Bouquinerie aux Quatre Vents
Découvrez une série d'histoires touchantes sur l'amitié unique qui naît entre Alphonse, un libraire sage de 61 ans, et Lise, une jeune étudiante en art de 22 ans. Ils partagent leurs avis sur des sentences choisies, tissant des liens profonds et enrichissants.
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 1 : Le regard de l’abîme
Le vent de mars ne s’était pas encore décidé à mourir. Il tournait autour de l’église Saint-Merri comme un chien qui cherche sa niche, soulevant par instants des tourbillons de poussière grise et des pétales de cerisier trop pressés. C’était un de ces après-midi où le ciel hésite entre l’averse et l’accalmie, où l’on sent la terre qui s’éveille malgré tout. Dans une petite rue en pente, là où les immeubles semblent se pencher l’un vers l’autre pour se confier des secrets, la Bouquinerie aux Quatre Vents tenait son cap.
Alphonse rangeait des exemplaires de poètes surréalistes sur une étagère trop haute, sa chaise à bascule posée de travers. À soixante ans, il avait le dos courbé non par l’âge mais par l’habitude de se pencher sur les pages. Le bois de la boutique sentait la cire et le vieux papier, et le carrelage noir et blanc claquait sous les semelles des rares clients. Ce jour-là, alors qu’il s’apprêtait à fermer un quart d’heure plus tôt pour fumer une Gitane sur le seuil, la porte grésilla.
Elle entra sans frapper, mais avec une hésitation si délicate qu’on aurait dit une colombe heurtant une fenêtre. Elle s’appelait Lise, vingt et un ans, des taches de rousseur sur le nez comme une carte d’un pays qu’elle-même n’avait pas encore exploré. Dans ses bras, un carnet de croquis gras, usé aux coins. Elle avait déjà poussé la porte deux fois le mois dernier, mais sans jamais oser aller au-delà du rayon des carnets d’écriture, qu’elle caressait du doigt comme on effleure une peau aimée.
— Vous êtes encore là ? demanda-t-elle, gênée par la faiblesse de sa propre voix.
Alphonse fit glisser ses lunettes sur son front.
— La boutique est ouverte tant qu’il y a une âme en quête d’un livre, ou une porte qui n’a pas encore dit non au vent.
Il referma la fenêtre. Un coup de pluie soudain frappa les carreaux. Les parapluies des passants s’ouvrirent en cadence, et la Bouquinerie devint soudain une arche silencieuse. Lise s’approcha du comptoir. Elle ne savait pas quoi demander. Elle ne savait même pas si elle cherchait un livre. Elle cherchait plutôt une conversation, une voix posée qui ne lui renverrait pas sa jeunesse comme une injonction à réussir.
— Je travaille sur un projet de gravure, finit-elle par dire. Sur le vide, les grands espaces intérieurs. Rien que des lignes qui se perdent.
— Ah, fit Alphonse en allumant sa cigarette sous la hotte ouverte. Le vide, c’est une matière difficile. On croit qu’il suffit de ne rien mettre, mais le vide, ça se travaille. Ça se creuse. Et parfois — il marqua une pause, la fumée décrivant un sphinx dans l’air — parfois, ce qui regarde en toi, c’est ce que tu as voulu fuir.
Lise leva les yeux. Elle avait entendu cette phrase autrefois, mal digérée dans un cours de philosophie, sans jamais en sentir le poids. Mais là, dans la lumière grise de mars, avec le bruit de la pluie qui changeait de rythme sur les volets, elle la comprit autrement.
— C’est Nietzsche, dit-elle.
— Oui. « Si tu plonges longtemps ton regard dans l’abîme, l’abîme te regarde aussi. »
On la répète comme une mise en garde. Mais moi, je crois qu’il ne faut pas avoir peur de ce regard-là. C’est peut-être lui qui te rend sincère.
Alphonse se tut un instant, le buste légèrement basculé en arrière comme s’il pesait chacune de ses paroles sur une balance invisible. Il ajouta, presque pour lui-même :
— Quand j’ai ouvert cette boutique, il y a vingt-cinq ans, personne ne croyait que je tiendrais plus de trois ans. Les grandes surfaces, les liseuses électroniques, tout ça… Je me suis retrouvé seul, le soir, face aux rayonnages. Et j’ai plongé dans l’abîme du silence. Il m’a regardé, c’est vrai. Mais avec le temps, j’ai vu que cet abîme, c’était juste l’attention que le monde refuse aux choses calmes.
Lise s’assit sur le tabouret de cuir vert, posa son carnet sur ses genoux. Elle ne dessina pas. Elle écouta. Et Alphonse parla encore, du temps qui n’est pas un voleur mais un relieur, de la vie qui ressemble à ces livres dont on tourne la dernière page sans avoir compris le premier chapitre. Elle sourit à une remarque, haussa les sourcils à une autre. On entendait le tic-tac de la pendule et la respiration ralentie des deux êtres.
Quand la pluie cessa, la nuit était presque là. Lise se leva, hésita sur le seuil.
— Je reviendrai, dit-elle.
— Je sais, répondit Alphonse en replaçant un exemplaire des Fleurs du mal. Les quatre vents changent, mais la Bouquinerie, elle, ne bouge pas. C’est là qu’on apprend à regarder l’abîme sans en avoir peur.
Il éteignit la lumière du comptoir. Derrière la vitre, les réverbères s’allumèrent un à un, comme des marqueurs de pages dans la nuit de mars. Et quelque chose venait de naître, là, entre une phrase de Nietzsche et le silence retrouvé. Quelque chose qui s’appelait presque déjà une amitié.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 2 : Accepter la chaleur
Le poêle ronronnait dans un coin de la Bouquinerie, ses flancs noirs tiédis par une flamme qui dansait à travers la vitre. Dehors, le vent charriait des bourrasques grasses, un ciel qui n’arrivait pas à se décider entre l’averse et la neige fondue. Les gouttes couraient sur les vitrines comme des larmes paresseuses, brouillant les titres des livres exposés. Dans cette lumière pâle d’après-midi, la boutique semblait suspendue, à l’abri d’un monde qui glissait vers le dégel.
Il y avait maintenant trois semaines que Lise avait poussé la porte de la « Bouquinerie aux Quatre Vents » pour la première fois. Depuis, elle était revenue deux fois, d’abord pour emprunter un essai sur l’art brut, puis pour rendre un roman que l’étudiant précédent avait oublié dans une poche. Ce jour-là, elle n’avait même pas cherché d’excuse. Elle était entrée, avait soufflé sur ses doigts, et s’était installée sur la vieille chaise en bois face au comptoir sans rien demander.
Alphonse leva les yeux de sa reliure – il raccommodait un exemplaire déchiré de Du côté de chez Swann, avec un fil de lin beige et une patience d’horloger. Il ne dit rien non plus. Il poussa simplement une tasse de thé vers le bord du comptoir, un geste qui ne demandait ni remerciement ni refus.
Le silence dura longtemps. Pas un silence lourd, plutôt celui des bûches qui se tassent dans le foyer.
— J’ai raté mon dessin, finit par dire Lise. Enfin, non, pas raté. Mais il ne dit pas ce que je voulais qu’il dise.
— Et qu’est-ce que tu voulais qu’il dise ? demanda Alphonse sans cesser de tirer son aiguille.
Elle haussa les épaules.
— Quelque chose de vrai, je suppose. Mais quand j’ai posé le fusain, j’ai eu froid. Pas physiquement. Plutôt comme si… comme si le dessin restait dehors, et moi dedans.
Alphonse déposa l’ouvrage. Il se frotta les mains, les tourna vers le poêle, les écarta. La chaleur montait par vagues irrégulières, tantôt généreuse, tantôt avare selon l’aplomb du bois.
— Tu vois cette bûche ? C’est du chêne. Il a séché deux ans. Il brûle lentement, sans faire d’étincelles. Mais si je l’avais mise tout à l’heure sans avoir d’abord laissé le foyer prendre, elle aurait étouffé la flamme. Une bûche trop grosse au mauvais moment, ça donne de la fumée, pas de la chaleur.
Il se tut. Lise attendit.
— Une amie à moi disait souvent : « Quand tu mets une bûche dans le poêle, il faut que tu acceptes la chaleur. »
Ce à quoi j’ajouterais : il faut aussi accepter le temps que le bois craque, que le rouge monte, que ça chauffe les pierres. On croit toujours que la vérité doit arriver d’un coup, en plein visage. Mais non. La plupart du temps, elle se dépose, comme la buée sur les vitres. Il faut juste ne pas essuyer trop vite.
Lise tourna la tête vers la fenêtre. La buée, justement, commençait à voiler la rue. Les phares des voitures devenaient des traits flous, ocres et tremblants.
— Alors mon dessin, dit-elle lentement, c’est peut-être juste la bûche qui n’a pas encore donné toute sa chaleur ?
Alphonse haussa un sourcil.
— Ou toi qui n’as pas encore accepté de rester assise près du poêle assez longtemps. L’art, ma petite, ce n’est pas l’étincelle. C’est la braise. Et la braise, ça demande de la présence. Tu sais pourquoi beaucoup abandonnent avant d’avoir fait quelque chose de vrai ? Parce qu’ils veulent la chaleur sans la bûche. Ou la bûche sans l’attente. Ou l’attente sans la cendre à nettoyer, le lendemain.
Lise eut un petit rire, fatigué mais sincère.
— Vous parlez parfois comme un livre de sagesse à deux euros, vous le savez ?
— Ma Bouquinerie a aussi ce rayon. Juste derrière vous. Mais en vrai, je ne fais que répéter ce que les gens ont oublié d’entendre. Cette phrase sur la bûche, c’était Myriam Ségal. Elle était comédienne, paraît-il. Mais moi je l’ai lue dans un carnet trouvé dans un livre retourné. Quelqu’un l’avait griffonnée en marge. Alors voilà : la sagesse à deux euros, elle rôde. L’important, c’est de savoir quand baisser les yeux.
Il se leva, tisonna doucement les braises. Une gerbe d’étincelles monta, creva, retomba. L’odeur de bois tiède envahit la pièce. Dehors, la neige l’emportait enfin sur la pluie : les flocons tombaient drus, silencieux, couvrant le dégel d’une page blanche.
— Je reviendrai la semaine prochaine, dit Lise en se levant. Avec mon carnet. Cette fois, j’essaierai de ne pas effacer trop vite.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 3 : L’admiration sans raison
Le ciel de mars était d’une indécision rare. Il ne parvenait pas à choisir entre la lumière pâle du printemps naissant et les dernières bourrasques d’un hiver qui s’accrochait aux réverbères. Dans la Bouquinerie aux Quatre Vents, ce combat se traduisait par des ombres mouvantes sur les rayonnages, comme si les livres eux-mêmes frissonnaient doucement.
Lise poussa la porte vitrée un peu plus tôt que d’habitude. Elle secoua sa cape humide, laissant quelques gouttes former un petit archipel sur le plancher ciré. Alphonse, le libraire, leva les yeux à peine un instant. Il reconnaissait son souffle essoufflé, sa manière de toujours entrer comme si elle courait après une idée qu’elle ne voulait pas perdre.
Depuis leur dernière conversation, quinze jours plus tôt, un fil s’était tissé entre eux. Il était fragile mais tenace, comme ces toiles d’araignée qu’on ne voit qu’à la bonne lumière. Lise ne venait plus seulement chercher un livre, ni même une réponse. Elle venait chercher un écho.
Ce jour-là, elle avait ouvert son carnet de croquis sur un dessin inachevé : une rue déserte, sous une pluie oblique, avec un unique personnage vu de dos, le col relevé. Elle demanda à Alphonse ce qu’il en pensait, mais d’une voix moins sûre qu’à l’accoutumée, comme si elle craignait de perturber le silence du lieu.
— C’est une rue que tu vois, ou un état d’âme ? répondit-il en remontant ses lunettes sur son nez.
Lise sourit. Elle aimait cette façon qu’il avait de ne jamais répondre directement à une question, mais de la renvoyer, transformée.
— Un peu des deux, je crois. Mais j’ai l’impression de trop réfléchir avant de peindre. Avant, je peignais d’instinct. Maintenant, je me demande toujours « pourquoi cette lumière ? » et « quel sens donner à cette ombre ? ». Résultat, je n’avance plus.
Alphonse laissa filer une minute. Il saisit un petit ouvrage sur un présentoir près de la caisse — un livre à la couverture vert bouteille, portant une citation en exergue. Il posa le volume sur le comptoir, ouvert à une page qu’il connaissait par cœur.
— Écoute ceci, dit-il doucement. C’est Georges-Louis Leclerc de Buffon, un naturaliste du XVIIIe siècle, un homme qui passait sa vie à observer le monde. Il écrit :
« On admire toujours d’autant plus qu’on observe davantage et qu’on raisonne moins. »
Lise relut la phrase en silence. Ses doigts suivirent les mots sous le texte imprimé.
— C’est étrange, murmura-t-elle. J’ai toujours cru qu’il fallait raisonner pour comprendre. Et lui il dit presque l’inverse.
— Il ne dit pas de renoncer à penser, précisa Alphonse en croisant les bras sur son gilet de laine. Il dit que l’admiration, cette émotion première devant la beauté, l’inattendu ou le vrai, naît d’une observation longue, patiente, sans filet. Tu regardes un coucher de soleil, tu ne te demandes pas s’il est « bien composé ». Tu le contemples. Tu t’y abandonnes. Et c’est alors qu’il te touche vraiment.
Dehors, une rafale de vent plaqua une feuille morte contre la vitrine, mais ni l’un ni l’autre n’y prêta attention.
Lise tourna la page comme si elle caressait une idée.
— Alors, pour ma rue, au lieu de me demander « est-ce que j’ai le droit de mettre cette teinte ? », je devrais juste… regarder ce que j’ai sous les yeux et peindre comme si j’étais en train de la découvrir ?
— Exactement. Tu ne copies pas la rue, tu en retrouves l’émotion. Et pour cela, arrête de discuter avec toi-même. Regarde. Respire. Admire. Le reste suivra.
Elle rangea son carnet, le cœur un peu plus léger. En partant, presque sur le seuil, elle se retourna.
— Tu sais, Alphonse, je crois que Buffon avait raison. Mais je crois aussi qu’on admire encore plus profondément quand on a quelqu’un pour nous montrer le chemin de l’observation.
Le vieux libraire eut un petit hochement de tête, presque imperceptible. Ses yeux brillèrent d’une lueur complice.
— C’est peut-être la plus belle chose qu’on puisse offrir, Lise. Pas une leçon, mais un regard.
La porte se referma dans un tintement de clochette. Le ciel de mars hésitait encore, mais quelque chose, dans la Bouquinerie, s’était éclairci.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 4 : L’aveuglement des extrêmes
Le vent, ce matin-là, avait troqué son habituelle morsure contre une caresse humide et trompeuse. Il charriait par bouffées l’odeur de la terre dégelée, des premiers godets de jonquilles sur le trottoir d’en face et de l’asphalte encore luisante de la dernière averse. Derrière la vitrine de la Bouquinerie aux Quatre Vents, un rai de soleil pâle découpait un losange dans la poussière, et Alphonse, le dos voûté comme un vieux chêne têtu, rangeait des recueils de poésie avec une lenteur de cérémonie.
Lise poussa la porte en libérant un petit rire. Il sut qu’elle avait traversé la rue avec ce pas bondissant qu’elle réservait aux jours où une idée neuve la démangeait. Aujourd’hui, elle n’étala pas ses cahiers de croquis d’emblée. Elle s’accouda au comptoir, un brin provocante.
— Alphonse, j’ai vu une chose hier, à la galerie. Un autoportrait au couteau, énorme, tout en violence. Le critique disait que c’était « le plus bel hommage à la mélancolie moderne ». Moi, je n’ai ressenti que la colère. J’ai failli l’acheter, pour comprendre. Pour l’aimer par défi.
Le libraire leva ses sourcils broussailleux. Il tenait encore un Apollinaire à la main.
— Tu voulais l’admirer pour te prouver que tu n’étais pas aveugle à la grandeur ?
Admirer rend aveugle, Lise. La haine – et la fermeture d’esprit – aussi.
Les deux te collent des œillères.
Elle fronça le nez, déconcertée par cette réponse qui ne s’attendait pas à un jugement, mais à une clé.
À l’extérieur, le ciel jouait à se défaire et se refaire entre les nuages. Un vélo frôla une flaque, éclaboussant le seuil d’un arc-en-ciel éphémère. Alphonse posa le livre, soupira comme on ouvre une vieille malle.
— La semaine dernière, un client est entré, furieux. Il détestait ceci, méprisait cela, trouvait que la littérature contemporaine n’était qu’ « un vomi de narcissiques ». Il avait raison sur quelques points, mais sa haine l’empêchait de voir le livre qui lui aurait fait du bien. Il l’a frôlé de la main sans le prendre. La fermeture d’esprit, c’est un bandeau, ma petite. Et l’admiration béate, c’est le même bandeau, juste brodé de fils d’or.
Lise décroisa les bras, saisit une chaise bancale et s’assit en face de lui, les coudes sur les genoux. Elle aimait ces moments où Alphonse cessait d’être le libraire pour devenir un opticiens de l’âme.
— Tu aurais préféré que je déteste la toile ?
— Non. J’aurais préféré que tu la regardes sans étiquette. Ni culte, ni crachat. L’admiration rend aveugle parce qu’elle met l’autre sur un piédestal. On ne voit plus ses failles, ni sa véritable humanité. Tandis que la haine… elle te cloue dans une certitude. Tu crois savoir, mais tu ne fais que te rassurer sur ta propre supériorité.
Il se leva, alla décrocher un petit carnet gris d’une étagère poussiéreuse. La lumière, maintenant plus franche, découpait son profil comme une médaille usée.
— Tiens, un poète que j’aimais trop adolescent. J’en ai fait mon dieu. Je le relis aujourd’hui, je vois ses limites. Parce que j’ai cessé de l’adorer. Pas pour le haïr. Juste pour le lire.
Lise tourna les pages avec précaution. Dehors, le vent avait molli ; des moineaux s’ébrouaient sur le rebord de la fenêtre, indifférents à ce commerce de pensées. Elle réfléchit longtemps, le temps que le soleil se déplace du comptoir vers les atlas de géographie.
— Alors, ce tableau… je devrais y retourner sans chercher à l’aimer ni à le rejeter.
— Sans chercher à te chercher dedans, surtout. L’art, l’amitié, la vie… ce n’est pas un miroir pour nos opinions. C’est une fenêtre. Et une fenêtre, ça s’ouvre, ça se ferme, mais ça ne se vénère ni ne se crache dessus.
Lise referma le carnet, le glissa sous son bras pour l’emprunter. Elle allait partir quand elle se retourna, un sourire en coin.
— Et toi, Alphonse ? Qu’est-ce que tu admires trop, ou trop peu, pour ne pas le voir vraiment ?
La question claqua comme une seconde averse. Le libraire, pris au dépourvu, caressa le bois du comptoir. Il pensa à sa femme disparue, à son fils qui ne venait plus, à ces rayons qu’il connaissait par cœur mais peut-être plus par habitude que par amour.
— Bonne question, ma petite. Je te répondrai le mois prochain.
La porte tinta. Le vent de mars emporta un pétale de camélia fané sur le seuil. Dans la Bouquinerie redevenue silencieuse, Alphonse rangea l’Apollinaire à sa place, conscient pour la première fois qu’il ne l’avait pas vraiment regardé depuis dix ans.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 5 : La chaîne brisée
Le vent, ce jour-là, ne tournait pas encore au printemps. Il avait cette hésitation charnelle de mars, une bourrasque tantôt tiède qui portait l’odeur des premiers bourgeons, tantôt cinglante, ramenant un dernier souffle d’hiver par la fissure des vieilles fenêtres. La Bouquinerie aux Quatre Vents craquait sous ces caprices, et l’odeur du papier ancien se mêlait à celle, plus brute, de l’humidité remuée.
Alphonse rangeait un carton de livres invendus. Le geste était machinal, mais l’esprit, lui, vagabondait sur les crêtes d’une pensée familière : celle de la routine, des habitudes qui finissent par peser autant qu’un collier de fer invisible. À soixante ans, on croit connaître chaque maillon de sa propre chaîne. Pourtant, ce jour-là, quelque chose allait craquer.
Lise entra sans frapper, comme une couturière qui revient à son ouvrage. Elle semblait plus légère que lors de son passage précédent, en février. Un carnet de croquis sous le bras, les joues rosies par le vent changeant, elle déposa sur le comptoir une pomme rouge — geste devenu rituel.
— Je me suis rappelé quelque chose, dit-elle en s’asseyant sur le tabouret de bois. L’autre soir, j’ai aidé un voisin âgé à porter ses courses jusqu’au cinquième. Pas par politesse. Juste parce qu’il avait mal au dos. Et après, en rentrant chez moi… je me suis sentie plus libre. Comme si un poids s’était retiré de mes épaules. C’est absurde, non ?
Alphonse cessa de ranger. Il la regarda par-dessus ses lunettes, et un sourire lent étira sa moustache grise.
— Absurde ? Non, Lise. C’est exactement ce que Swâmi Vivekânanda exprimait mieux que personne. Il disait :
« Chaque bonne action que nous faisons sans aucune arrière-pensée, au lieu de nous forger une nouvelle chaîne, brisera l’une de celles qui nous lient. »
Il se déplaça vers la réserve, en revint avec un petit volume usé, couverture ocre.
— Voilà. Je ne te l’avais pas encore montré. Parce qu’il y a des mots pour lesquels il faut un moment juste.
Lise feuilleta le livre. Les pages sentaient la vanille et la poussière. Elle lut la phrase en silence, puis leva les yeux.
— Une chaîne… c’est quoi pour vous, Alphonse ? Une mauvaise habitude ? Un regret ?
Le libraire s’assit lourdement dans son fauteuil. Dehors, une bourrasque fit tinter la sonnette de la porte, pourtant fermée.
— C’est tout cela à la fois, et bien plus. Une chaîne, c’est un geste qu’on répète sans se demander pourquoi. C’est la peur d’avoir tort. C’est cette petite voix qui te dit : « Ne donne pas, tu n’as pas assez. Ne souris pas à cet inconnu, il pourrait te juger. » Nous tissons nos chaînes nous-mêmes, fil par fil, avec l’illusion de nous protéger. Mais la bonne action gratuite, celle qui ne calcule rien… elle est comme une pince coupante.
Lise posa son menton sur sa main. Elle pensait à son geste pour le voisin. Aucune photo sur les réseaux, aucune phrase qu’elle pourrait raconter pour frimer. Juste l’acte, nu. Et ce sentiment étrange de légèreté.
— Alors, selon vous, on pourrait s’affranchir en faisant le bien ? Comme dans une économie inverse ?
Alphonse secoua la tête, amusé.
— Non, ma petite. On ne fait pas le bien pour briser la chaîne. C’est la gratuité du geste qui la brise. Si tu aides ton voisin pour te sentir libre, tu restes prisonnière de l’attente du résultat. C’est un peu le piège des moralistes : transformer la vertu en calcul. Vivekânanda est plus rusé. Il parle de l’action sans arrière-pensée. Celle qui jaillit comme l’eau d’une source, sans savoir qu’elle va désaltérer.
Le silence s’installa, confortable, coupé seulement par le grincement du bois et le vent de mars qui maintenant hésitait entre un murmure et un soupir.
Lise se leva, alla caresser le dos d’un livre sur l’étagère des poètes.
— Je crois que je deviens amie avec vous, Alphonse, parce que vous ne me demandez jamais d’être intelligente. Ni même bonne. Vous me laissez juste… être.
— C’est que je ne suis pas là pour te juger, Lise. Je suis là pour te lire, parfois. Et pour me souvenir qu’on n’est jamais trop vieux pour briser une chaîne. Tiens, la mienne, aujourd’hui : chaque matin, je rangeais ces cartons en pensant à la mort. Et voilà que ta pomme et ta question m’ont fait ranger autrement. Comme si ce geste banal devenait, lui aussi, une petite action sans arrière-pensée.
Elle sourit. Le jour baissait, mais la lumière était plus douce. Mars offrait une trêve.
Avant de partir, Lise prit le petit volume ocre.
— Je vous l’emprunte ?
— Non, je te l’offre. Garde-le pour le moment où une chaîne te semblera trop lourde. Ouvre-le au hasard. Et souviens-toi : la plus belle rupture, c’est celle dont personne ne parle.
La porte tinta une dernière fois. Alphonse resta seul, écoutant le vent. Il sentit, au creux de sa poitrine, un certain maillon de fer rouillé — peut-être celui de la solitude entretenue — se fendre en deux, dans un silence parfait. Et il sut que c’était là, sans tambour ni trompette, la vraie magie de mars : le monde qui promet de renaître, à condition de lâcher prise.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 6 : Chaque action retombe sur son auteur
Le vent de la discorde s’était levé au printemps. Non pas la grande dispute, ni la foudre des rancunes, mais ce petit vent aigre-doux qui fouette les certitudes et décoiffe les habitudes. Ce jour-là, la Bouquinerie offrait son odeur familière de vieux papier et de pluie récente, car une ondée téméraire avait précédé l’arrivée de Lise. Elle secoua son manteau sur le seuil, comme pour laisser dehors les tracas de la fac et les rumeurs de couloir.
Alphonse, derrière son comptoir, taillait un crayon avec une lenteur délibérée. Il leva les yeux par-dessus ses lunettes et dit simplement : « Tu arrives à point. Je viens de ranger l’étagère des poètes maudits. »
Lise sourit, déposa son sac et s’installa à sa place habituelle, le pouf vert éventré à une couture. Depuis plusieurs semaines, ils avaient pris le rythme de ces visites sans rendez-vous, où l’on parlait de tout, surtout de ce qui ne s’apprend pas dans les amphis. Elle aimait cette liberté-là. Pourtant, ce jour-ci, elle parut préoccupée.
« Alphonse, j’ai fait quelque chose de mal », finit-elle par avouer, traçant du bout du doigt un motif invisible sur le bois usé. « À l’atelier de peinture, une fille a présenté un travail qui ressemblait étrangement à une de mes idées. Je l’avais racontée devant tout le monde la semaine d’avant. Je me suis sentie volée. Alors, ce matin, devant les autres, je l’ai prise à partie. Je lui ai dit qu’elle n’avait ni talent ni honneur. Devant tout le monde. »
Le silence de la Bouquinerie sembla soudain plus profond. Une goutte d’eau, encore accrochée à l’auvent, tomba sur le rebord de la fenêtre avec un bruit de petite sentence.
Alphonse reposa son crayon. Il ne dit rien d’abord. Il se leva, contourna le comptoir, et alla toucher le dos d’un livre sur l’étagère des essais. Puis il revint.
« Tu connais Noïa ? » demanda-t-il.
Lise cligna des yeux. « Noïa ? C’est un auteur ? »
— Un penseur oublié, dit Alphonse. Presque personne ne le lit plus. Il a écrit une seule chose, un fragment, sur une feuille volante. Cela dit :
“Chaque action retombe sur son auteur.”
Pas de glose, pas de développement. Juste ça, comme un coup de poing.
Il sortit de sa poche un petit carnet froissé, en tourna quelques pages, et lut à voix basse :
« Ce que tu lances dans le monde, un jour, tu le reçois en retour. Non par punition, mais par simple géométrie. L’âme est un boomerang. »
Lise se tut. Elle regarda ses mains. « Tu penses que j’ai eu tort ? »
— Je ne pense pas, je ressens, dit Alphonse. Quand tu as prononcé ces paroles devant les autres, tu les as semées. Et en ce moment même, ces paroles sont en train de germer en toi. L’humiliation que tu as infligée, c’est toi qui la portes maintenant. L’autre fille, elle est peut-être déjà passée à autre chose. Mais toi, tu es restée dans le retentissement de ton propre geste. C’est cela, la sentence : l’action ne punit pas celui qui la reçoit, elle définit celui qui la commet.
Il prit une bouffée d’air, comme s’il humait les vieux livres autour.
« Tu voulais défendre ton idée. Mais ton idée, aujourd’hui, elle est blessée par la manière dont tu l’as défendue. »
Lise sentit une boule dans sa gorge. « Je ne sais pas comment réparer. »
— Bon, dit Alphonse en se rasseyant, c’est déjà un commencement. Demander comment réparer, c’est déjà ne plus être dans l’orgueil. Maintenant, retourne à ton atelier. Pas pour t’excuser avec des mots préparés. Pour regarder cette fille dans les yeux et lui dire que tu as fait retomber sur elle un poids qui était le tien. Et ensuite, peins. Peins ce que tu dois peindre. Laisse l’autre peindre ce qu’elle doit peindre.
Dehors, l’averse avait cessé. Un rayon de soleil hésitant fendit la vitre embuée et alla frapper un vieux recueil de poésie chinoise, couverture rouge délavée.
Lise se leva. Elle prit son sac, hésita, puis revint vers Alphonse.
« Merci, dit-elle. Et Noïa… tu me le prêteras, un jour ? »
— Il n’y a rien à prêter, dit Alphonse en souriant. La phrase est en toi maintenant. Tu la porteras comme les autres portent une médaille ou une brûlure. Selon ce que tu en feras.
Elle sortit. Le vent du printemps — ce même vent capricieux d’avril qui mêle la pluie et le jasmin — lui fouetta le visage. Elle se sentait encore mal à l’aise, mais d’un malaise neuf, propre, comme un vêtement trop juste qui vous force à vous tenir droite.
Alphonse, resté seul, rangea son carnet. Il murmura pour lui-même : « Chaque action retombe sur son auteur. » Et il ajouta tout bas : « La sienne est en train de tomber à l’instant même. Mais elle tombe du bon côté. »
La porte de la Bouquinerie resta entrouverte, pour laisser entrer l’air du dehors. Et quelque chose de léger, de presque invisible, passa le seuil — peut-être une confidence, peut-être une graine de réconciliation.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 7 : La récompense qui n’attend pas
Le ciel, ce matin-là, avait troqué sa douceur hésitante contre un bleu insolent, presque métallique. Une lumière crue, sans compromis, découpait les ombres sur le trottoir. Les passants, débarrassés de leurs manteaux, marchaient plus vite, comme pressés d’arriver quelque part où l’on respirait moins l’odeur de poussière et de bitume chauffé. À la devanture de la Bouquinerie aux Quatre Vents, le zinc du chambranle miroitait.
Lise poussa la porte avec un petit coup d’épaule, les bras chargés. Non pas de livres, pour une fois, mais d’un grand carton gondolé.
— Je vous apporte des madeleines, dit-elle en soufflant. Pas celles de Proust. Celles de ma mère. Trop cuites, mais elle les parfume à la fleur d’oranger. Je n’en peux plus d’en voir à ma table. Alors j’ai pensé à vous.
Alphonse, derrière son comptoir où trônait un exemplaire débroché de Sénèque, leva des sourcils amusés.
— Voilà une raison de se réjouir qui n’a pas besoin d’être cherchée dans les livres. Mais puisque vous êtes là, asseyez-vous. Je finissais justement une phrase.
Il tourna le volume pour qu’elle vît la page. De la brièveté de la vie, un passage souligné d’une mine de plomb si usée qu’elle avait laissé un trait pâle, presque timide.
Lise posa le carton sur une pile de romans policiers. Elle débordait d’une énergie qu’elle ne se connaissait pas encore au début de l’hiver, quand elle était venue pour la première fois, frileuse et muette. Le printemps avançait, et son regard avait gagné en aplomb.
— Vous savez, lui dit-elle en déballant une madeleine trop dorée, j’ai passé la semaine à aider une amie à monter son dossier pour les Beaux-Arts. Cinq nuits blanches. Je n’ai pas touché à mes propres planches. Et ce matin, je me suis demandé : à quoi bon ?
Alphonse referma le livre d’une tape molle.
— Voilà une question qui a le mérite d’être honnête. Beaucoup n’osent pas la poser. Ils continuent, par habitude. Mais vous, vous voulez une raison.
Il prit une madeleine, la tourna entre ses doigts.
— Sénèque dit quelque chose qui, à première vue, semble trop simple, presque naïf. Il dit :
« La récompense d’une bonne action, c’est de l’avoir faite. »
Lise haussa un sourcil.
— Ça ne paie pas les nuits blanches. Ni les dossiers.
— Non, en effet. Ce n’est pas un billet. C’est un fait. Une action juste ne se distingue pas par ce qu’elle rapporte, mais par ce qu’elle est. C’est un cercle qui se ferme sur lui-même. Aider votre amie n’était pas un investissement, c’était un accomplissement. La fatigue, c’est le prix. La récompense, c’est d’avoir été là.
Elle croqua dans sa madeleine. La fleur d’oranger explosait en faux-semblant de douceur, vite rattrapée par l’amertume du biscuit brûlé.
— Ce que vous dites, c’est que l’on n’attend rien en retour ?
— Je dis, répondit Alphonse en se levant pour aller chercher une carafe d’eau, que la bonté n’est pas un prêt. C’est un don sans reçu. Si vous aidez votre amie pour qu’elle vous aide ensuite, ce n’est plus de la bonté. C’est du commerce. Très honorable, mais différent.
Il versa deux verres. La lumière de deux heures frappait en biais les rayons, allumait les dos rouges, verts, bleus des livres comme des fenêtres de cathédrale.
— Racontez-moi, fit-il en revenant s’asseoir. En l’aidant, vous êtes-vous sentie… utile ?
Lise réfléchit. Le vent dehors s’était levé, un vent sec qui faisait claquer l’auvent de toile. Avril, quand il se croit déjà juillet, a une brusquerie qui rappelle à l’ordre les rêveurs.
— Oui, souffla-t-elle. Utile. Pas héroïque. Juste… présente. Quand elle a reçu l’avis d’admission, elle a pleuré sur mon épaule. Et c’est là que ça m’a frappée. Je n’ai rien ressenti pour moi. J’étais contente pour elle. Comme si ma joie n’avait pas besoin de passer par ma propre réussite.
Alphonse hocha la tête, les yeux brillants.
— Vous venez de mettre en pratique ce que Sénèque explique depuis deux mille ans. La vertu est sa propre suffisance. Ce n’est pas une marche vers une récompense. C’est la récompense, la marche elle-même.
Un silence. Le tic-tac de la pendule. Au-dehors, un camion de livraison freina trop fort. Lise regarda ses mains, les sillons de graphite sous ses ongles.
— Alors, dit-elle lentement, quand je viens ici… c’est aussi une bonne action ?
Alphonse eut un rire grave, presque paternel.
— Vous venez par amitié, par curiosité, par ennui peut-être. Mais ce n’est pas une action. C’est une présence. Et la présence, si vous voulez mon avis, c’est la seule chose qu’on ne peut pas simuler. Vous n’attendez rien de moi, n’est-ce pas ?
— Non, avoua-t-elle. Juste d’être là, moi aussi.
Il leva son verre d’eau. Elle fit de même. Le geste était modeste, sans chichis. Pas un toast. Un constat.
— Alors cela suffit, conclut Alphonse. La récompense d’une présence sincère, c’est la présence elle-même. Vous n’êtes pas venue m’aider, et pourtant vous m’aidez. Chaque fois. Sans le savoir.
Dehors, le vent tomba brusquement, comme fatigué de sa propre violence. La lumière devint plus douce, oblique, presque celle d’un début de soirée. Lise resta jusqu’à la fermeture. Ils ne parlèrent plus guère. Elle feuilleta un recueil de gravures de Dürer. Il rangea les Sénèque dans un coin propre.
Quand elle partit, le ciel était encore bleu, mais d’un bleu qui savait qu’il allait devoir céder la place à la nuit. Elle n’emportait rien d’autre que le souvenir de ces madeleines trop cuites et de cette phrase simple, posée comme une pièce sur le comptoir : La récompense d’une bonne action, c’est de l’avoir faite.
En tournant la clé dans la serrure, Alphonse murmura pour lui seul, à l’adresse du silence :
— Elle ne le saura jamais. Mais c’est elle, aujourd’hui, la récompense.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 8 : S’adapter à l’imprévisible
Le printemps jouait au chat et à la souris avec le dernier souffle de l’hiver. Certains matins, une douceur inespérée ouvrait grand les fenêtres de la Bouquinerie ; d’autres soirs, un vent aigre s’engouffrait sous la porte en faisant claquer les affiches des lectures publiques. Ce matin-là, Lise arriva essoufflée, une écharpe mauve enroulée trois fois autour du cou, les joues piquetées par une fraîcheur qui ne voulait pas dire son nom. Elle tenait sous le bras un carnet de croquis taché de café et de vert-de-gris.
Alphonse, derrière son comptoir, rangeait un lot d’essais récemment arrivés. Il leva la tête et sourit en voyant la jeune femme secouer ses cheveux comme un chien mouillé, bien qu’il n’eût pas plu depuis trois jours. C’était un de ces gestes devenus familiers, un rituel silencieux qui disait me voilà, j’ai traversé le quartier, j’ai pensé à vous.
— Vous avez l’air d’avoir chevauché un dragon, dit-il en refermant un carton.
Lise ôta son écharpe. — C’est ce fichu temps. Hier, on sortait sans manteau. Aujourd’hui, on gèle en attendant le bus. On ne sait jamais à quoi s’attendre.
Alphonse posa ses mains à plat sur le bois usé. — C’est drôle que vous disiez cela. J’ai relu hier un mot de René, un auteur dont je vous ai déjà parlé, et je suis tombé sur une phrase qui m’a frappé :
« On peut s’adapter aux choses prévisibles, s’adapter aux choses imprévisibles c’est tout de même un peu difficile. »
Lise s’approcha, déposa son carnet sur le comptoir. — C’est l’évidence même, non ? Mais formulée comme ça, elle a du poids. D’habitude, on nous dit : soyez adaptables, point final. Lui, il distingue.
— C’est cela qui est beau, poursuivit Alphonse en ajustant ses lunettes. Le prévisible, c’est la routine, les saisons qu’on connaît, la commande de livres qui arrive chaque jeudi. On s’y habitue. On aménage sa vie autour. Mais l’imprévisible… tiens, ce matin, mon fournisseur m’apprend qu’il arrête son activité dans quinze jours. Plus de réassort pour certains auteurs rares. Je ne l’avais pas vu venir.
Lise ouvrit son carnet à une page où elle avait esquissé des passants dans l’autobus. — Je crois que l’art, c’est un peu ça aussi. On apprend la perspective, la composition, les mélanges de couleurs : prévisible. Puis un jour, on rate un geste, le pinceau glisse, et on obtient une nuance qu’on n’aurait jamais inventée délibérément. L’imprévisible fait le peintre, ou le tue.
— Ou le libraire, ricana doucement Alphonse. Vous souvenez-vous de la cliente venue en février chercher un livre sur la fabrication du beurre ? Elle était persuadée que nous en avions un rayon. C’était imprévisible. J’ai passé une heure à chercher dans nos stocks. Résultat : je n’ai pas trouvé le livre, mais j’ai déniché un essai sur les techniques laitières en Normandie au XIXᵉ siècle. Il est resté six mois sur l’étagère. Personne ne l’a acheté. Mais cette cliente m’a offert des madeleines le lendemain. Par gratitude, disait-elle.
Lise rit. — On ne s’adapte pas aux imprévus, on compose avec, non ?
— C’est plus juste, oui. S’adapter, c’est un mot un peu mécanique. Comme si on changeait de logiciel. Mais la vie, elle exige qu’on improvise. Et c’est là que la philosophie nous rattrape. Vous savez ce que dit Montaigne ? « Il faut avoir une âme qui se tourne et se contourne. » Il ne dit pas « qui s’adapte ». Il dit qui se tourne, qui accepte de se déformer un peu.
Un silence s’installa, peuplé par le tic-tac de la vieille horloge. Dehors, un rayon de soleil perça soudain les nuages, éclaboussant la vitrine et faisant briller les dos des reliures.
Lise tourna plusieurs pages de son carnet. — Ces derniers jours, je me suis sentie perdue dans mes études. On nous demande des projets cohérents, linéaires. Mais quand l’inspiration ne vient pas, quand je ne peux pas contrôler ce qui sort de mon pinceau, je panique. Et pourtant, c’est peut-être là que se trouve le meilleur.
Alphonse se le chercha un livre dans la réserve, revint avec un mince volume au dos vert bouteille. — Tenez, lisez ce poème d’Henri Michaux. Il a passé sa vie à explorer l’imprévisible, l’étrangeté à l’intérieur de lui-même. Il ne s’y est jamais adapté. Il a appris à y habiter, comme dans une maison aux murs qui bougent.
Elle prit le livre, effleura la couverture. — Vous croyez qu’on peut s’habituer à ne pas savoir ce qui va arriver ?
— Non, répondit Alphonse avec une franchise douce. On ne s’y habitue pas. On apprend à respirer malgré l’absence de certitudes. C’est même le contraire de l’adaptation. L’adaptation, c’est chercher la stabilité. L’imprévisible vous déstabilise toujours un peu. Mais c’est dans cette instabilité que l’on grandit.
Il se rassit, croisa les bras sur son gilet de laine. — René avait raison, malgré tout. C’est difficile. Mais il n’a pas dit impossible. Il a dit un peu difficile. Et ce « un peu » est tout l’espace de l’humain.
Lise ferma les yeux un instant. Quand elle les rouvrit, le soleil avait gagné du terrain. Dans la rue, un enfant courait après un ballon qui avait dévié de sa trajectoire prévisible. Le vent était tombé. Avril — ou ce qui tenait lieu d’avril — offrait une trêve.
Elle rangea le Michaux dans son sac, à côté du carnet. — Je reviendrai le lire ici, si vous voulez bien.
— Vous savez bien, dit Alphonse en désignant la chaise près de la fenêtre, que l’imprévisible, chez nous, est toujours le bienvenu.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 9 : Des déserts en jardins
Le ciel, ce matin-là, avait troqué sa bruine contre une lumière crue et basse, celle qui fouille les recoins et débusque les ombres. Alphonse rangeait des romans éculés sur une étagère quand la porte de la Bouquinerie grinça, poussée par un vent sec venu de l’est. Lise entra, les joues roses, un carnet de croquis sous le bras. Elle ne dit rien d’abord, se contenta de humer l’odeur du vieux papier et de la cire d’abeille. C’était leur rituel : l’accueil silencieux, puis la parole qui vient d’elle-même, comme un fruit mûr.
— J’ai passé trois jours à peindre une nature morte, finit-elle par lâcher. Une assiette fêlée, un oignon, une cruche ébréchée. Je croyais m’ennuyer. Au final, c’est ce que j’ai fait de mieux depuis des semaines.
Alphonse posa le tas de livres et s’essuya les mains sur son tablier de toile grise.
— L’ennui, ma chère, est souvent le jardinier des petites révolutions. Encore faut-il accepter qu’il bêche en silence.
Elle s’installa sur la banquette près de la fenêtre, déplia son carnet. Un dessin au fusain montrait l’assiette fendue, mais la craquelure y zigzaguait comme un éclair figé. Le libraire s’approcha, le dos un peu voûté, les yeux plissés.
— Tu cherches la beauté dans le cassé ? C’est un vieux chemin.
— Je ne cherche pas, je tombe dessus. Comme toi avec tes citations. Parlant de ça… Tu en as une qui te trotte dans la tête, aujourd’hui. Je le vois à ton regard.
Il sourit, se dirigea vers un rayon dédié aux essais, en extirpa un mince volume à la couverture jaunie. Il le feuilleta un instant, puis lut à voix basse, comme s’il se rappelait une mélodie :
— « La valeur de l’adversité, c’est de transformer des déserts en jardins. » Frank Herbert.
Lise releva la tête. Dehors, un coup de vent plaqua une feuille morte contre la vitre.
— Un auteur de science-fiction pour parler de résilience ?
— Et pourquoi pas ? Les déserts ne sont pas que de sable. Il y a le désert du chagrin, celui de l’échec, celui de l’attente. Herbert, lui, parlait de survie, d’ingéniosité face au manque. Mais au fond, il disait ceci : l’épreuve n’est pas une punition. C’est une matière première.
Lise tourna une page de son carnet, révélant un croquis plus ancien : un arbre tordu, aux branches noueuses, planté seul dans une étendue crayonnée de hachures sèches.
— J’ai dessiné ça l’hiver dernier. Il faisait un froid à geler les doigts, j’étais seule chez moi, je venais de rater un examen d’entrée. Je n’avais même pas la force d’allumer le chauffage. Je me souviens avoir regardé ce chêne dans le petit parc en bas de chez moi : il perdait ses branches les unes après les autres. Mais il tenait. Ridicule, non ? Un arbre.
— Pas ridicule. Une leçon.
— Le problème, c’est que depuis, j’ai eu d’autres petits déserts. Des doutes sur ce que je fais, sur ce que je veux. Et je ne les ai pas toujours transformés en jardins. Parfois, j’y ai laissé des racines pourries.
Alphonse s’assit en face d’elle, lentement comme on pose un objet fragile. Il avait ce matin-là une lumière particulière dans les yeux, cette douceur des gens qui ont vu assez d’hivers pour ne plus craindre le gel.
— Mon père disait, sans citer personne : « On ne traverse pas le désert, on l’habite un temps. Et ce qu’on y sème, même mal, finit par lever quand on ne l’attend plus. » À vingt ans, je trouvais ça niais. À soixante, je sais qu’il avait raison. La valeur de l’adversité ne s’évalue pas tout de suite. On ne transforme pas un désert en jardin en une saison. Parfois, cela prend des décennies. Parfois, on ne voit le jardin que dans le regard de quelqu’un à qui on a raconté son chemin.
Lise posa son fusain. Un long silence s’installa, troué seulement par le grattement d’une branche sur la gouttière. Puis elle demanda, doucement :
— Toi, quel désert as-tu transformé ?
Le libraire baissa les yeux sur ses mains. Il eut un geste vague vers le fond de la boutique, là où trônait un petit poêle en fonte éteint.
— À quarante ans, après un départ que je n’avais pas vu venir, je me suis retrouvé seul avec ces murs et des cartons de livres invendus. Je venais de perdre la Bouquinerie que j’avais montée avec mon associé. Faillite, trahison, tout le tremblement. J’ai cru que c’était fini. Que j’étais un arbre mort. Puis un client, un inconnu, est entré un jour de pluie. Il a acheté un recueil de poèmes, et il m’a dit : « Ici, ça sent la vie, même quand vous fermez. » Je ne sais pas pourquoi, cette phrase a germé.
— Et tu as rouvert.
— Non. J’ai accepté que le désert était là, chez moi, dans ma poitrine. Et petit à petit, sans le vouloir, j’ai commencé à y planter des graines dérisoires : un rayon mieux rangé, une citation notée au dos d’une facture, une tisane offerte à un client morose. Les jardins, vois-tu, ne viennent pas de grands travaux. Ils viennent de l’eau donnée goutte à goutte, même quand on a soif soi-même.
Lise se leva, alla caresser le dos d’un ouvrage relié de rouge. En se retournant, elle avait les yeux brillants.
— Merci. Pour Herbert, et pour le reste.
— Merci à toi de venir écouter un vieux bonhomme radoter.
— Ce n’est pas radoter. C'est un désert qui parle à un désert. Et c’est ainsi que poussent les jardins.
Dehors, le vent était tombé. La lumière s’adoucit, devint dorée, comme si le ciel lui-même avait décidé de montrer qu’après l’âpreté vient une trêve. Alphonse rangea le livre d’Herbert sur la table des recommandations, à hauteur d’enfant et de rêveur. Lise, avant de partir, griffonna en bas de son croquis de l’arbre tordu une phrase qu’elle lut tout bas pour elle seule : « Même le bois mort a nourri la terre. »
La porte se referma dans un tintement. La boutique retrouva son odeur de cire et de silence. Mais ce silence-là, désormais, ressemblait à une terre labourée.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 10 : Ce n’est qu’une question de temps
Le vent d’avril, ce jour-là, n’avait rien du zéphyr complaisant. Il secouait les volets de la Bouquinerie comme un visiteur impatient, et les premières gouttes, grosses et lourdes, venaient d’éclabousser le seuil. À l’intérieur, l’odeur du vieux papier semblait plus dense, plus protectrice, comme si les livres se serraient les uns contre les autres pour mieux braver l’averse imminente.
Alphonse rangeait un rayon de poésie oubliée lorsqu’il entendit la porte claquer plus fort que d’habitude. Lise entra dans un tourbillon de pluie et de rires, ses cheveux courts plaqués sur le front, une liasse de dessins mouillés serrée contre sa poitrine.
— Je suis désolée, s’exclama-t-elle en essuyant ses lunettes à l’ourlet de sa veste. Je voulais vous montrer ça dès ce matin, mais il m’a fallu du temps pour oser.
Le libraire posa ses mains usées par les dos de couverture sur la table de chêne. Il ne demanda pas ce que c’était. Il attendit. Depuis leur première rencontre, quelques saisons plus tôt, il avait appris que Lise avançait par cercles concentriques, tournant autour de ses propres vérités avant de s’y asseoir.
Elle déplia les feuilles. C’étaient des portraits. Le sien, d’abord : Alphonse vu de dos, penché sur un rayon, la nuque dégagée, la lumière tombant d’aplomb sur sa veste de velours côtelé. Puis un autre : leurs deux ombres mêlées sur le parquet de la Bouquinerie, comme si elles dansaient sans se toucher. Le dernier la montrait elle-même, les mains ouvertes devant un rayon vide, en attente.
— C’est beau, souffla-t-il.
— C’est maladroit, répondit-elle. Je n’arrive pas à terminer ce troisième. Il manque quelque chose.
Alphonse approcha une chaise et l’invita du geste à s’asseoir. La pluie se mit à tambouriner sur la verrière, et le silence devint soudain peuplé de gouttes. Il regarda longuement le dessin où Lise tendait les mains vers le vide.
— Tu sais, dit-il enfin d’une voix plus grave que d’habitude, quand j’avais ton âge, je voulais être peintre. Je suis devenu libraire. Non pas par renoncement, mais parce que j’ai compris que je ne savais pas attendre.
Lise releva la tête, surprise. Il n’avait jamais évoqué sa jeunesse sans une certaine pudeur tranchante.
— Attendre quoi ?
— D’être aimé, peut-être. Ou de m’aimer assez pour supporter l’attente. Un jour, une femme est entrée ici, il y a très longtemps. Elle a pris un livre, elle l’a reposé, elle est repartie. Si j’avais su l’attendre, j’aurais peut-être dit quelque chose. Mais je me suis dit : « C’est trop tard, elle est déjà dehors. » C’est idiot, hein ?
Il se leva, chercha un volume sur une étagère haute, en sortit un signet de cuir. Il lut sans emphase, comme on respire :
— « Si nous sommes capables d’aimer, nous serons aussi capables d’être aimés. Ce n’est qu’une question de temps. »
Il referma le livre. C’était une édition usée de L’Alchimiste, de Paulo Coelho, qu’il gardait à portée de main pour les soirs de doute.
— Tu vois, reprit-il, ce que ce portrait te demande, ce n’est pas d’ajouter un objet. C’est d’ajouter la confiance que le vide finira par se remplir. Les mains tendues ne sont pas vides, Lise. Elles sont en mouvement. C’est tout le contraire.
La jeune fille resta silencieuse. Elle regarda ses doigts sur la feuille, puis le vieil homme assis en face d’elle. Ils n’avaient pas trente ans d’écart, pensa-t-elle soudain. Ils avaient trente ans d’apprentissage. Et l’un apprenait à l’autre que l’amour — celui qu’on donne, celui qu’on reçoit — n’a pas de calendrier.
Dehors, l’averse redoubla. À travers la vitre embuée, on voyait les passants courir, les parapluies se retourner comme des fleurs affolées. Mais dans la Bouquinerie, le temps s’était arrêté sur cette phrase suspendue.
Alphonse se lesta d’une tasse de chicorée trop chaude, en tendit une à Lise. Elle accepta en murmurant :
— Vous croyez vraiment que c’est juste une question de temps ?
— Je crois, dit-il en soufflant sur sa tasse, que nous confondons la hâte avec la vie. Tout ce qui compte a besoin d’avril après avril pour pousser. L’amitié aussi, d’ailleurs. La nôtre n’a pas dix mois, et regarde comme elle est déjà solide.
Lise sourit, prit un crayon de bois, et ajouta sur son portrait une toute petite ombre entre ses mains tendues — juste assez pour qu’on devine le livre qui n’était pas encore posé là.
Elle comprit que la phrase de Coelho n’était pas une promesse magique, mais un contrat. Il fallait d’abord apprendre à aimer l’attente. Il fallait accepter que les bras ouverts ne sont jamais ridicules, même quand rien ni personne ne vient les remplir tout de suite.
Ce soir-là, en rangeant ses dessins dans sa pochette de cuir, Lise embrassa Alphonse sur la joue — un geste qu’elle n’avait jamais osé. Le libraire ne bougea pas. Il resta immobile, les mains croisées sur son tablier, comme s’il apprenait pour la première fois à recevoir ce qu’il avait toujours eu peur d’attendre.
La pluie cessa vers la fermeture. Un rayon de soleil oblique, celui des fins d’avril chargées d’eau, vint éclairer le seuil où les deux ombres mêlées semblaient, enfin, danser.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 11 : Se consumer dans la flamme
Le vent, depuis l’aube, avait pris un visage plus doux. Il ne fouettait plus les vitres de la Bouquinerie comme en avril, mais les caressait d’une haleine tiède, chargée du pollen des marronniers et de cette mélancolie heureuse qui précède les vrais étés. Alphonse, assis sur sa chaise bancale derrière le comptoir, feuilletait un exemplaire défraîchi des Cahiers de Malte Laurids Brigge. La porte claqua, et ce fut d’abord un parfum de glycine et de craie de pastel qui entra, avant même Lise.
Elle posa sur le zinc un carnet de croquis froissé en bas de page, s’excusa presque d’avance, puis resta silencieuse. Cela faisait partie des nouveaux rituels : parfois, elle venait pour parler, d’autres fois pour simplement exister dans le même coin d’ombre que lui. Alphonse aimait cette liberté. Il referma son livre.
— On dirait que le monde dehors a cessé de se battre, dit-il enfin. Comme si la lumière avait trouvé un accord avec les feuilles.
Lise sourit, les yeux encore pleins de ses longues marches solitaires. Elle lui montra son poignet : un léger coup de soleil en forme de croissant.
— J’ai passé l’après-midi sur les quais à dessiner les ombres des passants. Elles s’allongent trop vite, déjà. On a l’impression que le jour recule devant la nuit, mais sans hâte. Comme quelqu’un qui dit au revoir sans le dire vraiment.
Alphonse hocha la tête. Il savait que, de semaine en semaine, elle cherchait moins des réponses que des échos. Aussi se contenta-t-il d’aller décrocher un petit Rilke relié de toile verte, sous l’œil amusé de Lise.
— Tu vas encore me sortir une maxime, avoue.
— Moi ? Jamais. C’est toi qui les chasses, comme on chasse les papillons. Tiens.
Il ouvrit le recueil à une page marquée d’un signet de cuir fatigué, et lut lentement :
— « Être aimé, c’est comme se consumer dans la flamme. »
Il referma le livre avec un bruit sec, presque solennel.
Lise posa son menton sur son poing. La phrase tourna dans l’air un long moment, mêlée au bruissement des pages et au ronron lointain d’une mobylette dans la rue.
— Se consumer, répéta-t-elle. C’est violent, non ? On pense tout de suite au feu qui détruit. À la cendre.
Alphonse se leva, prépara deux tasses d’un thé noir oublié depuis l’automne. Il servit en parlant, avec cette lenteur qu’il gardait pour les choses essentielles.
— Rilke ne parle pas d’un incendie. Il parle d’une bougie. Ou d’une lampe à huile. Regarde : une flamme, pour brûler, a besoin de se nourrir d’elle-même. Elle consomme sa propre mèche, sa propre cire. Être aimé, c’est accepter cette transformation. On n’est plus tout à fait le même. On fond, on coule, on change de forme.
— Est-ce que c’est douloureux ? demanda Lise, plus bas.
— Parfois. Mais est-ce que la cire se plaint de devenir lumière ?
Elle prit sa tasse, mais ne but pas. Elle regardait par la fenêtre les ombres dansantes des platanes.
— Tu vois, reprit Alphonse en se rasseyant, à vingt ans, on croit que l’amour, c’est un port. Un endroit sûr où l’on s’amarre. À mon âge, on comprend que c’est un large. Et que la flamme, c’est justement ce qui nous empêche de sombrer dans l’eau noire. Et ce n'est pas réservé à l’amoureux transi, non. Un ami, un livre, une rue qu’on aime… ça nous consume aussi. Mais c’est une consomption heureuse.
Lise reposa sa tasse. Elle sortit son carnet, le parcourut sans le montrer, puis se décida :
— Je dessinais ce matin un vieux monsieur qui nourrissait des pigeons. Il avait les mains tremblantes, et pourtant il cassait le pain avec une délicatesse infinie. Sa femme devait être morte depuis longtemps, je l’ai senti. Mais en le voyant, j’ai pensé : lui, il est encore dans la flamme. Il ne sait peut-être même pas qu’il brûle encore pour elle. Il n’y a plus de mots, plus de gestes grands, juste… être consumé sans bruit.
Alphonse ferma les yeux un instant.
— Tu vois, Lise. Tu n’as pas besoin de moi pour comprendre Rilke. Tu l’as croisé sur un banc, à ton insu.
Le vent du soir se leva, plus frais, chargé d’une humidité annonçant peut-être l’orage. La Bouquinerie se teinta d’ocre. Lise se leva, posa une pièce sur le compteur pour le thé qu’Alphonse n’aurait jamais fait payer, puis hésita devant la porte.
— Tu crois qu’on peut aimer sans se consumer ? Une sorte d’amitié tiède, tranquille, qui ne brûle rien ?
Alphonse la regarda, les yeux brillants sous la lampe.
— Ce ne serait plus de l’amour, ma petite. Ce serait de la politesse. Et Rilke, lui, n’a jamais écrit un seul vers sur la politesse.
Elle rit, ouvrit la porte. L’odeur de la terre mouillée entrait déjà par plaques. Avant de disparaître, elle se retourna :
— À la semaine prochaine, vieux consumé.
— Brûle bien, jeune étincelle, répondit-il.
Et la porte se referma sur le rire de Lise, tandis qu’Alphonse rangeait le Rilke à sa place, avec la certitude douce que certaines flammes, même petites, éclairent les Bouquineries pour l’éternité.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 12 : Il fait très beau
Le crachin avait cessé vers midi, laissant derrière lui une ville lessivée, presque neuve sous un soleil timide. Les pavés brillaient doucement, et l’odeur de la terre humide montait par bouffées dans la rue déserte. Alphonse, assis sur le seuil de sa Bouquinerie, regardait les pigeons picorer les miettes d’un croissant oublié. Il avait soixante ans, des poches sous les yeux pleines d’histoires, et les mains calmes posées sur ses genoux.
Lise arriva par le bout de la rue, une liasse de dessins sous le bras, le pas vif mais sans hâte. Depuis plusieurs semaines maintenant, elle venait régulièrement, comme on va boire à une source. Elle ne frappait plus, poussait simplement la porte, et parfois s’asseyait sans rien dire. Alphonse aimait ce silence partagé, ce peu de mots qui ne devait rien au vide.
— Il fait drôlement beau, dit-elle en s’accroupissant à côté de lui.
— Oui, répondit-il. Les jours comme celui-ci, on comprend pourquoi on supporte les autres.
Elle rit, posa ses feuilles contre le mur de briques. Un bout de fusain dépassait de sa poche. Elle observa le ciel, les nuages hauts et légers, presque immobiles.
— J’ai pensé à une chose cette nuit, reprit-elle. Pourquoi on n’est jamais aussi heureux que quand on se sent regardé par quelqu’un qui compte ?
Alphonse tourna la tête vers elle, l’air sérieux, presque grave.
— Parce que le regard de l’autre nous révèle à nous-même. Sans lui, on n’est qu’une ébauche.
Il se leva avec une lenteur de vieux chêne, entra dans la boutique. Elle le suivit. Les rayons sentaient le papier et le temps. Il prit un petit volume fatigué, jauni, et lui tendit sans un mot. Elle lut la couverture : Jean Gabin, Maintenant je sais.
— Tu connais cette phrase ? demanda-t-il.
— Non, avoue-t-elle.
Il s’assit dans son fauteuil usé, elle s’installa en face, les jambes repliées sous elle.
— Il y a écrit :
« Le jour où quelqu’un vous aime il fait très beau. J’peux pas mieux dire, il fait très beau. »
Tu vois, c’est simple. Si simple que cela en devient profond. Pas besoin de métaphores, pas de grandes déclarations. Juste le temps qu’il fait.
Lise baissa les yeux sur ses propres doigts tachés de noir.
— Je n’ai pas souvent connu ce jour-là, dit-elle doucement. Enfin, plutôt si, peut-être. Mais on oublie vite la beauté, non ? On cherche autre chose, plus compliqué, comme si le simple n’était pas assez.
Alphonse hocha la tête. Il avait entendu cette tristesse chez tant de jeunes gens. Cette faim d’absolu qui rend aveugle aux petites lumières.
— L’amour, dit-il, ce n’est pas un orage. C’est un rayon après la pluie. Et les gens courent chercher un abri au lieu de lever les yeux.
Un silence. La pendule ronronnait. L’horloge à balancier, qu’elle aimait tant, battait la mesure de leurs pensées.
— Est-ce que vous, dit Lise en le regardant droit dans les yeux, est-ce que vous pensez que quelqu’un vous a aimé un jour comme ça ?
Alphonse sourit, un peu triste, un peu gai.
— Oui. Une femme, il y a longtemps. Elle disait toujours : « Alphonse, aujourd’hui il fait très beau. » Même quand il pleuvait. C’était sa façon de me dire qu’elle m’aimait. J’ai mis vingt ans à comprendre. Trop tard, évidemment.
Lise serra ses genoux plus fort.
— Mais au moins vous avez su. Moi, j’ai peur de passer à côté sans m’en rendre compte.
— Tu t’en rendras compte. Parce que le très beau ne ressemble à rien d’autre. Ce n’est pas le grand soleil, ni la chaleur. C’est une présence. Un silence apprivoisé.
Elle repensa à leurs après-midi, à ces heures volées entre deux cours de dessin et trois lectures imposées. À cette Bouquinerie qui sentait bon l’encre et le bois. À ce vieil homme qui ne lui demandait jamais rien. Était-ce cela, être aimé ? Ce simple fait de pouvoir exister sans masque ?
Dehors, la lumière faiblissait, mais la rue restait dorée. Un merle se mit à chanter sur le réverbère.
— J’aimerais dessiner ce jour, dit Lise soudain. Pas le paysage. La sensation.
— Alors dessine, dit Alphonse. Moi, je vais chercher du thé.
Il se leva, passa derrière le comptoir. Elle déplia une grande feuille, prit son fusain. Et se mit au travail, rapide, intense, comme si quelque chose s’ouvrait en elle. Il la regarda de loin, sans rien dire, et se souvint d’une autre phrase, d’un autre temps : « On ne voit bien qu’avec le cœur. » Mais il ne la dit pas. Certaines vérités, il faut les garder pour soi, afin qu’elles restent vivantes.
Quand il revint avec deux tasses fumantes, elle avait tracé un intérieur sans murs, une fenêtre ouverte sur un ciel tout blanc, et deux ombres assises l’une en face de l’autre. Pas de visages. Juste la lumière entre elles.
— Ça s’appelle comment ? demanda-t-il.
— Il fait très beau, répondit-elle. J’peux pas mieux dire.
Alphonse but une gorgée, et le thé lui parut soudain plus doux. Tout était à sa place. Les livres, le silence, la jeune fille au bout de son crayon, et ce printemps tardif qui enfin se décidait à tenir sa promesse.
Ils restèrent là jusqu’à la nuit, sans plus parler. Le bonheur, pensa Alphonse, n’est jamais plus fort que quand il ne cherche pas à prouver qu’il existe.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 13 : J’aime le compliqué, sinon ça m’ennuie
Le vent avait tourné. Après les bourrasques d’avril, après les giboulées mordant encore les carreaux de la Bouquinerie, voici que s’installait une douceur timide mais tenace. Un ciel de lin blanc, où le soleil jouait à cache-cache avec des nuages paisibles. Les trottoirs séchaient par plaques, et les premières glycines, accrochées au réverbère d’en face, osaient une pointe mauve. Alphonse, ce matin-là, avait poussé la porte vitrée pour laisser entrer l’air nouveau. Il respirait l’odeur du bitume humide et du feuillage qui se déplie.
Lise arriva peu après dix heures, un carnet de croquis sous le bras et une expression partagée entre la rêverie et la contrariété. Sans un mot, elle se dirigea vers la caisse, posa son sac, et déclara, comme si elle poursuivait une conversation commencée la veille :
— Je crois que je me suis trompée de sujet pour mon mémoire. Enfin, pas trompée… mais j’ai choisi trop simple.
Alphonse, occupé à épousseter un rayon de poésie du XIXe, leva un sourcil.
— Trop simple ? Ce n’est pas un défaut en soi, ma petite. La simplicité peut être un sommet.
Elle lui lança un regard presque coupable.
— Oui, sauf que je m’ennuie. Je veux dire : j’ai voulu étudier la lumière dans les natures mortes hollandaises. Mais au bout de trois semaines, j’ai déjà compris ce que j’avais à en dire. Alors je tourne en rond.
Alphonse rangea son plumeau et vint s’asseoir sur la chaise basse près de la fenêtre, là où le soleil faisait danser des poussières.
— Tu as besoin de te heurter à quelque chose, c’est cela ?
Elle hocha la tête.
— Il me faut de la résistance. Un truc qui me dépasse, qui m’oblige à chercher ailleurs, à me contredire peut-être. Mon directeur de recherches trouve que je complique les choses. Il m’a dit textuellement : « Pourquoi aller chercher midi à quatorze heures ? »
Alphonse eut un petit rire silencieux.
— Ah, ces directeurs… Toujours prompts à ranger le monde dans des tiroirs. Mais toi, Lise, tu n’es pas une âme à tiroirs. Tu es une âme à méandres.
Il se lécha les doigts, sortit de sa poche un vieux carnets usé, et le feuilleta quelques secondes.
— Tu sais ce que disait un certain Antonin Artaud ?
« J’aime le compliqué, sinon ça m’ennuie. »
Il ne parlait pas seulement d’écriture ou de théâtre. Il parlait de vivre. De refuser les raccourcis.
Lise prit la phrase en silence, l’écouta résonner en elle. Elle sortit son stylo et la nota au dos de son carnet.
— C’est exactement ça. Quand tout est trop clair, trop linéaire, je perds le souffle. J’ai besoin de nœuds, de contradictions.
Alphonse se renfonça dans sa chaise.
— Tu te souviens du film dont on a parlé le mois dernier, Extraction ? Ce n’est pas un film compliqué dans la forme, au contraire. C’est linéaire, c’est brutal. Mais ce qui est compliqué, c’est le personnage. Ce mercenaire qui sauve un gamin, non par bonté, mais parce qu’il ne supporte plus la simplicité de son propre vide. Il se lance dans un chaos pour ne pas s’ennuyer de lui-même.
— Tu crois qu’on a tous besoin de complication pour exister ?
— Je crois, dit Alphonse en attrapant sa tasse de thé qu’il croyait pleine mais qui était vide, que la simplicité est une récompense, pas un départ. On mérite la paix après avoir traversé le labyrinthe. Mais si on commence par la paix… on s’y endort.
Lise se mit à dessiner machinalement le bord de la fenêtre, les moulures un peu tordues, le reflet du carreau.
— Mon père, par exemple, il a toujours choisi la voie simple. Le même métier, la même maison, les mêmes vacances. Il dit qu’il est heureux. Mais parfois, je le vois regarder le ciel d’un air vide. Pas triste. Vide.
— C’est cela, l’ennui de l’âme, dit Alphonse à voix basse. On peut être heureux sans être vivant. Ce n’est pas la même chose.
Le silence s’installa, mais un silence fécond, celui des Bouquineries quand les livres eux-mêmes semblent retenir leur souffle.
Puis Lise éclata d’un rire soudain.
— Tu sais ce que j’ai envie de faire, maintenant ? Changer complètement de sujet. Abandonner la lumière hollandaise pour les ombres du Caravage. Les clairs-obscurs. La complication de la chair et du sacré.
Alphonse tapota la table.
— Voilà. Maintenant, tu parles.
Il se leva, alla décrocher d’un rayon un vieux monstre poussiéreux sur le peintre lombard, et le lui tendit.
— Lis d’abord ça. Puis on en reparle. Mais prépare-toi à souffrir un peu. La complication, cela fatigue. C’est pour cela que tant de gens la fuient.
Lise prit le livre comme on accepte un défi.
Dehors, un nuage passa devant le soleil, et l’ombre glissa un instant sur le plancher de la Bouquinerie. Puis la lumière revint, plus nette, plus tranchante. Alphonse regarda cette lutte silencieuse et murmura pour lui-même :
— Voilà une belle complication. Le ciel hésite. Moi, jamais.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 13 : J’aime le compliqué, sinon ça m’ennuie
Le vent avait tourné. Après les bourrasques d’avril, après les giboulées mordant encore les carreaux de la Bouquinerie, voici que s’installait une douceur timide mais tenace. Un ciel de lin blanc, où le soleil jouait à cache-cache avec des nuages paisibles. Les trottoirs séchaient par plaques, et les premières glycines, accrochées au réverbère d’en face, osaient une pointe mauve. Alphonse, ce matin-là, avait poussé la porte vitrée pour laisser entrer l’air nouveau. Il respirait l’odeur du bitume humide et du feuillage qui se déplie.
Lise arriva peu après dix heures, un carnet de croquis sous le bras et une expression partagée entre la rêverie et la contrariété. Sans un mot, elle se dirigea vers la caisse, posa son sac, et déclara, comme si elle poursuivait une conversation commencée la veille :
— Je crois que je me suis trompée de sujet pour mon mémoire. Enfin, pas trompée… mais j’ai choisi trop simple.
Alphonse, occupé à épousseter un rayon de poésie du XIXe, leva un sourcil.
— Trop simple ? Ce n’est pas un défaut en soi, ma petite. La simplicité peut être un sommet.
Elle lui lança un regard presque coupable.
— Oui, sauf que je m’ennuie. Je veux dire : j’ai voulu étudier la lumière dans les natures mortes hollandaises. Mais au bout de trois semaines, j’ai déjà compris ce que j’avais à en dire. Alors je tourne en rond.
Alphonse rangea son plumeau et vint s’asseoir sur la chaise basse près de la fenêtre, là où le soleil faisait danser des poussières.
— Tu as besoin de te heurter à quelque chose, c’est cela ?
Elle hocha la tête.
— Il me faut de la résistance. Un truc qui me dépasse, qui m’oblige à chercher ailleurs, à me contredire peut-être. Mon directeur de recherches trouve que je complique les choses. Il m’a dit textuellement : « Pourquoi aller chercher midi à quatorze heures ? »
Alphonse eut un petit rire silencieux.
— Ah, ces directeurs… Toujours prompts à ranger le monde dans des tiroirs. Mais toi, Lise, tu n’es pas une âme à tiroirs. Tu es une âme à méandres.
Il se lécha les doigts, sortit de sa poche un vieux carnets usé, et le feuilleta quelques secondes.
— Tu sais ce que disait un certain Antonin Artaud ?
« J’aime le compliqué, sinon ça m’ennuie. »
Il ne parlait pas seulement d’écriture ou de théâtre. Il parlait de vivre. De refuser les raccourcis.
Lise prit la phrase en silence, l’écouta résonner en elle. Elle sortit son stylo et la nota au dos de son carnet.
— C’est exactement ça. Quand tout est trop clair, trop linéaire, je perds le souffle. J’ai besoin de nœuds, de contradictions.
Alphonse se renfonça dans sa chaise.
— Tu te souviens du film dont on a parlé le mois dernier, Extraction ? Ce n’est pas un film compliqué dans la forme, au contraire. C’est linéaire, c’est brutal. Mais ce qui est compliqué, c’est le personnage. Ce mercenaire qui sauve un gamin, non par bonté, mais parce qu’il ne supporte plus la simplicité de son propre vide. Il se lance dans un chaos pour ne pas s’ennuyer de lui-même.
— Tu crois qu’on a tous besoin de complication pour exister ?
— Je crois, dit Alphonse en attrapant sa tasse de thé qu’il croyait pleine mais qui était vide, que la simplicité est une récompense, pas un départ. On mérite la paix après avoir traversé le labyrinthe. Mais si on commence par la paix… on s’y endort.
Lise se mit à dessiner machinalement le bord de la fenêtre, les moulures un peu tordues, le reflet du carreau.
— Mon père, par exemple, il a toujours choisi la voie simple. Le même métier, la même maison, les mêmes vacances. Il dit qu’il est heureux. Mais parfois, je le vois regarder le ciel d’un air vide. Pas triste. Vide.
— C’est cela, l’ennui de l’âme, dit Alphonse à voix basse. On peut être heureux sans être vivant. Ce n’est pas la même chose.
Le silence s’installa, mais un silence fécond, celui des Bouquineries quand les livres eux-mêmes semblent retenir leur souffle.
Puis Lise éclata d’un rire soudain.
— Tu sais ce que j’ai envie de faire, maintenant ? Changer complètement de sujet. Abandonner la lumière hollandaise pour les ombres du Caravage. Les clairs-obscurs. La complication de la chair et du sacré.
Alphonse tapota la table.
— Voilà. Maintenant, tu parles.
Il se leva, alla décrocher d’un rayon un vieux monstre poussiéreux sur le peintre lombard, et le lui tendit.
— Lis d’abord ça. Puis on en reparle. Mais prépare-toi à souffrir un peu. La complication, cela fatigue. C’est pour cela que tant de gens la fuient.
Lise prit le livre comme on accepte un défi.
Dehors, un nuage passa devant le soleil, et l’ombre glissa un instant sur le plancher de la Bouquinerie. Puis la lumière revint, plus nette, plus tranchante. Alphonse regarda cette lutte silencieuse et murmura pour lui-même :
— Voilà une belle complication. Le ciel hésite. Moi, jamais.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 14 : Un coup de téléphone à un aîné
L’averse avait cessé vers midi, laissant sur les pavés une peau luisante et grise. Le ciel, encore chargé, s’ouvrait parfois d’une déchirure blanche par où filtraient des rayons hésitants, pareils à des aveux. Devant la Bouquinerie aux Quatre Vents, les glycines couvertes de pluie alourdissaient leur grappe mauve, et l’odeur du bitume humide se mêlait à celui du vieux papier filtrant par la porte entrouverte.
Lise entra sans bruit, comme à son habitude, refermant son parapluie rouge dont elle secoua les perles d’eau sur le paillasson. Elle n’était pas venue depuis dix jours. Dix jours, pour elle, c’était une éternité ; pour Alphonse, c’était juste le temps qu’il faut à une pensée pour germer.
— Je ne vous ai pas appelé, dit-elle en guise de bonjour. Je me suis dit qu’il valait mieux venir.
Le libraire leva les yeux de sa pile de bouquins. Soixante ans, des lunettes cerclées d’or et ce sourire en coin qui ne le quittait jamais vraiment.
— Tu aurais pu téléphoner. Ça m’aurait fait une caresse.
Elle s’immobilisa, les doigts encore humides. Il continua, comme s’il se parlait à lui-même :
— « Un coup de téléphone à un aîné, c’est comme une caresse à un proche. »
C’est Sylvain Richard qui dit ça. Et il a raison. Tu sais combien de coups de fil je reçois par semaine, Lise ? Zéro. Parfois un démarcheur. Et crois-moi, la caresse d’un démarcheur, c’est plutôt une gifle déguisée.
Elle rit, posa son sac sur la vieille chaise en bois. Le silence qui suivit n’était pas vide. Il était plein de ces choses qu’on n’ose pas dire quand on se voit trop souvent, mais qui remontent après quelques jours d’absence.
— J’ai peur, finit-elle par lâcher.
Alphonse rangea ses livres, lentement. Il attendait.
— Peur de quoi ?
Elle regarda par la fenêtre. Les nuages défilaient vite, comme pressés d’en finir avec ce printemps capricieux. La lumière changeait toutes les cinq minutes, passant de l’or au plomb, du plomb à l’argent.
— Peur de vieillir et de n’avoir rien construit. Peur de ressembler à cette fille qui passe ses examens, qui gagne ses diplômes, mais qui ne sait pas pourquoi elle se lève le matin. Vous, vous avez la Bouquinerie. Vous avez… tenu. Moi, je ne tiens rien.
Il ne répondit pas tout de suite. Il se leva, fit craquer ses vertèbres — geste d’homme qui a passé trop d’heures entre les rayonnages — et vint s’asseoir en face d’elle.
— Tu sais ce que disait Romain Gary ?
« L’amour, ça n’est rien d’autre que le courage de continuer à aimer. »
Construire, c’est pareil. Ce n’est pas un coup de génie. C’est une série de petits gestes quotidiens. Un livre rangé. Un client accueilli. Un coup de fil donné. Ça n’a pas l’air grandiose. Mais sur soixante ans, ça fait une vie.
Elle baissa les yeux sur ses mains. Des mains d’étudiante, encore tendres, sans les rides ni les taches de ceux qui ont beaucoup tenu.
— Vous n’avez jamais eu peur, vous ?
Alphonse souffla par le nez, une sorte de rire silencieux.
— J’ai eu peur tous les jours. La peur, ce n’est pas un défaut. C’est un baromètre. Elle monte quand l’orage approche, elle descend quand le temps se dégage. Mais il ne faut pas la confondre avec la vérité.
Dehors, une nouvelle ondée se mit à crépiter sur l’auvent. La vitre embua légèrement. Lise se leva, prit un volume au hasard dans la pile d’occasion, en huma l’odeur. Papier, poussière, et ce parfum de chêne que prennent les choses qui ont vécu.
— Je vais vous appeler, dit-elle soudain. Pas demain. Pas après-demain. Ce soir. Rien qu’une minute. Juste pour vous dire… je ne sais pas. Que je pense à vous.
— Ce sera une belle caresse, dit Alphonse en remettant ses lunettes sur son nez.
Il reprit son travail, elle ouvrit le livre au hasard et tomba sur une phrase qu’elle lut à voix haute, comme si l’instant la réclamait :
« Il faut laisser le silence faire son chemin. Les réponses viennent toujours après. »
— C’est qui ? demanda-t-il sans lever la tête.
— Je ne sais pas. Un auteur oublié. Mais il a raison.
Elle resta une heure de plus, le temps que l’averse redevienne bruine, que la bruine redevienne lumière. Quand elle partit, il faisait presque soleil, et les glycines dégoulinaient en silence sur le pas de la porte.
Ce soir-là, vers vingt heures, le téléphone de la Bouquinerie sonna. Alphonse décrocha en essuyant ses mains sur son tablier.
— Allô ?
— C’est la caresse, dit la voix de Lise. Je vous avais promis une minute. Je tiens parole.
Il sourit dans le combiné. Personne ne le voyait, mais la caresse, justement, n’était jamais dans le regard. Elle était dans ce petit filet de voix qui traverse les fils, les orages, les printemps capricieux, et vient toucher doucement quelqu’un qui, sans elle, serait seul.
— Merci, murmura-t-il. Et à demain, si tu veux.
— À demain.
Elle raccrocha la première, comme les jeunes font. Il garda l’écouteur contre son oreille encore quelques secondes, écoutant le vide habité. Et il pensa que Sylvain Richard n’avait jamais si bien dit.
Dehors, la nuit tombait net, délivrée de toute pluie. Un vent doux tournait les pages abandonnées sur l’étal. Et la Bouquinerie, fatiguée mais heureuse, ferma ses volets sur ce jour de mai sans nom, où un simple appel avait suffi à réchauffer le seuil d’un cœur.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 15 : L’aiguille et l’argile
Le mois s’achevait dans une douceur inhabituelle. Les pluies de printemps avaient cédé la place à un soleil généreux, mais voilà que depuis la veille, un vent du large charriait des embruns salés jusqu’aux volets bleus de la Bouquinerie. Alphonse avait dû rentrer les présentoirs extérieurs, de peur que les brochures ne prennent un bain d’iode forcé. Il rangeait des exemplaires de poésie occitane quand la clochette tinta.
Lise entra, les joues roses, un carnet de croquis sous le bras. Elle secoua ses cheveux où des gouttelettes scintillaient.
— On se croirait en Bretagne, dit-elle en riant. La mer n’est qu’à deux heures, mais aujourd’hui elle vient frapper à notre porte.
Alphonse sourit, refermant doucement un livre.
— Tu as raison, Lise. Il y a des jours où le monde brouille les distances. On se sent ballotté, comme une chose entre deux forces.
Elle posa son sac sur la vieille chaise de paille. Depuis le dernier épisode — où ils avaient parlé de la vanité des honneurs en citant Pascal — Lise n’avait cessé de ruminer une question. Elle s’assit, hésita, puis ouvrit son carnet sur une page blanche où elle avait griffonné plusieurs fois la même phrase.
— Alphonse, voilà. Je suis allée voir une exposition d’art sacré à la cathédrale. Il y avait des icônes, des reliquaires… Et j’ai pensé à quelque chose qui me travaille. Pourquoi, quand on cherche la beauté ou la vérité, on a l’impression que tout nous en éloigne ? Comme si on portait une gangue.
Le libraire posa ses coudes sur le comptoir. Il aimait ces instants où la jeune femme cessait d’être polie pour devenir franche.
— Va jusqu’au bout de ton idée.
— Eh bien… Je veux peindre quelque chose de vrai, de pur. Mais mes doutes, mes peurs, mes petites lâchetés quotidiennes — remettre au lendemain, juger trop vite, avoir honte de ce qu’on ressent… Tout cela fait écran. Je me sens comme une aiguille enfermée dans de l’argile.
Alphonse resta silencieux un long moment. Le vent cognait un volet lâche. Puis il se leva, se dirigea vers la réserve, et en revint avec un petit aimant en fer à cheval, vestige d’une ancienne collection de curiosités.
— Tiens. Et si je te disais que cette aiguille, c’est toi ?
Lise rit, perplexe.
Il continua, posant l’aimant sur la table :
— « Une aiguille qui est entourée d'argile ne subit pas l'attraction de l'aimant, mais dès qu'on enlève l'argile, l'aiguille est attirée. »
Ce n’est pas de moi. C’est Swami Vivekânanda. Un penseur indien que j’ai découvert il y a vingt ans, dans une édition pauvrement reliée, achetée pour une bouchée de pain.
Lise se pencha, intéressée.
— Et l’aimant, c’est ?
— Dieu, dit Alphonse simplement. Ou ce que tu veux. La beauté, la vérité, l’amour, l’absolu. Peu importe le nom. L’essentiel est ceci :
« Dieu est l'aimant et l'âme humaine l'aiguille ; les mauvaises actions de l'homme sont la poussière et la saleté qui recouvrent l'aiguille. »
Elle tourna la phrase dans sa tête. Le vent s’était calmé, comme si la Bouquinerie retenait son souffle.
— Donc, mes lâchetés, mes faux-semblants… c’est l’argile ?
— Oui, dit Alphonse. L’argile, la poussière, la crasse. Rien d’incurable. Rien de définitif. Ce n’est pas l’aiguille qui est mauvaise, c’est ce qui l’enrobe.
Lise prit l’aimant dans ses mains. Elle le tourna, le retourna.
— Alors, pour être attirée… il faut se purifier ?
— Pour redevenir sensible à l’appel, oui. Mais attention, Lise :
« Dès que l'âme est pure, elle est tout naturellement attirée jusqu'à Dieu et elle reste à jamais avec Dieu tout en restant à jamais distincte. »
C’est ça, le mystère. On ne se fond pas dans l’aimant. On reste soi. Mais on est en présence.
Elle reposa l’aimant, regarda ses mains.
— Comme dans l’amitié ? On reste deux personnes, mais quelque chose nous attire l’un vers l’autre.
Alphonse sourit largement.
— Exactement. Tu vois, tu as tout compris.
Dehors, la lumière changea. L’averse cessa, et un rayon de soleil traversa la vitrine, illuminant les poussières dans l’air — ces mêmes poussières dont parlait Vivekânanda, devenues soudain dansantes, presque belles.
Lise ouvrit son carnet et se mit à dessiner l’aimant, l’aiguille, et tout autour, des traces de doigts comme des empreintes d’argile.
— Alors… ce que je dois enlever, ce n’est pas ma nature. C’est ce qui l’étouffe.
— Oui. Et tu sais comment on enlève l’argile ? On ne la casse pas. On la lave. Avec l’eau de la patience, du temps, des erreurs pardonnées. Et parfois, un peu d’humour.
Elle rit franchement.
— Tu peux enlever la poussière avec une plaisanterie ?
— Je ne vois pas pourquoi non. L’âme n’est pas si fragile. Vivekânanda disait aussi que Dieu n’est pas offensé par un rire sincère.
Le silence revint, non pas pesant mais habité. Alphonse rangea l’aimant dans son tiroir, à côté d’un vieux sifflet en terre cuite. Lise continua son croquis, ajoutant des volutes autour de l’aiguille, comme si l’argile se détachait d’elle-même.
Quand elle partit, une heure plus tard, le vent était retombé. Les nuages fuyaient vers l’est, dévoilant un ciel d’un bleu lavé. Sur le pas de la porte, elle se retourna.
— À la semaine prochaine, Alphonse. Je vais essayer de moins ressembler à une aiguille en poterie.
— Et moi, répondit-il, je vais essayer de ne pas trop m’encroûter dans mes vieux livres.
Ils échangèrent un sourire complice. La clochette tinta une dernière fois. Dans la Bouquinerie apaisée, l’aimant invisible continuait son œuvre discrète, attirant deux âmes l’une vers l’autre, distinctes pour toujours.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 16 : Essuyons de nos yeux la poussière
Le temps, dehors, s’était fait lourd. Non pas de cette lourdeur poisseuse qui annonce l’orage, mais d’une densité lumineuse, presque étale, comme si le soleil de juin avait décidé de poser sa main à plat sur la rue sans jamais la soulever. Les passants traînaient leur ombre courte, et les volets de la Bouquinerie aux Quatre Vents restaient mi-clos, pour préserver un peu de cette fraîcheur intérieure que seul un vieux plancher de chêne peut encore offrir.
Alphonse rangeait un exemplaire de L’Homme révolté quand la porte claqua doucement. Ce n’était pas un coup de vent, mais Lise. Elle portait une robe légère à motifs végétaux, et ses bras nus portaient les stries rouges de la sangle de son carnet de croquis. Elle ne dit rien d’abord, alla droit vers sa chaise habituelle – celle qui craque du côté gauche – et s’y laissa tomber comme on jette une pierre dans un puits, pour entendre le bruit du fond.
— Tu as l’air d’avoir traversé une fournaise, dit Alphonse sans lever les yeux de sa pile.
— J’ai traversé une pensée, plutôt. Une idée qui ne me lâche pas, et qui me brûle plus que le soleil.
Alphonse referma lentement le livre. Il savait que ces entrées-là étaient les meilleures : quand elle venait non pas pour chercher une réponse, mais pour déposer une question en forme de braise.
— Alors brûle, dit-il. Je te regarde.
Lise sortit son carnet, mais ne l’ouvrit pas. Elle le caressa du pouce comme on caresse un livre fermé. « Tout le monde parle de conquérir le bonheur, Alphonse. Comme si c’était un territoire lointain. Mais moi, ce que je sens parfois, c’est qu’il est déjà là, assis à côté de moi, et que je ne le vois pas parce que j’ai trop lu de modes d’emploi. »
— Tiens, dit Alphonse en s’asseyant en face d’elle, voilà une sentence qui mérite qu’on lui casse la croûte. Et il sortit d’un tiroir deux biscuits un peu mous et deux verres d’eau fraîche.
L’été commençait à faire son travail sur l’appétit des mots. On les digérait plus lentement.
— J’ai trouvé une phrase, reprit-elle, d’un certain Swami Vivekânanda. Je ne sais pas trop ce qu’il fait dans ma vie, mais il y est entré par effraction, comme la chaleur par la fenêtre.
« La nature de l’âme est félicité et paix immuable. Nous n’avons pas à l’“obtenir”, nous l’“avons” ; essuyons de nos yeux la poussière qui nous la cache et voyons-là.»
Alphonse ne répondit pas tout de suite. Il se leva, alla chercher un petit chiffon de lin gris qui traînait près de l’évier, et revint essuyer machinalement le bord de la table. Puis, sans un mot, il tendit le chiffon à Lise, comme s’il s’agissait du prolongement même de la phrase.
— Tu me donnes un torchon ? dit-elle en souriant.
— Je te donne l’outil. Le reste, c’est toi qui vois.
Lise rit, puis son rire retomba. Elle comprit. « Tu crois vraiment que la paix est déjà là, en nous ? » demanda-t-elle. « Sans rien faire ? »
— Je crois, dit Alphonse, que nous passons notre temps à chercher des clés alors que la porte est ouverte depuis le début. L’étudiant en art cherche le geste parfait. Le libraire de soixante ans cherche le livre qu’il a déjà lu et oublié. Nous cherchons tous quelque chose que nous avons déjà.
Il but une gorgée d’eau, et laissa le silence s’installer comme une caisse de résonance.
— Mais alors, insista Lise, pourquoi j’ai parfois l’impression d’être vide ? Pourquoi la félicité, elle ne se montre pas ?
« Parce que tu la regardes avec des yeux pleins de poussière », répondit doucement Alphonse. « La poussière des comparaisons : “les autres sont plus heureux”. La poussière des souvenirs : “avant, j’étais plus libre”. La poussière des ambitions : “quand j’aurai mon diplôme, quand j’aurai rencontré l’amour, quand j’aurai voyagé…” »
Il se tut, puis ajouta, presque pour lui-même : « L’âme, elle ne bouge pas. C’est le reste qui danse. »
Lise regarda par la fenêtre. La lumière de juin, en fin d’après-midi, avait pris une couleur de miel roux. Les gens dehors couraient encore, mais à l’intérieur de la Bouquinerie, le temps avait consenti à ralentir.
— Alors, essuyer la poussière… Comment on fait concrètement ? demanda-t-elle.
— Très concrètement, dit Alphonse en désignant son verre d’eau. Tu bois. Tu sens l’eau fraîche dans ta gorge. Tu regardes la couleur du verre. Tu écoutes le bruit de ta respiration. Pendant ces trois secondes, il n’y a ni passé, ni futur. Il n’y a que la félicité immuable qui passe par l’eau fraîche. C’est minable ? C’est minuscule ? Oui. Mais la poussière, elle s’enlève par petites touches, pas par grands gestes.
Lise prit son verre. But lentement. Ferma les yeux un instant. Rouvrit.
— Il n’y a rien eu, dit-elle. Juste de l’eau.
— Et c’est déjà immense, dit Alphonse en souriant.
Le soir tombait, non pas brutalement, mais avec cette langueur de juin qui hésite entre le jour et la nuit, comme un lecteur entre deux chapitres. Lise se leva, glissa son carnet sous son bras, et avant de partir, elle attrapa le petit chiffon de lin sur la table.
— Je te le rendrai, dit-elle.
— Garde-le, répondit Alphonse. La prochaine fois, on s’attaquera à la poussière des certitudes.
La porte claqua doucement. La Bouquinerie retrouva son doux silence de bois et de pages. Alphonse resta seul, regarda le verre vide de Lise, et murmura pour lui-même, en écho lointain à la sentence du sage indien : « Nous l’avons, en effet. Mais qu’il est difficile d’essuyer ses propres yeux avec ses propres mains. »
Dehors, les premières étoiles de juin n’étaient pas encore visibles. Mais elles étaient là, immuables. Il n’y avait qu’à essuyer le ciel.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 17 : L’âme dans les vallées
Le dernier rayon d’un soleil de juin, presque blanc, s’écrasait sur les volets fermés de la Bouquinerie aux Quatre Vents. Dehors, l’air était lourd comme une promesse d’orage, cette chaleur humide qui engourdit les pensées et alourdit les paupières. À l’intérieur, Alphonse rangeait des ouvrages de poésie tout en observant, par la fenêtre entrouverte, une abeille butiner sur le bord de la fenêtre avec une obstination touchante. Il n’attendait personne, ce jour-là. Pourtant, quand la sonnette de la porte tinta, il sut que ce ne pouvait être que Lise.
Elle entra, un carnet de croquis sous le bras, les joues rosies par la marche. Ses yeux pétillaient de cette fièvre silencieuse qui la prenait quand elle venait de passer des heures à l’atelier. Sans dire bonjour, elle s’assit sur la chaise près du comptoir et laissa échapper un long soupir.
— Alphonse, j’ai passé la matinée à essayer de peindre un paysage mental, quelque chose de très haut, très abstrait. Une montagne spirituelle, si vous voulez. Et rien. Le pinceau refusait d’obéir.
Le libraire referma un livre poussiéreux et s’essuya les mains sur son gilet. Il la regarda avec cette lueur malicieuse qui annonçait une provocation amicale.
— Tu as voulu poser ton chevalet sur un sommet, Lise. Mais les sommets sont froids, sans terreau.
« L’âme réside dans les vallées de la vie et non sur les sommets des efforts intellectuels, spirituels ou technologiques », a écrit James Hillman.
C’est là, dans l’humidité basse, que germent les choses.
Lise fronça les sourcils, un peu vexée par l’évidence de la sentence.
— Vous voulez dire que chercher à peindre le sacré, c’est déjà s’en éloigner ?
— Je dis que tu as marché sous ce soleil lourd, que tu as senti la sueur couler dans ton cou, que tu as peut-être croisé un chat endormi sur un mur. Tout cela, c’est ta vallée. C’est de là que part toute véritable élévation.
La jeune fille resta silencieuse un instant, tournant son regard vers la fenêtre où l’abeille venait de disparaître. Dehors, le ciel s’était assombri d’un coup, ce gris violacé particulier aux soirées d’orage. Un premier coup de tonnerre gronda au loin.
— En juin, tout est explosif pourtant, murmura-t-elle. La lumière, la verdure, les émotions.
— Et justement, reprit Alphonse en sortant deux verres et une carafe d’eau fraîche, cette explosion, c’est la vallée qui la produit, pas le pic enneigé. Regarde cette pluie qui s’annonce : elle va frapper le bitume, les toits, les feuilles des marronniers. Elle n’ira pas chercher les cimes.
Il versa l’eau. Le bruit clair du liquide dans le cristal se mêla aux premières gouttes épaisses qui s’écrasèrent sur le trottoir. Bientôt, l’averse fut torrentielle, créant un rideau d’eau entre eux et le monde. Lise tourna les pages de son carnet et montra à Alphonse une esquisse à moitié effacée : une sorte de figure penchée vers le sol, les mains ouvertes.
— J’avais commencé ça hier, dit-elle. Une femme qui ramasse quelque chose dans l’herbe. Je n’osais pas continuer, je trouvais ça trop humble.
— Trop humble ? C’est parfait. L’âme réside dans les vallées. Hillman ne parle pas de renoncement, Lise. Il parle d’attention. L’effort intellectuel ou technologique construit des échafaudages. Mais l’âme, elle, s’abreuve à l’eau de pluie qui stagne dans un creux de rocher.
La jeune fille se mit à dessiner, là, sur le comptoir, sans relever la tête. La pluie redoublait d’intensité, noyant le bruit des rares passants. Alphonse ralluma une petite lampe à huile, car la pénombre avait gagné la Bouquinerie.
— Et vous, Alphonse, demanda-t-elle sans cesser de tracer des lignes, vous avez déjà vécu ça ? Un moment où vous avez senti votre âme… dans une vallée ?
Le libraire se tut un long moment. Le souvenir remonta comme une source : un après-midi d’été semblable à celui-ci, vingt ans plus tôt, assis sur un banc de gare, à ne rien faire d’autre que regarder les gens passer. Pas de lecture, pas de méditation savante. Juste être là, au ras du monde.
— Oui, dit-il doucement. Et c’est là que j’ai compris que mon métier n’était pas de vendre des idées, mais d’offrir des passages. Les livres sont des vallées, pas des sommets. Ils s’écoulent dans les creux.
L’orage faiblissait. Un dernier éclair zébra le ciel, puis le silence revint, lavé, odorant d’herbes mouillées et de terre chaude. Lise leva son carnet : elle avait dessiné deux silhouettes minuscules au pied d’une pente herbeuse, avec un gros nuage suspendu au-dessus d’elles. Aucune montagne à l’horizon.
— Pour vous, dit-elle en lui tendant le croquis.
Alphonse prit la feuille avec des doigts tremblants d’émotion contenue. Il la posa contre la caisse, entre un exemplaire de Rilke et une plume d’oie oubliée.
— Nous sommes faits pour ces vallées, Lise. Viens, allons respirer dehors.
Ils poussèrent la porte. Le monde avait retrouvé cette lumière rase et douce des soirs d’orage, où chaque flaque reflète un morceau de ciel. L’étudiante huma l’air, et sans se concerter, ils se mirent à marcher côte à côte sur le pavé luisant, vers la petite place où les moineaux secouaient déjà leurs ailes.
L’âme réside dans les vallées. Et ce soir-là, la vallée s’appelait simplement leur amitié naissante, trempée de pluie, silencieuse, enfin légère.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 18 : L’âme en partage
Le petit comptoir de la Bouquinerie aux Quatre Vents sentait la cire d’abeille et le vieux papier. Dehors, l’après-midi de juin étirait ses ombres courtes, et la chaleur, pour une fois, n’était pas une menace mais une caresse. Alphonse avait poussé la porte-fenêtre donnant sur l’impasse, laissant entrer un peu de ce souffle qui fait claquer les pages seules.
Lise arriva avec un sac en toile et le front perlé de sueur, mais souriante. Elle s’assit sur sa chaise habituelle, celle qui grince toujours du côté gauche. Sans dire bonjour tout de suite, elle saisit un exemplaire défraîchi de L’Homme révolté et le posa en équilibre sur son genou.
— Tu sais, Alphonse, dit-elle en défaisant ses sandales sous la table (un geste qu’elle n’avait jamais osé les premiers mois), je commence à croire que je ne suis pas seulement en visite ici. Que cette boutique m’appartient un peu. Mais sans l’acheter. Comme un foyer qu’on choisit.
Alphonse, qui essuyait un verre à moutarde recyclé en pot à crayons, leva un sourcil amusé.
— Voilà une drôle de formule. Explique.
— C’est une intuition, plutôt. Tu sais quand on dit « chez soi », on pense à quatre murs, une adresse, une boîte aux lettres. Mais depuis quelques semaines, je me réveille parfois le matin, et je ne me sens pas vraiment chez moi dans ma chambre d’étudiante. Et pourtant, il y a mes affaires, mes posters, mes livres. Alors je me demande : le foyer, c’est quoi vraiment ?
Au lieu de répondre, Alphonse se détourna vers l’étagère derrière lui. Il chercha un instant, puis sortit un exemplaire de la Lettre sur le bonheur d’Épicure, un vieux Poche jauni.
— Non, dit-il finalement en le reposant. Pas celui-ci. Ce qu’il te faut, c’est autre chose.
Il retourna s’asseoir, un doigt levé comme un professeur de nuit.
— Il y a un auteur que je redécouvre lentement, à mon âge. Un psychologue américain, James Hillman. Les gens le rangent du côté de Jung, mais lui, il parlait de l’âme comme d’un lieu, pas comme d’un concept. Écoute bien.
Lise se cala dans sa chaise. Le marronnier de l’impasse projetait par la fenêtre des ombres mouvantes sur le carrelage. On entendait, au loin, la tondeuse d’un voisin et le cri d’un marchand de glaces.
Alphonse ferma un instant les yeux, comme pour citer de mémoire.
— « Nous sommes notre propre foyer. Notre corps, notre psyché, notre âme sont comme les membres d’une même famille qui s’attablent pour communier autour du repas de notre vie. »
Il rouvrit les yeux, et Lise eut l’étrange sentiment qu’il venait de lui offrir non pas une citation, mais une clé.
— Tu vois, Lise, reprit-il, quand on est jeune, on croit que le foyer, c’est là où on habite. Puis on croit que c’est là où on aime. Ensuite, on croit que c’est là où on meurt. Mais Hillman te dit le contraire : le foyer précède la maison. Il est en toi. Tes angoisses, tes joies, ta fatigue, ton enthousiasme causent autour de ta propre table intérieure. Et si tu les ignores, ils se mettent à crier. Et si tu les écoutes, ils partagent le pain.
Lise resta silencieuse un long moment, la main sur la tranche rugueuse de L’Homme révolté. Jamais elle n’avait envisagé son corps comme une salle à manger, sa mémoire comme un garde-manger. Cela sonnait juste, dérangeant et doux à la fois.
— Alors, murmura-t-elle, la boutique… toi et moi ici… c’est un peu comme une tablée entre membres d’une même famille ?
— Exactement. Seulement, attention : famille ne veut pas dire pas de disputes, ni d’ennuis. Famille veut dire qu’on reste à table même quand le plat est amer. Ici, nous partageons des mots. Ce sont nos mets. Et les mots, quand on les digère bien, ils construisent l’âme.
Le soleil bascula doucement, faisant briller la poussière en suspension dans le rai de lumière. Lise se laissa glisser, les épaules plus basses, plus calmes. Elle ne savait pas encore qu’un jour, bien plus tard, elle se souviendrait de cet après-midi de juin comme du moment où elle avait cessé de chercher un chez-soi pour commencer à en être un.
— Alphonse, dit-elle enfin, ce Hillman, il a écrit quoi d’autre ?
— Beaucoup. Mais il faut venir plusieurs fois. On ne communie pas en une seule bouchée.
Ils éclatèrent de rire, un rire qui fit sursauter le chat noir du voisin endormi sur le seuil. Le vent tourna. Une larme de chaleur glissa le long du col de Lise, et elle but une gorgée d’eau fraîche en pensant à tous les repas de sa vie qu’elle n’avait pas encore célébrés.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 19 : Ce qui ne peut danser au bord des lèvres
La lumière de juin entrait par la fenêtre de la bouquinerie comme une lessive étendue dans un pré : elle blanchissait les poussières, adoucissait les angles des rayons, et posait sur le vieux comptoir d’Alphonse une nappe d’or silencieuse. Dehors, le ciel changeait d’humeur toutes les demi-heures — éclat cru, puis nuage lourd, puis une averse brève qui sentait le gravier mouillé. L’été commençait à peine, et déjà il hésitait.
Lise poussa la porte vitrée sans faire tinter la clochette, par habitude nouvelle. Elle tenait sous le bras un carnet de croquis aux coins froissés et les manches de sa chemise relevées, comme si elle sortait d’une bataille contre la chaleur. Alphonse leva le nez de derrière une pile d’exemplaires défraîchis d’un poète mort trop jeune.
— Vous avez vu le ciel ? dit-elle en s’asseyant sur le tabouret qui lui était devenu réservé. Il fait gris, puis blanc, puis tout à l’heure il faisait jaune. On dirait qu’il essaie de dire quelque chose mais qu’il n’a pas les mots.
Alphonse ferma le livre posé sur ses genoux. Il porta ses doigts à sa joue, geste qu’il faisait quand une phrase l’arrêtait.
— C’est drôle que vous disiez cela, murmura-t-il. Je suis tombé ce matin sur une sentence anonyme, griffonnée au crayon dans la marge d’un recueil. L’encre avait presque disparu, mais la main devait être sûre d’elle. La voici :
« Ce qui ne peut danser au bord des lèvres, s’en va hurler au fond de l’âme. »
Lise posa son carnet sur le comptoir. Elle ne l’ouvrit pas tout de suite. Elle regarda plutôt la poussière qui tournait dans un rai de lumière, et son visage devint sérieux de cette façon qu’elle avait quand elle sentait qu’on touchait juste.
— Alors le ciel, reprit-elle, il n’arrive pas à faire danser ses mots sur ses lèvres, alors il hurle par éclairs et par averses.
— Peut-être, dit Alphonse en souriant à demi. Ou peut-être que le ciel, c’est nous. Ce qu’on ne dit pas, ce qu’on arrondit, ce qu’on polit pour ne pas déranger — ça finit par prendre une voix plus rude, plus profonde, et parfois plus vraie.
Elle hocha la tête. Une ride fine apparut entre ses sourcils, du genre de celles qu’Alphonse avait appris à lire chez elle comme on lit la table des matières d’un livre qu’on aime.
— Hier, commença-t-elle, j’ai passé l’après-midi avec une amie de la fac. Elle est gentille. Très gentille. Mais elle parlait sans arrêt. De ses cours, de son copain, de ses examens. Moi, je l’écoutais, et je sentais quelque chose remuer sous mes côtes. Pas de la colère. Plutôt une sorte d’appel, comme un poisson qui tape contre le bocal. J’aurais voulu lui dire que je ne supporte plus de peindre ce qu’on attend de moi. Que j’ai envie de faire des toiles moches, mal équilibrées, avec des couleurs qui crient. Mais je n’ai rien dit. Parce que ça aurait sonné faux, ou prétentieux.
— Et alors ? fit Alphonse doucement.
— Alors, ce soir-là, je suis rentrée chez moi, j’ai pris un fusain et j’ai dessiné jusqu’à trois heures du matin. Des traits noirs, appuyés, qui déchiraient presque le papier. Ce matin, en me réveillant, j’ai eu honte. Maintenant, avec votre phrase, je me demande si ce n’était pas ce hurlement-là.
Le libraire se leva avec une lenteur qui n’était pas de l’âge, mais de la prudence. Il alla chercher deux verres et une carafe d’eau fraîche posée sur le rebord de la fenêtre. En versant, il dit presque pour lui-même :
— Vous savez, Lise, il y a des silences qui sont des danses très lentes. Et des cris qui ne sont que des mots qu’on a trop longtemps muselés. Le drame, ce n’est pas de hurler. C’est d’oublier pourquoi on hurlait.
Elle but une gorgée. L’eau sentait légèrement le citron qu’Alphonse y laissait infuser depuis le début du printemps.
— Et vous ? demanda-t-elle. Est-ce que vous avez des choses qui ne dansent pas au bord de vos lèvres ?
Alphonse resta un moment sans répondre. La lumière changea encore dehors — un nuage passa, et la pièce devint plus grave, comme si elle retenait son souffle.
— Oui, dit-il enfin. Une seule. Une très ancienne. Une lettre que je n’ai jamais envoyée à mon père, le jour de sa mort. Je l’ai écrite six fois. Je la porte toujours dans la poche intérieure de ma veste. Elle ne danse pas. Elle pèse. Mais depuis que je vous connais, elle hurle un peu moins.
Lise ne demanda pas de quoi parlait la lettre. Elle ouvrit son carnet, tourna quelques pages, et se mit à dessiner le reflet de la fenêtre dans le verre d’Alphonse — un rectangle tremblant, bordé de gris et de jaune, avec au milieu le visage flou du vieil homme penché sur ses pensées.
Et le ciel, dehors, finit par se taire.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 20 : Avant de faire de grands projets
La lumière de juin glisse sur les quais, déjà lourde, déjà généreuse. Elle n’a plus la timidité du printemps, ni l’insolence torride de l’été plein. C’est une clarté mûrissante, qui étire les ombres des platanes comme des doigts paresseux. Dans la bouquinerie, l’air reste frais, mais une fenêtre est restée ouverte côté cour, laissant entrer un bourdon fasciné par les reliures. Alphonse, assis sur sa chaise basse, essuie ses lunettes d’un geste lent. Lise est arrivée un peu plus tôt que d’habitude, un carnet de croquis sous le bras, les joues rosies par la marche. Elle a posé son sac à même le plancher, contre la pile des « à ranger », et observe le jeu du soleil entre les poussières.
— Vous savez, dit-elle sans préambule, je me sens parfois comme une girouette. Je veux tout apprendre, tout voir, tout entreprendre… mais je ne sais pas d’où je pars.
Alphonse replace ses lunettes. Il a aimé, chez cette jeune fille, l’absence de fioritures. Elle plonge dans le vif comme on ouvre un livre à la page centrale.
— C’est une belle angoisse, Lise. Et une ancienne.
«Les sages et les hommes vertueux de l’Antiquité ont tous entrepris leur voyage spirituel à partir d’une base fixe : leurs propres valeurs personnelles. Ils ont commencé par comprendre les aspirations de leur âme, avant de faire de grands projets ou de former de grandes ambitions.»
Il marque un silence. Dehors, un vélo cahote sur le pavé. Le bourdon a trouvé refuge sur l’angle d’un dictionnaire.
— Yu Dan, ajoute-t-il comme une confidence. Le Bonheur selon Confucius. Vous voyez, on croit toujours que l’ambition précède la sagesse. Mais c’est l’inverse. On ne bâtit rien de solide si l’on ignore le sol qu’on foule.
Lise a sorti son crayon. Elle ne dessine pas encore ; elle gratte machinalement la mine sur la tranche du carnet, laissant des traits abstraits.
— Ce que je ne comprends pas, c’est comment on trouve cette « base fixe ». Vous, Alphonse, vous l’avez trouvée ?
Il souffle doucement, comme si la question pesait son poids de vérité.
— Je ne suis pas un sage, ma chère. Mais j’ai appris à mes dépens que mes valeurs ne changent pas, même quand moi je change. Je croyais par exemple que tenir une bouquinerie était un projet modeste. Un petit commerce. En réalité, c’était l’expression d’une aspiration bien plus ancienne : le goût de transmettre ce qui m’a sauvé. Les livres. Voilà ma base. Pas la boutique, pas le chiffre d’affaires. L’acte d’offrir une phrase au bon moment.
Il désigne la pile à côté du sac de Lise.
— Prenez ce lot. Des romans oubliés. Si je ne pensais qu’en « grand projet », je les donnerais au pilon. Mais mon âme aspire à ceci : qu’un jour, quelqu’un les ouvre par hasard, et qu’un paragraphe le réconforte. C’est dérisoire. C’est immense.
Lise pose son crayon. Elle écoute avec ce corps entier que les jeunes gens possèdent encore sans le savoir.
— Moi, j’aspire à créer, dit-elle. Mais je ne sais pas si c’est une aspiration de l’âme ou une simple envie de prouver quelque chose.
— Alors remontez plus loin, répond Alphonse en se levant pour écarter un rideau de tissu qui bat contre une étagère. Avant de vouloir « faire œuvre », demandez-vous : qu’est-ce qui vous rend entière, sans rien produire du tout ? Quand Lise oublie d’être Lise l’étudiante, Lise la jeune fille, Lise celle qui veut… que reste-t-il ?
La question flotte un instant. Un camion passe quai bas. La chaleur de juin pousse un souffle tiède par la fenêtre ouverte.
— Rester assise auprès de quelqu’un qui parle vrai, dit-elle très bas. Et parfois, regarder une lumière, sans la dessiner.
Alphonse lui offre un sourire rare, celui qui plisse les yeux jusqu’à les rendre presque enfantins.
— Vous tenez votre base. Commencer par comprendre les aspirations de l’âme. Pas besoin de temple ni de mantra. Il suffit d’écouter ce qui ne change pas en vous quand tout le reste vacille.
Lise se met à dessiner. Non pas la librairie, non pas Alphonse, mais le trait du soleil sur la vitre, la courbe d’une poussière qui monte, l’épaisseur silencieuse des reliures. Elle ne fait aucun grand projet. Elle ne forme aucune grande ambition. Pour l’instant, elle habite simplement cette heure de juin où un libraire philosophe lui a rappelé que l’on voyage mieux quand on sait d’où l’on part.
Dehors, l’été n’est pas encore déclaré vainqueur. Il hésite, comme tous les commencements. Et c’est parfait ainsi.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 21 : La valeur n’attend point le nombre des années
Il y a, dans l’air accablé de cette fin de journée, une odeur de poussière chaude et de glycine fanée. La devanture de la Bouquinerie aux Quatre Vents claque mollement contre son chambranle, lasse d’avoir trop bu de soleil. Alphonse, en bras de chemise, éponge son front ridé avec un torchon taché d’encre. Il vient de finir d’empiler un carton de romans oubliés par un notaire de Tours, lorsque la porte cliquette.
Lise se glisse, un carnet de croquis sous le bras, les joues allumées par la marche. Elle a traversé le jardin public où les fontaines s’étaient transformées en miroirs brûlants. Sans un mot, elle se dirige vers l’éventail en osier posé sur le comptoir, s’en évente avec une autorité douce, puis sourit au libraire.
— Tu as l’air lessivé, toi aussi, dit-elle.
— Lessivé, non. Épuisé par le sens des choses, plutôt. Les fortes chaleurs me renvoient toujours à la vanité des efforts. Tiens, lis ça.
Il lui tend un volume défraîchi des Œuvres de Corneille, ouvert à la scène marquée d’un signet de cuir. Lise y lit, à voix basse :
« Je suis jeune, il est vrai; mais aux âmes bien nées la valeur n’attend point le nombre des années. »
Elle lève les yeux, amusée.
— Tu me la prépares, celle-là. C’est pour moi ?
— Pour nous, rectifie Alphonse en croisant les bras sur sa bedaine. Parce que toi, tu te crois trop jeune pour comprendre certaines choses, et moi, je me crois trop vieux pour en inventer de nouvelles. C’est là le double piège.
Elle pose le livre sur un tas de poches jaunies, puis s’assoit sur le tabouret dont le rembourrage laisse échapper une mousse centenaire. L’air est si lourd que chaque mouvement semble ralenti. Un bourdon entre, butine sur un exemplaire de L’Immoraliste, puis ressort, déçu.
— Explique-moi, dit-elle. Parce que, souvent, quand je te parle de mes travaux, j’ai l’impression que mon âge disqualifie mon regard. Mon prof de peinture m’a dit avant l’été : « Tu as du métier, Lise, mais tu n’as pas encore le vécu. »
Alphonse ricane.
— Le vécu. Belle formule pour ne rien dire. J’ai vendu des livres à des octogénaires qui n’avaient rien vécu du tout, si ce n’est leur propre peur. J’ai connu des gamins de vingt ans qui te renversaient avec une question sur Spinoza. Alors, ce fameux nombre des années…
Il se lève, va chercher une bouteille d’eau tiède, en verse deux verres.
— Corneille, ici, ne dit pas que la jeunesse suffit. Il dit que la valeur—comprends : la noblesse d’âme, l’étoffe, le courage de voir—ne se mesure pas en anniversaires. C’est une sentence contre la lenteur obligée. Contre l’idée qu’il faudrait attendre d’être cassé pour être vrai.
Lise écoute, le menton dans la main. Le ventilateur au plafond tourne comme une conscience paresseuse.
— Mais les gens, eux, ils croient à l’expérience, reprend-elle. Ils disent : « Tu verras plus tard. » Comme si la douleur ou la joie avaient un calendrier.
— Parce qu’ils confondent l’expérience et son interprétation, répond Alphonse en essuyant une buée sur son verre. Tu peux vivre cent ans et ne jamais réfléchir à rien. Et tu peux, à quinze ans, lire un poème et en être transfigurée. L’intensité, Lise, n’est pas une fonction du temps. C’est une fonction de l’attention.
Elle hoche la tête, puis attrape son carnet. Elle dessine vite, quelques traits : le profil d’Alphonse, le bourdon égaré, une pile de livres dont les dos forment un arc-en-ciel défait.
— Mon père, reprend-elle sans lever les yeux, il y a deux jours, m’a dit que je devrais « attendre un peu » avant d’exposer mes toiles. Que j’avais le temps.
— Et toi, qu’as-tu répondu ?
— Que le temps, justement, ne m’apprendra rien sur ce que je veux dire maintenant.
Alphonse claque la table de sa paume.
— Voilà ! C’est exactement cela. La valeur n’attend point. Elle ne patiente pas au bord du chemin comme une vieille dame avec sa canne. Elle surgit, ou elle ne surgit jamais. Combien de chefs-d’œuvre de jeunesse remisés sous prétexte que leur auteur « manquait de maturité » ? On étouffe la sève sous prétexte qu’elle n’a pas encore donné de bois.
Lise rit doucement.
— Tu as toujours une citation pour tout.
— Je suis libraire, non ? Notre métier est de prouver que personne n’est seul avec son idée. Corneille l’a pensé avant toi, avant moi, avant ton père. Et si cela peut calmer ton impatience, sache que je n’ai vraiment commencé à comprendre ce que je lisais qu’à quarante-cinq ans. Mais je le comprenais mieux que certains vieux savants. Parce que j’y ai mis mon âme.
La lumière de la fin d’après-midi s’adoucit, oblique, rousse. Le trottoir devant la boutique exhale une chaleur de four éteint. Lise referme son carnet.
— Du coup, je t’expose en septembre. Je te préviendrai.
— J’amènerai du champagne.
— Tu te moques ?
— Je ne me moque jamais d’une âme bien née.
Elle se lève, l’embrasse sur la joue avec une rapidité dont elle seule a le secret, et disparaît dans la rue comme une illumination. Alphonse reste un moment immobile, la main sur le volume de Corneille. Il murmure pour lui-même :
— Elle a vingt et un ans, moi soixante. Et pourtant, c’est elle qui me rappelle l’essentiel : le nombre des années n’est qu’une poussière sur la fenêtre. C’est le regard qui fait la clarté.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 22 : Sois ton propre éclat
La chaleur, cette fin de juillet, n’était plus une caresse mais une présence obstinée. Elle collait aux vitres de la Bouquinerie aux Quatre Vents, alourdissait les rideaux de lin défraîchi et faisait ronronner les mouches contre les rayonnages de chêne. Alphonse avait poussé la porte-fenêtre donnant sur le petit jardin sec, où les herbes folles pendaient, fatiguées. L’odeur du vieux papier semblait plus intense, comme si la chaleur en extrayait l’âme.
Lise entra, non pas de son pas habituel, vif et curieux, mais d’un pas lent, presque hésitant. Elle tenait sous le bras un carnet de croquis usé, et ses doigts portaient encore des traces de fusain. Sans un mot, elle alla s’asseoir sur la banquette basse près de l’éventail immobile qu’elle actionna elle-même.
Alphonse, le dos voûté sur un ouvrage de botanique, leva les yeux par-dessus ses lunettes. Il la vit figée, le regard perdu dans les rayons où la poussière valse.
« Tu as l’air de quelqu’un qui cherche la sortie d’un labyrinthe dont on lui aurait caché le plan », dit-il doucement.
Elle soupira, tapotant l’éventail contre sa cuisse. « Je suis allée à l’exposition des travaux de fin d’année, hier. Tout le monde admire le professeur Morel. On dit qu’il est un maître, un vrai. Que ses élèves lui doivent tout. Mais en les regardant, j’ai senti… je ne sais pas… du déjà-vu. Comme si plus personne ne se cherchait vraiment. »
Alphonse referma son livre posément, posa les mains à plat sur la table. Il savourait ces instants où la jeune fille apportait une pierre à polir contre sa propre vieillesse. Il n’était pas un sage, non ; juste un homme qui avait vu assez d’auteurs mourir dans leurs livres pour ne plus trembler devant la moindre vérité.
« Et toi, qu’est-ce que tu ferais, si on te donnait une salle blanche ? »
Lise leva les yeux au plafond, comme pour y lire une réponse écrite en lettres de fumée. « Je crois que j’ai trop écouté ce qu’on m’a dit d’admirer. Je voudrais détruire quelque chose, mais je ne sais pas quoi. »
Le libraire se leva, alla décrocher d’un clou un petit volume poussiéreux. Il ne l’ouvrit même pas ; il connaissait la page par cœur. Alors il se mit à marcher entre les piles, l’air de semer des graines dans le silence.
« Écoute ceci, Lise. Ce n’est pas de la poésie, c’est un couteau. » Il s’arrêta, planta ses yeux gris dans les siens.
« Les maîtres détruisent les disciples et les disciples détruisent les maîtres. Il vous faut être votre propre maître et votre propre disciple. Il vous faut mettre en doute tout ce que l’homme a accepté comme étant valable et nécessaire. »
La phrase de Krishnamurti tomba dans l’air épais comme une pierre dans une eau dormante. Lise retint son souffle. Ce n’était pas la première fois qu’Alphonse citait sans citer, toujours ce jeu d’incrustation de l’esprit des autres dans leur propre conversation.
« Tu vois, repris-il, Morel n’a pas détruit ses disciples, il les a construits. Ce qui est pire, parfois. Parce que construire quelqu’un à son image, c’est l’empêcher de naître vraiment. Tes camarades ressemblent à Morel ? Ils l’admirent trop pour oser le tuer. Et sans ce parricide symbolique, un élève n’est qu’un reflet. »
Lise posa son carnet sur ses genoux, l’ouvrit à une page blanche. « Mais si je refuse tout ce que j’ai appris, il ne me reste plus rien. »
Alphonse haussa une épaule, revenant s’asseoir en face d’elle. « Rien. Justement. C’est le seul espace où l’on peut commencer quelque chose de vrai. Être à la fois celui qui enseigne et celui qui obéit, celui qui punit et celui qui pardonne. Un dialogue intérieur, sans maître étranger. »
Dehors, le soleil déclinait enfin, étirant les ombres comme des doigts le long des murs. Une libellule vint se poser sur le rebord de la fenêtre, ailes ardentes.
« Mais c’est terriblement seul, murmura Lise. »
Alphonse sourit, cette fois d’un sourire fatigué mais tendre. « La solitude n’est pas l’isolement. Regarde-moi. Je suis seul ici, souvent. Mais je ne suis pas isolé. Parce que je me parle, parce que je doute de ce que j’ai accepté. Toi, tu as peur de perdre tes maîtres. Moi, j’ai perdu les miens il y a longtemps. C’est à ce prix qu’on devient quelqu’un. Pas un disciple, pas un maître. Quelqu’un. »
Lise prit son fusain, traça une ligne hésitante sur la page blanche. Puis une autre, plus franche. Elle ne dessinait rien de reconnaissable encore, juste le geste d’oser.
« Alors je dois tout remettre en cause ? Même toi ? »
Alphonse inclina la tête, presque révérencieux. « Surtout moi. Et surtout ce livre. » Il désigna du menton le volume de Krishnamurti. « Même celui qui t’apprend à douter, il faut en douter. C’est ça, la boucle infinie. »
La nuit tomba vite, comme toujours en cette saison. Ils n’allumèrent pas la lampe tout de suite. Dans la pénombre tiède, on n’entendait que le grattement léger du fusain sur le papier, et la respiration calme d’un vieil homme qui, à soixante ans, était encore en train d’apprendre à être son propre disciple.
Quand Lise se leva pour partir, elle laissa le carnet ouvert sur la table. Un seul mot, tracé en grosses lettres : « Commencer. »
Alphonse le lut, referma le volume de Krishnamurti, et sourit dans l’obscurité. Dehors, un vent chaud souleva la poussière du jardin sec. Juillet n’avait pas fini de brûler, mais quelque chose, dans la bouquinerie, venait de germer en terre libre.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 23 : Ce muscle que nous avons perdu
Le bassin versant de la rue des Érables baignait dans une chaleur lourde, celle qui colle à la peau comme un souvenir qu’on n’arrive pas à secouer. Les trottoirs miroitaient par endroits d’une ancienne ondée de la veille, et les feuilles des platanes pendaient, molles, désœuvrées. Dans la bouquinerie, l’air conditionné ronronnait avec une discrétion de vieux chat. Alphonse rangeait des ouvrages de géopolitique quand la sonnette retentit.
Lise entra, une bouteille d’eau à la main, les tempes perlées. Elle portait un carnet de croquis taché de pastel, signe qu’elle venait d’une séance de travail dans le square d’en face. Sans dire bonjour tout de suite, elle s’affala sur la banquette, souffla un long coup, puis sourit.
— Je dessinais la lumière, Alphonse. Mais elle bouge trop vite, cette lumière d’été.
Le libraire posa son tas de livres, ôta ses lunettes et les essuya sur son tabis.
— La lumière ne bouge pas, Lise. C’est notre regard qui est encore fiévreux de l’hiver.
Elle rit. Puis son regard tomba sur le petit tas qu’il venait de déposer : René, quelques essais du vingtième siècle, un peu froissés.
— Tu lis du René en pleine canicule ?
— Je relis, plutôt. Il me vient une phrase en te voyant arriver avec ton carnet et cette eau tiède. Tu veux l’entendre ?
Elle hocha la tête, avala une gorgée.
Alphonse s’assit en face d’elle, posa les avant-bras sur la table de bois usée, et dit, lentement :
— « Les sociétés d’avant étaient un muscle, parfois gonflé et parfois détendu. Aujourd’hui les sociétés sont de la viande hachée. »
La phrase tomba dans le silence de la boutique. Seule la climatisation emplit les blancs.
Lise baissa les yeux sur son carnet. Sur la page ouverte, une ébauche de groupe : trois personnes assises sur un banc, mais elle n’avait pas relié leurs regards. Ils se regardaient ailleurs.
— C’est dur, dit-elle. La viande hachée… Il veut dire qu’on est sans forme ? Sans tonus collectif ?
— Il veut dire qu’on a perdu l’unité organique, expliqua Alphonse en caressant la tranche d’un bouquin. Le muscle se contracte, se relâche, mais il reste une pièce d’un même corps. La viande hachée, elle est partout à la fois, mais elle ne fait rien ensemble. Tu peux la mettre en boulette, la faire griller, elle ne redeviendra jamais un biceps.
Lise ferma son carnet. Il faisait vraiment chaud ; même l’ombre de la bouquinerie semblait collante.
— Tu crois qu’on vit ça, nous ? demanda-t-elle. Ce passage du muscle à… au hachis ?
Le libraire se leva, alla chercher deux verres d’eau fraîche. Il en posa un devant elle.
— Je ne le crois pas, ma petite. Je le vois. Mais ce qui rend René si juste, c’est qu’il n’idéalise pas l’ancien muscle. Parfois gonflé, parfois détendu. Il y avait des époques de tension utile, et des époques de relâchement nécessaire. Aujourd’hui, tout est accéléré, broyé. On ne sait même plus quel mouvement fait travailler quel groupe.
Lise but son verre. Une goutte coula le long du verre, traça une larme froide sur la paille tressée.
— Moi, souvent, je me sens comme une fibre isolée, dit-elle. Je cours après des connaissances, des amitiés, mais c’est morcelé. Mes amis d’art ne parlent pas avec mes amis de fac, qui ne parlent pas avec ceux du café… Ton ami René, il aurait détesté les stories Instagram.
Alphonse rit franchement.
— Il serait devenu fou. Et pourtant, il y a quelque chose dans son image qui peut nous aider. Le muscle, pour se renforcer, a besoin d’une résistance. Pas d’un hachoir.
Il se tut un instant, le regard perdu vers la vitrine embuée par l’écart de température.
— Tu sais pourquoi les gens viennent ici, Lise ? Pas pour acheter des livres. Enfin, pas seulement. Ils viennent chercher un endroit où la viande hachée se rassemble, où chaque morceau se souvient qu’il a appartenu à un corps. C’est en cela que la bouquinerie est un muscle, parfois. Ce jour, il est plutôt détendu… mais il n’est pas haché.
Lise attrapa son crayon, griffonna au dos d’une ancienne facture : « Muscle / Hachis ». Puis elle écrivit en dessous : « Relier les fibres ».
— Je vais refaire mon dessin, dit-elle. Pas trois personnes séparées. Une seule forme, avec des tensions et des relâchements différents.
Alphonse hocha la tête, satisfait.
— Voilà. Tu ne fais pas de l’art, Lise. Tu fais du tissu conjonctif.
Dehors, le soleil de fin d’après-midi commença à dorer les carreaux, moins féroce. La lumière ne bougeait plus : c’était leur regard qui s’était apaisé, trouvant enfin dans la chaleur un muscle consentant.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 24 : Une absence éclairée
Le ciel, ce matin-là, n’avait pas choisi son camp. Il oscillait entre un bleu hésitant et des nuages lourds, gonflés d’une pluie qui refusait encore de tomber. La chaleur, pourtant, collait à la peau comme une promesse tenace. Les volets de la Bouquinerie aux Quatre Vents étaient grands ouverts, et l’odeur du vieux papier, mélangée à celle de l’ozone annonçant l’orage, emplissait la pièce d’une étrange solennité.
Lise était arrivée tôt, un carnet de croquis sous le bras. Depuis leur dernière conversation sur les silences de l’âme, elle avait tenté de dessiner l’absence. Non pas une forme vide, mais une présence qui manque. Ses traits, ce matin, étaient plus nerveux que d’habitude. Elle s’était assise dans son coin habituel, près de la fenêtre donnant sur la cour intérieure, et elle observait Alphonse qui rangeait un lot d’ouvrages récemment acquis.
Le libraire, lui, portait ce jour-là une chemise beige aux manches retroussées, dévoilant des avant-bras encore robustes malgré ses soixante ans. Il ne se pressait pas. Il posait chaque livre comme s’il signait un pacte avec le temps.
— Vous avez l’air ailleurs, dit-il sans lever les yeux.
— Je pense à mon grand-père, répondit Lise. Il y a un an aujourd’hui qu’il est parti.
Alphonse s’arrêta. Il vint s’asseoir en face d’elle, les mains à plat sur la table de bois usée. La lumière changea soudain, comme si le soleil avait voulu percer les nuages juste pour éclairer leurs visages.
— Un an, répéta-t-il. Savez-vous ce que j’ai compris en vieillissant, Lise ? On croit que le temps efface. C’est faux. Le temps transforme l’absence en paysage intérieur. On habite dedans.
Lise tournait distraitement les pages de son carnet. Elle tomba sur un portrait inachevé de son aïeul, assis dans son fauteuil, les lunettes sur le nez.
— Je n’arrive pas à finir ce dessin, avoua-t-elle. À chaque fois que j’essaie, je sens qu’il me regarde, mais je ne sais plus quels yeux lui donner. Ceux d’avant sa maladie, ou ceux de la dernière semaine ?
Alphonse se leva, alla décrocher d’une étagère un petit recueil relié de cuir vert. Il le feuilleta quelques instants, puis lut à voix basse :
— « La mort ce n’est pas la fin, c’est une absence. » C’est de René Char.
— Je ne connaissais pas, dit Lise.
— C’est un poète qui a connu la Résistance, la perte, la guerre. Il ne parlait jamais de la mort comme d’un mur. Pour lui, elle était plutôt comme une rivière qu’on traverse. De l’autre côté, on n’est pas mort. On est simplement autrement.
Un coup de vent soudain fit claquer les volets. La pluie se décida enfin, grosse, drue, frappant le toit en zinc comme des centaines de petits marteaux. L’odeur de la terre mouillée entra par vagues.
— Mon grand-père disait parfois qu’il serait toujours dans l’atelier avec moi, murmura Lise. Je trouvais ça gentil, mais pas vrai. Maintenant, je comprends. Il n’est pas dans l’atelier, il est dans la façon dont je tiens mon crayon. Dans la manière dont je mélange le bleu et le noir.
Alphonse hocha la tête. Il resserra le ruban autour du recueil de Char et le poussa vers elle.
— Gardez-le. Lisez-le la nuit, quand votre chambre est calme. Vous verrez, ces mots deviennent peu à peu des compagnons.
Lise prit le livre avec une hésitation reconnaissante. Elle l’ouvrit au hasard et tomba justement sur la suite de la sentence. Ses yeux lurent en silence :
« La mort n’est pas une fin, elle trace un sillon. Le vivant y repasse et reconnaît la terre. »
— Je ne veux pas oublier son visage, dit-elle soudain, la gorge serrée.
— Vous ne l’oublierez pas, répondit Alphonse d’une voix douce. On n’oublie que ce qu’on a refusé d’aimer vraiment. L’amour, lui, on le porte comme un pli dans la peau.
La pluie redoubla d’intensité, mais l’orage s’éloignait déjà vers l’est. Un rayon de soleil, bas et jaune, traversa la fenêtre et venu se poser exactement sur le carnet de Lise, éclairant le portrait inachevé.
Elle prit son crayon. Rapidement, sans réfléchir, elle ajouta les yeux de son grand-père. Ceux d’avant. Ceux qui riaient.
— Voilà, dit-elle. Il est revenu pour un moment.
Alphonse se leva, alla préparer deux tasses de tilleul. Dans le silence de la librairie, seuls le chant de la pluie qui faiblissait et le bruit des pages qui séchaient au vent témoignaient que le monde, même absent, continuait d’écrire.
Ils burent leur thé sans rien dire, mais leurs regards échangèrent cette complicité que seuls ceux qui ont partagé un chagrin sans vouloir le guérir peuvent connaître. Puis Lise rangea son carnet, glissa le recueil de Char dans son sac, et sourit à Alphonse.
— À la semaine prochaine ?
— Je serai là. Et lui aussi, dit-il en montrant le dessin.
Dehors, l’air lavé sentait le réséda et l’herbe coupée. L’été, finalement, avait gagné.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 25 : Un nom de toi qui dure plus d’un jour
La chaleur s’installait en nappe épaisse sur le pavé des librairies closes. Ce n’était plus cette tiédeur timide du printemps, mais un brasier lourd, avare de souffle, qui collait la chemise au dos et faisait ronronner les mouches dans l’embrasure des fenêtres. La vitrine de la Bouquinerie aux Quatre Vents luisait comme un œil mi-clos sous la mousseline d’un store jamais lavé. À l’intérieur, l’air sentait le vieux papier séché, la cire d’abeille et cette odeur particulière que prend le temps quand il s’ennuie.
Lise poussa la porte d’une épaule, un carnet de croquis sous le bras, le front perlé. Elle n’annonça pas son entrée. Depuis quelques semaines, elle avait appris que chez Alphonse, on n’était jamais tout à fait un visiteur, plutôt une conscience qui glisse dans une autre conversation déjà commencée.
— On dirait que le ciel a avalé une braise, dit-elle en s’asseyant sur sa chaise habituelle, près du rayon des poètes oubliés.
Alphonse leva les yeux de son ouvrage. Il portait un gilet de lin dépareillé, et ses manches étaient retroussées avec cette négligence des hommes qui ont cessé de vouloir plaire.
— C’est l’été qui cogne au carreau, ma petite. Mais c’est l’homme qui choisit d’écouter ou non la chaleur. Un jour, un client m’a dit que le vrai été, c’est celui qu’on porte en soi. Je lui ai répondu que c’était une belle connerie, mais poétique. Alors ça passe.
Elle sourit. Elle sortit son carnet, l’ouvrit à une page où elle avait travaillé une silhouette masculine au fusain, assise derrière un comptoir. On reconnaissait la courbe d’une épaule, un crâne dégarni, une main posée sur un livre.
— Tu as encore veillé tard ? demanda-t-il sans regarder le dessin, sachant très bien qu’il en était le modèle discret.
— Jusqu’à ce que le fusain se brise entre mes doigts. Je cherche un nom pour cette série. Quelque chose qui ne soit pas « Portrait d’un vieux libraire ».
— Pourquoi chercher un nom ? Les choses n’ont besoin qu’une seule chose : durer.
Il se tut un instant, puis se leva, alla fouiller dans une pile de livres qu’elle ne lui avait jamais vu ranger. Il en sortit un mince recueil à la couverture défraîchie, tachetée de ce jaune pâle qu’affectionnent les acides du passé.
— Tu connais Mohamed Jaffeli ?
Elle secoua la tête, attentive.
— Un poète d’ailleurs, mort trop tôt, comme ceux qu’on redécouvre quand ils ne peuvent plus en profiter. Écoute ceci.
Il ouvrit le livre au hasard, mais on savait, chez lui, qu’il n’y avait jamais de hasard. Il lut à voix basse, comme on confie un secret à une âme sœur :
— « Tu m’appelles ta vie, appelle-moi ton âme. Je veux un nom de toi qui dure plus d’un jour. La vie est peu de choses, un souffle éteint sa flamme. Mais l’âme est immortelle, ainsi que notre amour. »
Il referma le livre. La phrase resta suspendue dans la lumière oblique qui entrait par la fenêtre, découpant l’air en fines lamelles de poussière.
Lise ne parla pas tout de suite. Elle regarda ses mains, puis le dessin. Le fusain avait marqué la page d’un noir profond, presque bleu à force d’être repris.
— C’est ça que je cherche, souffla-t-elle enfin. Un nom qui dure plus d’un jour. Pas seulement « portrait », pas seulement « libraire ». Quelque chose qui tienne de l’âme.
Alphonse posa le recueil sur le coin du comptoir, près d’une tasse de thé refroidi.
— Tu sais, Lise, à ton âge, on croit que les noms s’inventent. On a tort. Les noms se trouvent, comme on trouve un passage secret dans une maison qu’on croyait connaître. Moi, par exemple, je n’ai jamais voulu être « le libraire philosophe ». C’est venu tout seul, parce que des jeunes comme toi sont venus poser leurs questions au chaud des pages. C’est toi qui m’as nommé, sans le savoir.
— Et toi, quel nom me donnerais-tu ?
Il réfléchit. Il prit une gorgée de thé froid, grimaça, reposa la tasse.
— Je ne sais pas encore. Mais ce n’est pas grave. L’amitié, c’est aussi savoir laisser l’autre chercher son nom. Les titres pressés, c’est pour les livres qu’on n’a pas aimés. Toi, tu as le temps.
Dehors, la chaleur s’était faite moins cruelle ; une brume légère montait de la rue, comme un manteau d’été posé sur les épaules fatiguées du bitume. Lise ferma son carnet. Elle avait noté le vers de Jaffeli au dos de la dernière page, à l’encre bleue.
En sortant, elle se retourna vers la devanture. La bouquinerie avait l’air d’un cœur posé entre deux immeubles sans âge. Elle comprit que ce nom qu’elle cherchait, il n’était ni sur un diplôme, ni sur une toile accrochée. Il se trouvait juste là, dans la manière dont Alphonse avait dit « Toi, tu as le temps ».
Le ciel, vers dix-huit heures, blêmit comme une page qu’on tourne. L’été n’avait pas encore livré tous ses secrets, mais ce jour-là, derrière la vitrine aux lettres décolorées, quelqu’un avait prononcé une phrase qui ne s’effacerait pas d’un souffle.
Alphonse rangea le recueil de Jaffeli sur l’étagère des « Indispensables fragiles ». Il savait que Lise reviendrait, non parce qu’elle avait soif de réponses, mais parce qu’elle commençait à aimer les questions. Et c’était ainsi, depuis vingt-cinq épisodes, que la bouquinerie enseignait l’essentiel : on ne vit pas des jours, on vit des noms qu’on se donne en secret.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 26 : Le silence ivre de miel
La chaleur d’août enveloppait la boutique comme une couverture trop lourde, mais que personne n’osait secouer. Les volets mi-clos découpaient l’air en fines lamelles dorées, et les ombres des livres s’allongeaient sur le plancher de chêne, pareilles à des doigts fatigués qui auraient cherché un coin frais. Alphonse, assis derrière son comptoir, essuyait ses lunettes d’un geste lent, presque religieux. Il n’attendait plus grand-chose des après-midi accablants, sinon le bruit des mouches butinant le silence et la visite, toujours imprévisible, de Lise.
Elle arriva vers trois heures, un carnet de croquis sous le bras, et ses pieds nus dans des sandales de cuir usé. La chaleur collait ses mèches à ses tempes, mais ses yeux brillaient d’une fièvre tranquille, celle des découvertes intérieures. Sans un mot, elle s’installa sur la banquette près de la fenêtre, ouvrit son carnet et se mit à dessiner la poussière qui dansait dans les rais de lumière. Alphonse la regarda, amusé.
— Tu ne dis rien aujourd’hui ? finit-il par demander, en déposant deux verres d’eau fraîche sur la table basse.
— Parfois, je préfère écouter ce qui ne fait pas de bruit, répondit-elle en levant à peine la tête. C’est une idée que j’ai lue quelque part, dans un de tes livres…
« L’abeille bourdonne jusqu’à ce qu’elle se pose sur la fleur. »
Tu te souviens de cette phrase ?
Alphonse sourit, se frotta la barbe grise, et se mit à feuilleter mentalement sa bibliothèque intérieure. Il la trouva assez vite : Shrî Râmakrishna, ce maître indien qui parlait de Dieu comme d’un miel divin. Il la connaissait par cœur, mais laissa Lise la poursuivre, comme on offre un chemin à quelqu’un qui marche déjà.
— « Dès qu’elle commence à sucer le miel, c’est le silence complet. »
C’est cela, non ? ajouta-t-elle. Et puis :
« Parfois, cependant, l’abeille, lorsqu’elle est ivre de miel, fait encore entendre un doux bourdonnement. »
Alors, je me suis demandé : et nous ? Est-ce que dessiner, c’est mon bourdonnement ? Ou bien est-ce mon silence ?
Alphonse posa ses coudes sur le comptoir. Il aimait ces instants où la jeunesse de Lise venait butiner son expérience, non pour la copier, mais pour en extraire un sens neuf. Il aurait pu citer Platon ou Montaigne, il préféra se taire un instant, imitant l’abeille sur sa fleur. Puis il dit doucement :
— Tu sais, à soixante ans, on bourdonne encore parfois, mais plus pour se chercher : pour guider les autres.
L’âme ivre de Dieu parle parfois pour le bien des autres.
Je ne sais pas si je suis ivre de Dieu, mais je suis ivre de ces murs, de ces livres, et de te voir griffonner comme une abeille en août.
Lise leva son carnet : elle avait dessiné Alphonse, mais sans ses traits fatigués, seulement ses mains posées sur un livre ouvert, et derrière lui, une ombre qui ressemblait à une ruche. Il éclata de rire.
— Tu me fais toujours plus beau que je ne suis. Ou plus vrai, peut-être.
— Ce n’est pas toi, Alphonse. C’est ce que tu deviens quand tu écoutes. Le silence complet, tu vois ? Et puis parfois, tu bourdonnes un peu. Ce doux bourdonnement dont parle Râmakrishna, c’est quand tu racontes tes histoires, quand tu cites Sénèque ou Emily Dickinson sans même t’en rendre compte.
Le libraire se leva, alla décrocher un petit volume relié de toile verte, et le posa devant elle. C’étaient les Paroles du maître indien, traduites dans un français ancien, un peu poussiéreux.
— Garde-le. Tu as bien saisi l’essentiel : le miel, c’est ce que l’on trouve quand on cesse de chercher le bruit. Ton dessin, c’est ton miel. Ma boutique, c’est le mien. Mais attention, ajouta-t-il en pointant l’index, l’abeille ivre qui bourdonne ne le fait que pour le bien des autres. Sinon, elle ne serait qu’une ivresse solitaire.
Lise feuilleta le livre, s’arrêtant au hasard sur une autre phrase :
« La voix est une petite flamme ; quand elle brûle sans vent, elle éclaire. »
— Alors, c’est cela, notre amitié ? Une petite flamme sans vent ?
— Non, dit Alphonse en lui versant un peu plus d’eau. C’est une abeille qui a trouvé sa fleur, et qui parfois bourdonne pour que d’autres abeilles sachent où aller. Toi, tu es mon doux bourdonnement de cet été. Et quand tu seras partie, il restera le silence, mais un silence plein, comme une bibliothèque après l’heure de fermeture.
Dehors, la chaleur d’août se faisait moins lourde. Un peu de vent s’était levé, juste assez pour faire bruisser les glycines devant la devanture. Lise referma son carnet, but son eau, et demanda soudain :
— Tu crois que je deviendrai un jour ivre de quelque chose ? Vraiment ivre, pas seulement curieuse ?
Alphonse la regarda, et ses yeux de soixante ans brillèrent d’une lueur malicieuse.
— Ma petite Lise, tu l’es déjà. Tu bourdonnes depuis que tu es entrée. Mais tu ne t’en rends pas compte, parce que tu es posée sur ta fleur. Le miel, c’est cette question même que tu viens de poser. Les abeilles ne se demandent pas si elles sont ivres : elles butinent. Et toi, tu butines.
Elle sourit, rangea le livre dans son sac, et se leva pour partir. Dans l’encadrement de la porte, elle se retourna.
— À demain ? Je veux dessiner ton silence, Alphonse.
— Viens. J’aurai peut-être un peu de miel nouveau.
La porte claqua doucement, et la boutique retrouva son bourdonnement de mouches, ses rais de lumière, et les mains du vieux libraire caressant un livre qu’il n’ouvrirait pas. Parfois, écouter suffit.
Fin
Bouquinerie aux Quatre Vents
Épisode 27 : L’âme en exil sur les quais
Le fleuve avait cette lumière d’arrière-saison qui n’appartient qu’aux jours où l’été commence à se souvenir qu’il devra bientôt partir. Les platanes des quais ployaient sous un vent paresseux, et la poussière dansait en volutes dorées devant la devanture de la Bouquinerie aux Quatre Vents. À l’intérieur, l’odeur du vieux papier se mêlait à celle, plus tenace, de la résine chauffée par les planches de bois.
Alphonse rangeait un lot d’exemplaires défraîchis quand la clochette de la porte retentit. Il leva la tête, et un sourire éclaira son visage buriné. Lise entra, non pas avec son enthousiasme habituel, mais dans une sorte de lenteur contemplative. Elle tenait sous le bras un carnet de croquis gras de fusain et semblait encore habitée par quelque chose qu’elle venait de voir, ou de ressentir.
— Vous avez l’air ailleurs, ma petite dame, dit Alphonse en essuyant ses mains sur son tablier de toile.
Lise posa son carnet sur le comptoir, là où les tasses à café dessinent des ronds qui ne s’effacent jamais tout à fait. Elle souffla doucement.
— Je suis allée au marché, ce matin. Il y avait un vieil homme qui jouait du violoncelle près des étals de melons. Les gens passaient sans l’écouter. Mais lui, il avait les yeux fermés, et son archet semblait caresser quelque chose qui n’était pas dans l’air. J’ai tenté de le dessiner, mais je n’arrivais pas à attraper ce qui faisait que… il était ailleurs.
Alphonse se pencha, prit une chaise bancale, s’assit face à elle. Le plancher craqua sous son poids, comme à chaque fois. Il alluma sa pipe, geste rituel, et laissa la fumée monter vers les hauts rayonnages.
— Vous savez, Lise, souvent nous croyons que l’âme habite le corps. Qu’elle est comme une lampe dans une maison. Mais récemment, en relisant un vieux Jung, je suis tombé sur une phrase qui m’a retourné comme une crêpe :
« Pour sa plus grande part, l’âme est en dehors du corps. »
Lise releva la tête, les yeux soudain brillants d’intérêt. Elle attrapa son carnet, non pour dessiner, mais pour griffonner la citation en travers d’une page déjà noircie.
— En dehors du corps, répéta-t-elle lentement. Alors, quand cet homme jouait du violoncelle, son âme n’était pas dans ses doigts, mais dans la musique ? Ou dans les gens qui ne l’entendaient pas ?
Alphonse hocha la tête, amusé par la tournure.
— Peut-être dans l’espace entre lui et les melons. Peut-être dans l’air qui tremblait autour de son violon. Jung disait cela parce qu’il avait compris que notre psyché ne s’arrête pas à notre peau. Nous habitons le monde autant que nous habitons notre chair. Pensez à un livre, Lise. Un livre que vous avez aimé. Son âme est-elle dans les pages, dans les mots, ou bien dans la chambre où vous l’avez lu, dans le pli de la couverture, dans les doigts qui l’ont tenu avant vous ?
La jeune fille se leva, alla caresser le dos d’un vieux Baudelaire relié de chagrin. Le soleil d’août, déjà bas, frappait en biais les vitrines, découpant des losanges de lumière sur le plancher.
— Alors, dit-elle doucement, quand je viens ici… mon âme est un peu sur ces quais. Elle reste accrochée aux mots que vous me lisez, aux taches de café, au bruit de la clochette.
Alphonse se tut un long moment. Dehors, une péniche passa lentement, son moteur émettant un ronron sourd. Un enfant courut sur le quai en faisant voler une bande de pigeons. Et dans ce silence complice, la phrase de Jung sembla s’incarner, presque palpable entre les deux êtres.
— Vous avez raison, reprit Alphonse. Mon âme à moi est souvent restée accrochée à certains livres. À une édition des Fleurs du mal que j’ai vendue à une dame qui pleurait. À ce vieux Platon dont le dos est fendu, là-haut, troisième rayon. Des morceaux de moi sont partis avec des inconnus. Et des morceaux d’inconnus sont restés ici. C’est ainsi que vieillir, finalement, c’est accepter que son âme soit éparpillée aux quatre vents.
Lise eut un petit rire tendre à l’évocation du nom de la boutique. Elle revint s’asseoir, reprit son carnet, et sans demander la permission, elle se mit à dessiner Alphonse. Non pas son visage, mais ses mains posées sur le pommeau de sa canne, et derrière lui, une forme floue qui ressemblait à une bibliothèque s’élevant à l’infini.
— Je crois que nous avons besoin de lieux comme celui-ci, dit-elle sans lever les yeux. Des lieux où les âmes extérieures peuvent se poser un moment, comme des oiseaux sur un fil. Les gens courent partout, ils ne savent plus que leur âme est hors d’eux. Alors ils se sentent vides, et ils cherchent à l’intérieur ce qui est dehors.
Alphonse acquiesça gravement. Il se leva, alla décrocher un petit miroir gondolé accroché près de la caisse, et le tendit à Lise.
— Regardez. Ce miroir a cent ans. Combien d’âmes sont passées devant lui ? Combien de regards s’y sont posés ? Vous croyez qu’il n’a pas gardé quelque chose de tout cela ?
Lise prit le miroir, ne se regarda pas, mais le retourna pour voir le bois terni au dos, griffé d’initiales et de dates illisibles.
— Tout devient dépositaire, murmura-t-elle.
La lumière baissa encore. Le fleuve, par la fenêtre, était devenu une plaque d’étain gris-rose. Alphonse ralluma sa pipe qui s’était éteinte.
— Il est tard, Lise. Mais avant que vous ne partiez, je veux vous offrir un petit livre. C’est un recueil de poèmes d’un auteur inconnu. Je l’ai gardé longtemps pour quelqu’un qui saurait que l’âme ne se lit pas avec les yeux.
Il fouilla dans un tiroir, en sortit un mince volume jauni, le posa sur le carnet de croquis. Lise le prit, le feuilleta sans rien dire, puis leva les yeux vers Alphonse. Une sorte de gravité enfantine éclairait son visage.
— Merci, dit-elle simplement.
Elle sortit, la clochette tinta. Alphonse resta seul, regardant la chaise vide, puis le miroir gondolé. Il crut voir, dans le reflet fuyant du couchant, non pas son visage, mais celui de Lise souriant encore. Pour sa plus grande part…, pensa-t-il.
Au-dehors, sur le quai, l’âme du violoncelliste invisible continuait à vibrer dans l’air tiède, mêlée aux senteurs de melon et de vieux papier, tandis qu’un bateau passait, emportant vers l’aval un peu de cette magie que les quais ne laissent jamais tout à fait partir.
Fin

Alphonse et Lise : une amitié intergénérationnelle
Plongez dans l'univers de la « Bouquinerie aux Quatre Vents », où Alphonse, un libraire de 61 ans doté d'une sagesse philosophique, rencontre Lise, une jeune étudiante en art de 22 ans, avide de connaissances et d'échanges. Leurs discussions hebdomadaires sur des sentences choisies, avec leurs auteurs et en italique, donnent naissance à un récit profond sur la vie et l'expérience humaine. Ils intègrent ces réflexions au cœur de leur histoire, prouvant que la camaraderie n'a pas d'âge.

La richesse des échanges
À travers les pages de la « Bouquinerie aux Quatre Vents », découvrez les mérites des échanges intergénérationnels. Sentez-vous inspiré par la manière dont un regard expérimenté et une perspective jeune adulte se croisent, offrant de nouvelles interprétations de sentences classiques. Chaque discussion, qu'elle porte sur des sujets légers ou profonds, est menée avec un respect mutuel et une curiosité sans limites. Ressentez l'émotion de ces rencontres qui nous rappellent l'importance de l'écoute et du partage.

Le pont entre les générations
L’un des grands élans de La Récolte de Sentences est de faire dialoguer les générations. Ce tissage de paroles où la diversité devient résonance est au cœur de la «Bouquinerie aux Quatre Vents ». Les mots des uns éclairent le chemin des autres, rappelant que la parole, quelle que soit son époque, peut être un pont durable entre les âges. Nous mettons en lumière des thèmes universels à travers les perspectives uniques d'Alphonse et Lise, créant ainsi une conversation intemporelle.
"La Bouquinerie aux Quatre Vents m'a fait réaliser la beauté des liens qui peuvent unir les âmes, peu importe l'âge. Une véritable ode aux échanges intergénérationnels."
Un lecteur inspiré de Montréal