce, les promesses minuscules des bourgeons à venir. Lise se leva, prit l’écharpe rouge, mais ne la noua pas. Elle resta un moment debout, les bras ballants, regardant Alphonse ranger le volume de Lowen à sa place.
— À demain ? demanda-t-elle.
— Si tu veux. Mais même si tu ne viens pas, je serai là.
Elle tourna les talons, puis se ravisa, revint vers lui, posa un baiser rapide sur sa joue rugueuse. La clochette grelotta de nouveau.
Alphonse demeura seul, le poêle ronronnant, le café refroidissant. Il murmura pour lui-même, en rouvrant le carnet :
« Celui qui se sent seul acceptera n’importe qui… »
Il referma la page. Non, décidément, Lise n’était pas « n’importe qui ». Et c’était là, peut-être, le premier vrai miracle de cette saison qui refusait encore de s’appeler printemps.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 53 : L’immortalité par la tendresse
Le grésil fouettait les vitres de la Bouquinerie aux Quatre Vents avec une obstination de créancier. À l’intérieur, le poêle ronflait, répandant cette chaleur pâteuse qui engourdit les membres et incline à la confidence. Alphonse, un plaid sur les genoux, époussetait un exemplaire de Clélie, histoire romaine, dont le cuir craquelé exhalait un parfum de poussière et de siècles. Lise entra en secouant son béret trempé, un carnet de croquis serré contre sa poitrine comme un bouclier.
— On croirait que le ciel a décidé de noyer toutes les couleurs du monde, fit-elle en s’installant sur sa chaise habituelle, près du comptoir.
Alphonse leva le nez. Il la scruta un instant — le rouge de ses joues, le frisson de ses doigts qu’elle dégantait. Elle avait cette énergie fragile des jeunes pousses sous la gelée.
— Les couleurs, dit-il en désignant le carnet, vous les portez en vous. L’hiver n’y peut rien. C’est même l’inverse : plus le paysage est gris, plus il oblige l’œil à inventer.
Elle sourit, déjà moins froide. C’était leur rituel depuis des mois : lui, le libraire de soixante ans aux allures de philosophe campagnard ; elle, l’étudiante en art avide de comprendre ce que nul manuel n’enseigne. Aujourd’hui, quelque chose la travaillait. Elle tournait et retournait une phrase dans sa tête, une phrase lue la veille dans un essai prêté par Alphonse.
— « Quand l’aveugle destin aurait fait une loi pour me faire vivre sans cesse, j’y renoncerais par tendresse si mes amis n’étaient pas immortels comme moi. »
Madeleine de Scudéry, c’est bien cela ?
— Vous avez trouvé ? Il referma le volume avec un bruit doux. C’est l’une de ces sentences qu’on lit jeune sans la comprendre, et qu’on relit vieux avec un frisson. Pourquoi cette citation vous hante-t-elle ?
Lise réfléchit. Dehors, le grésil s’était mué en neige lourde, collant aux vitres comme un voile.
— Parce qu’elle dit le contraire de tout ce qu’on m’enseigne, dit-elle enfin. On nous répète qu’il faut accepter la mort, notre finitude, notre solitude. Et voilà que Scudéry soutient que l’immortalité ne vaut rien sans celle des amis. Comme si la mort n’était supportable qu’à plusieurs.
Alphonse caressa sa barbe grise. Le poêle crépita. Il aimait ces moments où le dialogue basculait, où la phrase d’un auteur devenait un pont jeté entre deux rives.
— Vous touchez au nœud, Lise. L’aveugle destin, c’est ce qui nous arrive sans raison. La maladie, l’accident, l’absence. Nous n’y pouvons rien. Mais la tendresse, elle, est un choix. Et choisir, c’est déjà vaincre le destin sur un point.
— Pourtant, nos amis meurent. Nous mourrons. Rien n’est immortel.
Il se leva, alla décrocher un petit miroir terni accroché près de la bibliothèque des romans de chevalerie.
— Vous vous rappelez ce que je vous disais sur Proust ? Que le temps perdu se retrouve dans la mémoire ? L’immortalité dont parle Scudéry n’est pas biologique. C’est une immortalité de regard. Tant que vous penserez à moi, Alphonse le libraire, avec son poêle et ses livres poussiéreux, je serai vivant en vous. Et tant que je vous verrai, Lise, entrer en secouant la neige de vos cheveux, vous serez vivante en moi.
La jeune femme baissa les yeux sur son carnet. Elle avait commencé, quelques jours plus tôt, un dessin de la boutique : les piles de livres, la lampe jaune, et Alphonse à sa table, penché. Elle ne le lui avait pas montré, parce qu’il n’était pas fini. Mais elle comprit soudain que ce n’était pas une question d’achèvement.
— Est-ce pour cela que vous m’avez prêté ce livre ? Pour que je porte un peu de vous dans mes lectures ?
— Non. Je vous l’ai prêté parce qu’il est beau. Le reste, c’est la magie qui opère d’elle-même, quand deux solitudes se rencontrent de bonne foi.
La neige s’épaississait. Les flocons tournaient lentement, comme s’ils hésitaient à se poser. Lise ouvrit son carnet à la page du croquis.
— Regardez, dit-elle. Ce n’est pas fini. Mais ce vide autour de vous, sur le papier… j’ai l’impression que c’est là que je devrais mettre les amis immortels. Tous ceux que nous aimons, et qui ne mourront pas tant que nous les dessinerons.
Alphonse examina l’esquisse. Il n’y avait encore que la silhouette d’un vieil homme, le reflet d’une lampe, et beaucoup de blanc. Beaucoup d’espace vide.
— Alors remplissez-le, dit-il doucement. Remplissez-le toute votre vie.
Dehors, l’aveugle destin continuait de jeter ses lois. Dedans, la tendresse faisait son ouvrage, aussi silencieuse que la neige.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 54 : Celui qui te réprimande et non celui qui t’excuse
Le givre avait filigrané les vitrines de la Bouquinerie aux Quatre Vents. À l’intérieur, le poêle à bois ronronnait comme un vieux chat repu, et les piles de livres semblaient se serrer les unes contre les autres pour mieux résister à l’hiver. Alphonse, ce matin-là, époussetait un exemplaire dépenaillé des Essais de Montaigne lorsqu’il entendit la clochette de la porte tinter avec une hésitation presque craintive.
Ce n’était plus la Lise pétulante des débuts, celle qui entrait en coup de vent en secouant ses boucles couvertes de pluie. Non. La jeune fille qui se tenait sur le seuil, écharpe rouge remontée jusqu’au nez, avait les yeux cernés et le sourire peu assuré. Alphonse n’eut pas besoin de l’interroger. Il lui désigna simplement sa chaise habituelle, près de la fenêtre où le givre dessinait des fougères argentées.
Elle s’assit en silence, défit son écharpe lentement, puis, sans préambule, sortit d’un carnet à dessin une feuille froissée. C’était le projet de sa prochaine exposition de fin d’année. Alphonse s’approcha, ses lunettes à moitié relevées sur le front. Il regarda le dessin longtemps, puis plus longtemps encore.
Lise finit par rompre le silence, la voix étranglée : « Dites-moi que c’est bien. Dites-le-moi, Alphonse. J’ai besoin d’entendre que c’est bon. »
Le libraire posa la feuille sur la table, entre deux tasses d’un thé qu’il n’avait pas encore servi. Il la regarda avec une gravité qu’elle ne lui connaissait que rarement. « Lise, tu veux que je te flatte ou que je te parle en libraire qui a vu passer des milliers de pages et quelques centaines d’âmes ? »
Elle baissa les yeux. « Je veux que vous me disiez ce que vous pensez. »
« Alors voilà, » dit-il en désignant le dessin du bout de l’index. « Tes personnages sont techniquement irréprochables. Les ombres sont justes, les proportions exactes. Mais il manque l’os. » Il tapota le thorax de la figure centrale. « Ils respirent par le savoir, pas par le ventre. C’est une anatomie, pas une vie. »
Le silence qui suivit fut si lourd que même le poêle sembla retenir son souffle. Lise sentit ses yeux picoter. Elle avait attendu des encouragements, un baume sur les doutes qui la rongeaient depuis des semaines. Au lieu de cela, Alphonse lui offrait un scalpel.
« Vous êtes dur, » murmura-t-elle.
« Je suis sincère, » répondit-il.
« Et l’ami sincère est celui qui te parle avec franchise, et non celui qui te croit sur parole ; c’est celui qui te réprimande et non celui qui t’excuse ; c’est celui qui t’enseigne la vérité et non celui qui venge tes injures. »
Il marqua une pause. « Aziz-Eddin El-Mocaddessi. Un philosophe persan du XIIe siècle. Tu l’aurais aimé : il ne mâchait pas ses mots, mais ceux qui l’écoutaient devenaient meilleurs. »
Lise renifla, essuya discrètement le coin de son œil d’un revers de manche. « Ainsi, vous pensez que mon travail est médiocre. »
« Je pense que ton travail est celui de quelqu’un qui a trop écouté les compliments et pas assez les vérités qui dérangent. » Il se leva, alla chercher un mince volume recouvert de toile verte. « Regarde ces gravures de Rembrandt. Pas les célèbres. Les petites, les obscures, celles qu’il a faites à la fin de sa vie, ruiné et seul. Regarde les mains de ses mendiants. Elles tremblent, Lise. On voit la faim dans le tracé. Cette imperfection-là, c’est la vérité. »
Elle prit le livre, l’ouvrit sur ses genoux. Ses doigts caressèrent la planche. Longtemps. Dehors, un vol de moineaux s’abattit sur le rebord gelé de la fenêtre, gratta le givre, repartit. Lise releva la tête. Ses yeux n’étaient plus humides de dépit, mais d’une lueur neuve, presque tranchante.
« Il faudrait que je refasse toute la série, n’est-ce pas ? »
« Non, » dit Alphonse en versant enfin le thé fumant. « Il faudrait que tu l’abandonnes. Et que tu recommences autre chose. Quelque chose qui te coûte. »
Elle sourit. Ce n’était pas un sourire de soulagement, mais d’une étrange gratitude. « Autrefois, vous m’auriez offert du chocolat et une phrase de Proust. »
« Autrefois, tu avais vingt ans et tu avais besoin qu’on t’émerveille. Aujourd’hui, tu en as vingt et un et tu as besoin qu’on te secoue. »
Lise ferma le livre de Rembrandt, le serra contre sa poitrine comme un talisman. « Je l’emprunte ? »
« Je te le donne, » dit Alphonse. « Mais à une condition : quand tu auras fini ton nouveau travail, tu me le montres, et tu me promets que tu ne pleureras pas quand je te dirai où ça cloche encore. »
Elle rit, un rire clair qui fit danser la poussière dans un rayon de soleil traversant la vitre givrée. Au-dehors, janvier mordait encore, mais au-dedans, quelque chose venait de naître : une amitié qui ne voulait plus de dentelle, mais des coutures franches, même si elles tiraient.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 55 : Remonter aux sources
Le vent d’hiver, chargé d’une humidité cinglante, fouettait les vitres de la Bouquinerie aux Quatre Vents. À l’intérieur, le poêle ronflait doucement, et l’odeur du vieux papier réchauffé semblait opposer une résistance stoïque au froid du dehors. Alphonse, ce jour-là, n’avait pas son calme habituel. Il rangeait et dérangeait les mêmes piles de livres, le regard plus souvent tourné vers la fenêtre que vers les rayonnages.
Lise le surprit en refermant la porte avec moins de délicatesse que d’ordinaire, un carnet de croquis sous le bras et les joues piquées par la bise. Elle s’arrêta net en le voyant.
— Vous avez l’air ailleurs, Alphonse.
Il hocha la tête sans se retourner, les épaules un peu plus voûtées que d’habitude.
— J’ai appris hier la mort d’un vieux camarade de jeunesse. Un homme que je n’avais pas vu depuis trente ans. Et pourtant…
Il se tut, saisit un exemplaire défraîchi de Les Mots de Sartre, le reposa aussitôt. Lise posa son manteau sur une chaise et s’approcha du comptoir, attentive.
— Même sans se voir, ces attaches-là ne meurent jamais vraiment, dit-elle doucement.
Alphonse se tourna enfin vers elle. Son visage semblait tiré par une fatigue qui n’était pas seulement physique.
— Tu as raison. Et c’est curieux : j’aurais juré que son absence ne me ferait rien. Nous avions pris des chemins opposés, lui dans l’enseignement classique, moi dans ces bouquins poussiéreux. Mais cette nuit, je n’ai pas fermé l’œil. Je me suis surpris à chercher des lettres anciennes, des photos, comme si j’allais les trouver derrière un rayon.
Lise s’assit en face de lui, le menton dans la main.
— Vous savez, ma grand-mère disait parfois que la mort ne frappe jamais aussi fort que quand elle nous rappelle ce qu’on a choisi d’oublier de nous-mêmes.
Alphonse esquissa un sourire amer, puis ses yeux firent le tour des étagères. Il finit par attraper un mince volume relié de toile verte, un exemplaire tout à fait ordinaire de Paroles de Jacques Prévert. Il l’ouvrit au hasard, lut un instant en silence, puis leva le regard vers Lise.
— Tiens, écoute ce que je viens de retrouver, presque malgré moi :
« Rien ne nous incite autant à remonter aux sources que la mort d’un ami. »
C’est de Colombo, un détective italien dans une série télévisée.
— C’est frappant, murmura Lise.
— Oui. Parce que ce n’est pas la tristesse, au fond. C’est une espèce de rage à comprendre d’où l’on vient, pour mesurer ce qu’on a perdu. Ce matin, je me suis rappelé l’odeur de la bibliothèque municipale de ma ville natale. Le carrelage beige, les chaises en bois dur, et lui, à côté de moi, plongé dans des revues d’histoire. Nous avions quinze ans.
Lise prit le livre des mains d’Alphonse, en respectant la page. Elle caressa le papier du bout des doigts.
— Remonter aux sources… C’est ce que vous faites avec moi, non ? Chaque fois que vous me parlez de vos années de libraire ambulant, ou de votre première édition de Voyage au bout de la nuit que vous aviez payée un mois de salaire.
Alphonse la regarda longuement. Le vent gémit sous la porte, mais à l’intérieur, le silence s’était fait presque chaleureux.
— Peut-être, oui. Je ne m’en étais pas rendu compte. On croit transmettre des connaissances, mais on se reçoit soi-même en les donnant.
L’étudiante en art feuilleta délicatement le volume. Ses doigts s’arrêtèrent sur une page cornée.
— Vous savez, dans mes cours d’histoire de l’art, on étudie les fresques de la chapelle des Scrovegni, à Padoue. Giotto a peint l’Amitié sous les traits d’une femme qui tient une source d’eau vive. Pas un puits, une source. L’eau qui ne s’arrête jamais. J’y pense souvent en venant ici.
Alphonse se leva, alla chercher deux tasses et une bouteille de vin chaud qu’il avait préparée le matin même, presque par habitude. Il en versa une petite quantité pour elle, un peu plus pour lui.
— À la mémoire de ceux qui nous font remonter le courant, dit-il en levant sa tasse.
— À eux, répondit Lise.
Ils burent en silence, non pas un silence pesant, mais celui des bruits de fond : les craquements du bois, le souffle irrégulier du poêle, et le frottement des pages du livre resté ouvert entre eux. Dehors, le vent d’hiver semblait s’éloigner, emportant avec lui quelque chose de la rigidité du jour.
Lise reprit son carnet. Elle dessina rapidement une forme oblongue, une main tendue, puis écrivit en petite capitale sous le croquis : « La source n’est jamais tarie, tant qu’on sait qui appeler. »
Alphonse, sans un mot, se dit que les amis morts, même lointains, ne disparaissent pas tout à fait : ils deviennent ces petites voies d’eau souterraines qui, parfois, remontent à la surface grâce à un livre, à une jeune fille au carnet, à une phrase oubliée.
Le crépuscule tomba tôt, glacé et pourtant doux. Et quand Lise partit, la bouquinerie resta allumée un peu plus longtemps que d’habitude, comme une lanterne au bord d’un chemin qu’on avait cru perdu.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 56 : L’ami intérieur
Le vent de février n’avait pas la rudesse des semaines précédentes. Il s’était assagi, comme un vieux chien qui cesse enfin de tirer sur sa laisse. Dans la Bouquinerie aux Quatre Vents, l’air sentait la cire d’abeille et le vieux papier. Alphonse avait passé l’après-midi à dépoussiérer le rayon de poésie persane, un chiffon doux entre les doigts, lorsque la porte claqua deux fois : un coup pour le froid, un autre pour l’impatience.
Lise entra, les joues roses, un carnet de croquis sous le bras. Elle ôta son écharpe tricotée trois fois trop longue, la jeta sur la caisse, et s’immobilisa soudain. Il y avait en elle cette fièvre silencieuse des jours où l’on a trop réfléchi tout seul.
— Vous avez l’air d’une sorcière qui a perdu son grimoire, dit Alphonse sans lever les yeux.
— Pire. J’ai perdu le fil de moi-même. Il m’arrive des choses… la fac, un stage qui s’annonce compliqué, un ami qui m’a dit hier des paroles dures mais justes. Je ne sais plus si je dois lui en vouloir ou le remercier.
Alphonse rangea le chiffon dans sa poche arrière avec une lenteur délibérée. Il aimait ces moments où les mots des autres venaient se cogner contre les mots des morts. Il se dirigea vers le poêle, en ouvrit la porte pour y jeter un petit morceau de bois sec, puis se tourna vers elle.
— Tu sais, Lise, un homme plus sage que nous deux, un certain Gibran, a écrit quelque chose que je récite comme une formule magique les jours de brume :
« Il est en moi un ami qui me console à chaque fois que les malheurs m’accablent et les revers de la vie m’affligent. »
Lise s’assit sur le tabouret à trois pieds — celui qui penchait toujours un peu vers la gauche. Elle sortit son carnet, non pour dessiner, mais pour griffonner la phrase.
— Cet ami intérieur… c’est une invention, non ? Une façon de ne pas avoir besoin des autres ?
— Au contraire, répondit Alphonse. C’est la raison pour laquelle on peut aller vers les autres sans s’y perdre. Figure-toi que j’ai passé une bonne partie de ma vie à croire que les amis, c’étaient ceux qu’on voyait. Les vivants, les présents. Puis, à force de vieillir, j’ai compris que les disparus, les absents, les morts mêmes continuent de causer en nous. Ma mère, par exemple, elle me parle encore les jours de lessive. Elle me dit : « Tourne les draps une seconde fois, Alphonse, la tâche partira. » Alors je la tourne. C’est idiot, mais c’est ainsi.
Lise sourit, mais son regard restait sérieux.
— Et si cet ami intérieur se tait ? Si on entend que du vide ?
Alphonse prit une bouffée d’air, puis s’approcha du rayon des essais du XXe siècle. Il en extirpa un petit volume jauni, le feuilleta sans trouver ce qu’il cherchait — peut-être parce qu’il ne cherchait rien, simplement il voulait marquer une pause.
— Le silence intérieur, dit-il enfin, c’est comme la neige. En apparence, on n’entend plus rien. Mais si tu tends l’oreille, il y a des craquements sous tes pas. C’est l’ami qui respire. Il n’est pas toujours bavard, mais il est là. Gibran ne dit pas qu’il parle fort. Il dit qu’il console. La consolation n’est pas un bruit, c’est une présence. Comme ce poêle, tu ne l’entends pas toujours grésiller, mais tant qu’il émet de la chaleur, tu sais qu’il vit.
Lise se leva, fit quelques pas entre les piles de livres, ses bottes crissant sur le plancher. Elle revint s’accouder à la caisse.
— L’ami qui m’a blessée. Il a dit : « Tu passes ton temps à chercher la profondeur chez les autres, mais tu n’oses pas plonger en toi. » C’était méchant. Mais c’est vrai, non ?
— Ce n’est pas méchant, c’est juste. La méchanceté, c’est quand on te donne une vérité sans te tendre la main pour te relever. Ce garçon t’a tendu la main à sa manière, en te secouant. La question, Lise, c’est : ton ami intérieur, tu l’as déjà rencontré vraiment ? Pas dans les livres. Pas dans les cours. Dans le silence d’un matin de février où le vent se tait.
La jeune fille baissa la tête. Dans son carnet, au-dessus de la sentence de Gibran, elle traça un visage flou — sans traits, juste une forme ovale, deux ombres pour les yeux.
— Je vais essayer, murmura-t-elle.
Alphonse se rassit dans son fauteuil défoncé, un exemplaire de Le Prophète à la main, non pour le lire, mais pour le poser sur ses genoux, comme une pierre chaude.
— Tu vois, dit-il doucement, février finit toujours par se calmer. Et l’ami intérieur, lui, ne part jamais. Même quand tu crois qu’il est en voyage, il est dans la chambre d’à côté. Il suffit de ne pas claquer la porte.
Dehors, un dernier souffle de vent souleva une feuille morte oubliée sur le seuil. La nuit tombait, mais à l’intérieur, la chaleur du poêle et celle des mots continuaient de faire leur ouvrage discret. Lise rangea son carnet, noua son écharpe, puis, avant de sortir, souffla presque pour elle-même :
— Merci, Alphonse. Pour le livre… et pour l’ami.
La porte claqua deux fois. Derrière elle, la Bouquinerie aux Quatre Vents reprit son ronron de navire à l’ancre, et Alphonse, les yeux mi-clos, laissa la phrase de Gibran danser encore un peu entre les rayons, comme une luciole de février.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 57 : Ce que les épreuves ne défont pas
Le vent de février ne hurlait plus ; il râlait, plutôt, comme un vieux poêle qui refuse de s’éteindre. Au-dehors, les branches du marronnier fouettaient la vitre de la bouquinerie, et Lise, en poussant la porte, apporta avec elle une odeur de neige mouillée et de laine humide. Alphonse leva le nez de sa reliure, ses lunettes sur le front, et eut ce petit sourire qu’il gardait pour les après-midi où le froid poussait les âmes à se réfugier dans le livre des autres.
Elle ne dit pas bonjour tout de suite. Elle alla droit à l’étagère du fond, celle des essais délaissés, en sortit un volume au dos vert bouteille, puis revint s’asseoir sur la chaise qui grince. C’était devenu un rituel : d’abord un livre, puis les mots.
— Tu as vu ? demanda-t-elle en feuilletant. Il neige dehors, mais dedans, on ne sait plus quelle saison c’est. On dirait que le temps s’arrête.
Alphonse posa son éponge à encoller. Il considéra la jeune femme, ses doigts tachés de fusain, son écharpe qu’elle n’avait même pas enlevée.
— Le temps ne s’arrête jamais, dit-il. C’est nous qui, parfois, refusons de le suivre. Et toi, ces jours-ci, tu lui cours après ou tu te caches ?
Elle rit, mais c’était un rire qui voulait dire « compliqué ». Elle lui parla alors d’un projet d’exposition qui venait d’être refusé, d’un ami qui avait déménagé sans prévenir, et de cette sensation étrange de tirer sur des fils qui se coupent un à un. Elle ne pleurait pas, mais sa voix avait la fragilité du verglas.
Alphonse l’écouta sans l’interrompre. Puis il se leva, prit une bouilloire qu’il posa sur le petit réchaud, et dit, presque pour lui-même :
— « Au fur et à mesure que les amours deviennent de plus en plus incertaines, de plus en plus de personnes misent sur l’amitié, qui se maintient à travers les épreuves de la vie. »
Elle leva les yeux, surprise. Il venait de citer Marie-France Hirogoyen, une auteure qu’elle ne connaissait pas encore.
— Je ne devrais pas être étonnée, murmura Lise. Tu as toujours la phrase qui tombe au bon moment.
— Ce n’est pas moi, dit Alphonse en versant l’eau chaude dans deux tasses ébréchées. C’est elle. Et toi, qu’est-ce que tu en penses ? Les amours incertaines, les amitiés qui tiennent.
Lise réfléchit, le menton dans sa main. Dehors, le vent faiblissait, comme s’il attendait sa réponse.
— Je pense que c’est vrai, finit-elle par dire. Mais c’est aussi un peu triste, non ? Miser sur l’amitié parce que l’amour devient trop risqué. On dirait qu’on se rabat sur une consolation.
Alphonse souffla sur son thé. La vapeur embua ses verres un instant.
— Consolation, rabattement… Ces mots-là, ce sont ceux de quelqu’un qui croit encore que l’amour devrait tout pouvoir. Et quand il ne peut pas, il se sent volé. Mais l’amitié, Lise, ce n’est pas un lot de consolation. C’est un choix actif. On ne s’y met pas par défaut, on s’y tient par courage.
Elle tourna une page du livre vert, sans vraiment lire. Puis elle releva la tête.
— Tu crois qu’on peut traverser n’importe quelle épreuve avec une amitié ?
— Non. Certaines épreuves, on les traverse seul, parce qu’aucune main ne peut t’aider à les porter. Mais l’amitié, c’est la certitude qu’après l’épreuve, il y aura encore quelqu’un pour reconnaître ton visage. L’amour veut te sauver. L’amitié, elle, veut seulement rester.
Le silence s’installa, non pas pesant, mais dense, comme une pâte qu’on pétrit. Lise posa enfin son écharpe sur le dossier de la chaise. Elle était restée.
— Quand tu as cité Hirogoyen, tu pensais à qui ? demanda-t-elle.
— À toi, dit Alphonse simplement. À nous. Ce n’est pas une histoire d’âge. C’est une histoire de ne pas lâcher quand le reste vacille. Toi, tu cherches encore tes amours, tes certitudes. Moi, j’ai déjà vu ce qui reste debout après l’orage. Et crois-moi, ce n’est jamais le grand geste. C’est le petit fil qu’on a tissé jour après jour, sans fanfare.
Dehors, le vent s’était tu. La neige tombait maintenant droit, silencieuse, comme si le monde entier retenait son souffle. Alphonse retourna à sa reliure. Lise ouvrit enfin le livre vert, et elle lut, sans le lui dire, une phrase de l’auteur inconnu : « L’amitié est l’art de la durée, là où l’amour cherche l’instant. »
Elle referma le volume, sourit, et resta jusqu’à la nuit tombée. Février, ce mois aux dents longues, n’avait pas gagné.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 58 : À défaut des miracles du ciel
Le vent de février ne hurlait pas, il insistait. Une obstination glacée qui forçait les passants à baisser la tête, à serrer leur manteau comme une armure. Dans la bouquinerie, les vitres tremblaient par intermittence, et Alphonse, ce matin-là, avait calé un vieux dictionnaire contre le battant de la porte pour qu’elle ne claque pas. Il aimait ces jours sans concession, où le dehors rappelait à l’homme qu’il n’était qu’un hôte provisoire sur la terre.
Lise poussa la porte un peu avant onze heures, les joues roses d’avoir lutté contre la bise. Elle ôta ses gants de laine grise et les frotta l’un contre l’autre en soufflant dans ses doigts. « On dirait que l’hiver se venge de quelque chose », dit-elle en secouant ses cheveux où quelques flocons avaient osé se poser.
Alphonse, derrière son comptoir, referma doucement un exemplaire de Mémoires d’outre-tombe.
— C’est peut-être lui qui se souvient de nous, dit-il. L’hiver a une mémoire longue. Il n’oublie pas les promesses qu’on lui a faites et qu’on n’a pas tenues.
Lise s’installa sur sa chaise habituelle, près du poêle. Depuis qu’ils se connaissaient, elle avait appris à ne pas répondre trop vite à ce genre de remarque. Elle attendait. Elle écoutait d’abord le silence après les mots. C’était peut-être ce qu’elle aimait le plus chez Alphonse : il ne remplissait pas le vide. Il l’habitait.
— Je suis tombée sur une phrase cette semaine, dit-elle enfin. En cours. L’auteur écrivait que l’amitié est une « lente vertu ». Ça m’a fait penser à ici.
Le libraire leva un sourcil. Il pivota sur son tabouret pour faire face à l’étagère des essais, la caressa du regard sans y toucher.
— La lenteur est suspecte à notre époque. On veut des amitiés immédiates, des blessures vite guéries, des miracles sur commande. Mais l’amitié… tiens, regarde ce que Chateaubriand disait de son ami Joubert. Il a écrit :
« À défaut des miracles du ciel, ceux de l’amitié le suivaient. »
Il se leva, alla décrocher un volume fatigué à la couverture verte passée, l’ouvrit à une page marquée par un ancien ticket de métro.
Lise se pencha. Elle aimait cette manière qu’il avait de sortir une citation comme on sort une clé. Pour ouvrir, pas pour enfermer.
— Tu crois qu’il parle de la chance ? demanda-t-elle. Ou d’une consolation ?
— Les deux, peut-être. Mais pas la consolation pauvre, celle qui baisse les bras. Celle qui avance autrement. Chateaubriand a traversé des choses, tu sais. L’exil, la perte, la Révolution qui emportait tout. Il a vu ses certitudes s’effondrer comme des cathédrales de carton. Alors quand il dit que les miracles de l’amitié le suivaient, il ne dit pas « l’amitié remplace Dieu ». Il dit : même quand le ciel se tait, il y a une main sur ton épaule.
Dehors, le vent changea de direction. Il se mit à frapper plus bas, contre la vitrine des romans policiers, comme s’il cherchait une porte dérobée.
Lise tourna la citation dans sa tête. Elle était venue aujourd’hui avec une question qu’elle n’osait pas poser tout à fait. Une inquiétude d’étudiante, peut-être, mais qui lui semblait gigantesque. Cette sensation que tout ce qu’elle apprenait, ces nuits à dessiner, ces livres lus jusqu’à l’aube, tout cela finirait peut-être par se dissoudre dans le bruit du monde.
— Alphonse, dit-elle doucement, est-ce qu’on peut être ami avec son propre avenir ? Parce que des fois, j’ai l’impression que je cours après quelqu’un qui n’existe pas encore.
Le libraire referma le Chateaubriand. Il posa ses deux mains à plat sur la couverture.
— C’est une très belle question, Lise. Et terrifiante. Je crois qu’on ne devient pas ami avec son avenir. On apprend à ne pas lui en vouloir de ne pas être encore là. L’amitié, celle dont parle Chateaubriand, elle se passe dans le présent. Elle suit la personne, pas le destin.
Il marqua une pause, regarda le poêle.
— Tu sais pourquoi je tiens cette boutique ? Pas par passion du livre ancien, même si c’est vrai aussi. Mais parce qu’ici, quand quelqu’un pousse la porte, il n’est pas un projet. Il est une présence. On échange un miracle ordinaire : l’attention. Ça n’a pas besoin de ciel. Ça a besoin de toi, là, maintenant.
Lise sourit. Elle repensa à son père, qui ne comprenait pas pourquoi elle passait des après-midi entiers chez « ce vieux libraire ». Il appelait ça perdre son temps. Elle aurait aimé lui faire lire la phrase de Chateaubriand.
— Si tu devais résumer l’amitié en une image, demanda-t-elle, ce serait quoi ?
Alphonse se leva. Il alla vers la fenêtre, essuya la buée d’un revers de manche. Au-dehors, le ciel était d’un gris épais, sans aucune promesse, mais deux moineaux se disputaient une miette sur le rebord.
— Celle-ci, dit-il. Deux oiseaux qui ne savent pas qu’il va neiger, mais qui partagent la miette quand même.
Le vent de février continuait d’insister, mais pour la première fois de la journée, Alphonse ne l’entendait plus. Il y avait, entre eux, ce silence heureux que seule l’amitié véritable sait rendre aussi chaud qu’un poêle en hiver. Et c’était, à défaut de miracle céleste, bien assez.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 59 : Faits d’hier, mais surtout de demains
L’averse de février n’avait rien de théâtral. Elle s’installait comme une habitude, fine, tenace, grignotant les trottoirs d’une lueur grise et mouillée. Devant la Bouquinerie aux Quatre Vents, les vitres embuées transformaient l’intérieur en aquarelle imprécise, un nid de lumières tamisées où l’on devinait des piles de livres veiller sagement.
Ce jour-là, Alphonse rangeait la poésie à l’envers. Pas par erreur, mais par provocation douce. Il venait de dénicher un René oublié derrière un dictionnaire des rêves, et l’avait glissé entre deux essais sur la mélancolie. Il faut que les livres voyagent, pensa-t-il. Sinon, ils meurent d’orgueil.
La porte claqua avec son grelot essoufflé. Lise entra, secouant son manteau trempé comme un chien heureux, ses cheveux collés aux tempes. Elle tenait à la main un carnet de croquis aux coins écornés.
— Je suis venue me réchauffer l’esprit, dit-elle en souriant. Dehors, les idées gèlent sur place.
Alphonse lui désigna sa chaise habituelle, celle qui grince juste ce qu’il faut. Il prépara deux tasses d’un thé noir dont il avait oublié le nom, mais dont le goût rappelait les après-midi d’enfance passés chez une tante qui lisait Balzac à voix haute.
Ils burent en silence un moment. Ce silence, chez eux, n’était jamais vide. C’était une manière de se dire : je suis là, tu n’as pas besoin de parler tout de suite.
Lise ouvrit son carnet. Elle avait tenté de dessiner la pluie vue depuis le tramway, mais les traits partaient dans tous les sens.
— Je n’arrive pas à fixer ce qui bouge, avoua-t-elle. Chaque fois que je veux attraper un instant, il m’échappe. C’est comme si l’amitié elle-même... enfin, je ne sais pas comment dire. On se voit régulièrement, mais parfois je me demande si ce qu’on construit tient vraiment.
Alphonse posa sa tasse sur une pile instable de Marguerite Yourcenar. Il réfléchissait toujours avant de répondre, comme s’il pesait chaque mot sur une balance invisible.
— Tu as déjà entendu cette phrase d’un certain René ? Elle m’est restée.
« L’amitié, c’est comme une bonne conversation qu’on lâche puis qu’on reprend, c’est fait de temps partagé et d’éloignement, c’est fait d’hiers mais surtout de demains. C’est bon ! »
Lise leva les yeux au plafond, là où les ampoules nues faisaient danser des ombres de poussière.
— C’est beau. Et un peu rassurant. Parce que j’ai peur, parfois, de ne pas être assez constante. Je vis dans l’urgence. À vingt et un ans, tout est premier rendez-vous, premier chagrin, premier doute. Ma génération veut tout certifier, tout prouver. L’amitié, on la met en story, on la score...
— On l’oublie, acheva Alphonse doucement. C’est pour ça que j’aime cette phrase. Elle dit que l’amitié n’est pas une possession. C’est un rythme. On s’éloigne, on revient. On se tait, on reparle. L’important, ce n’est pas la régularité du geste, c’est sa sincérité.
Dehors, la pluie s’était muée en bruine hésitante. Un passant s’arrêta devant la vitrine, le temps de lire une affiche annonçant une dédicace oubliée, puis repartit sans entrer. Alphonse suivit son ombre du regard.
— Tu vois, dit-il, cet homme n’entrera jamais. Et pourtant, sa simple présence devant la boutique fait partie d’un lien possible. L’amitié, c’est aussi ça : des possibles qui attendent leur heure.
Lise griffonna quelque chose en marge de son croquis. Elle écrivit : « Faits d’hier, mais surtout de demains ».
— J’ai du mal à faire confiance aux demains, murmura-t-elle. L’avenir, ça me donne le vertige.
— C’est normal, répondit Alphonse. À vingt ans, on veut tout construire. À soixante, on apprend à laisser des vides. Les vides ne sont pas des absences. Ce sont des respirations.
Il se leva, alla décrocher un petit recueil poussiéreux. Pensées d’un soir d’automne, par un auteur inconnu. Il l’ouvrit à une page cornée et lut à voix basse : « L’absence n’est pas une rupture, c’est une forme discrète de présence. »
Lise lui prit le livre des mains, lut la phrase plusieurs fois.
— Tu crois que je saurai être une bonne amie, Alphonse ? Pas seulement avec toi. Avec les gens que je croiserai, ceux que je quitterai, ceux qui me quitteront.
— Tu l’es déjà, dit-il simplement. Tu es venue par la pluie, avec tes doutes et ton carnet. Tu écoutes, tu donnes du temps. Et tu ne cherches pas à posséder. C’est déjà beaucoup.
Le grelot retentit. Une cliente entra, cherchant un vieux guide du Périgord. Alphonse s’excusa d’un geste, servit la dame avec sa lenteur habituelle.
Lise, restée seule dans l’arrière-boutique, repensa à la phrase de René. « C’est fait d’hiers mais surtout de demains. » Hier, c’était leur première rencontre, la timidité des premiers échanges. Demain, c’était ce qu’ils inventaient ensemble sans le planifier. Cette confiance-là, elle ne l’avait jamais éprouvée. Pas avec ses camarades de faculté, pas avec sa famille.
Quand Alphonse revint, il la trouva en train de ranger un étage des romans du XIXe par ordre de hauteur, ce qui n’avait aucun sens bibliographique mais beaucoup de sens pour elle.
— Tu fais quoi ?
— Je prépare un demain, dit-elle en souriant. Comme ça, la prochaine fois que tu chercheras Flaubert, tu penseras à moi en te demandant pourquoi il est à côté de Zola.
Alphonse rit. Un rire profond, un peu rauque, celui des hommes qui ont appris à ne pas forcer la joie.
— Alors, conclut-il, cette phrase était juste. L’amitié, c’est bon.
Dehors, la pluie s’arrêta net. Le ciel, sans s’annoncer, se déchira d’une fine lame de lumière. Février venait de leur offrir une trêve. Et ni l’un ni l’autre n’eurent besoin de dire que cet après-midi-là resterait, longtemps, dans leurs « hiers » pour éclairer leurs « demains ».
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 60 : L’influence des points de vue
Le vent de février ne hurlait pas, cette fois. Il s’était fait plus sournois, une lame froide qui rasait les pavés et s’infiltrait par le seuil de la bouquinerie dès qu’un client ouvrait la porte. Alphonse, emmitouflé dans une écharpe de laine grise trop longue, accueillait ce frimas comme un vieux compagnon dont on connaît les humeurs. L’odeur du vieux papier, toujours là, se mêlait à celle du café qu’il venait de verser dans deux tasses ébréchées.
Lise entra en secouant son manteau, des éclats de pluie gelée accrochés à ses manches. Elle n’attendit pas d’être déshabillée pour plonger la main dans son sac à dos et en sortir un carnet couvert de croquis au fusain. Ses doigts étaient rouges, mais ses yeux brillaient de cette lueur particulière qu’elle avait toujours lorsqu’elle venait de passer une heure à observer la ville.
— Je suis restée devant le kiosque à journaux, a-t-elle dit en s’asseyant sur sa chaise habituelle. Les gens passaient, personne ne se regardait. J’ai dessiné leurs dos. Sais-tu qu’on lit tout d’une personne dans son dos ? La fatigue, l’orgueil, la peur…
Alphonse poussa une tasse vers elle sans répondre tout de suite. Il aimait ces moments où elle posait d’elle-même la première pierre de leur conversation. Depuis quelques semaines, leurs échanges avaient pris un tour plus discret, plus dense, comme un vin qui se bonifie à l’abri du bruit. Il ne cherchait plus à l’instruire, mais plutôt à l’écouter penser.
— Tu devrais emménager ici, finit-il par dire avec un sourire en coin. Le kiosque à journaux, c’est en face.
— J’y ai pensé. Mais tu détesterais que quelqu’un ronfle entre le rayon poésie et les essais philosophiques.
Il rit, un rire bref, presque silencieux. Puis il se leva pour aller chercher un livre sur une étagère haute, un ouvrage au dos vert bouteille qu’il connaissait par cœur. Il le feuilleta sans le regarder vraiment, puis le referma d’une claque.
— Dis-moi, Lise. Pourquoi as-tu choisi de dessiner leurs dos, et pas leurs visages ?
Elle but une gorgée de café, réfléchissant. La question n’était pas anodine, elle le sentait.
— Parce qu’un visage, on le contrôle. On le prépare le matin devant le miroir. On sait quelle expression donner pour ne pas être dérangé, ou pour paraître aimable. Mais le dos… le dos, on l’oublie. Il ment rarement.
Alphonse hocha la tête, le regard perdu un instant dans les reliefs des livres qui les entouraient. Il se rappela alors une phrase lue des années plus tôt, dans un petit traité de philosophie tibétaine qu’un voyageur lui avait laissé en paiement d’une dette.
— Tu viens de toucher quelque chose d’essentiel, dit-il lentement.
« Lorsqu’on noue une amitié, on cultive l’influence des points de vue de l’un et de l’autre. Si l’on veut être souverain de son monde, il faut être attentif aux personnes qu’on fréquente et conscient de leur influence. »
C’est de Sakyong Mipham.
Lise posa sa tasse. Elle connaissait déjà cette maxime, car Alphonse l’avait écrite sur un papier collé derrière la caisse, mais il l’avait effacée depuis, préférant qu’elle vienne à lui naturellement.
— Tu veux dire que dessiner leurs dos, c’est déjà être attentif à leur influence ?
— Je veux dire, répondit-il en s’accoudant au comptoir, que tes amis, tes fréquentations, les gens que tu choisis de regarder longtemps, ils deviennent les poutres de ta maison intérieure. Si tu ne les choisis pas avec soin, la maison penche. Toi, tu observes les inconnus. C’est bien. Mais ce qui te construit vraiment, ce sont ceux à qui tu permets de te voir aussi.
Le silence s’installa, troublé seulement par le grincement d’une enseigne dehors. Dehors, la pluie gelée avait cessé, laissant place à un ciel bas et laiteux. Un rayon pâle traversa la vitrine et vint éclairer la poussière dansante au-dessus de leurs têtes.
— Je n’ai pas beaucoup d’amis, murmura Lise. Peut-être parce que j’ai peur de leur influence. Peut-être que je préfère les dos.
— Tu m’as pourtant regardé en face, le premier jour.
Elle sourit, presque gênée. C’était vrai. Ce libraire vieillissant, avec ses rides creusées par des années de lectures et de silences partagés avec des inconnus, lui avait parlé comme personne. Sans chercher à la séduire ni à l’impressionner. Simplement en lui offrant son point de vue, tel un livre qu’on prête.
— Je crois, dit-elle enfin, que je commence à comprendre ce que signifie être souverain de son monde. Ce n’est pas être seul au sommet. C’est choisir qui monte avec toi.
Alphonse tendit la main par-dessus le comptoir, paume ouverte. Elle hésita une seconde, puis posa ses doigts couverts de fusain dans les siens. Ce geste, ils ne l’avaient jamais fait. Pourtant, il n’y avait rien de théâtral. Juste la reconnaissance tacite que, depuis soixante épisodes de février en février, de pluie en neige, de doutes en certitudes, ils étaient en train de cultiver l’un et l’autre quelque chose de rare : une amitié où chaque point de vue devenait une semence.
Dehors, le vent changea de direction. La bouquinerie aux Quatre Vents tint bon.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 61 : Parfois l’amitié fait entendre le cœur
Le vent, ce mars-là, n’était ni doux ni colérique. Il jouait plutôt à bousculer les affichettes de la devanture, à faire claquer le store comme une voile mal amarrée. À l’intérieur de la Bouquinerie aux Quatre Vents, l’odeur du vieux papier se mêlait à celle, plus vive, du café que Lise venait de poser sur la caisse. Elle avait franchi le seuil une demi-heure plus tôt, les joues rougies par l’air encore hivernal, un carnet de croquis sous le bras.
Alphonse, derrière son comptoir, ajustait ses lunettes sur son nez. Il la regarda sortir un petit pot de confiture maison – des fraises cueillies l’été précédent, expliqua-t-elle – et le déposer devant lui comme un trophée. « Pour dire merci. Pas pour les livres, pour l’autre jour. Quand vous m’avez dit que la déception était une école, pas une prison. »
Il sourit, ouvrit le pot, et plongea une cuillère en bois dedans. « C’est de Sénèque, à peu près. Mais la confiture, c’est de toi. Alors disons que la leçon ne vaut que par ce qu’on en fait. »
Lise s’assit sur la malle en cuir qui lui servait désormais de tabouret. Depuis deux mois, leurs échanges avaient pris une densité nouvelle. Ils ne parlaient plus seulement de livres. Ils parlaient de l’attente, du silence des gens qu’on aime, de cette manière qu’a la vie de ne jamais ressembler aux romans. Aujourd’hui, pourtant, elle avait les traits tirés. Il ne demanda pas pourquoi. Il attendit.
Ce fut elle qui rompit le silence, en feuilletant un exemplaire défraîchi des Chants de Maldoror. « Vous croyez qu’on peut être fidèle à quelqu’un qui n’existe plus ? Pas un mort. Quelqu’un qui a changé, qui est devenu quelqu’un d’autre. »
Alphonse posa la cuillère. « Tu parles de ton ami Gabriel ? »
Elle hocha la tête. Depuis trois semaines, Gabriel, son compagnon d’atelier de dessin, ne lui adressait plus que des paroles sèches. Elle avait tenté de raisonner, de comprendre, de trouver une faille dans son comportement à elle. « J’ai tout passé en revue, Alphonse. Mes mots, mes silences, mes gestes. Rien. Il a juste… décidé de partir. Et ma raison me dit de l’oublier. »
Un silence. Un client entra, acheta un vieux Simenon, ressortit. Le vent cogna à la porte. Alphonse se leva, alla chercher un petit volume à la tranche élimée, et le posa devant elle. Les Caractères, de La Bruyère.
« Il dit quelque part, fit-il en tournant les pages : “Il faut qu’un ami soit un autre soi-même.” Mais il ne précise pas que cet autre soi-même peut vous décevoir. Et c’est là que ta raison t’embrouille. Elle te dit : pas de preuve, pas de faute claire, pas de réparation possible. Donc, j’abandonne. »
Lise leva les yeux. « Vous êtes en train de me dire de courir après quelqu’un qui me rejette ? »
Il rit doucement. « Non. Je te dis que parfois l’amitié fait entendre le cœur et non la raison. »
L’italique flotta dans l’air comme une évidence. La phrase n’était pas de lui, elle aurait pu être d’un auteur inconnu, mais elle résonnait dans la lumière grise de mars, entre les piles de Bouquinerie.
Lise froissa un coin de sa manche. « Alors qu’est-ce que le cœur entend, dans mon cas ? »
« Que Gabriel est en train de vivre quelque chose qui n’a rien à voir avec toi. Qu’il est peut-être perdu, mais pas dans l’espace – dit Alphonse en désignant d’un geste vague une vieille affiche du film Perdus dans l’espace accrochée près des rayons de SF –, perdu dans sa propre peur. Et que l’amitié, parfois, c’est rester là sans insister, mais sans fermer la porte. »
Elle resta silencieuse un long moment. Puis elle sortit son carnet, et se mit à dessiner quelque chose de rageur et de tendre à la fois : un bateau sans gouvernail, avec une petite lumière à la proue. Elle griffonna en dessous : « Rester sans exiger. »
Alphonse se rassit, reprit une cuillerée de confiture. « Tu vois, tu viens de faire ce que fait tout vrai philosophe : transformer une douleur en question, et une question en art. »
Dehors, le vent de mars s’apaisa brusquement. Le ciel resta bas, mais une fente de lumière apparut à l’ouest. Lise rangea son crayon.
« Je vais lui écrire une lettre. Pas pour le lui reprocher. Juste pour lui dire que je suis là, au cas où. »
Alphonse hocha la tête. « C’est cela, l’amitié qui entend le cœur. Elle ne calcule pas le retour. Elle sème. Et parfois, elle met des années à germer. »
Lise se leva, prit le volume de La Bruyère, l’échangea contre un poème d’Ungaretti qu’elle avait déniché la semaine précédente. Au moment de partir, elle se retourna.
« Pourquoi vous n’avez jamais essayé de me raisonner, vous ? »
Il posa ses mains à plat sur le comptoir. « Parce qu’on ne raisonne pas une blessure. On l’accompagne. Et puis, ajouta-t-il en souriant, je suis trop vieux pour jouer au mentor qui sait tout. Je ne suis qu’un libraire qui a appris que les plus belles rencontres commencent souvent par un malentendu. »
La porte claqua. Le carillon tinta. Par la vitre, Alphonse la vit traverser la rue d’un pas plus léger. Il but son café froid, regarda le pot de confiture vide, et murmura pour lui-même : « En mars, l’amitié est une bourgeon qui ne sait pas encore s’il va geler. Mais il pousse quand même. »
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 62 : L’amitié, roseau des jours incertains
Le ciel, ce matin-là, avait revêtu cette incertitude propre aux fins d’hiver qui ressemblent à des promesses non tenues. Une lumière laiteuse, hésitant entre la bruine et l’éclaircie, baignait les rayons de la Bouquinerie aux Quatre Vents. À l’intérieur, Alphonse rangeait un lot de livres rapporté d’une vente de loterie, ses gestes lents épousant le rythme de la journée. Il s’arrêta un instant devant une édition usée d’Ernest Hemingway, la feuilleta, puis la reposa avec un geste presque paternel.
La porte grinça. Lise entra, secouant son parapluie couleur rouille, ses joues rosies par l’air humide. Elle tenait sous le bras une pochette en carton noir.
— Alphonse, j’ai quelque chose à vous montrer. Mais je ne suis pas sûre d’en être fière.
Il leva les yeux, amusé.
— Si vous hésitez à en être fière, c’est que l’objet mérite qu’on s’y arrête.
Elle sortit une reproduction d’un tableau qu’elle avait réalisé d’après un cliché de film. On y voyait deux hommes debout devant une statue renversée, une église en ruine en fond. Les couleurs étaient vives, presque crues, mais une tendresse étrange habitait la scène.
— C’est pour mon cours d’histoire de l’art. On devait peindre une scène qui parle de la fragilité de la beauté. J’ai choisi Monuments Men.
Alphonse s’approcha, ses lunettes à moitié descendues sur le nez.
— Ce film… George Clooney, Matt Damon, une mission insensée : sauver des chefs-d’œuvre des mains des nazis. Je l’ai vu trois fois, Lise. À chaque vision, je me suis demandé ce qui pousse des hommes à risquer leur vie pour un tableau ou une sculpture.
— Parce que sans la beauté, dit-elle en regardant sa toile, la guerre aurait déjà gagné. C’est une phrase du film, je crois.
— Oui, ou presque. Mais vous avez capté l’essentiel. La beauté n’est pas un luxe, c’est une racine.
Il s’assit dans son fauteuil, désignant la chaise en face. Silencieux, le vent jouait avec les volets du fond ; dehors, le ciel se déchira soudain d’un rai de soleil froid, puis se referma aussitôt, comme fatigué de choisir entre saisons.
Lise posa sa pochette et dit, plus grave :
— Vous savez, ce qui m’a touchée dans le film, ce n’est pas tant l’action. C’est la manière dont ces hommes tiennent ensemble. Ils se chamaillent, ils ont peur, ils se perdent de vue… mais ils reviennent toujours l’un vers l’autre. Pour l’amour d’un Retable de l’Agneau mystique, certes, mais aussi pour l’amitié qui les lie.
Alphonse hocha la tête. Il attrapa sur le coin de sa table un petit livre dépenaillé, l’ouvrit au hasard, et lut à voix haute :
— « L’amitié, c’est comme un roseau, elle peut plier, elle peut se tordre, mais ne se brise jamais. »
C’est du Khalil Gibran, dans une traduction rare. Vous connaissez ?
— Je l’ai lu en extrait, répondit Lise. Mais c’est curieux, ce roseau… Il évoque la fragilité, et pourtant tout le monde dit que le roseau résiste parce qu’il cède.
— Oui. Et nos héros de Monuments Men en sont l’image. Ils plient sous l’effort, la fatigue, la perte de certains des leurs. Mais ils ne rompent pas. Parce que l’amitié véritable, la camaraderie, ce n’est pas la rigidité du chêne. C’est la souplesse du roseau qui sait que l’orage passera.
Lise se tut un moment, puis murmura :
— Je crois que je cherche ça aussi. En venant ici. Pas seulement des réponses sur l’art ou la vie. Mais cette chose qui tient sans se briser.
Alphonse posa le livre. Le vent s’était calmé ; la lumière, dehors, prenait une teinte plus douce, gris perle, comme une page ancienne avant l’encre.
— Nous sommes en train de la construire, Lise. Une amitié n’est jamais achevée. On la tisse à chaque visite, à chaque silence, à chaque désaccord. Même quand vous ne viendrez plus aussi souvent, parce que votre vie prendra d’autres chemins, le roseau sera là. Il pliera, mais il ne se brisera pas.
Elle esquissa un sourire, rangea la reproduction dans sa pochette.
— Alors je devrais peut-être vous montrer les esquisses ratées. Pour que vous voyiez le roseau avant qu’il ne prenne sa forme.
— Les ratés sont la meilleure partie de l’œuvre. Un tableau trop net ment. Un ami trop parfait n’existe pas.
Il se leva, alla chercher deux tasses, versa le fond d’une théière à peine tiède. Ils burent en regardant la rue, où les passants ouvraient à nouveau leurs parapluies.
Sans rien ajouter de plus, Lise sortit une autre esquisse de sa pochette. Un portrait d’Alphonse, au crayon, légèrement de travers, la bouche plus penchée que nature, mais les yeux étrangement justes.
— Le roseau a de l’humour, dit-il en riant.
Ils éclatèrent de rire tous les deux. Dehors, le ciel incertain finit par lâcher une courte averse, puis se calma, comme si mars n’osait pas décider s’il était encore hiver ou déjà printemps. Mais dans la bouquinerie, la lumière, même pâle, suffisait à éclairer ce qui ne se rompt jamais.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 63 : Où la détresse devient un creuset
Le vent, ce jour-là, ne hurlait pas ; il geignait. Une plainte sourde et continue qui s’infiltrait par les jointures de la vieille porte de la bouquinerie, faisant frissonner les piles de livres rangés près de l’entrée. Alphonse, d’un geste machinal, avait calé un dictionnaire encyclopédique contre le battant pour le maintenir fermé, mais l’air glacé s’engouffrait tout de même par quelque fissure invisible. Dehors, le ciel était d’un gris lessivé, sans épaisseur, comme une page que l’on aurait trop frottée. La lumière, avare, peinait à traverser les vitrines embuées, et l’odeur du vieux papier, habituellement réconfortante, prenait ce jour-là une teinte de moisi, de renfermé.
Lise était arrivée une heure plus tôt, les joues rougies par le froid sec. Elle avait ôté son épaisse écharpe de laine brute, dévoilant un col roulé noir usé jusqu’à la trame. Pourtant, elle n’avait pas posé son manteau. Assise sur sa chaise habituelle, près du poêle à bois qu’Alphonse avait ravivé avec des cagettes de livres invendables, elle tournait et retournait un crayon entre ses doigts. Un silence inhabituel s’était installé, non pas celui des méditations partagées, mais celui des mots qui ne viennent pas, des questions qui brûlent la langue sans pouvoir se formuler.
Alphonse, qui rangeait des romans du dix-neuvième siècle sur une étagère du fond, finit par interrompre sa tâche. Il la connaissait assez pour savoir quand la jeune fille ne venait pas chercher une citation ou une anecdote. Elle venait chercher une bouée.
— Vous avez l’air d’avoir traversé un champ de ronces, Lise. Et le manteau que vous ne quittez pas… c’est comme si vous vouliez pouvoir vous enfuir d’une seconde à l’autre.
Elle leva les yeux. Ils étaient cernés, non pas de fatigue étudiante, mais d’une tristesse plus dense, plus épaisse.
— Mon stage de fin d’année vient d’être annulé, Alphonse. La galerie d’art qui m’avait prise… ils ont fermé du jour au lendemain. Plus de sous, plus de local. Mon mémoire tombe à l’eau. Alors je suis là, à me demander à quoi riment ces années de travail. À quoi riment… tout ça.
Elle écarta la main en un geste vague qui englobait la pièce, les livres, Alphonse lui-même. Le libraire s’approcha lentement, s’assit en face d’elle, non sans un craquement de ses vieux genoux. Il attisa le poêle, fit danser une flamme orange avant de refermer la fonte. Puis, dans la lumière tremblante, il se permit un long silence. Ce silence-là, il l’avait appris des saisons : on ne force pas le bourgeon à éclore sous la neige.
— Je pourrais vous parler de résilience, dit-il enfin. Vous citer Sénèque sur le sort qui frappe les uns et épargne les autres. Je pourrais vous dire que « ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort », comme le clament les affiches de développement personnel. Mais tout cela, ce sont des mots d’après. Des mots de convalescent. Et vous, vous êtes encore dans la blessure.
Lise leva un sourcil, étonnée de cette rupture avec leur habitude des citations lumineuses.
— Alors vous n’avez rien à me dire ? demanda-t-elle, la voix plus fragile qu’elle ne l’aurait voulu.
Alphonse se pencha, décrocha du mur un petit carnet relié de cuir vert, qu’il feuilleta en silence. Il s’arrêta à une page annotée d’une écriture fine et serrée. Levant les yeux vers la jeune fille, il lut doucement, comme on récite un secret :
— « Car si l’utilité ne doit pas être la base de l’amitié, elle doit en découler clandestinement, sans se faire voir. Or, c’est dans les jours de détresse que l’amitié luit alors, comme un rayon vivifiant et réparateur. » Louis Auguste Martin.
Il referma le carnet. Le poêle craqua, répandant une bouffée de chaleur plus vive. Au dehors, le vent sembla un instant faiblir.
— Vous voyez, Lise, poursuivit-il, voilà ce qu’on oublie toujours. L’amitié véritable n’est pas un échange de bons procédés ni une succession de conseils heureux. Elle ne se voit pas quand tout va bien. On la confond avec l’habitude, avec l’agrément. Mais dans ces heures pesantes… quand on ne peut même pas se défaire de son manteau parce qu’on sent que tout va s’écrouler… c’est là qu’elle s’illumine. Pas comme une lanterne qu’on allume exprès. Comme un astre qui était là, invisible en plein jour, et qui soudain perce la nuit.
Lise resta un moment immobile, le crayon entre les doigts, à regarder les flammes danser derrière la vitre encrassée du poêle. Une larme traça un chemin lent sur sa joue, qu’elle n’essuya même pas.
— Mais je ne veux pas que mon ami m’aide par devoir, Alphonse. Je ne veux pas être une charge.
— Justement, répondit le libraire d’une voix plus douce encore. Relisez la phrase. L’utilité ne doit pas être la base. Mais elle en découle « clandestinement », comme une rivière souterraine. C’est-à-dire sans que personne ne l’annonce, sans qu’on la réclame. Si je vous proposais aujourd’hui de vous aider à trouver un nouveau stage, de passer un coup de fil à un ancien éditeur qui connaît une galerie à la porte de Vanves, vous me diriez non, par fierté. Mais si dans huit jours, sans bruit, je pose une adresse sur la table, au milieu d’un tas de livres… ce ne sera plus une aide. Ce sera un rayon. Et il ne vous éblouira pas, il vous réchauffera.
Lise essuya enfin sa joue d’un revers de main, et esquissa un sourire incertain, le premier de la journée.
— Vous me trouvez toujours une phrase, un auteur, un angle de vue que je n’aurais pas imaginé.
— C’est cela, l’amitié clandestine, fit Alphonse en se levant pour remettre le carnet vert à sa place. On ne le montre pas. On l’offre comme le libraire offre la page qu’on ne cherchait pas.
Il alla ouvrir la porte, tassant le dictionnaire d’une chaussure pour la maintenir. Le vent était tombé. Le ciel, s’il restait bas, s’était éclairci d’une lueur pâle, presque nacrée. La lumière de mars, parfois, sait se faire discrètement guérisseuse.
— Je garde mon manteau encore un peu, dit Lise en croisant les bras. Mais je reste.
Alphonse hocha la tête. Il savait que ce jour-là, aucun auteur ne serait convoqué. Aucune sentence ne serait déclamée. La seule phrase qui comptait, c’était celle qu’ils venaient de vivre, écrite à quatre mains, entre deux êtres que la détresse avait soudain éclairés l’un pour l’autre.
Au-dehors, les premières gouttes d’une avance de printemps commencèrent à tambouriner sur le toit de tôle de la bouquinerie. Un bruit presque gai. Comme un rayon sonore.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 64 : Ne cherche pas un ami sans défaut
Le vent, ce matin-là, ne hurlait plus. Il soupirait. Une dernière respiration frileuse avant que l’air ne consente à s’alourdir, à sentir la terre et la sève remontée des racines. Alphonse avait ouvert la bouquinerie plus tôt que d’habitude, attiré par cette lumière crue qui traverse les carreaux mal lavés et transforme la poussière en or provisoire. Il rangeait des livres de poche sur une étagère branlante quand la porte claqua derrière une bourrasque obstinée.
— Tu es matinale, dit-il sans se retourner.
Elle posa son sac à dos sur la chaise du fond, celle qui grince, et ne répondit pas tout de suite. Lise avait les yeux cernés et les joues rougies par le vent. Elle portait sous le bras une reproduction de luxe de Vie de Henry Brulard, qu’elle tenait comme on tient un blessé.
— Je me suis disputée avec Clara, finit-elle par lâcher. Enfin, disons que… j’ai découvert qu’elle parlait dans mon dos.
Alphonse cessa de tripoter les livres. Il vint s’asseoir en face d’elle, le dos un peu voûté, et croisa les mains sur la table. Le poêle ronronnait, mais c’était un ronron paresseux.
— Elle a dit que mes toiles étaient « intéressantes pour une débutante », mais que je devrais peut-être « accepter que l’art, ce n’est pas juste des émotions brutes ». Comme si c’était une critique. Comme si c’était une insulte.
— Et c’en est une ?
— Non. Oui. Je ne sais pas. Elle est mon amie. Enfin, elle l’était.
Alphonse hocha la tête. Il décrocha du mur un petit miroir fêlé, le posa entre eux, puis le retourna face contre table.
— Tu sais ce que disait Hérodote ?
« Ne cherche pas un ami sans défaut, tu mourrais sans connaître l’amitié. »
Lise le regarda, un pli amer au coin des lèvres.
— Donc je dois fermer les yeux ?
— Non. Tu dois choisir quels défauts tu peux porter, et lesquels te brisent le dos. Clara a-t-elle tort sur tes toiles ? Sont-elles justes « des émotions brutes » ?
— Peut-être. Mais ce n’est pas à elle de le dire.
— Alors ce n’est pas une amie, c’est une flatteuse que tu veux.
Le silence s’installa, non pas agressif, mais pensif. Dehors, le vent changea de direction. On sentait le printemps qui rongeait les derniers restes de l’hiver, une humidité d’écorce et de bourgeons écrasés sur le trottoir.
Lise soupira.
— C’est juste que j’attendais d’elle qu’elle me comprenne. Sans condition.
— Les amitiés sans condition, ma petite, ce sont des religions. Et encore, les dieux sont capricieux.
Il se leva, fouilla dans un carton sous la caisse, et en sortit un exemplaire défraîchi des Essais de Montaigne. Il l’ouvrit à un passage corné.
— « Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant : parce que c’était lui, parce que c’était moi. » Là, tu vois ? Même Montaigne ne donne pas de mode d’emploi.
Lise prit le livre, effleura le papier granuleux.
— Et si l’amitié nous déçoit ?
— Elle le fera. Forcément. Un ami n’est pas un miroir parfait. C’est un vieux livre avec des pages cornées, des ratures en marge, et parfois un chapitre manquant. L’amitié, ce n’est pas d’ignorer les défauts, c’est de savoir que la reliure tient quand même.
Elle releva la tête, et pour la première fois de la matinée, son regard s’adoucit.
— Alors, selon toi, je retourne lui parler ?
— Selon Hérodote, oui. Selon moi… attends la pluie. Si elle t’envoie un message ce soir pour s’excuser, c’est une amie maladroite. Si elle t’ignore pendant trois jours, c’est une amie lâche. Et la lâcheté, ça, c’est un défaut que je ne porte pas.
Le poêle craqua. Une voiture passa dans la rue mouillée. Lise referma Montaigne et le glissa dans son sac, à côté de Stendhal.
— Tu as raison. Je déteste que tu aies raison.
— C’est un défaut, dit Alphonse en souriant. Un petit. Tu devras l’accepter.
Elle rit, un rire fragile, et se leva pour partir. Sur le seuil, elle se retourna.
— À demain ? Je te montrerai ma nouvelle toile. C’est toi dedans, avec tes piles de livres.
— Avec mes défauts ?
— Surtout eux.
La porte claqua. Alphonse resta un instant immobile, puis retourna à ses étagères. Dehors, le ciel hésitait encore entre l’averse et l’éclaircie. Il rangea les livres, lentement, comme on met de l’ordre dans ses pensées. Et il se dit qu’Hérodote, après tout, était un sacré type. Pas parfait, bien sûr. Mais un ami qu’on aurait aimé avoir.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 65 : L’instant de la séparation
Le vent de mars entrait par la fenêtre entrebâillée, non pas en bourrasque, mais en rafales maladroites, comme un visiteur qui n’ose frapper et déplace les objets sur son passage. Alphonse rangeait un lot de livres récemment acquis, leurs dos froissés exhalant une odeur de cave et d’enfance. Il s’arrêta soudain, un exemplaire du Prophète de Khalil Gibran à la main, la couverture usée jusqu’à la trame.
Lise arriva plus tard que d’habitude. Elle avait couru sous une averse glaciale, ses cheveux collant à ses tempes, et s’était arrêtée sur le seuil pour souffler. Depuis quelques semaines, leurs rencontres s’étaient faites plus rares : l’étudiante préparait son dossier de fin d’année, un mémoire sur la représentation de l’absence en peinture. Un sujet qui, avoua-t-elle en s’asseyant sur la vieille chaise cannée, lui « vidait la tête autant qu’il la remplissait ».
— Tu arrives juste à temps, dit Alphonse en lui tendant le petit livre sans préambule.
Elle lut le titre, sourit. Elle connaissait cette édition, l’avait déjà feuilletée ici même des mois plus tôt. Mais jamais elle ne l’avait ouverte à cette page précise, celle qu’Alphonse marquait d’un signet improvisé — un ticket de métro périmé.
Elle lut à voix haute, comme une litanie :
« Il en a toujours été ainsi de l’amour, il ne connaît sa véritable profondeur qu’à l’instant de la séparation. »
Le silence qui suivit ne fut pas gêné. Il fut rempli par le bruit du vent qui s’engouffrait désormais franchement, soulevant le bord d’une nappe à carreaux. Dehors, le ciel passait du gris plomb à une lumière jaune et sale, typique de ces fins d’après-midi où l’hiver n’a pas tout à fait lâché prise. On sentait le givre fondre sur les toits, l’humidité monter des caniveaux, et pourtant une promesse timide de renouveau — celle des bourgeons qui crèvent l’écorce sans que nul ne les voie.
Alphonse rompit le premier le charme. Il n’aimait pas laisser une citation en suspens, comme une note sans partition.
— J’ai pensé à toi en relisant cela, hier soir. Pas parce que tu pars, mais parce qu’on ne mesure jamais l’amitié tant qu’on la croit infinie.
Lise referma le livre avec douceur, en caressant la lettre dorée du titre.
— Tu veux dire qu’on ne sait ce qu’on avait que lorsqu’on risque de le perdre ?
— Je veux dire, répondit-il en enlevant ses lunettes pour les nettoyer machinalement sur son gilet, que ta venue prochaine à Paris pour tes études… Eh bien, cela changera ces après-midi.
Elle se rappela alors leur première rencontre, presque un an plus tôt. L’hésitation devant la porte, la peur de déranger, l’envie d’emprunter plus que des livres. Le temps avait fait son travail d’eau sur la pierre : il avait arrondi leurs angles, poli leurs silences. Aujourd’hui, Lise savait qu’elle pouvait débarquer sans prévenir, poser son sac par terre, et même râler contre un professeur ou une exposition ratée.
— Mais je ne suis pas encore partie, murmura-t-elle.
— C’est précisément cela, la profondeur. On l’ignore, justement parce qu’on est encore dedans. La séparation n’a pas eu lieu, donc on croit l’amitié légère.
Il se leva, alla vers l’étagère du fond, en sortit un carnet poussiéreux. C’était un vieux cahier d’écolier, couverture marbrée, où il consignait parfois des pensées. Il le feuilleta, trouva une page, lut pour lui-même un instant, puis reposa le tout.
— Gibran avait raison, reprit-il. C’est vrai pour les amants, mais aussi pour les amis, les maîtres, les lieux. On ne mesure un attachement qu’au moment où l’on doit le lâcher.
Lise regarda autour d’elle. La bouquinerie semblait plus petite ce soir-là, plus fragile. Les ombres s’allongeaient entre les piles, les titres sur les tranches devenaient illisibles. Elle imagina cette pièce sans elle, sans leurs rires étouffés, sans les « au revoir » que l’on croit provisoires. Pour la première fois, elle comprit que pour Alphonse, ces visites étaient peut-être une bouée. Et que pour elle, elles formaient une carte, un dessin d’absence à venir.
— Alors, dit-elle en forçant un sourire, il faudrait être déjà séparée pour savoir à quel point on tient l’un à l’autre ? C’est un peu cruel, non ?
— La sagesse l’est parfois. Mais l’amour, l’amitié, ils ont cela de paradoxal : ils ne se révèlent pleinement que dans l’épreuve de leur manque. Comme un livre qu’on a prêté et qui nous manque soudain.
Elle reposa Le Prophète sur la table, entre deux tasses encore tièdes. Le vent de mars, fatigué de ses assauts, s’était calmé. La lumière jaune vira au rose pâle sur les murs ocres.
— Je reviendrai, dit Lise. Ce n’est pas un départ. C’est une séparation… provisoire.
Alphonse hocha la tête, mais au fond de lui, il savait qu’aucun retour n’efface la première absence. C’est à cet instant précis, sur le pas d’une porte, devant une averse qui faiblit, que l’on devient conscient de ce qui fut construit pierre par pierre, mot par mot, silence par silence.
Ce soir-là, en traversant la rue pour prendre le bus, Lise se retourna deux fois. La bouquinerie luisait faiblement. Et elle pensa, sans l’avoir encore lu nulle part, que la véritable profondeur d’un lieu se mesure à la douleur qu’on imagine en le quittant.
Alphonse, resté seul, rangea le livre de Gibran sur l’étagère des « indispensables ». Il ne le relirait pas avant longtemps. Il n’en avait pas besoin. La phrase était désormais en lui, comme un bourgeon qui ne sait pas encore qu’il va éclore.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 66 : Le monde est abri, malgré la douleur
Les giboulées de mars avaient cédé la place à une lumière plus généreuse, mais encore hésitante, comme une promesse que l’on n’ose pas tout à fait tenir. Devant la Bouquinerie aux Quatre Vents, les premières feuilles des marronniers s’ouvraient en timides étoiles vert pâle. Le vent, moins mordant, jouait à soulever les poussières du trottoir et à les déposer en arabesques contre les vitrines.
À l’intérieur, Alphonse rangeait un lot de romans oubliés, son geste lent accompagné par le grincement familier des vieux planchers. Lise arriva un peu essoufflée, tenant contre elle un carnet de croquis maculé de pastel bleu. Elle s’assit sans un mot sur sa chaise attitrée, près du poêle éteint désormais, et observa le libraire quelques instants.
— Je n’arrête pas de tourner en rond, finit-elle par dire. Autour d’une idée que je n’arrive pas à attraper. Comme si la vie avait des visages qui se dérobent juste au moment où on les regarde.
Alphonse déposa une pile de livres sur le comptoir et vint s’asseoir en face d’elle. Il aimait ces silences précédant les vraies questions.
— Est-ce que tu as déjà ressenti, continua-t-elle, que tout s’écroule en même temps ? Une dispute, un examen raté, un ami qui s’éloigne… et soudain le monde paraît fragile, presque hostile.
Le libraire posa ses mains à plat sur la table, comme pour s’ancrer.
— Oui. Et à mon âge, ces moments ne sont pas moins douloureux. Mais ils sont différents. On sait qu’ils passeront. L’épreuve des années, ce n’est pas d’apprendre à souffrir moins, c’est d’apprendre à ne pas désespérer de la lumière.
Il se leva, parcourut une étagère et en tira un mince volume à la couverture défraîchie. Il l’ouvrit à une page cornée et lut à voix basse :
— « Le monde est abri, malgré la douleur, il est amour, malgré les séparations, il est beau malgré les désordres. » Barbara Ann Brennan.
Lise prit le livre, effleura le papier du bout des doigts.
— C’est joli, mais c’est dur à croire quand on a le cœur froissé.
— C’est justement pour cela que c’est une phrase à habiter, répliqua Alphonse. Elle ne prétend pas que la douleur est illusoire. Elle dit que le monde est plus large qu’elle.
Le vent de la mi-journée fit vibrer la sonnette de la porte, annonçant l’entrée d’une jeune mère avec un enfant endormi sur l’épaule. Elle chercha un livre d’images, repartit presque aussitôt. Lise et Alphonse restèrent silencieux un moment, comme suspendus à ce petit miracle ordinaire : un bébé qui dort, une librairie qui respire.
— Ce que tu cherches, Lise, c’est peut-être une preuve, reprit Alphonse. Mais la vie ne donne pas de preuves. Elle donne des indices.
— Comme quoi ?
— Comme toi qui viens ici alors que tu pourrais rester chez toi à ruminer. Comme moi qui ouvre ma boutique chaque matin, même les jours où l’absence de certaines personnes pèse plus lourd. Ce sont des abris minuscules.
Lise saisit son carnet, griffonna une forme ovale, une fenêtre entrevue, une ligne de fuite.
— Ma mère dit toujours que je me pose trop de questions.
— Ta mère a sans doute raison. Mais les librairies sont faites pour les gens qui se posent trop de questions. Les autres vont au supermarché.
Elle rit doucement, et ce rire éclaira son visage fatigué.
Dehors, le ciel hésitait entre averse et éclaircie, comme avril tout entier. Un rayon traversa soudain la vitre et vint frapper la poussière en suspension, la transformant en mille paillettes minuscules.
— Tu vois, dit doucement Alphonse, le monde est abri, malgré la douleur. Il n’a pas besoin de faire beau. Il a seulement besoin d’être habité avec attention.
Lise ferma son carnet, rangea son crayon derrière son oreille.
— Alors, si ce n’est pas indiscret, vous pourriez me prêter ce petit livre de Brennan ? Je crois que j’ai besoin d’habiter cette phrase quelques jours.
Alphonse acquiesça, y glissa un signet en tissu usé.
— Garde-le aussi longtemps que nécessaire. Les livres sont des abris portables.
Elle se leva, le remercia d’un geste discret, et sortit dans l’air changeant. Derrière elle, le libraire regarda le ciel d’avril, les rafales qui ployaient les jeunes branches, et pensa que la beauté malgré les désordres se mérite chaque jour.
Il alluma une petite lampe sur le comptoir, même s’il n’en avait pas besoin, juste pour que la Bouquinerie aux Quatre Vents reste, à sa manière, un abri.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 67 : Donner sans compter, garder sans retenir
Le ciel d’avril s’était fait pâle et lavé, comme une aquarelle que l’on aurait trop humidifiée, puis laissée sécher au gré d’un vent tiède. Les bourgeons du marronnier devant la boutique semblaient hésiter à éclater, suspendus entre le souvenir du froid et la promesse d’un été encore lointain. À l’intérieur de la Bouquinerie aux Quatre Vents, l’odeur du vieux papier et de la cire d’abeille régnait en maîtresse paisible. Alphonse rangeait un lot de romans-feuilletons des années 1930, le dos courbé avec cette grâce lente que seuls les hommes qui ont passé leur vie à manipuler des livres possèdent.
Lise entra sans faire tinter la cloche – elle avait appris à en maîtriser le battant, par discrétion, comme on entre chez soi. Elle tenait sous le bras un carnet de croquis ouvert à une page encore blanche. Non qu’elle manquât d’idées ; au contraire, elle en avait trop. C’est pourquoi elle venait, ce matin-là, chercher non pas une réponse, mais un éclairage.
— Alphonse, dit-elle en s’asseyant sur le tabouret de cuir usé, je crois que je ne comprends plus rien à l’amitié.
Le libraire se redressa, un livre à la main. Il l’observa un instant, ce regard gris-bleu qu’elle lui connaissait bien, celui qui précédait toujours une phrase dont on ne ressortait pas tout à fait indemne.
— L’amitié, l’amour, la tendresse… tout cela est un mystère que nous compliquons souvent parce que nous voulons le posséder. Tiens, je suis tombé l’autre soir sur une phrase d’un certain Jean-Yves Leloup. Elle m’a frappé comme une porte qu’on ouvre dans une pièce obscure.
Il prit son éternel carnet à dos toilé rouge, feuilleta quelques pages, puis lut, la voix posée :
— « On ne peut “garder” l’amour en nous qu’en le donnant. Il ne faut pas croire néanmoins que l’on donne quelque chose. »
Lise fronça les sourcils. Le vent d’avril poussa un nuage rapide, et la lumière sur le plancher changea de forme, comme si le temps lui-même écoutait.
— C’est absurde, non ? Donner sans rien donner, garder en se dépouillant… C’est un paradoxe.
— La vie entière est un paradoxe, ma petite dame. Ce que Leloup veut dire, je crois, c’est que l’amour n’est pas un objet qu’on transfère d’une poche à l’autre. Si tu penses donner quelque chose – un conseil, un soutien, un moment – tu es encore dans la logique de l’avoir. Or l’amour véritable, l’amitié véritable, ne s’échange pas : il se vit. Et il ne reste en nous que lorsqu’il traverse, comme l’eau traverse le ruisseau.
Lise tourna une page de son carnet, sans dessiner, juste pour laisser ses doigts agir.
— Alors, quand je viens ici, chaque semaine, je ne te « donne » pas ma présence ?
— Non. Tu la vis. Et moi, je vis la tienne. Si tu croyais me faire un cadeau en venant, cet échange deviendrait lourd. Pareil si je pensais te « donner » mes mots. Leloup a raison : on ne donne rien. On se rend disponible. Et c’est dans cette disponibilité mutuelle que quelque chose se garde de lui-même.
Elle leva les yeux vers lui. Il avait soixante ans, une cicatrice invisible à l’âme, et pourtant, dans la manière dont il venait de parler, il n’avait ni l’amertume du vieil homme ni la naïveté du jeune. Il avait la clarté rare de ceux qui ont cessé de compter.
— Tu as déjà essayé de « garder » quelqu’un ? demanda-t-elle soudain, en pensant à cet ami de fac qui l’avait récemment éconduite parce qu’elle « en faisait trop ».
Alphonse posa le livre sur une pile. Il regarda par la fenêtre. Une averse légère, soudaine, typique d’avril, se mit à crépiter contre la vitre. Les pétales du marronnier trempèrent.
— Oui, dit-il simplement. J’ai essayé, autrefois. J’ai cru que l’amour se stockait comme du vin en cave. Que plus on en accumulait, plus on était riche. J’ai étouffé des amitiés à force de les serrer trop fort. Et puis un jour, j’ai compris que l’amour est un souffle. On ne l’emprisonne pas. On l’accompagne.
Le silence s’installa, confortable, accompagné seulement par le bruit de la pluie. Lise prit son crayon et, d’un trait continu, dessina le reflet d’Alphonse dans la vitre embuée, sa main tenant le livre, son épaule légèrement voûtée. Elle ne lui dit pas qu’elle le dessinait. Ce n’était ni un don ni un vol. C’était juste la vie qui passait, et qui, en passant, restait.
Au bout d’un long moment, Alphonse murmura, presque pour lui-même :
— Tu sais, Lise, ce que j’aime chez toi ? Tu ne cherches pas à me prendre quelque chose. Tu cherches à être, avec moi. C’est la plus belle des « gardes ». Celle qui ne retient rien et qui pourtant ne perd rien.
La pluie cessa aussi brusquement qu’elle était venue. Un rayon d’avril, encore timide, se glissa entre deux nuages, vint éclairer la poussière qui dansait au-dessus du comptoir. Lise ferma son carnet. Elle ne savait pas encore tout du chemin, mais elle commençait à comprendre que marcher ensemble, ce n’était jamais s’appartenir. C’était simplement se rencontrer, encore et encore, dans l’instant qui ne demande rien.
Elle se leva, rangea son crayon, et dit doucement :
— À la semaine prochaine, Alphonse.
— À la semaine prochaine, Lise. N’oublie pas : on ne garde qu’en donnant, et on ne donne rien. C’est le plus beau cadeau qu’on puisse s’offrir à soi-même : lâcher prise.
Elle sortit, la cloche tinta cette fois, légère, presque joyeuse. Dans la boutique retrouvée silencieuse, Alphonse sourit, caressa du dos de la main la reliure d’un vieil exemplaire des Méditations de Marc Aurèle, et se dit que l’avril, décidément, était le mois des vérités simples.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 68 : Être sans effort
Le printemps s’installait par à-coups, comme un musicien qui accorde son instrument entre deux averses. La lumière d’avril jouait à cache-cache avec les nuages, et devant la Bouquinerie aux Quatre Vents, le vieux platane laissait tomber ses premières feuilles collantes sur le trottoir. Alphonse avait ouvert la porte à double battant, laissant entrer l’odeur de terre mouillée et de pétales écrasés. À l’intérieur, les piles de livres semblaient elles aussi se réveiller d’un long engourdissement.
Lise arriva avec ses doigts tachés d’encre et ses cheveux relevés à la hâte. Depuis quelques semaines, elle travaillait sur une série de fusains représentant des bibliothèques abandonnées, et elle avait besoin de se confronter à une autre présence que celle, pourtant dense, des rayonnages. Alphonse était en train de dépoussiérer un exemplaire des Méditations de Marc Aurèle quand elle passa le seuil.
— Vous arrivez au bon moment, dit-il sans lever la tête. J’étais justement en train de me demander si l’on peut vraiment posséder un livre sans jamais l’avoir lu. Et je réponds oui, bien sûr. Mais posséder une pensée, c’est autre chose.
Lise s’assit sur sa chaise habituelle, celle qui grince un peu du côté gauche. Elle aimait ces débuts sans préambule, cette façon qu’avait Alphonse de plonger d’emblée dans le vif.
— J’ai beaucoup pensé à quelque chose cette semaine, dit-elle. À l’école, on ne cesse de nous répéter qu’il faut travailler dur, qu’il faut forcer, qu’il faut lutter pour obtenir ce qu’on veut. Et moi, je me suis épuisée sur mes dessins. Résultat : ils sont morts. Raides. Comme si j’avais trop serré mon fusain.
Alphonse referma doucement son livre et le posa sur le comptoir. Il se frotta la nuque, un geste qu’il faisait quand il sentait qu’on touchait à quelque chose d’essentiel.
— Tu sais, Lise, il y a une phrase qui me revient souvent en ce moment. Elle est de Deepak Chopra.
« On nous a appris que l’effort est bon, que rien ne s’obtient sans travail, mais ce n’est pas vrai. Être n’est pas le résultat d’un effort ; l’amour n’est pas le fruit d’un effort. »
Il marqua une pause, le temps que les mots se déposent entre eux comme une poussière fine.
— C’est une sentence difficile à entendre, continua-t-il. Parce qu’elle va contre tout ce qu’on nous a inculqué. La méritocratie, la sueur, le mérite… Mais regarde ce platane, dehors. Il ne fait aucun effort pour pousser. Il pousse, c’est tout. Il ne force pas ses branches à s’étendre, ni ses racines à chercher l’eau. Il le fait, naturellement.
Lise se tourna vers la fenêtre. Le platane avait effectivement doublé de volume depuis qu’elle fréquentait la boutique. Elle ne s’en était jamais rendu compte.
— Alors, quand je dessine, je ne devrais pas forcer ? demanda-t-elle.
— Je ne dis pas qu’il ne faut pas travailler, précisa Alphonse. Mais il faut distinguer l’effort utile de la contorsion inutile. L’effort, c’est tendre l’arc. L’amour, le dessin, l’être… c’est la flèche. L’arc se bande, puis il lâche. C’est dans le lâcher que la flèche vole.
Il se leva et alla chercher un petit carnet dans une caisse encore non répertoriée. Il le tendit à Lise.
— Tiens, c’est un recueil de poèmes d’un auteur japonais du XVIIIe siècle. Il disait : « Ne cherche pas l’inspiration, sois la branche qui plie sous la neige. La neige tombe, la branche plie, puis elle se relève. Rien n’a été forcé. »
Lise feuilleta le carnet. Les caractères fins ressemblaient à des herbes séchées. Elle respira un grand coup.
— Ce que vous dites, Alphonse… c’est que j’ai passé ma vie à vouloir prouver que j’existais par ce que je produisais. Mais être, ce n’est pas produire.
— Voilà, exactement. Être n’est pas le résultat d’un effort. Tu es avant de dessiner. Tes dessins ne font qu’attester une présence qui est déjà là, pleine, entière. Si tu dessines pour exister, tu épuises ton existence. Si tu dessines parce que tu existes déjà, alors le trait vient sans violence.
Dehors, une averse subite se mit à tambouriner sur les feuilles du platane. Le bruit était doux, régulier, presque un sommeil. Lise sentit ses épaules se dénouer sans qu’elle les eût dénouées. C’était cela, sans doute : un relâchement qui n’était pas une abdication, mais une confiance.
— Je crois que j’ai trop lutté contre moi-même, murmura-t-elle.
— La plupart d’entre nous, oui, répondit Alphonse. On nous a appris que l’amour se gagnait, que la paix se conquérait. Et si l’amour n’était qu’une chose que l’on laisse advenir ? Si la tranquillité n’était qu’une chose que l’on cesse de repousser ?
Il se rassit en face d’elle, les mains posées à plat sur le bois usé du comptoir.
— Tu sais ce que je vois en toi, Lise ? Je vois une jeune femme qui a déjà tout, et qui court après ce qu’elle a déjà. Tu es comme quelqu’un qui cherche ses lunettes alors qu’il les a sur le nez.
Elle éclata de rire. Un rire clair, presque enfantin, qui fit trembler la poussière dans un rai de soleil soudain.
— Alors, selon vous, il suffirait d’arrêter de chercher ?
— Non, pas d’arrêter. Plutôt de changer la nature de la recherche. Quand on cherche ce qu’on est déjà, chercher devient habiter. Ce n’est plus un effort, c’est une attention.
Ils restèrent silencieux un long moment. L’averse avait cessé, et une odeur de lilas montait de la cour voisine. Le printemps avait cette grâce : il ne forçait rien. Les bourgeons éclataient sans bruit, les oiseaux chantaient sans partition.
Lise prit son carnet de croquis et dessina rapidement la silhouette d’Alphonse derrière son comptoir, non pas en cherchant à faire un beau dessin, mais simplement en posant son regard sur lui. Le trait vint naturellement, sans hésitation, comme si la main savait déjà le chemin. Elle eut l’impression, pour la première fois, de ne pas avoir dessiné avec ses muscles, mais avec sa présence.
— Vous avez raison, dit-elle enfin. C’est comme si j’avais retenu ma respiration toute ma vie, et que quelqu’un venait de me dire que je pouvais expirer.
Alphonse sourit, sans rien ajouter. Il reprit son Marc Aurèle, et le silence devint complice, léger, infiniment plus habité que tous les discours du monde.
Dehors, le platane secoua ses branches, libérant une dernière averse de gouttes d’argent. Avril s’étirait dans la lumière revenue, et la Bouquinerie aux Quatre Vents était, ce jour-là, le lieu du monde où l’on pouvait être sans rien prouver.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 69 : Plan de vol et paix par l'amour
Ce matin-là, le ciel hésitait entre deux chagrins. Une bruine tiède fouettait les vitres de la Bouquinerie aux Quatre Vents, mais par échappées, le soleil perçait, déposant sur les rayons des reflets de coquillage. Avril jouait son double jeu. À l’intérieur, l’odeur du vieux papier et de la cire d’abeille semblait plus dense, comme si les livres retenaient leur souffle.
Alphonse rangeait un exemplaire défraîchi des « Âmes mortes » quand la porte claqua derrière une silhouette essoufflée. Lise, le manteau perlée d’eau, secoua ses cheveux comme une chienne surprise par l’averse.
— Vous avez vu ce déluge ? lança-t-elle en riant. Je me suis arrêtée trois fois sous des auvents. Chaque fois, j’ai cru que le ciel allait se calmer. Il se moque de nous.
— Il attend, répondit Alphonse sans lever les yeux. Avril n’a pas de plan, il explore. C’est pour ça qu’il nous surprend toujours.
Elle déposa son sac sur la caisse, en sortit un carnet de croquis aux pages gondolées par l’humidité, puis s’assit sur sa chaise habituelle, celle qui grince quand on s’y enfonce. Le libraire l’observa du coin de l’œil : elle avait le visage plus ouvert que les autres jours, presque apaisé, comme si quelque chose venait de basculer en elle.
— Alphonse, j’ai eu une conversation hier soir avec mon père. Une vraie. Pas un de ces échanges où on se jette des reproches à travers la table.
— Rare monnaie, fit-il en refermant un bouquin d’une main précautionneuse. Et qu’avez-vous échangé, si ce n’est pas trop demander ?
Lise tourna un crayon entre ses doigts. « Lui, il veut que j’aie un plan. Un métier solide. Une sécurité. Il me dit : “L’art, c’est beau, mais ça nourrit pas.” Et moi, j’ai sorti que je préférais mourir de faim avec mes pinceaux que de m’engraisser dans un bureau à compter des heures. »
Elle marqua une pause, puis ajouta, plus bas : « Il a eu peur pour moi. C’est ça, au fond. Pas du contrôle. De la peur. »
Alphonse posa son torchon et vint s’asseoir en face d’elle, les coudes sur le comptoir. « C’est une révélation, ça. La plupart des gens ne voient dans l’autorité que de la domination. Mais parfois, l’autre a seulement oublié que votre liberté n’est pas sa menace. »
Lise leva les yeux vers l’étagère du fond, là où trônait un volume de Jung qu’elle avait feuilleté la semaine dernière sans vraiment le comprendre. « Vous m’aviez dit un jour que chercher à posséder quelqu’un, c’est déjà le perdre. Vous pensiez à quoi, exactement ?
— À tout, ma petite. À l’amour, à l’amitié, au pouvoir même. Celui qui veut tenir les rênes trop serrées étrangle le cheval. Et puis… » Il se leva, décrocha le livre d’un geste lent. « Il y a une phrase, dans cet ouvrage, qui me trotte en tête depuis des années. Je vais vous la lire. »
Il ouvrit le volume à un passage corné, et sa voix prit cette gravité douce qu’il réservait aux sentences essentielles :
« Nous avons besoin d’un plan de vol. Et ce plan doit se rendre compte que, quand le pouvoir d’amour vainc l’amour du pouvoir, alors advient la paix. »
Le silence s’installa, peuplé seulement par le grésillement de la pluie contre la fenêtre. Lise posa son menton dans sa paume.
— Un plan de vol… C’est beau. Ce n’est pas un plan au sol. Ce n’est pas une carrière linéaire, un contrat, un salaire. C’est la trajectoire qu’on dessine dans l’air, qui change avec le vent. Mon père me parle d’un plan d’architecte. Jung me parle d’une carte d’oiseau.
Alphonse hocha la tête. « Et la seconde partie de la phrase est la plus dure à avaler. Le pouvoir d’amour vainc l’amour du pouvoir. Combien de guerres, combien de familles brisées parce qu’on a choisi d’aimer le contrôle plutôt que de contrôler son amour ? »
— Vous croyez qu’on peut apprendre ça ? demanda Lise. Ou c’est une grâce qu’on a ou qu’on n’a pas ?
Il réfléchit, caressant la tranche du livre. « C’est une discipline. Comme le dessin. D’abord on gribouille, on rate, on essaye de posséder l’autre, de le changer. Puis un jour, on desserre les doigts. On accepte qu’il parte, qu’il pense autrement. Et là, étrangement, il reste. Parce qu’il n’est plus prisonnier. »
Les nuages, dehors, semblaient s’écarter par plaques. Un rai de lumière frappa en plein sur le comptoir, allumant la poussière en mille paillettes.
— Mon père m’a dit : “Je veux juste que tu sois heureuse.” Et j’ai senti que ce n’était pas un ordre, cette fois. C’était un regret. Il a peut-être passé sa vie à suivre un plan qu’il n’avait pas choisi.
— Alors vous lui avez offert quoi, en retour ? demanda Alphonse.
Lise sourit, les yeux brillants. « Je lui ai dit : “Et si on apprenait ensemble ?” Il a eu l’air surpris. Comme si je venais de l’inviter dans un pays qu’il croyait interdit. »
Le vieux libraire reposa Jung sur l’étagère, puis se tourna vers la fenêtre. « La paix, voyez-vous, Lise, ce n’est pas l’absence de conflit. C’est le moment où l’on cesse de vouloir gagner sur l’autre pour gagner avec l’autre. »
Elle prit son carnet, griffonna quelques traits : la silhouette d’Alphonse, le livre en main, la lumière d’avril derrière lui. « Je vais faire une série sur ça, dit-elle soudain. Sur les gens qui renoncent à l’amour du pouvoir. Je les appellerai “Les plans de vol”. »
Alphonse éclata de rire, un rire franc qui roula sous les poutres de la boutique. « Attention, vous allez me rendre célèbre. Et moi qui n’ai jamais cherché que l’anonymat… »
— Trop tard, dit Lise en refermant son carnet. La paix a commencé. Et vous y êtes pour quelque chose.
Dehors, l’averse cessait net. Avril, repu de ses larmes, offrait un ciel laiteux, sans promesse ni menace. Juste une page blanche. Et pour la première fois depuis des semaines, Lise n’eut pas peur de ce qui allait s’y écrire.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 70 : Comme la graine sous la neige
Le crachin d’avril s’acharnait sur les vitres de la bouquinerie, transformant les reflets du quai en une aquarelle tremblée. À l’intérieur, l’odeur du vieux papier et du bois ciré semblait plus dense, protégée de l’humilité du ciel. Alphonse, un chiffon à la main, dépoussiérait le dos d’un recueil de poésie lorraine quand la clochette de la porte émit son petit cri familier.
Lise entra, secouant son parapluie bariolé d’un geste vif, une goutte d’eau accrochée à la mèche de cheveux qui lui barrait le front. Elle n’eut pas son « Bonjour, ma vieille planète » habituel. Elle posa son sac à même un tas de livres invendus, souffla, et s’assit sur la chaise qui grince. Le silence du printemps pluvieux les enveloppa.
Alphonse, sans se retourner, dit simplement : « Tu as l’air de porter la lune couchée sur l’épaule. »
Lise sourit, un sourire qui ne montait pas aux yeux. « Je ne sais pas, Alphonse. Il y a des jours où tout va bien, et soudain… je regarde autour de moi, et j’ai l’impression d’être une phrase mal ponctuée dans un chapitre trop long. »
Il se retourna alors, s’accouda au comptoir, et la détailla avec cette lenteur qu’il réservait aux livres rares dont il faut déchiffrer la reliure. Il ne lui offrit pas de réconfort tout fait. À la place, il attrapa un mince volume à la couverture grège et l’ouvrit à une page cornée.
« Écoute », dit-il. Puis il lut, la voix grave et douce comme un ruisseau sous la terre :
« Comme la graine sous la neige, mon cœur attend le printemps d’un nouvel amour. »
Il referma le livre. Lise haussa un sourcil. « René ? Je ne vois pas bien ce qu’il vient faire ici. »
« Pas René Char, non. Un autre René. Un poète oublié des Ardennes, mort avant d’avoir connu la gloire. J’ai déniché cette plaquette l’autre jour chez un vide-grenier. Cette phrase, Lise, elle t’attendait sur cette étagère depuis trente ans. »
La jeune fille détourna le regard vers la fenêtre, où les gouttes couraient comme des larmes en accéléré. « C’est joli, mais c’est triste. Attendre sous la neige… on se sent enterré vivant. »
Alphonse secoua la tête, et ses soixante ans plièrent dans un geste presque impatient : « Non. Tu confonds saison et tombeau. La graine, elle ne pleure pas sa disparition. Elle se sait vivante. Elle se souvient du soleil. Elle attend parce qu’elle a confiance. Toi, Lise, ce qui te pèse, ce n’est pas d’attendre. C’est de croire que tu ne mérites pas le printemps. »
Elle se renfrogna un instant, le réflexe enfantin de celle qui se sent déshabillée. Puis elle prit le livre, en tourna les pages avec douceur. « Tu as toujours une citation pour tout. »
« Pas pour tout, rétorqua-t-il. Juste pour ce qui ne se dit pas aisément. Tiens, les auteurs sont des amis qu’on n’a pas encore rencontrés. Celui-ci, il a écrit ça au lendemain d’une rupture, dans un hiver particulièrement rude, après avoir perdu son poste de professeur. Il avait vingt-deux ans. Et il a fait ce qu’il fallait : il a attendu sans cesser d’être une graine. »
Lise resta silencieuse. Le crachin se muait en une bruine plus fine, presque paresseuse. Au fond de la boutique, l’horloge à balancier toussota quatre heures.
« Ce que j’attends, murmura-t-elle enfin… ce n’est peut-être pas un amour. C’est une raison de me lever le matin sans avoir à me convaincre que c’est bien. »
Alphonse hocha la tête, se leva contre l’étagère des romans russes. « Raison, amour, printemps… ce sont les mots que les vivants inventent pour ne pas avoir peur de l’hiver. Mais l’hiver, il faut l’habiter. Il ne faut pas le subir. »
Il désigna la fenêtre. « Regarde dehors. Ce n’est pas un déluge, c’est une averse d’avril. Demain, peut-être, le soleil fera fumer les pavés. Et toi, sans t’en rendre compte, ton cœur aura germé entre deux pages d’un livre que tu n’as pas encore écrit. »
Lise rit enfin, un rire clair qui éparpilla la dernière crispation de son visage. « Tu es un vieux magicien, Alphonse. Tu prends un vers oublié et tu en fais une clé. »
« Non, je suis un libraire. Je ne fais que prêter des voix à ceux qui savent mieux que moi. »
Elle reposa le livre sur le comptoir, mais il le lui tendit. « Garde-le. Considère-le comme un sachet de graines. Plante-le dans tes nuits blanches. »
La pluie cessa. Un rayon d’argent pâle traversa soudain la vitrine, et la bouquinerie aux Quatre Vents parut s’éveiller d’une longue apnée. Lise rangea le volume dans son sac, se leva, et cette fois planta ses yeux dans ceux du vieil homme.
« Il paraît, dit-elle, que le printemps commence quand on n’a plus peur d’être vulnérable. »
Alphonse haussa les épaules en souriant. « Ce paraît-là, je ne sais pas d’où il vient. Mais il mériterait d’être en italiques. »
Elle sortit, le parapluie maintenant plié. La clochette tinta. Alphonse resta seul un long moment, le chiffon oublié dans la main, à regarder la lumière rasante caresser les tranches dorées d’un ancien dictionnaire. Il pensa à la graine, à la neige, à ce printemps qui n’en finissait pas de naître dans le regard des jeunes gens perdus. Et il sourit, parce qu’au fond, lui aussi attendait. Non pas un amour nouveau, mais le suivant : la prochaine phrase, le prochain livre, la prochaine visite où il pourrait, à voix basse, offrir une sentence comme on offre une bouffée d’air.
Dehors, l’avril lessivé sentait la terre mouillée et la promesse.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 71 : La possibilité d’être vraiment compris
Le ventre du jour s’étirait dans une lumière ambrée, tiède sans être lourde, et la devanture de la Bouquinerie aux Quatre Vents buvait cette clarté comme un vieux carreau de cathédrale. Les lilas avaient fini de pleurer leurs grappes, et l’air portait ce parfum d’herbe coupée qui annonce les longues soirées sans les promettre tout à fait. Alphonse rangeait un lot de romans oubliés quand la clochette tinta.
Lise entra, les bras chargés d’un cartable où dépassaient des calques et un tube de cobalt. Elle déposa son fardeau sur la chaise basse, près de la caisse, et poussa un soupir qui n’était ni de fatigue ni d’aise, mais plutôt de ce relâchement qu’on offre à un lieu ami.
— J’ai passé l’après-midi au jardin botanique, dit-elle en défaisant son écharpe légère. Je croyais vouloir dessiner des pivoines. Finalement, ce sont les bancs vides qui m’ont intéressée. Les gens qui s’y asseyent seuls, les traces de leurs dos contre le bois. On voit l’usure. On devine l’histoire.
Alphonse posa une pile de livres sur le comptoir. Il hocha la tête.
— Tu dresses l’inventaire des absences. C’est une bonne école pour le dessin, et pour le reste.
Elle sourit, parce qu’il ne la corrigeait jamais, et qu’il ne l’encourageait pas non plus comme un professeur. Il se contentait d’étendre le tapis sous ses pas, pour qu’elle marche plus loin.
Le libraire remonta ses lunettes sur son nez. Dehors, le vent tournait, poussant par bouffées une odeur de sève coupée et de terre humide. Le climat de cette fin de printemps jouait à cache-cache : un soleil franc, puis un voile, puis une chaleur qui semblait vouloir durer, mais qui savait déjà qu’elle passerait.
— Tu sais, reprit Lise en s’asseyant en tailleur sur le plancher ciré, parfois je me demande si on peut vraiment tenir compte des autres avant d’avoir soi-même été tenu en compte. Pas seulement aidé. Vraiment tenu. Dans le sens où quelqu’un aurait pris la peine de comprendre ce qui se trame au fond de toi, même ce qui ne sait pas encore s’exprimer.
Alphonse s’immobilisa. Il avait une façon de faire silence qui n’était pas une pause, mais une forme d’accueil. Il alla chercher un volume mince, sans doute un essai, le feuilleta, puis le reposa.
— Je vais te dire une chose que j’ai lue voilà longtemps, chez Mitscherlich. Il écrivait :
« Ce n’est qu’avec l’expérience d’être vraiment compris et d’avoir été aimé qu’apparaît la possibilité de tenir compte des autres. »
La phrase resta en suspens entre eux, comme une bouée lancée dans une eau tranquille. Lise la retourna dans sa tête. Elle aurait pu argumenter, trouver des contre-exemples — les gens qui donnent sans avoir reçu, ceux qui se dévouent par manque — mais elle sentit que le libraire ne livrait pas une vérité absolue, plutôt une clé.
— Ce que je trouve fort, poursuivit Alphonse en se massant les mains, c’est qu’il ne dit pas « quand on a été aimé », mais « avec l’expérience d’être vraiment compris ». L’amour sans compréhension, ça existe. C’est une chaleur aveugle. Mais la compréhension vraie, celle qui te prend tel que tu es, sans te réparer ni te juger… ça, ça forge une armure légère. Et cette armure-là permet ensuite de s’ouvrir aux autres, justement parce qu’on n’a plus peur de s’y perdre.
Lise caressa du bout des doigts la tranche rugueuse d’un carton à dessins.
— Je pense à mon frère, murmura-t-elle. Il est plus jeune. Pendant des années, j’ai cru que l’aimer suffisait. Mais je ne le comprenais pas. Je lui offrais ce que je croyais bon, pas ce dont il avait besoin. C’est seulement quand une amie, à la fac, a pris le temps de m’écouter vraiment — pas de me conseiller, juste de me renvoyer ce que je ressentais — que j’ai su, ensuite, le faire pour lui.
Alphonse ne dit rien. Il poussa vers elle une tasse de tisane refroidie qu’il avait préparée une heure plus tôt, sans savoir qu’elle viendrait. Elle but une gorgée. Le liquide était tiède, mais elle fit semblant qu’il était brûlant, par politesse ou par complicité.
Dehors, le vent tomba soudain. Les arbres de la rue s’immobilisèrent. Le ciel devint d’un bleu plus franc, comme si la météo avait entendu leur conversation et s’était tue pour ne pas les interrompre.
— La boutique, dit doucement Lise après un long silence, c’est un peu ça pour moi. Un lieu où je me sens comprise sans avoir à plaider ma cause. Tu ne me donnes pas des réponses. Tu me donnes des livres, des silences, des phrases comme celle de Mitscherlich. Et ça me rend plus capable, ensuite, d’aller vers les autres.
Le libraire se leva, les bras ballants. Il alla décrocher une petite estampe accrochée près de la fenêtre : deux personnages dos à dos, mais tournant la tête l’un vers l’autre.
— Je n’ai pensé cette phrase que sur le tard, dit-il. À trente ans, je l’aurais trouvée trop simple. À soixante, je sais qu’elle est lourde de vérité. On ne peut pas vraiment tendre la main à l’autre tant qu’on n’a pas senti une main se poser sur nous sans rien exiger.
Lise se leva à son tour. Elle attrapa son cartable, hésita, puis dit :
— Alors cette semaine, j’essaierai de comprendre plutôt que d’aimer. Ou d’aimer en comprenant.
— Ce n’est pas l’un sans l’autre, répondit Alphonse en raccompagnant jusqu’à la porte. Mais commence par comprendre. L’amour, s’il est vrai, se glissera par la même porte.
La clochette tinta. Dehors, l’air était devenu doux, presque sucré. Lise s’éloigna sous le ciel lavé, et Alphonse demeura un instant sur le pas de la porte, à regarder les hirondelles dessiner des phrases dont il n’avait pas besoin de connaître le sens pour les trouver justes.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 72 : Quand nos ailes ne se souviennent plus
Le vent de mai jouait les équilibristes entre les glycines trop chargées et les enseignes fatiguées de la rue des Échaudés. Alphonse, ce matin-là, n’avait pas ouvert la bouquinerie sur le coup de neuf heures. Il avait écouté, depuis son fauteuil défoncé, le carillon de la porte rester muet. Une torpeur douce, presque visqueuse, l’avait retenu dans cette zone trouble où la pensée s’engourdit comme une jambe qui s’endort. Il se sentait vieux, non pas de soixante ans, mais de milliers de pages lues dont aucune ne lui avait rendu le sourire qu’il avait perdu en route.
Lise poussa la porte vers dix heures, un carnet de croquis sous le bras et une pâleur inhabituelle sous les taches de rousseur. Elle ne dit rien tout d’abord, posa son sac contre un rayon de poésie, et s’assit en face de lui, sur la malle aux cartographies. Le silence, entre eux, avait ceci de commode qu’il n’exigeait jamais de remplissage.
— Vous avez l’air d’un phare qui a oublié d’être allumé, finit-elle par lâcher.
Alphonse haussa une épaule. Il tripotait un exemplaire abîmé des Pensées de Marc Aurèle, sans l’ouvrir.
— C’est drôle, dit-il. Toute la semaine, j’ai rangé ces étagères. Je les connais par cœur. Je pourrais les retrouver les yeux fermés. Et pourtant, ce matin, j’ai senti que mes ailes… comment dire… ne se souvenaient plus comment battre.
Lise ouvrit son carnet. Elle ne dessinait pas encore ; elle griffonnait des mots en travers d’une ébauche de nuage.
— C’est l’inverse pour moi, avoua-t-elle. On m’a refusé mon projet de fin d’année. Trop personnel, trop peu académique, a dit le jury. Je me suis réveillée avec des ailes pleines de vent, mais plus de direction.
Alphonse se leva, alla chercher deux tasses ébréchées et versa le fond d’une cafetière froide. Il but la sienne d’une traite, comme un médicament.
— Tu te souviens, Lise, de ce que j’essaie d’expliquer à propos des auteurs qu’on rencontre sans les avoir jamais croisés ? Paul Brunton, par exemple. Ce n’est pas un philosophe de premier rayon. Personne ne le lit plus. Mais il a écrit une chose, une seule, qui m’est restée comme un caillou dans la chaussure :
« L’amour des amis et de la famille sont comme des anges qui nous remettent en position de voler quand nos ailes ne se souviennent plus comment. »
Lise leva les yeux de son carnet. Elle ne disait rien, mais quelque chose se défroissait dans son regard, comme une étoffe qu’on repasse à la main.
— Tu viens de prononcer ce « nous » que tu évites toujours, remarqua-t-elle. Tu as dit « quand nos ailes ».
Alphonse sourit, presque malgré lui.
— C’est peut-être l’effet Brunton. Ou le café froid. Ou toi, avec tes airs de moineau en colère.
Il reposa sa tasse et se mit à arpenter l’allée centrale, effleurant les dos des livres comme on effleure des épaules familières.
— Voilà ce que je pense, ce matin, avec ce vent de mai qui rend tout plus clair et plus triste à la fois. On finit par croire que l’aile est un muscle. Que ça se répare seul, à force de volonté. Mais non. L’aile, c’est un lien. On ne vole pas tout seul. On vole parce qu’il y a quelqu’un, quelque part, qui nous regarde et qui nous dit : « Tu n’es pas encore tombé. »
Lise ferma son carnet. Elle avait cessé de griffonner.
— Vous me parlez de mes parents, discrètement, c’est ça ?
— Je parle de tout ange disponible, répondit Alphonse en désignant d’un geste vague la porte, la rue, le ciel bas et lumineux de mai. Ton père t’a appelée hier, je l’ai vu à ta tête quand tu as raccroché. Ta mère t’envoie des photos de chats toutes les semaines. Ce sont des anges en survêtement, mais des anges quand même.
— Et vous ? fit Lise avec une franchise qui la surprit elle-même. Vous avez qui, vous, Alphonse ?
La question resta en suspens, comme un livre qu’on hésite à prendre dans une pile instable. La boutique semblait retenir son souffle. Dehors, une bourrasque de glycine colla des pétales contre la vitrine, pareils à des mains ouvertes.
— J’ai toi, dit enfin Alphonse. Et c’est déjà beaucoup plus que je n’avais espéré.
Lise ne pleura pas, mais elle détourna la tête. Elle attrapa un pinceau et trempa la pointe dans l’eau de son gobelet, puis peignit sur la première page blanche de son carnet deux silhouettes minuscules assises face à face, avec entre elles une petite chose informe qui aurait pu être une tasse de café ou une aile dépliée.
— Je garderai cette phrase sur les anges, murmura-t-elle. Je la mettrai en exergue de mon nouveau projet. Celui qu’on ne m’a pas encore refusé.
Alphonse revint s’asseoir. Il ouvrit enfin son Marc Aurèle, non pas pour lire, mais pour y coincer un marque-page qu’il avait taillé dans une vieille carte postale représentant une mouette.
— Tu sais, Lise, il n’y a pas d’âge pour apprendre à voler. Il n’y a que des âges où on oublie qu’on volait déjà.
Dehors, le vent de mai se calmait, comme un chien qui cesse enfin de tourner en rond et se couche. La porte de la bouquinerie resta ouverte sur la rue. Parfois, l’ange inattendu prend la forme d’un client qui entre, ou d’une étudiante qui se relève, pinceau en main, prête à recommencer.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 73 : L’amour au présent
Le printemps, cette année-là, se déployait avec une lenteur gourmande. Les glycines de la façade de la Bouquinerie aux Quatre Vents avaient cessé leur frénésie mauve pour laisser place à des feuilles d’un vert plus ferme, presque adulte. Dans la ruelle, l’odeur du seringat en fleurs se mêlait à celle, plus discrète, du vieux papier et de la cire à parquet. Alphonse avait ouvert les deux battants de la vitrine, laissant entrer un courant d’air tiède qui fit voleter la dernière page d’un exemplaire des Illuminations resté près de la caisse.
Lise arriva sur la pointe de ses baskets crasseuses de peinture. Elle portait sous le bras une pochette en toile, et ses doigts, encore maculés de bleu de Prusse, tremblaient légèrement. Non de fièvre, mais de cette impatience particulière qui la prenait lorsqu’une question lui brûlait le palais sans qu’elle parvienne à lui donner une forme.
— Tu as l’air d’un chat qui a vu un fantôme, fit Alphonse sans lever les yeux du livre qu’il était en train d’épousseter. Assieds-toi. Je sens que nous allons parler de quelque chose qui ne se commande pas.
Elle sourit, posa sa pochette sur le tas de bouquins promis au pilon du samedi, et s’installa dans le fauteuil club défoncé dont le ressort lui pinçait la cuisse depuis des semaines. Elle ne s’en plaignait jamais. Une partie d’elle-même aimait cette petite douleur familière, comme un gage d’authenticité.
— Je suis tombée sur une phrase, hier, en nettoyant mon atelier. Je l’avais écrite sur un bout de papier glissé dans un manuel d’anatomie artistique. Je ne me souviens même plus quand. La voilà :
« L’amour au passé n’est que souvenir. L’amour au futur n’est qu’imagination. C’est seulement ici et maintenant que nous pouvons réellement aimer. »
Alphonse referma lentement son livre. Il ôta ses lunettes, les essuya sur sa veste en velours côtelé, et les remit en place avec une lenteur étudiée. C’était son rituel lorsqu’une pensée lui demandait du temps pour s’installer dans la lumière.
— Denise Charotton, dit-il enfin. J’ai connu son petit recueil, L’éloge du moment. Il ne s’est jamais bien vendu. Trop précis, trop exigeant. Les gens préfèrent les rêves ou les regrets, ce sont des meubles moins lourds à déménager.
Il se leva, contourna son comptoir, et vint s’asseoir en face d’elle sur le tabouret branlant réservé aux visiteurs de passage. C’était un signe. La discussion serait longue.
— Tu sais, Lise, continua-t-il, à soixante ans, on a derrière soi un atlas de souvenirs encombrants. Des amours de jeunesse qu’on a trop idéalisées, des silences qu’on n’a pas su combler, des adieux qu’on a répétés cent fois en imagination. Denise avait raison : tout cela n’est que poudre. On peut s’y attarder avec tendresse, mais on ne peut plus rien y ajouter.
Lise frotta machinalement une tache de bleu sur sa main.
— Et le futur ? demanda-t-elle. L’imagination, elle compte pour rien ?
— Elle compte, bien sûr. Elle nous fait avancer, inventer, espérer. Mais ce n’est pas de l’amour. C’est de l’architecture. On construit des cathédrales de possibles, et pendant ce temps, on oublie d’habiter la petite pièce où l’on se trouve. Là, tout de suite.
Il prit sur la petite table basse une tasse de thé presque froid et la vida d’un trait, sans faire la grimace. L’habitude, chez lui, transformait l’amertume en réconfort.
— Je me souviens d’une cliente, reprit-il, il y a vingt ans. Elle venait tous les samedis chercher un livre sur la manière de reconquérir son mari. Des méthodes, des stratégies, des psychologies inversées. Pendant six mois, elle a vécu dans le futur. Elle ne voyait pas que, chaque samedi, son mari l’attendait dans la voiture, lisant le journal sans jamais entrer. Il était là. Dans le présent. Elle ne l’aimait pas, elle aimait l’idée de le rattraper.
Lise eut un petit rire amer.
— C’est triste.
— Non, c’est humain. On confond l’amour avec la projection. Charotton disait aussi, dans un autre passage : « L’instant d’amour véritable ressemble à une miniature : il tient tout entier dans la paume, mais on peut le contempler des heures. »
Dehors, un ouvrier municipal taillait le platane devant la boutique. Le bruit régulier de la tronçonneuse, au loin, ressemblait à une horloge qui scanderait le temps perdu. Lise regarda ses mains. L’atelier, ses toiles inachevées, son projet de diplôme, ses incertitudes sur le garçon rencontré en bibliothèque — tout cela lui parut soudain d’une légèreté étrange.
— Alors comment on fait ? demanda-t-elle. Comment on arrête d’être dans le souvenir ou dans l’imagination ?
Alphonse se renfonça dans le fauteuil club, cherchant le ressort douloureux. Il ne le trouva pas. Il se pencha vers elle.
— On commence petit. On regarde cette tasse de thé froid. On écoute ce bruit de tronçonneuse. On sent le seringat qui entre par la fenêtre. On se dit : ceci est ma vie, maintenant. Et on essaie d’aimer ça. Pas demain. Pas hier. Ce bruit laid, cette odeur douce, cette fatigue dans le dos.
Il y eut un long silence. Lise pensa à son père, toujours à préparer le voyage suivant, toujours à refaire le passé dans ses récits. Et elle comprit, avec une douce violence, qu’elle ne voulait pas finir ainsi.
— Tu sais, Alphonse, dit-elle doucement, tu es en train de m’apprendre à aimer la bouquinerie. Cette odeur, ce désordre, et toi avec ton thé froid.
Il haussa un sourcil, mais ne répondit pas. Simplement, il lui tendit un exemplaire dédicacé de L’éloge du moment, qu’il gardait sous le comptoir depuis des années, sans jamais oser le vendre.
— Garde-le. Lis une phrase par jour. Pas plus. Une phrase, et puis tu regardes autour de toi.
Elle prit le livre, le serra contre sa poitrine comme une petite bête tiède.
Dehors, la lumière de mai s’étirait, longue et généreuse, sur les pavés disjoints de la ruelle. Et pour la première fois, Lise ne pensa ni à son prochain examen, ni à ses échecs passés. Elle pensa à la voix d’Alphonse, juste au moment où elle se taisait.
Ce n’était ni un souvenir ni un rêve. C’était un cadeau minuscule, qui tenait tout entier dans l’instant.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 74 : L’histoire de la vie des femmes
Le ciel, ce matin-là, avait la couleur d’une pierre d’attente. Ni pluie, ni soleil, mais cette lumière laiteuse qui enveloppe les ombres sans les effacer. Quelques nuages traînaient comme des pensées qu’on n’a pas su finir. Devant la Bouquinerie aux Quatre Vents, le platane avait déployé ses dernières feuilles d’un vert presque insolent, et pourtant une légère bruine flottait, si fine qu’on l’aurait crue un souvenir de pluie.
Alphonse rangeait des ouvrages de botanique sur une étagère du fond quand la porte claqua deux fois, signe que Lise entrait avec son sac en bandoulière et son carnet de croquis déjà à moitié couvert de notes. Elle s’ébroua comme un chaton après une averse, secouant ses cheveux bruns d’où tombèrent quelques gouttes.
— J’ai couru sous la bruine, dit-elle. Il paraît que c’est bon pour le teint.
— On raconte ça aux jeunes filles pour les empêcher de prendre froid en réfléchissant, répondit Alphonse sans se retourner. La vérité, c’est que l’humidité gondole les pages. Mais entre nous, je préfère une cliente trempée à une absente.
Elle se laissa tomber sur sa chaise habituelle, celle qui grince toujours du côté gauche, et posa son carnet sur le comptoir. Le vieux libraire finit son rangement avec une lenteur méthodique, essuya ses mains sur son tablier de toile grise, puis vint s’asseoir en face d’elle. La bouquinerie sentait le vieux papier et la cire d’abeille, mêlés à cette odeur de terre mouillée qui entrait par la fenêtre entrouverte.
— J’ai lu quelque chose qui m’a frappée, dit Lise en sortant une feuille pliée de son carnet. C’est une phrase de Dina Haouri, une écrivaine que je ne connaissais pas.
« L’amour est l’histoire de la vie des femmes, c’est un épisode dans celle des hommes. »
Alphonse resta silencieux un long moment, les doigts croisés sur son estomac. La pluie se mit à tambouriner un peu plus fort contre les vitres, comme si elle voulait participer à la conversation.
— Dina Haouri, murmura-t-il enfin. Une voix précise, presque chirurgicale. Elle ne pardonne rien aux sentiments. Mais elle ne se moque pas, elle constate.
— Tu es d’accord avec elle ? demanda Lise en ouvrant son carnet à une page blanche. Elle n’écrivait pas, elle dessinait le visage d’Alphonse quand il réfléchissait.
— Accord ou désaccord, ce n’est pas la question. Une sentence de ce genre, c’est une lampe qu’on allume dans une pièce obscure. Elle éclaire certains meubles, elle en laisse d’autres dans l’ombre. L’amour est l’histoire de la vie des femmes. Cela voudrait dire que tout ce qu’elles font, pensent, construisent, souffrent, tout cela tourne autour d’un seul axe. Comme si la vie d’une femme n’avait de sens que par l’amour qu’elle donne ou qu’elle attend.
Lise releva la tête.
— Et pour les hommes, ce ne serait qu’un épisode. Un chapitre parmi d’autres. Le voyage, le travail, la guerre, l’amitié, l’ambition… tout cela aurait le même poids que l’amour.
— Ou plus, ajouta Alphonse doucement. C’est là que la phrase fait mal. Elle dit que l’amour est une aventure parmi d’autres pour les hommes, alors que pour les femmes, c’est l’aventure elle-même. Le décor, l’intrigue et la conclusion.
Une voiture passa dans la rue, soulevant une gerbe d’eau. Le bruit s’évanouit rapidement.
— Mais ce n’est pas une vérité, c’est un constat, reprit le libraire. Dina Haouri décrit ce qu’elle voit, ou ce qu’on a fait voir aux femmes depuis des siècles. On leur a appris que l’amour serait leur chef-d’œuvre, et aux hommes, que ce ne serait qu’une esquisse.
— Alors la phrase n’est pas insultante, elle est triste, dit Lise en gribouillant une marge.
— La tristesse est parfois la forme la plus haute de la lucidité. Tiens, rappelle-toi ce que disait Colette, une autre qui connaissait les feux et les cendres : « On ne fait pas l’amour, on est l’amour. » Pas un épisode, pas une histoire. On est. C’est peut-être plus vrai, et plus injuste aussi. Parce qu’être l’amour, cela ne laisse guère de répit.
Lise ferma son carnet. La bruine avait cessé, et un rayon de soleil pâle se mit à tracer un losange sur le plancher ciré.
— Je crois que ce qui me dérange dans cette phrase, dit-elle lentement, c’est qu’elle enferme. Les femmes dans une longue histoire, les hommes dans un bref épisode. Comme si l’un des deux sexes devait porter la charge d’un roman entier, et l’autre n’aurait droit qu’à une nouvelle.
— Le propre des sentences est de couper le monde en deux pour mieux le comprendre, répondit Alphonse en se levant pour aller chercher un livre sur une pile instable. Mais la vie, elle, ne se laisse pas couper. Elle déborde, elle emmêle. Certains hommes font de l’amour le centre de leur vie entière. Certaines femmes en font une parenthèse lumineuse entre deux batailles. La différence n’est pas dans le sexe, elle est dans le courage.
Il posa sur le comptoir un exemplaire usé de La Vagabonde.
— Lis ceci ce soir. Colette y raconte une femme qui quitte tout pour la scène, et qui se demande si l’amour est une raison suffisante pour renoncer à soi-même. Tu verras qu’elle ne tranche pas. Elle laisse la question ouverte. Comme une fenêtre quand la pluie s’arrête.
Lise prit le livre et le glissa dans son sac. Dehors, le ciel se déchirait par endroits, laissant voir des plaques d’un bleu lavé. Le printemps avançait, malgré tout.
— À la semaine prochaine, Alphonse. Et merci pour la lampe.
— La lampe n’éclaire que ceux qui acceptent de voir l’ombre, dit-il en la regardant franchir la porte. Il ajouta, presque pour lui-même : « L’amour n’est pas une histoire. C’est une façon de tenir la main quand l’histoire s’arrête. »
Mais Lise était déjà dehors, et la porte avait claqué deux fois.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 75 : La mort de l’imagination
Le vent n’avait pas changé de direction, mais il avait changé d’humeur. Depuis le matin, il courait sous les feuillages neufs avec une sorte de frénésie douce, comme s’il voulait secouer les arbres pour en faire tomber des secrets. Dans la cour arrière de la bouquinerie, les glycines s’étaient décidées à éclore par paquets négligents, et leur parfum sucré pénétrait par la fenêtre restée entrouverte. Alphonse, un plumeau à la main, chassait la poussière des rayonnages, mais il s’arrêtait parfois, le bras en l’air, pour écouter le bruissement du dehors. Il aimait ces journées où le printemps se déchaînait sans colère, où l’air avait le goût de l’encre et du miel mêlés.
Lise arriva un peu essoufflée, ses sandales pleines de graviers, une liasse de dessins sous le bras. Elle referma la porte derrière elle avec précaution, comme pour ne pas faire fuir ce qui flottait dans l’air épais de livres. Alphonse lui fit signe sans parler, désignant la chaise près de la fenêtre, celle qui craquait juste comme il faut.
Elle s’assit, posa ses dessins sur ses genoux, et observa un long moment les ombres des branches danser sur le plancher. Puis elle dit, d’une voix plus lasse que d’habitude :
— Je pense à quelqu’un. Enfin, non. Je pense à l’absence de quelqu’un. C’est pire.
Alphonse déposa le plumeau sur le comptoir, vint s’asseoir en face d’elle, et croisa les mains sur son ventre rond. Il ne demanda pas de nom, ni d’explication. Il savait que ces choses-là viennent quand elles veulent.
— Tu es en train de me dire, fit-il doucement, qu’il y avait une histoire, et que l’histoire s’est arrêtée ?
— Pas vraiment arrêtée, non. Le lien est là, je le sens. Mais il est plat. Comme une rivière sans cascade. Avant, j’imaginais ses gestes, ses silences, je me construisais des scénarios entiers de retrouvailles. Maintenant, je ne vois plus rien. Juste un visage figé. C’est comme si… comme si la personne était encore là, mais que le désir de l’inventer avait disparu.
Alphonse se leva, fouilla un moment dans une pile de livres posés à même le sol, près du poêle éteint. Il en extirpa un petit volume à la couverture verte, ternie par le temps, l’ouvrit avec une lenteur rituelle, et lut à voix haute :
— « En amour, il n’y a pas de plus affreux désastre que la mort de l’imagination. » Georges Meredith.
Il referma le livre, le posa sur la table entre eux, comme une preuve.
Lise le regarda, puis baissa les yeux sur ses dessins.
— C’est exactement ça, souffla-t-elle. La mort de l’imagination. Avant, je pouvais passer des heures à rêver ce qu’il pensait, ce qu’il allait dire, ce qu’il ferait de ses mains quand il me reverrait. Je peuplais l’absence. Et maintenant, plus rien. Le désert. Et le pire, c’est que l’autre n’a rien fait de mal. Il est juste… devenu réel. Trop réel. L’imaginaire n’a plus de prise.
— Voilà, dit Alphonse en hochant la tête. Tu viens de toucher le nerf de beaucoup de chagrins d’amour. On croit que l’amour meurt par trahison ou par lassitude. Mais souvent, il meurt parce qu’on a cessé de se raconter l’autre. On n’est plus poète de son absence.
Il se frotta la nuque, regarda par la fenêtre où un merle s’était posé sur le rebord, gonflé comme une note de musique.
— À ton âge, j’ai connu une fille. Elle s’appelait Hélène. Je lui écrivais des lettres tous les jours pendant qu’elle était à l’étranger. Et puis elle est revenue. On a vécu ensemble trois mois. Trois mois magnifiques, sur le papier. Mais chaque soir, en m’endormant, je m’apercevais que je ne l’imaginais plus. Je n’avais plus besoin de l’inventer, puisqu’elle était là. Sauf que… ce qui faisait la sève de mon désir, c’était justement cette invention. Quand elle est partie pour de bon, je n’ai même pas pleuré. J’ai seulement senti une grande fatigue. Comme si j’avais vécu la fin avant la fin.
Lise tourna une page de son carnet, griffonna machinalement un cercle, puis un autre.
— C’est triste, non ? Que l’amour ait besoin d’un peu d’absence pour exister ?
— Non, dit Alphonse avec une douceur ferme. C’est humain. L’imagination, c’est le muscle qui permet de toucher l’invisible. Si on ne s’en sert plus, il s’atrophie. Et l’amour sans imagination devient routine, puis poids, puis souvenir sans douleur. Et c’est là le vrai désastre : non pas souffrir, mais ne plus rien attendre.
Le vent dehors sembla ralentir, comme s’il écoutait. Les glycines frottèrent doucement contre le mur.
— Alors que faire ? demanda Lise.
— Rien, dit Alphonse. Ou plutôt : recommencer à imaginer, même quand l’autre est là. L’inventer à nouveau. Le regarder comme si tu le voyais pour la première fois. Lui inventer des pensées secrètes. Le rêver différent, non pas pour le changer, mais pour l’aimer plus loin que ce que tes yeux voient.
Il tapota la couverture du petit livre vert.
— Meredith avait raison. La mort de l’imagination est pire qu’une rupture. Parce qu’une rupture, ça saigne. La mort de l’imagination, ça se ratatine sans bruit. Et un jour, on se réveille à côté de quelqu’un qu’on a cessé de désirer, sans même s’être aperçu du moment où l’on a fermé les yeux.
Lise resta silencieuse, puis elle sourit, un sourire discret, en coin.
— Tu es terrible, Alphonse. Tu transformes mes peines de jeune fille en leçon de philosophie.
— Non, je transforme ta peine en lucidité. C’est différent.
Elle rangea ses dessins dans son sac, se leva, et avant de partir, elle se pencha vers lui et déposa un baiser rapide sur son front parfumé de vieux papier.
— À la prochaine, dit-elle. Et merci pour Meredith.
— À la prochaine, Lise. Et souviens-toi : l’amour ne meurt pas d’absence. Il meurt de trop de présence sans rêve.
La porte claqua doucement. Le vent reprit sa course, plus apaisé. Alphonse resta seul, le plumeau à la main, regardant le jardin un long moment. Puis il se remit à épousseter, en sifflant une chanson dont il avait oublié les paroles, mais pas la mélodie.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 76 : L’amour arrive sur la pointe des pieds
La lumière tardait à mûrir, ce matin-là. Elle s’attardait dans des teintes de lin et de poussière d’or, comme si le ciel hésitait encore entre deux saisons. La devanture de la Bouquinerie aux Quatre Vents luisait doucement, lessivée par une nuit d’averse silencieuse. Dans les flaques du trottoir, les reflets des platanes dansaient un quadrille désordonné.
À l’intérieur, Alphonse rangeait un lot de poésie contemporaine trouvé la veille chez un notaire de la ville voisine. Il s’arrêta sur un recueil de Marie-France Dumoulin, auteure qu’il affectionnait pour sa tendresse désabusée. Il lut à voix haute une sentence qu’il connaissait par cœur, mais qui, chaque fois, le prenait au dépourvu :
« L’amour arrive sur la pointe des pieds et repart en claquant la porte. »
— Vous êtes mélancolique, aujourd’hui, monsieur Alphonse ?
Lise venait d’entrer sans qu’il l’entende. Elle portait une cape de coton bleu délavé, ses cheveux encore humides collaient à ses tempes. Elle posa son carnet de croquis sur le comptoir, là où il y avait toujours une place pour elle.
— Non, ma petite, répondit-il en refermant le livre. Juste frappé par cette évidence douce-amère. C’est curieux comme on ne la comprend vraiment qu’après l’avoir vécue. Avant, on la trouve jolie. Après, on la trouve vraie.
Lise s’installa sur le tabouret bancal — il grinça, comme à son habitude. Elle observa un instant la poussière qui flottait dans un rai de soleil, pareille à une galaxie minuscule.
— Pourtant, reprit-elle, vous qui aimez les paradoxes : si on sait qu’elle va claquer la porte, pourquoi l’accueillir sur la pointe des pieds ?
Alphonse esquissa un sourire. Il déplaça quelques livres sur la pile pour faire de la place, geste qu’il répétait sans y penser, comme un rosaire laïc.
— Parce qu’on ne sait pas, justement. Ou plutôt, on croit que cette fois-ci, ce sera différent. L’amour a l’art de nous faire croire en l’exception. C’est sa plus belle ruse, et sa plus grande générosité.
La jeune fille tourna une page de son carnet, là où elle avait commencé le dessin d’une femme au seuil d’une porte entrouverte. Elle le montra à Alphonse.
— Je cherche à capter cet instant précis, dit-elle. Celui où les pieds ne font aucun bruit. Quand l’autre ne sait pas encore qu’on va entrer dans sa vie.
Le libraire pencha la tête, les yeux plissés par l’attention.
— Tu sais, Lise, j’ai connu cet instant-là trois fois dans ma vie. La première à vingt ans, c’était une étudiante en histoire de l’art. Elle lisait Proust dans un jardin public. Elle est repartie six mois plus tard, un matin, sans laisser de mot. J’ai entendu la porte claquer de ma chambre d’étudiant. Je me souviens du bruit sec, du bois contre le chambranle. Ça m’a réveillé comme un coup de feu.
Lise cessa de crayonner. Il y avait dans la voix d’Alphonse cette gravité tranquille qu’elle aimait tant, celle des hommes qui ont cessé de se plaindre du monde pour essayer de le comprendre.
— Et la deuxième ? demanda-t-elle doucement.
— La deuxième est arrivée sur la pointe des pieds dans une librairie, justement. Pas celle-ci, une autre, plus petite, au bord de la mer. Elle cherchait un recueil de René Char. Je lui avais mis de côté la seule édition que j’avais. Elle est restée douze ans. Douze ans de silence heureux, presque. Puis un jour, elle a pris son manteau, elle a dit « je dois y aller », et la porte a claqué derrière elle. « L’amour arrive sur la pointe des pieds et repart en claquant la porte. » Dumoulin aurait pu écrire cette phrase en pensant à nous.
Il y eut un silence. La pendule de la boutique, une vieille Comtoise déglinguée, sonna dix heures. Le bruit des roues de tramway montait de la rue basse, comme une rumeur de fond.
Lise se mit à dessiner la main d’Alphonse posée sur le comptoir, ses doigts un peu noueux, les jointures marquées.
— Et vous n’avez jamais voulu rattraper quelqu’un qui claquait la porte ? demanda-t-elle sans lever les yeux.
— Si, répondit-il après un temps. La première fois. J’ai couru nu-pieds dans l’escalier. J’ai ouvert la porte du bâtiment. Elle montait dans un taxi. Le chauffeur a démarré juste au moment où j’arrivais sur le trottoir. J’ai vu la fumée du pot d’échappement. Depuis, je ne cours plus après les portes. Je les regarde se fermer. Je les entends. Et j’apprends à vivre avec le bruit.
Lise leva les yeux. Elle avait tracé sur son carnet cette phrase, presque sans s’en rendre compte, en lettres maladroites : « Apprendre à vivre avec le bruit. »
— C’est une belle leçon, dit-elle. Mais triste.
— Non, ma petite. C’est une leçon juste. Et la justesse n’est ni gaie ni triste. Elle est simplement là, comme cette poutre au-dessus de nos têtes. On peut s’y cogner ou s’y appuyer. C’est nous qui choisissons.
Dehors, le vent de juin se levait, chassant les derniers nuages. La lumière devint plus franche, presque métallique, comme après un orage. La boutique sentait le vieux papier et l’encre sèche, ce parfum d’éternité qui ne trompe jamais.
Alphonse se leva doucement pour aller chercher une tasse de thé. Il se retourna sur le seuil de la réserve.
— Tu sais pourquoi je t’aime bien, Lise ?
— Parce que j’achète des livres ?
Il rit, un rire caverneux mais chaleureux.
— Parce que tu ne claques jamais la porte en entrant. Et que tu ne repars jamais vraiment. Chaque fois que tu viens, c’est un peu sur la pointe des pieds. Et moi, à mon âge, j’ai fini par préférer les présences silencieuses aux départs fracassants.
La jeune fille sourit, et dans le rai de lumière qui tombait maintenant à ses pieds, elle eut l’impression fugace que le temps, parfois, pouvait s’arrêter un instant — juste le temps de ne pas faire de bruit
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 77 : Autant il y a d’ombre au revers du soleil
La lumière de la fin du jour s’attardait encore sur les pavés luisants, comme après une averse brève et généreuse. Une chaleur moite montait du bitume, et les glycines, un peu fanées, exhalaient un parfum de fin de cycle. Dans la bouquinerie aux Quatre Vents, Alphonse rangeait un exemplaire dépenaillé des Fleurs du mal lorsque la clochette de la porte tinta, non pas d’un coup sec et décidé, mais d’une manière hésitante, presque caressante.
Lise entra, les doigts maculés de fusain. Elle tenait sous le bras un carnet de croquis dont la couverture de cuir portait les stigmates de nombreux cafés et nuits blanches. Elle ne dit pas bonjour tout de suite. Elle alla s’asseoir dans le vieux fauteuil club, près de la fenêtre orientée à l’ouest, et resta silencieuse un long moment. Alphonse, qui la connaissait désormais comme on connaît les habitudes d’un chat familier, continua de ranger sans précipitation. Il savait que les mots viendraient d’eux-mêmes, quand le silence serait mûr.
— Je me suis disputée avec Clémence, finit-elle par lâcher, la voix plate. À propos d’un projet de fresque. Elle dit que je cherche toujours « des intentions cachées » dans les gestes des gens. Que je suis paranoïaque. Que l’art, ce n’est pas débusquer des traîtres partout.
Alphonse posa le livre sur le comptoir. Il prit le temps de pousser ses lunettes sur son front, révélant ses yeux bleus fatigués mais toujours vifs.
— C’est drôle que tu dises cela, Lise. Je lisais justement René ce matin. Un poète oublié, un peu amer. Il a écrit quelque chose qui me trotte en tête depuis l’aube.
« Autant il y a d’amour dans un poète, autant il y a un traître derrière la trahison. »
Lise leva les sourcils. Elle aimait quand Alphonse dégainait une phrase comme on sort une clé d’une poche, sans avoir l’air d’y toucher.
— C’est obscur, dit-elle. Pourquoi mettre en parallèle l’amour d’un poète et la trahison d’un traître ?
— Parce que l’un n’existe pas sans l’autre, répondit Alphonse en venant s’asseoir sur la chaise en bois face à elle. Un poète, s’il aime vraiment, ne peut s’empêcher de voir aussi, avec la même acuité, les déchirures. Le traître, dans cette phrase, ce n’est pas forcément quelqu’un qui vend des secrets. C’est quelqu’un qui, par sa seule présence, révèle que l’amour n’est jamais pur. Qu’il porte en lui son contraire. Ta fresque… peut-être que Clémence a peur de ce que tu vois. Elle appelle ça de la paranoïa. Moi, j’appelle ça de la lucidité.
Lise se mit à griffonner machinalement dans son carnet. Un visage anguleux, des mains qui se tordent.
— Alors, selon toi, si je vois une trahison potentielle dans chaque regard, c’est parce que j’ai… beaucoup d’amour en moi ?
— Non. C’est parce que tu sais que l’amour, quand il est authentique, donne à celui qui aime un regard si aigu qu’il perçoit jusqu’à l’imperceptible fissure. Un poète n’est pas un naïf. Un poète est quelqu’un qui dit « je t’aime » et qui ajoute tout bas « sache que je sais déjà comment tu pourras me faire mal ». C’est la rançon de la profondeur.
La jeune fille cessa de dessiner. Elle fixa un instant les rayons où s’entassaient des vies entières, des espoirs, des rancœurs reliés en cuir ou en carton.
— Tu as déjà été trahi, Alphonse ?
Le libraire sourit. Pas de ce sourire large et facile, mais de ce rictus mince qui dit « j’ai un cadavre dans le jardin, et je l’arrose tous les jours ».
— Oui. Par un ami, il y a très longtemps. Il m’a pris une idée de projet d’édition, une idée à laquelle je tenais comme à un enfant. Il l’a montée sans moi, et il a réussi. Pendant des années, j’ai voulu le haïr. Puis un jour, j’ai relu du René. « Autant il y a d’amour dans un poète… » Et j’ai compris. Si j’avais été moins investi, son geste ne m’aurait pas atteint. C’est l’intensité de mon propre amour pour ce projet qui a rendu possible la trahison. Le traître n’est que l’ombre portée de mon propre cœur.
Dehors, le ciel s’était assombri d’un coup, comme si un rideau de velours noir tombait sur la scène du jour. Les premières lucioles, en avance sur l’heure, scintillèrent dans le petit jardin derrière la boutique.
Lise se leva, vint poser son carnet sur le comptoir, à côté du Baudelaire.
— Tu sais ce que je dessine en ce moment ? Une série sur les promesses non tenues. Des bouches ouvertes au moment de dire « oui », mais figées. Des mains qui se tendent, mais sans jamais se toucher. Je crois que je cherche le traître en chaque geste. Mais peut-être que ce que je cherche vraiment, c’est la mesure de mon propre amour.
Alphonse hocha la tête. Il ouvrit le carnet à la page du visage anguleux, et murmura :
— Alors continue, Lise. Continue de voir. C’est douloureux, mais c’est juste. La bouquinerie sera toujours là pour abriter tes traîtres intérieurs. Et pour rappeler que derrière chaque trahison, il y a eu, quelque part, un poète qui a aimé trop fort.
Ils restèrent un moment à écouter le grillon qui entamait son chant, imperturbable, comme si rien n’avait changé. Mais tout avait changé, comme toujours, dans le silence qui suit une sentence comprise.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 78 : Des choses ordinaires avec tendresse
Le soir s’attardait sur la vitrine de la Bouquinerie aux Quatre Vents comme un visiteur qui n’a pas envie de repartir. La lumière, encore crue au printemps, s’était adoucie en une lueur de miel ancien. Alphonse, assis sur sa chaise de bois patiné, regardait par la fenêtre les derniers passants allonger leurs ombres sur le pavé. La chaleur n’était pas encore accablante, mais une langueur douce flottait dans l’air, ce quelque chose de suspendu qui précède les grandes lueurs de l’été.
Lise poussa la porte sans faire de bruit, comme à son habitude. Elle portait une vieille jupe en lin froissé, un carnet de croquis sous le bras, et sur son visage cette expression qu’il lui voyait souvent désormais : une sorte d’éveil paisible, comme après une longue saison de doute.
— Vous avez reçu des livres sur la peinture flamande ? demanda-t-elle en posant son sac sur une pile de romans dépareillés.
— Un seul, répondit Alphonse en désignant un mince volume sur le comptoir. « La lumière dans l’ombre », par un certain Van der Meersch. Je ne le connaissais pas.
Elle feuilleta l’ouvrage sans rien dire. Le silence, entre eux, n’était jamais gênant. C’était une présence, presque une caresse.
— Je suis fatiguée des grandes déclarations, finit-elle par lâcher, s’asseyant sur le tabouret de moleskine verte. À l’école, tout le monde veut faire des œuvres fracassantes, des installations qui crient, des toiles qui hurlent des injustices.
Alphonse esquissa un sourire.
— Et vous, Lise ? Qu’est-ce que vous voulez faire ?
Elle haussa les épaules, le geste à la fois adolescent et lucide.
— Peindre des gens qui boivent du thé. Des fenêtres ouvertes. Des couchers de soleil sur des nappes à carreaux. Des choses… ordinaires.
Il inclina la tête, comme s’il pesait chaque mot.
— Je vais vous dire une phrase qu’un homme sage m’a appris un jour, dit-il doucement.
« L’amour n’est pas de faire des choses extraordinaires, héroïques, mais de faire des choses ordinaires avec tendresse. »
C’est Jean Vanier.
Elle posa le livre sur ses genoux et le regarda avec cette attention qu’elle réservait aux moments où elle sentait que quelque chose d’important allait se déposer en elle.
— Vous y croyez vraiment ? demanda-t-elle.
— Je le vis. Tous les jours. Rouvrir la boutique le matin, épousseter les mêmes rayons, dire bonjour aux clients que je connais par leur prénom depuis vingt ans… Ce n’est pas héroïque. Mais il y a une tendresse à le faire bien, à ne pas bâcler le geste, à accueillir celui qui entre comme s’il était attendu.
Lise se mit à dessiner machinalement sur une page de son carnet, sans lever la tête. Le crayon courait, traçait un comptoir, des livres, une main ridée posée sur un cahier.
— À vingt et un ans, on nous apprend qu’il faut être exceptionnel, reprit-elle. Que l’ordinaire, c’est l’échec. Mes camarades veulent tous révolutionner l’art. Moi, parfois, je voudrais juste peindre la lumière sur le mur de votre boutique, à cinq heures du soir.
Alphonse se leva avec lenteur, alla chercher deux tasses ébréchées, versa un reste de thé froid.
— Quand j’avais votre âge, j’ai couru après l’extraordinaire. Les aventures, les nuits blanches, les certitudes bruyantes. Je croyais que la vie devait être un poème épique. Puis un jour, je me suis retrouvé seul dans une chambre d’hôtel à Marseille, avec une valise et un mal de crâne. Et j’ai compris que j’avais oublié le plus simple : la tendresse pour le quotidien. C’est Van der Meersch, d’ailleurs, qui peint cette lumière humble, pas celle des cathédrales, celle des intérieurs modestes.
Elle tourna le carnet vers lui. Il vit un dessin rapide, presque esquissé : deux ombres assises autour d’un comptoir, une fenêtre ouverte, un rai de soleil jaune pâle qui traversait la pièce. C’était eux.
— C’est beau, murmura-t-il. C’est très beau, Lise.
— Je n’arrive pas à savoir si c’est de l’art, fit-elle en rougissant un peu.
— Est-ce que ça vous a fait du bien de le faire ?
— Oui.
— Alors c’est de l’art. Et c’est même mieux que ça. C’est une chose ordinaire faite avec tendresse.
Dehors, l’air s’était refroidi d’un seul coup, ce changement brusque qui précède parfois les soirées d’été orageuses. Le vent souleva un tourbillon de poussière sur le trottoir. Une goutte, puis deux, claquèrent contre la vitre. Lise ne bougea pas. Elle regarda la pluie couler sur le nom doré de la boutique, et elle pensa que c’était cela, peut-être, grandir : apprendre à ne plus fuir l’ordinaire, mais à l’habiller de douceur.
Alphonse se rassit, le dos un peu voûté, mais les yeux brillants.
— Vous reviendrez demain ? demanda-t-il simplement.
— Demain, et après-demain, répondit-elle. Pour peindre la lumière du matin, cette fois. Si vous me faites du thé chaud.
Il acquiesça en silence. Le tonnerre gronda au loin, mais à l’intérieur de la Bouquinerie aux Quatre Vents, rien ne tremblait. Juste deux êtres, de deux âges que tout séparait, apprenant ensemble que l’héroïsme n’est parfois qu’une tasse partagée sous la pluie.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 79 : L’amour qui aime sans espoir
La lumière de juin s’attardait sur les devantures de la rue des Chardonnerets, longue et grasse, presque liquide, comme si le soleil, las de ses ardeurs printanières, s’était résolu à couler doucement sur les pavés. La bouquinerie aux Quatre Vents flottait dans cette moiteur pré-estivale, ses volets mi-clos jouant à ménager l’intérieur du souffle tiède qui venait de la rivière. L’odeur du vieux papier, mélangée à celle du plâtre qui chauffait, semblait plus dense qu’en mai, presque palpable au fond des poumons.
Alphonse, assis sur sa chaise de bois brun, à côté du comptoir de chêne maculé d’encre, lisait à voix basse un recueil de poèmes du romantisme allemand. Il s’interrompit en entendant la porte cliqueter, cette porte qui le faisait toujours se demander s’il accueillait une cliente ou une bourrasque.
C’était Lise. Elle avait changé de coiffure depuis la dernière fois : ses cheveux bruns, qu’elle portait en cascade lâche en avril, tressaient désormais une couronne légère autour de son crâne. Un carnet de croquis dépassait de son sac en toile, mais ce qui frappa Alphonse, ce ne fut pas le carnet, ce furent ses yeux. Elle avait pleuré. Pas récemment, peut-être la veille. Il y avait cette fine pellicule de silence qu’on porte après les larmes, comme un vernis sur une plaie.
— Tu arrives à l’heure où les libellules dansent sur l’eau dormante, dit Alphonse en refermant son livre. Assois-toi, le tabouret près de la fenêtre est à toi.
Elle s’assit sans mot dire, suivit du regard les poussières qui flottaient dans un rayon vertical, et finalement murmura :
— J’ai lu une phrase, cette nuit. De Schiller. Et je n’arrive pas à la chasser.
« Celui-là seul connaît l’amour qui aime sans espoir. »
Elle me fait mal, Alphonse. Comme si l’amour sans retour était la seule forme véritable, et que tout le reste… tout le reste ne serait que du marchandage.
Le libraire posa ses mains à plat sur le comptoir. Il avait soixante ans, un nez qu’on disait trop long, des doigts tachés d’encre et une manière d’écouter qui ressemblait à un profond labour.
— Schiller, dit-il lentement, n’écrivait pas pour les cœurs neufs. Il écrivait pour ceux qui ont traversé le champ de bataille et qui en ont rapporté une seule certitude : l’espoir tue plus souvent qu’il ne guérit.
Il se leva, alla chercher un volume relié de cuir vert, l’ouvrit à une page cornée.
— Quand on a vingt et un ans, on croit que l’amour sans espoir est une tragédie inutile. Quand on a soixante, on comprend que c’est la seule forme d’amour qui ne se consume pas. Parce qu’elle ne demande rien. Pas de retour, pas de promesse, pas de lendemain. Elle est le feu qui brûle pour lui-même, sans se soucier de chauffer la maison.
Lise caressa du bout des doigts la reliure du livre.
— Mais c’est si douloureux.
— Bien sûr, c’est douloureux, dit Alphonse en reprenant sa chaise. La douleur n’est pas l’ennemie de l’amour, elle en est le ciment. Ceux qui aiment en espérant un retour bâtissent des maisons sur le sable. Dès que l’autre ne répond pas, tout s’écroule. Mais celui qui aime sans espoir — un enfant mort, un ami perdu, un amour impossible — celui-là construit dans le roc. Sa tendresse ne dépend de rien, pas même de l’existence de l’autre.
Il cita, les yeux mi-clos, sans italique cette fois mais d’une voix à part :
« L’espoir est le pire des maux, car il prolonge le supplice de l’homme. »
Un autre de ses vers, moins connu.
Lise sortit son carnet et se mit à dessiner machinalement le visage d’Alphonse, mais en lui prêtant des yeux sans âge, des yeux de Schiller.
— Tu as aimé sans espoir, toi ? demanda-t-elle enfin.
— Chaque jour, répondit-il simplement. Chaque jour que je vois entrer dans ma boutique des jeunes gens comme toi, qui repartiront, qui oublieront, qui vivront leurs vies loin d’ici. Je ne les retiendrai pas. Je ne leur dirai jamais : reste. Et pourtant… « Celui-là seul connaît l’amour qui aime sans espoir. » Je les aime. Ce matin, un gamin de huit ans est venu acheter un Jules Verne. Il reviendra peut-être dans vingt ans, ou jamais. Cela n’a pas d’importance.
Le soleil de juin bascula soudain derrière un nuage, et la bouquinerie devint plus sombre, plus intime. Lise leva les yeux de son croquis.
— Tu es un drôle de vieil homme, Alphonse.
— Je suis un libraire, corrigea-t-il en souriant. C’est la même chose.
Elle resta jusqu’à la fermeture. Quand elle partit, la chaleur était retombée, et la rue sentait la terre mouillée d’un orage lointain qui n’éclaterait qu’à la nuit. Sur le seuil, elle se retourna.
— À la semaine prochaine, dit-elle.
— Sans espoir, répondit-il en refermant la porte.
Mais il mentait, et tous deux le savaient. Le véritable amour sans espoir n’existe pas. C’est ce qui le rend si précieux.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 80 : Le pain et la soif
Le vent de juin, paresseux et tiède, soulevait par instants la poussière du seuil de la Bouquinerie aux Quatre Vents. Les après-midi s’allongeaient, gonflés de lumière ambrée, et les hortensias du voisin penchaient leurs têtes lourdes comme des cœurs trop pleins. À l’intérieur, Alphonse rangeait un exemplaire dépenaillé des Fleurs du mal lorsqu’il entendit le grelot retentir, non pas avec sa brusquerie habituelle, mais avec une sorte de douceur hésitante, comme une note jouée en sourdine.
Lise s’arrêta sur le pas de la porte, un carnet de croquis sous le bras, les yeux plus cernés que de coutume. Elle ne dit rien d’abord, se contenta de parcourir des doigts le dos des reliures, cherchant moins un livre qu’un point d’appui. Alphonse, qui connaissait ces silences, posa son chiffon et prépara deux tasses de chicorée.
— Il y a des jours, dit-il sans la regarder, où l’on entre chez un libraire pour la même raison qu’on allumerait une lampe dans le noir. On n’y cherche pas une réponse, juste une présence.
Lise s’assit dans le vieux fauteuil de velours grenat. Elle ouvrit son carnet, le referma, puis finit par lâcher :
— J’ai rencontré quelqu’un, Alphonse. Un garçon de mon atelier. Il me regarde comme si j’étais une œuvre qu’il voudrait comprendre. Mais moi… je ne veux pas être comprise. Je veux être accompagnée. C’est différent, non ?
Alphonse huma sa chicorée, laissa la chaleur lui monter aux joues. Il se souvint de sa jeunesse, des malentendus fameux qui naissent entre les cœurs qui s’approchent sans s’être mis d’accord sur le langage. Il se rappela une phrase glanée dans un vieux recueil de proverbes espagnols, à l’époque où sa librairie s’appelait encore « Chez Alphonse » et où il vendait surtout des romans de gare.
— Tu as raison, Lise. Parfois, on tend ce qu’on a, pas ce qu’on demande.
« Offrir l’amour à qui veut l’amitié, c’est donner du pain à qui meurt de soif. »
Le pain est bon, certes. Il nourrit. Mais quand la gorge est sèche comme un lit de rivière en été, le pain étouffe, il ne désaltère pas.
Lise saisit la tasse à deux mains, la fit tourner lentement. La lumière de juin coulait en nappes obliques sur le plancher, découpant des losanges clairs où dansaient des poussières.
— Alors je suis une ingrate ? Il m’offre son cœur, et moi je lui reproche la forme du cadeau ?
— Non, dit Alphonse avec cette douceur ferme qu’il réservait aux sujets fragiles. Tu es quelqu’un qui sait ce qu’elle veut, ou du moins ce qu’elle ne veut pas. Ce n’est pas la même chose que l’ingratitude. L’ingratitude, c’est refuser par indifférence. Toi, tu refuses par lucidité.
Il se leva, alla chercher un mince volume à la tranche usée, l’ouvrit à une page cornée.
— Écoute ce qu’écrivait Cicéron : « L’amitié est un accord volontaire en toutes choses divines et humaines, avec bienveillance et affection. » Pas un mot d’amour, là-dedans. Rien sur la passion, les tourments, les nuits blanches. L’amitié, c’est un jardin qu’on entretient à deux, pas un brasier qui consume tout sur son passage.
Lise reposa sa tasse, attrapa son crayon et griffonna rapidement une silhouette sur la marge de son carnet : deux arbres dont les racines s’entremêlaient mais dont les cimes s’inclinaient en sens contraire.
— C’est cela, dit-elle en montrant le dessin. On peut être proches par la base, et pourtant ne pas vouloir se toucher par le feuillage. Lui, il veut que nos branches s’emmêlent. Moi, je veux simplement que nos ombres se rejoignent sur le sol à la fin du jour.
Alphonse hocha la tête, appréciant l’image. Dehors, le vent de juin s’était levé, plus vif, et faisait claquer l’enseigne de la bouquinerie. Une odeur de terre mouillée monta des trottoirs qu’on venait d’arroser. L’orage annoncé pour le soir n’était plus qu’une promesse lourde à l’horizon.
— Alors que vas-tu faire ? demanda Alphonse.
— Rien, pour l’instant. Attendre qu’il comprenne que je ne suis pas une statue à déchiffrer. Je suis une personne qui marche. Si veut m’accompagner, qu’il marche à mon côté, pas devant pour m’éclairer ni derrière pour me surveiller.
Alphonse ferma le recueil de proverbes et le rangea sur l’étagère des « Sages d’ailleurs ». Il jeta un coup d’œil par la fenêtre : les nuages s’amoncelaient, chargés de cette eau épaisse des orages de juin, celle qui lave les rues en quinze minutes et repart aussi vite qu’elle est venue.
— Tu vois, Lise, c’est pour ces instants-là que j’aime ma bouquinerie. On vient pour un livre, on repart avec une météo intérieure. La pluie va bientôt tomber. Mais toi, tu as déjà su mouiller la terre juste là où il le fallait.
Lise esquissa un sourire, le premier de l’après-midi. Elle se leva, posa son carnet sur le comptes – en échange tacite du café – et salua Alphonse d’un petit geste de la main. Sur le seuil, elle se retourna :
— Merci de ne jamais m’offrir de pain quand j’ai soif.
La porte se referma dans un dernier tintement. Alphonse resta un moment à regarder les premières gouttes épaisses éclabousser la vitre, écoutant chaque impact comme une syllabe d’une phrase que seul le soir achèverait. Il se dit que l’amitié, c’était peut-être cela : savoir quel don faire, et à quel moment.
Dehors, l’orage éclata, lessivant la poussière de juin, tandis que Lise traversait la rue d’un pas désormais plus léger, son carnet serré contre elle comme un petit bouclier.
Fin

Alphonse et Lise : une amitié intergénérationnelle
Plongez dans l'univers de la « Bouquinerie aux Quatre Vents », où Alphonse, un libraire de 61 ans doté d'une sagesse philosophique, rencontre Lise, une jeune étudiante en art de 22 ans, avide de connaissances et d'échanges. Leurs discussions hebdomadaires sur des sentences choisies, avec leurs auteurs et en italique, donnent naissance à un récit profond sur la vie et l'expérience humaine. Ils intègrent ces réflexions au cœur de leur histoire, prouvant que la camaraderie n'a pas d'âge.

La richesse des échanges
À travers les pages de la « Bouquinerie aux Quatre Vents », découvrez les mérites des échanges intergénérationnels. Sentez-vous inspiré par la manière dont un regard expérimenté et une perspective jeune adulte se croisent, offrant de nouvelles interprétations de sentences classiques. Chaque discussion, qu'elle porte sur des sujets légers ou profonds, est menée avec un respect mutuel et une curiosité sans limites. Ressentez l'émotion de ces rencontres qui nous rappellent l'importance de l'écoute et du partage.

Le pont entre les générations
L’un des grands élans de La Récolte de Sentences est de faire dialoguer les générations. Ce tissage de paroles où la diversité devient résonance est au cœur de la «Bouquinerie aux Quatre Vents ». Les mots des uns éclairent le chemin des autres, rappelant que la parole, quelle que soit son époque, peut être un pont durable entre les âges. Nous mettons en lumière des thèmes universels à travers les perspectives uniques d'Alphonse et Lise, créant ainsi une conversation intemporelle.
"La Bouquinerie aux Quatre Vents m'a fait réaliser la beauté des liens qui peuvent unir les âmes, peu importe l'âge. Une véritable ode aux échanges intergénérationnels."
Un lecteur inspiré de Montréal