L'Étal de Sila et l'ami Hakim
Bienvenue dans l'univers de Sila, la céramiste philosophe, et de Hakim, le jeune homme en quête de sagesse. Leur étal est un lieu d'échanges profonds où se tisse une camaraderie unique. Ensemble, ils explorent la vie à travers des sentences choisies, offrant des perspectives et des réflexions qui nourrissent l'esprit et le cœur. Découvrez une amitié grandissante, pleine de tendresse et d'enseignements partagés.
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 1 : Un ciel de terre cuite
L’odeur de l’argile humide et du feu de bois flottait encore dans l’atelier du village d’Aïn El Ksour, mélange tenace qui semblait imprégner les murs comme les mains de la céramiste. Dehors, sur l’étal improvisé devant la boutique, les figurines séchaient au vent capricieux. Un vent nouveau, qui ce jour-là apportait non pas la douceur traînante de l’été, mais une brise nerveuse, chargée d’une fraîcheur prometteuse et d’un ciel d’un bleu intense, presque cru. L’air avait changé. Hier encore, il était lourd, stagnant ; aujourd’hui, il vibrait, balayant les feuilles encore vertes des platanes avec une impatience inédite.
Ce fut dans ce renouveau atmosphérique qu’Hakim poussa la vieille porte de bois, faisant tinter la clochette rouillée. Il ne venait pas en visiteur, mais en chercheur, avec cette gravité juvénile des vingt-et-un ans qui croient que les réponses se cachent chez les autres. Il observa Sila, penchée sur une pièce encore informe, ses doigts couverts de terre traçant des courbes avec une assurance née de quinze années de pratique. Elle lui adressa un simple hochement de tête, un sourire dans les yeux, sans interrompre le mouvement. Le silence était accueillant, peuplé seulement du frottement léger des mains sur la glaise.
« Je pensais à cette phrase, finit par dire Hakim en sortant un carnet de croquis de son sac usé. Celle que tu m’as écrite la dernière fois. “Tout va pour le mieux pour les meilleurs dans le pire des mondes.” Elle tourne en boucle. Elle semble… cruelle, en un sens. Résignée. »
Sila prit une éponge, humidifia la surface de la terre naissante. Ses gestes étaient lents, délibérés.
« Tu crois ? demanda-t-elle enfin, la voix douce mais ferme. Regarde cette argile. Elle est pleine d’imperfections, de petits cailloux, de poches d’air. C’est le pire des mondes pour créer une forme parfaite. Pourtant, si tu es un bon artisan – le “meilleur” pour cette argile-ci –, tu sais tirer parti de ces défauts. Une bulle d’air éclate ? Tu en fais une texture. Un gravier résiste ? Il devient un détail inattendu. Le pire des mondes devient le seul monde possible, et c’est en l’acceptant, en dansant avec lui, que les choses vont pour le mieux. Pas dans un monde idéal. Ici. »
Elle tapota la masse grise devant elle. Hakim regarda par la fenêtre le ciel intense. Ce ciel ne ressemblait pas à celui de la veille, il annonçait un changement plus profond, un nouveau chapitre des éléments. Il comprenait soudain que la phrase n’était pas une capitulation, mais un art martial.
« Donc, ce n’est pas une question de chance ? Mais de compétence ? De vision? »
« De persévérance, surtout, corrigea Sila. L’argile résiste, craque, se dérobe. Le feu peut tout gâcher en une seconde. Le “mieux” n’est pas la perfection. C’est la pièce qui survit, unique, avec ses cicatrices transformées en grâce. C’est continuer à modeler, même quand le monde – ton monde – semble de mauvaise pâte. »
Elle lui tendit un morceau d’argile fraîche. Sa main, à lui, était propre, hésitante.
« Essaie. Pas pour faire quelque chose de beau. Mais pour sentir. Pour être le “meilleur” de cet instant : celui qui écoute la terre. »
Hakim s’exécuta, maladroit. La matière était froide, vivante, capricieuse. Il pensa à ses études, à ses doutes, à ce ciel changeant qui marquait la fin d’un cycle et le début d’un autre, plus exigeant. Il était dans le pire des mondes de l’incertitude. Mais ici, sous le regard bienveillant de Sila, à tenter de donner une forme à l’informe, il entrevit une lueur. Peut-être que l’apprentissage n’était pas l’acquisition d’un savoir-faire parfait, mais la capacité à naviguer dans l’imparfait.
« Le ciel, remarqua-t-il sans lâcher la terre, il a changé. Il annonce quelque chose. »
Sila suivit son regard vers l’azur vif et venteux.
« Oui. Et il changera encore le mois prochain. C’est une bonne chose. Un monde uniforme serait un bien piètre terrain de jeu. C’est dans le changement, dans ces “pires” mondes successifs – le gel, la chaleur, le vent – qu’on aiguise nos outils. À condition, bien sûr, de ne pas les subir. D’apprendre leur langage. »
Hakim quitta l’atelier bien plus tard, la phrase désormais ancrée en lui non comme un paradoxe, mais comme un mantra. Il emportait dans ses doigts la mémoire granuleuse de l’argile et dans son esprit l’image d’un ciel de terre cuite, immense et exigeant. L’étal de Sila et Hakim venait de s’ouvrir. Et la première leçon, sous ce ciel neuf, était celle de l’alliance intime entre la main qui persévère et le monde qui se défait et se refait sans cesse. Il savait qu’il reviendrait. Le vent, désormais, l’y pousserait.
Fin
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Épisode 2 : Le Vertige du Brouillard
L’air avait changé. Une netteté cristalline s’était abattue sur la village, balayant la douceur moite de septembre. Le ciel, d’un bleu strident, semblait rejeter toute ambiguïté, et le vent qui descendait de la montagne apportait avec lui une franchise presque rude. C’est dans cette lumière crue, sans concession, que Hakim poussa la porte de l’atelier de Sila. L’odeur familière de l’argile humide et de l’émail cuit l’enveloppa, contraste rassurant avec la morsure de l’octobre naissant.
Sila était penchée sur une figurine presque achevée, une danseuse dont le mouvement semblait suspendu dans l’argile, à la frontière ténue entre l’élan et la chute. Elle ne leva pas les yeux immédiatement, absorbée par la pose d’une main qu’elle retouchait avec une pointe fine. Hakim s’approcha, silencieux, observant la précision de ses gestes. Le temps, ici, suivait un autre cours, dicté par le séchage de la terre et la lente alchimie des fours.
« Elle a l’air de lutter contre le vent, finit-il par dire, désignant la danseuse.
— Ou de danser avec lui, répondit Sila en s’essuyant les mains à un chiffon. C’est souvent la même chose. La différence tient à l’idée qu’elle se fait de sa propre liberté. »
Elle lui offrit un thé épicé, brûlant. Ils s’installèrent près du grand vitrage, face à la village baignée de cette lumière froide. Hakim, depuis leur dernière conversation, ruminait. Les sentences de Marguerite de Surany, que Sila semait au fil de leurs échanges comme des cailloux à suivre, tournaient dans sa tête, s’accrochant à ses doutes d’étudiant en art, à ses espoirs confus.
« Cette netteté, dehors…, commença-t-il, hésitant. Elle expose tout. Je me suis senti un peu nu en marchant jusqu’ici. Comme si cette lumière enlevait les ombres où l’on peut se cacher. »
Sila sourit, un sourire qui connaissait le prix de cette exposition.
« Les ombres, on les porte souvent en soi. La lumière extérieure ne fait que rendre plus visible le brouillard intérieur dont parlait Surany. » Elle reposa sa tasse. « “La mélancolie est formée par des idées fausses qui sont nées de désirs non satisfaits : on émet un brouillard pour se couper du monde et entretenir cet état.” Tu vois ? Parfois, on préfère la brume. Elle adoucit les contours de ce qu’on n’a pas, ou de ce qu’on n’ose pas devenir. »
Hakim regarda ses propres mains, encore marquées par les séances de dessin de la veille, des mains qui cherchaient à créer mais qui doutaient de leur droit à le faire. Il avait désiré devenir artiste avec une ferveur adolescente, mais maintenant, confronté à la réalité du geste, à la critique, à sa propre imperfection, ce désir s’était mué en une sourde inquiétude. Était-ce là son brouillard ? Une façon de se protéger de l’échec en se persuadant que le monde était trop dur, trop net ?
« Et le vertige ? demanda-t-il, la voix plus basse. Cette suite de la sentence… »
Sila se leva et alla chercher un carnet à la couverture usée, posé sur une étagère chargée d’ébauches. Elle l’ouvrit à une page marquée.
« “Et le vertige vous prend quand vous réalisez que vous êtes prisonnier d'histoires qui peuvent vous faire faire une chute morale.” » Elle leva les yeux vers lui. « Le vertige, c’est le moment de vérité. C’est quand on aperçoit, à travers une déchirure dans le brouillard, le précipice que nos propres histoires ont creusé. Histoires qu’on se répète : “Je ne suis pas assez bon”, “Le monde ne m’attend pas”, “Il est trop tard”, “C’était mieux avant”. Des histoires qui, si on y adhère trop, nous poussent à la chute. La chute morale, ici, c’est peut-être l’abdication. Cesser de danser avec le vent, par peur de tomber. »
Dehors, une rafale plus forte fit trembler les branches d’un arbre, arrachant une volée de feuilles cuivrées. Le mouvement fut violent, et d’une grande beauté.
« Je crois que je redoute ce vertige, avoua Hakim. Mieux vaut le brouillard, parfois.
— Le brouillard est une prison douillette. Le vertige, lui, est le symptôme de la liberté qui se rappelle à vous, même si elle fait peur. Regarde. »
Elle lui tendit la figurine de la danseuse. Sous cette lumière d’octobre, chaque ligne, chaque tension musculaire, chaque pli de la robe d’argile était parfaitement lisible. Il n’y avait nulle place pour le flou.
« Elle n’a pas peur de tomber, dit Sila. Elle sait que sa danse est le seul antidote à la chute. Elle intègre le vertige à son mouvement. C’est ça, ne pas être prisonnier de l’histoire. »
Hakim prit la figurine. Elle était lourde, solide, réelle entre ses doigts. La mélancolie des derniers jours, ce brouillard de doutes, lui parut soudain comme un choix, une histoire dans laquelle il s’était complu. La netteté du jour, la franchise des mots de Sila, tout lui montrait le précipice de ses propres renoncements possibles. Un vertige le parcourut, mais ce n’était pas une panique. C’était une prise de conscience aiguë, presque physique.
Il rendit la danseuse avec un geste plein de soin.
« Il va falloir apprendre à danser sous ce ciel clair, alors.
— Et à modeler avec nos mains tremblantes, ajouta Sila en reprenant sa place devant l’ébauche. Le brouillard reviendra, sous d’autres formes, avec d’autres climats. L’important est de savoir reconnaître, au bon moment, la main qui ouvre la fenêtre. »
Le vent frappa à nouveau la vitre, insistant. Dans l’atelier, chaud et secret, une nouvelle histoire, moins fausse, cherchait sa forme.
Fin
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Épisode 3 : Le Murmure de la Feuille
L’atelier semblait avoir capté la lumière déclinante de la journée pour la transformer en une poussière d’or flottant entre les étagères. Sila observait Hakim, qui tournait lentement entre ses mains une figurine achevée la semaine précédente, un renard aux oreilles dressées, semblant écouter un monde invisible. La sérénité de l’atelier portait désormais en elle une douce familiarité, comme un rituel silencieux avant l’échange.
« Elle a changé », murmura finalement le jeune homme, sans quitter des yeux l’animal d’argile. « Pas de défaut, non. Mais… son poids dans ma mémoire n’est plus le même qu’au moment de sa création. Les détails que je trouvais capitaux se sont estompés. D’autres, insignifiants alors, sont devenus sa colonne vertébrale à mes yeux. C’est étrange. »
Un sourire effleura les lèvres de Sila. Elle approcha, tenant une tasse fumante, et s’accouda à l’établi, face à la grande fenêtre. Dehors, le parc voisin était un brasier tranquille. Les verts ardents de l’été avaient cédé la place, en cette période, à une symphonie de cuivre, de rouille et d’ocre. Les feuilles, encore nombreuses, étaient des braises suspendues, et l’air avait cette netteté cristalline qui promettait le crépuscule précoce.
« Cela me rappelle une phrase de Khalil Gibran », dit-elle d’une voix douce, presque absorbée par le spectacle extérieur. « “La mémoire n'est qu'une feuille d'automne qui murmure un instant dans le vent puis n'est plus jamais entendue.” »
Hakim reposa délicatement le renard. Le silence s’installa, peuplé seulement du léger crépitement du poêle à bois. La sentence, lancée comme une feuille justement, tournoyait dans l’espace entre eux.
« C’est d’une tristesse… définitive, cette image », osa-t-il après un moment, les yeux fixés sur les branches agitées par une brise soudaine.
« Est-ce sûr ? » reprit Sila en se retournant vers lui. « Regarde. » Elle désigna le parc. « Cette feuille qui se détache à l’instant, là, sur le chêne. Elle murmure. Elle raconte toute une saison de soleil, de sève, d’orages peut-être. Son murmure est unique. Dans une heure, elle sera jointe au tapis silencieux. Mais son murmure a existé. Et le tapis lui-même, cette couche de souvenirs éteints, nourrit les racines. L’année prochaine, une nouvelle feuille, différente, murmurera à son tour, portant en elle l’écho de toutes les autres. »
Hakim écoutait, captivé. La mélancolie première de la phrase se métamorphosait sous les mots de Sila.
« Tu dis que ton renard a changé dans ta mémoire. Bien sûr. Le murmure de sa création s’est tu. Mais il a laissé une trace en toi, une forme nouvelle. L’artiste que tu étais il y a une semaine a murmuré. Aujourd’hui, tu écoutes un autre murmure, celui de l’observateur que tu es devenu. Ni l’un ni l’autre n’est la vérité absolue. Mais tous deux sont vrais, sur l’instant. »
Elle prit une boule d’argile fraîche sur l’étagère et commença à la malaxer, la chaleur de ses mains animant la matière inerte.
« Nous passons notre temps à croire que nous devons graver nos mémoires dans la pierre, à en faire des monuments. Mais nous ne sommes pas des monuments, Hakim. Nous sommes des saisons. Nous sommes cet air qui change, ce ciel qui pâlit, ces arbres qui se dépouillent pour mieux renaître. Nos souvenirs ne sont pas faits pour être archivés, mais pour être digérés, transformés, pour devenir le terreau de ce que nous sommes à l’instant même. »
Dehors, une bourrasque plus forte s’éleva, arrachant une nuée de feuilles aux branches. Elles dansèrent devant la vitre dans un tourbillon doré, bruissant de mille petits bruits secs, avant de s’envoler hors de leur champ de vision. Le murmure était à son apogée, intense et bref.
Hakim regarda ses propres mains, puis la figurine du renard, et enfin Sila, modelant maintenant une forme indistincte, pleine de potentialités.
« Alors, le but n’est pas de se souvenir, mais… d’écouter ? D’écouter le murmure de l’instant, avant qu’il ne s’envole ? »
Sila leva vers lui un regard brillant.
« Exactement. Écouter la feuille qui murmure aujourd’hui. La laisser partir demain sans regret excessif. Et accueillir avec curiosité le murmure différent de la prochaine. C’est ça, la vraie continuité. Pas une ligne droite immuable, mais un cycle, une respiration. »
Le vent tomba aussi soudainement qu’il était monté. Une paix dorée, silencieuse, régna de nouveau sur le parc. Dans l’atelier, le seul bruit était le frottement doux des doigts de Sila sur l’argile, modelant peut-être, déjà, le murmure de l’instant d’après. Hakim respira profondément. Il sentit le poids de ses anciennes anxiétés, ses peurs de l’oubli et de l’impermanence, se dissoudre un peu, emportées par le vent d’octobre. Il n’était pas un monument à édifier, mais un arbre en perpétuelle mutation. Et cette pensée, loin de l’effrayer, lui apportait une liberté inattendue. Le murmure présent, là, dans la chaleur de l’atelier et la sagesse silencieuse de son amie, était tout ce qui comptait. Pour l’instant.
Fin
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Épisode 4 : L’Oubli des Cendres
Un vent âpre et perçant avait remplacé la douceur rousse d’octobre. Les arbres, désormais squelettes noirs découpant le ciel bas, gris et lourd, semblaient se recroqueviller sur eux-mêmes. Dans l’étal de Sila, la chaleur du four à céramique était devenue un refuge, un contrepoint vital à la morsure du dehors. L’air sentait l’argile humide et la cendre froide, une odeur de terre et de feu qui parlait de permanence.
Hakim poussa la porte, les joues rougies par le froid, un fin manteau d’étudiant trop léger pour la saison. Il ne venait plus seulement pour le savoir, mais pour cette chaleur-là, celle qui émanait des murs tapissés de créatures de terre cuite et du calme de la céramiste. Ce jour-là, Sila ne modelait pas. Elle triait, méthodique, des fragments, des ratés de cuisson, des pièces ébréchées ou fendues qu’elle rangeait dans un grand sac de jute.
« Une collection de vaines gloires », murmura-t-elle en le voyant s’approcher, un sourire en coin.
Hakim s’accroupit près d’elle, prenant un fragment, un torse de félin dont la tête avait disparu. La cassure était nette, définitive.
« On ne peut pas les réparer ? »
« Parfois, non. La rupture est dans l’âme de la pièce. La recoller, ce serait juste créer un mensonge visible. » Elle jeta un regard par la vitre embuée vers le ciel menaçant. « C’est le climat de ces dernières semaines. L’air devient sec, le froid entre dans l’argile comme une lame, et même la cuisson ne pardonne plus certaines fragilités internes. Cela révèle. »
Elle se leva pour se servir du thé à la menthe, les gestes lents, empreints d’une solennité tranquille. Hakim resta près des fragments, une main sur le sac de jute rugueux. Il pensait à tout ce qu’ils avaient discuté les mois précédents : la patience de l’argile, le feu transformateur, le risque du geste créateur. Aujourd’hui, c’était une autre facette, plus sombre, plus implacable.
« Alors on jette ? » demanda-t-il, une pointe de révolte dans la voix.
« Non. On se souvient, un temps. Puis on laisse partir. » Elle revint avec les verres fumants. « Stéphane Laporte a écrit une phrase qui me trotte dans la tête ces derniers jours, avec ce ciel qui semble tout vouloir effacer : « L’indifférence n’a pas de mémoire. » »
Les mots tombèrent dans le silence de l’atelier, se mêlant au crépitement lointain du poêle. Hakim les goûta, lents, lourds de sens.
« Ça sonne comme un reproche », osa-t-il.
« Pas forcément. C’est aussi une constatation. Une mise en garde, peut-être. » Elle sirota son thé. « Vois-tu, regarder ces échecs avec indifférence, dire "c’est juste une pièce cassée, sans importance", c’est s’interdire d’en comprendre la cause. C’est oublier la leçon que la rupture porte en elle. L’indifférence, c’est une amnésie volontaire. Elle ne retient rien, n’apprend rien, ne transforme rien. »
Elle désigna le sac de jute. « Moi, je les garde un moment. Je me souviens de l’enthousiasme que j’avais en modelant ce félin, de la petite fissure que j’avais négligée en pensant que le feu la souderait. L’indifférence aurait balayé tout ça. La mémoire, même douloureuse, me rend meilleure. Elle m’oblige à la vigilance. »
Hakim sentit le poids des mots bien au-delà de l’atelier. Il pensa aux relations brisées, aux projets avortés, aux espoirs laissés en sommeil. Les enfouir sous l’indifférence, c’était assurément plus confortable.
« Mais alors… tout garder en mémoire, n’est-ce pas terrible ? Comme marcher avec ce sac plein de tessons sur le dos ? »
Sila eut un rire doux. « La mémoire n’est pas un sac qu’on traîne. C’est… une cendre. » Elle pointa son doigt vers le petit tas de cendres froides près du four. « La cendre, c’est ce qui reste du feu, de la matière consumée. Elle est légère. On peut la disperser, elle fertilisera autre chose. Mais elle porte en elle la trace de ce qui a brûlé. L’indifférence, elle, n’est même pas de la cendre. C’est du vide. Un néant stérile. »
Dehors, les premières neiges, fines et timides, se mirent à tomber, effaçant d’un blanc éphémère les contours du monde. À l’intérieur, dans la chaleur de l’étal, Hakim regardait les fragments de terre cuite avec un œil neuf. Ils n’étaient plus des déchets, mais des cendres en attente. Des mémoires à honorer avant de les laisser fertiliser l’avenir.
« Ce n’est pas facile », admit-il simplement.
« Non, confirma Sila en lui tendant un nouveau bloc d’argile fraîche. Mais c’est ce qui sépare l’artisan du bricoleur. Et peut-être l’être humain qui grandit, de celui qui stagne. Allez, à toi. Mais souviens-toi de la fissure du félin. La mémoire, c’est aussi cela : une attention aiguisée au présent. »
Et tandis que Hakim réchauffait l’argile entre ses doigts, attentif à la moindre résistance, à la moindre imperfection sous ses paumes, il comprit que cette journée de novembre, sous le manteau de l’oubli qui tombait du ciel, était une leçon sur la fidélité. La fidélité à la fragilité, à l’échec, à tout ce qui, digne de mémoire, interdit l’indifférence.
Fin
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Épisode 5 : L’Alchimie du Souvenir
Un vent froid et vif, chargé de l’odeur humide des feuilles mortes, s’engouffra dans l’atelier dès que la porte s’ouvrit. Sila releva la tête de son tour, ses mains couvertes d’une fine pellicule d’argile grise. Le paysage par la fenêtre avait changé depuis la dernière visite de Hakim ; les arbres, naguère flamboyants, tendaient maintenant leurs branches dénudées vers un ciel de plomb, et la lumière, dorée et douce en octobre, était devenue une chose rare et précieuse, à la fois pâle et crue.
Hakim entra, le visage rougi par le froid, un carnet de croquis serré contre lui. Il salua d’un hochement de tête, les mots gelés dans sa gorge. Il se dirigea vers le poêle à bois qui ronronnait dans un coin, tendant ses doigts engourdis vers la chaleur. Un silence confortable s’installa, rompu seulement par le crépitement des bûches et le grésillement de la pluie fine qui commençait à tatouer les vitres.
« C’est curieux, finit par dire Sila en essuyant ses mains sur un torchon. Ce climat qui se durcit, ce froid qui s’installe… cela agit comme un acide sur l’âme. Il dissout les bavardages, les surfaces. Il ne reste plus que l’essentiel, ou le souvenir de l’essentiel. »
Hakim s’assit sur le tabouret habituel, observant Sila qui reprenait son travail sur une figurine. C’était une forme humaine, mais indistincte, comme émergeant à peine de la matière. « Tu parlais, la fois dernière, de la nécessité de la forme pour capturer une émotion. Mais que se passe-t-il une fois la forme achevée ? Une fois l’émotion passée ? »
Sila suspendit son geste, un sourire léger aux lèvres. « Voilà une question de saison. En automne, on voit la sève redescendre. L’expérience visible se retire. » Elle posa délicatement son ébauchoir. « Swâmi Vivekânanda disait quelque chose qui résonne fort en ce moment : "L'expérience, en devenant subtile, se transforme en impressions; les impressions, en reprenant vie, deviennent la mémoire." »
Elle se leva pour prendre deux tasses sur une étagère. « Vois-tu, Hakim, nous vivons d’abord les choses brutalement, pleinement. C’est l’expérience, directe et parfois rugueuse. Puis, quand le temps passe – ou quand le froid arrive –, cette expérience brute se dépose. Elle perd ses détails anecdotiques, elle devient subtile. C’est l’impression. Une sensation pure, dégagée de son contexte. La chaleur d’une main, la couleur d’un ciel particulier, un éclat de rire isolé. »
Elle versa un thé épicé, dont l’arôme enveloppa immédiatement l’atelier. « Mais ces impressions ne sont pas mortes. Elles somnolent, comme la nature dehors. Et puis un jour, un déclic : une odeur, une musique, la texture de l’argile sous tes doigts… et elles reprennent vie. Non plus comme une répétition, mais comme une nouvelle création intérieure. C’est cela, la mémoire. Ce n’est pas un album photo jauni. C’est un atelier où l’âme refaçonne sans cesse ce qu’elle a vécu. »
Hakim regarda sa propre tasse, la vapeur qui dansait. « Alors nos œuvres… nos figurines, nos dessins… ce seraient des sortes de déclics ? Des artefacts pour faire renaître les impressions ? »
« Exactement, approuva Sila. Je ne sculpte pas le souvenir lui-même – ce serait impossible. Je sculpte le terreau dans lequel le souvenir peut renaître. Je donne une forme à l’alchimie. Regarde celle-ci. » Elle désigna la figurine abstraite sur son tour. « Elle n’a pas de traits précis. Mais sa courbe, sa posture… elle contient l’impression de la résignation tranquille, celle qui suit une grande peine. Celui qui la regardera y déposera peut-être sa propre mémoire, il la fera revivre à sa manière. »
Dehors, la pluie s’était intensifiée, striant la vitre de longs filets brillants. L’atelier semblait une capsule chaude et lumineuse, un écrin pour cette alchimie silencieuse. Hakim ouvrit son carnet. Il ne dessina pas la scène devant lui, mais quelques formes floues, entrelacées, comme des échos se répondant dans la brume.
« Le froid isole, murmura-t-il. Il nous renvoie à ces impressions subtiles. C’est peut-être un temps nécessaire. Un temps de latence, avant la renaissance. »
Sila acquiesça, les yeux perdus dans les volutes de sa tasse. « Novembre est le grand alchimiste. Il transforme l’expérience flamboyante en impressions subtiles. À nous, ensuite, de leur redonner vie. C’est là tout le travail de l’artiste… et de l’être humain. De faire de la mémoire non pas un musée, mais un four à cuire des présents nouveaux. »
Ils burent leur thé en silence, écoutant la pluie et le feu, gardiens de cette transformation lente où, à l’abri du monde, les souvenirs se préparaient à renaître.
Fin
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Épisode 6 : L’Équilibre du Souvenir
Le ciel, d’un gris de cendres et de perles, pesait sur la village comme une grande couverture froide. L’air, vif et tranchant, avait balayé les dernières douceurs de l’automne. Dans l’atelier de Sila, la chaleur du four à céramique créait un oasis de quiétude, où la lumière dansante des flammes jouait sur les rangées de figurines silencieuses. L’odeur de la terre mouillée et de l’émail chauffé emplissait l’espace, familière et réconfortante.
Hakim poussa la porte, les joues rosies par le vent nouveau. Il avait apporté avec lui cette énergie de novembre, à la fois recueillie et pleine d’interrogations. Il trouva Sila concentrée sur une pièce délicate, une déesse dansante aux multiples bras, dont chaque main tenait un attribut minuscule et parfait.
« Je travaille sur le mouvement dans la contrainte », dit-elle sans lever les yeux, comme si leur conversation n’avait jamais cessé depuis sa dernière visite. « Comment exprimer la fluidité dans un geste arrêté pour l’éternité par le feu ? »
Hakim s’approcha, déposant son carnet de croquis sur la table poussiéreuse. « C’est une question de mémoire, peut-être. Se souvenir du mouvement pour le fixer. » Il avait beaucoup réfléchi depuis leur dernier échange. Les paroles du maître qu’elle lui avait partagées tournaient dans son esprit.
Sila hocha la tête, un fin sourire aux lèvres. Elle déposa délicatement la statuette. « La mémoire. Un outil merveilleux et traître. Je pensais justement à cette sentence de Shiva que tu aimes tant : “J’utilise les souvenirs, mais je ne permets pas aux souvenirs de m’utiliser.” C’est tout l’art du céramiste. »
Elle s’essuya les mains à son tablier taché d’ocre. « Regarde ces figurines. Chacune naît d’un souvenir : une émotion capturée, un visage entrevu, un mythe lu. Je les utilise, ces fragments du passé. Mais si je me laissais utiliser par eux… » Elle fit un geste circulaire autour de l’atelier. « Je ne ferais que répéter la même pièce, encore et encore, prisonnière d’une seule forme, d’un seul sentiment. Je serais comme de l’argile séchée, incapable de recevoir une nouvelle empreinte. »
Hakim observa les étagères. Il reconnaissait maintenant des périodes dans le travail de Sila : des formes plus anguleuses, puis plus douces, des couleurs vives laissant place à des tons plus sourds, avant de revenir, mais différemment. Une évolution, pas une répétition.
« C’est ce que je ressens parfois avec mes dessins, avoua-t-il. Je reviens sans cesse aux mêmes motifs de mon enfance. Je crois les explorer, mais peut-être qu’ils m’enferment. »
« Montre-moi », demanda Sila simplement.
Il ouvrit son carnet, montrant une série de croquis d’un vieux figuier qui se trouvait dans le jardin de sa grand-mère. Page après page, le même arbre, sous tous les angles.
« Il est magnifique, et tu le connais intimement, commenta Sila. Mais où es-tu, Hakim, dans cet arbre ? Tu es son serviteur, notant chaque feuille avec fidélité, ou es-tu l’artiste qui peut prendre sa force tranquille pour en faire autre chose ? Utilise le souvenir de son écorce, de ses racines, mais ne laisse pas sa forme immuable dicter toutes tes lignes. Laisse le vent de novembre qui te glaçait en arrivant entrer dans le dessin. Laisse la chaleur de ce four transformer sa sève en quelque chose de nouveau. »
Ses paroles résonnèrent dans le silence de l’atelier, accompagnées seulement du crépitement du feu. Hakim regarda ses mains, puis l’arbre sur le papier, puis la déesse dansante aux bras multiples. Il comprenait. L’équilibre n’était pas dans l’oubli, mais dans une relation de maîtrise avec ce qui avait été. Ne pas nier le passé, mais ne pas lui donner les clés de l’atelier présent.
« Alors, la mémoire est comme l’argile ? » demanda-t-il.
« Exactement, sourit Sila. C’est une matière première. Noble, personnelle, riche. Mais c’est à nous de décider du tour qu’on lui donne, de la forme qu’on lui impose avant de la cuire. On peut en faire une urne funéraire pour y enterrer son présent, ou un vase pour y mettre les fleurs de demain. »
Le crépuscule tombait plus vite maintenant, grignotant la lumière du jour. En partant, Hakim sentit le froid de novembre avec une acuité nouvelle. Ce n’était plus une barrière, mais une sensation à enregistrer, à utiliser peut-être. Dans son sac, son carnet lui semblait soudain plus léger, moins chargé du poids d’une fidélité obsessionnelle. Il se surprit à ne pas penser au figuier, mais à la manière dont les branches des arbres dénudés se découpaient comme des nervures contre le ciel sombre. Un nouveau souvenir en formation, qu’il pourrait, un jour, choisir d’utiliser.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 7 : Les Architectes de l’Hiver
La neige tombait sur la village avec une douceur infinie, ensevelissant les bruits sous un manteau feutré. Dehors, le monde semblait s’être arrêté, retenant son souffle. À l’intérieur de l’atelier, la chaleur du four à céramique et celle, plus subtile, de la conversation, créaient une bulle hors du temps. Sila observait Hakim, silencieux devant la fenêtre, le regard perdu dans la danse des flocons. Il était différent, ce jour-là ; moins l’étudiant avide, plus le jeune homme confronté à ses propres profondeurs.
« Elle a cette puissance, la neige, » murmura-t-elle finalement, sans le regarder, les mains enveloppant une tasse de thé brûlant. « Elle recouvre tout, uniformise les contours, offre une page blanche. Mais dessous, le terrain garde ses reliefs, ses fissures. La mémoire du sol demeure. »
Hakim se tourna vers elle, un sourire léger aux lèvres. « Tu parles comme la sentence de Chopra que j’ai apportée la dernière fois. Celle qui m’a trotté dans la tête tout le mois. » Il s’approcha, sortant de sa poche un carnet froissé. «“Lorsque nous utilisons des souvenirs, nous sommes des créateurs. Mais lorsque nos souvenirs nous utilisent, nous devenons des victimes.” »
Sila acquiesça, posant sa tasse. « Et sous ce ciel d’hiver, quel architecte es-tu ? Celui qui utilise les pierres de son passé pour bâtir, ou celui qui erre, hanté, dans les ruines ? »
Il s’assit, pensif. L’épisode précédent avait effleuré les ombres de ses attentes familiales, une toile de fond qui persistait. « Je crois que j’ai été maçon et fantôme, tour à tour. Ces derniers temps, en retravaillant mes croquis, je voyais sans cesse les mains de mon père sur les miens, rectifiant un trait. Un souvenir précis, presque physique. Il m’utilisait, ce souvenir. Il volait mon trait. »
« Et aujourd’hui ? »
« Aujourd’hui, en regardant cette neige tout recouvrir, j’ai eu une pensée. Ce n’est pas le souvenir qui a changé. C’est moi. Je peux le sortir de son tiroir, le regarder sous cette nouvelle lumière, et me dire : voilà d’où vient ma rigueur technique. Voilà aussi d’où vient ma peur de l’imperfection. Le prendre comme matériau, et non comme verdict. » Ses yeux brillaient d’une lueur claire, celle d’une découverte intime. « Créateur, pas victime. »
Sila se leva et alla vers une étagère, d’où elle prit une figurine en cours de cuisson. C’était un arbre, aux racines démesurément exposées, complexes et fortes, tandis que ses branches, dépouillées, se tendaient vers le ciel dans une élégance austère. « Je travaille là-dessus depuis ton départ. Je l’appelle “L’Arbre d’Hiver”. L’hiver, c’est cela : il force à voir l’architecture de la chose. Plus de feuilles pour masquer, plus de fleurs pour séduire. Juste la structure, nue. La mémoire de la sève est invisible, mais présente, conservée au cœur du bois. »
Hakim contempla l’œuvre. Elle était d’une beauté rude et sincère. « Tu utilises le souvenir de l’arbre en été, de sa luxuriance, pour sculpter son essence hivernale. »
« Exactement. Je ne pleure pas les feuilles perdues. Je révèle la force qui les portera à nouveau. C’est le même processus. » Elle reposa délicatement la figurine. « Nos joies, nos douleurs, nos rencontres… ce sont toutes des argiles. On peut les laisser durcir en un bloc immuable qui nous entrave, ou les pétrir, les mélanger, les façonner au tour de notre présent. Ton trait, maintenant, il est à toi. Il a intégré celui de ton père, mais il le dépasse. Tu l’as transformé. »
Dehors, la neige continuait de tomber, construisant un monde neuf sur l’ancien. Dans l’atelier, le silence n’était plus lourd, mais complice. Hakim ouvrit son carnet à une page blanche.
« L’hiver dernier, » dit-il lentement, « je me souviens d’avoir marché dans une tempête, perdu dans des ruminations amères. Aujourd’hui, ce même temps me donne l’envie de dessiner cette sérénité, cette attente féconde. Le paysage est le même. Le temps qu’il fait aussi. Mais le climat intérieur… a changé. »
Sila sourit, le visage empreint d’une fierté tranquille. « Alors dessine. Dessine la page blanche. Dessine l’architecture. Sois l’architecte de ton hiver. La neige finira par fondre, et le sol apparaîtra, différent. Toi, tu auras décidé quelles graines y planter, nourries par tout ce qui a été, mais dirigées vers tout ce qui peut être. »
La sentence de Chopra n’était plus une énigme, mais un outil posé entre eux, chaud et vivant comme la terre sortant du four. Et sous la lumière douce de l’atelier, tandis que le monde extérieur se reconstruisait flocon par flocon, deux créateurs, à trente ans d’écart, travaillaient silencieusement à sculpter leur présent, maîtres bienveillants de leur mémoire.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 8 : L’Écho des vérités
Un froid vif et sec, porté par un vent qui sculptait les angles des rues, avait remplacé la grisaille humide de novembre. Devant la vitrine de l’étal, les figurines de Sila semblaient plus tranquilles, comme figées dans une attention particulière, à l’affût d’une confidence. La lumière basse de ce début d’après-midi allongeait des ombres nettes sur les étagères, dessinant un paysage intérieur contrasté.
Il était là, absorbé par un carnet de croquis ouvert sur ses genoux, le trait de son crayon hésitant, comme s’il cherchait à capturer non pas une forme, mais un mouvement d’esprit. Elle s’affairait à l’arrière-boutique, ses mains couvertes d’une fine pellicule d’argile sèche, modelant avec une lenteur méditative l’ébauche d’un nouveau visage.
« Je n’arrive pas à saisir ses traits, dit-il finalement, la voix un peu tendue. Celui de mon grand-père. Plus je m’applique, plus ils s’effacent, remplacés par la dernière photo que j’ai de lui. Comme si ma main n’obéissait qu’à ce cliché, et plus à ce que je ressentais quand il me parlait. »
Sila posa délicatement l’ébauche d’argile et s’essuya les mains à un torchon. Elle approcha, son regard passant du carnet de Hakim aux visages de céramique qui peuplaient l’étal, chacun portant la marque d’une mémoire différente. L’air était chargé de cette énergie du dehors, un froid qui rendait les pensées plus nettes, plus tranchantes.
« Ta main est honnête, elle ne triche pas. La mémoire est une chose compliquée, une parente de la vérité, mais pas sa jumelle. » Elle laissa la phrase de Barbara Kingsolver résonner dans le silence studieux de la boutique. « Nous croyons détenir des souvenirs, purs et intacts. Mais nous ne possédons que des... échos. Des échos déformés par le temps, nos émotions, et parfois même par les récits des autres. »
Hakim leva les yeux, son crayon immobile. « Alors comment être fidèle ? Si même ce que je garde de lui n’est pas entièrement vrai ? »
Un sourire empreint de mélancolie effleura les lèvres de Sila. Elle prit une petite figurine sur une étagère haute, une silhouette d’homme âgé assis sur un banc, les mains jointes. « Regarde celle-ci. Je l’ai façonnée d’après le souvenir de mon vieux voisin, monsieur Fernand. Dans ma tête, il était toujours calme, immobile, observateur. Pourtant, ma mère me rappelait qu’il avait un rire tonitruant, qu’il claquait des doigts en écoutant du jazz. Mon souvenir à moi n’est pas faux. Il est juste... partiel. Subjectif. C’est ma vérité de lui, à un moment donné de ma vie. »
Elle reposa la figurine avec une infinie douceur. « Le travail de la mémoire, c’est peut-être ça : accepter qu’elle ne soit pas un archiviste parfait, mais un artiste. Elle recompose, elle souligne, elle estompe. La photo de ton grand-père est devenue le support principal de ton souvenir. Ce n’est pas une trahison. C’est une strate de plus dans ta relation avec lui. »
Le vent s’engouffra dans la rue, faisant trembler légèrement la porte vitrée. Hakim referma son carnet. « Tu veux dire que je ne devrais pas chercher à dessiner le visage d’avant la photo, mais accepter de dessiner celui que je porte maintenant en moi ? Avec la photo en filigrane ? »
« Exactement. L’art ne restitue pas la vérité absolue. Il incarne une vérité ressentie. Ta mémoire fait pareil. Elle crée, à partir de fragments, l’image qui te permet de continuer à vivre avec ces absences. Ton dessin peut être le lieu où tu acceptes cette alchimie. Où tu reconnais l’écho, sans prétendre qu’il est la voix originelle. »
Il resta un moment silencieux, observant les ombres changer sur les visages de céramique. Chaque figurine, sous cette lumière crue de fin d’année, lui apparut soudain non plus comme un portrait définitif, mais comme l’instant suspendu d’un processus mémoriel, une vérité personnelle rendue tangible.
« Alors peut-être, murmura-t-il, que je dois dessiner avec ce froid dans les doigts. Avec ce vent qui hurle dehors. Et avec cette photo, posée à côté de la page. Laisser tout cela entrer dans le trait. »
Sila acquiesça, le regard perdu vers la rue où le monde semblait s’être clarifié sous la morsure de l’hiver. « Nous sommes des accumulateurs d’échos, Hakim. Nos vies, nos amitiés, nos amours... ce sont des cavernes remplies de ces murmures transformés. La fidélité n’est pas dans la reproduction parfaite, mais dans l’écoute attentive de ces résonances. Et dans le courage de les façonner à notre tour. »
Il rouvrit son carnet, non plus avec frustration, mais avec une curiosité nouvelle. Il ne cherchait plus le portrait perdu. Il se préparait à en modeler un autre, à partir de l’argile mouvante et infidèle de la mémoire, pour en faire, simplement, sa vérité du jour. Une vérité d’hiver, nette et fragile, qui attendait déjà les dégels et les douces déformations du printemps à venir.
Fin
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Épisode 9 : L’Hiver des Souvenirs
Le petit poêle à bois crépitait dans l’atelier, luttant contre le froid tranchant qui s’était abattu sur la village comme un couvercle d’acier. La lumière, pâle et rasante, entrait à peine par la lucarne, sculptant des ombres longues sur les étagères où les figurines de Sila semblaient se blottir. L’air sentait l’argile humide, la cire d’abeille et le thé à la cannelle. Hakim, le visage encore rougi par le vent glacial, frottait ses mains l’une contre l’autre, absorbant la quiétude du lieu comme une antidote au tumulte du dehors.
Sila, concentrée, appliquait à l’aide d’un pinceau fin un émail laiteux sur les ailes d’une créature hybride, mi-oiseau, mi-enfant. Son silence n’était pas un vide, mais un espace palpable, chargé de la patience de son geste. Elle rompit enfin le calme, sans lever les yeux.
« Le froid a cette vertu, dit-elle d’une voix douce. Il fige le paysage, mais il active aussi la chaleur intérieure. Il nous pousse à nous souvenir de ce qui nous a réchauffés. »
Hakim sourit, reconnaissant le préambule à l’un de leurs échanges. Il sortit de sa poche un carnet, usé à ses angles, et l’ouvrit à une page précise. « Je suis tombé sur cette phrase hier, en revisitant mes notes. Elle m’a poursuivi. » Il prit une inspiration. « Quand la vérité se loge au cœur du souvenir, la mémoire se révèle un bien précieux, objet de toutes les convoitises. Pourtant, certains souvenirs ne s’effacent jamais. »
Le pinceau de Sila s’immobilisa une seconde, puis reprit son tracé minutieux. « Chrysalis, murmura-t-elle. Un film sur la mémoire fabriquée, volée… ou préservée. »
Elle posa délicatement la figurine sur son support et tourna son tabouret vers le jeune homme. Ses yeux, d’un gris semblable au ciel de décembre, étaient empreints d’une gravité soudaine. « C’est justement le travail de ce mois-ci. Depuis que les nuits sont plus longues que les jours, je sculpte des souvenirs. Pas les miens, nécessairement. Ceux que les gens confient à l’argile, comme on dépose un secret dans une capsule. »
Elle désigna du menton une série de petites boîtes en céramique, chacune unique, posées sur une étagère. Certaines étaient lisses et closes, d’autres percées de fentes minuscules, ornées de symboles abstraits. « Une femme m’a commandé une boîte pour le son du rire de sa mère, qu’elle dit oublier. Un vieil homme veut y enfermer la sensation du soleil sur sa peau, un jour d’été de ses vingt ans. Ils cherchent à rendre précieux, à matérialiser ce qui leur échappe. »
Hakim écoutait, fasciné. « Mais la phrase dit "quand la vérité se loge au cœur du souvenir". Si le souvenir est déjà flou, comment être sûr de sa vérité ? »
« La vérité dont il est question n’est pas celle des faits, Hakim. C’est celle de l’émotion, de l’empreinte laissée sur l’âme. » Sila se leva, s’approcha de la fenêtre où la buée dessinait des arabesques éphémères. « Prends cette lumière d’hiver, si particulière. Dans vingt ans, tu ne te souviendras peut-être pas de la date d’aujourd’hui. Mais tu te souviendras peut-être de cette sensation de calme froid, de l’odeur de cet atelier, de cette conversation. Et cette impression sera vraie. Elle te définira, un peu. C’est cette vérité-là qui est convoitée. Par les autres… et par nous-mêmes. »
Elle se retourna, croisant son regard. « Et toi ? Quel souvenir d’hiver, vrai au cœur, résisterait à tout effacement ? »
La question planait dans l’air chaud de l’atelier. Hakim ferma les yeux. Ce ne fut pas une image qui vint, mais une symphonie de sensations : le goût de la première châtaigne brûlante reçue des mains de son grand-père, le crissement spécifique de la neige rare sous ses bottes d’enfant, le silence étouffé d’un monde sous la neige. Un souvenir sans date, sans décor précis, mais d’une densité émotionnelle absolue.
« Je pense, dit-il lentement, que les souvenirs qui ne s’effacent jamais sont ceux qui sont tissés avec nos sens, pas seulement avec notre esprit. Ils sont ancrés dans le corps. Comme l’argile qui garde la forme qu’on lui donne, même après la cuisson. »
Un sourire lent éclaira le visage de Sila. Elle prit une des petites boîtes, la plus simple, et la tendit à Hakim. Elle était tiède sous ses doigts.
« Alors, garde celle-ci. Vide. Pour le jour où tu auras besoin d’y loger, non pas un trésor du passé, mais la vérité d’un présent qui deviendra mémoire. Pour qu’il ne s’efface pas. »
Dehors, le vent hurla un instant contre la vitre, impuissant. Dans l’atelier, entre l’artiste et l’étudiant, le silence s’était à nouveau installé, mais il était désormais peuplé de toutes les mémoires préservées et à venir, bien plus précieuses que l’or, et plus chaudes que les braises du poêle. Le chapitre de décembre, sur le point de se tourner, laissait derrière lui le don fragile et robuste d’une boîte à souvenirs encore vide.
Fin
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Épisode 10 : La Réserve des Survivants
Un silence de cendres froides semblait s’être abattu sur la village, étranglé par un froid de plomb qui mordait les vitres de l’atelier. Ce n’était pas le givre élégant de décembre, mais une morsure sèche, un froid sans grâce qui semblait aspirer toute chaleur, toute vie. À l’intérieur, l’air sentait l’argile humide et le thé à la cannelle que Sila venait de poser sur le bureau bancal, entre deux piles de livres aux dos fatigués.
Hakim, les épaules encore frissonnantes de sa traversée de la village, observait ces montagnes de papier. Son regard, ce mois-ci, n’était pas celui de l’étudiant en art avide de technique, mais celui d’un être soudain conscient d’une fragilité universelle. La veille, un reportage ancien, trouvé dans les archives numériques de l’université, l’avait hanté. Il en avait parlé à Sila par message, et elle avait simplement répondu : « Apporte-le. Et viens voir ma réserve. »
Elle suivit maintenant son regard, posant une main sur le volume le plus proche, un traité de glaçures du XIXe siècle dont la reliure craquelait. « Ce froid, dit-elle sans préambule, il a quelque chose de définitif. Il ne tombe pas de la neige, il tombe… un couvercle. Comme si le monde retenait son souffle. »
Hakim sortit de sa poche une feuille imprimée, froissée. « C’est cette phrase, dans le reportage sur l’après-Armageddon, qui m’a saisi, murmura-t-il. “Il restera une forme de mémoire institutionnalisée. Les livres ne tombent pas malades, ils resteront une réserve de connaissance à laquelle les survivants auront accès.” » Il leva les yeux vers les étagères qui ployaient sous le poids des ouvrages, vers les carnets de croquis empilés, vers les classeurs d’archives de Sila. « Tu as construit ça. Ta propre réserve. »
Sila hocha lentement la tête, prenant la feuille. Ses doigts, habitués à épouser les courbes délicates de l’argile, effleurèrent les mots. « Les livres ne tombent pas malades, c’est vrai, répondit-elle, la voix basse et grave. Mais ils brûlent. Ils se déchirent. Ils tombent dans l’oubli, ce qui est une autre maladie, plus insidieuse. Ce que dit cette phrase, c’est que la connaissance doit devenir un acte de résistance. Une institution, au sens premier : quelque chose que l’on dresse, que l’on établit solide, contre le chaos. »
Elle se leva et se dirigea vers un grand carton à l’angle de la pièce. Elle en sortit non pas une figurine, mais une plaque d’argile rectangulaire, encore crue, sur laquelle étaient incisées des lignes serrées, un texte. « Mon grand-père a survécu à une guerre, à la perte de tout, reprit-elle. Il disait que ce qui lui avait sauvé la raison, après les siens, c’était d’avoir mémorisé des poèmes, des recettes de terre, des schémas de construction. Il les a plus tard transcrits. Ceci est une copie. La mémoire, Hakim, ne doit pas rester seulement dans les têtes, trop vulnérables. Elle doit prendre forme. Se matérialiser. »
Hakim contempla la plaque, cette tablette d’argile qui semblait venue d’un temps ancien et préfigurait un temps futur. Il comprit alors la continuité de l’œuvre de Sila. Ses figurines n’étaient pas que des œuvres d’art ; elles étaient, dans leur essence même, des vecteurs. Chaque courbe racontait une technique, chaque sujet préservait une histoire, chaque glaçure codait une recette. Son étal, son atelier, était bien plus qu’un lieu de vente ou de création : c’était un sanctuaire, une « réserve de connaissance » à échelle humaine.
« Alors ce que nous faisons ici, nos discussions… murmura-t-il.
— Nous institutionnalisons, acheva Sila avec un demi-sourire. Nous bâtissons, patiemment, une mémoire commune. Moi avec l’argile et les mots écrits. Toi avec tes études, ta façon de questionner et de relier les idées. Contre ce froid qui voudrait tout figer, contre l’oubli qui rôde, nous sommes des archivistes du vivant. »
Le jeune homme regarda par la fenêtre. Le ciel était d’un gris métallique, implacable. Mais dans la pièce, la faible lumière se réchauffait sur les couvertures des livres, sur la terre brun-rouge de la plaque, sur les tasses de thé fumant. Il sentit un poids se lever. La sentence du reportage n’était plus une prophétie glaçante, mais un manifeste. La fin du monde n’était pas le sujet ; la préservation fragile, obstinée, de ce qui rend le monde digne d’être réhabité, l’était.
Sila reprit sa tasse. « Bois ton thé avant qu’il ne refroidisse. Et regarde, j’ai trouvé ce vieux livre sur les techniques de sculpture des civilisations disparues. Il nous reste tant de choses à mettre en réserve. »
Et dans l’air immobile de l’atelier, tandis que le froid de janvier se faisait oublier devant la persistance des pages et de la parole, un nouveau chapitre de leur archive commune s’écrivait, silencieusement.
Fin
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Épisode 11 : Les Traces de l’Hiver
Le froid était vif, sculptant l’air d’une netteté cristalline. À travers la vitre de l’atelier, la lumière hivernale, basse et franche, découpait les silhouettes des figurines sur les étagères, allongeant leurs ombres comme des souvenirs sur le sol de terre battue. L’odeur familière de l’argile et de l’émail s’était mêlée à celle, plus rare, d’un feu de bois crépitant doucement dans le petit poêle. Le climat avait changé, apportant avec lui un silence différent, plus introspectif, où chaque son semblait à la fois étouffé par le froid extérieur et amplifié par la quiétude du refuge.
Sila observait Hakim, absorbé par une nouvelle esquisse. Ses gestes étaient moins hésitants qu’aux premiers jours, mais une concentration différente, plus profonde, plissait son front. Elle rompit le silence, non par une question, mais par une observation murmurée, comme on lit une première ligne d’un vieux livre.
« Parfois, je regarde les figurines que j’ai créées il y a des années. Je reconnais mes mains dans leur forme, mais l’émotion qui les a pétries… elle me semble lointaine, comme appartenant à une autre. C’est étrange, non ? Comme si la mémoire n’était pas un simple retour, mais une recréation. »
Hakim leva les yeux, son crayon suspendu. Le passage des saisons, depuis sa première visite sous un ciel tout autre, avait tissé entre eux une langue commune, faite de silences entendus et d’allusions partagées. Il sentit que sa phrase était l’amorce de quelque chose.
Elle se tourna vers l’étagère la plus ancienne, caressant du regard une petite figurine abstraite, lisse et pure. « Vous souvenez-vous de cette phrase de Descartes que nous avions effleurée ? “La mémoire s’accompagne de réflexion, de ces ‘pensées qui n’ont pas toujours été en nous’. Les pensées des enfants ne laissent aucune trace dans leurs cerveaux, car ils ont des pensées directes, non réfléchies.” »
Hakim hocha lentement la tête. « L’idée que sans réflexion, il n’y a pas de trace. Pas de sillon dans l’esprit.
— Exactement. Regardez cette pièce-là. » Elle désigna la figurine lisse. « Je l’ai modelée à une époque où je vivais les choses pleinement, intensément, mais presque sans les questionner. Comme un enfant. La joie était directe, la tristesse aussi. Aujourd’hui, si j’essaie de me souvenir de l’état d’esprit précis qui l’a fait naître… c’est flou. Aucune archive. Seule la forme est restée, muette. »
Elle prit ensuite une pièce plus récente, complexe, striée de textures et d’incisions profondes. « Celle-ci, je m’en souviens tout. La douleur qui l’a débutée, les doutes qui ont creusé ces sillons, la réflexion qui a décidé de cette fissure apparente, mais maîtrisée. Chaque marque est le souvenir d’une pensée. La mémoire s’est accrochée à la réflexion comme la glaise au grattoir. »
Hakim posa son carnet. Le feu craquait. « Alors… vous dites que grandir, c’est apprendre à laisser des cicatrices sur son âme ? Pour pouvoir se souvenir ?
— Peut-être. Ou peut-être que c’est l’inverse. » Sila vint s’asseoir près de lui, les mains couvertes d’une fine poussière d’argile séchée, pareille à la cendre. « L’enfant vit dans un présent perpétuel. Son cerveau est neuf, intact. Nous, nous commençons à accumuler ces “pensées qui n’ont pas toujours été en nous”, des pensées héritées, apprises, ruminées. Elles deviennent les filtres à travers lesquels nous vivons et… nous nous souvenons. Notre mémoire n’est plus le réel brut, mais sa réplique, interprétée par toutes ces strates. »
Il regarda ses propres esquisses, les premières, naïves et assurées, puis les plus récentes, plus riches mais aussi plus tourmentées. « Je crois que je comprends. Ces derniers mois, depuis que je viens ici… mes dessins ont changé. Ils portent désormais la trace de nos conversations. Avant, je dessinais ce que je voyais. Maintenant, je dessine aussi ce que cela me fait penser. La trace est différente.
— Et c’est cela, la trace de l’hiver de l’esprit », murmura Sila en regardant la gelée blanche dessiner des fleurs éphémères sur la vitre. « Le froid contraint à l’intériorité. La lumière rasante révèle les reliefs, les ombres portées des choses. On ne peut plus avoir des pensées d’été, directes et brûlantes. On réfléchit. Et cette réflexion grave. Elle laisse une empreinte. »
Hakim sentit un frisson, non de froid, mais de reconnaissance. Chaque visite à l’étal était devenue une couche supplémentaire, une réflexion nouvelle qui s’inscrivait en lui, modifiant sa façon de voir. Il n’était plus l’étudiant en quête de techniques, mais l’apprenti en humanité, apprenant à graver ses propres mémoires.
« Alors, la sagesse serait de choisir ses pensées avec soin ? Puisqu’elles vont former la matière même de nos souvenirs ? »
Sila sourit, une lueur chaude dans la pénombre de l’atelier. « Pas seulement les choisir. Les accepter. Les modeler, comme de l’argile. Savoir que cette figurine-là, striée et complexe, est le fruit d’un hiver de l’âme. Et qu’elle n’en est pas moins belle. Elle est simplement… témoin. Une trace de ce qui a été traversé et pensé. »
Dehors, le jour pâlissait déjà. Hakim reprit son crayon, non pour dessiner la pièce lisse et enfantine, mais la nouvelle, striée d’ombres et de lumière. Il commençait à comprendre que le plus précieux n’était pas de rester une page blanche, mais de devenir un parchemin richement enluminé, où chaque encre était une pensée qui avait pris le temps de laisser sa marque.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 12 : Le Dégel des Mémoires
Un vent nouveau, moins tranchant, charriait l’odeur humide de la terre qui se réveille. Devant l’étal de Sila, les dernières stalactites de glace accrochées à l’auvent gouttaient une musique discrète, rythme liquide accompagnant la lente métamorphose du paysage urbain. Le ciel, d’un gris laiteux typique de cette saison charnière, semblait hésiter entre l’hiver tenace et l’appel timide du renouveau.
Ce jour-là, ce fut par le silence que la conversation s’engagea. Hakim était déjà là, assis sur le tabouret habituel, mais son regard était absent, fixé sur une flaque où se reflétait le ciel mouvant. Sila, les mains couvertes d’une fine pellicule d’argile séchée, modelait une forme aux contours indécis, comme si ses doigts cherchaient une pensée plutôt qu’une forme. Elle observa un moment la tension dans les épaules du jeune homme, cette immobilité inhabituelle chez lui, toujours en quête.
« On dirait que tes pensées sont prises dans les glaces résiduelles », finit-elle par dire, sa voix douce rompant le calme sans le briser.
Hakim sursauta légèrement, un sourire vague aux lèvres. « Je réfléchissais justement à cette phrase de Bergson. Celle sur l’habitude. Elle me tourne dans la tête depuis notre dernière discussion. » Il sortit de sa poche un carnet froissé, l’ouvrit à une page annotée. « L'habitude est une mémoire qui joue sur nos expériences passées mais n'en évoque pas l'image. Ces derniers temps, je me surprends à faire toujours le même chemin pour venir ici, à m’asseoir de la même manière, à attendre que tu commences la conversation. Comme un présent qui recommence sans cesse. C’est… étrange. Réconfortant, mais étrange. Est-ce que je vis, ou est-ce que je rejoue ? »
Sila essuya ses mains sur un torchon, laissant la petite forme d’argile sur l’établi. Elle prit une théière déjà chaude et servit deux tasses de thé à la menthe, dont la vapeur monta en volutes dans l’air froid. « L’habitude, c’est le lit de la rivière, creusé par le flot répété des jours. Il donne un cadre, une direction. Mais ce n’est pas l’eau elle-même, ni les reflets changeants qu’elle porte. Tu viens ici par habitude, oui. Mais regarde-toi aujourd’hui. Tu n’es pas le même que le jeune homme impatient et plein de certitudes qui est venu la première fois, fasciné par mes figurines. Ta question le prouve. L’habitude a porté ton désir de venir, mais ce que tu y déposes, ce que tu en retires, cela, c’est de la mémoire vraie. »
Elle fit une pause, observant les gouttes d’eau tomber régulièrement de l’auvent. « Vois ce dégel. L’eau coule chaque année à cette période, c’est une habitude du climat. Mais cette flaque précise, avec ce reflet déformé du réverbère et cette feuille morte qui y flotte comme un bateau miniature… cette image est unique. Elle est datée, consciente. Elle va rejoindre ton passé définitif. Dans dix ans, peut-être que l’odeur du terreau mouillé te ramènera exactement ici, à cet instant, à ce doute. Pas à l’habitude de février, mais à la conscience de ce février-ci. »
Hakim suivit son regard vers la flaque. « Donc, nos rituels, nos chemins tracés… ce ne sont pas des prisons ? »
« Ce sont des répétitions nécessaires pour que la musique puisse advenir », répondit-elle en reprenant sa figurine. « Je fais cent fois le même geste pour préparer l’argile. C’est une habitude pure, mécanique. Mais le jour où ce geste a donné naissance à la courbe parfaite du menton de cette fée que tu aimes tant… ce jour-là, l’habitude a disparu. Il ne restait plus que la mémoire créatrice, consciente, inscrite à jamais. L’habitude est l’outil. La mémoire est l’œuvre. »
Le jeune homme resta silencieux, buvant son thé brûlant. Le froid humide lui picotait les doigts, sensation vive et présente. Il sentait le poids de son carnet dans sa main, la rugosité de la page sous son pouce. Ces détails étaient aigus, conscients. Ils dataient l’instant.
« Je crois que je comprends, dit-il enfin. Venir ici est mon habitude. Mais ce silence d’aujourd’hui, ce dégel qui brouille les bruits de la village, cette question sur Bergson… tout cela, c’est une mémoire en train de se former. Elle ne se répétera pas. »
Sila hocha la tête, un sourire dans les yeux. « Exactement. L’hiver de l’habitude recule. Et ce qui dégèle, ce sont toutes ces petites mémoires conscientes, gelées dans l’instant. Elles vont s’écouler, rejoindre le fleuve de ton passé, l’enrichir. Et c’est avec cette eau nouvelle, pleine de ces souvenirs précis, que tu modèleras tes propres formes à venir. »
Elle lui tendit alors la petite boule d'argile qu’elle avait malaxée. « Tiens. Elle est neuve, sans forme. L’habitude de mes mains l’a rendue souple et prête. À toi d’y inscrire, maintenant, une mémoire. »
Hakim prit l’argile, encore tiède et vivante. Dans ses paumes, ce n’était plus une répétition. C’était un commencement, conscient, daté, unique. Le présent, enfin, n’était plus une reprise.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 13 : La Neige et le Moule
Le froid s’était fait vif, tranchant, et un silence cotonneux avait envahi la village, étouffant les bruits habituels. Devant la vitrine de l’étal, une fine couche de neige, poudreuse et immaculée, recouvrait le rebord de pierre, modifiant la lumière qui baignait les figurines de Sila. À l’intérieur, la chaleur du poêle à bois crépitait, et l’odeur familière de l’argile humide se mêlait à celle du thé à la cannelle.
Hakim, les épaules encore frissonnantes du dehors, déballait son écharpe en observant, fasciné, une nouvelle série de personnages. Ils étaient étranges, ces êtres d’argile : des silhouettes aux traits volontairement flous, comme estompés, avec des bouches grandes ouvertes mais sans langue, et des oreilles démesurées. Une étrange sensation d’inconfort l’effleura.
« Ils sont… inquiétants, finit-il par dire, acceptant la tasse fumante que lui tendait Sila.
— C’est l’esprit du mois, répondit-elle dans un sourire énigmatique. Un temps pour la réflexion, pour interroger les formes que prend la vérité. »
Elle s’assit, les mains encerclant sa tasse pour capter la chaleur. Leur dernière conversation sur les récits personnels avait laissé des traces, et une continuité naturelle, presque palpable, reliait ce moment au précédent.
« Tu te souviens de notre discussion sur les histoires que l’on se raconte ? Celles qui forgent notre identité ? demanda-t-elle. Je me suis demandé : qu’advient-il quand une histoire, non pas intime, mais collective, est délibérément falsifiée ? Quand elle est répétée, non pour se comprendre, mais pour dominer ? »
Hakim, le regard toujours accroché aux figurines muettes, sentit le poids de la question. Sila poursuivit, sa voix douce contrastant avec la dureté des mots qu’elle allait citer.
« Cela m’a ramenée à une sentence terrible, une formule de poison : "Faites un gros mensonge, faites-le simple, continuez à le dire, et ils finiront par le croire." »
Le nom de l’auteur, Hitler, resta suspendu dans l’air chaud de l’atelier, plus glaçant que le vent de février dehors. La neige semblait soudain moins pure.
« Voilà le contrepoint absolu à notre artisanat, Hakim, reprit Sila après un silence. Nous, nous prenons une matière informe, nous l’écoutons, nous dialoguons avec elle pour lui révéler une vérité, une beauté qui y est enfouie. Cette sentence, elle, décrit le viol de l’esprit. Prendre du vide, du néant, le rendre gros, simple, et le marteler jusqu’à ce qu’il prenne la place du réel dans les crânes. J’ai modelé ces figurines aujourd’hui avec ce vertige en tête. Des êtres réduits à l’état de réceptacles, vidés de leur substance, ne pouvant que recevoir et crier sans voix. »
Hakim comprenait maintenant l’angoisse qui émanait de l’argile. Il pensa aux flux d’informations qu’il consommait chaque jour, aux récits simplistes qui circulaient, aux phrases qui revenaient en boucle.
« Ce n’est pas qu’une manipulation historique, dit-il lentement. C’est… un processus. Actif. Aujourd’hui. La simplicité est l’appât, la répétition est le marteau. Et le mensonge, une fois cru, devient une prison pour ceux qui y adhèrent. Il façonne une réalité alternative, comme tu façonne une figurine. Mais une réalité maléfique, en argile empoisonnée. »
Sila hocha la tête, un signe de profonde approbation. « Exactement. Et notre antidote, à notre échelle, c’est justement ce que nous faisons ici. Cultiver la subtilité. Accepter les nuances, les complexités. Prendre le temps de former, de questionner, de douter. Refuser les formes toutes faites, qu’elles viennent de l’extérieur ou de nos propres préjugés. Chaque fois que tu prends une boule d’argile pour lui donner une vie unique, tu t’opposes à ce principe de mensonge simplifié et répété. »
Dehors, la neige se remit à tomber, effaçant doucement les traces sur le rebord de la fenêtre. Dans l’atelier, la chaleur et la lumière dorée persistaient, encerclant les deux amis et les créatures silencieuses. Hakim regarda ses mains. Elles n’étaient pas celles d’un propagandiste, mais peut-être, espérait-il, celles d’un modeste résistant. Un artisan de la vérité fragile, face aux marteaux des mensonges simples.
« Alors, ces figurines… ce n’est pas un cauchemar, dit-il. C’est un avertissement. En argile.
— C’est un miroir, corrigea Sila. Un miroir pour ne pas oublier que le premier terrain où s’implante le gros mensonge simple, c’est l’esprit non vigilant. Et en février, quand tout semble endormi sous le gel, la vigilance est une belle forme de courage. »
Ils burent leur thé, observant en silence la neige modeler le monde extérieur, conscient du pouvoir terrible et créateur de toute forme donnée au réel.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 14 : La Brume de l’Éphémère
L’atelier semblait baigné dans une lumière nouvelle ce jour-là, une clarté diffuse et laiteuse qui pénétrait par la grande verrière et enveloppait les étagères de figurines d’une aura vaporeuse. Ce n’était plus la lumière crue et basse de l’hiver, ni encore la franche radiance du printemps affirmé, mais quelque chose d’intermédiaire, de changeant. Un climat d’entre-deux, où tout paraissait suspendu, prêt à se métamorphoser.
Sila observait cette transformation silencieuse en pétrissant un pain d’argile grise. La visite de Hakim était devenue un rendez-vous régulier, une bouffée d’air frais et interrogateur dans sa routine d’artisan. Le jeune homme entra sans frapper, comme il en avait pris l’habitude, les cheveux légèrement humides d’une fine bruine matinale qui n’osait pas encore se nommer pluie. Il déposa son carnet de croquis sur un tabouret, l’œil vif.
« On dirait que l’atelier rêve aujourd’hui », murmura-t-il en regardant les rayons où les figurines – dragons, fées, vieux sages – semblaient flotter dans la pénombre lumineuse.
Sila acquiesça, ses doigts continuant leur travail rythmé. « C’est la brume du mois naissant. Elle a ce pouvoir étrange de dissoudre les contours. De rendre les choses à la fois présentes et lointaines. » Elle leva les yeux vers lui. « Elle me fait penser à une de ces sentences que tu aimes tant apporter. Celle de *1984* : “Tout se fond dans la brume. Le passé est biffé et la biffure oubliée. Le mensonge devient vérité et redevient mensonge.” »
Hakim s’assit, intrigué. Cette phrase, il l’avait notée dans la marge de son carnet après leur dernière discussion sur la mémoire et l’oubli. Il ne s’attendait pas à la voir revenir ainsi, incarnée par la lumière même de l’atelier.
« Tu vois cela comme une menace ? » demanda-t-il. « Comme dans le livre, un effacement forcé ? »
Sila réfléchit, modelant une forme indécise entre ses mains. « Pas seulement. Regarde. » Elle désigna du menton une étagère plus ancienne, dans un coin. «Cette figurine de chien-loup, là-bas. Je l’ai sculptée il y a dix ans, après la perte de mon propre chien. À l’époque, c’était une vérité criante : ma peine, mon absence. Puis, avec les années, cette vérité s’est estompée, fondue dans la brume d’autres souvenirs, d’autres vies. La figurine est restée, mais le sentiment intense qui l’a créée a été… biffé par le temps. Et aujourd’hui, je regarde cette pièce avec une affection douce, une vérité différente, presque un mensonge par rapport à la violence du chagrin initial. »
Hakim écoutait, captivé. Il voyait le processus sous ses yeux : l’argile informe sous les doigts de Sila commençait à suggérer un oiseau aux ailes à demi déployées, comme pris dans un mouvement d’envol ou d’atterrissage. Impossible de trancher.
« Alors, notre histoire personnelle est toujours réécrite ? » interrogea-t-il.
« Toujours. Nous sommes les narrateurs de notre propre passé. Nous biffons, sans même nous en rendre compte. Nous transformons les mensonges d’hier – ces illusions, ces erreurs de jeunesse – en vérités constitutives de qui nous sommes devenus. Et parfois, ces vérités-là redeviennent des mensonges à nos propres yeux, quand la brume se lève ou descend à nouveau. »
Dehors, la lumière changeait imperceptiblement. La brume commençait à se dissiper sous l’influence d’un timide soleil, révélant peu à peu le jardin alentour, encore nu mais prometteur. Le climat du mois nouveau était ainsi : capricieux, transitoire, un perpétuel état de devenir.
« C’est effrayant, non ? » souffla Hakim. « De ne jamais pouvoir s’ancrer dans une vérité stable. »
Sila posa délicatement l’oiseau d’argile sur la planche de travail. « C’est libérateur, aussi. Cela signifie que rien n’est figé. Pas même nos regrets, pas même nos fautes. La brume les engloutit, les transforme. Le travail, c’est d’accepter ce flux, de ne pas chercher à retenir la brume dans ses mains. Elle glisse toujours entre les doigts. »
Elle se tourna vers lui, un sourire léger aux lèvres. « Ton Hakim d’il y a six mois, quand tu as poussé cette porte pour la première fois, effrayé et curieux, il a été biffé. Le mensonge de ta timidité est devenu la vérité de cette familiarité. Et peut-être qu’un jour, cette vérité sera à son tour un souvenir lointain, un mensonge par rapport à l’homme que tu seras devenu. »
Hakim regarda ses propres mains, celles qui dessinaient frénétiquement pour tenter de fixer le monde. Il comprenait soudain que ses croquis n’étaient pas des captures, mais des participations à ce grand mouvement de brume. Des instantanés d’une vérité éphémère.
« Alors, nous sommes… de l’argile et de la brume ? » dit-il, cherchant ses mots.
Sila rit doucement. « Exactement. Nous nous modelons, puis le temps nous défait et nous remodèle. L’important n’est pas la forme finale, car elle n’existe pas. L’important, c’est le geste de modeler. De rester présent dans le changement. Même quand tout se fond. »
Le soleil, plus affirmé maintenant, frappa de plein fouet l’oiseau d’argile, accentuant ses courbes imparfaites, sa beauté transitoire. Dans la nouvelle lumière, claire et printanière, tout semblait redevenir net, précis. Mais ils savaient, désormais, que ce n’était qu’une apparence. Une autre brume, plus subtile, viendrait. Et le cycle continuerait, infiniment.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 15 : L’Univers Mensonger
Le printemps hésitait encore, soufflant tantôt une haleine tiède, tantôt un rappel glacial de l’hiver, comme si la saison elle-même ne parvenait pas à choisir son véritable visage. Dans l’atelier de Sila, l’air sentait l’argile fraîche et la terre mouillée par une averse soudaine. La céramiste, les mains couvertes d’un fin limon gris, modelait la forme d’un renard, capturant une expression de feinte innocence. Dehors, le ciel était de ce gris changeant, propre à ce mois de renouveau trompeur.
Hakim poussa la porte, les cheveux légèrement mouillés par une giboulée imprévue. Il portait sous son bras un carnet de croquis gondolé par l’humidité. Sans un mot, il s’installa sur le tabouret habituel, observant un moment les mains de Sila donner vie à l’animal d’argile. Le silence était confortable, tissé de ces mois de conversations et de silences partagés.
« J’ai repensé à notre discussion de la semaine dernière, commença-t-il enfin, sur les masques que l’on porte. » Sa voix était pensive. « Et je suis tombé sur cette phrase de Mathieu Bock-Côté : Il y a de ces gens qui arrivent à croire à leurs propres mensonges et à vivre dans leur univers mensonger. Elle m’a… habité. »
Sila ne cessa pas son travail, mais son geste se fit plus lent, plus délibéré. Elle entailla délicatement la terre pour dessiner le pelage. « C’est une frontière ténue, n’est-ce pas ? murmura-t-elle. Celle qui sépare l’histoire qu’on se raconte pour survivre, et le mensonge dans lequel on finit par s’enfermer. »
Elle leva les yeux vers lui, un léger pli d’inquiétude au front. « Tu sais, dans mon métier, je crée des êtres qui n’existent pas. Je leur invente une histoire, un caractère. Parfois, je me surprends à imaginer leur vie au-delà de l’étagère. Mais je sais où commence la fiction et où s’arrête la réalité. » Elle reposa délicatement le renard sur la planche. « Ce qui est terrifiant, dans cette phrase, c’est l’idée de la croyance absolue. Le pont qui mène du “je voudrais que ce soit vrai” au “c’est vrai”. »
Hakim ouvrit son carnet, montrant une esquisse répétée, presque obsessionnelle : un personnage se regardant dans un miroir, mais le reflet était légèrement différent, déformé, idéalisé à chaque variation. « J’ai essayé de le dessiner, ce moment où le mensonge devient réalité intérieure. Ça ressemble à une lente sédimentation. On ajoute une couche, puis une autre, et un jour, on ne voit plus le fond, plus la vérité première. On habite la couche supérieure. »
« Et le climat y est sans doute toujours doux, ironisa Sila avec une pointe de mélancolie. Sans ces giboulées soudaines qui nous trempent et nous rappellent à la vraie nature des choses. Un printemps perpétuel de l’âme… mais artificiel. »
Elle prit un chiffon pour s’essuyer les mains. « Je l’ai vu faire, tu sais. Avec mon père. Il s’était construit une histoire de réussite et de respectabilité. Il y croyait si fort qu’il en est venu à mépriser tout ce qui, dans la réalité, ne correspondait pas à ce récit. Sa colère, quand la vie le contredisait… Elle était proportionnelle à la force de sa croyance. Il vivait dans un univers où il était le héros qu’il avait inventé. Un univers très solitaire, au final. »
Le jeune homme hocha la tête, comprenant que Sila ne parlait pas seulement en généralités. « Et nous ? Comment on s’assure de ne pas… s’enfermer dans un de ces univers ? »
Un sourire fatigué but doucement aux lèvres de la céramiste. « Peut-être en ayant des miroirs qui parlent. Des amis, des compagnons de route qui voient les fissures dans la façade et qui ont la gentillesse – ou l’audace – de nous chuchoter : “Ici, l’argile est trop fine. Ça risque de craquer.” » Son regard se posa sur Hakim, franc et chaleureux. « C’est un travail d’artisanat, la vérité de soi. Ça demande des mains autres que les nôtres, parfois, pour nous aider à sentir les imperfections. »
Dehors, une nouvelle averse se mit à crépiter contre la vitre, brutale et sincère. Hakim regarda les gouttes ruisseler sur le verre, effaçant la vue du monde pour un instant, avant de le rendre plus net, lavé.
« Alors merci, dit-il simplement. D’être un de ces miroirs qui parlent. »
Sila lui tendit une boule d’argile fraîche. « À ton tour. Crée-moi quelque chose de vrai. Pas parfait. Juste vrai. Avec les traces de tes doigts, tes hésitations. Laisse le mensonge pour les histoires que nous façonnerons plus tard, sur l’étagère. »
Et sous le ciel de ce mois capricieux, entre deux giboulées, ils travaillèrent dans le silence de l’atelier, gardant à l’esprit que la plus belle des créations restait peut-être une âme capable de distinguer, dans le reflet, l’être de l’apparence.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 16 : La Gorgée et la Goutte
L’atelier sentait l’argile humide et le lilas, ce dernier parfum entrant par la fenêtre grande ouverte, charrié par une brise tiède et capricieuse. Le printemps, désormais pleinement installé, avait troqué la verdeur timide de mars contre une exubérance presque audacieuse. Les marronniers devant l’atelier déployaient leurs larges feuilles en éventail, et la lumière, plus franche, taillait des ombres nettes sur les étagères chargées de figurines silencieuses.
Ce jour-là, le silence de l’atelier était un compagnon palpable. Elle était penchée sur une pièce nouvelle, une forme abstraite évoquant un oiseau pliant les ailes. Le visiteur, assis sur le tabouret devenu familier, observait le mouvement sûr de ses mains, mais son esprit semblait naviguer ailleurs, sur des eaux plus agitées.
« J’ai repensé à notre dernière discussion », lança-t-il finalement, rompant le calme sans le briser. « À cette vérité qui coûte. J’ai fait l’expérience, cette semaine, de son amertume. Une critique sur mon portfolio. Juste, précise, constructive même. Mais si difficile à avaler. »
Un sourire entendu effleura les lèvres de la céramiste sans qu’elle ne détourne les yeux de l’argile. « Et tu as préféré, sur le moment, la saveur douceâtre du mensonge ? Celui qui te disait que ton travail était parfait, sans besoin d’évolution ? »
Il soupira, jouant distraitement avec un éclat de terre séchée sur la table. « C’est plus insidieux que ça. Le mensonge, ce n’était pas celui des autres. C’était le mien propre. Cette petite voix intérieure qui, pour me protéger, me chuchotait que le professeur ne comprenait rien à mon approche, qu’il était passéiste. C’était bien plus flatteur à entendre. »
Elle hocha lentement la tête, ses doigts creusant délicatement une courbe dans la masse grise. « Diderot l’avait bien saisi, n’est-ce pas ? On avale à pleine gorgée le mensonge qui nous flatte, et l’on boit goutte à goutte une vérité qui nous est amère. Nous nous gorgeons d’illusions confortables. La vérité, elle, est une potion amère que l’on s’administre avec parcimonie, en se faisant à soi-même la grimace. »
Elle posa ses outils et le regarda enfin. « Le plus fascinant, dans sa phrase, c’est la fin : Et puis nous avons l’air si pénétré, si vrai. Une fois la gorgée de mensonge avalée, nous jouons à la perfection le rôle de celui qui est convaincu. Nous nous dupons nous-mêmes avec sincérité. C’est un art en soi. »
Dehors, un vent soudain fit bruire les feuilles des marronniers, rappelant la versatilité de cette saison. Un rayon de soleil disparut, voilé par un nuage rapide, plongeant l’atelier dans une lumière plus douce, plus intime.
« Comment faire, alors, pour ne pas s’enivrer de cette fausse liqueur ? » demanda le jeune homme, le regard maintenant ancré sur la figurine de l’oiseau, qui semblait fragile dans sa posture de repli.
« En acceptant que l’amertume n’est pas un poison, mais un tonic. En reconnaissant la soif qu’elle étanche, une soif réelle de progression. La flatterie, elle, ne désaltère pas. Elle alourdit, elle endort. » Elle prit une éponge, humidifia la terre. « Regarde cette pièce. Si je n’écoutais que le mensonge flatteur, je la trouverais sublime immédiatement, je la croirais achevée. Mais la vérité, amère, me dit que cette courbe est raide, que cette aile manque de légèreté. Alors je retravaille, goutte après goutte d’effort et de doute. Et ce n’est qu’après avoir bu cette amertume qu’elle deviendra peut-être vraie. »
Le silence revint, peuplé cette fois de leurs réflexions partagées. Le climat du dehors avait encore tourné ; le nuage était passé, et le soleil revenu, plus chaud, dessinant des reflets dans les yeux du jeune étudiante qui observait, non plus l’artiste, mais son propre reflet dans la vitre.
« Je crois, dit-il doucement, que je dois retourner voir ce professeur. Lui demander de verser, goutte à goutte, un peu plus de cette amertume. Jusqu’à ce que j’en perçoive le goût véritable. Jusqu’à ce que mon travail, et moi avec, ayons l’air moins joué, et soient un peu plus vrais. »
Sila sourit, un vrai sourire cette fois, qui creusa de fines rides à la commissure de ses yeux. Sans un mot, elle lui tendit un morceau d’argile fraîche. Une invitation silencieuse à cesser de contempler le miroir des illusions, et à se salir les mains avec la réalité, terreuse et exigeante, de la création. La brise printanière, de nouveau, charria le parfum des lilas, mêlé à l’odeur tenace et honnête de la terre.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 17 : L'Heure Juste de la Terre
Un parfum de terre humide et de lilas enivrait l’air de l’atelier. Par la porte grande ouverte, une lumière laiteuse, typique de ces journées d’avril où le ciel ne sait s’il veut pleurer ou rire, baignait les étagères chargées de créatures silencieuses. Sila, les mains couvertes d’une argile grise et onctueuse, façonnait avec une lenteur méditative le ventre d’une nouvelle créature. Le printemps, cette année, se faisait désirer, oscillant entre des ardeurs presque estivales et des retours de fraîcheur qui glaçaient les bourgeons. Le climat semblait hésitant, à l’image des pensées qui tournoyaient souvent dans l’esprit de Hakim.
Le jeune homme apparut dans l’encadrement, un peu essoufflé, comme s’il avait couru pour rattraper le temps. Il posa son sac sur le banc habituel, libérant un léger nuage de poussière de pastel.
« J’ai failli ne pas venir, commença-t-il sans même saluer, tant l’idée qui le tenait était pressante. J’étais plongé dans ce projet de fin de semestre, tu sais, cette série sur les métamorphoses. Je voulais tout finir d’un coup, anticiper les critiques, préparer les réponses, sculpter même l’admiration du jury. Je me suis épuisé à vouloir construire le soir avec les pierres du matin. »
Sila ne leva pas les yeux de sa forme naissante. Ses doigts, fermes et sensibles, creusaient un sillon délicat. Le silence dura le temps qu’une mésange lance sa note claire dans le jardin.
« C’est drôle, dit-elle enfin, d’une voix douce qui épousait le rythme de son modelage. Cette terre, sous mes doigts, elle m’enseigne la même chose, tous les jours. Si je veux la travailler quand elle est trop humide, elle se dérobe, elle colle et perd sa tenue. Si j’attends qu’elle soit trop sèche, elle se fissure, elle résiste et se brise. Il y a un moment juste, une fenêtre étroite et parfaite où elle accepte la forme, où elle collabore. »
Elle se lava enfin les mains dans un seau d’eau, le liquide devenant trouble, et s’assit en face de Hakim. Son regard était apaisé, ancré dans le présent de l’atelier.
« Ta phrase, “Ne pas faire le matin la veille ni la veille le matin”, ce n’est pas seulement une question d’organisation, Hakim. C’est une loi d’harmonie. C’est le respect du rythme propre à chaque chose. Tu ne peux pas cueillir le fruit vert et espérer qu’il mûrisse de la même façon. Tu ne peux pas récolter après la gelée.»
Hakim soupira, le regard perdu vers le jardin où les premières tulipes ployaient sous une averse soudaine et brève, un caprice de ce mois instable.
« Mais comment savoir quel est le bon moment ? Comment ne pas se laisser devancer par l’angoisse de ce qui vient, ou rattraper par les regrets de ce qui n’a pas été fait ? »
Un sourire effleura les lèvres de Sila. Elle se leva et alla chercher deux bols sur une étagère haute. L’un, fin et léger, d’un blanc laiteux. L’autre, plus robuste, émaillé d’un bleu profond.
« Regarde ces bols. Pour celui-ci, » dit-elle en désignant le blanc, « j’ai dû le cuire à basse température, très longtemps. Une précipitation l’aurait réduit en miettes. Pour l’autre, le bleu, il a fallu un feu vif, court et intense. Un feu lent n’aurait jamais fixé cette couleur. Chaque argile, chaque émail, chaque idée a son propre tempo. Toi et ton projet de fin d’études, vous avez le vôtre. Forcer le tempo, c’est trahir l’idée originelle. Le retarder par peur, c’est la laisser mourir d’ennui. »
Elle remplit les bols d’un thé à la menthe dont la vapeur dansait dans la lumière changeante.
« Ce mois, avec ses giboulées et ses éclaircies, nous le rappelle sans cesse. On voudrait que le soleil dure, que le printemps soit une ligne droite. Mais la nature jongle, elle aussi. Elle ne sème pas en avril ce qui doit lever en août. Elle accomplit l’étape du jour, seulement. Notre anxiété, souvent, vient de ce que l’on veut porter d’un coup tout le poids du chemin, au lieu de sentir simplement où poser le pied suivant. »
Hakim prit le bol chaud entre ses mains. La chaleur semblait irradier jusqu’à son esprit, dispersant la brume de sa précipitation.
« Alors, je devrais juste… avancer avec le projet, pas devant lui, ni derrière ? »
« Exactement, approuva Sila. Laisse le matin être le lieu du réveil, de l’élan. Laisse le soir être celui du repos, de l’intégration. Ne mets pas dans l’un l’agitation de l’autre. Ton art, comme cette terre, te dira quand il est temps de pousser, et quand il est temps de laisser reposer. La sagesse, c’est d’entendre ce rythme et de ne pas lui imposer le nôtre, fait d’impatience et de crainte. »
Dehors, une percée de soleil soudaine inonda le jardin, faisant briller chaque goutte de pluie comme un diamant éphémère. Le climat, une fois encore, avait tourné. Mais ici, dans l’atelier, régnait la paix de l’heure juste. Hakim respira profondément, sentant le poids insensé de la veille future quitter ses épaules. Il n’y avait que ce moment : l’odeur de la terre, la chaleur du thé, la sagesse silencieuse d’un bol fini, et la douce certitude que le prochain pas viendrait… en son temps.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 18 : L’Écho des Mots
Le printemps tardif avait laissé place à une lourde chaleur humide, annonciatrice des orages à venir. L’air de l’atelier était dense, chargé de l’odeur de l’argile mouillée et de la terre séchée. Sila essuyait d’un geste lent une fine pellicule de poussière blanche sur une étagère, comme si elle polissait un souvenir. Dehors, la lumière était étrangement jaune, plaquant des ombres nettes sur le pavé, prélude à un ciel qui menaçait de se déchirer.
La porte s’ouvrit sur Hakim, les cheveux légèrement plaqués sur le front par l’humidité ambiante. Il tenait un carnet à la main, une habitude désormais ancrée depuis leurs rencontres. Ils échangèrent un sourire de connivence, sans besoin de formules. Le silence qui s’installa n’était pas vide, mais peuplé de la continuité de leurs précédents échanges.
« Je suis tombé sur une phrase curieuse, commença Hakim en s’asseyant sur le tabouret devenu sien. De Will Duret. Elle dit : ‘Le parfait politicien est celui qui ment aux journalistes puis croit ses propos quand il les lit dans les journaux.’ »
Sila cessa son geste, un sourire en coin aux lèvres. Elle prit une éponge humide et se mit à modeler doucement une nouvelle masse d’argile, comme pour donner une forme à la pensée.
« L’écho est plus puissant que la voix originelle, alors ? murmura-t-elle. C’est une sentence terrible sur le pouvoir de la répétition. On ne ment pas seulement aux autres, on finit par se construire un palais de vérités factices, brique par brique, article par article. »
Hakim ouvrit son carnet. « Cela m’a fait penser à nos propres récits. Pas ceux des politiques, mais les récits que nous tissons sur nous-mêmes. Combien de fois répétons-nous une version d’un événement, d’un sentiment, jusqu’à ce qu’elle remplace complètement la sensation brute, confuse, du moment vécu ? On finit par croire à notre propre légende, bonne ou mauvaise. »
Sila hocha la tête, ses doigts creusant l’argile pour y former un creux, un vide central. « L’artiste n’échappe pas à ce piège. On crée une persona, l’artiste inspiré, torturé, visionnaire… On la donne à voir dans les ateliers, aux journalistes, aux galeristes. Et à force de la jouer, on risque d’oublier la part simplement humaine, fragile et chaotique, qui se tenait là, devant la terre vierge, avant tous les mots. »
Un roulement de tonnerre lointain gronda, comme une ponctuation à ses mots. La lumière se fit plus étrange, plus électrique.
« C’est une mise en garde, alors, poursuivit Hakim, passionné. Une mise en garde contre l’auto-persuasion par l’écho. Rester vigilant face à ses propres discours. S’assurer que ce qui sort de sa bouche reste connecté à ce qui bat dans sa poitrine, et ne pas se laisser ensorceler par la mélodie de ses propres propos répétés. »
Sila façonnait maintenant les bords du creux, les adoucissant. « Exactement. Cette sentence, elle parle d’une faille vertigineuse entre l’être et le paraître, qui peut s’ouvrir sous nos propres pieds. Pour le politicien, les conséquences sont collectives, monumentales. Pour nous, individus, artistes, c’est plus intime, mais tout aussi vital. Perdre le contact avec sa propre vérité mouvante, imparfaite, c’est un peu mourir en tant que créateur. Et en tant qu’être humain capable de liens vrais. »
Elle leva les yeux vers Hakim, son regard sérieux. « Ton rôle, à toi qui es en quête, est de toujours questionner l’écho. Dans la bouche des autres, et dans la tienne. Ne jamais laisser les mots, même les plus beaux, recouvrir complètement le silence intérieur d’où ils devraient jaillir. »
Une première grosse goutte de pluie claqua sur la vitrine. Puis une autre. Soudain, l’averse se déchaîna, ruisselant sur les carreaux dans un grondement apaisant. Le climat avait enfin rompu la tension de la chaleur.
Hakim regarda la pluie laver la rue. « Alors il faut cultiver le doute ? Même envers soi-même ?
– Surtout envers soi-même, répondit Sila dans le bruit de l’orage. Le doute n’est pas l’ennemi de la conviction. Il en est le garde-fou. C’est ce qui nous empêche de devenir, à notre petite échelle, ce ‘parfait politicien’ de Duret, enfermé dans le cercle enchanté et empoisonné de ses propres mensonges devenus réalités. »
Dans ses mains, la forme d’argile n’était plus tout à fait un bol, ni un masque. C’était une forme creuse et ouverte, comme une oreille tournée vers l’extérieur, mais aussi vers l’intérieur, pour capter à la fois le monde et l’écho de sa propre voix.
L’orage lavait l’air, promettant un lendemain plus léger. Et dans l’atelier, une nouvelle sentence, mise à l’épreuve du doute et du dialogue, s’intégrait à la collection de leur camaraderie, pierre de plus sur le chemin partagé de Hakim et de Sila.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 19 : L’Écho des Lointains
La boutique de Sila baignait dans une lumière nouvelle, dense et dorée, qui traversait la fenêtre en nappes épaisses, promesse d’un été proche. L’air, chargé du parfum tenace de l’argile humide et du géranium en fleur sur le rebord, semblait vibrer différemment, plus lentement, comme alourdi par la chaleur naissante. Les ombres portées des figurines sur les étagères dessinaient un petit théâtre silencieux, où chaque personnage d’argile attendait son heure.
Hakim poussa la porte, apportant avec lui l’agitation de la rue. Il posa son carnet de croquis, couvert de notes frénétiques, sur le comptoir. Ses yeux, cerclés de fatigue mais brillants d’une curiosité insatiable, se posèrent sur une nouvelle création de Sila : une silhouette androgyne, le visage tourné vers l’horizon, les pieds enracinés dans une terre craquelée. Elle semblait tendue entre deux mondes.
« La voilà qui écoute les récits du vent d’est », commenta-t-il, devinant l’intention avant même que Sila n’ouvre la bouche.
Un sourire effleura les lèvres de la céramiste. Elle essuyait ses mains sur son tablier, laissant des traces pâles. « C’est exactement cela. Elle est née d’une sentence qui m’a trotté dans la tête toute la semaine. Une de celles que tu apportes, comme des pierres précieuses volées à d’autres rivages. “Parce que nul n’est prophète en son pays, a beau mentir qui vient de loin. René.” »
Hakim s’assit sur le tabouret familier, l’esprit en alerte. La sentence résonna dans l’atelier, se mêlant au bourdonnement d’une mouche contre la vitre. Il sentit la suite venir, cette plongée dans les méandres d’une idée qu’ils allaient sculpter à deux, avec les mots pour outils.
« C’est une phrase à double tranchant, n’est-ce pas ? » poursuivit Sila, prenant la figurine avec une tendresse maternelle. « D’un côté, elle dit l’ingratitude pour ce qui est familier, la méfiance envers le talent d’à-côté. De l’autre, elle avoue notre fascination naïve pour l’exotisme, notre crédulité devant l’inconnu. Nous méprisons notre voisin, sage pourtant, et nous courbons l’échine devant l’imposteur venu de loin, simplement parce que sa poussière est différente. »
Hakim acquiesça, se rappelant ses propres expériences à l’école des beaux-arts. « On écoute moins la critique d’un camarade que celle d’un artiste de passage, même superficielle. L’accent, l’allure, le mystère… cela confère une autorité illusoire. Comme si la distance géographique créait une compétence. »
Sila hocha la tête, ses doigts suivant les courbes de la figurine. « Et pourtant, Hakim, regarde. Cette sentence, toi, tu me l’as apportée. Tu es “celui qui vient de loin” dans mon atelier. Tu n’as pas mon âge, pas mon parcours, ta terre à toi est celle des théories et des avant-gardes. Et souvent, tes sentences, tes questions, font écho en moi avec plus de force que les conseils usés de mes pairs. Suis-je naïve ? Te crois-tu prophète ? »
La question, posée avec une douceur directe, fit sourire le jeune homme. « Non. Je ne mens pas. Je cherche. Et vous ne me croyez pas sur parole, vous éprouvez l’idée, comme l’argile. Peut-être que le vrai prophète, finalement, n’est ni d’ici ni de loin. Il est celui qui permet à l’autre de s’entendre parler. Vous êtes, pour moi, ce miroir lointain qui me renvoie l’écho de mes propres pensées, mais déformé, enrichi par votre expérience. Je suis le lointain qui vous questionne, et vous êtes le pays qui m’accueille et me met à l’épreuve. »
Un silence s’installa, complice. La lumière avait encore changé, prenant des teintes plus ambrées, striée des ombres longues du début de soirée. Le climat, toujours en mouvement, semblait suspendre son souffle.
« Alors cette figurine, dit Sila en la reposant délicatement, elle n’écoute pas pour croire. Elle écoute pour comprendre. Elle sait que le vent peut apporter aussi bien des graines fertiles que des poussières stériles. Le tri se fait à l’intérieur, au contact de ses propres racines. »
Hakim ouvrit son carnet. « C’est cela. Il ne s’agit pas de se méfier de l’étranger ou de s’adorer soi-même. Il s’agit d’accueillir l’écho, quel qu’en soit l’origine, et de le laisser résonner contre les parois de son âme. La vérité n’a pas de passeport. »
Sila sentit une gratitude profonde pour ces échanges. En regardant le jeune homme dessiner à toute vitesse, capturant l’essence de la figurine et de l’instant, elle comprit qu’ils étaient, l’un pour l’autre, ce lointain nécessaire. Un lointain de générations, de parcours, qui, au lieu de mentir, se révélait dans la franchise du partage. Le prochain épisode s’annonçait déjà, porté par le vent tiède qui entrait par la porte entrouverte.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 20 : Le Poids du mensonge
Le parfum lourd des tilleuls en fleur saturait l’air du jardin, un climat doux et prometteur qui avait succédé aux giboulées capricieuses d’avril. Sous la tonnelle, là où la lumière filtrait en taches mouvantes sur la table de travail, une nouvelle collection de figurines séchait, capturant des poses de sérénité fragile. L’ambiance, pourtant, portait une tension subtile, un écho des conversations précédentes où la recherche d’authenticité de Hakim avait heurté les murs discrets que Sila dressait parfois autour de certaines parts de son passé.
Ce jour-là, le jeune homme était arrivé avec une expression perturbée, le regard lointain. Il avait contemplé longuement une statuette représentant un personnage au visage lisse, parfait, mais dont le dos était curieusement creux, vide. Sans préambule, il avait lancé la phrase qui trottait dans sa tête depuis une semaine, après une déception amicale cuisante : « Mentir est le talent de ceux qui n’en ont pas. » Il avait cité le poète avec une amertume qui surprit même Sila. « C’est de Marie-Joseph Chénier, 1796, Discours sur la calomnie. Mais on pourrait l’étendre à tout, non ? Comme une faillite de l’être. »
Sila n’avait pas répondu tout de suite. Elle avait pris un morceau d’argile fraîche et commencé à le pétrir, ses doigts agissant avec une lenteur réfléchie. « C’est une sentence qui frappe par son mépris apparent, avait-elle finalement dit, la voix douce mais ferme. Elle condamne le mensonge comme un art du pauvre, l’ultime recours de celui qui est démuni de toute autre habileté pour exister ou se défendre. » Elle leva les yeux vers Hakim. « Ta déception, elle vient de l’attente que l’autre ait justement… ce talent que tu estimes, toi ? Celui de la vérité, de la franchise ? »
Hakim acquiesça, se sentant un peu dénudé. « Oui. J’ai l’impression d’avoir été joué, méprisé. Comme si on m’avait jeté un os enrobé de fausseté, pensant que je n’y verrais que du feu. »
Un sourire triste effleura les lèvres de Sila. « Peut-être. Mais regarde cette figurine. » Elle désigna la pièce au dos vide. « Son devant est impeccable, idéal. C’est le mensonge qu’on présente au monde : lisse, construit, sans faille. Mais il est intrinsèquement fragile, léger, parce qu’il n’a pas de substance. Il ne tient que par la surface. Le vrai talent, celui dont parle Chénier en creux, c’est peut-être celui de supporter le poids de sa propre vérité, même laide, même complexe. C’est l’art de sculpter une pièce pleine, solide, qui assume son volume et ses ombres. »
Elle reprit son bloc d’argile. « Tu sais, dans notre art, le vrai savoir-faire n’est pas de créer une glaçure parfaite qui cache une pièce mal cuite. C’est d’accepter les limites de la terre, du feu, et d’en faire une force. Mentir, c’est souvent croire que l’autre ne mérite pas la complexité de notre vérité, ou que nous sommes incapables de la lui livrer sans qu’il ne s’enfuie. C’est une paresse, ou une peur.»
La colère de Hakim semblait avoir cédé la place à une mélancolie réflexive. L’odeur des fleurs lui parut soudain moins douce, plus enivrante, comme le climat de ce mois de transition qui exigeait de quitter la légèreté pour aborder la densité de l’été. « Alors, comment faire… quand on est victime de ce talent du pauvre ? »
« En refusant de devenir pauvre à ton tour, répondit Sila en modelant maintenant une forme pleine, robuste. En continuant à valoriser, en toi et chez les autres, le talent exigeant de l’honnêteté. Sans naïveté, mais sans cynisme. L’autre a choisi la facilité du vide. Toi, tu peux choisir la difficulté du plein. C’est ça, la continuité de notre recherche. »
Elle déposa délicatement l’ébauche pleine à côté de la figurine creuse. Le contraste était saisissant. Hakim comprit alors que leur dialogue, épisode après épisode, était une lutte constante contre le vide sous toutes ses formes. La sentence de Chénier, jetée comme un défi ce jour-là, n’était pas une fin, mais un nouveau chapitre de leur apprentissage commun : apprendre à discerner la fragile légèreté du faux de la solide pesanteur du vrai, et à avoir le courage de façonner ce dernier, même lorsqu’il est lourd à porter.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 21 : Le Poids du Faux-Semblant
La chaleur de ce début d’été s’était faite dense, moite, enveloppant l’atelier d’une torpeur particulière. L’air sentait l’argile humide et le tilleul en fleur, un mélange capiteux qui semblait alourdir le temps. Sila, les bras couverts d’une fine pellicule de terre séchée, regardait sans vraiment voir une de ses figurines en cours de cuisson. Hakim poussa la porte, apportant avec lui la fraîcheur relative du dehors et deux verres de menthe à l’eau glacée. Il avait remarqué, ces dernières semaines, une taciturnité nouvelle chez son amie.
Ce n’était pas par un échange de salutations qu’ils entamèrent cet après-midi, mais par un silence partagé, observant les reflets du soleil sur les bols émaillés. C’est Sila qui, finalement, rompit le calme, sa voix plus basse que d’ordinaire.
« J’ai repensé à notre dernière discussion, Hakim. À cette idée que la réussite dans le monde semble souvent s’arranger avec la vérité. » Elle prit le verre froid entre ses mains. « On peut dire avec certitude, puisque l’expérience le démontre, que ceux qui mentent beaucoup réussissent très bien, dans ce monde. Cette phrase de René... elle m’a hantée. »
Hakim s’assit sur le tabouret bas, attentif. Il sentait que Sila ne cherchait pas un débat intellectuel, mais vidait un fardeau.
« J’ai revu une ancienne connaissance hier, poursuivit-elle. Un homme dont la galerie explose aujourd’hui. Il vend du rêve, du vernis, un discours sophistiqué sur des œuvres vides. Il ment sur ses inspirations, sur la rareté de ses pièces, sur sa propre histoire. Et le monde lui sourit. Il a les honneurs, l’argent, la reconnaissance. » Elle leva les yeux vers Hakim. « Parfois, dans mes doutes, je me demande si je ne suis pas naïve. Si je ne devrais pas, moi aussi, enrober mon travail dans un mensonge séduisant. »
Le climat avait changé depuis le printemps ; l’atmosphère était devenue électrique avant l’orage, et cela semblait faire écho à l’état d’esprit de Sila. La lumière crue du soleil découpait des ombres nettes, impitoyables, dans l’atelier.
Hakim tourna son verre dans ses mains, réfléchissant à la continuité de leurs échanges. Il se souvint des épisodes passés où ils parlaient de l’authenticité du geste, de la patience du matériau.
« Le mensonge, dit-il lentement, est comme un émail à basse température. Il brille immédiatement, il séduit l’œil, sa surface est parfaite. Mais il est fragile. Un choc, et il se craquelle, il s’écaille, révélant la terre brute et mal cuite en dessous. » Il fit un geste vers le four encore chaud. « Ton travail à toi, Sila, c’est une cuisson à haute température. La glaçure devient partie intégrante de la pièce. Elle vit avec, elle résiste. Elle gagne en profondeur ce qu’elle perd en faux éclat. Ce que ton ancienne connaissance construit, c’est une façade. Il peut réussir, oui. Mais réussit-il à créer quelque chose qui lui survive, vraiment ? »
Sila contempla ses mains, sillonnées de traces d’argile et de petites cicatrices, archives silencieuses d’années de travail.
« Tu as raison, murmura-t-elle. Le mensonge est un poids léger au début, une plume qui vous porte. Mais il faut sans cesse en ajouter d’autres pour rester en l’air. À la fin, c’est une montagne de plumes qui vous étouffe. La vérité, surtout en art, est un poids lourd, difficile à soulever. Mais c’est un poids ancré dans le sol. On peut bâtir dessus. »
Un sourire retrouva enfin le chemin de son visage. « Je crois que j’avais juste besoin de m’entendre rappeler que le four de l’authenticité est plus long à chauffer, mais que ce qui en sort est inaltérable. »
L’orage éclata alors, avec des gouttes larges et sonnantes sur le toit de verre de l’atelier. L’air fut soudain lavé de sa lourdeur. Hakim et Sila restèrent assis, à écouter le tambourinement de la pluie, sentant le climat changer à l’extérieur comme à l’intérieur d’eux-mêmes. La sentence de René n’était plus un poison, mais un simple constat, contre lequel ils choisissaient, ensemble, de bâtir autre chose. La réussite, pour eux, prendrait la forme patiente et solide de la céramique bien cuite, et non le vernis trompeur qui s’écaille.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 22 : Les Racines du Mensonge
L’air de l’atelier était lourd, saturé d’une humidité chaude et sucrée qui collait à la peau. Par la porte grande ouverte, la lumière du jour, éclatante et impitoyable, inondait l’espace, révélant des milliards de particules de poussière d’argile dansant dans son rayon. C’était une lumière différente de celle des mois précédents, plus directe, plus généreuse, mais qui, ce jour-là, semblait trop crue, trop insistante pour les pensées fragiles qui s’entremêlaient entre les étagères de figurines.
Sila observait Hakim, assis sur le tabouret bas, les doigts couverts d’une fine couche de terre séchée. Il tenait délicatement un petit oiseau en céramique, à peine ébauché, comme s’il cherchait dans ses formes imparfaites une réponse à un silence qu’il venait de laisser s’installer. Elle avait appris à lire ces silences chez lui. Ils n’étaient pas vides ; ils étaient lourds de réflexions en gestation.
« Je pense parfois, dit-il enfin sans lever les yeux de l’oiseau, que la vérité est comme cette argile. On peut la modeler, lui donner la forme qu’on veut pour qu’elle nous convienne, pour qu’elle s’adapte au récit qu’on se construit. Et avec le temps, cette forme, même fausse au départ, finit par durcir. Elle devient notre réalité. »
Sila s’essuya les mains à son tablier, laissant une trace ocre sur le tissu brut. Elle se souvint de l’ambiance feutrée et pluvieuse de sa dernière visite, où les mots semblaient chuchotés contre le froid. Aujourd’hui, sous cette chaleur vigoureuse qui faisait luire les fronts, les paroles osaient être plus directes, plus exposées.
« Tu touches là à quelque chose de plus profond que le simple mensonge, répondit-elle en s’approchant pour prendre une cruche en cours de finition. Le mensonge, c’est un acte. Presque un événement. Mais ce dont tu parles… c’est un état. Une demeure. »
Elle versa un peu d’eau dans un bol, mouillant une éponge. Le geste était lent, presque ritualisé.
« J’ai lu une sentence, récemment, poursuivit-elle. Elle m’a habité depuis. "Pire que de dire un mensonge, c’est de passer le reste de sa vie à rester fidèle à un mensonge." »
Hakim posa enfin l’oiseau et regarda Sila, captivé. La phrase résonna dans l’atelier, se mêlant au bourdonnement lointain d’un insecte de la saison chaude.
« Robert Brault, ajouta-t-elle. Cela signifie que le pire danger n’est pas dans la fausseté initiale, mais dans l’édifice entier que l’on construit dessus. On en fait une vérité par loyauté, par peur, par confort. On en fait la racine de tout ce qui va suivre. Comme un arbre qui pousserait tordu parce qu’il a dû contourner un rocher invisible à tous, sauf à lui. »
Hakim hocha la tête, voyant le lien avec sa propre métaphore de l’argile. « Alors, le mensonge, ce n’est pas la forme qu’on donne une fois, c’est la forme qu’on continue à protéger, à polir, à justifier, jour après jour. On se ment à soi-même pour ne pas avoir à admettre qu’on a vécu, aimé, ou agi, sur une base fausse. C’est cela, la fidélité dont il parle ? »
« Exactement, approuva Sila en commençant à lustrer la cruche avec une douceur infinie. C’est une prison dont on tient soi-même la clé, mais qu’on refuse d’ouvrir parce que dehors, il y a l’inconnu, le chaos de devoir tout reconstruire. À l’intérieur de la prison, au moins, tout est cohérent. Tout est fidèle. Même si c’est faux. »
Elle marqua une pause, laissant le grès lisse et frais sous ses doigts. « Je crois que nous le faisons tous, à des degrés divers. Pour protéger une image de nous, une relation, un rêve. Nous préférons parfois la cohérence d’une vie fidèle à un mensonge, à l’authenticité disruptive de la vérité. »
Le jeune homme regarda par la porte, vers la rue baignée de soleil. La chaleur semblait avoir changé la texture même du temps, le rendant plus lent, plus propice aux confessions.
« C’est terrifiant, murmura-t-il. Parce que ça veut dire que la vérité la plus importante à découvrir n’est pas forcément ce qui est arrivé, mais à quoi nous avons décidé de croire et pourquoi nous y tenons si désespérément. »
Sila lui offrit un sourire empreint d’une tendre mélancolie. « Voilà le vrai travail, Hakim. Ce n’est pas juste modeler l’argile. C’est avoir le courage de la malaxer à nouveau quand on s’aperçoit que la forme première était viciée. Même si cela signifie réduire en boue une pièce qui nous avait demandé des mois de travail. Même si cela fait peur. »
Elle déposa la cruche, désormais luisante et presque achevée. « La fidélité, conclut-elle, devrait être réservée à la recherche de soi, pas au maintien d’une fiction. Sous ce soleil qui nous presse, c’est peut-être la leçon la plus difficile à accepter. »
Hakim reprit son oiseau de terre crue. Sans un mot, il pressa délicatement son pouce sur son corps, commençant à en redessiner les contours, prêt, pour la première fois, à défaire pour mieux refaire.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 23 : L’Éclat Trompeur de la Certitude
La chaleur de juin, lourde et douce, s’était infiltrée dans l’atelier, transformant les rayons de soleil en nappes dorées où dansait la poussière d’argile. Sila observait ses mains, encore marbrées de la terre du matin, tracer les contours d’une nouvelle figurine. La silhouette était incertaine, comme hésitante à naître. Le climat, ces derniers temps, était à l’orage tranquille, chargé d’une humidité prometteuse qui alourdissait l’air et les pensées.
La porte s’ouvrit sur Hakim, le visiteur pourvu d'une énergie contrastée, à la fois vive et pensive. Il s’assit sur le tabouret habituel, son carnet de croquis posé sur les genoux, mais ses yeux étaient fixés sur la fenêtre, vers les marronniers immobiles.
« J’ai repensé à notre dernière conversation », dit-il sans préambule, comme poursuivant un dialogue intérieur à voix haute. « À cette idée que nous nous construisons des vérités si confortables qu’elles finissent par nous habiller, puis par nous sculpter de l’intérieur. »
Sila posa délicatement son ébauchoir. Elle sentait la suite, le poids de la sentence qu’il portait en lui.
« J’ai retenu une phrase, de Marc Lebel », poursuivit Hakim, détournant enfin son regard vers elle. « Le pire n’est pas de se mentir, mais de se croire. Elle m’a poursuivi. Au début, je l’ai trouvée cynique. Puis… inquiétante. »
Un silence s’installa, traversé seulement par le bourdonnement lointain d’un insecte. Sila prit un chiffon humide et commença à lisser la surface de l’argile, geste apaisant et rythmé.
« Se mentir, c’est un acte », murmura-t-elle enfin. « On le sent, parfois. Une petite fissure dans le miroir. Mais se croire… c’est devenir le miroir lui-même. C’est lorsque le personnage que l’on joue pour soi oublie qu’il est un personnage. Il n’y a plus de fissure, seulement un reflet accepté. »
Hakim ouvrit son carnet, non pour dessiner, mais pour montrer une page couverte de phrases raturées, de questions enchevêtrées. « J’ai essayé de lister tout ce que je ‘croyais’ être. L’artiste prometteur, l’ami loyal, le fils en rupture… Mais lequel est un rôle choisi, et lequel est un rôle que je me suis à force répété jusqu’à y adhérer complètement ? Où est la frontière entre la conviction et la crédulité envers soi-même ? »
Sila indiqua du menton l’étagère où s’alignaient ses figurines. Certaines, aux traits nets, exprimaient une émotion claire. D’autres, dans un style plus abstrait, restaient énigmatiques, ouvertes à l’interprétation.
« Vois-tu cette bergère, là, avec son sourire serein ? Je l’ai modelée en croyant saisir la sérénité. Mais un visiteur m’a dit y voir de la résignation. Un autre, de la patience. Qui a tort, qui a raison ? La figurine, elle, est. Elle ne ‘croit’ pas être sereine. Elle est simplement son propre fait. Nous, nous passons notre temps à nous étiqueter. “Je suis ainsi.” “Je ne pourrais jamais faire cela.” Ces étiquettes, avec le temps, collent à la peau. On finit par croire à l’étiquette, plus qu’à la chair vivante et changeante qu’elle recouvre. »
L’air semblait se rafraîchir imperceptiblement, une brise légère entrant par la fenêtre entrouverte, annonçant peut-être le soulagement d’une averse prochaine. Hakim observa ses propres mains, ces mains qu’il disait être « celles d’un dessinateur », mais qui doutaient parfois.
« Alors comment faire ? Ne plus rien croire de soi ? Cela semble… vide.
— Non. Il s’agit peut-être de remplacer le verbe “croire” par le verbe “observer”. », proposa Sila, reprenant son outil pour creuser délicatement l’emplacement des yeux de sa nouvelle création. « S’observer comme on observe une sculpture en cours. Voir les formes, les aspérités, les lignes de force, sans coller immédiatement une étiquette définitive. “Je suis en colère” n’est pas la même chose que “J’observe en moi de la colère”. La première t’enferme, la seconde te laisse libre d’en explorer la source, la texture, la durée. La première, tu t’y crois. La seconde, tu te reconnais, sans te réduire à cet état. »
Un sourire lent éclaira le visage d’Hakim, comme une lumière filtrant à travers les nuages chargés.
« C’est un travail d’artiste, alors. Modeler sa propre perception de soi, avec la même humilité et la même attention qu’on modèle l’argile. Sans jamais cuire la figurine définitivement.
— Exactement », sourit Sila. « Le pire, ce n’est pas de se tromper en se modelant. C’est de penser que la cuisson est terminée, que la forme est fixée à jamais. De se croire achevé. L’argile sèche, alors, et se fendille au premier choc. »
Dehors, les premières grosses gouttes de pluie commencèrent à tomber, frappant doucement la vitre. Le climat se lavait de sa lourdeur. Hakim regarda la figurine inachevée de Sila, cette forme qui refusait encore de dire son nom, et il sentit en lui une étrange paix. Il ne croyait plus être sur un chemin fixe. Il observait simplement ses pas, ici et maintenant, dans l’atelier tiède où l’odeur de la terre et de la pluie se mêlaient, promesse d’un renouveau perpétuel.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 24 : L'Odeur de l'Orage
L’air, ce jour-là, était d’une lourdeur inhabituelle. Une chape humide pesait sur la village, alourdissant les gestes et les pensées. Dans l’atelier de Sila, l’atmosphère était pourtant légère, ventilée par le lent tour du potier et la présence concentrée d’Hakim, assis sur un tabouret, un carnet de croquis à la main. La céramiste façonnait une figurine aux formes vaguement humaines, mais comme dissoutes, comme si la terre elle-même voulait retourner à un état premier, informe. L’odeur de l’argile mouillée se mêlait à celle, électrique, de l’orage qui menaçait.
« Elle ne ressemble à rien de connu, celle-là, observa Hakim, son crayon suspendu au-dessus du papier.
— Peut-être parce qu’elle ne cherche pas à rassurer, répondit Sila sans interrompre son mouvement. Elle dit simplement : "Je suis poussière, et poussière je redeviendrai." Pas très vendeur comme message. »
Hakim eut un sourire en coin. Les discussions avaient pris, ces derniers temps, une tournure plus âpre, comme si la confiance nouée leur permettait d’affronter des versants plus escarpés de la pensée. Il relança, reprenant le fil d’une conversation entamée la semaine précédente sur les croyances collectives.
« C’est ce que tu disais à propos des récits qu’on se raconte en société, non ? Pour ne pas avoir peur du noir de l’histoire, on allume des petites lampes torches, même si elles éclairent mal.
— Exactement, approuva Sila en arrêtant son tour. On préfère souvent se blottir dans le halo rassurant d’un mensonge douillet que de se tenir, debout et frissonnant, dans le grand vent de la vérité. C’est humain, et d’une terrible logique. Un philosophe l’a dit bien mieux que moi : "Les gens préfèrent des mensonges qui les sécurisent plutôt que des vérités qui les inquiètent." »
La sentence de Michel Onfray tomba dans l’atelier comme une première goutte de pluie lourde sur une vitre. Hakim laissa l’idée percoler, regardant la figurine ambiguë sous les doigts habiles de Sila.
« Alors, l’artiste, le vrai, serait celui qui éteint les lampes torches ? Celui qui montre le noir ?
— Pas forcément pour effrayer, non, corrigea Sila en essuyant ses mains à son tablier. Mais pour rappeler que le noir existe. Que la fragilité, la finitude, l’incertitude font partie du paysage. Regarde cette figurine. Elle n’est pas "belle" au sens conventionnel. Elle ne promet pas l’éternité, la grâce ou la victoire. Elle dit : "Je suis ici, maintenant, imparfaite et éphémère." C’est une vérité qui peut inquiéter, dans un monde qui nous vend du lisse, du définitif, du éternellement jeune. »
Dehors, le ciel grogna. Une lueur livide éclaira un instant l’atelier, sculptant des ombres fugaces sur les étagères peuplées de créatures silencieuses.
« Mais alors, si on accepte cette idée… ça change tout, murmura Hakim. Dans l’art, bien sûr, mais aussi dans la façon de vivre. Accepter les vérités qui inquiètent sur nos relations, sur la société, sur nous-mêmes…
— C’est renoncer à la sécurité illusoire du conte de fées, oui, acquiesça Sila. C’est choisir de marcher avec une lanterne plutôt que de rester assis sous un abri de papier. C’est plus dangereux, plus inconfortable. Mais au moins, le sol que tu foules est réel. »
Un silence s’installa, rempli par le grondement sourd de l’orage qui se rapprochait. Hakim sentit une étrange sérénité l’envahir, mêlée à une excitation intellectuelle. Il comprenait que leur amitié, elle aussi, était construite sur ce pacte tacite : ne pas se contenter des mensonges sécurisants, des compliments faciles, des non-dits confortables. Leurs échanges étaient ces lanternes bravant l’obscurité.
« Ta figurine, finalement… elle est courageuse, dit-il.
— Non, répondit Sila doucement. Elle est juste honnête. Le courage, il est dans le regard de celui qui accepte de la contempler sans détourner les yeux. »
La pluie se mit enfin à tomber, d’abord en larges gouttes sporadiques qui claquaient sur la cour, puis en un rideau dru et bruyant. L’eau ruisselait sur les baies vitrées, distordant la vue sur le jardin transformé en cuve de sensations. L’odeur de la terre sèche buvant l’eau, si forte et si primitive, envahit l’atelier par la porte entrouverte.
Assis dans la pénombre verdâtre de l’orage, ils regardèrent l’averse laver le monde. Il n’y avait plus besoin de mots. La vérité de l’instant était là, palpable : la violence purificatrice de l’été, la fraîcheur soudaine après l’étouffement, la beauté sauvage et inquiétante d’un ciel qui se déchire. Et la certitude partagée que, peu importe l’abri, certaines vérités valent la peine d’être affrontées, surtout lorsqu’on ne les affronte pas seul. La figurine inachevée, entre eux, séchait lentement, déjà promise à la transformation du feu.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 25 : La Toile des silences dorés
L’air de l’atelier était lourd, saturé d’une chaleur qui alourdissait jusqu’aux pensées. La lumière de juillet, brutale et généreuse, découpait des rectangles de feu sur le sol en terre battue, où dansaient des myriades de poussières d’argile. Sila effleurait du bout des doigts une figurine presque achevée, un berger au visage serein, mais ses yeux voyaient au-delà, fixés sur un point invisible où se mêlaient regret et lucidité.
La porte s’ouvrit sur Hakim, apportant avec lui la fougue de l’extérieur, vite tempérée par l’atmosphère recueillie des lieux. Il s’arrêta, sentant le poids du silence, différent de ceux, paisibles, qu’il connaissait. Ce n’était pas un silence de création, mais un silence de conséquence.
« Elle est magnifique, cette pièce », murmura-t-il finalement, posant son carnet sur l’établi.
Un léger hochement de tête lui répondit. Sila prit une éponge humide, lissa une imperceptible aspérité sur l’épaule du berger. « Parfois, dit-elle d’une voix basse, la plus belle glaise cache en son cœur une bulle d’air. Un vide. Et tu peux passer des heures à la modeler, la caresser, croire en sa perfection. Jusqu’à la cuisson. La chaleur révèle tout. La bulle explose, laissant une fissure irrémédiable. »
Hakim comprit qu’elle ne parlait plus seulement de céramique. Il se laissa tomber sur un tabouret, attentif. Le ventilateur faisait un bruit monotone, chassant sans conviction l’air épais.
« Je pense à cette phrase, Hakim », poursuivit Sila, levant enfin les yeux vers lui. « Oh ! Quelle inextricable toile nous tissons, lorsque nous commençons à nous exercer au mensonge. » Les mots de Walter Scott résonnèrent étrangement dans la fournaise de l’atelier. « On croit que mentir, c’est dire une chose fausse. Un acte simple, ponctuel. Mais non. C’est filer le premier fil. Puis il faut en tisser un deuxième pour soutenir le premier, un troisième pour dissimuler l’endroit où ils s’entrecroisent, un quatrième pour expliquer leur couleur… On devient artisan d’une toile. Et on s’y emprisonne. »
Elle raconta alors, sans nommer personne, l’histoire d’une amitié ancienne, trahie non par une grande lâcheté, mais par un petit mensonge commode, né pour épargner une contrariété. Puis un autre pour sauver les apparences du premier. Des mensonges d’omission, des demi-vérités arrangées. La toile s’était tissée, doucement, jusqu’au jour où la vérité, comme le feu dans l’argile, avait tout fait éclater. La fissure était là, définitive.
« Le pire, confia-t-elle en caressant la fissure imaginaire sur sa figurine, ce n’est pas d’avoir perdu cette amie. C’est de m’être perdue moi-même dans ce tissage. J’avais cessé de savoir où s’arrêtait la fiction et où je commençais. »
Hakim écoutait, le cœur serré. Il voyait, dans cette chaleur accablante, la métaphore prendre vie. Cette saison qui grillait tout, sans pitié, révélant la sécheresse sous la verdeur apparente. L’été était une cuisson. Il pensa à ses propres petits arrangements avec la vérité, récents, peut-être avec sa famille qui s’inquiétait pour son avenir d’artiste. Des mensonges doux, pensait-il. Mais n’étaient-ils pas les premiers fils d’une toile ?
« Alors, comment on fait ? demanda-t-il. Pour ne même pas commencer à tisser ? »
Sila lui offrit enfin un vrai sourire, teinté de mélancolie. « En acceptant que la glaise ait parfois des bulles. En osant montrer l’imperfection avant la cuisson. C’est plus fragile, plus effrayant sur le moment. Mais au moins, la pièce reste entière. Elle peut affronter le feu. »
Elle prit un morceau d’argile fraîche et le tendit à Hakim. « Ton tour. Pas un berger parfait. Donne-moi quelque chose de vrai. Avec ses creux et ses bosses.»
Sous la lumière impitoyable de juillet, Hakim se mit à pétrir la terre, non pour créer un idéal, mais pour chercher une forme honnête. Le silence était revenu, mais différent. Il n’était plus lourd des fils du passé, mais concentré sur la simplicité du geste présent. Et Sila, à ses côtés, surveillait le four, où une nouvelle pièce, imparfaite et sincère, allait affronter les flammes, sans crainte de se briser.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 26 : La Route à Tracer
L’atelier de Sila baignait dans une lumière d’un autre ordre. Ce n’était plus la caresse dorée des mois précédents, mais une clarté crue, presque métallique, qui écrasait les couleurs et alourdissait l’air jusqu’à le rendre palpable. La chaleur, tenace, s’infiltrait par la baie vitrée ouverte, mais aucun souffle ne venait en tempérer l’étreinte. C’était le plein été, un mois où le temps semblait suspendu dans l’ambre brûlant de l’atmosphère, et cette inertie climatique résonnait étrangement en Sila.
Hakim franchit le seuil, une légère buée sur le front. Il trouva Sila immobile devant son étagère de figurines achevées, les mains couvertes d’une argile sèche qu’elle ne semblait pas pressée de laver. Son regard, habituellement si vif à saisir les détails du monde, était fixé sur un point au-delà des sculptures.
« On dirait que l’air lui-même a décidé de stagner », lança Hakim en guise de salutation, éprouvant le besoin de briser ce silence trop pesant.
Sila tourna lentement la tête vers lui, un sourire las aux lèvres. « C’est exactement le mot. Stagner. Il y a des jours où l’on se sent comme ce mois de juillet : saturé, immobile, conscient de tout ce qui ne bouge pas. » Elle s’essuya les mains à un torchon, laissant des traces grises. « J’ai passé la matinée à penser à une sentence. Elle tournait en boucle dans ma tête, comme un écho à cette chaleur oppressante. “Dans un pays sans chemin, on sait qu'on ne peut que tracer sa route ou stagner sur place, conscient de sa propre peur d'avancer, un mental en mouvement ne peut se satisfaire de l'inertie.” »
Hakim s’assit sur le tabouret usé, sentant la gravité des mots. Ce n’était pas une simple maxime ; c’était le reflet de l’état dans lequel il avait trouvé son amie. « Ton pays sans chemin à toi, en ce moment, c’est quoi ? » demanda-t-il doucement, évitant tout tutoiement direct pour se fondre dans la réflexion.
Sila soupira, un son qui se perdit dans l’air dense. « C’est l’atelier. Ce sont ces figurines que je répète, peut-être par sécurité. C’est l’idée d’une nouvelle série, plus audacieuse, qui me fait fantasmer la nuit mais que je n’arrive pas à ébaucher le jour. La peur n’est pas de mal faire, Hakim. La peur, c’est de choisir la direction. Tracer sa route, cela suppose de laisser derrière soi le paysage familier, même s’il est désertique. Et parfois, la stagnation semble plus confortable que l’effort incertain de la marche. »
Elle prit une boule d’argile fraîche, la pétrissant sans réel dessein. « Toi, avec tes études, ton avenir en blanc, tu dois connaître cette sensation. Le monde de l’art est un pays sans carte. On peut s’y perdre volontiers, mais il faut accepter de s’y perdre en mouvement. »
Hakim hocha la tête, se remémorant ses propres doutes récents, ses hésitations entre plusieurs voies. « Je crois, dit-il après un moment, que la peur d’avancer est moins forte quand on accepte que la route se trace justement en avançant. Pas avant. Tu parlais de cette nouvelle série. L’inertie, ce serait de continuer à la garder dans ta tête, sous prétexte qu’il n’y a pas de chemin tout tracé pour elle. La tracer, ce serait peut-être simplement poser cette argile sur la table et lui donner une première forme, même mauvaise. Même si ce n’est qu’un premier pas dans une direction inconnue. »
Sila regarda la glaise dans ses mains, puis le visage sincère du jeune homme. Un déclic se produisit, léger mais perceptible, comme une première brise qui se lèverait enfin. Le mental en mouvement dont parlait la sentence refusait, en effet, de se satisfaire plus longtemps de cette paralysie.
« Tu as raison, murmura-t-elle. Stagner, c’est aussi une forme de choix. Un choix par défaut, mais un choix tout de même. Et je déteste ce climat d’inaction. » Une détermination nouvelle éclaira son regard. Elle jeta l’argile malaxée sur la planche de travail et en prit une nouvelle, vierge. « Le pays sans chemin, c’est peut-être juste l’atelier avant que l’idée ne prenne forme. Alors traçons. »
Elle ne se mit pas à sculpter fiévreusement, mais son immobilité n’était plus de la stagnation. C’était une concentration intense, le calme avant le geste fondateur. Hakim sourit, sans ajouter un mot. Il venait d’assister au moment précis où, dans le paysage brûlant et immobile de juillet, une décision se plantait comme un premier poteau indicateur. La route allait commencer ici, maintenant, dans cette atmosphère lourde mais traversée soudain par le courant d’air vivifiant de l’intention. Le reste du chemin apparaîtrait sous leurs pas.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 27 : La Saison du Mental
La chaleur de l’été, lourde et vibrante, commençait à se teinter d’une nuance plus douce, presque mélancolique. Dans l’atelier de Sila, l’air sentait toujours l’argile humide et l’émail, mais une fraîcheur nouvelle, chargée de l’odeur des premières feuilles séchées, entrait par la porte grande ouverte. L’étal, devant l’atelier, semblait baigner dans une lumière dorée, plus rasante qu’aux semaines précédentes, comme si le soleil, fatigué, s’appuyait un peu plus sur la terre.
Hakim arriva, un carnet sous le bras, le front légèrement moite d’une marche précipitée. Il s’arrêta un instant sur le seuil, observant Sila qui, concentrée, polissait avec un chiffon doux une figurine de terre cuite représentant un arbre aux racines déployées comme des veines. Elle leva les yeux, un sourire calme aux lèvres, et sans un mot, lui désigna un petit banc près d’elle.
« J’ai buté sur une chose, ces derniers temps », commença Hakim après un moment de silence partagé, regardant la poussière de céramique danser dans un rayon de lumière. « Je voulais terminer cette série de dessins sur le mouvement. J’avais tout planifié, l’espace, le temps, les techniques. Et pourtant… rien. La page est restée blanche. Ce n’était pas un manque de savoir-faire, mais… une paralysie venue de l’intérieur. Comme si mon projet s’était effondré avant même que ma main ne bouge. »
Sila déposa délicatement l’arbre-racines sur l’étagère, parmi d’autres créatures silencieuses. Elle prit une boule d’argile fraîche et commença à la pétrir, non pour lui donner une forme précise, mais comme pour accompagner ses pensées.
« Tu me fais penser à une phrase que j’ai lue récemment », dit-elle d’une voix douce, rythmée par le mouvement de ses mains. « “Être capable de diriger sa vie, c’est simplement être capable de diriger son propre mental. Nous échouons dans notre pensée avant d’échouer dans notre action.” Paul Brunton. »
Elle laissa les mots résonner dans le clair-obscur de l’atelier. Hakim les répéta lentement, les goûtant.
« C’est exactement cela, murmura-t-il. L’échec était dans ma tête. Un désordre, une peur de ne pas être à la hauteur du projet, qui a tout verrouillé. »
Sila hocha la tête. « Notre mental, Hakim, est comme cette argile. Si nous le laissons à l’état sauvage, humide et informe, il prend la forme de toutes les empreintes aléatoires, de tous les vents qui passent : la peur, le doute, la distraction. Diriger sa vie ne commence pas par de grandes actions spectaculaires. Cela commence ici, dans cette matière première de la pensée. C’est apprendre à centrer, à apaiser, à modeler cette énergie avant qu’elle ne se fige en décision ou en renoncement. »
Elle modela l’argile en une sphère parfaite, lisse et ferme. « Regarde. La même matière. Avant, elle était molle, vulnérable au moindre choc. Maintenant, centrée, elle a une structure, une résistance, une direction possible. Ton projet de dessin… as-tu observé les pensées qui t’ont assailli ? »
Hakim ferma les yeux. « “Cela ne sera pas assez bon.” “Les autres l’ont déjà mieux fait.” “Pourquoi essayer ?” Une cacophonie… »
« Et tu as laissé ce conseil des ombres diriger ton atelier intérieur », compléta Sila. « L’échec dans la pensée. L’action, ou l’inaction, n’a été que la conséquence inévitable. »
Le jeune homme ouvrit les yeux, le regard plus clair. « Alors, diriger son mental… ce n’est pas chasser ces pensées ? »
« C’est les reconnaître comme de simples visiteurs, pas comme les maîtres des lieux », répondit-elle en effaçant doucement la sphère pour en faire un cylindre, puis une plaque. « C’est choisir délibérément sur quelle forme se poser. Sur la peur de l’échec ? Ou sur le désir d’explorer le mouvement ? Sur le jugement des autres ? Ou sur la sensation du crayon glissant sur le grain du papier ? Le climat change, dehors », dit-elle en tournant son visage vers la porte où une brise plus fraîche fit voler quelques copeaux de bois. « Le climat de notre esprit aussi. Nous avons le soleil de la confiance, les orages de la colère, le brouillard de l’indécision. Apprendre à les voir venir, à ne pas se confondre avec eux, c’est cela, le premier art. L’art de se gouverner soi-même. »
Hakim prit son carnet et, cette fois, il ouvrit une page. Il ne dessina pas, il écrivit simplement la sentence de Brunton. « Alors mon projet… il n’a pas échoué. Il attendait juste que je reprenne le gouvernail de ma propre tête. »
Sila sourit, déposant la plaque d’argile, désormais empreinte de la texture du tissu sur lequel elle reposait. « Exactement. Et parfois, reprendre le gouvernail, c’est simplement s’asseoir dans le calme et observer le ciel changeant de ses pensées, sans chercher à le contrôler, mais sans se laisser emporter par la tempête. Le reste, l’action, vient ensuite. Naturellement. Comme la prochaine saison. »
Dehors, le soir approchait, apportant la première fraîcheur qui annonce la transition. Dans l’atelier, une autre transition, plus subtile, s’était opérée. Hakim n’était pas reparti avec un dessin, mais avec quelque chose de plus fondamental : la clé de son propre atelier intérieur. Et Sila, en partageant cette sagesse, avait rappelé à elle-même que chaque pièce qu’elle créait commençait toujours par le silence discipliné de son esprit, bien avant le tour du potier ou le coup de pinceau.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 28 : Le Souci du Lointain
La chaleur d’août, lourde et vibrante, s’était installée sur la village comme un voile de soie épaisse. L’air sentait le goudron ramolli et les herbes folles brûlées par le soleil. Dans l’atelier de Sila, les volets étaient clos, créant une pénombre dorée où la fraîcheur de la terre crue persistait, refuge fragile contre l’embrasement extérieur. Hakim, arrivé essoufflé, trouvait là une oasis de silence, seulement troublé par le grésillement léger de l’eau dans la bassine et le frottement des doigts de Sila sur l’argile d’une nouvelle figurine aux formes fluides, évoquant peut-être une déesse des sources oubliées.
Leur conversation, ce jour-là, avait jailli d’un constat simple : l’étal était presque vide, les pièces vendues ou emportées pour une exposition. Cela avait mené, par un détour familier, à évoquer le lien fragile qui unit le créateur à son public, souvent invisible, inconnu. C’est alors qu’Hakim, feuilletant un carnet annoté, avait lu à voix basse, puis plus fermement, la sentence de Paul Brunton.
« Une activité mentale qui dépasse les capacités de l'animal le plus intelligent du monde est la pensée impersonnelle. Aucun animal n'a jamais été observé cherchant à communiquer avec un autre animal demeurant sur un continent éloigné, parce qu'aucun n'éprouve le besoin de se faire du souci au sujet de ceux qui n'affectent pas son entourage immédiat… »
La voix se tut, absorbée par le bourdonnement de l’été derrière la porte. Sila ne cessa pas immédiatement son travail, mais ses mains ralentirent leur danse. Elle observa la forme naissante entre ses paumes, comme si elle y cherchait une réponse.
« C’est là tout le paradoxe de l’art, peut-être, murmura-t-elle enfin. Cette figurine… je la façonne ici, dans le secret de mon atelier, avec mes doutes, mes journées, ma sueur. Pourtant, dès l’instant où je décide qu’elle est pour quelqu’un – un inconnu qui passera devant l’étal, un collectionneur à l’autre bout du pays –, je pratique cette “pensée impersonnelle”. Je me fais du souci pour un regard qui n’existe pas encore, pour une sensibilité que je ne rencontrerai peut-être jamais. »
Hakim hocha la tête, le visage grave. « Nous parlons à des continents d’âmes éloignés. À travers un poème, une sculpture, une mélodie. Nous tendons un fil dans le brouillard, en espérant qu’une main, quelque part, le saisira. C’est un acte de foi incroyable. »
Sila s’essuya les mains à un torchon taché d’ocre. « L’animal le plus sage protège son terrier, nourrit ses petits, prévient les siens du danger. Son monde est un cercle fini, tracé par l’urgence et les sens. Notre folie à nous, humains, est d’élargir ce cercle à l’infini. De nous inquiéter pour la sécheresse qui frappe des fermiers dont nous ignorons le nom. De pleurer la mort d’un héros de roman. De créer pour apaiser une détresse que nous n’avons pas vue, mais que nous avons imaginée. »
Elle se leva et alla vers une étagère, d’où elle prit une petite coupe vernissée, d’une simplicité parfaite. « Cette pièce, un homme me l’a commandée pour sa femme, gravement malade. Il voulait quelque chose de beau pour tenir sa main. Je ne les connais pas. Je ne saurai probablement jamais son visage, ni le sien. Mais pendant des jours, en la tournant, en polissant ses bords, je ne pensais qu’à cette main qui la serrerait. À la consolation minuscule qu’elle pourrait peut-être contenir. Était-ce de la pensée impersonnelle ? C’était en tout cas de la pensée pure, détachée de mon petit cercle, de mes préoccupations immédiates. »
Le jeune homme resta silencieux un moment, regardant la lumière jouer sur les courbes humides de la figurine inachevée. Il repensait à leurs discussions précédentes, sur la mémoire, sur la trace, sur la communauté invisible des esprits. Cet épisode en était le prolongement naturel, essentiel.
« Alors notre atelier, notre étal… ce n’est pas qu’un lieu de vente, souffla-t-il. C’est une station d’émission. Un point depuis lequel nous émettons des signes, sans garantie de réception. Nous nous faisons du souci pour le lointain, et c’est ce souci même qui nous rend humains. Qui nous relie. »
Un sourire fatigué mais chaleureux éclaira le visage de Sila. La chaleur d’août, au-dehors, semblait avoir perdu un peu de son intensité, comme si la fraîcheur de cette idée avait filtré à travers les murs de pierre. Elle retourna à sa table, à son argile.
« Continue de m’apporter ces sentences, Hakim. Elles sont comme des cailloux blancs sur le sentier. Chacun marque un pas de plus hors de notre terrier. »
Et sous ses doigts, la déesse des sources oubliées prit peu à peu forme, destinée à un continent inconnu, portant en elle le souci du lointain qui l’avait fait naître.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 29 : Sous le regard régénérant
La chaleur de ce mois-là était différente. Elle n’écrasait plus, mais enveloppait, portant déjà en elle le soupçon d’un crépuscule plus précoce et le parfum mouillé des feuilles qui commençaient à rêver de terre. Dans l’atelier de Sila, la lumière, moins directe, sculptait des rectangles d’or pâle sur les étagères chargées de figurines silencieuses.
Sila modelait l’argile avec une lenteur contemplative, ses doigts épousant la forme naissante d’un oiseau aux ailes à demi déployées. Hakim, assis sur le tabouret bas, observait le mouvement hypnotique de ses mains. Il était venu avec le tourment tranquille de ceux qui, à l’orée d’une nouvelle saison d’études, sentent le poids du chemin parcouru et l’immensité du chemin restant.
« Je pense souvent à cette phrase, dit-il sans préambule, comme on dépose délicatement un objet fragile entre deux personnes. “Une vie paisible sous le regard de Dieu a toutes les chances de régénérer le monde.” Je crois que c’est d’Adrien Thério. Elle me revient, mais je lutte avec sa simplicité. Elle semble… hors d’atteinte. Presque naïve dans un monde si bruyant. »
Sila ne cessa pas son travail. Son sourire fut perceptible seulement dans le léger adoucissement de ses traits. « Tu confonds la paix avec l’inaction, Hakim. Et le regard de Dieu avec une surveillance distante. » Elle tourna doucement l’ébauche d’argile. « Cette paix n’est pas un étang sans vague. C’est la conviction profonde, ancrée dans le ventre, que l’on est à sa place, en harmonie avec un ordre plus grand que soi. C’est cette paix-là qui est régénérante. »
Elle posa l’oiseau et s’essuya les mains à son tablier taché d’ocre. « Prends cette argile. Brut, inerte. Sous mon regard – disons, mon intention pleine et paisible pour elle –, elle cesse d’être une simple motte de terre. Elle se régénère en autre chose. En beauté, en symbole, en émotion. Mon atelier, dans son silence laborieux, est mon petit monde que je tente de régénérer chaque jour, figurine après figurine. »
Hakim hocha la tête, regardant les étagères. Chaque figurine, des femmes portant des jarres aux vieux sages accroupis, émanait une sérénité palpable. Elles étaient le fruit tangible de cette paix active. « Alors ce n’est pas se retirer du monde. C’est le recréer, à partir de son propre centre calme. »
« Exactement, approuva Sila. Le regard de Dieu… vois-le peut-être comme la conscience d’être une partie infime mais essentielle d’un tout. Lorsque tu agis avec ce sentiment – que ce soit en peignant, en aidant un ami, en écoutant le vent dans les arbres –, ton action n’est plus égoïste ou anarchique. Elle s’inscrit dans un ordre. Elle devient une semence. Et les graines, dans un terreau paisible, finissent toujours par germer et transformer le paysage, même modestement. »
Un vent frais, précurseur, fit frémir la vigne vierge devant la fenêtre. Hakim sentit un nœud en lui se défaire. Ses propres tourments, ses doutes artistiques, ne lui semblaient plus être des signes de chaos, mais peut-être les premières contractions de quelque chose qui voulait naître, à condition de trouver en lui ce calme-là.
« Ma dernière toile, reprit-il, la voix plus assurée, je la bâclais. Je voulais qu’elle crie pour qu’on la remarque. Maintenant, je crois qu’elle devrait chuchoter. Un chuchotement si profond qu’il en deviendrait audible pour ceux qui ont soif de paix. »
Sila lui tendit une petite boule d’argile fraîche. « Commence par te régénérer toi-même, Hakim. Trouve ce point de paix en toi, ce lieu sous le regard. Le monde autour de toi en portera inévitablement la trace. C’est le seul activisme qui ne s’épuise jamais. »
Hakim prit l’argile. Elle était fraîche, souple, pleine de potentialités. Il ne la modela pas tout de suite. Il se contenta de la tenir dans sa paume, fermant les yeux, cherchant en lui le silence à partir duquel toute vraie création, toute régénération authentique, pouvait advenir. Dehors, le climat avait imperceptiblement basculé, et l’air portait désormais la promesse d’un renouveau non pas brutal, mais profond et continu, comme celui qui naît dans le cœur paisible d’un artisan ou d’un étudiant qui a compris que changer le monde commence par un regard apaisé sur sa propre vie.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 30 : Le Souffle Lourd de l'Été
L’air de l’atelier était dense, immobile, chargé d’une chaleur humide qui alourdissait les gestes. Par la porte ouverte sur le jardin, aucune brise ne venait, seulement la vibration des cigales, un son métallique et continu qui semblait épouser la forme même de la canicule. Sila essuya son front du revers de la main, laissant une trace d’argile pâle sur sa peau. La figurine sous ses doigts, un gardien aux traits las, semblait elle aussi ployer sous un poids invisible. C’était dans cette torpeur accablante qu’Hakim apparut, son sac de croquis battant contre sa hanche, les cheveux collés aux tempes.
Il s’assoupit sans un mot sur le tabouret familier, observant un moment le combat silencieux entre les mains de Sila et la terre glaise. Le silence, pour une fois, n’était pas entièrement paisible. Il portait en lui une tension, celle des orages qui menacent mais ne crèvent pas.
« On dirait qu’il attend quelque chose, ton gardien, finit par dire Hakim, sa voix un peu étouffée par l’atmosphère. Quelque chose qui ne vient pas.
— Il attend que l’air change, répondit Sila sans lever les yeux. Que le ciel se décide. Cette pesanteur… elle rappelle des choses. Des moments où tout semble prêt à se briser, juste avant que le monde ne reprenne son souffle. »
Elle posa son outil, saisit un chiffon humide pour recouvrir l’œuvre inachevée. Son regard se perdit vers le jardin où les couleurs étaient comme saturées, trop vives sous le soleil implacable.
« Faulkner écrivait quelque chose comme cela, poursuivit-elle. C'est peut-être là la raison d'être des guerres : donner un sens à la paix. Je repensais à cette phrase ce matin, en sentant cet étouffement. Parfois, je me demande si la paix véritable, la paix intérieure, n’a besoin, pour être perçue, goûtée, d’avoir été précédée par son contraire. Par un conflit, une rupture, une tension extrême. Comme cette chaleur. Ce n’est qu’au premier vrai coup de vent frais, après des jours de cette fournaise, que l’on comprend enfin la valeur délicieuse d’un simple souffle d’air. »
Hakim hocha lentement la tête, son carnet de croquis maintenant ouvert sur ses genoux. Il esquissa non pas le gardien de Sila, mais la courbe de son épaule penchée, son profil fatigué mais résolu.
« Alors tu penses qu’il faut traverser la guerre pour apprécier la paix ? demanda-t-il. Même dans nos petites vies ?
— Je ne parle pas de glorifier la souffrance, Hakim. Mais de reconnaître son rôle de contraste. Nous vivons dans des temps… bruyants. Pleins de colères qui s’entrechoquent, de certitudes qui se heurtent. C’est le souffle lourd de l’été de l’âme. Peut-être que ces conflits, petits et grands, servent à nous rendre si assoiffés de sérénité, de compréhension, que nous finissons par la construire, patiemment, comme on construit un abri. La paix ne serait alors pas un état par défaut, mais une création. Une chose précieuse, consciente, née justement de la connaissance de son opposé. »
Un premier grondement, lointain, fit vibrer l’air. Hakim leva les yeux vers la porte. Le ciel, à l’ouest, commençait à prendre une teinte de plomb.
« Alors cette chaleur… cette attente… c’est nécessaire ? murmura-t-il.
— Peut-être. Elle nous force à ralentir, à intérioriser. À ressentir pleinement l’inconfort pour désirer ardemment le changement. Regarde. »
Un premier coup de vent, brusque et chaud encore, mais portant en lui une promesse, fit frémir les feuilles du figuier et entra dans l’atelier, soulevant les papiers et apportant une odeur de poussière et d’ozone. Sila inspira profondément.
« Le sens de la paix, Hakim, peut-être est-ce juste cela : cette gratitude immense, presque physique, quand enfin la tension se relâche, que l’air circule de nouveau, et que l’on se souvient que rien n’est jamais figé. Même la terre la plus dure finit par se fissurer pour laisser passer la vie. »
Les premières gouttes, larges et lourdes, commencèrent à tomber, frappant la terre sèche avec un son qui semblait résonner dans la poitrine. L’air changeait, se lavait. Hakim ferma son carnet, un sourire tranquille aux lèvres. Il comprenait, maintenant, que l’atelier de Sila n’était pas seulement un lieu où l’on sculptait de l’argile, mais aussi un endroit où l’on apprenait à lire le monde, à patienter dans les lourdeurs de l’été en sachant que le sens des choses se révèle souvent dans le soulagement de leur fin.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 31 : Le Poids de la Paix Dorée
L’air avait changé. Une netteté cristalline s’était abattue sur la village, balayant la lourdeur moite de l’été. Une lumière rasante, dorée et froide, entrait à flots par la grande vitre de l’atelier, striant de longues ombres qui semblaient découper chaque objet avec une précision nouvelle. Sila observait cette transformation du jour en modelant une petite boule d’argile entre ses doigts, une simple sphère parfaite, douce et silencieuse. La sérénité du geste contrastait avec le souvenir de la discussion de la semaine dernière, encore vive en elle.
Hakim poussa la porte, les joues légèrement rosies par la fraîcheur du dehors. Il apportait avec lui l’énergie vibrante de l’automne naissant, une sorte d’urgence contenue. Il déposa son carnet de croquis sur l’établi, à côté d’une figurine inachevée représentant deux personnages dos à dos, et son regard fut immédiatement happé par la sphère d’argile dans les mains de Sila.
« On dirait un monde miniature », murmura-t-il, fasciné par sa perfection non ornementée.
Sila sourit, faisant doucement rouler la boule sur sa paume. « C’est ce que je me suis dit en la façonnant. Un monde sans aspérités. Sans conflits. Un idéal, peut-être. » Elle fit une pause, laissant le silence s’installer, peuplé seulement du grattement lointain d’un oiseau sur le toit. « La dernière fois, tu parlais de cette dispute avec ton professeur sur les courants artistiques contemporains. Tu étais encore tout échauffé par l’injustice de ses propos. As-tu trouvé une issue ? »
Hakim soupira, tirant un tabouret. Il se souvenait de sa propre véhémence, de sa certitude d’avoir raison, d’avoir les arguments, les références. Il avait passé la semaine à aiguiser ses répliques. « J’avais tout préparé pour le contredire à nouveau aujourd’hui. J’avais même apporté des livres pour étayer mon point. J’étais prêt à… gagner. »
Le mot « gagner » résonna étrangement dans l’atelier baigné de cette paix lumineuse. Sila ne dit rien, continuant à faire tourner la sphère. Son silence était une question.
« Et puis, en marchant jusqu’ici, avec cette lumière et cet air vif… je n’ai pas pu. » Hakim regarda par la fenêtre, comme pour y puiser la suite de sa pensée. « Je me suis souvenu d’une phrase que j’ai lue récemment, de Monique Vaillancourt. Mieux vaut avoir la paix que d’avoir raison, des fois. Elle m’a tourné la tête comme un mantra. »
Sila posa délicatement la sphère d’argile sur l’établi, entre son projet et le carnet d’Hakim. Elle devint un symbole tangible, un astre paisible dans le champ de bataille potentiel de leurs idées.
« Alors, qu’as-tu fait ? » demanda Sila, sa voix aussi douce que la terre qu’elle manipulait.
« Je suis entré en cours. J’ai écouté son point de vue, que je trouve toujours aussi étriqué. Et au lieu de lancer mes arguments comme des pierres, j’ai simplement dit : Je vois ce que vous voulez dire. Cela ouvre une perspective intéressante, même si elle diffère de la mienne. Je vais y réfléchir. » Hakim eut un petit rire, presque incrédule. « L’effet a été… désarmant. Il a hoché la tête, un peu surpris. La tension est tombée d’un coup. La discussion a pu dériver vers d’autres sujets, plus fertiles. Et moi… je suis resté avec ma vérité, intacte, mais je n’avais plus ce poids sur la poitrine, cette agitation. J’avais la paix. »
Sila hocha la tête lentement. Elle prit alors la figurine inachevée des deux personnages dos à dos. Avec une lame fine, elle entama un travail minutieux sur l’argile encore malléable. Elle ne les sépara pas, mais courba légèrement leurs épaules, inclina imperceptiblement leurs têtes l’une vers l’autre, comme s’ils écoutaient, enfin, le même silence.
« Vois-tu, Hakim, avoir raison est souvent une forteresse solitaire. Les remparts sont faits d’arguments imparables, mais à l’intérieur, on est seul, et le vent y est glacial. » Elle modelait les dos avec une infinie délicatesse. « Avoir la paix, c’est parfois accepter de laisser l’autre dans sa forteresse à lui, sans l’assiéger. C’est choisir le jardin commun, même s’il y pousse des herbes avec lesquelles on n’est pas d’accord. Ta phrase, c’est cela. Ce n’est pas de la soumission. C’est une stratégie supérieure pour préserver l’essentiel : son énergie créatrice, sa sérénité, et parfois… le lien. »
Hakim regardait ses mains transformer l’affrontement en attention réciproque. La lumière de septembre, si franche, éclairait cette évolution. Il comprenait que renoncer à la bataille n’était pas un renoncement à soi, mais un recentrage. La paix intérieure était une victoire d’une autre couleur, plus profonde, plus durable que le triomphe éphémère d’un débat.
« Cette sphère… », dit-il en la désignant.
« Garde-la, proposa Sila. Comme un rappel. Un monde parfaitement lisse est impossible, humainement. Mais on peut choisir, certains jours, de ne pas y graver les cicatrices des conflits inutiles. »
Hakim prit la boule d’argile. Elle était fraîche, lourde de sens, et étonnamment apaisante au creux de sa main. Dans le jardin qui commençait à se dorer dehors, une paix nouvelle prenait racine, plus précieuse qu’un assentiment forcé.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 32 : Le Respect, Racine de la Paix
La lumière de septembre avait changé. Elle n’était plus cette clarté blonde et généreuse de l’été, mais une lueur plus basse, plus rasante, qui allongeait démesurément les ombres dans l’atelier et dorait la poussière d’argile d’un éclat tranquille. L’air, lui aussi, portait une nouvelle fraîcheur, un avant-goût de ferment qui semblait inviter à l’introspection. Sila, les mains couvertes d’une fine boue grise, était concentrée sur le polissage d’une grande vasque aux courbes douces, comme un galet usé par la mer.
Hakim poussa la porte, le visage un peu grave. Les discussions des dernières semaines, tournant autour de la pression créatrice et du regard des autres, l’avaient laissé dans un état de réflexion permanent. Il s’assit sur le tabouret habituel, observant en silence le geste lent, presque méditatif, de son amie. Ce n’était pas un dialogue qui s’engageait immédiatement par des mots, mais par cette présence partagée, devenue la continuité même de leur amitié.
« Parfois, dit enfin Sila sans lever les yeux de son travail, on croit que le respect est une chose qu’on offre aux autres. Une politesse, une concession. On oublie qu’il doit d’abord habiter notre propre cœur, orienter nos propres choix. »
Elle posa son outil et leva les yeux vers Hakim. « Sinon, tout devient conflit. Conflit avec soi, avec les autres, avec le monde. »
Hakim hocha la tête, reconnaissant l’écho de ses propres tourments. « Ces derniers temps, à l’école, j’ai senti cette tension. Vouloir impressionner, rivaliser subtilement, chercher une validation au mépris de ce qui me parle vraiment à moi. Ça crée un bruit intérieur… étouffant. »
« Exactement, approuva Sila en essuyant ses mains sur un torchon. François Carignan a écrit cette phrase qui ne me quitte plus : “Si on n'est pas dans le respect on perd notre paix intérieure.” Au début, je la lisais comme un rappel à être polie. Mais en réalité, elle parle d’un alignement bien plus profond. »
Elle se leva et s’approcha d’une étagère où ses figurines, une petite foule de terre cuite, semblaient vivre dans une harmonie silencieuse. « Respecter son propre rythme, comme cette terre que je ne force jamais à sécher trop vite, sous peine de la voir se fendre. Respecter son intuition d’artiste, même si elle déroute. Respecter le parcours de l’autre sans y projeter sa propre attente ou son jugement. Chaque fois que je m’en écarte, par impatience, par orgueil ou par peur, je perds effectivement le centre, la paix. Un petit chaos intérieur s’installe. »
Hakim repensa à ses dernières esquisses, faites dans la hâte de produire quelque chose de « remarquable ». Elles lui avaient laissé un goût de vide. « Alors ce respect… c’est presque une discipline ? Une vigilance ? »
« C’est une forme d’honnêteté suprême, corrigea Sila. Envers soi d’abord. Reconnaître ses limites, ses besoins, ses vraies envies, sans les trahir pour des mirages. Cette honnêteté devient le socle. Ensuite, naturellement, elle irradie. On respecte l’autre parce qu’on n’a plus besoin de se mesurer à lui ou de le modeler. On respecte son travail, son silence, son espace. On respecte même le temps, comme cette saison qui tourne. » Elle désigna par la fenêtre les premières feuilles qui commençaient à jaunir. « On ne le maudit pas, on l’accueille. »
Un calme s’installa dans l’atelier, bercé par le léger crissement du papier abrasif sous les doigts de Sila qui avait repris son polissage. Hakim sentait la justesse de ses mots pénétrer en lui, apaiser la cacophonie des derniers jours. Cette paix intérieure dont elle parlait, ce n’était pas une absence de problème, mais un état de congruence. Être entier, aligné, respectueux de son propre être.
« Je crois que je dois apprendre à écouter cette voix plus tranquille en moi, murmura-t-il. Celle qui sait pourquoi je dessine, avant de savoir ce que je dois dessiner. »
Sila lui sourit, un sourire qui creusa de douces rides à la commissure de ses yeux. « C’est le plus beau travail, Hakim. Et il n’est jamais fini. Parfois, on oublie, on trébuche, et le bruit revient. L’important est de reconnaître la sensation de cette paix perdue. Elle est le signal. Elle nous ramène toujours à la question : “En quoi, là, tout de suite, est-ce que je ne me respecte pas ?” »
La lumière de fin d’après-midi, dorée et mélancolique, enveloppait l’étal de Sila, faisant scintiller les vernis et chanter les ocres des terres. Hakim resta un long moment, non plus à chercher des réponses à l’extérieur, mais à écouter, dans le silence retrouvé de son for intérieur, la fragile et puissante exigence du respect.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 33 : Le Palais de Terre
Une lumière dorée, plus douce, plus oblique qu’en août, baignait l’atelier. Elle découpait des rectangles chaleureux sur les étagères chargées de figurines silencieuses et faisait étinceler les particules de poussière d’argile en suspension dans l’air. L’été, dans sa plénitude arrogante, commençait à pencher vers la mélancolie. On sentait, par la porte grande ouverte, une première fraîcheur se mêler aux effluves tièdes de la terre et de la glaçure, annonçant une transition invisible mais certaine.
Sila était assise sur un petit tabouret bas, les mains couvertes d’une fine boue grise, entièrement absorbée par le lissage d’une forme simple, un bol peut-être, ou la base d’une silhouette. Ce n’était pas l’œuvre qui comptait à cet instant, mais le geste répété, méditatif, presque une prière manuelle. Hakim, arrivé en silence, s’était perdu dans la contemplation de ce rituel. Il avait apporté avec lui l’agitation de la rentrée universitaire, une énergie nerveuse faite de nouvelles listes de cours et de projets à naître. La sérénité de la scène l’apaisait comme un antalgique.
Après un long moment, Sila leva les yeux, un sourire fatigué mais paisible aux lèvres. « Il y a des jours où l’atelier semble immense, peuplé de toutes les créatures possibles. Et d’autres, comme aujourd’hui, où il se réduit à la surface de cette motte d’argile, au contact de mes doigts sur la courbe. C’est suffisant. C’est même tout. »
Hakim prit place sur une caisse en bois, posant son carnet de croquis à côté de lui. « Je pensais justement à quelque chose de semblable, en marchant jusqu’ici. À cette phrase de Chögyam Trungpa : ‘Quand bien même nous vivrions dans une masure en pisé, avec un plancher en terre battue et une seule fenêtre, il suffirait de regarder cet espace comme sacré, d'en prendre soin avec notre cœur et notre esprit, pour qu'il soit un palais.’ »
Sila acquiesça lentement, sans interrompre le mouvement circulaire de sa main. « Un palais de terre battue. C’est une belle image. Elle ne parle pas de transformation matérielle, mais de consécration. L’acte de soin est celui qui élève. Pas le marbre ou l’or. » Elle jeta un coup d’œil autour d’elle. « Regarde. Les murs sont tachés, les étagères bancales. La fenêtre est pleine de traces de doigts et d’éclaboussures séchées. Mais chaque tache raconte une histoire. Chaque éclaboussure est le souvenir d’un élan créateur. Prendre soin de ce lieu, c’est honorer ces histoires. C’est cela, le palais. »
« Alors l’art, finalement, ce serait cette forme de soin ? » demanda Hakim, sa pensée bifurquant vers ses propres projets encore flous.
« L’art en est une expression, oui. Mais le soin est plus large. Il commence dans la manière dont on arrange son espace, si humble soit-il. Dans la façon dont on pose une tasse sur la table, dont on essuie la poussière sans rancœur, on laisse entrer la lumière de cette unique fenêtre. L’art naît de cet état d’esprit, il n’en est pas le prérequis. »
Elle trempa ses mains dans un seau d’eau, laissant la terre grise se détacher en nuages. « Tu sais, Hakim, on passe sa vie à chercher le bon endroit, la bonne condition, le studio parfait, l’inspiration idéale… Comme si le palais était ailleurs, fait par d’autres. Mais il se construit ici. » Elle se frappa doucement la tempe du doigt encore humide. « Et ici. Avec l’attention que l’on choisit de porter au monde immédiat. Cette lumière de fin d’été, par exemple. Regarde comme elle est différente. Plus précieuse parce qu’on sait qu’elle va décliner. En prendre soin, c’est la regarder vraiment, maintenant. »
Hakim sentit l’agitation de la rentrée se dissoudre. Son propre petit dortoir universitaire, étroit et encombré, lui apparut soudain sous un jour nouveau. Ce n’était pas une cellule d’attente en vue d’un futur meilleur, mais l’espace sacré de son présent. Il pouvait en faire un palais, simplement par la qualité de son attention.
« Alors, finalement, le plus grand art ne serait pas de créer une figurine parfaite, murmura-t-il.
— Mais de vivre sa vie comme on sculpte cette figurine, acheva Sila. Avec tout son cœur, et avec l’esprit tourné vers ce soin sacré. Même, et surtout, si le matériau de départ n’est que de la terre battue. »
Dehors, une brise plus ferme fit frémir les feuilles des arbres, apportant un avant-goût de l’automne. Dans l’atelier, le palais de terre et d’intention était calme, habité, parfait. Il n’y avait rien à ajouter, sinon continuer, avec soin.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 34 : Attachés au rocher
L’air avait changé, une fois de plus. Le vent qui jouait dans les feuilles du tilleul devant l’étal de Sila avait perdu toute la nonchalance estivale. Il était vif, pressant, charriant une fraîcheur qui annonçait autre chose, un nouveau chapitre dans la longue conversation du monde avec lui-même. Sur l’étal de bois, les nouvelles figurines de Sila semblaient enracinées, des formes robustes aux postures presque défiantes face à cette brise nouvelle.
Hakim arriva, les cheveux un peu en bataille, les bras chargés de carnets. Il s’assit sur le tabouret habituel avec un soupir qui n’était pas de lassitude, mais de digestion. La discussion du mois précédent, houleuse, avait laissé des sédiments. Ils avaient parlé des poids hérités, des dogmes imposés, de la difficulté de trouver son propre souffle sous le marbre des traditions. Et cette sentence, trouvée on ne sait où, attribuée au pape François dans un contexte de colère absolue contre la corruption – « Attachez-les à un rocher et jetez-les à la mer » – tournait en boucle dans leurs esprits depuis.
« Je n’arrête pas d’y penser, à ce rocher, » commença Hakim, sans préambule, les yeux sur une figurine représentant un porteur d’eau, courbé mais stable. « Au premier abord, c’est une condamnation. Une fin. Le rocher, c’est le poids du forfait, de la faute irrémédiable, et la mer, l’oubli. »
Sila, qui polissait délicatement l’épaule d’une créature mi-végétale, mi-féminine, hocha la tête. Son silence était une invitation à creuser.
« Mais si on inverse la perspective ? » poursuivit le jeune homme, s’animant. « Et si le rocher n’était pas le poids de la corruption, mais le poids de la vérité ? Une vérité si lourde, si inconfortable, si immuable qu’elle nous attache ? On voudrait s’en débarrasser, la jeter dans la mer de l’indifférence pour continuer à naviguer tranquillement. Mais elle nous retient. Elle nous expose. »
Un sourire lent éclaira le visage de Sila. C’était là qu’elle l’attendait. « Voilà, Hakim. Tu as touché le cœur de la chose. Ce mois-ci, avec ce vent qui nettoie le ciel, je n’ai pu sculpter que des figures ancrées. Pas enchaînées. Ancrées. Comme si leur rocher n’était pas une condamnation venue de l’extérieur, mais le choix intérieur de rester fidèle à une position, au prix de la tempête. » Elle désigna du menton ses nouvelles créations. « Regarde. Elles ne regardent pas la mer avec terreur. Elles lui font face. Le rocher est leur point d’appui. »
Le climat avait donc encore tourné, passant des orages chauds de la confrontation aux rafales froides et clarifiantes de l’intégrité. La sentence terrible devenait, sous leur examen croisé, une étrange parabole sur la résistance.
« Alors, la corruption, finalement, ce serait de vouloir se détacher de tout rocher ? » demanda Hakim, le regard brillant. « De vouloir flotter sans principe, au gré des courants et des opportunités, sans jamais être gêné par le poids de ce qui est juste ? »
« Exactement, » approuva Sila. « Jeter les corrompus à la mer, c’est peut-être l’image de ce qu’ils ont eux-mêmes fait de leur âme : ils ont détaché leur conscience du rocher des valeurs pour la livrer aux flots changeants du gain et du pouvoir. La sentence est ironique. Elle ne fait que matérialiser leur état intérieur. »
Ils restèrent un moment en silence, écoutant le vent chasser les feuilles légères, celles qui n’avaient pas de prise. L’air sentait la terre humide et la résine.
« Cela signifie, conclut Hakim doucement, qu’il faut choisir son rocher. Soigneusement. Parce qu’il définira tout. Il peut nous engloutir ou nous donner la force de résister aux marées. »
Sila posa sa figurine sur l’étal, aux côtés des autres. Elle formait un petit phalanstère de pierre et d’argile, solide face à la bourrasque qui annonçait déjà le prochain changement. « Nous sommes tous attachés à un rocher, Hakim. Le tout est de savoir si c’est le nôtre, choisi en conscience, ou les chaînes que d’autres nous ont forgées. Ce mois-ci, le vent nous le rappelle : s’ancrer n’est pas s’immobiliser. C’est trouver le point fixe à partir duquel on peut observer, sans être emporté, la danse éternelle de la mer. »
La fraîcheur s’installait, mais sur leur rocher de dialogue, elle était vivifiante.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 35 : La Chenille et le Papillon
Un vent neuf, vif et chargé de l’odeur des premières pluies sur la terre sèche, faisait trembler la toile de l’auvent de L’Étal de Sila. L’air avait cette clarté particulière, comme lavé, qui dessine chaque contour avec une netteté neuve. Hakim poussa la porte, une boîte en carton sous le bras, et le timbre résonna dans la tiédeur de l’atelier. Sila, les mains couvertes d’une argile grise, terminait le poli d’une grande jarre aux courbes généreuses. Ils échangèrent un sourire silencieux, rituel, avant que le jeune homme ne dépose son fardeau sur le comptoir.
« Des livres pour mon grand frère, expliqua-t-il. Je passe ensuite chez lui. Mais je me suis dit que le détour par ici était nécessaire. L’air d’aujourd’hui… il donne à réfléchir, non ? On dirait que le monde vient de prendre une grande inspiration. »
Sila s’essuya les mains à un torchon, son regard posé sur la rue où les dernières feuilles commençaient à tournoyer. « C’est cela, dit-elle doucement. Un monde qui expire l’été et inspire l’automne. Chaque transition porte cette étrange magie : tout semble identique, et pourtant tout est perçu différemment. Je repensais justement à une phrase de Leadbeater. »
Hakim ouvrit la boîte, sortit un carnet de croquis usé. « À celle de la chenille et du papillon ? » demanda-t-il, anticipant déjà le chemin de leur conversation.
« Exactement. "Elle devient papillon ; son horizon s’élargit ; elle perçoit dans l’existence une beauté, une gloire, une poésie dont elle n’avait pas auparavant la moindre idée. C’est toujours le même monde, mais comme il lui semble différent !" »
Sila s’approcha, prenant entre ses doigts une petite figurine en terre crue, encore fruste, une forme à peine ébauchée qui pouvait évoquer une chrysalide. « Voilà l’illusion, Hakim, et la vérité tout à la fois. Nous croyons que la beauté naît du changement de décor, d’une révolution extérieure. Mais la révolution est d’abord dans la manière de voir. La chenille ne se déplace que le long d’une branche, ligne droite et nécessaire. Le papillon voit la forêt, la clairière, la montagne au loin. Il parcourt le monde, il ne le subit plus. »
Hakim se mit à dessiner à grands traits sur son carnet, non pas le papillon, mais l’atelier vu sous un angle inhabituel, depuis le coin de la fenêtre, capturant le jardin public au-delà. « Alors le travail ne serait pas de devenir autre chose, mais de développer les ailes pour percevoir autrement ce que l’on est déjà ? C’est vertigineux. Cela voudrait dire que la beauté dont il parle… elle est déjà là. Invisible à nos yeux de chenille, mais présente. »
Un rire doux de Sila ponctua sa réflexion. « Tu as mis le doigt sur le mystère. Regarde cette jarre. Pour certains, c’est un objet utilitaire, terre cuite et émail. Pour d’autres, c’est la capture d’un mouvement, d’une idée de contenance, le fruit d’un dialogue entre la main, la terre et le feu. Même objet. Monde différent. » Elle posa la main sur le flanc lisse de la jarre. « L’art, la lecture, l’amitié, les grandes joies comme les grandes peines… ce sont peut-être des catalyseurs. Ils ne changent pas le monde. Ils changent notre vision. Soudain, on perçoit la poésie. »
Le jeune homme leva les yeux de son croquis, regardant Sila avec une intensité soudaine. « Penses-tu que l’on puisse choisir de voir en papillon ? De forcer cette métamorphose du regard ? »
« Je ne crois pas que l’on force une métamorphose, répondit-elle en secouant lentement la tête. On la permet. En cessant de croire que la branche est l’univers. En acceptant de se tisser un cocon de silence, de doute, parfois même de confusion. C’est inconfortable, la chrysalide. On y est à l’étroit, dans le noir. On s’y dissout presque. Mais c’est le prix à payer pour que les ailes puissent, un jour, se déployer. »
Le vent fit claquer la porte d’entrée, apportant une bouffée d’air frais qui sembla porter en elle la promesse des couleurs à venir. Hakim referma son carnet. « Alors chaque automne, chaque grand changement dans le climat de nos vies… ce serait peut-être une invitation à tisser un cocon ? À se préparer à une nouvelle façon de parcourir le même paysage ? »
Sila hocha la tête, un infime sourire aux lèvres. « Voilà. Toute chenille est potentiellement un papillon. Le potentiel est là, Hakim, en toi, en moi. L’horizon ne s’élargit pas parce que le monde grandit, mais parce que notre capacité à l’embrasser se transforme. »
Hakim prit sa boîte, sentant le poids des livres, le poids des idées nouvelles. L’Étal lui semblait à la fois parfaitement familier et soudain révélé, comme s’il en percevait pour la première fois la poésie secrète, la beauté tranquille de son ordre chaotique. Il était venu avec des questions sur son avenir, et il repartait avec une clé pour habiter son présent autrement. Le monde était le même. La rue, le vent, l’atelier. Mais comme il lui semblait différent.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 36 : Les Saisons des Papillons
Un vent nouveau chantait à la fenêtre de l’atelier, apportant avec lui l’odeur de la terre humide et l’aigre senteur des feuilles tombées. L’air avait tourné, plus vif, charriant la promesse d’un froid à venir. Cet automne hâtif semblait inviter au recueillement. Sila, les mains encore marquées par l’argile grise d’un matin de travail, observait Hakim qui, assis sur le tabouret bas, feuilletait avec une intensité particulière un recueil de poèmes persans. Il était venu ce matin-là, comme souvent, sans prévenir, porté par une vague de questions silencieuses que Sila avait appris à reconnaître.
« Courir pieds nus, dans l'herbe fraîche, à attraper des papillons », murmura-t-il sans lever les yeux de la page, comme s’il testait le goût des mots. Ce n’était ni une citation, ni une introduction. C’était un constat, presque une plainte douce. « C’est la sentence du mois dernier. Celle de septembre. Elle sentait le soleil et la liberté infinie. Et maintenant… Regarde. »
Il désigna d’un geste du menton la fenêtre, où les dernières roses trémières se courbaient sous une brise insistante. La lumière, si dorée et généreuse il y a encore quelques semaines, était devenue oblique, découpant des ombres longues et froides dans l’atelier. Le climat avait changé, imperceptiblement puis soudainement, comme un changement de tonalité dans une musique.
Sila posa délicatement le petit oiseau d’argile qu’elle était en train de lisser. « Et alors ? demanda-t-elle doucement. Les papillons d’octobre, tu crois qu’ils sont moins réels ? Qu’ils volent avec moins de grâce, simplement parce que l’air pique un peu ? »
Hakim ferma le livre. « Je ne parle pas des papillons. Je parle de l’herbe fraîche. De la sensation sous la plante des pieds. Cette sentence… c’était une invitation à la légèreté, à la poursuite insouciante. Mais comment rester insouciant quand l’herbe devient boueuse et froide ? Quand le monde se met en gris et en or pâle ? On ne court plus de la même façon. On ne court peut-être plus du tout. »
Un silence s’installa, rempli seulement du crépitement lointain des feuilles mortes roulant sur le chemin. Sila se leva, alla vers l’étagère où étaient alignées ses figurines, témoins de leurs échanges hebdomadaires. Elle prit une petite forme abstraite, lisse et froissée comme un galet usé par la mer. C’était l’œuvre de septembre, inspirée justement de cette sentence joyeuse.
« Tu te souviens du film dont on a parlé une fois, Coupable Innocence ? » demanda-t-elle soudain.
Hakim hocha la tête, se rappelant vaguement l’histoire de cette violoniste retournant dans une village nommée Innocence, pour se retrouver prise dans une intrigue où les apparences étaient trompeuses et où le mal se cachait sous des dehors idylliques. Un thriller sudiste rempli de clichés sur le petit village, selon certaines critiques.
« Le titre m’a toujours fasciné, poursuivit Sila. Cette idée que l’innocence, la pureté d’une intention ou d’un moment, puisse être en quelque sorte ‘coupable’. Coupable de quoi ? D’être trop fragile ? D’ignorer l’ombre ? De ne pas être adaptée à toutes les saisons ? Peut-être que l’insouciance de septembre, cette course pieds nus, est une forme d’innocence. L’automne qui arrive, avec ses exigences et sa gravité, la rend coupable. Coupable de ne pas être assez solide, assez sérieuse. »
Elle reposa la figurine. « Mais c’est un piège, Hakim. Croire que la vérité d’une saison invalide celle de la précédente. La jeune femme dans ce téléfilm fuit le monde pour retrouver un havre de paix. Elle croit revenir à l’innocence. Mais l’innocence n’est pas un lieu figé, ni un souvenir. C’est une qualité de regard. Tu peux attraper des papillons en automne. Il suffit de savoir où regarder, et d’accepter que tes pieds, peut-être, seront un peu mouillés. »
Hakim contemplait ses propres mains, comme s’il y cherchait la trace de l’herbe fraîche de septembre. « Alors, que fait-on quand le climat change ? Quand la sentence du mois dernier semble appartenir à un autre monde ?
— On la resculpte, répondit Sila avec un petit sourire. On l’enveloppe dans la matière de la nouvelle saison. Courir pieds nus dans l’herbe fraîche d’octobre, ce n’est pas la même chose. C’est une course plus consciente. Plus précieuse, parce qu’éphémère. On n’attrape plus les papillons pour le jeu, mais pour sentir une dernière fois le frémissement de la vie avant l’hiver. La légèreté n’a pas disparu. Elle s’est chargée de profondeur. »
Elle prit un nouveau bloc d’argile, d’une couleur plus sombre, plus riche. « Voilà la continuité. Pas une répétition, mais une variation. Le thème est la joie de la poursuite, de l’élan. En septembre, il était en allegro, en plein soleil. En octobre, il sera en adagio, dans les brumes. Mais c’est la même mélodie. Celle de ta curiosité, de ta quête. Ne la laisse pas geler sous prétexte que le mois a tourné. Donne-lui simplement des vêtements plus chauds. »
Hakim regarda l’argile sombre entre les mains de Sila, puis le monde doré et déclinant au-dehors. Un papillon solitaire, un vulcain sans doute attardé, voleta devant la vitre. Il le suivit des yeux un instant, puis un sourire détendit enfin ses traits.
« D’accord, dit-il. Alors, pour ce mois-ci… la sentence serait : ‘Marcher dans les sentiers mouillés, à la poursuite du dernier vulcain.’ »
Sila acquiesça, ses doigts commençant déjà à pétrir la terre, à lui donner la forme de cette marche nouvelle, à la fois héritière et distincte, dans le grand cycle de leur dialogue. L’atelier, désormais, sentait le chaud, l’humus et l’infini recommencement.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 37 : L’Enfer des Sages
Une buée glacée commençait à estomper les contours du jardin, effaçant peu à peu les derniers vestiges de l’été. Le vent, plus aigu, sculptait des tourbillons de feuilles cuivrées autour de l’atelier. À l’intérieur, l’odeur de l’argile humide et du thé à la cannelle tissait un rempart contre la morsure de l’air nouveau. Sila, les mains profondément ancrées dans une masse de glaise grise, suivait du regard Hakim qui tournait lentement autour de l’étagère aux « égarés », ces figurines imparfaites et si expressives.
La visite du jeune homme était devenue, au fil des semaines, ce point de repère où les certitudes se déplaçaient. Il avait apporté avec lui, ce jour-là, une sentence qui flottait dans la pièce, presque palpable : « Le paradis d’un imbécile est l’enfer d’un sage. » Thomas Muller. Il l’avait écrite sur un morceau de papier griffonné, posé près de la théière, comme une épice à infuser dans leur conversation.
« Cela fait réfléchir, non ? » commença-t-il sans préambule, ses yeux brillants d’une curiosité presque urgente. « Comme si le bonheur lui-même était une matière subjective, une glaise que chacun pétrit avec ses propres aveuglements. »
Sila essuya ses mains sur son tablier, laissant une trace légère. Un sourire erra sur ses lèvres. La suite de leurs échanges avait naturellement tissé un fil entre les épisodes ; la dernière fois, ils avaient parlé des masques que l’on porte pour séduire le monde. Celui-ci s’annonçait plus âpre, plus exigeant.
« Cette phrase, elle creuse un abîme entre deux façons d’habiter le monde, répondit-elle doucement. L’imbécile, ici, n’est pas nécessairement l’insensé. C’est peut-être simplement celui qui se satisfait du vernis des choses, pour qui le confort de l’illusion est un paradis. Un paradis sans questions, sans cette brûlure du doute qui nous tient éveillés. »
Hakim s’assit sur le tabouret bas, le dos voûté par le poids de la pensée. « Et le sage, alors ? Son enfer, c’est de voir ce vernis, de comprendre les mécanismes, et de ne pouvoir y adhérer ? De ne jamais pouvoir se contenter de ce paradis factice ? »
Un silence s’installa, peuplé seulement du crépitement du poêle à bois. Sila prit une des figurines « égarées », un personnage au torse disproportionné, aux yeux grands ouverts, empreint d’une vulnérabilité touchante.
« Regarde celle-ci, Hakim. Quand je l’ai façonnée, j’ai cru rater mon coup. Elle ne correspondait à aucun de mes standards de beauté ou d’équilibre. Son paradis, à elle, aurait été de ressembler aux autres, lisses et parfaites. Mais c’est dans son « imperfection » assumée que réside sa vérité. Son « enfer », si tu veux, c’est de ne pas être conventionnellement belle. Mais c’est aussi ce qui en fait une œuvre sage, car elle assume sa fissure. »
Le jeune homme hocha la tête, comprenant le détour métaphorique. « Donc, l’enfer du sage est un lieu de lucidité. Un lieu froid, parfois, parce que dépouillé de ces illusions réconfortantes. Comme regarder novembre s’installer sans se leurrer sur le retour imminent de la chaleur. »
« Exactement, approuva Sila. Mais il ne faut pas y voir une malédiction. Cet enfer est un creuset. C’est de là que naît la création authentique, la pensée vive, la compassion aussi. Parce que comprendre la fragilité des paradis artificiels, c’est arrêter de mépriser ceux qui y vivent. C’est peut-être même essayer de leur tendre, sans arrogance, une lanterne. »
Elle se remit au travail, modelant l’argile avec une sérénité nouvelle. Hakim observait ses gestes, l’harmonie entre l’intention et la matière. Il repensa à ses propres tourments, à sa quête effrénée de sens qui, certains jours, lui ôtait la simple joie. Était-ce là son enfer de jeune sage en devenir ?
« Alors, il faut choisir ? demanda-t-il, la voix plus basse. Entre le bonheur ignorant et la lucidité douloureuse ? »
Sila leva vers lui un regard empreint d’une grande douceur. « Je ne crois pas. Je crois qu’il faut apprendre à bâtir son paradis avec les briques de son propre enfer. À trouver la chaleur non dans l’illusion d’un soleil constant, mais dans la flamme intérieure qu’alimente la compréhension du froid. Notre sagesse, si minime soit-elle, devient alors notre foyer. »
Dehors, le vent se leva, charriant un parfum de terre mouillée et de bois mort. Un climat de dépouillement, de vérité nue, s’installait. Mais dans l’atelier, autour de la sentence de Muller désormais incarnée, une autre chaleur persistait, née du partage de cette lucidité conquise, et de l’amitié qui en rendait le poids plus léger à porter. Hakim sourit, sentant que cet « enfer » partagé avait, paradoxalement, des allures de refuge.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 38 : Le Ciel des Limites
Une lumière oblique, d’un or pâle et liquide, inondait l’étal de Sila, transformant les figurines d’argile en êtres de flamme et d’ambre. L’air avait changé. Il portait désormais une fraîcheur vive, un tranchant qui faisait frissonner les feuilles du platane voisin et rougir les vignes vierges du mur. L’été, avec son abondance généreuse et sa torpeur, s’était effacé, cédant la place à une saison plus introspective, plus interrogative, comme l’esprit qui s’éveille d’un long rêve.
Hakim trouva Sila en train de polir les contours d’une nouvelle forme, abstraite celle-ci, un entrelacs de courbes qui semblait vouloir à la fois enserrer le vide et s’en échapper. Il s’installa sur son tabouret familier, le bois plus froid sous ses doigts. Leurs salutations furent silencieuses, un simple échange de sourire, héritage des nombreuses conversations passées qui rendait les formules superflues. L’échange, aujourd’hui, était déjà en cours, porté par le vent nouveau.
« Cela me fait penser », dit Hakim après un long moment à observer la forme dans les mains de Sila, « à cette phrase d’Anderson. Un paradoxe est simplement placé par un esprit rationnel pour exploiter ses propres limites. J’y reviens souvent depuis la dernière fois. »
Sila ne leva pas les yeux de son travail, mais un léger hochement de tête montra qu’elle écoutait intensément. L’aiguille de bois dans sa main continua son lent chemin, grattant délicatement la surface.
« J’ai essayé de l’appliquer », poursuivit Hakim, le regard perdu dans les volutes de l’argile. « À moi-même. À cette sensation constante d’être tiraillé. Je veux une création libre, pure, instinctive… et en même temps, je cherche désespérément la technique parfaite, la maîtrise totale. Deux désirs qui s’annulent l’un l’autre, comme deux forces contraires. Un paradoxe. Et ça me paralyse. »
Le grattement de l’outil cessa. Sila posa délicatement la figurine sur le torchon. Elle prit une tasse de thé, déjà à moitié froide, et contempla les feuilles mortes qui tourbillonnaient dans le caniveau.
« Tu as identifié la cage, Hakim », dit-elle enfin, la voix douce mais ferme. « Mais tu la regardes de l’intérieur. Anderson ne dit pas que le paradoxe est une prison. Il dit qu’il est placé pour exploiter les limites. C’est un outil. Une création de ton propre esprit rationnel pour tester ses frontières. »
Elle se tourna vers lui, ses yeux noirs vifs comme des tessons d’obsidienne captant la lumière dorée. « Ton désir de pure liberté et ta quête de maîtrise totale ne sont pas des ennemis. Ce sont les deux parois du paradoxe que tu as toi-même construit. Et en les cognant, en sentant leur résistance, tu apprends la forme exacte de ton esprit créateur. Tu apprends que la vraie liberté, peut-être, n’est pas l’absence de murs, mais la connaissance parfaite de leur emplacement. Elle naît dans l’espace, même étroit, entre ces deux forces. »
Hakim resta silencieux, digérant les mots. Le vent fit trembler l’enseigne de l’étal. Il repensa à leurs précédents échanges, à toutes ces sentences qu’ils s’étaient lancées comme des balles, cherchant à en saisir le rythme secret. Chaque épisode était une pierre ajoutée à un édifice fragile, une compréhension qui se bâtissait entre eux.
« Alors le paradoxe n’est pas un problème à résoudre ? » demanda-t-il.
« Non. C’est un territoire à habiter. Regarde le ciel d’aujourd’hui. » Elle leva les yeux. Hakim suivit son regard. Entre les branches dénudées, le ciel était d’un bleu intense, presque dur, mais traversé par de longs nuages effilochés, doux et vaporeux. « La lumière de l’été était diffuse, englobante. Celle d’aujourd’hui est tranchante, elle découpe, elle définit. Elle révèle les limites de chaque chose – la branche contre le ciel, la feuille qui quitte l’arbre. Elle ne les nie pas. Elle les exploite pour créer une beauté nouvelle, plus aiguë. »
Il observa alors la figurine abstraite. Ce n’était plus un simple enchevêtrement, mais une cartographie. Une frontière délibérée entre le plein et le vide, la courbe et la ligne droite. Un paradoxe rendu visible, non pour enfermer, mais pour libérer la forme qu’il contenait.
Le froid devenant plus mordant, Hakim boutonna son manteau. Le climat avait changé, et avec lui, la nature de leur dialogue. Il n’était plus dans l’exploration florale du possible, mais dans la définition précise du réel. Ils venaient, sans le dire, de franchir un seuil. La sentence n’était plus un objet à contempler, mais un outil à manier. Et dans le ciel limpide et limité d’octobre, cette vérité résonnait avec une clarté nouvelle.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 39 : La Hauteur des Regards
L’air avait changé. Une netteté cristalline s’était abattue sur la village, chassant la grisaille languissante de septembre. Le vent, plus vif, charriait des effluves de terre froide et de feuilles mortes, un parfum âpre qui semblait aiguiser les contours du monde. Devant l’étal de Sila, une feuille rousse virevolta avant de se poser sur l’épaule d’une figurine en terre cuite, comme un éphémère décor.
Sila, les mains encore maculées d’argile fraîche, contemplait sa nouvelle série. Elle avait modelé des oiseaux aux ailes démesurées, certains en plein élan, d’autres semblant planer dans une immobilité vertigineuse. Hakim, arrivé en silence, suivit son regard. Il sentit ce changement de climat, moins dans l’air que dans l’expression de son amie. Une sorte de distance mélancolique.
« Plus on vole haut, plus on paraît petit à ceux qui ne peuvent pas voler », murmura-t-il, citant la sentence de Jean Dorion qu’ils avaient évoquée à la fin de leur dernière rencontre.
Un sourire effleura les lèvres de Sila. Elle hocha la tête, sans détourner les yeux de ses oiseaux de terre. « C’est cela, dit-elle doucement. Regarde-les. Plus leurs ailes les portent vers la lumière, plus ils doivent, vus du sol, se réduire à un point, à une ombre fugace, puis au néant. Leur grandeur devient, pour le regard d’en bas, une disparition. »
Hakim s’assit sur le tabouret habituel, le bois froid à travers son jean. Il repensa à leurs discussions du mois précédent, centrées sur les racines et l’ancrage. À présent, l’envol. Et son paradoxe. « Alors, le prix de l’élévation, c’est l’incompréhension ? » demanda-t-il, sentant la question le dépasser, toucher à sa propre expérience d’étudiant rêvant de décoller des sentiers battus, parfois au regard perplexe de ses proches.
Sila prit un chiffon et se mit à lustrer délicatement le dos d’un oiseau. « Pas seulement l’incompréhension. La solitude. Une solitude spécifique. Celle qui naît du changement de perspective. Quand tu vois le monde de là-haut, ses frontières s’estompent, ses querelles paraissent dérisoires, mais son murmure chaleureux s’affaiblit aussi. Tu n’es plus tout à fait de ce monde. Tu deviens un spectacle lointain, une curiosité, parfois une cible. »
Elle se tourna enfin vers lui, ses yeux noirs captant la lumière pâle d’octobre. « Et toi, Hakim, qui commencez à déployer vos ailes dans votre art, dans votre pensée… le sentez-vous ? Ce moment où vos idées, vos aspirations, vous élèvent, mais créent aussi un léger vertige face à ceux qui restent sur le plancher rassurant des évidences ? »
La question le frappa en plein cœur. Il revit le visage de certains de ses amis, bienveillants mais distants, quand il évoquait ses projets, ses doutes existentiels, tout ce qui le portait au-delà du quotidien. Il se sentait alors étrangement petit dans leur regard, non par insignifiance, mais par rétrécissement. Comme si sa propre croissance le rendait moins lisible.
« Je crois, dit-il lentement, que c’est le risque de toute ascension. On veut partager la vue, mais on ne peut offrir les ailes. Alors, parfois, il vaut mieux se taire et voler. Partager l’émerveillement avec ceux qui, comme ici, sont aussi en l’air. » Son geste engloba l’étal, les figurines, Sila.
Un éclat de complicité réchauffa le regard de la céramiste. « Exactement. Il ne s’agit pas de mépriser le sol. Il est nécessaire pour prendre son élan. Mais de comprendre que la hauteur altère les perceptions. Celui qui vole n’est pas réellement plus petit. Il est seulement perçu ainsi par un angle de vue limité. La vraie grandeur, peut-être, est de continuer à voler tout en gardant, dans son cœur, la mémoire de la pesanteur. Et de trouver, comme vous le dites, quelques compagnons de vol pour échanger sur les courants ascendants. »
Le vent souleva de nouveau un tourbillon de feuilles. Hakim observa les oiseaux de Sila. Ils n’avaient pas l’air orgueilleux ni perdus. Ils avaient l’air libres, portés par une nécessité intérieure. La solitude dont elle parlait n’était pas un vide, mais l’espace même du vol.
« Alors, la prochaine fois, dit-il avec un sourire retrouvé, nous parlerons des différents courants ? Des vents contraires qui façonnent le voyage ? »
Sila acquiesça, déposant délicatement l’oiseau lustré parmi les autres. « Ce sera l’occasion, acquiesça-t-elle. Car voler haut n’est jamais un long fleuve tranquille. Et c’est tant mieux. C’est dans la résistance de l’air que les ailes trouvent leur force. »
Le froid s’installait, mais entre eux, une nouvelle chaleur avait germé, celle née du partage d’une vérité difficile et belle. Hakim partit, le dos un peu plus droit, acceptant un peu plus la légère solitude de son propre envol, tandis que Sila, devant son étal, continuait de sculpter la liberté silencieuse de ceux qui voient le monde depuis les hauteurs.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 40 : La Fièvre du Paraître
Un vent vif, chargé de l’odeur des feuilles mortes et de la terre humide, s’engouffra dans l’atelier, faisant danser la flamme de la bougie. Sur l’étagère, une nouvelle armée de figurines silencieuses semblait frémir à son passage. Sila, les mains encore couvertes d’une fine pellicule d’argile séchée, regardait par la fenêtre le ballet des branches dépouillées. L’air avait changé, devenu plus tranchant, plus véridique, comme s’il venait balayer les derniers vestiges de l’insouciance estivale.
Hakim, arrivé plus tôt dans l’après-midi, était assis sur le vieux tabouret, un carnet ouvert sur les genoux. Le silence entre eux n’était pas vide, mais chargé de la réflexion mûrie par les semaines passées. Les visites de l’étudiant étaient devenues des rendez-vous réguliers, des points d’ancrage où leurs deux mondes, différents en âge et en expérience, cherchaient un terrain d’entente au-delà de la simple argile.
« Il arrive toujours un moment où l’on s’aperçoit que les menteurs et les tricheurs sont largement majoritaires dans l’existence, tant la fièvre de paraître finit par tuer l’être intime. » La voix de Sila, calme et sans amertume, sembla naître du crépitement de la cire. Elle ne citait pas Denoix de Saint-Marc pour faire étalage, mais parce que la sentence résonnait avec le changement de saison, avec la mélancolie qui parfois la prenait devant le four refroidi.
Hakim leva les yeux de son croquis, un dessin de mains – celles de Sila – modelant l’invisible. « C’est ce moment, pour moi, en ce moment », avoua-t-il, sans détour. L’université, les ateliers, même les vernissages lui apparaissaient soudain comme un vaste théâtre. « Tout le monde parle de son projet, de son concept, de sa démarche… Des mots, toujours des mots, pour cacher qu’on a peur de n’avoir rien à dire. On triche avec ses influences, on ment sur ses intentions, pour paraître plus profond, plus innovant. Je les sens, ces mensonges. Et je me demande si je ne commence pas, moi aussi, à les fabriquer pour être du bon côté. »
Sila prit une éponge humide et commença à nettoyer lentement ses doigts, faisant apparaître la peau sous la terre. Un geste simple, presque rituel. « La fièvre de paraître… C’est une maladie de l’âme qui guette tout artiste, tout être humain, probablement. On nous apprend à vendre notre image avant de laisser mûrir notre fond. » Elle se tourna vers lui, ses yeux noirs captant la lueur tremblotante. « Tu vois, Hakim, c’est là que le travail de la terre devient un antidote. L’argile, elle, ne triche pas. Tu peux la forcer, elle craquera. Tu peux vouloir paraître habile, elle révélera la maladresse de ta pression. Elle exige l’authenticité du geste, sous peine de se briser. »
Elle désigna d’un menton une de ses figurines, un personnage assis, les épaules légèrement voûtées, les traits fatigués mais le regard extraordinairement paisible. « J’ai failli, moi aussi, succomber à la fièvre. Il y a des années. On me poussait à produire en série, à flatter le goût du public, à devenir la ‘céramiste qui fait ces petites femmes sages’. Paraître une artiste à succès. Mais chaque pièce faite sans conviction était comme un petit mensonge qui séchait et durcissait en moi. Elle tuait un peu de ce qui palpite à l’intérieur. »
Le vent redoubla, apportant une nouvelle fraîcheur. Hakim referma son carnet. « Alors, comment on résiste ? Dans un monde qui récompense le paraître ? »
Un léger sourire effleura les lèvres de Sila. « En cultivant son propre jardin secret, même s’il est petit. En acceptant de ne pas paraître, parfois. En choisissant soigneusement les miroirs dans lesquels on se regarde. » Son geste embrassa l’étal modeste, l’atelier en désordre, le visage attentif du jeune homme. « Ici, pas de fièvre. Ici, il fait juste un peu froid, et c’est bien. Ça garde l’esprit clair. La vérité, même si elle est rugueuse, est la seule matière qui permet de créer quelque chose qui tient debout, à la cuisson. Le reste, les faux-semblants, finissent toujours par se fissurer. »
Hakim hocha la tête, le cœur un peu moins lourd. La sentence n’était plus une condamnation cynique, mais un rappel, une mise en garde. Rester fidèle à l’être intime, même silencieux, même imparfait, devenait un acte de courage, presque de rébellion, dans le grand théâtre du monde.
Sila ralluma le four pour une petite pièce, une simple coupe. La lueur du foyer s’empara de l’atelier, projetant des ombres dansantes sur les murs. C’était une lumière crue, sans artifice, qui ne laissait aucune place au mensonge.
Fin
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Épisode 41 : Le Radar de l’Ombre
Un froid vif, nouvellement installé, mordait l’air du matin. Il avait balayé les derniers effluves de douceur, laissant le ciel d’un gris de perle tendu au-dessus de l’étal de Sila. La céramiste, enroulée dans un châle épais, achevait de disposer ses figurines. Ses yeux noirs, toujours aussi vifs, semblaient scruter au-delà des étals du marché, comme s’ils cherchaient à percer la pellicule de brume accrochée aux toits. L’atmosphère avait changé, non seulement dans l’air, mais dans une certaine tension palpable, une nervosité silencieuse qui remplaçait la nonchalance de l’automne précédent.
Hakim arriva, les mains enfoncées dans les poches de son manteau, le visage un peu rouge. Le contraste entre la chaleur du studio où il passait ses journées et ce froid tranchant l’avait saisi. Il s’arrêta devant l’étal, croisant le regard de Sila. Pas besoin de grands saluts. La continuité de leurs échanges tissait un fil invisible entre eux, résistant aux changements de temps.
« Le froid aiguise les contours, remarqua Sila sans prélude, en effleurant du doigt l’arête parfaite d’un oiseau d’argile. Tout semble plus net, plus défini. Mais parfois, cette clarté est trompeuse. Elle donne l’illusion de voir mieux, alors qu’elle ne fait que durcir les ombres. »
Hakim hocha la tête, reconnaissant le préambule à l’un de leurs « échanges philosophiques », comme il les appelait mentalement. Il sortit de sa poche un carnet, celui-là même où il notait depuis des mois les sentences partagées, qu’il surnommait, dans un élan de poésie adolescente, le bloc-note de Galmaril. Il l’ouvrit à une page récente.
« Ça me fait penser à ce que tu as dit la dernière fois, Sila. À propos de l’Asura, le dieu jaloux. Tu avais dit : "L'Asura a des antennes très fines et un radar très petit. Il perçoit et enregistre tout. Le problème est que la lecture qu'il en fait est déformée par la paranoïa." J’y ai beaucoup réfléchi. »
Un sourire fugace traversa le visage de Sila. Elle ajusta son châle. « Et à quoi as-tu pensé, jeune radar ? »
« À ce froid, justement, répondit-il en observant les passants pressés, aux regards fuyants. Et à l’atmosphère, en ce moment. À l’école, dans les transports… Les gens semblent plus tendus. Chacun écoute, observe, mais à travers un prisme de méfiance. Comme si l’Asura n’était pas un dieu lointain, mais une petite fréquence à l’intérieur de nous. Une fréquence qui, quand le temps se durcit, monte en puissance. »
Sila prit une petite figurine inachevée, une forme humaine aux bras levés, comme pour une invocation ou une protection. « Tu touches juste, Hakim. Ce radar, nous l’avons tous. Il est même utile. Il capte les nuances, les non-dits, les énergies subtiles. L’artiste, plus que quiconque, doit l’avoir d’une grande finesse. » Elle fit glisser son pouce sur la terre crue, adoucissant un angle. « Mais l’Asura s’en empare. Il pirate la fréquence. Il prend cette perception fine et, au lieu de la nourrir de curiosité ou de compassion, il la nourrit de peur. Le regard qui se détourne devient un mépris. Le silence devient une conspiration. Le simple changement de temps devient un mauvais présage personnel. »
Hakim sentit un frisson qui n’avait rien à voir avec la température. « Alors comment… éviter le piratage ? »
« En calibrant sans cesse son instrument, dit-elle doucement. En confrontant ses perceptions déformées à la réalité tangible. » Elle tendit la figurine vers lui. « Regarde. Je perçois que tu es anxieux, peut-être par ce que tu as capté autour de toi ces derniers temps. Mon radar le perçoit. L’Asura en moi pourrait y voir de l’agacement, ou un signe que notre échange devient stérile. Mais la réalité, c’est cette figurine que je te tends. La réalité, c’est ta présence ici, malgré le froid. La réalité, c’est la terre, l’argile, le geste qui transforme. »
Il prit la figurine. Elle était fraîche, poreuse, vraie. Un point d’ancrage.
« L’art, continua-t-elle, c’est peut-être cela : rendre tangible une fréquence juste. Offrir une lecture non déformée du monde. Une lecture qui, au lieu de diviser, relie. »
Le marché s’animait autour d’eux, dans le crépitement du froid. Hakim rangea la figurine dans son sac, avec son carnet. Le radar de l’ombre grésillait encore en lui, captant les doutes, les comparaisons, la peur de ne pas être à la hauteur. Mais il avait désormais son point de calibration : l’étal de Sila, la froideur de l’argile, et cette idée que la plus fine des perceptions devait sans cesse être réchauffée au feu de la réalité partagée.
« La prochaine fois, dit-il en se préparant à partir, il faudra que je te montre mes nouveaux croquis. Ils sont… pleins d’ombres. Mais aussi de quelques lumières. »
« J’apporterai du thé brûlant, promit Sila. Pour réchauffer les antennes. »
Et tandis qu’il s’éloignait, elle se remit à l’ouvrage, sculptant avec une attention redoublée, comme pour ciseler non seulement la forme, mais aussi la justesse de la fréquence qu’elle émettrait, ici, dans le cœur glacé de la saison nouvelle.
Fin
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Épisode 42 : L’Arme de l’Aube
Un froid vif, tranchant comme une lame d’obsidienne, s’était abattu sur la village durant la nuit, glaçant les flaques et vaporisant le souffle des passants en nuages éphémères. L’étal de Sila, pourtant, rayonnait d’une chaleur palpable, une bulle d’ambre où le temps semblait se diluer. Des guirlandes de lumières douces éclairaient les nouvelles créations : des figurines aux postures plus intérieures, comme repliées sur un secret, leurs surfaces mates contrastant avec le vernis glacé des pièces plus anciennes.
Hakim poussa la porte, les joues rougies par le vent. Il portait sous son bras un carnet de croquis gondolé par l’humidité, et dans ses yeux, une inquiétude fugace qui ne trompait pas son amie. Il s’approcha sans un mot, laissant ses doigts effleurer une petite sculpture représentant deux personnages dos à dos, mais dont les épaules se touchaient légèrement, formant un pont minuscule.
« Le froid mordant révèle les fissures dans la pierre, et parfois, dans le cœur », dit Sila sans le regarder, concentrée à polir une forme abstraite. Sa voix était un contrepoint chaleureux au grésillement du poêle. « Il me semble que novembre a déposé sur tes épaules plus que du givre. »
Hakim s’assit sur le tabouret familier, le bois usé épousant sa silhouette. Il contempla la figurine des deux dos liés. « Je pense à une sentence, ces jours-ci », commença-t-il, évitant de nommer la source de son trouble. « Celle de Nelson Mandela. “Le pardon libère l’âme, il fait disparaître la peur, et c’est pourquoi le pardon est une arme tellement puissante.” » Il fit une pause, cherchant ses mots. « Je comprends l’idée, intellectuellement. Mais je lutte. Comment une arme peut-elle être à ce point désarmante ? Comment peut-elle libérer, alors qu’elle semble exiger un renoncement, une capitulation ? »
Sila posa délicatement la pièce qu’elle polissait. Ses yeux noirs, d’ordinaire si vifs, s’adoucirent, prenant la profondeur de la nuit tombante. « Tu vois l’arme comme tournée vers l’extérieur, Hakim. Comme un couteau que l’on brandit ou que l’on rend. Mais cette arme-là est une lame à double tranchant, dirigée d’abord vers l’intérieur. » Elle prit la petite sculpture des deux dos. « Regarde. Ils ne se font pas face. Le pardon, souvent, n’est pas un face-à-face avec l’autre. C’est d’abord un retournement vers soi. Une décision de déposer le fardeau de la rancœur que nous portons. »
Elle laissa le silence s’installer, laissant ses mots résonner dans le crépitement du feu. « Tu parles de capitulation. Mais qui est le geôlier, et qui est le prisonnier, quand on garde une blessure verrouillée en soi ? La peur dont parle Mandela… c’est la peur de redevenir vulnérable, la peur que l’injustice se répète. Le pardon, c’est affronter cette peur et choisir de ne plus lui laisser gouverner ton territoire intérieur. C’est désarmer l’autre de son pouvoir de te définir par la douleur qu’il a causée. »
Hakim ouvrit son carnet, révélant des dessins agités, des visages flous et des lignes de tension. « Et l’oubli, alors ? Faut-il oublier pour pardonner ? »
« L’oubli est une trahison de la mémoire, et le pardon n’a rien à voir avec l’amnésie », répliqua Sila avec fermeté. « Il s’agit de se souvenir, mais autrement. De se souvenir sans que la blessure saigne encore à vif. C’est extraire le poison du souvenir, pour qu’il devienne une leçon, et non plus une plaie. Ta blessure, elle fait partie des strates de ton histoire, comme les veines d’argile dans mes mains. Je ne les supprime pas ; je les intègre. Elles deviennent force et caractère de l’œuvre. »
Le jeune homme regarda ses propres mains, comme s’il y voyait pour la première fois les marques de ses luttes. « C’est un travail d’artisan, alors ? Un travail de longue haleine sur la matière de soi. »
« Exactement. Et comme tout travail d’artisan, il commence par accepter la matière telle qu’elle est, avec ses imperfections et ses cassures. On ne sculpte pas dans le fantasme de l’argile parfaite. On sculpte avec ce qu’on a, les cicatrices incluses. Pardonner, c’est cesser de maudire la fissure et commencer à voir comment elle peut participer à la beauté de l’ensemble. »
Dehors, le jour pâle déclinait, teintant la boutique de lueurs orangées. Hakim sentit un nœud se desserrer dans sa poitrine. Ce n’était pas une révélation foudroyante, mais plutôt l’émergence d’une compréhension lente et patiente, comme le modelage de l’argile sous des doigts attentifs.
« C’est peut-être l’arme la plus puissante, en effet, murmura-t-il. Parce qu’elle ne blesse pas. Elle guérit celui qui la manie. »
Sila hocha la tête, un sourire aux lèvres. « Et en guérissant, elle désarme le conflit à sa racine. Elle change le climat intérieur, Hakim. Même lorsque novembre gèle tout dehors. » Elle lui tendit une petite figurine qu’il n’avait pas remarquée : un personnage, les mains ouvertes, d’où semblait jaillir une forme légère, un oiseau ou une flamme. « Pour ton étape, pas pour ta destination. »
Hakim serra la figurine dans sa paume, y trouvant une chaleur surprenante. Il savait que le chemin serait long, que les ombres de novembre étaient tenaces. Mais dans l’étal de Sila, il venait d’allumer une lanterne pour l’éclairer. L’aube, après la longue nuit de l’âme, se préparait, une arme silencieuse à la main.
Fin
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Épisode 43 : Les yeux des dieux morts
Le vent avait tourné. Ce n’était plus la même brise tiède et humide qui, les semaines précédentes, portait l’odeur de la terre labourée et des dernières fleurs. Une senteur neuve, sèche et froide, venu des confins des montagnes, balayait désormais la cour de l’atelier, faisant danser les dernières feuilles rousses des érables et claquer la bâche protégeant le bois de Sila. Un vent de vérité, impitoyable et clarificateur. L’air même semblait avoir été lavé de ses ambiguïtés estivales.
Dans l’antre chaleureux de l’artiste, l’atmosphère était pourtant lourde d’un silence inhabituel. Sila, les mains couvertes d’une argile grise qu’elle ne modelait pas, fixait une petite figurine posée sur l’établi entre eux. C’était un garde royal, son épée brisée à ses pieds, une fissure nette traversant son visage de part en part. Elle représentait un échec, un repentir trop tardif. L’étudiant en art, lui, observait cette sculpture avec une gravité qui alourdissait ses épaules de jeune homme. Les éclats de ses yeux verts, d’ordinaire si vifs, semblaient ternis par une réflexion profonde. Les joyeuses joutes verbales des dernières visites étaient loin. Ils venaient d’aborder le territoire glissant des pardons manqués et des regards fuyants.
« Il y a des gestes qui ne supportent pas l’à-peu-près, commença la céramiste d’une voix basse, sans quitter des yeux le garde fêlé. ‘Une demande de pardon n'a aucune valeur lorsque l'on ne regarde pas la personne dans les yeux’. Games of Thrones. On peut réparer un vase, restaurer une fresque, mais une parole de pardon… c’est comme une greffe. Si elle ne prend pas immédiatement, dans la pleine conscience des deux parties, elle se nécrose. Elle empoisonne tout autour. » Sa main effleura la fissure sur le visage d’argile. Elle pensait à sa propre histoire, à des mots murmurés dans le dos, à des excuses envoyées par message et restées sans réponse, suspendues dans le vide numérique. Chaque échec avait laissé une cicatrice semblable à celle-là, invisible mais sensible au toucher de la mémoire.
Hakim resta un long moment silencieux, absorbant la métaphore. « Alors, selon notre sentence… une demande sans regard est un mensonge ? demanda-t-il finalement. Même si les mots sont justes ? »
Sila leva enfin les yeux, et ses prunelles noires capturèrent la lumière du jour déclinant. « Pire qu’un mensonge. C’est une transaction incomplète. On donne des mots, mais on retient son humanité, son courage. Regarder quelqu’un dans les yeux, c’est s’exposer à sa colère, à sa douleur, à son indifférence peut-être. C’est accepter de recevoir en retour tout ce que votre faute a créé. Sans cela… » Elle fit glisser doucement la figurine vers lui. « …c’est juste déposer son fardeau aux pieds de l’autre et s’enfuir. On se soulage, mais on accable. C’est un acte de lâcheté égoïste. »
Une bourrasque plus forte s’engouffra dans la cour, soulevant un tourbillon de poussière et de feuilles mortes. Le jeune homme frissonna, non de froid, mais sous le poids de cette évidence. Il revoyait des scènes de sa vie, des « désolé » lancés en quittant une pièce, des textos de réconciliation écrits dans la pénombre d’une chambre. Des pardons fantômes, sans chair ni regard. Il comprenait soudain pourquoi ils n’avaient jamais rien guéri.
« Cela rend le pardon si… dangereux, murmura-t-il. Si exigeant. Il faut affronter le miroir de sa propre faute dans les yeux de l’autre. »
Un sourire triste étira les lèvres de Sila. « C’est exactement cela. Le vrai pardon est l’un des actes les plus courageux qui soient. Il demande une force de titan. Dans les vieilles histoires, les vrais repentirs transforment les paysages, changent le destin des royaumes. » Elle se leva pour remuer le poêle à bois, ravivant les flammes qui luttaient contre la morsure du vent nouveau. « Les gens confondent souvent. Ils croient que demander pardon, c'est s’abaisser. En vérité, c’est s’élever à une hauteur où l’on peut enfin se voir, et voir l’autre, avec une clarté cruelle. C’est un sommet. Un sommet vertigineux. »
La conversation dériva alors, comme la fumée du poêle, vers les royaumes de fiction qu’ils aimaient explorer. Ils évoquèrent des couronnes gagnées ou perdues, non par l’épée, mais par la parole juste ou le silence coupable. Ils parlèrent de reines qui avaient dû pardonner des trahisons fondatrices pour régner, de rois dont l’incapacité à regarder en face leurs erreurs avait précipité leur chute. Chaque récit, chaque personnage, devenait un reflet de leur sentence du jour, une illustration de la puissance démiurgique du regard dans l’échange des pardons.
Peu à peu, l’atmosphère se fit moins tendue. Le vent, au-dehors, continuait son œuvre de nettoyage, chassant les dernières feuilles accrochées aux branches. Hakim sentit une étrange paix s’installer en lui, née de cette prise de conscience difficile mais libératrice. Il promit à Sila, et à lui-même, que son prochain « pardon », s’il devait un jour être nécessaire, serait prononcé face à face, les yeux dans les yeux, quel qu’en soit le prix.
En partant, alors que le crépuscule teintait le ciel de couleurs froides, il se retourna. Sila était sur le pas de la porte, une nouvelle boule d’argile dans les mains. Elle ne sculptait plus le garde fêlé, mais semblait débuter une forme nouvelle. Elle leva les yeux vers lui et, sans un mot, lui adressa un hochement de tête. Un signe de reconnaissance, d’encouragement, échangé dans le silence complice de ceux qui viennent de regarder une vérité en face. Le vent d’automne, tranchant et pur, emporta le jeune homme vers la village, le crâne rempli du bruissement des feuilles mortes et de la résolution silencieuse de ne plus jamais laisser une excuse s’envoler dans le vide, sans le poids d’un regard pour l’ancrer dans le réel.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 44 : Les Fantômes de l’Avenir
Un froid vif, nouveau venu, s’était engouffré dans la vallée, striant l’air de traînées d’une haleine blanche et durcissant la terre de l’Étal. Sila, devant son tour, pétrissait une argile plus récalcitrante que d’ordinaire, comme si la matière elle-même résistait au changement de saison. Ses mains, pourtant habituées à dompter les éléments, semblaient chercher une chaleur perdue. Hakim poussa la porte, les joues rougies par le vent, apportant avec lui l’énergie nerveuse de ceux qui affrontent les bourrasques. Il tenait sous son bras un livre dont la couverture montrait un vaisseau perdu dans l’immensité d’un anneau cosmique.
Le silence entre eux n’était pas vide, mais chargé de cette paix laborieuse qui précède les grandes conversations. Hakim observa Sila modeler la base d’une nouvelle figurine, une forme humaine aux contours flous, comme émergeant d’un brouillard d’argile.
« Je pense à ce film, Interstellar, dit-il finalement, en posant le livre sur l’établi. Au père qui part, traversant les trous de ver, et qui devient un fantôme pour sa fille. Un fantôme dans les étagères, dans les pages de livres, dans un temps distordu. »
Sila ne leva pas les yeux, mais ses doigts ralentirent leur mouvement. « C’est l’histoire la plus ancienne, Hakim. Et la plus inévitable. Dès qu’on est parent, on est le fantôme de l’avenir de nos enfants. » La sentence tomba dans l’atelier avec la douceur grave d’une pierre dans l’eau d’un puits.
Elle se mit alors à sculpter avec une intention nouvelle, creusant les ombres sous les yeux de l’ébauche, affinant un regard qui semblait voir au-delà. « Nous, les parents, nous hantons ce qui n’existe pas encore. Nos espoirs, nos peurs, nos silences, nos choix… ils se glissent dans les fondations de leur monde à venir. Nous sommes ces murmures dans les murs de leur future maison, des ombres portées sur les chemins qu’ils n’ont même pas tracés. »
Hakim se rapprocha, fasciné par la forme qui prenait vie. « Alors nous sommes tous hantés ? »
« Inévitablement. Mais la question n’est pas de savoir si l’on est hanté, mais par quels fantômes. Des spectres d’amour ou de peur ? De liberté ou de reproche ? » Elle pointa du doigt, couvert de terre, l’image du vaisseau spatial sur le livre. « Ce père, Cooper, il est devenu un fantôme par amour. Un amour si têtu qu’il a traversé la dimension du temps pour leur murmurer la solution. Il est devenu le fantôme qui libère, et non celui qui enchaîne. »
Le jeune homme resta silencieux, regardant le ciel gris fer par la fenêtre. Il pensait à ses propres parents, aux silences qui pesaient plus que les mots, aux attentes non dites qui sculptaient déjà, à son insu, certaines de ses décisions. « Comment s’assurer, demanda-t-il d’une voix plus basse, que nos fantômes soient de bons fantômes ? »
Sila esquissa un sourire mélancolique. « On ne s’en assure pas. On l’espère. On travaille à être une présence bienveillante, un souvenir qui encourage, une voix intérieure qui dit ‘essaie’ plutôt que ‘attention’. Mais on ne contrôle pas la façon dont notre spectre sera perçu. On peut partir par amour et être perçu comme un abandon. » Elle lissa la joue de la figurine. « L’avenir qu’on hante, ce n’est pas le nôtre. C’est le leur. Nous sommes des fantômes, pas des architectes. »
Hakim comprenait, maintenant, la tristesse qui nimbait les mouvements de Sila. Ce n’était pas le froid du dehors, mais le vertige de cette responsabilité spectrale. Lui, le jeune étudiant, était encore largement habité par les fantômes de son avenir. Mais il commençait aussi à entrevoir qu’un jour, à son tour, il deviendrait un murmure dans la vie d’un autre.
« Alors il faut faire la paix avec son rôle de spectre, murmura-t-il.
— Exactement. Sculpter sa propre présence du mieux qu’on peut, avec tout l’amour et la lumière possible, et puis… accepter de devenir une ombre dans leur soleil. Une ombre qui protège, parfois, mais une ombre tout de même. »
Dehors, le vent se leva, gémissant autour de l’Étal comme un esprit passé. Dans les mains de Sila, le fantôme d’argile prit une expression sereine, les yeux tournés vers un horizon invisible. Hakim sentit, dans ce froid qui annonçait les longs mois sombres, une étrange chaleur. Celle d’une vérité partagée, lourde et apaisante. Ils étaient tous, d’une certaine manière, des astronautes perdus dans le temps des générations, essayant d’envoyer des signaux à ceux qu’ils aimaient, de l’autre côté du trou de ver de l’existence. Des fantômes en devenir, s’efforçant de murmurer, dans la bibliothèque de l’avenir, des mots qui libèrent.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 45 : La Perfection du Givre
Une froidure nouvelle, tranchante et lucide, s’était abattue sur la village, transformant les toits en nappes argentées et les vitrines en palais de cristal. Ce matin-là, l’étal de Sila semblait émerger d’un rêve hivernal ; une fine pellicule de givre ourlait les rebords des étagères, et les figurines de terre cuite, sages et immobiles, contemplaient ce silence blanc. Sila, emmitouflée dans un châle aux couleurs de braise, achevait de modeler l’ébauche d’un oiseau aux ailes à demi-déployées, comme saisi entre deux états.
Hakim poussa la porte, une bouffée d’air vif l’accompagnant. Ses joues étaient rosies par le froid, ses yeux verts étonnamment clairs dans la pénombre de l’atelier. Il ne dit rien d’abord, posant simplement un paquet encore tiède de châtaignes grillées sur le comptoir, offrande saisonnière. Son regard erra sur les nouvelles pièces, s’attardant sur l’oiseau inachevé.
« On dirait qu’il hésite à s’envoler », murmura-t-il finalement, dénouant son écharpe.
Sila suivit son regard, essuyant ses doigts tachés d’argile sur un linge rugueux. « Peut-être. Ou peut-être comprend-il que le mouvement et l’immobilité sont deux formes de la même présence. » Un sourire joua sur ses lèvres. « Ce froid aiguise les paradoxes, tu ne trouves pas ? »
Hakim acquiesça, se rapprochant du petit poêle qui ronronnait. Il avait passé les dernières semaines plongé dans des textes exigeants, cherchant une forme, un style, une « voix » en art, avec la ferveur anxieuse de ses vingt et un ans. Un sentiment d’inadéquation le rongeait parfois, face à la maîtrise tranquille de Sila, face à l’immensité de ce qu’il restait à apprendre.
« Je lisais Swami Vivekânanda », dit-il, les yeux fixés sur les flammes dansantes. « Il écrit quelque chose qui m’a arrêté net : "L’Homme est toujours parfait, sinon il ne pourrait jamais le devenir." » Il se tourna vers Sila, une perplexité sincère dans le regard. « Cela me semble… vertigineux. Comment peut-on être déjà ce que l’on aspire à être ? Mon travail, mes essais… ils sont si loin de la perfection que je devine. »
Sila ne répondit pas tout de suite. Elle prit délicatement l’oiseau d’argile entre ses mains, étudiant ses courbes sous la lumière laiteuse du matin d’hiver. « Regarde cette glaise, Hakim. Elle est déjà parfaite. Parfaite dans sa nature de glaise. Humide, malléable, pleine de potentialité. Si elle n’était pas déjà parfaite en tant que glaise, comment pourrait-elle jamais devenir une figurine parfaite ? »
Elle posa délicatement l’ébauche devant lui. « Ta main, ton œil, ton cœur d’artiste, ils sont déjà parfaits. Parfaits dans leur essence, dans leur capacité à chercher, à ressentir, à transformer. L’apprentissage, la technique, l’expérience… ce n’est pas le processus pour devenir parfait. C’est le processus pour révéler la perfection qui est déjà là, enfouie sous les couches du doute, de l’impatience, ou des idées toutes faites sur ce que "devrait" être une œuvre. »
Un silence s’installa, peuplé seulement du crépitement du feu. Hakim regarda ses propres mains, ces mains qui tremblaient parfois de ne pas bien faire.
« Alors… mes échecs ? Mes figurines bancales, mes croquis ratés ? »
« Sont la preuve même de ta perfection. » Le noir vif des yeux de Sila le perçait avec une tendre intensité. « Parce qu’ils sont l’expression parfaite de l’endroit où tu te trouves maintenant. Ils sont vrais. Et d’une vérité parfaite naît le mouvement vers la prochaine vérité. Le givre sur la vitre est parfait dans sa forme éphémère. Il ne se compare pas à la fleur de mai. Il est. Et parce qu’il est pleinement givre, il annonce, sans effort, la future eau qui nourrira la terre. »
Une sérénité nouvelle, fraîche comme l’air du dehors, sembla envahir Hakim. Il prit une châtaigne, sa chaleur pénétra sa paume. Il comprenait, non pas avec l’esprit, mais avec une sorte de relâchement intérieur. Il n’avait pas à devenir un artiste. Il l’était déjà. Son chemin n’était pas une construction, mais une excavation.
« Alors cet oiseau… », dit-il en le désignant.
« … est déjà parfait. Que je choisisse de lui donner l’élan du vol ou la quiétude du repos, il manifestera une autre facette de sa perfection originelle de forme en devenir. Tout comme toi. »
Hakim sourit, pour la première fois depuis longtemps, sans l’ombre de la critique de soi. Le froid dehors n’était plus une morsure, mais un rappel à la netteté, à la clarté. Il était parfait, ici et maintenant, avec ses questions, ses aspirations, ses mains encore maladroites. Et c’est parce qu’il était déjà cet Hakim-là, entier et vrai, qu’il pouvait, sans crainte, continuer à grandir.
Sila, voyant la paix sur son visage, retourna à son ouvrage. L’étal, dans son linceul de givre, brillait d’une perfection silencieuse, abritant dans sa chaleur deux artisans à différents stades de la même et unique révélation.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 45 : L’Hiver de la Compréhension
Le vent s’était fait philosophe, chassant les dernières feuilles rousses avec une sérénité impitoyable. Devant l’étal de Sila, l’air avait cette netteté froide qui semble aiguiser les contours du monde et des pensées. L’artiste, emmitouflée dans un châle épais, modelait une figurine aux formes douces et résilientes, comme pour conjurer la morsure de la saison. Hakim arriva, les joues rougies, apportant avec lui le souffle vif de l’extérieur et deux tasses fumantes de thé épicé. Le silence entre eux n’était pas vide, mais plein de cette paix particulière qui s’installe lorsque la camaraderie a creusé son lit profond.
« Je pense souvent à cette phrase, ces temps-ci, » murmura Sila sans lever les yeux de l’argile, sa voix se mêlant au sifflement du vent. « L'homme qui est devenu parfait n'a plus qu'à appliquer sa compréhension. Il vit uniquement pour venir en aide au monde et ne désire rien pour soi. » Ses doigts, habiles et calmes, affinaient le visage de la figurine. « Je me demande parfois si c’est un aboutissement ou un renoncement. »
Hakim prit une gorgée de thé brûlant, laissant la chaleur se diffuser en lui avant de répondre. « J’y vois moins une perfection surhumaine qu’une direction. Comme une boussole. L’idée de ‘n’avoir plus qu’à appliquer’... Cela ressemble à cette sérénité que je vois dans ton travail, Sila. Tu ne sculptes plus pour prouver, ou pour posséder. Tu donnes forme à ce qui doit passer par toi. »
Un sourire effleura les lèvres de la céramiste. Elle posa délicatement la figurine parmi les autres, une petite cohorte silencieuse témoignant d’une vie dédiée à créer, non à accumuler. « L’argile m’a enseigné cela, » acquiesça-t-elle. « Au début, tu veux maîtriser, imposer ta vision. Puis tu apprends à écouter la terre, à épouser ses limites et ses possibles. Tu deviens un canal. Le désir se déplace : de ‘faire une belle chose pour moi’ à ‘laisser advenir une chose qui parle, peut-être, à quelqu’un’. C’est une forme modeste de ce ‘vivre pour venir en aide’. »
Le jeune homme regardait les figurines, puis le visage de son amie, marqué par les années et une douce perspicacité. « Et pourtant, tu vis de ton étal. Tu n’es pas une ascète. »
« Non, bien sûr, » rit doucement Sila. « ‘Ne désirer rien pour soi’ ne signifie pas rejeter ce qui vient naturellement. C’est ne pas être attaché au fruit de l’action. Je vends mes œuvres, et cette réciprocité me permet de continuer à donner forme. Le désir qui a disparu est celui de l’ego : la soif de reconnaissance absolue, l’accumulation pour combler un vide. L’aide au monde peut être un sourire échangé, une parole juste, une figurine qui trouve son foyer. C’est dans l’intention continue, dans la texture du quotidien. »
Le ciel, d’un gris de perle, semblait se rapprocher, promettant les premières neiges. Hakim sentit le poids de sa propre quête, encore pleine de tumultes et d’aspirations personnelles. « Je me demande si je pourrai un jour appliquer ma compréhension aussi tranquillement. Pour l’instant, je brasse encore tant d’idées, de projets pour moi. »
« C’est le chemin, Hakim, » dit Sila, le regard plein d’une tendresse qui n’avait rien de maternel, mais tout de la fraternité d’âme. « La sentence de Vivekânanda décrit un aboutissement, mais le chemin vers lui est jonché de désirs transformés. Ton désir de connaissance, d’amitié, même de reconnaissance artistique… Regarde-les avec bienveillance. Ce sont les brouillons de ta compréhension. Un jour, peut-être, ils se dissoudront dans une action plus simple, plus tournée vers l’autre, non par effort, mais par évidence. Comme l’hiver transforme la sève en racines : apparemment rien ne pousse, mais tout se concentre en profondeur pour la future sève du printemps. »
Ils restèrent un moment silencieux, observant les passants pressés, emmitouflés dans leurs propres vies. La froideur de l’air rendait chaque souffle visible, chaque parole presque tangible. Hakim sentit une gratitude profonde pour cette amitié qui ne jugeait pas ses tumultes, mais les éclairait avec le calme de quelqu’un qui a traversé des rivières similaires.
« Alors, aujourd’hui, appliquer sa compréhension, ce serait… ? » questionna-t-il.
Sila lui tendit une petite boule d’argile fraîche. « Commencer. Juste commencer, avec l’intention d’être vrai, et d’être ouvert. Le reste, la ‘perfection’, c’est l’affaire d’une vie, peut-être de plusieurs. Pour l’instant, vis, crée, et laisse la compréhension grandir en toi comme ces arbres dénudés : ils semblent inertes, mais ils préparent en secret la lumière future. »
Et sous le ciel bas de novembre, dans le froid qui aiguisait les esprits, ils continuèrent, l’une à modeler, l’autre à apprendre, appliquant déjà, à leur échelle, la seule compréhension qui vaille : celle qui se partage.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 46 : La Neige et la Subtilité
Un silence nouveau régnait sur l’étal de Sila. Ce n’était pas l’absence de bruit habituelle des matins calmes, mais un assourdissement cotonneux, comme si le monde avait retenu son souffle. Dehors, une première neige, fine et déterminée, recouvrait les pavés de la place d’un manteau immaculé, transformant la lumière qui baignait les figurines en une clarté diffuse, laiteuse. Hakim, arrivé plus tôt pour échapper à la soudaine douceur du froid, contemplait le tableau par la vitre, une tasse de thé brûlante entre les mains.
Sila, le regard perdu dans la chute lente des flocons, modelait une forme abstraite, une sorte de sphère imparfaite aux courbes fuyantes. Ses doigts cherchaient moins à corriger qu’à épouser les hasards de la terre.
« Regarde, Hakim, dit-elle sans détourner les yeux de son travail. La neige a cette perfection éphémère. Elle efface toutes les aspérités, uniformise les toits, les bordures, les feuilles mortes. Tout semble lisse, complet. Pourtant, sous cette surface immaculée, les imperfections du sol demeurent. Elles ne sont pas supprimées, simplement dissimulées, rendues… subtiles. »
Hakim resta silencieux un moment, laissant la sentence de la veille, celle de Chögyam Trungpa, résonner à nouveau en lui : « Plus on devient parfait et plus notre imperfection devient subtile. » Il la voyait désormais partout.
« C’est comme ta sphère, finalement, répondit-il en s’approchant. De loin, elle semble tendre vers la forme idéale. Mais de près, je vois les traces de tes ongles, les légères vibrations de la pression, les endroits où l’argile a résisté. Ce n’est pas lisse. Et c’est précisément ce qui la rend vivante. Si elle était parfaitement ronde, mécanique, elle serait morte. »
Un sourire effleura les lèvres de Sila. Elle posa délicatement la sphère sur l’étagère, parmi les autres œuvres. « Exactement. Je crois que nous passons notre vie à croire que la quête de la perfection consiste à éliminer nos défauts. À polir, à poncer, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien de nous. Mais ce n’est pas cela. »
Elle s’essuya les mains à son tablier, laissant des traces d’argile pâle sur le tissu. « En grandissant, en apprenant, en nous affinant, nous ne faisons pas disparaître nos failles. Nous apprenons à les habiter avec plus de grâce. Elles ne crient plus, elles chuchotent. Elles ne nous définissent plus de manière grossière ; elles deviennent des détails complexes, presque précieux, dans le dessein plus vaste de qui nous sommes. L’imperfection subtile, c’est la marque d’un travail profond sur soi, pas d’une absence de défauts. »
Hakim repensa à ses propres tourments de l’été dernier, à ses angoisses bruyantes et maladroites face à son avenir. Aujourd’hui, ces mêmes doutes étaient toujours présents, mais ils s’exprimaient différemment : par des questions plus ciblées, par des moments de recul plutôt que par des tempêtes intérieures. L’imperfection était devenue subtile. Elle ne le paralysait plus ; elle l’orientait.
« Alors, la neige… elle est comme une fausse promesse de perfection ? demanda-t-il.
— Pas fausse, éphémère, corrigea Sila. Elle nous montre la beauté de l’apaisement, de la suspension. Mais elle fondra. Et les fissures du trottoir, la bosse oubliée sur la branche, réapparaîtront. Seulement, après avoir vu la neige, nous les regarderons peut-être avec un œil nouveau. Avec la conscience que leur dissimulation momentanée les a rendues plus précieuses, plus réelles. Notre propre ‘perfection’, si elle existe, c’est peut-être juste cela : la capacité à accueillir nos aspérités sans qu’elles nous défigurent, mais qu’elles nous singularisent. »
Dehors, la neige continuait de tomber, enveloppant le monde dans son illusion parfaite. À l’intérieur de l’étal, dans la chaleur qui sentait l’argile et le thé, deux êtres imparfaits avançaient, un peu plus conscients que leurs failles les plus tenaces, désormais subtiles, étaient les signatures secrètes de leur cheminement. Et dans le silence feutré de ce premier jour d’hiver, cette vérité résonnait avec une douceur profonde.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 47 : La Force du Chuchotement
Un silence de plomb, épais et cotonneux, avait envahi l’atelier. Dehors, le ciel bas de décembre déversait une neige lourde qui étouffait les bruits de la village, transformant le monde en un paysage monochrome et feutré. Dans cette pâleur soudaine, la lumière qui filtrait par la verrière semblait elle aussi assourdie. Sila, les mains enfouies dans une terre glaise fraîche, modelait les contours d’une nouvelle figurine, une forme allongée et sinueuse évoquant une rivière figée. Hakim, assis sur le vieux tabouret de chêne, observait la scène par la fenêtre, contemplant la transformation brutale du jardin en une esquisse au fusain.
« C’est curieux, finit-il par dire, sa voix à peine plus forte que le crépitement du poêle. En une heure, tout le vacarme a disparu. Plus de moteurs, plus de cris d’enfants, plus de disputes à la fenêtre d’en face. On n’entend plus que le frottement du vent. C’est comme si le monde avait baissé le volume. »
Sila ne leva pas les yeux de sa terre, mais un léger sourire flotta sur ses lèvres. « La neige a ce pouvoir, dit-elle. Elle impose une forme de pudeur au bruit. Elle recouvre, elle amortit. C’est une leçon d’humilité pour nos sens, toujours agressés. » Elle prit son estèque et creusa un sillon profond dans l’argile. « Cela me rappelle une sentence de Lise Ravary que j’aime beaucoup : Quand tout le monde crie, c’est celui qui parle tout bas qui se démarque. »
Hakim tourna son regard vers elle. La sentence résonna dans l’espace calme, trouvant un écho parfait dans l’ambiance extérieure. « En ce moment, chuchoter serait presque crier, alors, remarqua-t-il.
— Exactement, acquiesça Sila. Mais le principe reste. Le cri cherche à dominer, à s’imposer par la force. Le murmure, lui, demande à être écouté. Il exige de la curiosité, de l’attention. C’est un acte de confiance : on ne chuchote pas à un mur, on chuchote à quelqu’un qui est prêt à tendre l’oreille. »
Elle s’arrêta, examinant la figurine-rivière sous un angle nouveau. « Regarde ce que je fais en ce moment. Je ne sculpte pas un torrent, bruyant et écumant. Je sculpte un cours d’eau paisible, profond. Sa force n’est pas dans le fracas, mais dans la persistance, dans la capacité à creuser son lit sans violence apparente. C’est ça, se démarquer. Ce n’est pas nécessairement être plus visible que les autres. C’est être différent dans sa manière d’être présent. »
Hakim réfléchit, les yeux de nouveau perdus dans le tourbillon de flocons. L’épisode précédent, où ils avaient parlé de la patience nécessaire à la germination des idées, trouvait ici un prolongement naturel. « Dans nos vies, tout nous pousse à crier, non ? À montrer, à partager, à revendiquer haut et fort. Sur les réseaux, dans la rue, en classe même… Chuchoter, ça peut sembler être un risque. Celui de passer inaperçu.
— Ou au contraire, celui d’être véritablement perçu, corrigea doucement Sila. Le cri se noie dans la cacophonie. Le murmure, s’il trouve l’oreille attentive, crée une connexion bien plus intime. En art, c’est la même chose. Tu peux faire de l’art qui hurle des couleurs et des slogans. Il aura son impact. Mais l’art qui murmure, qui invite à se pencher, à déchiffrer, à ressentir… Celui-là marque l’âme d’une empreinte indélébile. »
Elle essuya ses mains sur son tablier, laissant la figurine de côté pour venir s’asseoir près de lui. « Toi, Hakim, avec ton regard sur le monde, tu as parfois tendance à vouloir tout dire, tout comprendre, tout exprimer d’un coup. C’est la fougue de ton âge, et elle est précieuse. Mais n’oublie pas la puissance du sous-entendu, de la suggestion, du silence dans une œuvre. Parfois, laisser un vide, c’est inviter l’autre à le combler avec sa propre émotion. C’est lui chuchoter une question, plutôt que lui asséner une réponse. »
Dehors, la nuit tombait déjà, précipitée par les nuages. La neige continuait de tomber, ensevelissant doucement les vestiges du jour. Dans l’atelier, seule la lueur orangée du poêle éclairait leurs visages.
« Je crois que je comprends, dit Hakim après un long moment. Ces derniers temps, je voulais que mes dessins ‘parlent’ fort, qu’ils aient un message clair et percutant. Mais peut-être que je dois apprendre à y glisser des murmures. Des détails qui ne se voient qu’à la deuxième ou troisième observation. Des failles qui laissent entrer la lumière – ou le regard – d’une certaine manière.
— Voilà, chuchota Sila, son sourire s’élargissant. Tu as saisi l’essence. Dans un monde de cris, devenir un chuchoteur, c’est choisir une autre forme de courage. Celui de la nuance, de la fragilité assumée, et de la foi en la perspicacité de l’autre. »
Ils restèrent ainsi un long moment, en silence, à écouter le murmure du feu et le chuchotement infini de la neige sur le toit, deux élèves attentifs à la leçon de douceur que leur offrait ce crépuscule d’hiver.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 48 : Quand les mots se font rares
Un froid vif s’était abattu sur la village, sculptant des arabesques de givre sur la vitrine de l’étal. À l’intérieur de l’atelier, la chaleur du four à bois et celle, plus douce, du poêle à granulés, luttaient contre l’hiver qui pointait son nez. L’air sentait l’argile humide et le thé épicé que Sila venait de verser dans deux grands bols.
Hakim, emmitouflé dans un écharpe trop large, contemplait une figurine inachevée entre ses mains. Depuis quelques minutes, un silence inhabituel s’était installé, pesant, seulement troublé par le crépitement du feu. Les mots, d’ordinaire si faciles entre eux, semblaient s’être réfugiés au fond de leurs tasses. Ce n’était pas un silence paisible, mais un vide tendu, comme si la pression du monde extérieur, des examens approchant pour le jeune homme et des commandes en retard pour Sila, avait fini par étouffer leur échange.
Sila observa Hakim, voyant son front plissé par un effort quasi physique pour trouver quelque chose à dire. Il évoqua finalement la météo, d’une voix plate, puis le dernier sujet d’histoire de l’art, avec une désinvolture qui sonnait faux. Elle l’écouta, ses doigts courant machinalement sur les imperfections d’une coupe en cours de séchage.
« Tu sais, Hakim, » dit-elle enfin, posant délicatement la pièce, « Voltaire écrivait quelque chose qui nous traverse en ce moment même : “On parle toujours mal quand on n’a rien à dire.” »
Le jeune homme leva les yeux, un mélange de honte et de soulagement dans son regard. Le silence, soudain, n’était plus une faute, mais le sujet même de leur conversation.
« C’est vrai, murmura-t-il. Je me sentais obligé de combler le vide. Comme si ce silence entre nous était un échec. »
Sila sourit, passant une main dans ses cheveux ensablés d’argile. « Le vide n’est pas un ennemi. Regarde. » Elle désigna le tour où une masse informe d’argile attendait. « C’est du plein, ça. Trop plein même. Il faut creuser, enlever de la matière, créer du vide à l’intérieur pour qu’enfin elle puisse devenir un récipient. Un espace pour accueillir quelque chose. Notre silence, là, tout à l’heure… c’était un vide maladroit. On voulait le remplir à tout prix avec n’importe quels mots, même mal tournés, même insignifiants. On parlait pour ne rien dire. »
La leçon pénétra Hakim plus profondément que bien des discours. Il reposa la figurine. « Alors, comment on sait… qu’on a vraiment quelque chose à dire ? »
« Quand le silence devient confortable, d’abord. Ou quand la pensée a mûri au point de devoir sortir, naturellement, comme une respiration. Forcer la parole, c’est comme forcer une forme sur l’argile : ça craque, ça se déforme. » Elle prit son bol, y cherchant la chaleur. « Nous vivons dans un monde qui a peur du silence. Qui le remplit de bruit perpétuel. Mais toi et moi, ici, nous pouvons nous permettre d’attendre que les mots viennent d’un endroit vrai. Même si cela prend du temps. Même si, certains jours, nous échangeons plus de regards que de phrases. »
Dehors, les premières neiges de la saison commencèrent à tomber, en larges flocons paisibles qui semblaient absorber tous les bruits de Aïn El Ksour. À l’intérieur, le silence était revenu, mais transformé. Il n’était plus un gouffre à combler, mais l’espace même de leur amitié, un réceptacle accueillant. Hakim sentit la pression en lui se dissoudre. Il n’avait plus besoin de performer, de prouver sa vivacité d’esprit.
« Ma mère m’appelait toujours quand elle savait que j’avais un examen, dit-il finalement, sans emphase. Juste pour me demander si je dormais bien. Rien d’autre. Au début, ça m’agaçait. Maintenant, je crois que c’était sa façon à elle de dire l’essentiel, sans mots superflus. »
Sila hocha la tête, son sourire s’élargissant. « Voilà. Tu vois ? Maintenant, tu parles bien. Parce que tu as quelque chose à dire. »
Et dans la douceur de cet atelier à l’abri du froid, ils apprirent que le véritable échange naît parfois d’un silence respecté, et que les phrases les plus profondes ne surgissent que lorsque le bavardage inutile s’est tu. La neige continuait de tomber, enveloppant l’étal dans un silence cotonneux où, désormais, seule comptait la qualité de ce qui serait, enfin, partagé.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 49 : Le Langage muet des choses
Le vent de décembre, vif et tranchant, sifflait autour de l'atelier, faisant trembler les vitres. À l'intérieur, un silence différent régnait, un silence doux et peuplé, rompu seulement par le grésillement du poêle à bois et le frottement léger des outils de Sila sur l'argile. Hakim, assis sur un tabouret bas, observait non pas la figurine en cours de naissance sous les doigts experts de la céramiste, mais la scène dans son ensemble. Il avait appris, au fil de ces mois et de ces visites, que la vérité de ces rencontres ne résidait pas toujours dans les échanges verbaux, aussi riches fussent-ils.
Sila, ce jour-là, était particulièrement silencieuse. Elle avait accueilli Hakim d'un sourire las mais sincère, lui désignant sa place habituelle d'un geste du menton, avant de se remettre à sa table de travail. Elle pétrissait une boule d'argile grise avec une lenteur inhabituelle, presque méditative. Ses yeux, d'ordinaire si vifs et pétillants d'idées, étaient fixés sur la matière, mais ils voyaient au-delà. Hakim sentit qu'une réflexion mûrissait, qu’un constat se formait dans le silence. Il se souvint alors d’une sentence qu’ils avaient évoquée quelques semaines auparavant, une pensée d’Omraam Mickaël Aïvanhov qui l’avait profondément marqué.
« Beaucoup croient que pour connaître les humains, il faut leur poser des questions, les écouter parler... » murmura-t-il, comme pour lui-même, mais assez fort pour être entendu.
Sila ne leva pas les yeux. Ses mains continuèrent leur mouvement, apaisant, modelant. Puis elle prit la parole, d'une voix douce qui épousait le crépitement du feu.
« C’est un peu vrai, bien sûr. Mais ce qui est encore plus vrai, c’est que la parole sert souvent à se camoufler... »
Hakim acheva la pensée avec elle, en chœur : « ...à tromper, à se présenter devant les autres d'une façon avantageuse. »
Un sourire effleura les lèvres de Sila. « En réalité, ce qui est plus parlant que la parole, c'est une multitude de petits détails. »
Son geste, à cet instant, fut éloquent. Elle prit une fine estèque et, au lieu de l’enfoncer dans l’argile pour définir une forme, elle se mit à caresser la surface avec le dos de l’outil, lissant, unifiant, avec une tendresse presque triste. Hakim observa la courbe de ses épaules, légèrement voûtées non par la fatigue, mais par le poids d’une mutation non-dite. Il vit la façon dont elle évitait son regard, non par gêne, mais parce qu’elle se livrait à nu, sans le filtre des mots, dans cet acte simple. La propreté méticuleuse de son tablier, malgré la nature du travail. La manière dont elle avait posé, à côté d’elle, une tasse de thé à moitié vide, oubliée. Ces détails parlaient d’un hiver intérieur, d’une mélancolie saisonnière ou plus profonde, qu’aucune déclaration n’aurait su traduire avec autant d’authenticité.
« Tu vois, Hakim, reprit-elle enfin, levant les yeux vers lui. Regarde cette argile. Je pourrais te dire qu’elle est souple, qu’elle est prometteuse, qu’elle va devenir un oiseau. Mais en vérité, elle me raconte autre chose aujourd’hui. Sa résistance, sa température, la façon dont elle retient ou rejette l’empreinte de mon pouce… Elle me parle de son histoire, de sa mémoire de terre. Sans un mot. »
Hakim hocha la tête, comprenant. Leur amitié elle-même s’était construite sur cette lecture silencieuse. Il avait appris à connaître Sila non seulement par ses philosophies et ses récits, mais par le rythme de sa respiration lorsqu’elle était concentrée, par la manière dont elle rangeait ses outils – chaque chose à sa place, dans un ordre qui était une cartographie de son esprit –, par la lumière qu’elle choisissait d’allumer dans l’atelier selon l’heure et son humeur.
« La majorité des gens ne savent pas observer, conclut-il. Ils ne remarquent rien sur les autres. Et c’est pourquoi ils les connaissent si mal.»
Dehors, le vent redoublait, apportant les premières promesses de neige. À l’intérieur, la chaleur était faite de cette compréhension partagée. Sila poussa vers lui la boule d’argile lissée.
« À ton tour. Ne me dis pas ce que tu veux en faire. Montre-moi. Laisse tes mains parler. Laisse la terre lire en toi. »
Hakim s’approcha, essuya ses paumes sur son jean, et prit la masse grise et froide. Il ferma les yeux un instant, laissant le silence et les détails infimes du moment – la chaleur du poêle sur sa joue droite, l’odeur de terre humide et de pin brûlé, le léger froissement du tablier de Sila – le guider. Ses doigts se mirent en mouvement, non pour imposer une forme, mais pour répondre à un langage muet.
Dans le silence observateur de l’atelier, sous le ciel bas de décembre, une conversation bien plus profonde que toutes celles qu’ils avaient eues venait de commencer. Elle ne passerait pas par les mots, mais par le langage muet des choses, des gestes, et de cette attention aiguë qui est la clé véritable de toute camaraderie.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 50 : L’Écho du Silence
Un froid vif et cristallin s’était abattu sur la village, glaçant les vitrines et aiguisant les contours du monde. Devant l’étal de Sila, les dernières feuilles rousses, prisonnières du givre, bruissaient comme du papier de soie. À l’intérieur de l’atelier, l’air était dense d’une chaleur terrienne et du parfum de l’argile humide. Hakim, les mains enserrant un bol de thé fumant, regardait Sila pétrir une masse de glaise avec une concentration silencieuse. Depuis quelques visites, leurs échanges avaient pris un tour plus méditatif, comme si le climat hivernal invitant au recueillement avait infiltré leur dialogue.
« Parfois, lui dit-elle sans lever les yeux, je pense que la vérité d’une forme ne réside pas dans ce que j’y ajoute, mais dans ce que j’en retire. Le silence autour de la courbe est aussi parlant que la courbe elle-même. »
Hakim hocha la tête, une sentence d’Eric Edelmann qu’ils avaient lue la fois précédente lui revenant en mémoire, habitant l’instant présent de sa résonance particulière : « Les paroles proférées respirent la vie, tirent leur force du son. Elles véhiculent un sentiment de présence, d'intensité, d'instantanéité que l'écrit est incapable de donner. »
« C’est étrange, répondit-il après un moment, sa voix douce rompant le crépitement du poêle. Tes mains, là, elles ne font pas de bruit. Et pourtant, ce silence est plein… il est presque bruyant de sens. Mais quand tu me parles, ou quand je te réponds, les mots prononcés ont un poids différent. Comme s’ils naissaient et mouraient ici, entre nous, avec une franchise que le texte ne permet pas. Une fois écrit, un mot semble se figer, prendre une armure. À l’oral, il est nu, vulnérable, il tremble un peu. »
Sila arrêta son geste, laissant la douce rotondité de la forme ébauchée refléter la lumière tamisée. Elle sourit, son regard fatigué et bienveillant se posant sur le jeune homme. « Tu touches à quelque chose d’essentiel, Hakim. Ici, dans cet atelier, nous sommes à la frontière des deux. Mes mains écrivent en silence une langue que l’argile comprend. Et nos voix, elles, écrivent une autre histoire, éphémère, dans l’air. Cette phrase que tu cites… elle parle de cette présence incarnée. Le son d’une voix, c’est un souffle, c’est de la vie expirée et offerte. C’est pour ça qu’une parole de colère ou d’amour, entendue, nous traverse si physiquement. »
Elle s’essuya les mains à un torchon, s’approchant du petit étal où une nouvelle série de figurines, plus épurées, semblaient écouter. « Vois-tu, l’écrit, c’est comme la trace de mes doigts dans l’argile une fois qu’elle a séché : une preuve, une mémoire fidèle. Mais le souffle, la parole vive, c’est le geste lui-même. C’est le moment où tout peut encore basculer, où la forme peut naître ou s’effondrer. C’est l’instant de la création ou de la révélation. »
Hakim sentit une vague de gratitude le submerger, mêlée à une mélancolie douce. « Alors nos conversations… c’est comme sculpter l’air, en somme ? Des formes éphémères que seul notre cœur retient. Et le froid dehors, il nous rappelle que tout est fugace, même la chaleur, même les mots. Mais leur écho, lui, persiste. »
« Exactement, approuva Sila, le visage serein. L’écho. C’est cela, la persistance. Le silence après la parole est habité par son écho. Et l’écrit, parfois, n’est que l’écho d’un écho. » Elle lui tendit une petite figurine, un personnage assis, les mains ouvertes sur ses genoux, dans une posture d’écoute profonde. « Pour toi. Une sentinelle du silence et de l’écho. »
Le jeune homme prit la sculpture, la chaleur de l’argile cuite contre sa paume. Il ne remercia pas par des mots. Un regard, un profond hochement de tête suffirent. Dans le silence partagé qui suivit, vibrant du souvenir des paroles échangées et du crépitement du feu, ils éprouvèrent pleinement la vérité de la sentence. La vie était là, dans le son de leur respiration synchronisée, dans l’intensité palpable de cette camaraderie qui, épisode après épisode, se tissait non seulement par ce qui était dit, mais aussi par tout ce qui, dans l’instant murmuré, restait à jamais inscriptible.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 51 : La Communion du Silence
Le froid de janvier avait saisi la village, transformant les vitrines en miroirs ternes et recouvrant d’une pellicule grise le toit de l’atelier de Sila. À l’intérieur, cependant, régnait une chaleur venue autant du poêle à bois qui ronronnait que de la concentration palpable des deux amis. Sila modelait une nouvelle figurine, une forme abstraite évoquant un oiseau replié sur lui-même, tandis qu’Hakim, assis sur un tabouret bas, feuilletait un carnet de croquis rempli de ses récentes tentatives pour capturer l’âpreté de l’hiver dans les visages.
Ce jour-là, la conversation avait été moins dense que d’habitude, ponctuée de longs silences contemplatifs. Ce n’était pas de la gêne, mais une présence mutuelle si aiguë qu’elle semblait se passer de mots. Après un de ces pauses, où seul crépitait le feu, Sila posa délicatement son oiseau d’argile sur l’établi et regarda la flamme danser.
« Tu sais, Hakim, parfois je pense que nos plus beaux échanges sont ceux qui ont lieu dans le calme comme celui-ci. Quand nous ne cherchons pas à remplir l’espace avec nos idées. »
Hakim leva les yeux de son carnet, son visage juvénile éclairé par une lueur d’attention pure. Il sentait que Sila touchait à quelque chose d’essentiel, à cette qualité de présence qu’ils avaient cultivée au fil des mois et des visites.
« C’est comme si, continua-t-elle d’une voix douce, en ne parlant pas, on écoutait vraiment. Non pas ce que l’autre pourrait dire, mais ce qui est en train de se vivre, ensemble, dans cette pièce. Le froid dehors, la chaleur ici, le poids de nos réflexions. »
Elle se tourna vers lui, et son regard était grave et doux. « Krishnamurti disait quelque chose qui résonne fort en ce moment : "Partager, cela veut dire que vous n'êtes pas en train de recevoir ce qui se dit ici, mais que nous dialoguons ensemble, et il y a en cela une grande beauté, en cela il y a un immense amour. Mais si vous êtes simplement assis là à écouter quelques idées, dans une attitude d'accord ou de désaccord, nous ne sommes pas vraiment en communion, en communication réciproque, nous ne sommes pas dans le partage." »
Les mots flottèrent dans l’air chaud, s’y mêlant comme une épice subtile. Hakim referma son carnet, non pas pour signifier la fin de l’échange, mais pour y participer plus pleinement.
« Alors, ce silence… ce n’est pas une absence de dialogue ? demanda-t-il.
— C’est peut-être son essence même, répondit Sila. En ce moment, tu n’es pas mon étudiant et je ne suis pas ta mentore. Nous ne sommes pas deux opinions qui se confrontent. Nous sommes deux êtres partageant le même espace, la même réalité de cet instant hivernal. Nous ne nous écoutons pas l’un l’autre ; nous écoutons avec l’autre. Et c’est cela, la communion. L’amour dont il parle n’est pas sentimental, c’est cette qualité d’attention totale et réciproque, libérée du jugement. »
Hakim sentit une vague de gratitude le submerger, mêlée à une étrange humilité. Il comprenait que tous leurs échanges passés, leurs débats animés sur l’art ou la vie, n’avaient été que les prémices de cela : cette capacité à être simplement ensemble, sans but à atteindre, sans vérité à prouver. Le partage n’était pas dans le transfert d’une connaissance, mais dans la création d’un terrain commun de sensibilité.
Dehors, une fine neige se mit à tomber, enveloppant le monde dans un silence encore plus épais. Dans l’atelier, le silence intérieur leur répondit en écho. Hakim ne chercha pas à le briser par une nouvelle question brillante. Il le laissa être, comme un troisième protagoniste dans leur amitié. Sila reprit son oiseau d’argile et, avec une infinie délicatesse, commença à creuser de légères marques sur ses ailes, comme des traces de plumes sous la neige.
Il n’y avait plus rien à ajouter. Tout était dit dans cette écoute partagée, dans cette reconnaissance mutuelle au-delà des mots. La figurine qui prenait forme sous les doigts de Sila n’était plus seulement une sculpture ; elle devenait le témoin silencieux de cette communion. Et Hakim, en la regardant naître, savait que cette leçon-là, celle du partage sans possession, de l’écoute sans appropriation, était la plus précieuse que l’atelier lui avait jamais offerte. L’hiver, dans sa rigueur, avait apporté avec lui la clarté d’un feu intérieur, et la beauté fragile d’une amitié qui savait désormais se parler dans le silence.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 52 : L'Empreinte du Givre
Un froid vif et sec s’était abattu sur la village, ciselant les contours des toits et des branches d’une poudre cristalline. Dans l’atelier de Sila, la chaleur du four à céramique et celle, plus subtile, du thé à la cannelle, créaient une bulle de résistance contre le janvier mordant. Hakim, le visage encore rougi par la morsure de l’air, déballait avec soin un carnet de croquis saturé d’esquisses fiévreuses. Une tension inhabituelle, presque palpable, semblait l’avoir accompagné jusqu’ici.
Sila, observant ses gestes un peu raides, versa le thé dans deux grandes tasses en grès. Elle ne dit rien, laissant le silence de l’atelier, seulement troublé par le crépitement de la bûche dans le poêle, opérer son lent travail d’apaisement. Elle savait que la saison du repli, du froid tourné vers l’intérieur, amenait souvent avec elle les spectres les plus tenaces.
« Je dessine les mêmes formes depuis une semaine, commença Hakim sans la regarder, fixant les volutes de vapeur de sa tasse. Des cages. Ou des fenêtres barrées. Je n’arrive pas à sortir de ce motif. C’est comme si… comme si quelque chose avait gelé en moi. »
Il leva enfin les yeux vers Sila, cherchant dans son regard calme un début de compréhension. Elle prit une de ses figurines en cours de finition, une femme assise semblant émerger de la terre même, les yeux clos dans une sérénité active.
« Le froid extérieur a ce pouvoir, dit-elle doucement. Il fige les paysages, mais aussi les mémoires. Il nous donne l’illusion que tout est immuable, surtout les blessures anciennes. On croit les avoir dépassées, puis un gel soudain les remet en surface, intactes, aussi coupantes qu’au premier jour. »
Hakim hocha la tête, son doigt traçant le contour d’une barre imaginaire sur la table poussiéreuse. « C’est ça. Des choses dont je croyais avoir fait le deuil, des mots qui ont été dits, des occasions que je pense avoir gâchées… Tout revient. Et ça prend toute la place. Ça paralyse ma main. »
Sila posa délicatement la figurine et croisa ses mains, marquées d’argile séchée. Sa voix prit une tonalité plus grave, presque solennelle, sans pourtant perdre sa douceur.
« Hakim, il y a une sentence qui tourne dans mon atelier ces jours-ci, comme un refrain nécessaire : Soit tu gères ton passé, soit c’est lui qui t’emprisonne. »
Elle laissa les mots résonner dans l’air chaud. Hakim les répéta à mi-voix, comme pour en saisir le poids.
« Gérer son passé, ce n’est pas l’oublier, poursuivit-elle. Ce n’est pas le nier ou prétendre qu’il n’a pas fait mal. C’est un travail d’artisan, tout comme le mien avec cette terre. » Elle désigna un bloc d’argile humide sur son établi. « Le passé est une matière première, brute, lourde, parfois pleine d’impuretés et d’éclats. On a le choix. On peut la laisser là, inerte, et trébucher sans cesse sur elle. Elle finit par encombrer tout l’espace, à devenir une prison dont nous sommes à la fois le geôlier et le détenu. »
Elle approcha ses mains du bloc, sans le toucher. « Ou alors, on choisit de la prendre en main. Avec courage, avec patience. On la pétrit, on la malaxe, on en extrait les cailloux qui blessent. On accepte qu’elle ait cette couleur, cette texture, cette histoire. Et puis, on lui donne une forme nouvelle. On la transforme. Elle devient alors la base sur laquelle on construit, la structure d’une nouvelle pièce. L’empreinte du givre, si tu veux, qui, une fois fondue, nourrit la terre pour la prochaine germination. »
Hakim avait fermé son carnet. Il regardait maintenant Sila avec une attention intense. « Mais comment on fait, concrètement, pour… malaxer ? Parfois c’est si lourd, si dur. »
« On commence par le reconnaître, sans jugement. On l’expose à la chaleur de la conscience, comme nous ici dans cette pièce. On en parle, on l’écrit, on le dessine même sous forme de cages, si c’est ce qui vient. Et puis, petit à petit, on introduit un nouvel élément : le pardon pour soi, la compréhension de la personne qu’on était alors, la leçon extraite de la douleur. C’est ce qui assouplit la matière. Cela ne change pas ce qui est arrivé. Cela change ce que ce passé devient en toi. Il cesse d’être un mur. Il peut devenir une fondation. »
Un long silence s’installa, nourri par le craquement du bois. Hakim rouvrit son carnet, tourna quelques pages, et sourit faiblement en montrant à Sila un dessin plus ancien : une porte entrouverte sur un jardin ensoleillé.
« Je crois, dit-il, que je vais essayer de sculpter une clé. En argile. Une clé qui pourrait ouvrir ces cages que je dessine. »
Sila lui sourit à son tour, une lueur de fierté dans les yeux. « Voilà le premier geste de l’artisan. Prendre la matière de ta prison, et commencer à en forger la clé. Le froid ne durera pas toujours, Hakim. Mais ce que tu auras appris à modeler dans cette période de gel, cela, tu le garderas pour toutes les saisons. »
Dehors, le vent de janvier faisait trembler les vitres. Mais dans l’atelier, autour des tasses de thé qui refroidissaient, le dégel intérieur avait doucement commencé.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 53 : La Flèche et le Cycle
Le froid avait sculpté le paysage, laissant sur les vitres de l’atelier des arabesques de givre que Sila contemplait, un bol de thé fumant entre les mains. À l’extérieur, le monde semblait s’être retenu en un silence fragile et cristallin. Ce n’était plus la douceur humide de décembre, mais une morsure nette, une clarté de l’air qui tranchait comme une lame. Le climat, une fois encore, avait tourné sa page, imposant son rythme immuable et pourtant toujours neuf.
Hakim poussa la porte, les joues rougies par le vent aigu. Il secoua légèrement la neige poudreuse accrochée à ses épaules, un sourire de connivence aux lèvres. L’atelier sentait l’argile humide et le bois brûlé. Il s’approcha du poêle, tendant ses mains vers la chaleur, avant de désigner du menton l’œuvre en cours sur l’établi de Sila : une figurine d’un personnage semblant marcher, la tête tournée vers l’arrière, le corps aspiré vers l’avant.
« Elle avance ou elle recule ? » demanda-t-il, initiant leur rituel sans besoin de salutations superflues.
« Elle obéit à la flèche du temps, mais son regard interroge la trace », répondit Sila en lui tendant une tasse. « Je pensais à cela en modelant. Nous savons que la flèche ne revient pas en arrière. Pourtant, dans la glaise, dans les saisons, dans les histoires que nous nous racontons, on a cette impression vertigineuse que… »
« …que c’est déjà arrivé, et que cela arrivera de nouveau », acheva Hakim, s’asseyant sur le tabouret usé. Sa voix était devenue plus assurée depuis leur première rencontre, mais l’émerveillement de l’apprenti y perdurait. « C’est une sentence qui me hante depuis notre dernière conversation. Je la vois partout. Dans la répétition des jours, dans la façon dont les conflits renaissent, dont les joies aussi se font écho. »
Sila acquiesça, ses doigts effleurant la surface lisse de la figurine. « L’artiste travaille avec cette dualité. La flèche du temps nous impose l’irréversible : l’argile sèche, la cuisson la transforme à jamais. Une fois émaillée, on ne peut revenir en arrière. C’est la loi physique, la loi de la vie. Mais le sentiment du cycle, du déjà-vu, est tout aussi puissant. Il est dans la mémoire de la matière, dans la tradition, dans le motif qui revient. Notre amitié, Hakim, n’est-elle pas une forme de réponse à cette énigme ? »
Le jeune homme réfléchit, observant les étagères où s’alignaient les créations des mois passés, témoins silencieux des conversations, des doutes, des rires partagés. « Peut-être. La flèche, c’est nous, qui changeons, qui vieillissons, qui apprenons. Rien n’est identique. Je ne suis plus celui qui est entré ici, intimidé, il y a des saisons. Toi non plus, tu n’es tout à fait la même. Mais le cycle… c’est cette table, ce poêle, cette volonté de chercher, qui se répètent. C’est l’élan qui, sous une forme ou une autre, renaît toujours. »
« Exactement », murmura Sila, ses yeux brillant d’une lueur familière. « La flèche nous donne la direction, le drame de la progression. Le cycle nous donne le sens, la poésie de la récurrence. L’art est là, quelque part, à leur intersection. Il capture un moment unique, irréversible, sur cette flèche. Mais s’il est vrai, s’il est profond, il touche à quelque chose de cyclique, d’universel, qui fait dire à celui qui le regarde dans cent ans : “Cela m’arrive. Je connais cela.” »
Le silence s’installa, paisible, chargé seulement du crépitement du feu. Hakim prit un morceau d’argile sur l’étagère, le faisant doucement tourner dans ses mains. « Alors on vit suspendu entre les deux. On avance, inexorablement, dans ce froid nouveau, vers un futur inconnu. Mais on le fait en répétant des gestes anciens, en partageant des théories aussi vieilles que l’humanité, en créant des liens qui ressemblent à tous les liens vrais qui ont jamais existé. »
« Et c’est cela qui empêche la flèche de n’être qu’une chute », conclut Sila. « Le cycle n’est pas un piétinement. C’est une spirale. Nous revisitons les mêmes questions, mais de plus en haut, avec un peu plus de hauteur, un peu plus de compréhension. C’est déjà arrivé, cette soif. Cela arrivera de nouveau. Mais nous ne sommes plus tout à fait les mêmes assoiffés. »
Dehors, le jour pâle commençait déjà à décliner, la flèche du temps dessinant sa courbe inéluctable. Mais dans la lueur orangée du poêle, devant cette figurine tournée vers hier et projetée vers demain, un cycle de plus s’accomplissait, doux et vivant : celui de la transmission, de la pensée partagée, semence qui germerait, sous d’autres formes, dans d’autres hivers à venir.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 54 : Le Charme de l'Écume
La fin d’après-midi étirait des ombres bleutées sur l’étal de Sila, où les dernières figurines semblaient absorber la tranquillité froide de l’air. L’hiver, désormais bien installé, avait apporté avec lui un ciel de plomb bas et silencieux, et une lumière rasante qui sculptait chaque objet avec une netteté cruelle. Sila, les mains encore tachées d’une fine argile grise, observait une série de petites formes abstraites qu’elle venait de sortir du four. Elles évoquaient des galets polis par un fleuve invisible. Hakim poussa la porte, apportant avec lui la vivacité du dehors et l’odeur du froid sec, un contraste frappant avec la chaleur minérale de l’atelier.
« Regarde celles-ci, dit-elle sans préambule, comme s’ils étaient au milieu d’une conversation. Elles sont nées d’un souvenir. Non pas d’une image précise, mais de la sensation d’un été passé, d’une chaleur qui pesait sur la peau. C’est drôle, de travailler la mémoire avec de la terre. On croit fixer quelque chose, mais on ne fait que lui offrir une nouvelle forme, une nouvelle vie. » Hakim s’approcha, laissant ses doigts effleurer la surface lisse et froide d’une des pièces.
« Un des charmes du passé est justement qu'il est passé, murmura-t-il, citant presque instinctivement la sentence qu’ils avaient évoquée la fois précédente. Je pense à cela souvent ces derniers temps. À mes années de lycée, à ma peur de l’avenir d’alors. Cette peur est passée, et avec la distance, elle a même pris une sorte de… douceur mélancolique. Comme une vieille douleur dont on se souvient sans souffrir. »
Sila hocha la tête, un sourire énigmatique aux lèvres. Elle prit une théière et servit deux tasses d’un thé brûlant. « C’est exactement cela, Hakim. Le charme n’est pas dans l’événement lui-même, mais dans le fait qu’il soit devenu une histoire. Il est tissé, terminé. On peut le prendre dans ses mains, comme cette figurine, l’examiner sous tous les angles sans crainte qu’il ne nous échappe ou ne nous blesse à nouveau. Le présent, lui, est toujours un peu de l’écume – mouvant, insaisissable, parfois amer. »
Ils s’assirent dans le coin lecture, face à la grande vitrine qui donnait sur la rue déserte. Hakim parla de son projet en cours, une série de dessins inspirés de vieilles photographies de famille qu’il avait retrouvées. « Je voulais capturer ce ‘charme’ dont on parle, mais en le mélangeant à mon regard d’aujourd’hui. Je me rends compte que je redessine moins les souvenirs que mon sentiment actuel à leur égard. C’est un paradoxe : pour que le passé soit vraiment passé, il faut accepter de le laisser se transformer en nous. »
« Comme l’argile qui cuit, ajouta Sila. Elle change de couleur, de consistance. Elle devient autre chose. Ce qui était malléable et vulnérable devient solide, permanent dans sa nouvelle forme. Et on ne peut plus revenir en arrière. Le regret lui-même fait partie du charme, car il est la preuve que nous avons évolué, que notre compréhension a mûri. »
Un silence paisible s’installa, peuplé seulement par le crépitement du poêle et le souffle du vent dehors. Le climat avait changé, apportant avec la saison froide une introspection plus profonde, un repli fertile. La camaraderie entre eux n’avait pas besoin de beaucoup de mots ; elle était comme ces figurines de galets, polie par le flux et le reflux de leurs échanges, devenue lisse et forte.
« Alors, conclut Sila en reposant sa tasse, si le passé a ce charme d’être révolu, notre tâche avec le présent – cette écume – est peut-être simplement de l’accueillir avec attention, en sachant qu’un jour, à son tour, il deviendra une de ces pierres lisses que nous pourrons tenir dans le creux de la main, avec tendresse. »
Hakim sentit une gratitude profonde monter en lui. Ces moments à l’étal étaient devenus comme des points de suture entre ses expériences éparses, les reliant en un tissu cohérent. Il quitta Sila un peu plus tard, emportant avec lui, dans la nuit hivernale maintenant tombée, la sensation apaisante que tout ce qu’il vivait, même les doutes, était déjà en train de se solidifier en mémoire, en matériau pour l’avenir. La lumière de l’atelier, vue de la rue, ressemblait à un four où cuisaient doucement les fragments de leur amitié.
Fin
L'Étal de Sila et l'ami Hakim
Épisode 55 : Ce qui ne t'a pas détruit
La première lueur de ce nouveau jour hivernal se faufilait à travers la vitre givrée de l’atelier, projetant sur le sol de terre cuite un motif de cristaux éphémères. L’air, sec et froid, avait cette clarté tranchante des matins de grand ciel bleu. Le poêle à bois ronronnait déjà, et Sila, assise devant son tour, contemplait la masse informe d’argile grise comme si elle y lisait l’empreinte de la nuit passée. Le silence n’était pas vide ; il était chargé de l’attente calme des choses et du souvenir des paroles échangées.
Hakim poussa la porte, apportant avec lui une bouffée d’air vif et l’odeur de la neige séchée sur la laine. Il s’arrêta sur le seuil, observant un instant la scène. La céramiste ne tourna pas la tête, mais une inflexion dans sa posture indiqua qu’elle avait perçu sa présence. Il posa son carnet de croquis sur l’établi familier, à côté d’une figurine inachevée représentant une figure en équilibre, un pied fermement ancré, l’autre effleurant à peine le sol.
« On dirait qu’elle hésite entre deux mondes », murmura le jeune homme en désignant la sculpture.
Sila sourit sans quitter l’argile des yeux. « Peut-être. Ou alors, elle a compris que la vraie stabilité n’est pas dans l’immobilité, mais dans la qualité du mouvement. » Elle se frotta les mains pour en chasser la rigidité du froid matinal avant de les poser délicatement sur la glaise. « Ce climat… Il a cette netteté qui semble laver les couleurs. Tout devient plus franc, plus brut. Les ombres sont des découpes au couteau, et la lumière ne pardonne rien. C’est un mois pour les décisions, je crois. Pour voir les choses telles qu’elles sont, sans le voile des autres saisons. »
Ils travaillèrent un moment en silence, un rituel établi au fil des épisodes précédents. Le tour se mit à vrombir doucement sous les mains expertes de Sila, la masse inerte commençant à s’élever, à prendre forme sous la pression à la fois ferme et sensible de ses doigts. Hakim, lui, avait ouvert son carnet et esquissait des courbes, des lignes de fuite, cherchant à capturer non l’apparence des choses, mais la tension qui les habitait.
« Je pensais à notre dernière conversation, finit par dire Hakim, son crayon suspendu au-dessus du papier. À cette histoire que tu m’as racontée, celle de la femme qui portait son passé comme un manteau de pierres. »
Sila ralentit le tour. La forme naissante, un vase aux flancs amples, oscillait légèrement. « Oui. »
« Tu avais dit qu’elle avait fini par déposer chaque pierre, une à une, et qu’elle les avait regardées longtemps. Qu’elle ne les avait pas jetées, mais qu’elle les avait arrangées en un petit cairn au bord du chemin de sa vie. Pour ne pas oublier d’où elle venait, mais pour ne plus en être écrasée. » Il leva les yeux vers son amie. « C’est étrange. Depuis, je vois des cairns partout. Dans les livres que je relis, dans les visages des gens dans la rue… Des empilements de souvenirs, de choix, d’accidents. Certains sont des tombes. D’autres sont des bornes. »
La main de Sila se fit immobile, maintenant la forme parfaite de l’argile en rotation. « La différence, Hakim, est souvent dans l’intention de celui qui regarde. Et dans le courage de celui qui a construit. » Elle marqua une pause, cherchant ses mots avec la précision qui la caractérisait. « Parfois, je pense que nous confondons la cicatrice avec la blessure. La première est la preuve que la seconde a guéri. Elle fait partie de nous, elle a modifié notre paysage, mais elle n’est plus douloureuse. Elle est même une forme de mémoire du corps, une sagesse inscrite dans la chair. Le problème survient quand on continue à gratter la cicatrice, croyant soigner une plaie qui n’existe plus. »
Le tour s’arrêta. Sila coupa le fil de nylon pour séparer le vase naissant de son socle, le posant avec une infinie précaution sur une planche. « Tu vois cette forme ? Elle est intacte, neuve. Mais demain, je vais la laisser sécher, puis la cuire à près de mille degrés. Le feu va la déformer, la fissurer peut-être. Il va la marquer à jamais. Certaines pièces n’y résistent pas. Elles explosent. D’autres en ressortent changées, plus solides, et acquièrent leur vraie nature, qui est de durer. » Elle croisa le regard du jeune homme. « On ne peut pas juger de la force d’une pièce avant de l’avoir passée au feu. On ne peut pas juger de la force d’une personne avant de savoir ce par quoi elle est passée. Et surtout, on n’a pas besoin de connaître chaque détail de l’épreuve pour respecter la transformation qu’elle a opérée. »
Hakim referma son carnet. La sentence, douce et puissante, résonna dans l’atelier chauffé par le poêle, en contraste avec le froid de janvier derrière les vitres. Elle n’était pas une interrogation, mais une affirmation, un cadeau offert sans attente en retour. Elle parlait de la présence pure, de l’acceptation de l’autre dans son intégrité mystérieuse, sans exigence de confession. C’était une forme de grâce.
« Alors ce qui ne nous a pas détruits… », commença Hakim.
« …ne nous a pas nécessairement rendus plus forts au sens d’un guerrier », acheva Sila en essuyant ses mains sur son tablier taché d’argile. « Parfois, cela nous a simplement rendus plus attentifs. Plus légers, aussi, parce qu’on a appris à distinguer l’essentiel du superflu. L’amitié, par exemple. » Son sourire s’adoucit. « Elle n’a pas besoin d’un inventaire complet des tempêtes passées pour être un abri solide dans celle qui vient. Elle a juste besoin de savoir : tu es là. Je suis là. Et c’est suffisant. »
Dehors, une rafale de vent secoua la branche nue du grand arbre devant la fenêtre, faisant tomber une poussière de givre qui scintilla comme des paillettes dans la lumière oblique. À l’intérieur, dans la chaleur de l’atelier où l’argile et les mots prenaient forme, un nouveau cairn venait d’être déposé, non pas comme un fardeau, mais comme une borne sur le chemin partagé. Il ne marquait pas une fin, mais un point de passage, une promesse silencieuse inscrite dans l’échange des regards et le bruit familier du poêle : peu importe les hivers traversés, l’important était de se retrouver, là, dans la franchise de ce nouveau jour.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 56 : Télégraphier dans le passé
La fin de l'hiver s’annonçait, non pas par un adoucissement des températures, mais par une lumière nouvelle, oblique et franche, qui découpait des angles vifs dans l’atelier de Sila. L’air, encore glaçant, semblait porter une qualité différente, comme chargé d’une potentialité à venir. Sur l’établi, une nouvelle figurine prenait forme sous ses doigts couverts d’argile séchée : une silhouette penchée en avant, semblant courir, ou peut-être se fondre dans le vent. Hakim, assis sur le vieux tabouret, observait le mouvement hypnotique de ses mains. Il était venu ce jour-là avec une certaine agitation contenue, celle que provoque un constat soudain.
« Je pense souvent à cette idée, dit-il après un long silence où seul crissait l’ébauchoir. L’idée que si l’on pouvait dépasser la lumière, on pourrait envoyer un message à son propre passé. Que mettrais-tu dans ce télégramme, Sila ? »
La céramiste ne s’arrêta pas de modeler l’épaule de la figurine. Sa voix, lorsqu’elle répondit, était douce, presque absorbée par la matière qu’elle travaillait. « La question n’est peut-être pas tant ce que l’on enverrait… mais ce que le passé, recevant ce message, en comprendrait. Un avertissement ? Une preuve ? Il se méprendrait sûrement. Le passé est un interlocuteur sourd, qui lit les dépêches avec les yeux d’hier. »
Hakim hocha la tête, le regard perdu dans le rayon de soleil où dansaient des myriades de poussières. « Einstein l’a envisagée comme une impossibilité physique. Mais c’est une si belle métaphore pour nos regrets, nos nostalgies. Cette envie furieuse de corriger, de prévenir. »
« Prévenir qui ? » Sila leva enfin les yeux, un fin sourire aux lèvres. « Toi, à dix-huit ans ? Moi, quand j’ai ouvert cet atelier, pleine de certitudes qui se sont fissurées comme de la terre mal séchée ? Le message arriverait, mais il serait formulé dans une langue que nous ne parlions plus. » Elle indiqua du menton une étagère où s’alignaient des figurines plus anciennes, témoins de styles et d’intentions révolus. « Regarde. Ce sont tous des messages que mon passé m’a envoyés. Je les déchiffre seulement aujourd’hui. »
Le jeune homme se leva, parcourant l’atelier du regard. Le climat, ces derniers jours, avait connu de brusques soubresauts : des bourrasques glacées cédant en quelques heures à un soleil pâle mais insistants, comme si l’hésitation était devenue une force météorologique. « Et si le télégramme ne disait qu’un mot ? » proposa-t-il. « Attends. Ou Respire. »
« Observe », corrigea Sila en essuyant ses mains sur un linge. « C’est le seul message qui traverserait le temps sans se corrompre. Parce que le passé, aussi, observait. Maladroitement, aveuglément parfois. Mais c’était son travail. Le nôtre est de… déchiffrer l’observation. »
Elle prit la figurine coureuse et la plaça près de la fenêtre. La lumière la traversa partiellement, créant une ombre allongée et déformée sur le sol, comme un double projeté en arrière. « Nous ne pouvons pas télégraphier dans le passé, Hakim. Mais nous sculptons, dans le présent, avec la matière de nos expériences passées. Chaque coup de canif, chaque pression du pouce, est une réponse lente, patiente, à ce que nous étions. C’est notre boucle. Pas plus rapide que la lumière. Aussi lente et tangible que l’argile qui sèche. »
Hakim sentit une sérénité lui venir. L’agitation du matin se déposait, telle la poussière dans le rai de lumière. Le changement de climat, dehors, n’était plus une menace d’instabilité, mais la preuve même d’un dialogue : la terre répondant au ciel, le froid au chaud, dans un échange millénaire.
« Alors cette figurine, dit-il en la désignant, c’est ton télégramme à aujourd’hui ? »
« C’est mon télégramme depuis aujourd’hui, vers un futur qui, je l’espère, saura un peu mieux lire que moi. » Sila lui tendit une motte d’argile fraîche. « À toi. Envoie un message. N’essaie pas d’être compris. Essaye juste d’être vrai. Le déchiffrement… c’est pour plus tard. »
Et dans l’atelier baigné de cette lumière de fin d’hiver, tranchante et prometteuse, ils se mirent à façonner, silencieusement, des dépêches pour des époques à venir, sachant pleinement que le code en serait perdu, mais que l’intention, elle, traverserait le temps.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 56 : L’Écrin de Glace
Un froid vif et cinglant, né de l’aube, régnait sur la village. Ce n’était plus la douceur humide des semaines précédentes, mais une fraîcheur sèche et lumineuse qui aiguisait les contours du monde. Devant l’étal de Sila, les figurines de terre semblaient puiser dans cette atmosphère nouvelle une forme de gravité tranquille. Hakim poussa la porte de l’atelier, les joues rosies par le vent, apportant avec lui l’énergie nerveuse du dehors. Un silence complice accueillit son entrée, troublé seulement par le crépitement sourd du poêle à bois où une bûche se consumait.
Sila, les mains plongées dans une terre grise qu’elle pétrissait avec une lenteur méditative, leva les yeux. Elle lui sourit, sans un mot, et ce sourire était une invitation à se poser, à laisser le froid du dehors fondre dans la chaleur ambiante. Hakim se laissa tomber sur le tabouret habituel, son souffle se calmant peu à peu. Son regard erra sur les étagères, sur ces visages d’argile qui, ce matin-là, avaient l’air de garder un secret intact, protégé par le froid.
« C’est curieux », commença-t-il, rompant le silence d’une voix plus basse que d’ordinaire. « Ce climat qui tourne… il agit comme un révélateur. Il me semble voir les choses autrement. Les souvenirs aussi. »
Sila acquiesça, modelant une forme indécise entre ses doigts. « Le froid nettoie le ciel. Il nous permet de voir plus loin, plus clairement. Et il oblige à rentrer en soi-même, à chercher la chaleur à l’intérieur. C’est un bon moment pour faire l’inventaire. »
L’esprit d’Hakim était justement parti en quête, explorant les méandres de sa propre histoire. Les défis récents, les doutes, mais aussi les petites victoires et les rencontres décisives, dont celle avec Sila, prenaient une nouvelle densité dans la lumière crue de cette journée. Il sortit de sa poche un carnet de croquis, usé aux coins, et le feuilleta lentement. Des dessins, des notes rapides, des fragments de poèmes y vivaient, témoins de ses mois d’apprentissage et d’errance.
« Je regardais ces vieux croquis, dit-il. Certains me font sourire, d’autres… je vois bien toute la naïveté, la maladresse. Pourtant, sans eux, je ne serais pas là, à essayer de faire ce que je fais aujourd’hui. C’est comme s’ils contenaient, en germe, tout le reste. »
Une sentence de Marcelle de Jouvenelle, lue récemment, lui revint alors en mémoire, avec la force d’une évidence. Il la partagea, les mots résonnant doucement dans l’atelier : « Pour nous, notre Passé est notre trésor, l’écrin d’où nous retirons nos pierres précieuses. »
Sila cessa son mouvement. Ses yeux, d’un noir chaud, se posèrent sur le jeune homme avec une intensité bienveillante. « L’écrin… », murmura-t-elle. « J’aime cette image. Elle dit que le passé n’est pas un poids, ni un musée. C’est un coffret précieux, personnel. On n’en sort pas n’importe quoi, n’importe comment. On choisit. On polit certaines pierres pour éclairer le présent. »
Elle désigna du menton les figurines autour d’elles. « Chacune de ces petites sculptures est une pierre tirée de mon écrin. Une émotion capturée, un visage croisé, un moment de doute ou de grâce. La terre, c’est mon présent. Mais l’inspiration, la forme qui veut naître… elle vient du trésor accumulé. Même les éclats douloureux, une fois transformés par le travail et le temps, deviennent des matériaux précieux. »
Hakim regarda ses propres mains. Il comprenait que son carnet, ses tentatives, ses conversations ici, même ses échecs, constituaient les premières couches de son propre écrin. L’amitié avec Sila en était déjà une pierre brillante, une confidence partagée qui donnait du sens à son chemin.
« Alors il ne faut pas regretter, ni avoir honte des pages moins glorieuses ? » demanda-t-il, cherchant une confirmation.
« Absolument pas », affirma Sila avec fermeté. « On ne juge pas un trésor à une seule pierre. On l’apprécie dans son ensemble, dans sa diversité. L’écrin de février, avec sa lumière froide, n’est pas celui de la douceur oisive. Il nous offre une clarté différente pour trier, pour contempler ce que nous avons amassé. Et choisir quelle gemme nous voulons monter pour la suite du voyage. »
Le silence revint, mais il était désormais habité. Hakim sentit une gratitude profonde monter en lui. Le froid dehors n’était plus une barrière, mais le cadre parfait de cette introspection partagée. Ils étaient là, deux chercheurs d’âme, assis au cœur de la quiétude hivernale, à reconnaître la valeur de tout ce qui les avait constitués. L’atelier, dans sa chaleur et son désordre ordonné, était devenu l’antichambre de leurs écrins respectifs, un lieu où l’on pouvait, sans crainte, sortir ses pierres précieuses et les voir briller d’une lumière nouvelle, offerte par le ciel pâle et vif de février.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 57 : La Réponse dans le présent
Un frisson nouveau traversait la village, vif et électrique. L’air de février, encore chargé des derniers murmures de l’hiver, portait déjà l’impétueuse promesse du renouveau. Devant l’étal, les figurines de Sila semblaient vibrer de cette énergie transitionnelle, leurs postures d’argile capturant des instants suspendus entre introspection et élan.
Hakim franchit le seuil, les joues rosies par la morsure du vent. Il ne prononça pas de salutation, son regard tombant directement sur une nouvelle pièce, posée au centre de l’étal. Elle représentait un personnage aux yeux mi-clos, une main posée sur sa poitrine, l’autre tendue vers l’avant, comme pour toucher quelque chose d’invisible. L’artiste, observant sa contemplation, perçut la question avant qu’elle ne soit formulée.
« On dirait qu’il écoute son propre cœur, mais pour entendre l’avenir, murmura Hakim.
— Ou peut-être qu’il comprend que les deux battements ne font qu’un », répondit-elle en essuyant ses mains sur son tablier taché d’ocre.
La conversation, naturellement, glissa vers les interrogations qui taraudaient le jeune homme, cette recherche frénétique de soi à travers les strates du passé, les racines familiales, les premiers émois artistiques, les succès et les échecs qui dessinent une carte présumée de l’identité.
Sila prit une petite boule d’argile fraîche et commença à la travailler dans le creux de sa main, lui donnant une forme vague, malléable. « Tu vois, Hakim, il est vrai que la quête de tout homme consiste à découvrir qui il est ; mais, la réponse se trouve davantage dans le présent que dans le passé, c’est ainsi pour chacun, et pas autrement. »
Elle fit une pause, laissant la phrase résonner dans le léger crépitement du poêle. « Passer son temps à fouiller les archives de sa propre histoire, c’est comme lire un journal intime écrit dans une langue qu’on a oubliée. Les mots sont là, mais la musique, le vrai sens, ne vit que dans l’instant où on le ressent. »
Hakim se souvint alors du film dont elle avait parlé la fois précédente, Total Recall, et de ces personnages programmés par de faux souvenirs. « Dans le film, dit-il, le héros ne sait plus qui il est. Il cherche dans un passé qui n’est pas le sien, un passé implanté. Sa vérité, il doit la forger dans le présent des combats qu’il choisit, des alliances qu’il scelle, malgré le chaos. Le passé, qu’il soit vrai ou faux, devient un décor. L’acteur, c’est l’homme d’aujourd’hui. »
Un sourire éclaira le visage de Sila. « Exactement. Cette figurine, ajouta-t-elle en désignant la pièce centrale, elle n’est pas en train de chercher une réponse dans le battement d’hier. Elle l’écoute pour savoir comment son cœur bat maintenant, et vers quoi cette pulsion unique le pousse à créer, à aimer, à être, dans cet instant précis. »
Le climat changeant de février, avec ses bourrasques imprévisibles et ses éclaircies soudaines, leur parut être la parfaite métaphore. On ne pouvait pas se vêtir pour la journée en regardant le ciel du matin seulement ; il fallait sentir le vent sur sa peau, ajuster sa marche à l’intensité de la lumière présente.
« Alors, qui je suis ne dépend pas de ce que j’ai été, mais de ce que je décide d’être aujourd’hui ? Même si je me trompe ? » demanda Hakim, une lueur de libération naissante dans le regard.
« Surtout si tu te trompes, répondit Sila en posant la forme d’argile entre eux. L’erreur du présent est un feu bien plus éclairant que la réussite du passé, qui n’est souvent qu’une cendre froide. Regarde cette argile. Son passé, c’est de la terre, inerte. Son présent, c’est cette malléabilité. Ce qu’elle sera, je ne le sais pas encore. Moi non plus. Je la sens, et je la suis. »
Ils restèrent un moment en silence, à contempler la matière brute et promise. Hakim sentit le poids de ses vieilles angoisses se dissoudre un peu, emporté par le vent vif de février qui frappait aux vitres. Il n’était plus seulement un étudiant en quête de son histoire. Il était, ici et maintenant, un ami en conversation, un esprit en éveil, un artiste en germination. Et cela, pour la première fois, lui sembla être une réponse non pas figée, mais vivante, infiniment plus vaste et réconfortante qu’un simple nom sur une lignée.
La réponse n’était pas derrière. Elle était ici, dans la chaleur de l’atelier, dans le frisson du mois qui tournait, dans le battement présent de son cœur, prêt à sculpter l’instant d’après.
Fin
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Épisode 58 : Les Constructions du Cœur
Un grésil ténu et obstiné frappait la vitre de l’atelier, dessinant sur le verre des chemins éphémères qui semblaient chercher leur route. Le poêle à bois ronronnait, et l’air sentait l’argile humide et le thé à la cannelle. Sila, les mains couvertes d’une fine pellicule de terre séchée, contemplait une figurine presque achevée : une silhouette androgyne, les bras ouverts, le torse traversé par une fissure délicate d’où semblait surgir une lumière d’or pâle. Hakim, assis sur un tabouret bas, tournait lentement une tasse entre ses paumes, le regard perdu dans les braises. Les semaines précédentes avaient été lourdes pour lui, empreintes d’un malaise sourd qu’il n’arrivait pas à nommer, une nostalgie pour des choses qu’il n’avait pourtant jamais vécues.
« Parfois, dit-il sans préambule, j’ai l’impression de porter un fardeau qui n’est pas le mien. Des regrets qui ne me appartiennent pas. Comme si mon esprit se racontait des histoires tellement anciennes que je finis par les croire. »
Sila posa délicatement la figurine sur l’établi et s’essuya les mains à un torchon. Elle connaissait ce sentiment. Elle y avait longtemps habité. Le ciel de plomb de ce mois, qui avait succédé aux frimas glacials de janvier, portait à cette introspection un peu mélancolique.
« C’est une forteresse, Hakim. Une construction si solide qu’on finit par y vivre comme dans une prison douillette. On en arrange les meubles, on en repeint les murs, on s’y invente un rôle. Et on oublie que c’est nous, brique par brique, qui l’avons édifiée. »
Hakim leva les yeux vers elle. « Alors comment on sort ? Comment on distingue la vérité de la fiction qu’on s’est racontée ? »
Un silence s’installa, rempli seulement du crépitement de la pluie glacée. Sila prit une petite spatule et commença à affiner le contour de la fissure sur la figurine.
« Tu te souviens de cette sentence du vieux film, Total Recall ? » demanda-t-elle doucement. « Le passé est une construction de l’esprit. Il nous aveugle et nous berne pour qu’on y croît. »
Hakim hocha la tête. Ils avaient souvent échangé ces fragments de sagesse glanés au fil de leurs lectures et de leurs visionnages, les tissant comme des fils d’or dans la trame de leurs conversations.
« L’esprit est un grand architecte, un formidable conteur, poursuivit Sila. Il peut bâtir des palais de joie ou des cachots de remords avec les mêmes souvenirs, selon l’humeur du jour, selon la lumière – ou le manque de lumière – du moment. » Elle indiqua d’un mouvement de menton la fenêtre brouillée par le temps. « Ce ciel de février, gris et bas, il ne nous montre pas le ciel, il nous montre notre propre grisaille intérieure. C’est un miroir, pas une vérité. »
Elle s’arrêta, cherchant ses mots. « Mais la sentence continue… Le cœur, lui, veut vivre dans le présent. C’est là qu’il faut chercher, vous y trouverez la réponse. »
Sila posa l’outil et s’approcha d’Hakim. « Ton malaise, ce fardeau, demande-toi : où le sens-tu, maintenant ? Pas dans l’histoire que ton esprit raconte, mais dans ton corps, à cet instant précis. Est-ce une tension dans les épaules ? Un poids sur la poitrine ? Une étrange amertume sur la langue ? »
Hakim ferma les yeux un instant, attentif. « Un froid… ici, dit-il en posant une main sur son sternum. Comme un vide. »
« Bon. Voilà le présent. Voilà où ton cœur, lui, réside. Il ne te parle pas d’hier. Il te dit : maintenant, j’ai froid. Alors, que peux-tu faire pour ton cœur, maintenant ? »
Hakim ouvrit les yeux, un éclat nouveau dans son regard. Il prit une profonde inspiration, tendit ses mains vers la chaleur du poêle. Le geste était simple, dénué de toute référence au passé. Juste un corps cherchant de la chaleur au moment présent.
« On croit que guérir, c’est démonter la forteresse pierre par pierre, analyse interminable, dit Sila en souriant. Parfois, c’est juste sortir dans le jardin. Sentir la pluie froide sur son visage, même. Et réaliser que l’air, bien que glacé, est incroyablement vivant. Le cœur ne veut pas revisiter le passé. Il veut battre, ici et maintenant. Il veut répondre à ce qui est, pas à ce qui a été raconté. »
Hakim se leva, s’étira. Le froid dans sa poitrine n’avait pas disparu, mais il n’était plus un mystère écrasant. C’était une sensation, simple, présente, à laquelle il pouvait répondre. Il remplit à nouveau la bouilloire et la posa sur le poêle.
« Alors cette figurine, demanda-t-il en désignant l’œuvre de Sila, c’est ça ? Une construction qui laisse entrevoir la lumière du présent à travers ses fissures ? »
Sila acquiesça, une lueur tendre dans les yeux. « Exactement. Nous sommes tous des constructions, Hakim. Des êtres de mémoire et de récits. Mais la beauté, la vérité, la vie… elles jaillissent toujours dans l’instant, par les fissures de nos histoires. Il suffit d’avoir le courage de regarder là, et non plus seulement les murs. »
Dehors, le grésil s’était mué en une pluie fine et douce, lessivant peu à peu les traces de glace. Le climat changeait, imperceptiblement, comme changeait le cœur lorsqu’il consentait enfin à habiter le seul lieu où il pouvait vraiment vivre : l’éternel et fragile présent.
Fin
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Épisode 59 : L’Écho du gel qui se rompt
Un silence inhabituel régnait dans l’atelier, un silence de feutre et de cristal, typique de ces matins où l’hiver, à son apogée, semble retenir son souffle. Sila posa délicatement une figurine sur l’étagère de séchage, une silhouette féminine aux bras levés comme pour soutenir le ciel. Dehors, la lumière était d’une clarté tranchante, presque cruelle, projetant des ombres nettes sur le sol de terre battue. Ce froid mordant de février avait la particularité de tout rendre plus fragile, plus net, et paradoxalement, plus précieux.
Hakim poussa la porte, apportant avec lui une bouffée d’air glacé et l’odeur de la laine humide. Il avait le visage rougi, les yeux brillants d’une réflexion intense. Sans un mot, il s’approcha du poêle à bois et tendit ses mains vers la chaleur. Leurs habitudes étaient maintenant si bien ancrées que les salutations superflues avaient cédé la place à une immersion immédiate dans l’ambiance du jour.
« C’est curieux, commença-t-il enfin, sans détourner son regard des flammes dansantes. Plus le gel est intense, plus on perçoit le moindre craquement, la moindre fissure. Comme si le froid forçait tout à se révéler, même sa propre fin. »
Sila acquiesça, un sourire léger aux lèvres. Elle prit une tasse de thé fumant et la lui tendit. « C’est la loi du contraste. On ne mesure la chaleur que lorsqu’on a froid. On ne comprend la lumière qu’après avoir été dans l’ombre. Et parfois, c’est dans le cœur de l’hiver, quand tout semble figé à jamais, que l’on perçoit le mieux la promesse du mouvement. »
Ils s’assirent. Hakim raconta alors la difficulté de ces dernières semaines, un sentiment de stagnation dans son travail, une peine personnelle liée à une amitié qui s’était éloignée sans explication. Il parlait de cette douleur comme d’un bloc de glace dans sa poitrine, opaque et lourd.
Sila écouta, ses doigts caressant machinalement les contours lisses d’une céramique finie. « Tu te souviens de la sentence que nous avions évoquée la dernière fois ? », demanda-t-elle doucement. Elle laissa un silence s’installer, rempli seulement par le crépitement du bois. « La douleur passe. Il n’est rien sur cette terre qui ne soit impermanent ; tout passe. » Les mots de Nicole Bordeleau résonnèrent dans l’atelier avec une évidence tangible, comme l’écho lointain du gel qui se rompt sur la branche d’un arbre.
« Vois ce froid dehors, poursuivit-elle en désignant la fenêtre. Il est absolu, il semble éternel. Pourtant, chaque seconde, invisiblement, la durée du jour s’allonge. La sève, loin sous l’écorce, prépare déjà son retour. Cette amitié qui te manque, cette peine, est comme cette journée de février. Elle te semble un état définitif. Mais elle n’est qu’un passage. Elle n’est pas là pour te définir, mais pour te traverser. »
Hakim fixa sa tasse, où la vapeur dessinait des volutes éphémères. « Alors pourquoi est-ce si difficile à croire, sur le moment ? Pourquoi la douleur présente se pare-t-elle toujours des atours de l’éternité ? »
« Parce que nous sommes des êtres d’incarnation, répondit Sila. Nous vivons pleinement dans l’instant, et c’est une force. Mais cette force devient un piège quand nous confondons l’instant avec l’infini. La sagesse, peut-être, consiste à laisser l’instant nous traverser, sans dresser de maison dans la tempête. À savoir que la pluie, même diluvienne, finit par trouver son chemin vers la mer et laisse place, tôt ou tard, à un ciel différent. »
Elle se leva et alla vers une figurine qu’elle avait gardée à part, enveloppée dans un linge. Elle la dévoila : c’était une forme abstraite, fluide, qui semblait à la fois fondre et se solidifier, capturant l’instant précis où la glace devient eau. « Je l’ai appelée ‘Transition’. Elle n’est ni glace ni rivière. Elle est le passage même. Ta tristesse d’aujourd’hui, Hakim, est cette argile. Elle est lourde et informe. Mais elle est aussi la seule matière avec laquelle tu pourras, demain, façonner une compréhension nouvelle, une empathie plus profonde. Rien ne se perd. Tout se transforme. »
Le visage d’Hakim s’était détendu. Le bloc de glace, sans avoir fondu, s’était mis en mouvement. Il n’était plus un mur, mais un cours d’eau. Il prit la figurine avec respect. « Tout passe, murmura-t-il. Même cette sensation d’immobilité. Même l’hiver le plus rigoureux. »
Dehors, un rayon de soleil, plus chaud qu’il n’y paraissait, frappa la fenêtre, faisant étinceler le givre comme un million de diamants éphémères. Dans l’atelier, la chaleur du poêle et celle de leurs paroles partagées tissaient un rempart doux contre le froid. Ils savaient que d’autres tempêtes viendraient, d’autres gels. Mais ils savaient aussi, désormais, à quel point écouter le craquement imperceptible qui annonce toujours, même en février, le lent et inexorable dégel.
Fin
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Épisode 60 : La Neige de l’Instant
L’atelier baignait dans une lumière laiteuse, si particulière à cette saison où les jours commençaient à s’allonger sans encore réchauffer la terre. Dehors, une fine couverture de neige, tardive et inattendue, étouffait les bruits du quartier, isolant l’étal de Sila dans un silence cotonneux. La céramiste observait par la fenêtre le manteau immaculé, réfléchissant la faible clarté du ciel. Ce matin-là, ses mains, habituellement si vives sur l’argile, restaient immobiles. Un poids familier, subtil mais tenace, s’était accroché à ses épaules à son réveil – l’écho d’un vieux souvenir, remonté sans raison apparente.
Hakim poussa la porte, les joues rosies par le froid piquant, apportant avec lui la vivacité de son pas et l’odeur de l’hiver. Il secoua légèrement ses cheveux, saupoudrant le sol de perles de neige fondante.
« Regarde, dit-il en souriant, février s’offre un dernier manteau. Tout est redessiné, même les contours usés. »
Sila lui répondit par un sourire un peu absent, les yeux toujours tournés vers le jardin transformé. « Il redessine, oui. Mais parfois, sous cette blancheur uniforme, je devine trop bien le chemin de pierres, l’endroit où la terre est nue et blessée. Le paysage ne fait que semblant d’être neuf. »
Le jeune homme posa son carnet de croquis et s’approcha, percevant le voile de mélancolie sur le visage de son amie. Il ne dit rien, remplit la bouilloire et prépara deux tasses dans un geste devenu rituel. Le silence n’était pas lourd, mais interrogatif.
« Je pensais à une phrase de ma grand-mère, Marie-Paule, ce matin, finit par dire Sila, revenant s’asseoir près de son tour inactif. Elle répétait souvent : Il ne faut pas permettre au passé de gâcher son présent et son futur. Une sentence si simple, presque un lieu commun. Pourtant, les jours de neige comme aujourd’hui, où tout semble suspendu, le passé trouve des chemins détournés pour resurgir. Non pas en grands drames, mais en petites ombres portées sur la blancheur. »
Hakim écouta, les mains enserrant sa tasse chaude. « Le passé, c’est comme l’empreinte sous la neige, alors ? On sait qu’il est là, mais on a le choix de regarder la beauté de la couverture neuve, ou de fixer la trace qu’on devine. »
Sila hocha la tête lentement. « Exactement. Et moi, ce matin, je fixais la trace. Une vieille déception, un choix que j’ai longtemps considéré comme une erreur. Cela jetait une grisaille sur cette lumière si belle. Je permets au passé de voler la paix de cet instant. »
« Alors, que sculpte-t-on aujourd’hui ? » demanda Hakim avec douceur, désignant la motte d’argile prête sur l’étagère. « Une figurine lourde du poids de ce souvenir ? Ou quelque chose qui n’existerait que par et pour cette lumière d’aujourd’hui ? »
Son questionnement, direct et empreint de leur profonde complicité, fit sourire Sila. Elle se leva, passa ses mains dans l’argile fraîche. « Tu as raison. La philosophie ne doit pas rester une sentence sur une étagère. Elle doit prendre forme. »
Elle commença à façonner la terre, d’abord avec lenteur, puis avec une assurance retrouvée. Sous ses doigts, naquit une forme abstraite, mais évoquant une main tendue, ouverte, recevant sur sa paume une forme légère et distincte : un flocon parfait, délicat.
« Le présent, murmura-t-elle en modelant le détail infime du flocon. Fragile, unique, éphémère. Il tient dans la paume du présent, lui-même soutenu par le passé, mais il ne doit pas être écrasé par lui. »
Hakim prit son crayon et se mit à dessiner, non pas Sila, mais la sculpture en train de naître. « C’est cela, dit-il. Mon futur à moi, en ce moment, c’est cette tasse de thé chaude, cette conversation, cette neige qui tombe à nouveau dehors. Si je pensais à l’examen que j’ai raté l’an dernier, ou à la peur de ceux de l’an prochain, je manquerais complètement la douceur de maintenant. »
Le climat avait changé dans l’atelier, comme dehors où le soleil timide tentait de percer les nuages. La neige de l’instant, à force d’être regardée pour elle-même, fondait doucement sur les vitres, libérant des gouttes d’eau qui traçaient des chemins lumineux. Sila et Hakim travaillèrent en silence, l’un modelant l’argile, l’autre captant l’essence du geste sur le papier. La sentence de Marie-Paule n’était plus une abstraction, mais vivait dans la chaleur concentrée de l’atelier, dans le cliquetis des outils, dans le parfum de la terre et du thé.
La sculpture, une fois terminée, serait cuite, émaillée d’un blanc pur, et prendrait sa place sur l’étal. Elle ne nierait pas les empreintes sous la neige, mais célébrerait la beauté froide et éclatante du flocon offert, ici et maintenant. Et Hakim, en partant, emporterait dans son carnet le croquis de cet instant sauvé du temps, une leçon bien plus forte que tout discours : la sagesse se pétrit avec les mains, dans la douce et ferme décision de ne pas laisser l’hier geler la sève d’aujourd’hui.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 61 : Les Réminiscences du Solstice
Un vent nouveau, capricieux et tiède, jouait avec les glycines pâles accrochées à la façade de l’atelier. Il apportait avec lui un parfum complexe, mélange de terre réveillée après le long sommeil froid, de premières floraisons timides et d’une humidité persistante qui faisait luire les pavés. Ce n’était plus l’âpre souffle de l’hiver, ni la douceur encore indécise des semaines précédentes ; c’était une annonce, un changement d’humeur du ciel que Sila percevait à travers la fenêtre grande ouverte.
Elle tournait doucement une petite figurine d’argile entre ses doigts, un oiseau aux ailes à demi déployées, capturé dans l’instant précis où il quitte la branche mais n’a pas encore choisi sa trajectoire. Hakim, assis sur le tabouret bas, observait le mouvement de ses mains, le silence entre eux n’étant pas vide, mais chargé de cette quiétude partagée qui avait fini par devenir leur langage le plus familier. La visite précédente avait laissé en suspens une réflexion sur le temps qui guérit, et aujourd’hui, l’air même semblait porter une réponse différente.
« C’est curieux », murmura Sila sans cesser son travail, ses yeux perdus dans le jardin où les bourgeons pointaient comme de minuscules points d’interrogation verts. « Ce vent, aujourd’hui… Il a exactement la même température, la même odeur que celui qui soufflait le jour de mon premier vernissage, il y a plus de dix ans. Une bourrasque tiède en plein mois de mars. Je me revois, debout devant cette même fenêtre, le cœur battant à tout rompre, sentant cette odeur de terre et de fleur naissante. Et voilà que ce simple souffle me ramène là-bas, tout entière. » Elle posa l’oiseau d’argile sur l’établi et regarda Hakim. « La vue, les sons, les odeurs, tout ça vient nous rappeler notre passé. C’est une réplique du film L’Égyptien, je crois. Je n’ai jamais oublié cette phrase. »
Hakim hocha lentement la tête, ses propres souvenirs réveillés par les mots de Sila et par ce climat changeant. « Comme l’odeur de la craie et du vernis de certaines salles de classe au printemps », dit-il. « Elle me ramène immédiatement à mes douze ans, à l’attente fébrile de la récréation, au soleil qui tapait sur les vitres. Ce n’est pas un souvenir réfléchi, c’est une invasion. Le passé qui fait irruption par les narines, par la peau. » Il fit une pause, cherchant à préciser sa pensée. « Tu crois que c’est pour ça que les changements de saison sont si… puissants ? Ils sont une machine à remonter le temps sensorielle. Chaque année, le même air nous rappelle une couche différente de notre vie. »
Sila eut un sourire empreint de mélancolie. « Exactement. Ce n’est pas le mois qui compte, c’est cette qualité d’air, cette lumière particulière. Mon premier amour, une grande joie, une perte… ils sont tous liés à des climats, à des souffles précis. L’hiver dernier, avec ses frimas secs, c’était un deuil. Cet air d’aujourd’hui, c’est l’espoir et la peur mêlés de mes débuts. Notre histoire personnelle est aussi une météorologie intime. »
Elle prit un chiffon humide pour lisser le dos de l’oiseau. « Et ce qui est fascinant, Hakim, c’est que cette réminiscence n’est pas neutre. Elle teint le présent. Parce que cet air me rappelle mon vernissage et son angoisse, je ressens une petite pointe d’excitation nerveuse aujourd’hui, sans raison. Mon présent est habité par l’écho d’un passé que je croyais oublié. »
« Alors on ne crée jamais sur une page blanche », enchaîna le jeune homme, les yeux brillants. « On crée avec tout ce que ces réminiscences climatiques déposent en nous. Ma main, quand je dessine ce matin, est guidée aussi par l’enfant de douze ans qui sentait la craie et rêvait d’évasion. Ton oiseau, là… il porte peut-être l’élan de la jeune artiste que tu étais, et l’apaisement de celle que tu es maintenant. »
Le vent tiède entra dans un nouveau mouvement, plus fort, agitant les papiers sur la table et apportant le son lointain des cloches de la village. Un son qui, pour Sila, évoquait les dimanches de son enfance, et pour Hakim, les arrivées en gare avant de venir la voir. Ils restèrent un moment silencieux, à écouter le concert des souvenirs que le solstice naissant déclenchait en chacun. L’épisode précédent parlait de guérison par le temps ; celui-ci révélait que le temps ne passe pas linéairement, mais en spirale, nous faisant repasser, à chaque changement de climat, par les stations émotionnelles de notre vie.
Sila tendit finalement la figurine à Hakim. « Tiens. Un oiseau pris dans le vent du souvenir. Garde-le. Et la prochaine fois qu’une odeur ou un souffle te projettera dix ans en arrière, souviens-toi qu’il ne s’agit pas de revenir en arrière, mais de mesurer le chemin parcouru. »
Hakim prit l’oiseau d’argile, encore frais sous ses doigts. Il sentait le poids du présent, et pourtant, il lui semblait déjà sentir, des années plus tard, le vent de ce jour et se revoir, jeune homme de vingt et un ans, comprenant soudain que l’art et l’amitié sont aussi des annales sensibles, écrites dans l’argile et dans l’air changeant.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 62 : La Terre du Souvenir
Le vent de mars, capricieux et vif, faisait chanter les girouettes du quartier et danser les derniers feuillages secs accrochés aux branches. Dans l’atelier de Sila, la lumière était d’une clarté laiteuse, propre à ces jours où l'hiver hésite encore à céder la place. L’air sentait l’argile fraîche et l’humus des plantes vertes qui débordaient de leurs pots. Hakim, en franchissant le seuil, sentit comme une densité particulière, une gravité silencieuse qui contrastait avec le tumulte du dehors.
Sila était penchée sur une grande plaque d’argile étalée sur la table. Ses doigts, habiles et fermes, n’y sculptaient pas une de ses figurines habituelles, mais y traçaient des sillons, des creux et des reliefs qui évoquaient moins une forme reconnaissable qu’une cartographie intime. Son visage, concentré, portait une ombre de mélancolie que le jeune homme ne lui connaissait pas.
« Le passé est toujours présent », murmura-t-elle sans lever les yeux, comme répondant à une question qu’il n’avait pas encore posée. La sentence de Maeterlinck flotta dans l’atelier, se mêlant à l’odeur de la terre.
Hakim s’approcha, déposant son sac près du vieux fauteuil. Il observa le travail de Sila. Ce n’était pas un paysage, ni un visage, mais quelque chose qui tenait des deux : une mémoire en relief. Elle prit une poignée d’engobe couleur ocre et commença à remplir certains sillons.
— On croit parfois que le passé est derrière, qu’il suffit de ne pas se retourner, dit-elle enfin. Mais il est là, dans la qualité de la lumière que l’on aime, dans la façon dont nos mains se souviennent d’un geste appris enfant, dans la crainte qui nous saisit à une certaine tonalité de voix. Il n’est pas derrière. Il est dessous. Comme les couches géologiques. Je travaille cette plaque, et je sens sous mes doigts toutes celles que j’ai travaillées avant. Elles ont laissé leur empreinte dans la table, mais aussi dans ma paume.
Hakim resta un moment silencieux. Il regarda ses propres mains, encore marquées par les séances de dessin de la veille. Il pensa à la maison de son enfance, à l’odeur du pain grillé le dimanche matin, une odeur qui, soudain, le traversait parfois en plein milieu d’une journée normale, le ramenant tout entier à un instant révolu. Le passé n’était pas une page tournée ; il était le papier même sur lequel s’écrivait le présent.
— Alors, on ne peut pas s’en libérer ? demanda-t-il, sa voix empreinte d’une gravité nouvelle.
Sila leva enfin les yeux, un sourire triste aux lèvres.
— Libérer ? Ce n’est pas une prison, Hakim. C’est une fondation. Regarde. Elle posa un doigt sur un renflement de l’argile. Ici, c’est une joie ancienne. Elle a modelé ce creux-là, qui est une peine. Ils coexistent. Ils me portent. Le problème n’est pas que le passé soit présent. Le problème est quand on croit qu’il est mort, et qu’on marche sans le savoir sur ce sol vivant. Alors, il nous fait trébucher à l’improviste.
Le climat du dehors semblait refléter cette pensée. Des bourrasques soudaines frappaient la vitre, puis s’apaisaient, laissant place à un rayon de soleil timide, avant qu’un nuage ne passe à nouveau. Un temps changeant, imprévisible, où chaque souffle froid portait en lui la promesse du printemps, et chaque éclaircie, le souvenir de l’hiver.
Hakim prit un morceau d’argile. Il ne chercha pas à modeler quelque chose de précis. Il se contenta de le pétrir, de sentir sa résistance et sa souplesse, sa mémoire plastique. Il comprenait maintenant pourquoi Sila, certains jours, semblait si lointaine. Elle n’était pas absente. Elle était simplement en dialogue avec les couches souterraines de son être.
— Et toi, Hakim ? demanda Sila en l’observant. Quel passé s’agite sous tes pas aujourd’hui ?
Il hésita, les mots lui venant lentement.
— Je pense… à mon premier échec. Pas un grand drame, juste un dessin raté, un vrai gouffre de papier froissé. Je croyais l’avoir oublié. Mais chaque fois que je commence une nouvelle feuille blanche, cette sensation me frôle. La peur de décevoir, de gâcher. Elle est là, présente. Je dois composer avec elle, pas la combattre. Peut-être même l’accueillir, cette vieille frayeur. Elle fait partie de mon trait.
Sila hocha la tête, son sourire s’éclaircissant.
— Voilà. C’est cela. Reconnaître la présence. Alors, on cesse d’être un soldat en guerre contre ses propres fantômes. On devient un archéologue bienveillant. On déterre, on nettoie, on identifie. Et parfois, on trouve même un trésor caché sous les décombres d’un vieux chagrin.
La plaque entre eux n’était plus un simple travail d’argile. C’était une stèle, une carte des temps révolus mais vivants. Le vent de mars, ce grand balayeur, continuait son ouvrage dehors. Mais dans l’atelier, régnait la paix étrange de ceux qui acceptent de regarder, sans peur, le long fil de leur histoire, et de sentir, sous la plante des pieds, la terre ferme et mouvante de tout ce qui les a faits.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 63 : Dans l'éclat du givre
La brise aiguë et transparente du matin frappait les vitres de l’atelier, dessinant des arabesques de givre. À l’extérieur, le monde semblait s’être figé dans une clarté cruelle et nette, comme lavé de toute ambiguïté. C’était un de ces jours de mars où l’hiver, avant de céder, expose sans pitié la structure des choses.
Le silence régnait dans l’espace encombré de terre et d’œuvres. Sila, debout devant son établi, tournait et retournait entre ses mains couvertes d’argile sèche un objet difforme. Ce n’était ni une ébauche ni une esquisse, mais une masse informe, une sorte de noyau rugueux qu’elle avait extrait du centre d’une grande pièce qu’elle venait de briser. Hakim, arrivé plus tôt que d’habitude, observait la scène depuis le seuil, le souffle coupé par l’intensité silencieuse du geste. Il sentait qu’il entrait dans un épisode différent. Il n’y avait pas de figurines souriantes sur les étagères aujourd’hui, seulement cette attention tendue vers un bloc de terre.
« Parfois, il faut démolir pour atteindre le cœur du sujet », murmura Sila sans se retourner, comme répondant à sa pensée. Ses yeux étaient rivés sur l’objet. « Nous croyons modeler la surface, donner une forme lisse à nos vies, mais la vérité, la nôtre, est souvent enfermée dans un noyau dur, informe. Un passé que nous avons recouvert de couches et de couches de glaçures polies. »
Elle posa doucement le bloc sur la table, face à Hakim. « Nous sommes tous hantés, par notre passé », dit-elle, énonçant la sentence non comme une théorie, mais comme une constatation palpable, aussi solide que la terre devant eux. Elle prit une petite lame et commença, avec une infinie précaution, à gratter la surface irrégulière. Des éclats tombèrent, révélant non la terre lisse en dessous, mais des veines, des craquelures, des inclusions de cailloux et de matières diverses qui avaient été prises dans la masse. « Vois-tu ? Chaque couche enregistre un moment, un choc, une impureté avalée. La forme finale, celle que tout le monde voit, n’est qu’un compromis avec tout cela. »
Hakim s’approcha, hypnotisé. Il pensa au film qu’ils avaient évoqué la dernière fois, Sins Expiation, où un homme était poursuivi par les lambeaux brumeux d’une vie antérieure trahie. Mais ici, il n’y avait pas de fiction. C’était un travail d’exhumation. « Comment savoir ce qu’on cherche en grattant ? » demanda-t-il. « On risque de tout détruire. »
« On ne cherche pas quelque chose de précis », répondit Sila. Son geste était à la fois chirurgical et tendre. « On cherche à reconnaître. À faire la paix avec les aspérités. Le mensonge, vois-tu, c’est de croire qu’on peut lisser l’intérieur. Une grand-mère italienne disait que les mensonges, c’est comme certaines pâtisseries de carnaval : elles gonflent, ont l’air grandes et belles, mais quand on croque dedans, elles sont vides. Nos personnages lissés sont comme ça. Le cœur, lui, n’est jamais lisse. Il est fait de ces cicatrices et de ces cailloux. C’est le lieu de la vérité nue. »
Elle fit une pause, observant une fissure qui semblait traverser le noyau de part en part. « Tu me parles souvent de ton avenir, Hakim, des formes que tu veux créer. Mais ta matière première, c’est ce noyau-là. Ton passé. Tes hantises. Tu ne peux pas bâtir en l’ignorant, sinon tout sera instable, une façade qui sonne creux. L’art, la vraie vie, commence par cette reconnaissance. Par accepter d’être hanté. »
Dehors, un rayon de soleil perça les nuages, frappant le givre sur la vitre qui se mit à étinceler comme un million de diamants. La lumière froide inonda l’atelier, illuminant la poussière d’argile en suspension et les veines du noyau que Sila tenait. Hakim regarda ses propres mains. Il pensa à des non-dits familiaux, à des échecs enterrés, à des paroles tranchantes qu’il avait lancées et qui lui revenaient parfois la nuit. Ses propres « inclusions », ses propres cailloux.
« Et toi ? demanda-t-il. Que cherches-tu dans celui-ci ? »
Un sourire triste effleura les lèvres de Sila. « La peur », dit-elle simplement. « La peur de l’abandon qui a fait que, pendant des années, j’ai surfaite mes œuvres, collé mille petites pièces parfaites autour d’un centre vide… des “mensonges”. Ce bloc, c’est le centre. Rugueux, pas beau. Mais vrai. »
Ils restèrent un long moment en silence, dans l’éclat glacé du jour, à contempler cette vérité imparfaite. Le froid extérieur, tranchant, semblait avoir pénétré l’atelier pour offrir une clarté sans chaleur, idéale pour un tel examen. Hakim comprit que cette visite ne serait pas consacrée à construire, mais à excaver. Leur amitié aussi franchissait une couche. Ils n’étaient plus seulement l’artiste et l’étudiant échangeant des sentences, mais deux archéologues consentants, debout devant la carte géologique de leurs propres âmes, prêts à reconnaître, sans fard, les failles qui les structuraient.
Sila tendit une deuxième lame à Hakim. « Veux-tu m’aider ? Il ne s’agit pas de sculpter. Juste de dégager. De voir. »
Hakim prit l’outil. Sous la lumière crue de mars, ils se mirent au travail, doucement, hantés et libres.
Fin
L’Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 64 : L’Œuvre en Attente
Un air humide et doux avait chassé la dernière étreinte de l’hiver. Dans l’atelier, la lumière filtrant par la verrière n’était plus ce pâle rayon de janvier, mais une clarté pleine, chargée des promesses de la terre réveillée. Cette transformation du climat quotidien, Sila la percevait comme une toile de fond changeante à la permanence de son travail. Ce jour-là, elle ne pétrissait pas l’argile. Assise devant un grand cahier, elle semblait capturer par le trait des formes plus évanescentes que la matière.
Devant cette concentration inhabituelle, Hakim resta un moment silencieux sur le seuil, observant la céramiste qui, d’ordinaire, dialoguait avec la terre. Il remarqua, posé contre un mur, un cadre de bois nu, attendant d’être habité. « Tu as changé de médium ? » finit-il par demander, sa curiosité l’emportant sur sa discrétion.
Sila leva les yeux, un sourire léger aux lèvres. « Non. Je prépare l’écrin avant de connaître le joyau. Parfois, la forme qui contient précède et appelle ce qu’elle doit révéler. » Elle désigna le cadre. « C’est une vieille idée. Certains parlent d’écrans qui, une fois éteints, cessent d’être des fenêtres vers le monde pour devenir des fenêtres vers autre chose : des tableaux, des fragments de beauté qui n’attendent qu’un regard pour exister. Comme si l’objet lui-même refusait d’être vide, et choisissait de n’être jamais tout à fait en veille. »
Hakim s’approcha, intrigué par cette pensée. « Alors, ce cadre est une promesse ? Une intention pure, avant même que l’histoire ne vienne la remplir ? »
« Exactement. » Sila ferma son cahier. « Et cela me fait penser à une autre forme de cadre, bien plus intime et bien plus lourd : celui que notre passé tente de construire autour de notre présent. »
La sentence, qu’ils avaient souvent évoquée, résonna différemment dans cette nouvelle lumière. « Ton passé ce n’est pas toi, tu n’es pas ton passé », murmura Hakim, comme pour en éprouver la solidité face à cette nouvelle perspective.
« Voilà », approuva Sila. « Beaucoup de gens vivent comme si leur vie était un écran toujours allumé, ne projetant qu’un seul et même film : celui de leurs anciennes blessures, de leurs vieux triomphes, de leurs identités figées. Le film tourne en boucle, et ils finissent par croire qu’il n’y a rien d’autre à voir. Ils se laissent définir par ce cadre-là. »
Elle posa sa main à plat sur la page blanche de son cahier. « Mais qu’arrive-t-il si, un jour, on a le courage d’éteindre ce film ? De laisser le silence et l’espace vide revenir ? L’écran ne disparaît pas. Il devient autre chose. Il peut accueillir une œuvre d’art, un paysage serein, une photographie d’un moment de grâce. Il redevient un potentiel. Notre passé n’est que le film qui a été joué. Nous, nous sommes l’écran. Et l’écran peut tout recevoir. »
Hakim se laissa tomber sur un tabouret, absorbé. Cette idée lui parlait avec une force singulière. Il pensa à ses propres hésitations, à la façon dont ses échecs d’étudiant ou ses timidités sociales formaient un récit qu’il se racontait sans cesse. « C’est difficile, souffla-t-il. Parfois, le film est si captivant, ou si terrifiant, qu’on oublie qu’on peut changer de programme. On croit être le personnage, alors qu’on n’est que le théâtre. »
« C’est le travail de toute une vie », concéda Sila. « Le monde extérieur, comme ce climat qui passe de la grisaille à cette douceur printanière, nous montre pourtant que le changement est la seule loi. Rien ne reste fixe. Pourquoi nos âmes seraient-elles les seules choses immuables ? Ce cadre, là-bas », dit-elle en le désignant à nouveau, « il attend. Il ne se plaint pas d’être vide. Il sait qu’il sera rempli, puis vidé, puis rempli à nouveau. Il n’est pas l’image qu’il présente ; il est ce qui permet à l’image d’être vue. »
Un long silence s’installa, peuplé du bourdonnement lointain de la village. Hakim regarda le cadre de bois, puis les sculptures inachevées autour de lui, puis les mains calmes de Sila. Une paix étrange l’envahit. La pression de devoir être son histoire, son curriculum, ses regrets, semblait s’alléger d’un coup.
« Alors, demain, dit-il enfin, si je me réveille en me sentant défini par une ombre d’hier… »
« … Souviens-toi du cadre », termina Sila doucement. « Souviens-toi que tu es l’espace d’accueil, et non le tableau poussiéreux qui y est accroché depuis trop longtemps. Tu peux le décrocher. Un autre prendra sa place. Puis un autre. Ta galerie personnelle est infinie. »
Le jeune étudiant se leva, les épaules plus légères. La sentence n’était plus seulement une formule sage ; elle était devenue un outil, une vision claire. Il n’était pas son passé. Il était cette vaste pièce aux murs changeants, prête à exposer les œuvres à venir.
Alors qu’il partait, la lumière du début d’après-midi baignait pleinement l’atelier. Sila tourna son regard vers son cadre vide. Bientôt, elle y placerait le dessin qu’elle avait commencé, une esquisse de branches en bourgeons. Mais pour l’instant, sa vacuité était parfaite. Elle était la promesse même de l’avenir, silencieuse et ouverte, dans la douce clarté du renouveau.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 65 : L’Argile du Passé
Le printemps hésitait encore, pris entre des bourrasques fraîches et des éclats de soleil chaud qui faisaient ruisseler les dernières neiges des toits. Dans l’atelier de Sila, l’air sentait l’argile humide et le thé à la menthe. Hakim, vint la visiter par ces derniers soubresauts de l’hiver et observait silencieusement les mains de la céramiste. Elles modelaient une nouvelle figurine, un personnage aux épaules lourdes, semblant à la fois porter un fardeau et en extraire sa force.
— On dirait qu’il est en train de se sculpter lui-même, murmura Hakim après un long moment.
Sila sourit sans interrompre son geste, précis et continu.
— C’est peut-être le cas. Ces derniers temps, je pense à la matière dont est fait le souvenir. On croit qu’il est fixe, gravé dans la pierre. Mais il est plus semblable à cette argile. Il garde l’empreinte, mais il reste malléable. Sa signification, sa couleur… elles changent avec la lumière que l’on projette sur lui.
Elle se recula pour observer son ébauche, puis se dirigea vers la théière. Hakim sentait qu’une conversation plus profonde se préparait, comme ces jours où le ciel, bien que changeant, promet une clarté particulière après la pluie. Il sortit de son sac un carnet, usé aux angles.
— Je suis tombé sur une sentence, hier, dit-il en tournant les pages. De Wendell Berry. Elle m’a poursuivi. « C'est nous qui définissons notre passé, on peut s'acharner à vouloir s'en écarter ou à effacer les mauvais souvenirs, mais on ne peut échapper à son passé qu'en tentant de l'améliorer. »
Sila posa doucement sa tasse. Ses yeux se fixèrent sur la figurine inachevée.
— L’améliorer, répéta-t-elle lentement. Ce n’est pas le réécrire. Ce n’est pas prétendre que la fissure n’a jamais existé. C’est prendre cette fissure et en faire le trait distinctif de la pièce. La réparer avec de l’or, comme le kintsugi. Ou bien, parfois, accepter qu’elle soit là, et construire autour une forme si forte, si belle, qu’elle en devient secondaire.
Elle prit un morceau d’argile fraîche et le roula entre ses paumes.
— Vois-tu, Hakim, quand j’étais plus jeune, je voulais fuir certains chapitres de ma vie. Les oublier. J’ai compris que cela revenait à vouloir modeler l’argile en lui interdisant d’être humide. C’est impossible. Le passé est cette humidité, cette plasticité constitutive. On ne sculpte pas avec de la poussière sèche.
Hakim hocha la tête, pensif. Il sentait le poids de ses propres souvenirs, ceux qui lui semblaient encombrants dans sa jeune vie d’artiste en devenir.
— Mais comment l’améliorer concrètement ? En en parlant ? En créant à partir de lui ?
— Les deux, et plus encore, répondit Sila. En premier lieu, en changeant le récit que l’on s’en fait. Au lieu de se voir uniquement comme une victime d’un événement, on peut se voir comme le survivant, l’apprenti, celui qui a su en extraire une leçon, même amère. Ensuite, en laissant cette expérience transformée irriguer nos actions présentes. Par exemple, une blessure d’abandon peut, une fois apprivoisée, se muer en une capacité profonde à offrir une présence fidèle aux autres.
Elle se leva et s’approcha d’une étagère où étaient alignées des figurines plus anciennes. Elle en prit une, une forme abstraite, traversée d’une ligne dorée évidente.
— Cette pièce est née d’un échec cuisant, une commande que j’avais ratée et qui m’avait plongée dans le doute. J’ai failli la briser. Puis j’ai décidé de l’honorer. J’ai souligné la cassure avec de l’or. Elle est devenue le symbole que mes failles ne m’arrêtent pas, elles me redessinent. Améliorer son passé, c’est cela : en faire une source, et non plus un puits sans fond où l’on tombe.
Le silence qui suivit fut doux, rempli du crépitement de la pluie qui venait de se mettre à tomber sur le toit de verre. Hakim regarda par la fenêtre les bourgeons qui pointaient, encore fragiles, sur les branches noires. Le climat du mois avait cette dualité : la terre gelée d’hier se laissait pénétrer par l’eau fertile d’aujourd’hui.
— Alors nos mauvais souvenirs… ils ne sont pas des ennemis ? demanda-t-il, la voix un peu voilée.
— Non, dit Sila avec douceur. Ils sont les terres les plus difficiles à labourer. Mais ce sont souvent celles qui, une fois travaillées avec patience, donnent les récoltes les plus nourrissantes. Ne t’acharne pas à t’en écarter, Hakim. Invite-les à ta table. Offre-leur une place, et demande-leur ce qu’ils sont venus t'enseigner. C’est ainsi que tu définis ton passé. En l’utilisant comme fondation, et non comme cachot.
Elle lui tendit un petit bloc d’argile.
— Tiens. N’essaye pas de faire quelque chose de beau. Fais quelque chose de vrai. Laisse ce qui a besoin de remonter, remonter. Nous verrons ensuite quelle forme cela veut prendre.
Hakim prit la terre fraîche. Elle était cool, lourde de potentialités. Sous ses doigts, il sentit non pas le poids du passé, mais sa possibilité. Et dans le gris lumineux de cet après-midi de mars capricieux, il commença, simplement, à façonner.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 66 : Les forces apprivoisées
Un vent nouveau, léger et capricieux, dansait dans les rues de la village, chassant les dernières brumes hivernales pour laisser place à une lumière plus franche, teintée d’un vert tendre. Devant l’étal de Sila, les figurines de terre cuite semblaient boire cette clarté renouvelée, leurs ombres portées devenant plus nettes sur les planches de bois. Hakim gravit les quelques marches du marché couvert, une lueur de détermination au fond du regard. Les derniers mois avaient déposé en lui une gravité nouvelle, une conscience plus aiguë des tempêtes qui pouvaient naître en son for intérieur.
Ce jour-là, ce ne fut pas par des mots de salutation que commença leur échange, mais par le silence partagé de l’observation. Hakim contemplait une nouvelle pièce, une sculpture plus grande que les autres : deux formes humaines, entrelacées mais distinctes, semblaient lutter et se soutenir à la fois, modelées dans une argile aux reflets changeants. L’une penchait la tête comme sous un poids, l’autre levait le visage, les mains orientant l’énergie de leur commune étreinte.
Sila, voyant son attention captée, essuya doucement ses mains sur son tablier taché d’ocre. « Elle est née d’une réflexion tenace », murmura-t-elle, comme se parlant à elle-même avant de s’adresser à lui. « Sur le feu qui peut à la fois animer la forme et la réduire en cendres. »
Hakim hocha lentement la tête. Il sortit de sa poche un carnet usé, en lut une phrase à voix haute, lentement, donnant à chaque mot son poids de plomb et de lumière : « Nos passions sont des forces, dangereuses lorsque nous en sommes esclaves, utiles et bienfaisantes quand nous savons les diriger; les dominer, c'est être grand; se laisser dominer par elles, c'est être petit et misérable. » Il leva les yeux vers Sila. « J’ai passé la semaine avec cette pensée de Léon Denis. Elle m’a poursuivi. Comme un écho à ce que je vis. »
Il parlait de sa peinture, de cette frénésie qui le prenait parfois, l’entraînant dans des nuits blanches où la toile devenait un champ de bataille, puis le laissait vide, épuisé, mécontent. Il parlait aussi de ses attachements, de cette ardeur à vouloir tout embrasser, tout comprendre, qui se transformait si vite en anxiété ou en découragement.
« Je crois avoir compris, dit Sila en approchant sa main de la sculpture sans la toucher, suivant les courbes du modelage, que le combat n’est pas dans l’annihilation. Regarde. » Sa trace dans l’air épousait la forme. « Il ne s’agit pas de briser la force, mais de lui donner un canal, une direction. Comme l’eau du torrent que l’on détourne pour irriguer, plutôt que de chercher à l’arrêter net, ce qui provoquerait l’inondation. Ta ferveur, Hakim, cette soif qui t’anime, c’est l’argile première. Brutale, informe, capable de tout. La maîtrise, c’est le tour du potier, la main qui guide, qui contient et qui libère à la fois. »
Hakim sentit une vérité résonner en lui, claire et libératrice. Être grand. Non pas par l’absence de passions, mais par leur domestication intime. Sa propre énergie, si souvent vécue comme un péril, pouvait devenir son outil le plus précieux, pour peu qu’il en apprenne les contours et la dynamique.
« Alors, cette sculpture… » commença-t-il.
« …est née de ma propre bataille avec le feu du four, acheva Sila. Une cuisson qui a mal tourné. La colère, d’abord. Puis l’acceptation. Et finalement, l’idée de reprendre cette pièce fêlée, non pour la réparer, mais pour intégrer la trace de l’épreuve, en faire le sujet même de l’œuvre. Dompter l’accident. Le diriger. »
Le vent du dehors s’engouffra sous le marché, faisant frémir les tissus de l’étal. Hakim regarda la lumière nouvelle, ce climat qui tournait, comme un symbole du changement intérieur qu’il sentait poindre. Il n’était plus le jeune homme qui subissait ses émotions comme des saisons imprévisibles. Il pouvait, peu à peu, apprendre à en être le jardinier attentif.
« Je crois, dit-il enfin, un sourire apaisé aux lèvres, que je vais reprendre cette toile qui me résistait. Non pour la vaincre, mais pour danser avec elle. »
Sila lui répondit par un simple regard de complicité, en essuyant une fine poussière d’argile sur le flanc de la sculpture. L’œuvre, dans sa tension silencieuse, racontait désormais leur après-midi : la grandeur possible, fragile et souveraine, de celui qui apprend à tenir les rênes de ses propres forces.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 67 : Le Droit de la Maîtrise
Un air vif, chargé de l’humidité fertile des bourgeons éclatés et de la terre remuée, dansait dans l’atelier par la porte entrouverte. C’était ce tournant subtil où la vivacité du renouveau d’avril commençait à s’alourdir vers la promesse moite de l’été, un changement que Sila sentait dans l’argile même, plus souple, plus patiente. Elle polissait les contours d’une figurine aux mains jointes, un visage serein émergeant de la forme brute, quand la silhouette d’Hakim se découpa dans l’embrasure.
Le jeune homme entra, le regard un peu moins éparpillé que les fois précédentes, comme si les conversations des derniers mois avaient commencé à décanter en lui. Il posa son carnet de croquis sur l’établi usé, à côté d’une tasse de thé refroidie.
« J’ai repensé à ce que tu disais la dernière fois, sur la nécessité de la contention dans la création. Que la forme naît de la résistance qu’on lui oppose. » Il parlait doucement, scrutant le travail des mains de Sila. « Dans mon atelier de sculpture, on nous pousse à lâcher prise, à suivre notre ‘impulsion créatrice’. Parfois, ça donne juste… du chaos. Un étalage de passions. »
Sila ne leva pas les yeux tout de suite, laissant le frottement régulier du chiffon de chamois contre la terre cuite faire réponse. Puis elle posa délicatement la figurine.
« L’impulsion est le matériau brut, Hakim. La passion, l’argile humide et désordonnée. Mais crois-tu que ce qui parle vraiment, dans une œuvre, c’est le cri de la matière ou le silence que le sculpteur a imposé autour ? » Elle se tourna vers lui, un fin sourire aux lèvres. « Un homme qui a maîtrisé ses passions a gagné le droit de parler avec autorité en guide spirituel et, le cas échéant, en critique à ceux qui s'efforcent de dompter les leurs. »
La sentence, de P. Brown, tomba dans l’atelier avec la douce autorité d’une pierre dans l’eau calme. Hakim la répéta mentalement, comme il le faisait souvent avec les phrases qu’elle semait.
« Alors… on n’a le droit de guider ou de critiquer que si on a soi-même traversé l’épreuve de la maîtrise ? »
« C’est cela. Mais attention, la maîtrise n’est pas l’étouffement. Ce n’est pas faire taire les passions. C’est les avoir écoutées, reconnues, avoir négocié avec elles jusqu’à trouver un langage commun. Une paix intérieure armée. » Elle désigna du menton les étagères où s’alignaient ses figurines. « Regarde. Chacune exprime une émotion intense : la douleur, la joie, la contemplation. Mais aucune ne déborde, ne se disloque. La forme les contient. C’est cette bataille gagnée contre le débordement qui leur donne leur force et… leur crédibilité. Sans cela, je n’aurais aucun droit à représenter la sérénité. »
Hakim ouvrit son carnet, montrant à Sila une série de dessins tourmentés, des traits furieux, des visages déformés. « Mes passions, à moi. Elles crient encore. Parfois, j’ai peur qu’en les domptant, je perde mon ‘authenticité’, comme le répètent certains professeurs. »
Le rire de Sila fut clair et chaleureux. « L’authenticité du chaos est la plus facile, mon ami. C’est le premier jet, le sanglot. L’authenticité de l’ordre, celle qui naît du combat conscient, est infiniment plus précieuse. C’est la phrase juste après des heures de brouillon. Tu es en train de te confronter à tes passions. C’est le premier pas pour gagner le droit, un jour, d’en parler. Non pas en gourou, mais en compagnon de route. »
Dehors, une brise soudaine fit frémir les feuilles nouvelles, apportant un parfum de lilas et de pluie lointaine. Le climat changeait, imperceptiblement mais sûrement, comme l’atmosphère intérieure d’Hakim.
« Alors, pour l’instant, je me tais ? Je n’ai pas le droit de critiquer ? »
« Tu as tous les droits d’observer, de questionner, de douter de toi. La critique envers les autres, si elle n’est pas nourrie par l’expérience de la maîtrise, n’est que du vent. Ou pire, de la jalousie déguisée. Travaille d’abord à mettre de l’ordre dans ton royaume intérieur. L’autorité, ensuite, viendra d’elle-même. Elle se verra dans la fermeté de ton geste, dans le choix de tes silences autant que de tes mots. »
Sila reprit sa figurine. Hakim, lui, regarda ses dessins tourmentés avec un œil neuf. Non plus comme des fiertés désordonnées, mais comme les premiers soldats désorientés d’une armée qu’il devait apprendre à conduire. Le droit de parler, de guider, de critiquer même avec bienveillance, était une conquête, pas un dû. Et dans l’atelier baigné de la lumière changeante d’avril, il sentit, pour la première fois, que cette conquête intérieure était le plus grand projet artistique qui soit. Le reste, les sculptures, les peintures, ne seraient jamais que des témoignages, plus ou moins adroits, de cette bataille silencieuse et souveraine.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 68 : Le Souffle des Possibles
Un vent nouveau, vif et porteur d’une lumière crue, balayait le quartier d'Aïn El Ksour . Il jouait avec les glycines en fleurs, faisant trembler leurs grappes mauves au-dessus de l’étal de Sila. L’air sentait l’ozone et la terre humide, un mélange énergisant qui semblait avoir chassé les dernières lourdeurs de l’hiver. Sur les étagères, les figurines de céramique observaient, immuables, ce changement d’atmosphère. Sila, les mains couvertes d’une fine pellicule d’argile séchée, ajustait une pièce représentant un personnage le regard levé vers le ciel, les bras ouverts comme pour embrasser le vent.
Hakim arriva, le visage légèrement rougeoyant, une toile sous le bras. Le jeune homme semblait traversé par la même énergie que les éléments. Il déposa sa toile contre le mur, révélant une explosion de couleurs vives, des formes qui s’entremêlaient dans un mouvement presque tourbillonnant.
« On dirait que tout bouge aujourd’hui, même ce qui est immobile », lança-t-il en guise de salut, le souffle un peu court.
Sila acquiesça, un sourire aux lèvres. Ses yeux passèrent de la toile d’Hakim à ses figurines, puis au ciel changeant. « C’est le mois des métamorphoses. Ce qui était latent se révèle, ce qui était gelé se met en mouvement. Regarde ces bourgeons : hier, ils étaient des serments fermés ; aujourd’hui, ils sont des promesses tenues. »
Ils restèrent un moment en silence à observer la rue animée. Hakim rompit le calme, la voix empreinte d’une agitation intérieure. « J’ai passé la nuit sur cette toile. J’ai lutté avec les formes, les couleurs… Parfois, j’avais envie de tout abandonner, de la déchirer. C’était… épuisant. »
Sila prit délicatement la figurine aux bras ouverts. « L’épuisement, souvent, n’est pas le signe d’un échec, mais le témoin d’un combat. Et dans ce combat, il faut une force motrice qui dépasse la simple volonté. » Elle tourna la pièce entre ses doigts, cherchant les mots justes. « Hegel écrivait que ‘Rien de grand ne se fait sans passion.’ Ce n’est pas un doux enthousiasme, Hakim. La passion, c’est ce feu intérieur qui consume la fatigue et la frustration. C’est ce qui te tient éveillé, te fait lutter avec ta création, parce que tu ne peux pas faire autrement. Sans elle, l’effort n’est qu’une corvée. Avec elle, l’effort devient le rite nécessaire de la naissance. »
Hakim regarda sa toile tumultueuse. La sentence résonnait en lui, éclairant sous un jour nouveau ses doutes de la nuit. « Alors… ma colère contre cette toile, cette obstination à vouloir la dompter… ce serait de la passion ? Pas juste de l’entêtement ?
— L’entêtement s’accroche à une idée fixe. La passion, elle, est fidèle à une vision, même quand cette vision résiste et se transforme sous nos mains. » Elle posa sa figurine. « Ta toile de la semaine dernière était harmonieuse, apaisée. Celle-ci est une tempête. Laquelle te demandait le plus ? Laquelle t’a exigé quelque chose ?
— Celle-ci, sans hésiter, murmura Hakim. Je me suis senti vidé, mais… vivant. Comme après une course folle.
— Voilà la signature de la passion. Elle ne prend pas, elle donne. Elle donne cette sensation d’être pleinement engagé, même dans la lutte. » Sila étendit la main vers les nuages qui couraient dans le ciel. « Regarde ce ciel. Il est l’œuvre d’une passion à l’échelle du monde. Sans la passion gravitationnelle du soleil, de la terre, sans le désir de l’air chaud pour l’air froid, pas de vent, pas de nuages, pas de cette lumière changeante qui donne vie à tout cela. Rien de grand. »
Le jeune homme se sentit soudain plus léger. Sa fatigue n’était plus un fardeau, mais la preuve tangible de son engagement. Il revint à sa toile, y voyant non plus un champ de bataille, mais un témoignage de ce feu intime.
« Et toi ? demanda-t-il. Cette figurine… elle a exigé ta passion ?
— Chaque fois, répondit-elle simplement. Parfois, c’est une passion douce, patiente, comme pour un visage endormi. D’autres fois, c’est une passion âpre, comme pour capturer le mouvement de ce vent. Sans ce feu, je ne ferais que des pots. Avec lui, j’essaie de saisir des fragments d’âme. »
Le vent se leva à nouveau, plus fort, faisant frémir l’étal. Hakim et Sila sourirent, complices. Le climat du mois les traversait, les poussant en avant. Ils comprenaient, à cet instant, que leurs créations, leurs échanges, leur amitié même, étaient animés par cette même force : une passion discrète mais tenace, qui transformait l’effort en destin et la camaraderie en source d’inspiration mutuelle. Sous ce souffle des possibles, même l’argile la plus inerte et la toile la plus blanche attendaient d’être embrasées.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 69 : L’Idée Claire
Le printemps s’était fait attendre, mais voilà qu’il éclatait en une matinée de lumière crue et de bourgeons pressés. À l’intérieur de l’atelier, l’air était encore imprégné de la fraîcheur nocturne, mais un rayon de soleil découpait un rectangle doré sur la table de travail où Sila pétrissait une boule d’argile grise. Hakim poussa la porte, les bras chargés de livres, et s’arrêta sur le seuil, sa silhouette baignée par la clarté nouvelle. Le changement était palpable, comme si l’atmosphère même avait été lessivée, laissant place à une transparence inédite.
« Regarde, dit Sila sans lever les yeux, le doigt traçant une rainure dans la terre humide. On dirait que l’hiver a fini par se comprendre lui-même. Il s’est dissous dans cette lumière. »
Hakim déposa son fardeau avec un léger soupir, non de fatigue, mais de lassitude intime. Les semaines précédentes avaient été assombries par une tempête intérieure, un attachement tumultueux pour quelqu’un qui ne lui rendait qu’incertitude et froideur. Cette passion le rongeait, altérant son sommeil et ternissant sa joie. Il avait tenté d’en parler à Sila, mais les mots se nouaient, empreints de confusion.
« Je ne sais plus, commença-t-il en s’asseyant sur le tabouret familier. C’est comme une fumée qui envahit tout. Je veux la chasser, mais elle obstrue même mes pensées. »
Sila prit un outil fin et commença à former les contours d’une figurine, un geste précis et répété qui semblait apaiser l’espace autour d’elle. Elle se souvint alors d’une phrase, lue et relue, qui lui était venue en aide autrefois.
« Spinoza écrit quelque chose de puissant, dit-elle doucement. Un sentiment, qui est une passion, cesse d’être une passion, dès lors que nous en formons une idée claire et distincte. Je crois que nous approchons de la saison des idées claires. »
Elle lui expliqua, non pas en philosophe dogmatique, mais en céramiste qui connaît la transformation de la matière. Une passion, selon elle, était comme cette argile informe et malléable, soumise aux forces obscures qui la tordent. L’observer avec distance, la nommer avec précision, c’était comme la placer dans la lumière crue de ce matin d’avril. Sous cette lumière, l’émotion brute perdait son pouvoir d’aveuglement. Elle devenait un objet que l’on pouvait tourner, examiner sous toutes ses facettes, comprendre dans ses causes et ses effets.
« Parle-moi de cette fumée, Hakim. Mais pas avec les mots brûlants du cœur blessé. Décris-la comme si tu devais la modeler. Quelle est sa forme ? Quelle est sa source ? De quoi se nourrit-elle ? »
Hakim ferma les yeux un instant. L’exercice était étrange, douloureux d’abord. Puis, peu à peu, les métaphores confuses firent place à une analyse plus froide. Il parla non plus de « l’être aimé », mais d’une personne précise, avec ses limites et ses contradictions. Il identifia non plus un « manque insupportable », mais un désir de reconnaissance mêlé à une peur de la solitude. Il traqua les moments où l’espoir avait remplacé la réalité. Chaque mot précis était un coup de soleil dissipant la brume.
Sila écoutait, tout en continuant à sculpter. Sous ses doigts, la figurine prenait forme : ce n’était plus une ébauche émotionnelle, mais la représentation sereine d’un personnage assis, observant un petit objet dans le creux de sa main. L’objet de la passion, réduit à sa juste proportion.
« Vois-tu ? murmura-t-elle. En le nommant, en le définissant, tu ne le supprimes pas. Tu le transformes. La souffrance cesse d’être une tempête qui te submerge. Elle devient… une information. Une connaissance de toi-même et du monde. Peut-être même la matière première de ton art. »
Le rayon de soleil avait parcouru la table, atteignant maintenant la pile de livres d’Hakim. L’air de l’atelier, chargé d’odeurs de terre et de thé froid, semblait vibrer différemment. Hakim sentit un poids se soulever. La douleur était toujours là, mais elle n’était plus souveraine. Elle était devenue un problème à résoudre, un paysage à cartographier, et non plus un labyrinthe où se perdre.
« C’est curieux, dit-il en prenant un morceau d’argile à son tour. En formant l’idée claire de cette passion, je cesse d’en être le prisonnier. Je deviens… l’artisan. »
Sila sourit, un sourire qui creusa de fines rides à la commissure de ses yeux. Le printemps, dehors, n’était pas seulement dans l’éclosion des fleurs, mais dans cette intériorité qui, après un long hiver, retrouvait la clarté.
« Alors, artisan, dit-elle en lui tendant un couteau à modeler. Montre-moi ce que tu vas faire de cette nouvelle matière. »
Et dans la lumière devenue franche, ils travaillèrent côte à côte, transformant la terre lourde en formes distinctes, tandis que la dernière brume de la passion se dissipait, remplacée par la sereine et exigeante géométrie de la compréhension.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 70 : Les Échos Inconnus
Le printemps s’était défait de sa timidité précoce. L’air, quelques semaines plus tôt encore chargé de la morsure hivernale, avait cédé la place à une douceur enveloppante, humide et fertile. La lumière, plus généreuse, jouait dans l’atelier de Sila, allumant des reflets d’or sur les flancs lisses d’un vase en cours de séchage. Une odeur complexe d’argile mouillée, de terre et de café fraîchement moulu flottait, familière et réconfortante.
Hakim était assis sur le tabouret bas, ses doigts suivant distraitement les nervures du bois usé. Il observait Sila, concentrée à affiner les traits d’une petite figurine abstraite, une forme humanoïde semblant émerger de la matière comme un souvenir d’un rêve. Le silence entre eux n’était pas vide ; il était peuplé du léger grattement des outils, du souffle calme de l’après-midi, et d’une réflexion qui mûrissait en lui depuis sa dernière visite.
« Je pense beaucoup à ces attachements qui naissent sans raison apparente, » dit-il enfin, sa voix douce rompant le silence sans le briser. « À ces personnes ou ces choses vers lesquelles on est irrésistiblement attiré, comme par une aimantation de l’âme. On cherche une logique, une cause, et souvent, on ne trouve qu’un sentiment d’évidence. »
Sila posa délicatement sa spatule. Un sourire vague, empreint de cette mélancolie douce qui lui était propre, effleura ses lèvres. Elle se tourna vers la fenêtre, contemplant le vert tendre des jeunes feuilles qui frissonnaient sous une brise tiède.
« Cela me fait songer à une pensée de Descartes, » murmura-t-elle, comme se parlant à elle-même avant de se tourner vers Hakim. « Il écrivait qu’“Lorsque nous sommes portés à aimer quelqu’un, sans que nous en sachions la cause, nous pouvons croire que cela vient de ce qu’il y a quelque chose en lui de semblable à ce qui a été dans un autre objet que nous avons aimé auparavant, encore que nous ne sachions pas ce que c’est.” »
Les mots s’installèrent dans l’atelier, trouvant un écho immédiat dans l’esprit du jeune homme. Ce n’était pas un dialogue formel, mais la poursuite d’une conversation jamais vraiment interrompue.
« Alors nous n’aimerions jamais vraiment pour la première fois ? » questionna Hakim, se levant pour venir observer la figurine. « Nous ne ferions que reconnaître, dans l’obscurité de notre mémoire, des fragments de bonheurs ou d’admiration passés, collés à d’autres visages, à d’autres essences ? »
Sila prit un chiffon humide et commença à polir le dos de la statuette avec une lenteur contemplative. « Peut-être. Mais vois-tu, je ne crois pas que cela diminue la nouveauté ou la profondeur du sentiment. Au contraire. Cela l’inscrit dans une continuité, une mélodie intérieure dont nous serions les porteurs inconscients. Ce que tu perçois en moi, ou ce que je perçois en toi, cette facilité de notre camaraderie, pourrait bien être un écho. L’écho d’une bonté rencontrée autrefois chez un vieux professeur pour moi, ou l’écho d’une curiosité ardente et sincère, semblable à la mienne à ton âge, pour toi. Nous ne savons pas ce que c’est. Nous ne le saurons peut-être jamais. »
Le jeune homme sentit une étrange paix l’envahir, mêlée à une pointe de nostalgie pour quelque chose qu’il n’avait pourtant jamais connu. C’était comme si Sila lui offrait une clé pour comprendre non seulement leur amitié, mais toutes les inclinations soudaines de son cœur : son amour immédiat pour certaines œuvres d’art, pour certains lieux, pour la sensation de l’argile froide et prometteuse sous ses doigts.
« C’est une pensée à la fois vertigineuse et rassurante, » admit-il. « Vertigineuse, car elle sous-entend que nos amours sont des réminiscences. Rassurante, car elle fait de nous des êtres tissés de liens invisibles, des recueils d’affections passées qui cherchent à se compléter, à se répondre. »
Sila acquiesça, son regard perçant et bienveillant posé sur lui. « Exactement. Et dans notre cas, cet “objet aimé auparavant” dont parle Descartes, il reste dans l’ombre. C’est son mystère qui préserve la pureté de ce que nous vivons aujourd’hui. Nous n’avons pas à comparer, ni à chercher des modèles. Nous avons juste à accueillir cet écho, cette résonance, et à la laisser vivre sa propre vie, ici et maintenant, dans la douceur de ce printemps. »
Dehors, une averse légère et soudaine se mit à tomber, striant l’air chaud de fils d’argent et faisant crépiter les feuilles nouvelles. À l’intérieur, dans la pénombre dorée de l’atelier, une nouvelle couche de compréhension venait de se déposer, silencieuse et profonde, sur le lien qui unissait la potière et l’étudiant. Ils n’avaient pas besoin de nommer l’écho ; il suffisait qu’il résonne, porteur d’une ancienne et bonne nouvelle sur la nature même de l’affection, dans le chuchotement de la pluie d’avril.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 71 : Le Mérite de l’Émotion
Une brise tiède, chargée du parfum des tilleuls en fleur, entrait par la porte grande ouverte de l’atelier. L’air du mois de mai avait cette douceur énergique qui semble promettre que tout est possible, que les projets vont mûrir, que les sentiments vont s’épanouir. Sila, les mains couvertes d’argile grise, modelait avec une concentration douce la courbe d’une épaule sur une nouvelle figurine. Hakim, assis sur un tabouret bas, feuilletait un carnet de croquis, mais son regard était perdu au-dehors, vers les branches qui dansaient.
« Je pense parfois, commença-t-il sans détourner les yeux de la fenêtre, que nous sommes comme des vases vides que chaque rencontre vient remplir. Et certaines rencontres… elles versent un contenu si précieux qu’il transforme la matière même de la terre cuite. »
Sila s’arrêta de travailler, leva les yeux vers le jeune homme. Il y avait une gravité nouvelle dans sa voix, un écho des lectures qu’elle savait être les siennes. Elle essuya ses mains sur un linge rugueux, laissant la figurine inachevée, témoin d’un geste suspendu.
« C’est une belle image, Hakim. Mais elle suppose que tout ce qui est versé est bienfaisant. Or, le contenant a aussi sa responsabilité : discerner la nature du liquide. » Elle s’approcha, s’appuyant au bord de la grande table en chêne. « Descartes, dans une lettre à un ami, mettait en garde sur ce point précis. Il disait que bien que ce soit plus ordinairement une perfection qu’un défaut, qui nous attire ainsi à l’amour, toutefois, à cause que ce peut être quelquefois un défaut… un homme sage ne se doit pas laisser entièrement aller à cette passion, avant que d’avoir considéré le mérite de la personne pour laquelle nous nous sentons émus. »
Hakim tourna enfin son visage vers elle. « Le mérite… Ce n’est pas une notion très romantique, n’est-ce pas ? Elle sent l’évaluation, le jugement. »
« Pas le jugement froid, Hakim. La considération. » Sila insista sur le mot. « Regarder avec attention, avec intégrité. L’émotion nous emporte, c’est sa nature. Elle est comme cette brise de mai : elle arrive sans permission, elle caresse la peau, elle fait frémir les feuilles. Mais la sagesse, c’est de ne pas construire sa maison sur la seule base de cette caresse éphémère. C’est de s’assurer que le terrain, en dessous, est solide. Que la personne qui l’inspire possède, au-delà de l’éclat qui nous a éblouis, une constance, une bonté, une authenticité qui en font le mérite. »
Un silence s’installa, rempli seulement du chant lointain d’un merle. Hakim referma son carnet. « J’ai rencontré quelqu’un, Sila. Et cette sentence, je la sens comme un frein qu’on tirerait sur un élan joyeux. Dois-je vraiment analyser, peser, alors que mon cœur bat plus vite en sa présence ? »
Un sourire tendre erra sur les lèvres de Sila. « Je ne te parle pas de dissection, mais d’attention. Considérer le mérite, ce n’est pas dresser une liste. C’est observer comment cette personne se tient dans le monde. Est-elle courageuse ? Est-elle douce avec ceux qui ne lui sont rien ? Ses paroles et ses actes sont-ils alignés ? L’émotion que tu ressens, si elle est née d’une perfection vraie – la vivacité de son esprit, la générosité de son rire – alors elle est un guide merveilleux. Mais si elle est née d’un défaut déguisé – l’orgueil qui paraît de l’assurance, la faiblesse qui se fait passer pour de la sensibilité – alors elle est un piège. L’amour, l’amitié profonde, doivent pouvoir regarder la lumière en face sans être aveuglés. »
Elle retourna à sa figurine, reprenant l’épaule d’argile entre ses doigts, avec une assurance renouvelée. « Vois cette pièce. Mon émotion, mon désir de créer, m’ont poussée à commencer. Mais si je ne considère pas le mérite de l’argile – son grain, sa plasticité, sa capacité à tenir la forme après la cuisson – toute mon émotion ne produira qu’une œuvre fragile, vouée à se fissurer. »
Hakim se leva, vint observer les mains de Sila au travail. L’analogie était claire, limpide. Son émoi récent, si vif, il devait maintenant le soumettre à l’épreuve du regard vrai. Non pour l’étouffer, mais pour lui donner sa chance de durer, de résister aux cuissons de la vie.
« Alors, dit-il doucement, considérer, c’est aussi une forme de respect. Envers soi, et envers l’autre. C’est refuser de l’aimer pour une illusion, mais se donner les moyens de l’aimer pour ce qu’il est vraiment. »
Sila hocha la tête, une lueur de fierté dans les yeux. « Tu as compris. L’émotion est le vent. Le mérite est le compas. Naviguer nécessite les deux. En ce mois où tout semble si léger, n’oublie pas que la profondeur est la seule chose qui préserve la beauté de la surface. »
Dehors, le ciel se couvrit légèrement, tamisant la lumière. Le climat changeait, comme il le faisait chaque mois, passant de la clarté franche d’avril à la douceur nuancée de mai. Dans l’atelier, une nouvelle couche de compétence venait de se déposer, solide et digne, sur le terrain de leur amitié. Hakim savait ce qu’il avait à faire : laisser battre son cœur, mais en gardant les yeux grands ouverts.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 72 : La Douceur des Émotions
Un air tiède, chargé des parfums de l’herbe coupée et des premiers lilas, entrait par la porte grande ouverte de l’Étal. Ce n’était plus la fraîcheur hésitante d’il y a quelques semaines, mais une chaleur prometteuse, moite, qui faisait déjà miroiter l’air au-dessus des toits. Le climat avait tourné, emportant avec lui la dernière lenteur du printemps pour embrasser la vigueur naissante d’une nouvelle saison.
Sila, les avant-bras encore striés de terre séchée, contemplait une figurine presque achevée. C’était une danseuse, le corps capturé dans une suspension entre deux mouvements, le visage levé vers un ciel invisible. Hakim, assis sur le tabouret devenu familier, observait le travail de son amie, mais son regard était lointain, voilé par une agitation intérieure qu’il ne parvenait pas à cacher. Les semaines précédentes avaient été traversées de discussions sur le temps, l’art, la patience. Aujourd’hui, une tempête silencieuse semblait s’être installée en lui.
« On dirait qu’elle va prendre son envol », finit-il par dire, désignant la sculpture d’un mouvement du menton. Sa voix était plus sourde que d’habitude.
« Peut-être. Ou peut-être qu’elle vient juste de toucher terre après un saut », répondit Sila en posant délicatement l’objet. Elle essuya ses mains à son tablier, son regard se fixant sur le jeune homme. « Tu portes aujourd’hui un temps à part. Il pleut sous ton crâne. »
Hakim laissa échapper un souffle, mi-soupir, mi-rire contrit. « C’est… confus. Tout semble s’emballer. Les projets d’études, les sentiments, les attentes des autres. Une amitié qui a tourné au vinaigre, une autre qui naît et qui fait peur. J’ai l’impression d’être un navire pris dans dix courants contraires. Et en même temps… », il hésita, cherchant ses mots, « en même temps, tout cela est terriblement vivant. Intense. Parfois douloureux, parfois exaltant. Je me dis que je devrais peut-être chercher plus de calme, de neutralité. »
Sila s’approcha de l’étagère où trônait un vieux livre au dos fatigué. Elle l’ouvrit à une page marquée par un feuillet d’esquisse. « Je lisais ceci ce matin, avant ton arrivée. Descartes l’écrit dans Les Passions de l’Âme : "Les hommes que les passions peuvent le plus émouvoir sont capables de goûter le plus de douceur de cette vie." »
Elle laissa la phrase résonner dans l’air chargé de l’émotion d’Hakim. « On a souvent l’image du philosophe froid, pure raison. Mais lui, il voit dans cette capacité à être ému, bouleversé, remué, la condition même pour accéder à la plus grande douceur. Pas le bonheur plat, uniforme. La douceur. Celle qui apaise précisément parce qu’on a connu la tempête. »
Hakim leva les yeux, captivé. « Tu veux dire que ce chaos que je ressens… n’est pas un ennemi ? »
« C’est le signe que tu es vivant, profondément », affirma Sila en se rasseyant face à lui. « Regarde cette danseuse. Je pourrais l’avoir sculptée debout, immobile. Elle serait parfaitement paisible. Mais quelle histoire raconterait-elle ? C’est dans son déséquilibre, dans cette tension musculaire et cette émotion du mouvement, qu’elle devient captivante. Elle est émue, au sens propre. Et c’est cela qui la rend belle, touchante. Ta confusion, ta peine, ton excitation… c’est l’argile brute de ta vie. Le matériau. »
Un silence s’installa, peuplé du bourdonnement d’un insecte entré par la porte. La chaleur du dehors semblait avoir pénétré l’atelier, et avec elle, une forme d’acceptation.
« J’ai peur de me perdre dans ces passions », avoua Hakim, plus calmement.
« Celui qui ne craint pas de se perdre ne se cherchera jamais vraiment », murmura Sila. « Descartes ne dit pas qu’il faut être esclave de ses passions, mais qu’il faut être capable d’être ému par elles. Les reconnaître. Les accueillir comme des messagères. C’est peut-être ça, la clé : ne pas les subir comme une fatalité, mais les goûter. Même l’amertume a une saveur qui aiguise le palais pour la douceur à venir. »
Le visage d’Hakim s’éclaira lentement, non pas d’un soulagement immédiat, mais de la compréhension d’un processus. La tempête n’était pas à maudire ; elle était le prélude nécessaire, l’émotion puissante qui creusait en lui les vallées où s’écouleraient plus tard des ruisseaux de sérénité.
« Alors, je devrais presque… les remercier ? » dit-il avec un sourire timide.
Sila sourit à son tour, reprenant son outil pour affiner un pli sur la robe de la danseuse. « Commence déjà par ne plus les voir comme des adversaires. Accepte ce printemps turbulent en toi. Il prépare les fruits de l’été. La douceur dont parle Descartes, elle n’est pas un refuge contre la vie. Elle est la récompense de ceux qui ont le courage de la vivre pleinement, avec tout ce que cela comporte de tourbillons. »
Dehors, la lumière devenait plus franche, plus dorée. Dans l’Étal, entre l’artiste et l’étudiant, un nouveau calme s’établissait, non pas fait d’absence d’émotion, mais de sa reconnaissance. Une douceur, précisément, née de l’acceptation de l’orage.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 73 : La Force de l’Immobilité
Le soleil de ce début d’après-midi, encore timide après des semaines de ciels bas et de giboulées, posait des losanges pâles sur le sol de l’atelier. Sila, les mains couvertes d’une argile grise et lisse, ne modelait pas. Elle était assise sur son tabouret bas, le regard perdu vers le jardin où les bourgeons, gorgés des pluies d’avril, semblaient sur le point de céder sous la pression verdoyante. L’air, doux et lourd d’odeurs de terre remuée, annonçait un changement profond, l’arrivée d’une saison plus ardente.
Hakim poussa la porte, légèrement essoufflé, un carnet sous le bras. Il s’arrêta sur le seuil, surpris par la scène. L’étal était en ordre, les figurines alignées comme à l’accoutumée, mais Sila, elle, était inhabituellement statique, une présence silencieuse au centre de son propre univers. Il déposa son sac, respectant cette pause.
— On dirait que tout attend, ici, finit-il par murmurer en s’approchant.
Sila tourna lentement la tête vers lui, un sourire aux lèvres. Ses yeux brillaient d’une lumière intérieure, comme si son immobilité physique nourrissait une intense activité intime.
— Tout attend, en effet, répondit-elle d’une voix douce. Et toi, Hakim, que fais-tu quand tu attends ? Tu luttes, ou tu accueilles ?
Hakim prit le tabouret en face d’elle, suivant son regard vers le jardin. Il se souvint des derniers mois, de leurs conversations sur l’action, le choix, la volonté. Mais aujourd’hui, l’atmosphère était différente. L’air même semblait inviter à la suspension.
— J’ai toujours cru qu’attendre, c’était subir. Perdre du temps.
Sila effleura la masse d’argile devant elle, sans la déformer. Un geste presque révérencieux.
— C’est une croyance commune. Nous confondons mouvement et progrès, agitation et efficacité. Pourtant, regarde cette argile. Si je la travaille maintenant, elle se déchire. Elle a absorbé l’eau, mais elle a besoin de temps pour que l’humidité s’unifie en elle. La forcer serait la briser. Il y a une phrase qui me trotte dans la tête depuis ce matin, elle vient de ce site que tu m’as fait découvrir : « La passivité n'équivaut pas à un échec, mais à une force. Elle est une des forces primaires qui opère par la réceptivité et le pouvoir de gestation. »
Les mots résonnèrent dans l’atelier tranquille. Hakim les répéta mentalement, sentant leur vérité s’enfoncer en lui comme la pluie dans la terre.
— Le pouvoir de gestation… comme les bourgeons dehors ? Ils ne s’ouvrent pas plus vite si on tire dessus.
— Exactement. Nous avons parlé de tes doutes quant à ta direction artistique, de cette pression à créer pour prouver, dit Sila. Et si cette période de flottement n’était pas un vide à combler, mais un temps de gestation nécessaire ? La passivité dont il est question n’est pas de la résignation. C’est une réceptivité active. C’est se mettre en état d’accueil, comme cette terre prête à recevoir la graine, ou comme le ciel ces dernières semaines, passivement ouvert à recevoir les pluies qui allaient nourrir mai.
Hakim observa ses propres mains, souvent nerveuses, toujours cherchant à faire. Il repensa aux moments où il fixait une toile blanche, angoissé par l’inaction. Et si cette angoisse venait justement de son mépris pour cette phase essentielle ?
— Alors, être passif, ce serait… être comme un réceptacle ? Laisser les idées, les sensations, nous traverser et décanter, avant d’agir ?
— C’est cela. L’artiste, comme la terre, doit savoir se laisser féconder. L’action précipitée, née de l’impatience, est souvent stérile ou violente. La force primaire dont parle la sentence est celle de l’univers lui-même : le repos hivernal avant le printemps, le silence avant la musique, l’obscurité avant l’aube. C’est dans ces phases de réceptivité passive que tout se prépare, que tout s’organise en secret.
Un vent tiède entra par la fenêtre ouverte, apportant avec lui le parfum complexe de l’humus et des fleurs naissantes. Le climat avait tourné, définitivement. De la torpeur humide était née une douceur prometteuse.
— Je crois que je me suis toujours jugé faible dans ces moments d’immobilité, avoua Hakim. Je voyais en eux un manque de courage.
— C’est tout le contraire, affirma Sila en prenant enfin un petit couteau. Il faut un courage immense pour résister à la frénésie du monde, pour oser ne rien faire d’autre qu’écouter et laisser mûrir. Cette figurine que je vais commencer… elle était déjà là, dans l’argile, dans la lumière de ce jour, dans l’attente de ces dernières semaines. Je n’ai fait que l’accueillir.
Hakim ouvrit son carnet, non pour dessiner, mais pour noter la sentence. Il sentait un apaisement profond l’envahir, comme si on lui avait enfin donné la permission d’honorer ses propres temps de pause. Le printemps extérieur, explosif et visible, trouvait son écho en lui dans ce printemps intérieur, fait de silences fertiles et d’attente confiante.
Sila commença à dégager doucement une forme de la masse d’argile. Ce n’était pas un acte de force, mais de révélation. Hakim comprit alors que leur camaraderie, elle aussi, connaissait ces temps de gestation. Les conversations en apparence paisibles, les silences partagés, tout cela les avait préparés, lui et Sila, à recevoir et à donner naissance à des vérités plus profondes, au rythme lent et puissant des saisons de l’âme.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 74 : L'Écho des liens
Le vent avait tourné. Une douceur moite, lourde de promesses, remplaçait désormais la fraîcheur capricieuse du petit matin. Dans l’atelier de Sila, où la lumière glissait maintenant en nappes d’or à travers les vitres, l’air sentait l’argile humide et le lilas en fleur. Cette transformation atmosphérique, presque palpable, semblait avoir pénétré les murs pour imprégner la nature même des réflexions qui s’y échangeaient.
Sila travaillait à la finition d’une série de figurines, des formes allongées et entrelacées qui évoquaient moins des corps que le mouvement même d’une complicité. Hakim, assis sur le tabouret bas, observait ses gestes précis, les yeux perdus dans la courbe lisse de la terre. Un long silence, confortable et profond, s’était étiré entre eux, ponctué seulement par le grattement léger des ébauchoirs. Ce n’était pas un vide, mais un espace rempli de tout ce qu’ils ne ressentaient plus le besoin de dire à voix haute.
« Tu te souviens, commença enfin la céramiste sans interrompre son geste, de cette période, il y a quelques mois, où nos échanges étaient si espacés ? Ces semaines où la vie nous tiraillait chacun de notre côté, moi dans mes commandes urgentes, toi dans tes examens. Les messages restaient en attente, les visites étaient reportées. »
La jeune étudiante hocha la tête, un sourire nostalgique aux lèvres. « Je m’en souviens. J’avais presque peur que quelque chose se brise, que le rythme perdu ne se retrouve plus. »
Sila posa doucement son outil et leva les yeux vers son amie. Dans son regard, une certitude tranquille brillait. « C’est ce que je croyais, autrefois. Que l’amitié, comme une plante, avait besoin d’un arrosage constant sous peine de faner. Puis j’ai compris… » Elle prit une des figurines, celle où deux silhouettes semblaient se tourner le dos tout en restant reliées par un pont de terre cuite. « J’ai compris que certains liens, une fois tissés avec vérité, possèdent leur propre gravité, leur propre orbite. Les distances, qu’elles soient géographiques ou temporelles, et même les silences, ne changent rien à leur essence. Quand le lien est établi, il l’est pour toujours. Il peut sommeiller, sembler invisible sous la surface du quotidien, mais il demeure, intact. »
La sentence, murmurée plus que prononcée, s’installa dans l’atelier avec la force d’une évidence. Hakim sentit une chaleur familière lui étreindre la poitrine. Ces mots nommaient exactement ce qu’elle avait vécu mais n’avait su formuler : cette paix retrouvée instantanément dès leur retrouvaille, comme si aucune interruption n’avait eu lieu.
« C’est cette gravité qui a maintenu le cap, alors, dit Hakim, pensif. Même quand tout semblait stagner, même quand mes projets artistiques ressemblaient à de la boue sans forme. »
« Exactement, approuva Sila. Et regarde où tu en es aujourd’hui. Ta dernière exposition, ces réflexions que tu partages… Ta patience et ta persévérance ont payé. » Elle marqua une pause, laissant le grésillement léger de la brise chaude à la fenêtre compléter sa pensée. « Et elles vaincront toujours. Pas forcément comme on l’imagine, pas toujours en ligne droite. Mais elles triomphent de l’éparpillement, du doute, de la lassitude. Elles ancrent le lien et font fructifier le talent. »
Hakim contempla ses mains, celles qui doutaient parfois, qui tâtonnaient, mais qui n’avaient jamais complètement lâché le crayon, la terre, l’envie de comprendre. Elle revit mentalement les mois passés, non plus comme une succession d’obstacles, mais comme la lente, patiente et persévérante construction de cette orbite stable dont parlait Sila. Le lien avec son amie, avec son art, avec elle-même.
Le climat avait changé, dehors. L’air était doux et généreux. Dans l’atelier, il était à l’unisson : chargé de la sérénité qui vient de la reconnaissance d’une force intangible et durable. Ils n’avaient pas besoin de se rattraper, de combler un manque. Ils étaient simplement là, ensemble, dans la continuité retrouvée et jamais vraiment rompue de leur dialogue.
« Alors, finalement, dit Hakim en prenant à son tour un morceau d’argile, le silence n’est parfois que la forme la plus profonde de la confiance. »
Sila sourit, et ce sourire était une ratification. Le lien, établi, poursuivait son chemin, insoucieux des saisons et des intermittences, porté par la patience et la persévérance de deux âmes qui avaient appris à croire en la permanence de l’essentiel.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 75 : De la poutre à l’aiguille
Le printemps, désormais franc et généreux, avait transformé le jardin de Sila en un foisonnement de verts tendres et de couleurs timides. L’air, doux et chargé du parfum de terre humide et de jeunes pousses, entrait à flots par la porte grande ouverte de l’atelier. C’était un de ces jours où la lumière semblait caresser chaque objet, révélant la poussière d’argile dansant dans ses rayons comme une constellation éphémère.
Hakim était arrivé ce matin-là avec une petite boîte en bois sous le bras, un trésor personnel qu’il n’avait encore montré à personne. Il observait Sila, penchée sur son établi, entièrement absorbée par un bloc d’argile brunâtre, compact et sans grâce apparente. Ses mains, fermes et pourtant d’une délicatesse infinie, commençaient à pétrir, à évider, à chercher la forme prisonnière de la masse. Il n’y avait encore rien de reconnaissable, seulement l’attaque patiente contre la matière inerte.
« Je me suis souvent demandé », dit Hakim après un long silence, sa voix douce épousant la quiétude de l’atelier, « comment tu ne te décourages pas, face à ces blocs qui semblent si résistants, si éloignés de la finesse de tes figurines terminées. »
Sila ne leva pas les yeux, mais un sourire effleura ses lèvres. Ses doigts continuaient leur travail de limage immémorial. « C’est justement cela, le cœur du secret. Le découragement n’est qu’une poutre de plus à limer. Tu vois ce morceau ? Il est lourd, grossier. Il pourrait rester bloc, ou devenir pot, ou devenir… quelque chose de plus ténu. La vision n’est pas de voir l’aiguille malgré la poutre, mais de voir l’aiguille dans la poutre. Ensuite, il ne reste plus qu’à enlever ce qui la cache. »
En limant on fait d’une poutre une aiguille. La sentence chinoise qu’Hakim avait lue quelques jours plus tôt prit soudain une densité nouvelle, une physicalité. Elle n’était plus une jolie phrase, mais l’exacte traduction du mouvement des mains de Sila, de la patience qui régnait dans la pièce.
« C’est sans fin, alors ? » questionna le jeune homme, ouvrant sa boîte. À l’intérieur, une dizaine de petits personnages en terre cuite, maladroits, aux proportions hésitantes, témoignaient de ses premiers essais. « Chaque fois que je crois avoir compris une chose, une autre poutre se dresse. »
Sila s’arrêta enfin, essuya ses mains à son tablier taché, et s’approcha. Elle prit un des petits bonshommes d’Hakim, le tournant avec une infinie précaution. « Regarde, dit-elle. Ta première figurine, ici. Le bras est trop court, la posture raide. C’était une poutre. Puis celle-ci, quelques mois plus tard : déjà, tu as limé l’hésitation, le trait est plus assuré. Et cette dernière… vois comme l’attitude commence à vivre. Tu n’as pas sculpté de l’argile ce jour-là, Hakim. Tu as limé ton impatience. Tu as limé ta peur de mal faire. Ce sont ces poutres-là, intérieures, qui deviennent des aiguilles de précision dans ton geste. »
Le jeune homme sentit une chaleur lui monter aux joues, non de gêne, mais de reconnaissance. Il comprenait. Le travail n’était pas seulement sur la matière, mais dans l’esprit qui l’approchait. Chaque obstacle, chaque maladresse, chaque doute n’était qu’un éclat à limer pour affûter sa propre perception, sa propre persévérance.
Le reste de l’après-midi se déroula dans ce nouvel éclairage. Les conversations, les silences, les échanges sur leurs vies – les espoirs d’Hakim pour ses études, la sérénité fragile que Sila cultivait comme un jardin – tout semblait désormais participer de ce même processus. Les grands chagrins, les petites joies, les projets ambitieux : autant de poutres à apprivoiser, à réduire patiemment à l’essentiel, à la fine pointe de ce qu’ils étaient vraiment.
Alors qu’il partait, le soir tombant dans une douceur lilas, Hakim serra contre lui sa boîte de figurines. Elle ne lui pesait plus de la même manière. Elle n’était plus un catalogue de ses imperfections, mais le journal tangible de son limage. Sur le pas de la porte, Sila lui tendit un petit paquet enveloppé de tissu. À l’intérieur, une minuscule aiguille en porcelaine, d’une blancheur laiteuse et d’une finesse presque fragile, mais dure et acérée.
« Pour te rappeler, dit-elle simplement. Que le changement de climat, le passage des saisons en nous, ne se fait pas dans la tempête, mais dans la répétition patiente du geste. Chaque jour, un peu de limage. »
Hakim hocha la tête, l’aiguille de porcelaine au creux de sa paume. Il savait que demain, une nouvelle poutre l’attendrait. Mais il savait aussi désormais qu’elle contenait, invisible à l’œil nu, la forme pure d’une aiguille. Il ne restait qu’à la libérer, copeau après copeau, instant après instant, dans la douce et tenace lumière du printemps.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 76 : Le Vainqueur
Un silence inhabituel, lourd et doux à la fois, s’était installé sur l’étal. L’air, saturé d’une chaleur moite et prometteuse, annonçait un changement dans le ciel. Les orages de l’après-midi se faisaient désirer, laissant planer une attente palpable, comme une respiration retenue. Hakim, le front légèrement moite, tournait entre ses doigts une petite figurine d’argile brute, un essai qu’il avait apporté. Sila, les mains couvertes d’une fine pellicule de terre séchée, observait la rue où les passants semblaient ralentis par l’atmosphère étouffante.
« Parfois, dit-elle sans le regarder, la boue refuse de prendre la forme que l’esprit lui impose. Elle tire, elle craquelle, elle résiste. On croit la dompter, mais elle enseigne. »
Hakim posa délicatement la figurine. « Je voulais qu’elle soit un cheval au galop. Elle ressemble à un oiseau fatigué. »
Un sourire éclaira le visage de Sila. « Et alors ? L’oiseau fatigué n’a-t-il pas autant à dire ? Tu as lutté, et maintenant tu regardes le résultat avec déception. Mais qui t’a dit que la victoire était dans la forme parfaite du cheval ? »
Elle se leva pour prendre une cruche ancienne, dont la surface était parcourue d’un réseau de fines réparations dorées, la trace visible d’un kintsugi. « Regarde. Sa plus grande bataille, elle l’a livrée le jour où elle s’est brisée. Sa victoire, c’est d’avoir accueilli ses fissures. Sa force réside dans cette patience infinie de l’artisan qui a accepté son histoire et l’a sublimée. »
Hakim resta silencieux, absorbant les mots. Il repensa aux mois passés, à leur rencontre hivernale, aux épisodes de pluie fine du printemps où les idées germaient comme les premières pousses. Maintenant, le climat basculait dans l’été, dans cette exubérance parfois écrasante qui demandait non pas de l’énergie, mais de la retenue, de l’acceptation.
« Mon projet de fin d’année, murmura-t-il. Je bloque. Je veux que ce soit parfait, significatif, profond. Plus je force, plus tout devient... terne. Vide. »
Sila s’assit en face de lui, croisant ses mains terreuses. « Tu as placé la barre de la victoire au sommet de la montagne. Et tu t’épuises à vouloir l’escalader d’un seul élan. Mais le sommet n’est pas le vainqueur, Hakim. Le vainqueur, c’est celui qui a la patience de tracer son sentier, pierre après pierre, même quand la brume lui cache le pic. Même quand il glisse. Surtout quand il glisse. »
« Le vainqueur est celui qui a de la patience. » La sentence turque flotta dans l’air chaud, se mêlant à l’odeur de l’argile et de l’orage imminent.
« Je suis impatient, avoua Hakim. Impatient de créer, de devenir, de savoir qui je suis à travers mon art. Comme si chaque pièce devait être une révélation. »
« Et c’est là que la terre nous rappelle à l’ordre, répondit Sila avec douceur. Elle ne révèle rien sous la contrainte. Elle se révèle elle-même, à son heure. La patience n’est pas de l’attente passive. C’est une attention active. C’est observer la craquelure et y voir un nouveau dessein. C’est accepter que l’oiseau fatigué soit ton message du jour, et non l’échec du cheval rêvé. »
Elle prit la figurine maladroite d’Hakim. « Cette pièce, elle est le début d’un sentier. Pas le sommet. Le vainqueur, c’est toi, ici, maintenant, à avoir la patience de ne pas la jeter au rebut par dépit. À avoir la patience de l’écouter. Et d’apprendre sa langue. »
Un premier grondement lointain roula dans le ciel, apportant une bouffée d’air frais. Hakim regarda sa figurine avec des yeux neufs. L’impatience qui le tenait en tension semblait se dissoudre, remplacée par une curiosité calme. Le chemin n’était pas une course. Chaque visite à l’étal, chaque échange, chaque figurine ratée ou réussie était une marche, lente et nécessaire.
« Alors, dit-il, le vrai projet, peut-être, c’est juste de continuer. De revenir. D’avoir la patience du potier qui sait que le four fera son œuvre, dans le silence et la chaleur. »
Sila hocha la tête, une lueur de fierté dans le regard. « Voilà. Tu n’es pas en guerre contre ton art, Hakim. Tu es en alliance avec lui. Et les alliances demandent du temps, de la foi, et la patience de regarder les nuages s’amonceler sans forcer la pluie. »
La première goutte, lourde et chaude, tomba sur la toile de l’étal avec un petit bruit sec. Ils sourirent. La terre, autour d’eux, semblait tendre le visage vers le ciel, prête à recevoir, à transformer. Patiemment.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 77 : L'art de parer et de souffrir
Le vent avait tourné. Il venait maintenant de l’est, apportant avec lui une chaleur sèche et poussiéreuse qui faisait danser les feuilles des tilleuls d’Aïn El Ksour dans un bruissement impatient. L’étal de Sila, habituellement bercé par la fraîcheur venue de la rivière, baignait ce jour-là dans une lumière blanche et crue. L’argile sur la table de travail séchait plus vite, exigeant une vigilance nouvelle.
Hakim arriva, une bouteille d’eau fraîche à la main, qu’il posa sans un mot près du tour du potier. Un sourire complice suffit. La continuité de leurs échanges ne nécessitait plus de grands saluts. Il s’assit, observant Sila qui, le front légèrement plissé, tentait de joindre délicatement le bras d’une figurine à son corps. L’articulation, trop mince, venait de céder sous ses doigts.
Un léger soupir, à peine audible, s’échappa des lèvres de la céramiste. Elle recula pour contempler la pièce endommagée, non avec colère, mais avec une forme de résignation attentive. Hakim retint le conseil technique qui lui brûlait les lèvres. Il sentait que ce moment dépassait la simple maladresse.
« Parfois, murmura Sila en caressant la fissure nette, l’échec n’est pas dans la chute, mais dans l’illusion que nous aurions pu l’éviter. Nous passons tant de temps à vouloir parer, anticiper, renforcer… »
Elle leva les yeux vers le jeune homme, et dans son regard, il lut une réflexion qui mûrissait depuis sa dernière visite.
« Cervantès écrivait, reprit-elle : Ce qu'on ne saurait parer, il faut le souffrir avec patience. Je me bats souvent contre cette idée. Mon métier, c’est justement de parer. De prévoir la rétraction de l’argile, la violence du feu, la fragilité des formes. Je pense que c’est aussi ton combat, en art comme dans tes études : tout contrôler pour éviter l’accident. »
Hakim hocha lentement la tête. Il pensa à son anxiété devant une feuille blanche, à sa peur de faire le « mauvais » trait, le « mauvais » sujet. À cette tension constante pour tout parer, tout maîtriser.
« Mais là, dit-il en désignant la figurine brisée, tu n’as pas pu parer. La jointure était vouée à céder, peu importe ta science. »
« Exactement. Et alors, que reste-t-il ? » Elle prit un bol d’eau et commença à détremper délicatement la pièce, non pour la jeter, mais pour en ramollir l’argile. « Il reste à souffrir la chose. Non dans la plainte, mais dans la patience. La patience d’accepter que la perfection est un leurre. Que certaines fissures font partie de l’histoire de l’objet. Parfois, on peut les réparer, et la cicatrice devient une force. Parfois, non, et il faut repartir de zéro, mais avec une connaissance nouvelle. La souffrance, ici, c’est juste le fait de regarder la réalité en face, sans se voiler la face. »
Le vent chaud fit voltiger un peu de poussière d’argile sur l’étal. Hakim sentait cette leçon lui traverser l’esprit comme cette brise inhabituelle. Ce n’était pas un appel à la passivité, mais à une forme de sagesse active.
« Dans ma vie, dit-il lentement, ce que je ne sais pas parer… c’est peut-être l’attente. L’attente des résultats, des reconnaissances, de savoir si je suis sur le « bon » chemin. Je m’épuise à vouloir parer ce doute. »
Sila, tout en pétrissant l’argile redevenue malléable, lui sourit. « Et si, au lieu de parer ce doute, tu le souffrais avec patience ? Si tu l’acceptais comme un compagnon de route, un peu rugueux, mais honnête ? Le doute n’est pas une fissure qu’il faut absolument colmater. C’est une partie de la structure. »
Elle commença à remodeler le bras de la figurine, non pas en cachant l’endroit de la rupture, mais en l’intégrant dans le mouvement du tissu sculpté. La réparation allait devenir un pli, un détail qui ajouterait du caractère.
Hakim regardait, et il comprenait. Le changement de climat, cette chaleur inattendue qui dérangeait les habitudes, était une métaphore parfaite. On ne peut pas parer le changement de vent. On peut seulement apprendre à travailler avec lui, à souffrir son inconfort avec patience, et à découvrir, peut-être, une nouvelle lumière sous laquelle voir les choses.
« Alors, la patience dont parle Cervantès… ce n’est pas de l’immobilité ? »
« C’est une action intérieure, répondit Sila. C’est l’action de cesser de lutter contre l’inévitable pour utiliser son énergie à le comprendre, à l’accepter, et à en faire le terreau de ce qui vient. Regarde. »
Elle tenait à nouveau la figurine intacte, mais transformée. La ligne de rupture avait disparu, laissant place à un nouveau dessin dans la sculpture.
« Je n’ai pas paré la cassure. Je l’ai soufferte. Et elle a rendu l’œuvre plus forte. C’est peut-être ça, le secret : ne pas chercher à parer les coups du destin, mais à avoir la patience de les laisser nous sculpter. »
Le vent d’est continua de souffler, chassant les anciennes feuilles. Sous l’étal, l’ombre avait changé de forme. Hakim, en repartant, emportait avec lui une sérénité nouvelle. Il ne chercha plus à parer l’incertitude de son avenir. Il décida simplement de la souffrir avec patience, et d’observer, pas à pas, la forme qu’elle lui aiderait à prendre.
Fin
L’Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 78 : Le Sceptre et les Racines
Le jour où Hakim vint, l’air même de l’atelier pesait un autre poids. L’air humide et chaud de juin était entré par la grande fenêtre ouverte, apportant avec lui le bourdonnement paresseux de la village. Il se mêlait à l’odeur tenace de la terre mouillée et du plâtre. À l’étal, Sila pétrissait une masse d’argile grise avec une lenteur presque cérémonielle, comme si chacun de ses gestes devait creuser plus loin que la forme visible. Le jeune homme perçut d’emblée cette gravité. Elle n’était pas triste, mais dense, semblable à la patience des vieux arbres qui enregistrent les saisons dans leurs cernes.
Il posa son sac sans un mot, s’assit sur le tabouret de bois usé, et se mit à observer le lent accouchement de la forme sous ses yeux. Ce n’était pas un visage humain qui émergeait cette fois, mais quelque chose d’organique et de noueux, une racine tordue, peut-être, ou le tronc d’un arbre ayant lutté contre les vents. Après un long silence, c’est Sila qui parla, sans détacher ses yeux de la glaise. « Je pense aujourd’hui à un sceptre », dit-elle. « Non pas celui des rois, brillant et lourd d’or. Mais à un autre, un bâton de pèlerin, usé par la marche, poli par la main qui s’y appuie jour après jour.
Georges Bernanos écrivait : ‘La patience du pauvre aura raison de tout. Le sceptre du pauvre est la patience’. C’est une arme qui ne frappe pas, une royauté qui ne domine rien, sinon son propre chemin. »
Hakim, qui feuilletait un carnet de croquis, leva les yeux. La sentence résonna en lui, trouvant un écho à une inquiétude sourde qu’il portait depuis des semaines. Il sentait l’impétuosité de ses vingt et un ans se heurter au mur du temps réel, celui des apprentissages interminables, des doutes persistants, des rêves qui semblaient reculer à mesure qu’il avançait. « La patience est le courage de la vertu », cita-t-il à son tour, se souvenant d’une autre phrase glanée dans ses lectures. « Mais ce courage… il ressemble parfois à une épuisante attente. Comment savoir si l’on est patient ou simplement résigné ? »
Un fin sourire étira les lèvres de Sila. Elle prit une spatule et commença à creuser de profonds sillons dans sa sculpture de racines. « La résignation, c’est s’asseoir dans la boue et regarder l’eau couler, en pensant qu’on ne pourra jamais la boire. La patience, c’est creuser un canal, nuit après nuit, pour qu’un jour elle vienne à toi. L’une est subie, l’autre est active. C’est un ‘sceptre’, pas un fardeau. » Elle montra du doigt les nervures complexes qu’elle venait de tracer. « Regarde. Ce n’est pas la tempête qui dessine ces lignes. C’est la poussée obstinée, millimètre par millimètre, année après année, à la recherche d’une source invisible. Le pauvre – en argent, en temps, en reconnaissance – n’a que cette obstination pour royaume. »
Hakim songea à son propre combat, à ses études d’art qui parfois lui semblaient un chemin sans issue. « Alors, cette patience… elle est une forme de pouvoir ? »
« Le seul qui soit inaliénable », affirma Sila. « On peut tout prendre à quelqu’un : ses biens, sa liberté, même ses illusions. Mais on ne peut pas prendre sa capacité à tenir, à mûrir lentement son idée, à attendre le bon moment pour agir. ‘S’armer de patience’, l’expression est juste. C’est l’arme de celui qui n’en a pas d’autre. Et paradoxalement, c’est souvent la plus forte. »
Un rayon de soleil, filtrant à travers la poussière dansant dans l’atelier, vint frapper la sculpture humide, faisant briller les creux et les reliefs. Hakim vit alors ce qu’il n’avait pas perçu d’emblée : cette forme de racine était aussi une main, une main noueuse émergeant de la terre et serrant fermement un bâton imaginaire. Le sceptre du pauvre.
« Tu sculptes ta propre réponse », murmura-t-il, ému.
Sila s’essuya les mains à son tablier. « Je sculpte la question qui me hante. Et toi, Hakim, quel est ton sceptre en ce moment ? Quel est ce pouvoir de patienter que tu détiens sans peut-être le savoir ? »
La question resta en suspens dans l’air chaud. Hakim ne répondit pas tout de suite. Il regarda ses mains à lui, encore lisses, encore hésitantes. Il pensa à ses projets inaboutis, à ses toiles laissées en plan. Il croyait y voir de l’échec. Peut-être devait-il y voir une forêt de racines en train de croître, invisiblement. Peut-être sa quête de connaissance et d’amitié était-elle ce canal qu’il creusait, lentement, vers une source future.
En partant ce soir-là, alors que la chaleur de juin commençait à tomber, il sentait le poids de l’attente différer. Il n’était plus une immobilité vide, mais une présence, un outil. Un sceptre fragile et puissant à tenir bien droit, tandis que, pas à pas, il continuerait son chemin. La prochaine fois, il apporterait à Sila le croquis de ses racines à lui.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 79 : L’Art de la Patience
Le soleil de juin, encore tendre le matin mais prometteur d’une chaleur lourde, inondait l’étal de Sila d’une lumière blonde qui faisait chanter les émaux de ses céramiques. L’air sentait déjà l’herbe sèche et la terre assoiffée, un avant-goût de l’été qui s’installait, paresseux et exigeant. Le climat, ces dernières semaines, semblait hésiter entre des bourrasques printanières oubliées et cette torpeur nouvelle, comme si la nature elle-même retenait son souffle avant de s’abandonner à la canicule.
Hakim poussa la porte du jardinet, une gerbe de croquis sous le bras. Il trouva Sila immobile devant un grand vase, les mains couvertes d’argile séchée, le regard perdu non pas sur l’œuvre, mais à travers elle, vers un point invisible à l’horizon. Elle ne modelait pas. Elle attendait.
« La terre est capricieuse aujourd’hui », dit-elle sans se retourner, comme si elle avait perçu sa présence au frémissement de l’air. « Trop sèche par endroits, trop humide par d’autres. Elle refuse la forme que je veux lui donner. Si j’insiste, elle se fissurera. »
Hakim s’assit sur le vieux banc, laissant ses feuillets à côté de lui. Il connaissait ces moments où Sila semblait en conversation silencieuse avec la matière, une négociation intime où la volonté de l’artiste devait composer avec le vouloir de l’argile. Il sortit un carnet et se mit à dessiner non pas elle, mais l’attitude de son corps en attente, la courbe de son dos penché, la tension tranquille de ses doigts en suspens.
« J’ai voulu forcer le trait, dans mes esquisses, poursuivit Hakim après un long silence, seulement peuplé du chant des abeilles butinant les lavandes. « Capturer l’essence d’un visage en quelques lignes. Mais plus je voulais qu’il exprime la sagesse, plus il devenait sévère, presque dur. Comme si l’idée de la sagesse étouffait le trait de la vie. »
Un sourire effleura les lèvres de Sila. Elle se détourna enfin du vase et plongea ses mains dans un seau d’eau, laissant la terre se diluer et couler en ruisseaux laiteux. « Tu vois ? Nous sommes confrontés au même défi, aujourd’hui. Toi avec ton papier, moi avec ma terre. Nous avons une idée, une image parfaite dans notre tête. Une fleur magnifique. Mais on ne fait pas pousser une fleur avec des idées, mais avec de l’eau et beaucoup de patience. »
La sentence de Bobin, qu’ils affectionnaient tant, résonna différemment ce matin-là, sous ce soleil changeant. Elle n’était plus une simple maxime, mais l’écho exact de leur impuissance du moment.
« L’eau, c’est l’action, reprit Hakim, pensif. Le geste juste, l’attention. Et la patience… »
« La patience, c’est ce moment précis », acheva Sila en s’essuyant les mains. Elle s’approcha et regarda les croquis d’Hakim. « C’est accepter de ne pas comprendre tout de suite pourquoi la terre résiste ou pourquoi le trait a manqué. C’est laisser le temps à l’inattendu d’advenir. À la vraie fleur, pas celle de ton idée, de pointer ses pétales. Regarde. »
Elle désigna l’une de ses figurines, un petit personnage accroupi, qui semblait écouter le vent. « Je voulais en faire un danseur. Mais l’argile a commencé à ployer sous son propre poids. J’ai lutté. Puis j’ai attendu. Et j’ai vu qu’elle voulait être ceci : quelqu’un qui écoute, patiemment. L’idée du danseur s’est évaporée. La figure de l’auditeur est née. »
Hakim observa longuement la petite sculpture. Il comprit alors que la patience dont parlait Sila n’était pas une résignation, mais une forme d’écoute active. Une vigilance. Il reprit son crayon et, au lieu de chercher à dessiner un visage sage, il commença simplement à tracer les ombres portées par les pots sur la table de Sila, les jeux de lumière dans les creux des feuilles. L’action simple, humble. L’eau.
« Le climat devient lourd, remarqua Sila en levant les yeux vers le ciel qui blanchissait de chaleur. L’été va tout ralentir. Les projets ambitieux devront attendre. Il faudra juste arroser, très tôt le matin ou à la fraîcheur du soir. Protéger les pousses. Laisser faire. »
Hakim hocha la tête, sentant une sérénité nouvelle l’envahir. Sa quête effrénée de savoir, de technique parfaite, se dissolvait un instant dans cette évidence : il était là, sur ce banc, à apprendre non pas comment faire, mais quand ne rien faire. À laisser l’amitié, comme l’art, croître à son rythme propre, avec l’eau de leurs échanges et la patience des saisons qui tournent.
« Alors on arrose ? » proposa-t-il en souriant.
Sila lui tendit un arrosoir. « On arrose. Et on observe. La suite viendra. Pas aujourd’hui, peut-être. Mais elle viendra. »
Et sous le soleil de juin, qui scellait la promesse d’un été long et lent, ils se mirent à l’ouvrage, guérissant par ce geste simple leur impatience d’artistes, apprenant à tenir l’idée en germe, sans vouloir forcer sa floraison.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 80 : La Trame du Temps
L’air du petit atelier était différent ce jour-là, chargé d’une douceur particulière. Par la fenêtre grande ouverte, entrait non plus la fraîcheur hésitante des semaines précédentes, mais la tiédeur insistante, promesse d’une saison nouvelle. Une lumière blonde, généreuse, inondait l’étal de bois où les figurines de Sila semblaient puiser une sève neuve, leurs glaçures miel et terre cuite irradiant d’un éclat profond. L’été pointait son règne, apportant avec lui cette dilatation du temps, cette sensation que l’instant pouvait s’étirer à l’infini.
Sila était penchée sur un bol en cours de polissage, un geste répétitif et méditatif, quand Hakim franchit le seuil. Il portait les strophes silencieuses de ces dernières semaines d’étude intensive, une fatigue mentale mêlée à l’excitation des projets à naître. Sans un mot, il s’assit sur le tabouret bas, laissant le rythme lent du frottement du chiffon sur la terre cuite l’envelopper, le ramener à l’essentiel.
« J’ai la patience toute aiguisée », murmura Sila après un long moment, ses yeux ne quittant pas la courbe parfaite du récipient. Sa voix était basse, en harmonie avec la quiétude de l’atelier. « D’attention et d’intention j’enfile l’aiguille de la conscience éveillée. »
Hakim sourit. La sentence de René, devenue comme une litanie familière entre eux, résonnait différemment dans la chaleur naissante. Il voyait littéralement la métaphore prendre vie sous les doigts de Sila : son attention absolue au grain de la terre, son intention claire de révéler la forme cachée dans la matière. L’aiguille, c’était son regard, aiguisé, précis, qui perçait l’apparence pour saisir le cœur.
« C’est curieux, répondit-il en prenant à son tour une petite sculpture, une forme abstraite évoquant un arbre. Depuis que tu m’as parlé de ce fil, je ne le vois plus comme une ligne solitaire. Il est noué à d’autres, tressé. » Il suivait des doigts les sillons gravés dans l’argile. « J’enchaîne sur la trame du contexte quotidien les idées des pensées du moment. Mes journées d’étude, les livres que j’ouvre, même les banalités du métro… tout devient un fil à intégrer. Parfois, je sens la trame, elle est désordonnée, lâche. D’autres fois, comme aujourd’hui ici, elle semble plus serrée, plus solide. »
Sila posa son bol et leva les yeux vers lui, son visage empreint de cette sérénité qui venait avec la saison et l’âge. « Le contexte quotidien, oui. Et le nôtre, en ce moment, c’est cette lumière, cette chaleur qui s’installe. Elle change la couleur de nos pensées, ne trouves-tu pas ? Elle ralentit le geste, approfondit l’ombre portée des choses. » Elle indiqua du menton la fenêtre. « Le temps lui-même file une trame différente. Moins urgente, plus organique. »
Hakim acquiesça, repensant à sa marche jusqu’à l’atelier, aux odeurs de bitume tiède et de lilas en fin de floraison. « Avec le temps je file droit devant, les deux yeux droit devant les trous… », récita-t-il. « C’est cela qui m’impressionne le plus. Toi, tu as cette constance. Moi, mes yeux zigzaguent encore. Je me perds dans les trous de la trame – un doute, une distraction, une peur. »
« Mais tu les vois, les trous », corrigea doucement Sila. « C’est déjà la conscience éveillée. Et filer droit devant, ce n’est pas avancer en ligne raide et aveugle. C’est maintenir le cap malgré les irrégularités, les faiblesses du tissu. C’est accepter que la trame ait des jours plus lâches, et d’autres où elle porte tout le poids du sens. Ta saison à toi, Hakim, c’est celle des explorations, des tentatives. Les trous font partie du motif. »
Un silence complice s’installa, bercé par le bourdonnement lointain d’un insecte dans la chaleur. La camaraderie entre eux était à l’image de cette trame évoquée : un entrelacs de paroles, de silences, de savoirs transmis et de découvertes partagées, tissé au fil des visites et des saisons qui roulaient.
« Alors, aujourd’hui, demanda Sila en lui tendant un morceau d’argile fraîche, de quelle nature est ton fil ? Quelle pensée du moment veux-tu enchaîner sur la trame ? »
Hakim prit la terre, sa fraîcheur humide un contraste avec l’air tiède. Il sentit sous ses doigts la possibilité infinie. Le climat avait changé, apportant une nouvelle profondeur à leurs échanges. L’été ne faisait que commencer, et avec lui, le temps de tisser des motifs plus audacieux, éclairés par cette lumière crue et franche qui révélait à la fois la solidité de la trame et la beauté de ses imperfections.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 81 : L'Intelligence de l'Attente
Un air nouveau, lourd et doux à la fois, flottait ce jour-là sur la place du marché d’Aïn El Ksour. L’été, désormais pleinement installé, avait changé la lumière, filtrant à travers les platanes non plus en rayons timides mais en nappes épaisses et dorées qui semblaient couler comme du miel sur les pavés. Devant l’étal de Sila, l’atmosphère était celle d’une torpeur active, où le bourdonnement des insectes se mêlait au chuchotement lointain de la fontaine.
Hakim arriva, une légère buée sur le front, portant sous son bras un carnet de croquis gonflé de feuilles volantes. Il salua Sila d’un hochement de tête silencieux, comme s’il avait déjà la tête pleine des conversations à venir. Il s’installa sur son tabouret, contemplant une nouvelle série de figurines encore pâles, à peine ébauchées, qui séchaient sur un plateau d’osier.
« Elles ont l’air… en suspens, » murmura-t-il après un long moment.
Sila, qui polissait doucement une pièce plus ancienne avec un chiffon humide, leva les yeux. Un sourire complice effleura ses lèvres. « C’est leur état actuel. Entre la forme imaginée et la forme finale, il y a ce passage obligé par la fragilité. Il faut attendre que l’eau s’évapore, que la terre se raffermisse, avant de pouvoir leur donner la couleur et le feu. Un passage trop rapide au four les ferait éclater. »
Hakim ouvrit son carnet, laissant voir des esquisses nerveuses, des tentatives répétées de capturer le mouvement d’un oiseau en vol. Des pages griffonnées, raturées, témoignaient d’une certaine frustration. « J’ai l’impression de courir après quelque chose qui se dérobe toujours, dit-il. Plus je veux saisir l’essence du mouvement, plus ma main devient hésitante. Je voudrais tant que ma main soit aussi rapide que mon regard. »
Sila posa délicatement sa figurine. La sentence leur vint alors naturellement, comme une évidence partagée, tissée dans le fil de leur réflexion. « Tu te souviens de cette parole de Sheik Akşemsettin ? "La patience est la deuxième intelligence de l'homme. Elle garde ton but et ton imagination en vie." »
Elle laissa les mots résonner dans l’air chaud. « Vouloir brûler les étapes, Hakim, ce n’est pas faire preuve de passion, mais d’impatience. Et l’impatience est une intelligence incomplète, qui ne voit que le but et oublie le chemin. Ta main a besoin de ce temps que ton esprit juge trop long. Elle a besoin d’apprivoiser le geste, de le répéter, de le laisser mûrir en elle, comme la terre doit sécher. »
Hakim observa ses propres mains, comme s’il les voyait pour la première fois non comme des outils, mais comme des êtres vivants ayant leur propre rythme. « Alors tu dis que cette attente… ce n’est pas du temps perdu ? Que même quand je ne produis rien de satisfaisant, je progresse ? »
« L’attente active, celle qui observe, qui écoute, qui prépare, est la plus créatrice qui soit, répondit Sila. Elle garde ton but en vie, oui, en le protégeant de la précipitation qui le déformerait. Et surtout, elle garde ton imagination en vie. Car dans ces moments où la main semble en retard, l’imagination, elle, travaille sans contrainte. Elle explore, associe, rêve. Si tu sautes cette phase, tu obtiens peut-être un dessin rapide, mais tu auras perdu la profondeur que seule la maturation intérieure peut offrir. »
Un silence s’installa, peuplé du frémissement des feuilles. Hakim feuilleta son carnet d’un nouvel œil. Ces esquisses, ces échecs, n’étaient plus les stigmates de son incapacité, mais les traces visibles de cette « deuxième intelligence » à l’œuvre. C’était son argile qui séchait, lentement, avant de pouvoir être cuite.
« Je crois que j’ai confondu vitesse et précipitation, murmura-t-il. Je voulais tout saisir tout de suite, de peur que l’inspiration ne s’envole. Mais tu as raison. En voulant aller trop vite, je risque de faire éclater l’idée même que je poursuis. »
Sila hocha la tête, reprenant son chiffon. « Nous vivons dans un monde qui célèbre la première intelligence, celle de la saisie immédiate, de la réaction foudroyante. Mais l’art, comme la vie, se nourrit tout autant de la seconde. Regarde ce climat, ajouta-t-elle en désignant la lumière dorée. Il a changé, imperceptiblement, jour après jour, pour en arriver à cette abondance. Il n’a pas forcé. Il a attendu son heure. Et maintenant, il est dans toute sa puissance. »
Hakim referma son carnet. Il ne dessinerait pas tout de suite. Il allait d’abord observer. Regarder les ombres changer sur la place, écouter le rythme paisible de Sila travaillant la terre, laisser les sentences résonner en lui. Il laisserait son but et son imagination vivre pleinement, protégés par l’intelligence patiente de l’attente. L’oiseau en vol pourrait bien attendre encore un peu ; lorsque sa main serait prête, elle le capturerait avec une bien plus grande vérité. La chaleur de juillet, douce et enveloppante, semblait elle-même être la manifestation tangible de cette patience enfin récompensée.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 82 : Le Trésor des jours légers
Une chaleur dorée, dense et généreuse, s’était abattue sur Aïn El Ksour, transformant l’air en miel épais et la lumière en éclat métallique. Devant l’étal de Sila, l’ombre du vieux figuier se faisait parcimonieuse, une précieuse étoffe déchirée à même le sol. Sila, les mains occupées à polir délicatement la courbe d’un dos d’argile, semblait pourtant insensible à l’étreinte de juillet. Son visage, sous les reflets cuivrés du soleil, portait une sérénité active, comme si elle puisait dans la fournaise ambiante une énergie particulière.
Hakim arriva, une fine pellicule de poussière de route sur ses chaussures. Il s’arrêta un instant, saisi par le tableau : Sila, au cœur de cette lumière crue, entourée de ses figurines silencieuses, ressemblait elle-même à une sculpture de clarté et de patience. Il s’approcha sans un mot, s’assit sur le petit banc, et suivit du regard le mouvement répétitif et doux de la toile sur la terre cuite. Ce fut elle qui rompit le silence, sans lever les yeux, sa voix se mêlant au bourdonnement des abeilles butinant plus loin.
« Il y a des jours où le monde semble peser son poids d’or, Hakim. Où chaque possession, chaque désir, devient un caillou supplémentaire dans la poche du manteau. » Elle reposa la figurine, contemplant son œuvre d’un air critique et bienveillant. « Et puis il y a ces jours, comme aujourd’hui, où la chaleur elle-même nous dépouille. Où l’on ne souhaite plus que l’ombre, un peu d’eau fraîche, et la liberté des mains vides. »
Hakim, qui venait de vivre des semaines de tumultes intérieurs, de doutes sur son avenir et de convolutions existentielles typiques de son âge, sentit la phrase le toucher en plein cœur. Il se souvint de leurs dernières conversations, des ombres de printemps qui avaient parlé de racines et de vent. Il répondit, cherchant ses mots : « C’est curieux. On passe notre temps à vouloir remplir nos mains, à accumuler… des choses, des certitudes, des projets. Et on se sent parfois plus pauvre que jamais. »
Un sourire effleura les lèvres de Sila. Elle prit une petite tasse de terre brute, sans fard, qu’elle remplit d’eau à la cruche posée à l’ombre. Elle la tendit à Hakim. « Bois. C’est le premier luxe. Celui qui ne coûte rien, si ce n’est d’en avoir conscience. » Puis, tandis qu’il buvait avec gratitude, elle reprit, sa voix prenant la tonalité douce et profonde qu’elle avait lorsqu’elle partageait un fragment de sa philosophie. « Cela me rappelle une parole que j’aime beaucoup. Du Baal Shem-Tov. Il disait : “J'aime la pauvreté. Elle est un cadeau que Dieu fit à l'homme. Un vrai trésor. Et qui ne coûte pas cher.” »
La sentence résonna dans l’air chaud, pareille à une clarté soudaine. Hakim reposa la tasse, l’esprit en alerte. « Aimer la pauvreté… Ce n’est pas faire l’éloge de la misère, n’est-ce pas ? »
« Absolument pas, » approuva Sila avec vivacité. « C’est faire l’éloge du dépouillement. De la légèreté. Le vrai trésor, c’est ce qui reste quand on enlève le superflu. Regarde. » Elle ouvrit largement ses mains, paumes tournées vers le ciel, calligraphiées par l’argile et le temps. « Mes mains sont souvent vides de biens. Mais elles sont riches du savoir de créer, de la mémoire du geste, de la sensation du grain de terre. Et mon esprit… quand je parviens à le vider du bruit, des envies superflues, des regrets inutiles, il peut enfin accueillir des idées claires, la forme juste pour une figurine, ou simplement la paix de cet instant. Cette pauvreté-là est une liberté suprême. Elle ne coûte effectivement pas cher. Elle exige seulement du courage. Le courage de lâcher prise. »
Hakim observa l’étal. Les figurines, dans leur simplicité essentielle, n’étaient pas des objets de richesse, mais des condensés d’âme et d’attention. Chacune était le fruit de cette « pauvreté » choisie : une matière brute, transformée non par complexité, mais par essence. Il comprenait mieux, maintenant, la sérénité de Sila face à la chaleur accablante. Elle n’y résistait pas ; elle s’y dépouillait.
« Je crois, » dit-il lentement, « que je me suis épuisé à vouloir trop remplir mon prochain tableau… d’idées, de messages, de techniques. Il est surchargé. Pauvre, en réalité, parce qu’il manque de l’essentiel : une intention simple et vraie. »
Sila hocha la tête, ses yeux pétillant d’une complicité joyeuse. « Alors vide-le. Vide ta toile comme on vide sa tasse avant de la remplir d’eau fraîche. Le cadeau est là, Hakim. Dans l’espace libéré. Ce n’est pas un manque. C’est une attente fertile. »
Le soleil commençait sa lente descente, allongeant enfin les ombres. La lumière devenait plus rousse, plus douce. Assis dans ce silence complice, Hakim sentait un à un les « cailloux » de ses inquiétudes tomber de ses poches. Il n’était pas riche de réponses soudaines, mais il goûtait la richesse inestimable de cette pauvreté partagée : une amitié sans fard, un moment suspendu, et la promesse d’une page ou d’une toile à venir, blanche, légère, véritable trésor.
Dans l’air du soir qui s’élevait, porteur des senteurs de thym chauffé et de terre sèche, une nouvelle forme de plénitude, légère comme une plume, était née.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 83 : Une Pauvreté Exquise
L’atelier de Sila baignait dans une lumière dorée, dense et paresseuse, qui semblait accrocher dans son faisceau des millions de poussières d’argile en suspension. La chaleur de juillet, lourde et généreuse, s’engouffrait par la porte grande ouverte sur le jardin desséché, où les herbes folles crépitaient sous le soleil. À l’intérieur, régnait une fraîcheur relative, terreuse et silencieuse, que seul troublait le grattement léger du racloir de Sila sur la surface d’une nouvelle figurine.
Hakim était assis sur un tabouret bas, le dos contre le mur frais, un carnet de croquis ouvert sur ses genoux. Il ne dessinait pas. Il regardait Sila, les doigts couverts de terre séchée, épouser les formes d’un petit personnage accroupi, comme en prière ou en simple repli. Les visites de l’étudiant étaient devenues un rituel, un fil continu qui reliait leurs réflexions, épisode après épisode, dans une trame de plus en plus serrée. Aujourd’hui, une tension douce planait, née de leurs dernières conversations sur l’essentiel et le superflu.
« Fille de poésie et sœur de délivrance, que notre pauvreté soit exquise en toutes choses. »
La voix de Sila, basse et posée, sembla d’abord faire partie de ses pensées à Hakim. Puis il la vit soulever les yeux vers lui, un sourire énigmatique aux lèvres. La sentence de Lanza del Vasto flotta dans l’air chargé de chaleur, se mêlant aux senteurs d’argile et de jasmin fané.
« Voilà une parole qui résonne étrangement en ce mois où la terre semble trop riche, trop pleine, murmura-t-elle. Regarde cette lumière. Elle inonde tout, ne laisse aucun coin d’ombre pour se cacher. Elle expose. C’est peut-être dans cette exposition totale que l’on peut goûter à une certaine pauvreté. Non pas le manque, mais le dépouillement. L’exquise pauvreté de n’être que ce que l’on est, sans ornement, sous le soleil. »
Hakim referma son carnet. La chaleur l’engourdissait, rendant ses pensées plus lentes, plus profondes.
« Je crois que je comprends, dit-il après un moment. Ces derniers temps, à l’école, tout n’est que surabondance. D’informations, de techniques, d’influences, d’égo aussi. On nous pousse à accumuler, à complexifier. C’est étouffant. Ta pauvreté exquise… c’est comme respirer de l’air pur après être resté dans une pièce surchargée. C’est choisir de ne garder que le trait nécessaire. Comme toi, avec cette figurine. »
Sila hocha la tête, caressant de son pouce la courbe du dos de l’être d’argile.
« Exactement. L’artisan, l’artiste, est un mendiant de l’essentiel. Il fait le tri dans le tumulte du monde pour n’en retenir qu’une forme simple, une émotion nue. Sa richesse est dans ce renoncement. Sa délivrance aussi. La poésie n’est pas dans l’amoncellement des mots, mais dans celui, juste, qui révèle le silence autour. »
Elle fit une pause, observant Hakim dont le regard se perdait vers le jardin incandescent.
« Et dans ta vie, Hakim ? Où pourrais-tu pratiquer cette pauvreté exquise ? »
Il eut un rire doux.
« Dans mes amitiés, peut-être. Cesser d’attendre, d’exiger. Être simplement présent, comme ce mur contre mon dos. Solide, utile, mais discret. Et dans mon art… je crois que je dois apprendre à avoir le courage de la ligne simple, du sujet unique. Ne pas chercher à tout dire, mais à dire une chose, infiniment. »
Un souffle de vent chaud fit voleter une page du carnet. Il rapporta l’odeur des pins brûlants et de la terre assoiffée. Climat de plénitude aride, où tout excès d’effort paraissait vain.
« C’est cela, approuva Sila. Cette pauvreté-là n’est pas un renoncement triste. Elle est exquise parce qu’elle est un choix. Le choix de la saveur unique sur le banquet indigeste. Le choix de l’instant de silence partagé sur le flot de paroles inutiles. C’est une sobriété joyeuse. Une légèreté. »
Elle déposa délicatement la figurine sur l’étagère de séchage, parmi d’autres formes épurées. Elle rejoignit Hakim près de la porte, et ils contemplèrent ensemble le jardin vibrant de chaleur.
« Nous sommes, en ce moment même, pauvres de tout, dit Sila dans un murmure. Pauvres de fraîcheur, pauvres d’activité, pauvres même d’ombres. Mais cette pauvreté est exquise. Elle nous dépouille et nous rapproche de l’état de contemplation. Nous sommes simplement deux êtres, dans la fournaise du jour, à partager une phrase comme on partagerait une gourde d’eau fraîche. »
Hakim sentit une gratitude profonde lui monter à la gorge. Cette amitié avec Sila était cela : un exercice constant et apaisant de dépouillement. Se délester des préjugés, des attentes, des peurs d’étudiant, pour n’être qu’un esprit en recherche, face à un autre esprit, plus expérimenté mais tout aussi chercheur.
Le jour commençait à décliner, teintant la lumière d’or rouge. La pauvreté exquise de ce crépuscule naissant était déjà différente : elle s’enrichissait de couleurs, de promesses de fraîcheur. Mais l’enseignement de l’après-midi demeurait, ancré en lui comme la forme simple dans l’argile. Il savait que le mois prochain apporterait un autre climat, une autre humeur, et avec elle, une nouvelle facette de cette sagesse à deux voix. Pour l’instant, il se contentait de cette indigence magnifique : un ami, une pensée, et la longue ombre portée de l’Étal de Sila sur la terre craquelée.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 84 : La Justice, pas le Masque
Le soleil de juillet ne frappait plus mais écrasait. Dans l’étouffement orageux de cette fin d’après-midi, l’air de l’atelier de Sila était dense, chargé de l’odeur de l’argile humide et d’une tension qui dépassait celle de la chaleur. Hakim, en arrivant, avait trouvé la céramiste immobile devant son étal, le regard perdu vers la rue vide. Une copie délavée d’un journal traînait sur le banc, ouverte à la page des faits divers : un nouvel affrontement, une nouvelle victime, une spirale de représailles dans un quartier pauvre de la village. La sentence de leur dernier échange planait encore, palpable : « La pauvreté ne peut justifier la violence. »
« Ce n’est pas la colère qui manque, Hakim, murmura Sila sans même se retourner, c’est la forme pour la contenir. » Elle prit une figurine inachevée entre ses mains, un guerrier au visage lisse, sans traits. « Regarde. C’est ce que je ressens aujourd’hui. Une force brute, mais aveugle. Sans identité. Comme ces émeutes. La misère donne la raison de crier, mais jamais le droit de frapper n’importe qui. » Son doigt suivit le contour du visage anonyme. Elle faisait écho, sans le savoir, aux dérives des pouvoirs absolus où la distinction entre l'ordre et la persécution s'efface, un thème que l'Histoire a trop souvent illustré.
Hakim s’assoupit sur le tabouret bas, le poids du monde extérieur sur les épaules. Il avait vu le film dont ils avaient parlé, Les Justiciers Masqués. « C’est ça qui m’a troublé, Sila. Dans le film, ils masquent leur visage pour punir. Mais quand la punition devient elle-même violente et arbitraire, qui les juge ? Le masque finit par cacher l’injustice plus que l’identité. La pauvreté, peut-être, pousse à se masquer pour réclamer justice. Mais elle ne doit pas servir de masque à la violence. »
Un silence s’installa, troublé seulement par le bourdonnement lointain de la village. Sila se leva et approcha deux petites tasses de thé à la menthe, dont la vapeur forma un mince voile éphémère entre eux. « Tu touches juste, Hakim. L’histoire est pleine de ces “justiciers”, califes ou autres, qui ont cru incarner la justice par la terreur et l’humiliation. Ils pensaient sculpter une société plus pure, mais ils ne faisaient que briser des vies et creuser des failles. Leur violence, même habillée de bonne intention, n’a jamais construit. Elle a seulement forcé les gens à porter d’autres masques – celui de la soumission, ou de la colère rentrée. »
« Alors, quelle est la forme ? » demanda Hakim, désignant la figurine. « Si ce n’est ni le visage nu de la colère impulsive, ni le masque du justicier vengeur ? »
Un léger sourire, triste, traversa le visage de Sila. Elle prit un outil pointu et commença, avec une précision infiniment douce, à graver des traits sur le visage d’argile du guerrier. « C’est peut-être le visage reconnaissable de la dignité. Celui qui refuse d’être défini par son manque. Celui qui exige des comptes sans les prendre par la force. C’est le plus difficile à sculpter, car il exige de se connaître soi-même avant de vouloir corriger les autres. » Elle parla d’une communauté ancienne qui, face à l’oppression et à l’effacement culturel, avait choisi la résistance non par les armes, mais par la traduction obstinée de ses textes sacrés, préservant son âme en refusant le combat qu’on lui imposait.
La nuit tombait maintenant, apportant une fraîcheur relative. L’orage s’était éloigné sans avoir crevé. Hakim regarda la figurine prendre vie sous les doigts de Sila : les yeux n’étaient plus des orbites vides, mais portaient une expression d’attention aiguë ; la bouche était ferme, mais pas cruelle. Ce n’était plus un justicier, mais un gardien.
« Le film se termine par la révélation des visages, dit Hakim pensivement. La vraie justice commence peut-être quand on accepte de montrer le sien, avec ses failles, et d’assumer la responsabilité de ses actes, sans le bouclier de l’anonymat ou de la fatalité. »
Sila posa la figurine finie sur l’étal, aux côtés des autres. Elle n’était pas parfaite, mais elle était honnête. « La pauvreté est une injustice, conclut-elle d’une voix ferme. Lutter contre elle est nécessaire. Mais utiliser cette injustice comme une arme, c’est sculpter un monstre à son image. Notre travail, à notre échelle, c’est de donner un visage à la dignité. Un visage après l’autre. »
Alors qu’Hakim repartait dans la nuit apaisée, il sentait que la sentence de la semaine n’était plus une simple phrase, mais une empreinte dans l’argile humide de sa conscience. La ligne était ténue, mais essentielle : entre la révolte légitime et la violence aveugle, entre le masque de la nécessité et le visage de la responsabilité. Dans l’atelier derrière lui, sous la lumière douce d’une lampe, les figurines de Sila veillaient, témoins silencieux de cette lutte éternelle pour donner la bonne forme aux passions humaines.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 85 : Les Cartes Égarées
L’air, saturé d’une chaleur lourde et vibrante, semblait faire onduler les collines autour d’Aïn El Ksour. Sous la tonnelle de son étal, Sila époussetait avec un soin infini une série de figurines nouvelles – des gardiens de seuil, mi-humains, mi-racines, comme nés de la terre desséchée. Hakim gravit le sentier familier, une boîte en carton sous le bras, le front perlé de sueur. Le silence entre eux n’était jamais vide ; il se peuplait du bourdonnement des abeilles affolées par la chaleur et du léger cliquetis de l’argile sous le chiffon de Sila.
« Je pensais à cette carte, » commença Hakim en déposant sa boîte sur la table de bois usé. Il n’y avait pas de salutation ; la continuité de leurs échanges les dispensait de ces formalités. Il sortit un vieil atlas, dont les pages jaunies s’ouvrirent sur des empires disparus, des frontières tracées à la règle et au compas, des pays aux noms évocateurs et aujourd’hui fantômes.
Sila laissa ses doigts se poser sur le papier fragile. « Les cartes sont les cicatrices du monde réel, dit-elle doucement. Elles racontent les conquêtes, les rêves de possession… et les grandes désillusions. »
Hakim hocha la tête, ses yeux jeunes mais sérieux fixant les contours d’une nation qui n’existait plus. « C’est ce que je ressens parfois. Je passe des heures à construire dans ma tête des projets, des vies, des œuvres parfaites. Des paysages intérieurs si détaillés, si séduisants… » Il leva les yeux vers Sila. « Et puis je sors, je viens ici, et je vois la fissure dans ce vieux pot, la poussière sur la route, mes propres mains qui tremblent quand je dessine. La réalité semble si… décevante en comparaison. »
Un sourire triste effleura les lèvres de Sila. Elle prit une de ses nouvelles figurines, un gardien au visage serein mais fendu d’une craquelure profonde, qu’elle n’avait pas cherché à réparer. « Tu me parles du pays imaginaire. Celui que l’on édifie pierre par pierre dans le secret de son crâne, avec ses lois idéales, ses paysages sublimes, et ses habitants parfaits, nous y compris. Un pays où tout est sous contrôle. »
Elle fit une pause, laissant le grésillement de la chaleur remplir l’espace. « François Legault a dit un jour : "Le pays imaginaire nuit à bien des égards au pays réel." Je trouve cette sentence d’une justesse cruelle, Hakim. Ce pays de fiction, quand on y séjourne trop longtemps, nous rend étrangers à notre propre vie. On compare, on méprise, on s’absente. La fissure devient une insulte, la poussière une souillure, et le tremblement de la main une preuve d’échec. On néglige de boire à la source réelle, même si son eau est un peu trouble, parce qu’on rêve d’un nectar parfait qui n’existe nulle part. »
Hakim referma l’atlas avec un soupir. « Alors faut-il arrêter de rêver ? Cesser d’imaginer ? »
« Non, » répondit-elle avec fermeté. « Mais il faut savoir où l’on bâtit. L’imagination n’est pas une fuite ; elle devrait être l’outil pour mieux habiter le réel, pas pour le remplacer. Regarde. » Elle lui tendit la figurine fissurée. « J’ai imaginé un gardien. Mais l’argile, elle, est bien réelle. Elle sèche, elle craque selon son propre caractère. Mon pays imaginaire, c’était une forme parfaite. Mon pays réel, c’est cette fente. Au lieu de la maudire, je l’ai regardée. Et j’ai vu qu’elle racontait une histoire plus belle que la perfection : celle de la résistance et de la fragilité. L’imagination a alors changé de rôle ; elle n’a plus servi à nier la fissure, mais à lui donner un sens. »
Le jeune homme resta silencieux, les doigts caressant le relief de la craquelure. La chaleur caniculaire, cette chaleur de juillet qui alourdissait l’atmosphère et faisait miroiter l’horizon, lui parut soudain moins hostile. Elle était là, palpable, indéniable. Elle faisait partie de la carte de ce moment, de cet endroit.
« Je crois que je passe trop de temps à lire les cartes des autres, murmura-t-il. Celles des grands maîtres, des théories, des succès. Et je néglige de dessiner la mienne, avec mes reliefs accidentés et mes fleuves incertains. »
Sila hocha la tête, son regard perçant empreint d’une tendre complicité. « Le pays réel a cette exigence : il demande à être vécu, touché, sculpté. Même sous un soleil de plomb. S’absenter dans l’imaginaire, c’est parfois une trêve nécessaire. Mais y élire domicile, c’est risquer de laisser son propre jardin en friche, et de manquer la seule moisson qui compte : celle de sa propre existence, imparfaite et précieuse. »
Hakim rouvrit la boîte qu’il avait apportée. À l’intérieur, il y avait non pas des projets fous, mais ses premiers croquis d’Aïn El Ksour, avec les ombres portées de la tonnelle, les pots de Sila, et cette lumière crue de l’été qui tranchait net. C’était un début de cartographie, modeste et vrai.
Le pays réel, avec sa chaleur accablante et ses fissures, les accueillit dans le silence paisible de l’après-midi. Ils avaient encore beaucoup à en explorer, ensemble.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 86 : L’Écho du Poids Léger
La chaleur d’août, lourde et vibrante, s’attardait sur la village comme un miel trop épais. L’air même semblait alourdi par le parfum des jasmins et de la terre sèche. Dans l’atelier aux volets mi-clos, Sila modelait avec une lenteur attentive une nouvelle figurine, une forme abstraite qui semblait ployer sous un fardeau invisible. Hakim, assis sur le tabouret bas, observait ses mains plus qu’il ne regardait l’œuvre. Son propre silence était inhabituel, chargé d’une pensée qui peinait à se faire jour.
« Tu sais, finit-il par murmurer, sans détourner les yeux des doigts agiles de Sila, parfois j’ai l’impression que mes propres soucis sont comme cette chaleur. Ils enveloppent tout, ils alourdissent chaque geste, chaque pensée. On voudrait les fuir, mais ils sont partout, dans l’air qu’on respire. »
Sila ne s’arrêta pas de travailler, mais son mouvement ralentit, devint encore plus délicat. Elle resta un moment silencieuse, laissant la plainte douce du jeune homme résonner dans la pénombre fraîche. Puis elle posa délicatement la figurine sur l’étagère, à côté d’autres formes qui parlaient de fardeaux et de légèreté.
« C’est une illusion puissante, Hakim, dit-elle enfin en essuyant ses mains sur son tablier taché d’argile. L’illusion que notre peine est un territoire clos, dont nous sommes à la fois le prisonnier et le géographe désespéré. Nous en cartographions chaque recoin, nous en pesons chaque gramme, croyant que cette inspection minutieuse finira par l’user. »
Elle prit une cruche d’eau, remplit deux verres, et en tendit un au jeune homme. « Mais il existe une autre carte à tracer. Une géographie du dehors. Une amie, Madame de Maintenon, dont on a oublié la sagesse au profit des scandales, a écrit une fois : « La meilleure façon d'adoucir ses peines c'est de soulager celle des autres. » »
Hakim releva la tête, croisant son regard. La phrase ne tomba pas comme une sentence lointaine, mais comme une clé posée doucement sur la table entre eux.
« Tu veux dire… fuir ses problèmes en s’occupant de ceux des autres ? demanda-t-il, non par scepticisme, mais par un vrai désir de comprendre.
— Non, répondit Sila avec un léger sourire. Ce n’est pas une fuite. C’est une transfiguration. En portant son regard, ses mains, son attention vers la peine d’un autre, on accomplit un acte magique et très concret. On fait sortir sa propre souffrance de cette cellule d’introspection où elle tourne en rond. On la met en mouvement. Et dans ce mouvement vers l’autre, elle se polit, s’érode, perd de son poids absolu. Elle cesse d’être le centre du monde pour devenir… un outil de compréhension. Une compassion active. »
Elle se leva et s’approcha de la fenêtre, écartant un peu plus le volet. Une bouffée d’air chaud entra, mais avec elle, le son des rires d’enfants jouant plus loin dans la rue.
« Regarde, reprit-elle. Ce n’est pas une théorie. C’est une pratique. L’argile sous mes doigts, quand je la façonne pour donner forme à une détresse qui n’est pas la mienne – celle d’un personnage, d’une idée, d’une commande même – cette argile m’apaise. Écouter vraiment ton questionnement, Hakim, chercher la forme juste pour y répondre, cela adoucit mes propres inquiétudes. Elles ne disparaissent pas, mais elles deviennent… utiles. Elles se font pont. »
Hakim regarda longuement son verre, où des reflets de lumière dansaient. Il pensa à sa mère, inquiète pour lui, à son ami Mehdi perdu dans ses rêves d’exil, à la vieille voisine du rez-de-chaussée qui peinait à porter ses courses. Il avait toujours vu ces peines comme des tableaux séparés du sien, dans d’autres cadres. Et si le cadre lui-même était l’obstacle ?
« Alors… le remède n’est pas dans l’oubli, ni même dans la solution, souffla-t-il. Il est dans… le partage du poids ?
— Exactement, approuva Sila, revenant s’asseoir. Soulager l’autre, même d’un tout petit fardeau, c’est faire l’expérience tangible que le fardeau n’est pas une loi immuable. C’est ressentir dans ses muscles, dans son cœur, que le mouvement soulage. Et ce mouvement, à son tour, résonne en nous. Il adoucit notre propre charge, non en la niant, mais en la transformant en une force de liaison. »
Le silence qui suivit n’était plus le même. Il était poreux, traversé par les sons du dehors, par cette nouvelle idée qui prenait racine. La chaleur, dehors, était toujours aussi intense, mais dans l’atelier, une légère brise semblait s’être levée, née d’un simple changement de perspective.
Hakim termina son verre d’eau. « Je crois, dit-il en se levant, que je vais aller proposer à madame Khadija de l’aider à ranger son bois de chauffage. Elle se plaignait de ses rhumatismes, l’autre jour. »
Sila acquiesça, un éclat doux et profond dans les yeux. « Prends une gourde d’eau fraîche avec toi. Et écoute-la te raconter l’histoire de son premier figuier, en travaillant. C’est une belle histoire. »
Alors qu’il franchissait le seuil, Hakim se sentit plus léger. Sa peine n’avait pas disparu, mais elle avait trouvé une porte de sortie, non vers le néant, mais vers le jardin d’à côté. Et cela changeait tout. La lourdeur de l’été, soudain, avait le goût prometteur d’un fruit mûr, qui ne demande qu’à être partagé.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 87 : L’Écho du Néant
La chaleur d’août, pesante et vibrante, s’était faite métallique. L’air lui-même semblait chargé d’une rumeur étouffée, une tension sourde qui précède l’orage. Ce n’était plus la même moiteur végétale du mois précédent ; une sécheresse nouvelle, presque cassante, régnait sur l’atelier. Par la porte ouverte, Sila observait la lumière blanche frapper la terre du jardin, y creusant des ombres nettes et crues. Hakim, arrivé plus tôt dans la matinée, suivait son regard, silencieux. Une sorte de gravité inhabituelle planait, née de leurs derniers échanges, de cette lente plongée dans les abîmes de la perception dont ils ne revenaient jamais tout à fait indemnes.
Sila reprit son travail, ses doigts couverts d’argile fine donnant forme à une vague minuscule, une crête suspendue. Sa voix, lorsqu’elle rompit le silence, sembla émerger de la matière même qu’elle façonnait.
« Je repensais à cette phrase de Poincaré que tu avais apportée comme une pierre étrangère, la dernière fois. “Tout ce qui n'est pas pensée est le pur néant; puisque nous ne pouvons penser que par la pensée, et que tous les mots dont nous disposons pour parler des choses, ne peuvent exprimer que des pensées; dire qu'il y a autre choses que la pensée, c'est donc une affirmation qui ne peut avoir de sens. Elle m’a habité tout l’entre-deux. Elle tournait, insistant. »
Hakim hocha la tête, sans la regarder, les yeux fixés sur l’argile qui obéissait à ses mains à elle. « Elle m’a paru vertigineuse. Comme une clôture. »
« Une clôture ? Peut-être. Ou une clé. » Sila arrêta son mouvement, contemplant la vague figée. « Puisque nous ne pouvons penser que par la pensée… nos mots, nos argiles, nos regards, tout cela n’est que traduction de pensée. Alors, affirmer qu’il existe quelque chose en dehors d’elle… »
« …c’est une affirmation vide de sens, acheva Hakim. Vide comme… comme ce bol avant que tu ne décides de lui donner une courbe. » Il désigna un creux informe sur l’étagère. « Il n’était “rien” pour nous. Il n’entrait dans aucun récit. »
Un sourire erra sur les lèvres de Sila. « Voilà. Alors, ce monde… » Elle leva les yeux vers la lumière aveuglante du dehors, vers les oliviers immobiles dans l’air brûlant. « Cette chaleur qui a changé de nature, cette attente d’orage que nous partageons, Hakim, est-ce le “monde”, ou est-ce notre pensée du monde ? Où passe la frontière ? »
L’étudiant se leva, s’approchant de la porte. Le paysage semblait une peinture surexposée. « Tu suggères que l’orage lui-même, s’il éclate, ne sera “orage” que parce que notre pensée le nommera, le liera à la mémoire d’autres orages, à la sensation de fraîcheur promise ? Qu’en dehors de cela… pur néant ? »
« Pas “rien” au sens de vide. Mais “rien pour nous”. Un inconnaissable absolu. Comme le fond des océans pour un vase qui n’a connu que la pluie. Notre amitié même, Hakim… » Elle le regarda enfin, et son regard était d’une douceur intense. « Elle n’existe, elle ne pèse, elle ne réchauffe que parce qu’elle est pensée, sans cesse, par toi et par moi. Nos paroles en sont les échos, nos silences en sont les preuves tangibles. En dehors de cette double pensée qui se croise et se reconnaît… que resterait-il ? Une coïncidence biographique. De l’air. »
Un premier grondement, lointain, traversa le ciel. L’air frémit imperceptiblement. Hakim ressentit un frisson qui n’avait rien à voir avec la température. C’était une chose que de lire une sentence, c’en était une autre, bien plus profonde et un peu effrayante, que de la voir s’infuser dans le réel le plus concret : l’atelier, l’attente, le lien qui les unissait.
« Alors, dit-il lentement, la tâche n’est pas de percer le “réel”, mais d’affiner la pensée. De la rendre plus juste, plus vaste, plus accueillante. Sculpter notre pensée comme tu sculptes cette argile. Pour que le monde qu’elle engendre soit habitable. Beau. »
Sila caressa la petite vague d’argile. « Exactement. Chaque figurine que je crée est une pensée rendue visible, tangible. Elle n’existait nulle part avant. Maintenant qu’elle est pensée-et-argile, elle est. Pour de bon. Elle résiste au néant. » Elle fit une pause. « Notre dialogue aussi résiste. Il est une petite lumière allumée contre le néant. Nous le pensons, donc il est. Et parce qu’il est, nous sommes un peu plus. »
Les premières gouttes, énormes et espacées, commencèrent à tomber, frappant la terre poussiéreuse avec un bruit mat. Une odeur âcre et bonne monta soudain. Le changement de climat, attendu, senti, pensé, devenait enfin expérience partagée.
Hakim respira profondément. « L’orage est là. »
Sila sourit. « Notre orage à nous, oui. Pensé, nommé, accueilli. »
Et dans le grésillement de la pluie sur les tuiles, dans l’obscurcissement soudain de l’atelier, la sentence de Poincaré cessa d’être une abstraction. Elle devint le souffle même de cet instant, la vérité silencieuse de deux présences qui, en se pensant l’une l’autre, créaient un monde commun, fragile et solide, à l’abri du néant, le temps d’un orage d’août.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 88 : Les Formes de la Pensée
La chaleur d’août, lourde et généreuse, enveloppait la village d’une lumière blonde qui saturait les couleurs. L’air lui-même semblait palpiter, chargé du chant strident des cigales et des effluves de thym sauvage et de terre sèche. Sur l’étal de Sila, les figurines de céramique, habituellement d’une blancheur laiteuse, buvaient avidement cette lumière dorée, leurs ombres courtes et nettes comme des ancres sur la table de bois.
Hakim arriva, une légère buée sur le front. Il portait sous son bras un carnet de croquis déformé par l’usage. Leurs salutations furent silencieuses, un simple échange de sourires où toute la complicité des épisodes précédents se condensait. Il s’assit sur le petit banc familier, les yeux déjà absorbés par une nouvelle figurine, plus abstraite, qui semblait être à mi-chemin entre une graine et une flamme.
Sila suivit son regard. Ses mains, couvertes d’une fine pellicule d’argile séchée, modelaient doucement une forme indécise. Elle ne parlait pas tout de suite, laissant le bourdonnement du village en plein midi faire son œuvre. Hakim, lui non plus, ne se précipitait plus. Il avait appris la valeur de ces silences partagés, ces interstices où la pensée mûrissait.
« Parfois, commença-t-elle finalement, sans lever les yeux de la terre tournante sous ses doigts, je regarde cette place, le vieux Chibani qui discute sans fin, les enfants qui courent après un ballon imaginaire, l’ombre des nuages qui glisse sur les collines… et je me dis que tout cela n’est qu’argile encore informe. »
Hakim sortit son crayon, non pour dessiner, mais pour jouer avec, le faisant tourner entre ses doigts comme un petit moulin à vent. « L’argile de quoi ? »
« De la pensée, » dit-elle simplement. Puis elle ajouta, sa voix se faisant plus douce, presque murmurante pour épouser le rythme lent de l’après-midi : « Toutes les manifestations, quand on les résume, ne sont en vérité que des formes de la pensée, pour que la parole l’exprime. »
La sentence, venue de l’Uddhava Gîtâ, s’installa entre eux, non comme une énigme, mais comme une clé. Ils l’avaient déjà évoquée, effleurée dans des conversations sur le rêve et la réalité. Aujourd’hui, sous le soleil implacable d’août, elle prenait une densité nouvelle.
« Alors cette chaleur, ce soleil à blanc, ce bourdonnement… ? » questionna Hakim, indiquant d’un geste large le monde autour.
« … sont la forme prise par la pensée de l’été, répondit Sila. Une pensée intense, dilatée, presque accablante de plénitude. Elle se manifeste ainsi pour que nous puissions en parler, en ressentir la puissance. Sans cette forme, comment la saisirions-nous ? Elle resterait un concept, invisible. »
Hakim observa alors ses propres mains. « Et mes doutes, ces jours-ci, sur mon chemin en art ? Ces peurs qui tournent en rond ? Ce sont aussi des formes de pensée. »
« Exactement, approuva Sila en hochant la tête. Des formes lourdes, peut-être, tordues, mais des formes. Ton travail, aujourd’hui, n’est pas forcément de les chasser. Mais de les regarder en face, comme je regarde ce bloc d’argile. De les reconnaître comme une manifestation intérieure. Et peut-être, ensuite, de trouver la parole – ou le geste artistique – pour les exprimer, et ainsi les transformer. »
Il réfléchit, regardant la nouvelle figurine. « Comme cette pièce. C’est une pensée de toi, sur la germination intérieure, qui a pris cette forme-là. Avant, elle n’était nulle part. Maintenant, elle est là, et elle me parle. »
Un sourire éclaira le visage de Sila. C’était cela, la transmission. Pas un enseignement dogmatique, mais cette reconnaissance partagée. « Tout ce que nous faisons, Hakim, nos rires, nos silences, l’étal avec ses figurines, ton carnet de croquis, même nos maladresses et nos attentes… tout cela est pensée devenue palpable. C’est un grand soulagement, tu ne trouves pas ? Cela ne signifie pas que tout est illusoire. Au contraire. Cela signifie que tout est signifiant, que tout est expression. »
Le temps avait coulé comme l’eau fraîche d’une seguia. La lumière commençait à peine à décliner, teintant l’or de chaleur d’une nuance plus orangée. Hakim avait dessiné, non l’étal, mais la forme de l’après-midi : des courbes de chaleur, des arabesques d’ombre, un point focal qui était la figurine-graine.
En partant, il sentit le poids de l’air chaud différemment. Ce n’était plus une simple oppression climatique, mais la manifestation tangible d’une saison à son apogée, une pensée puissante du monde. Et sa propre confusion, qu’il portait encore, lui parut soudain moins opaque. Elle avait une forme. Et s’il pouvait en voir la forme, il pourrait un jour trouver les mots, ou les traits, pour la nommer. La chaleur d’août, dans son étreinte presque excessive, avait été le creuset parfait pour cette révélation douce. La route devant lui fumait légèrement, mirage de la pensée devenue paysage, attendant la suite de l’expression.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 89 : La Pensée en Son Nom
Le soleil d’août, encore ardent mais traversé parfois d’un souffle inattendu, moins lourd, dorait les bords des pots d’argile alignés sous l’auvent de l’Étal. Une poussière fine, soulevée par un vent capricieux venu des collines, dansait dans la lumière oblique de la fin d’après-midi. Le climat, ces derniers jours, semblait hésiter, retenant la chaleur accumulée tout en esquissant, par de brusques bouffées plus sèches, le tournant à venir. L’air sentait le thym brûlé et la terre légèrement humide, un paradoxe olfactif qui annonçait une lente métamorphose.
Dans l’atelier, le silence était actif, peuplé du grattement léger d’une fine lame sur l’argile. Sila, concentrée, achevait le visage d’une figurine aux traits sereins, presque androgynes. Hakim, assis sur un tabouret bas, observait ses mains, l’économie des gestes, la précision qui semblait moins venir des doigts que d’ailleurs. Il avait apporté un carnet de croquis, mais il était resté fermé sur ses genoux. L’échange de la journée avait été moins torrentueux que d’habitude, fait de pauses et de regards vers la fenêtre où la lumière changeait de texture.
C’est dans un de ces silences complices que Sila posa délicatement l’outil. Elle contempla son œuvre, non pas avec l’œil du critique, mais avec celui de l’écoute. « Parfois, dit-elle d’une voix douce qui rompait le calme sans le briser, je me demande si je sculpte la forme, ou si la forme se sculpte elle-même à travers mes mains. L’idée est là, vague, un sentiment. Puis elle cherche un contour, une ligne, un nom. ‘Figurine de l’attente’, ‘Vase du souffle’… Une fois nommée, elle est. Elle devient précise, définie, presque indépendante. »
Hakim hocha la tête, son regard perçant fixé sur la figurine. Il se souvenait des mots qu’ils avaient lus ensemble la semaine précédente, une sentence anonyme griffonnée sur un feuillet jauni. Il les prononça lentement, comme pour en peser chaque syllabe : « ‘La pensée descend dans la forme du nom. Il n'existe rien d'autre que la pensée.’ »
Sila eut un petit sourire. « C’est cela. Avant le nom, la pensée est un océan, sans rivage. Le nom est la première berge. Il la contraint, mais lui permet aussi d’exister pour les autres, et finalement, pour elle-même. En art, en philosophie, dans la vie même. Tu vois ce vent qui tourne ? » Elle indiqua d’un mouvement de menton la fenêtre. « Tant qu’il n’est pas nommé – ‘le chergui’, ‘la brise du soir’ – il n’est qu’une sensation sur la peau. Une fois nommé, il entre dans notre histoire, il prend un sens, il devient un acteur du paysage. »
Hakim réfléchit, prenant le relais. « Alors, nommer, ce ne serait pas réduire, mais accomplir ? Comme quand je t’ai rencontrée. Tu étais ‘la céramiste de l’Étal’. Puis tu es devenue ‘Sila’. Avec ce nom, la pensée de toi, de notre amitié, a pu descendre, prendre une forme concrète, vivante. » Il parlait avec une gravité juvénile, mais teintée d’une compréhension nouvelle.
« Exactement, acquiesça-t-elle. Et cette figurine, poursuivit-elle en l’effleurant du bout des doigts, si je l’appelle ‘Celle-qui-écoute-le-vent’, soudain, ce n’est plus juste de l’argile. Elle incarne cette pensée. Elle devient le point de rencontre entre l’idée invisible et le monde visible. Le nom est le pont. »
Elle se leva pour prendre deux bols de thé à la menthe, posés à même le sol de terre battue. Le geste était rituel. « Mais attention, Hakim. La sentence dit bien : ‘Il n’existe rien d’autre que la pensée.’ Cela signifie que même la forme, même le nom, sont encore de la pensée. Des pensées plus denses, plus lentes, que nous pouvons toucher ou prononcer. La matière elle-même serait une pensée cristallisée. Mon argile est une pensée de la terre. Ta jeunesse est une pensée du temps. »
Le jeune homme but une gorgée de thé brûlant, laissant cette idée infuser en lui. Il voyait, par la porte ouverte, les premières ombres s’allonger dans la cour, portées par un soleil moins arrogant. Le climat changeait, imperceptiblement mais sûrement, comme la pensée se métamorphose en forme, en nom, en amitié tangible. « Alors, nos conversations ici, dit-il, ce sont des pensées qui cherchent leur nom, qui cherchent à descendre, à prendre forme entre nous pour ne pas se perdre. »
Sila le regarda, ses yeux couleur d’ébène brillant d’une affection profonde. « Tu as compris. L’Étal n’est pas qu’un lieu de vente. C’est un atelier où la pensée descend. Où elle se fait pot, figurine, sourire partagé, silence compris. Et où deux amis, en se nommant l’un pour l’autre, donnent une forme belle et durable à leur camaraderie. »
Ils restèrent un moment silencieux, à écouter le nouveau vent nommé ‘fin d’été’ chuchoter à la porte, tandis que dans l’atelier, les pensées, désormais pourvues de noms et de formes, continuaient de vivre, palpables et douces entre leurs mains et dans l’air qui changeait.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 90 : L'Exagération de la Pensée
La chaleur était dense, presque palpable, ce jour-là à Aïn El Ksour. Un soleil implacable noyait la campagne, faisant trembler l’air au-dessus des champs d’oliviers. Dans l’atelier, cependant, régnait une pénombre fraîche, saturée de l’odeur d’argile humide et de terre. Sila était penchée sur une nouvelle figurine, un être hybride mi-humain, mi-racine, dont les pieds semblaient fondre dans un socle de glaise brute. Sa concentration était telle qu’elle ne sursauta même pas lorsque Hakim poussa doucement la porte. Il s’arrêta un instant sur le seuil, comme pour s’accorder au rythme du lieu, une pile de livres serrée contre sa poitrine.
« J’ai pensé à toi en lisant cela », dit-il finalement, sa voix rompant le silence feutré. Il posa un ouvrage marqué d’un signet sur l’établi poussiéreux, à côté des ébauchoirs. La citation de Lowen était soulignée au crayon : « Exagération de la pensée abstraite. Tendance à couper l’individu de son environnement, aussi bien humain que naturel. »
Sila essuya ses mains à son tablier, laissant une trace ocre sur la toile, et prit le livre. Un sourire léger effleura ses lèvres. « Elle tombe à pic, cette sentence. Regarde. » Elle désigna la figurine inachevée. « Depuis plusieurs jours, je m’épuisais à conceptualiser une œuvre sur la “déconnexion”. J’avais des pages de notes, des croquis compliqués, mais l’argile résistait. Elle était froide, morte sous mes doigts. Je pensais si fort que j’avais oublié de sentir. »
Hakim s’assit sur le vieux tabouret, son regard vif passant de la citation à la sculpture. « C’est justement ce que j’ai vécu ces dernières semaines à la faculté. On nous gave de théories, de mouvements artistiques, d’analyses complexes. J’étais en train de rédiger un mémoire sur la représentation de la nature dans l’art contemporain, et je me suis retrouvé enfermé dans ma chambre, entouré d’écrans et de textes, à des années-lumière de la nature elle-même. Je décortiquais le concept d’“environnement” en oubliant complètement le vent, la terre, l’odeur de la pluie sur le bitume. Je m’étais coupé de tout. »
Sila hocha la tête, caressant la surface rugueuse de la figurine. « L’abstraction est un outil précieux, Hakim. Elle nous permet de donner du sens, de lier les idées. Mais quand elle devient une fin en soi, elle nous éloigne du réel. Elle nous fait croire que le monde est dans nos têtes, alors qu’il est sous nos pieds, dans la chaleur de cette journée, dans le grain de cette argile. » Elle prit un ébauchoir et, d’un geste délicat, commença à creuser des sillons dans le socle, comme pour y tracer des veines ou des cours d’eau. « Lowen parle de l’individu coupé. L’artiste peut être le pire coupable. Il s’isole dans sa tour d’ivoire, croit que sa pensée seule crée, et méprise ce qui l’entoure comme un simple décor. Mais comment peindre la lumière sans avoir les yeux brûlés par elle ? Comment sculpter la vie sans se salir les mains avec elle ? »
« C’est une tentation constante, admit Hakim. Penser qu’il faut tout intellectualiser pour que cela ait de la valeur. Même nos conversations, parfois, je me surprends à vouloir les théoriser, à en faire des concepts, au lieu de simplement… les vivre. »
L’air, lourd et chaud à l’extérieur, s’infiltrait par la fenêtre entrouverte, apportant avec lui le bourdonnement assourdi des insectes et le parfum des figues trop mûres. Ce climat de fin d’été, chargé d’une énergie à la fois lasse et intense, semblait participer à l’échange. Sila leva les yeux vers la lumière crue. « Cette chaleur… Elle n’est pas un concept. Elle est une présence physique. Elle pèse sur les épaules, alourdit les gestes, ralentit le temps. Elle fait partie de notre environnement, ici et maintenant. Ta théorie sur la nature dans l’art, elle doit naître de cela, Hakim. De la sensation d’étouffer un peu, de la sueur sur ta nuque, de l’ombre bleue que fait ce vieux figuier. Sinon, ce n’est qu’un fantôme d’idée. »
Hakim resta silencieux un moment. Puis, il ouvrit son carnet de croquis. Sur les dernières pages, il n’y avait que des diagrammes, des mots-clés, des flèches. Il tourna jusqu’aux premières feuilles. Là, gisaient des dessins rapides, nerveux : les mains de Sila modelant l’argile, la vue depuis la fenêtre de l’atelier, la courbe d’un dos d’olivier. « Tu as raison, dit-il doucement. Je me suis coupé de la source. J’ai laissé la pensée abstraite devenir une exagération, un bruit qui couvre tout le reste. »
Sila lui sourit, un vrai sourire qui creusa de fines rides aux coins de ses yeux. « Le remède est simple, mais il exige de la discipline : revenir. Sans cesse. Poser ses pieds sur le sol. Regarder, vraiment. Écouter. Sentir. L’art n’est pas un acte de fuite, Hakim. C’est un acte de retour. Une manière de tisser des liens plus profonds avec ce qui est. »
Elle tendit la main vers une motte d’argile fraîche et en détacha un morceau qu’elle posa devant le jeune homme. « Ne pense pas. Prends. Pétris. Laisse la matière te rappeler à l’ordre. »
Hakim saisit la glaise. Elle était fraîche, humide, lourde de possibilités. Sous ses doigts, elle cédait, épousait la forme de sa paume. Il ferma les yeux, respirant profondément, et sentit la tension de ses épaules se relâcher. Le bruit des théories dans sa tête commença à s’apaiser, remplacé par le chant des cigales dehors, le frottement de l’outil de Sila sur la terre, le rythme calme de leur respiration partagée.
Dans la fraîcheur de l’atelier, face à la fournaise du jour, ils retrouvaient, chacun à leur manière, le fil ténu mais solide qui les reliait au monde. Le dialogue entre l’idée et la sensation pouvait recommencer, sur des bases plus vraies, plus ancrées. L’épisode se refermait ainsi, non sur une conclusion abstraite, mais sur un silence fertile, peuplé des bruits du réel et de la promesse d’une création qui, enfin, ne chercherait plus à s’en abstraire.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 91 : La Première Pensée
Un vent nouveau, vif et chargé d’une fraîcheur inédite, s’engouffra dans l’atelier de Sila, chassant la torpeur lourde de l’été finissant. Il fit danser les poussières d’argile dans les rais de lumière oblique et frôla les rangées de figurines silencieuses. L’air sentait désormais la terre humide après la pluie et les feuilles commençaient à se teinter d’ambre. Ce changement, presque imperceptible la veille, emplissait maintenant l’espace, annonçant une saison de transition.
Hakim, assis sur le tabouret bas, observait Sila qui, les yeux mi-clos, pétrissait une boule d’argile grise avec une lenteur méditative. Il ne parlait pas encore, savourant ce silence habité qui précède souvent les échanges profonds. La continuité de leur amitié se tissait aussi dans ces moments de quiétude partagée, où les mots devenaient inutiles avant même d’éclore.
« Je sens l’espace différemment aujourd’hui, » murmura finalement Sila, sans interrompre son geste. « L’été était une pensée étale, unique, omniprésente. Cet air de septembre… il introduit un point de rupture. Une ponctuation dans le temps. »
Hakim hocha la tête, la sentence de Trungpa lui revenant à l’esprit, ‘’Le point dans l'espace – la première pensée, meilleure pensée – triomphe automatiquement du soleil couchant. La simple pensée du soleil couchant est une deuxième pensée, même si elle peut parfois se déguiser en première pensée.’’ Comme si elle avait germé là, dans l’atelier, pour répondre à l’atmosphère du jour. « Le point dans l’espace », murmura-t-il.
Sila ouvrit alors les yeux, son regard clair posé sur le jeune homme. « Oui. Ce point, c’est la première pensée. Celle qui surgit avant même que l’on ait pu la nommer, la comparer, la nostalgier. Elle est absolue. Comme cette fraîcheur qui entre. Je ne pense pas ‘Ah, l’automne arrive’, je la ressens d’abord. C’est cette sensation brute qui triomphe du soleil couchant. »
Elle laissa ses doigts s’enfoncer dans l’argile, créant une dépression parfaite. « Le soleil couchant, lui, est une image chargée. Il appelle la mélancolie, la poésie, l’adieu. C’est une seconde pensée. Elle peut être belle, profonde, mais elle est un écho, une interprétation. Le danger, dit le maître, c’est qu’elle se déguise parfois en première pensée. On croit saisir l’instant, mais on ne saisit que son reflet romantique. »
Hakim réfléchit, regardant par la fenêtre où les nuages filaient vite. « Comme quand je suis arrivé ici aujourd’hui. Ma première pensée a été cette soudaine légèreté dans l’air, une alacrité presque physique. Puis, presque aussitôt, est venue la seconde : ‘L’été est fini, nos rencontres vont peut-être changer, se raréfier…’ Une pensée de manque, avant même que rien n’ait manqué. »
Un sourire éclaira le visage de Sila. « Tu vois ? La seconde pensée, celle du ‘soleil couchant’, projette déjà une ombre. Elle voile la fraîcheur immédiate et neuve de la première. » Elle commença à façonner l’argile, faisant émerger une forme simple, un pilier strié. « Dans mon travail, la première pensée, c’est l’impulsion de la main avant que l’esprit n’intervienne avec ses doutes, ses références, ses envies de plaire. C’est la plus vraie. Mais elle est fragile, facilement recouverte par le bavardage intérieur. »
« Alors comment la protéger ? Comment la laisser triompher ? » demanda Hakim, se penchant en avant.
« En l’accueillant sans la nommer tout de suite, » répondit Sila. « En restant dans la sensation brute. Ce vent n’est pas un messager de l’automne, il est juste ce souffle frais sur ma peau, ici et maintenant. Ta présence n’est pas le symbole d’une amitié qui passera, elle est juste ton visage attentif en face de moi, dans cet instant. »
Elle posa la figurine naissante, un pilier qui semblait à la fois solide et en mouvement. « Vivre dans la première pensée, c’est habiter le point dans l’espace. C’est exigeant. C’est délaisser le confort des interprétations, même belles. Le soleil couchant est spectaculaire, il attire tous les regards. Le point de fraîcheur dans l’air, lui, est discret. Il faut être attentif pour le saisir. »
Hakim sentit une profonde gratitude l’envahir. Ces conversations étaient comme des phares dans sa quête. « Alors ce changement de climat… il nous offre une opportunité. Une chance de pratiquer la première pensée, face à la nouveauté. »
« Exactement, » conclut Sila en essuyant ses mains sur un torchon. « Chaque saison qui bascule nous le rappelle. Ne te laisse pas voler l’immédiateté du monde par le commentaire perpétuel de ton esprit. Laisse le soleil couchant être simplement une lumière qui change, avant d’être le symbole de quoi que ce soit. »
Dehors, le vent se leva à nouveau, plus fort, faisant vibrer les vitres. Dans l’atelier, le pilier d’argile séchait, trace silencieuse d’un instant de pure présence. Et Hakim, en respirant cet air vif, décida de ne pas penser à l’hiver qui viendrait. Il se contenta de sentir le froid naissant sur ses joues, point par point, pensée première après pensée première.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 92 : La Tonique des Arpèges
Un silence nouveau habitait l’étal. Ce n’était pas l’absence de bruit, mais une qualité particulière de l’air, teintée de la lumière dorée et oblique de septembre. L’été, arrogant et tapageur, avait cédé la place à une saison plus intérieure, plus mélancolique. Une brise légère, chargée du parfum des feuilles qui commençaient à rêver de rouille, jouait avec les mèches échappées du chignon de Sila, tandis que Hakim, assis sur le petit tabouret, sentait sur sa peau la douceur tiède d’un soleil qui avait perdu de sa morsure.
Ce jour-là, la conversation avait tourné autour de la création, de ces moments où l’esprit, fatigué de chercher, semble s’abîmer dans un vide stérile. Hakim évoquait son blocage devant une toile blanche, cette angoisse de l’attente.
« Je lutte, j’essaie de forcer l’idée, mais plus je lutte, plus tout devient désert », disait-il, les yeux fixés sur une figurine inachevée de Sila, une forme lisse et ovale, simple comme un galet.
Sila, les doigts couverts d’une fine pellicule d’argile séchée, ne modelait pas. Elle observait la place du village, presque déserte à cette heure. Elle laissa le silence d’or s’installer entre eux, un silence qui n’était pas vide, mais peuplé du bourdonnement lointain d’une abeille attardée et du chuchotement du vent.
« Et si tu arrêtais de lutter ? » finit-elle par murmurer, sa voix se fondant presque aux autres murmures de l’après-midi. « Pas en t’abandonnant à la paresse, mais en pratiquant un arrêt volontaire. Un lâcher-prise de la pensée qui s’agite, qui veut contrôler, qui veut nommer avant de sentir. »
Elle se tourna vers lui, et son sourire était aussi doux que la lumière de septembre. « Un sage, Shrî Anirvan, a écrit une phrase qui me revient souvent dans ces moments-là : “L'arrêt volontaire de la pensée conduit à toucher le point initial, le point où résonne la tonique de tous les arpèges connus.” »
Les mots tombèrent dans le silence comme des cailloux parfaits dans l’eau calme d’un puits, et leurs cercles s’élargirent lentement dans l’esprit de Hakim. La tonique de tous les arpèges connus. Il répéta la phrase en lui-même, sentant sa densité, sa profondeur musicale.
« Le point initial… », souffla-t-il. « Comme avant le premier son ? »
« Comme avant la première note », corrigea doucement Sila. « La tonique, c’est la note fondamentale, celle sur laquelle tout l’accord se construit, à laquelle toutes les autres se réfèrent. Elle contient en puissance toute la mélodie à venir. Mais pour l’entendre, vraiment l’entendre, il faut faire taire le brouhaha des arpèges déjà joués, de ceux qu’on voudrait rejouer, ou de ceux qu’on craint de jouer. »
Elle prit la forme ovale d’argile dans sa paume. « Quand je commence une figurine, parfois, je reste longtemps ainsi. À ne pas faire. À regarder la masse informe. À laisser les idées de cheval, de femme, d’oiseau, passer comme des nuages. Je les laisse partir. Et quand le mental est apaisé, que reste-t-il ? »
Hakim regardait la boule d’argile. « La sensation de l’argile elle-même. Son poids, sa fraîcheur, sa potentialité. »
« Exactement. Le point initial. La tonique. Ce n’est pas une idée, c’est une présence. Une résonance sourde, fondamentale. Et c’est à partir de cette écoute que la forme émerge d’elle-même. Elle ne vient pas de ma tête, elle vient de ce silence habité. L’arpège se déploie alors, note après note, geste après geste, fidèle à cette tonalité première. »
Un sentiment de paix profonde, semblable au calme de ce début d’automne, envahit Hakim. Il comprenait que ce n’était pas un conseil de technique artistique, mais une voie d’accès à l’essentiel. Sa recherche effrénée de connaissances, ses doutes sur son avenir, ses peurs d’artiste, tout cela n’était qu’un chaos d’arpèges joués trop vite.
« Alors, dans la vie aussi… », commença-t-il.
« Surtout dans la vie », acheva Sila, son regard clair et serein. « Nos vies sont une succession d’arpèges complexes, joyeux, dissonants, tragiques. Nous nous perdons dans leur mélodie. Mais nous pouvons, à tout moment, nous arrêter. Faire le silence en nous. Toucher ce point initial, cette tonique qui est notre présence la plus simple, la plus nue. Avant les rôles, avant les histoires. Et à partir de là, tout reprend sa juste place, sa juste tonalité. »
Le soleil baissait, allongeant les ombres de l’étal. La figurine ovale, entre les mains de Sila, semblait désormais contenir un monde de possibilités, paisible et entier. Hakim ne se sentait plus bloqué. Il se sentait au seuil. Le vide devant sa toile n’était plus un désert, mais l’espace de résonance de cette tonique qu’il commençait à peine à percevoir, portée par le vent léger de septembre et la sagesse silencieuse de l’étal. La suite viendrait. L’arpège suivrait. Mais pour la première fois, il avait l’intuition profonde de la note à partir de laquelle tout pouvait s’accorder.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 93 : Le Four des Potentiels
L’odeur de l’argile humide et de la terre séchée se faisait plus âpre ces derniers temps. Un vent nouveau, chargé d’une fraîcheur promise, s’engouffrait dans l’atelier de Sila par la porte grande ouverte, chassant la torpeur lourde de l’été. Les feuilles du figuier, visibles depuis l’établi, commençaient à prendre cette teinte dorée et fatiguée qui annonce un tournant. Hakim, assis sur un tabouret bas, observait les mains de Sila qui, avec une patience millénaire, polissaient les courbes d’une nouvelle figurine – une silhouette en équilibre, les bras levés vers un ciel invisible.
« Le vent a changé de goût », murmura Sila, sans lever les yeux de son travail. Sa voix était comme un écho à la pensée de Hakim. « Il transporte autre chose que de la poussière et de la chaleur maintenant. Il transporte du possible. »
Hakim resta silencieux un instant, laissant la phrase résonner. Ces visites à l’étal de Sila étaient devenues pour lui des points de recalage, des moments où le brouhaha des études et des doutes se déposait, laissant apparaître le fond de ses propres questions. Il repensa à leur dernière conversation, sur les hasards qui n’en étaient pas. Il sentait qu’aujourd’hui, ils s’aventureraient plus loin.
« Du possible… Comme une graine que le vent sème ? » proposa-t-il finalement.
Sila acquiesça, un léger sourire aux lèvres. « Plus qu’une graine. Une invitation à sculpter. Tu te souviens de cette phrase de Garnier-Malet que je t’avais lue ? Nous sommes des machines à fabriquer du potentiel dans la journée. Chacune de mes pensées crée un potentiel. »
Elle posa délicatement la figurine sur l’étagère à sécher, parmi d’autres ébauches. « Voilà ce que transporte ce vent de septembre : la conscience aiguë de cette fabrication permanente. Regarde. »
Elle désigna l’étagère du geste. « Cette argile, hier, n’était qu’un bloc de possibilités indistinctes. Chaque coup de grattoir, chaque pression de mon pouce a éliminé des milliers de formes potentielles pour en actualiser une seule. Celle-ci. Ma pensée, mon intention ont guidé mes mains. J’ai actualisé mon potentiel pour elle. »
Hakim regarda les figurines. Certaines étaient sereines, d’autres dynamiques, une autre semblait ployer sous un poids invisible. Chacune était le résultat d’un choix, d’une pensée devenue forme.
« Et si on ne sculpte pas ? » demanda Hakim, sentant une inquiétude sourde monter en lui. « Si on laisse le bloc d’argile de la journée tel quel ? »
Sila le regarda alors, son regard de philosophe-céramiste plein d’une gravité douce. « Alors le vent, ou l’habitude, ou les mains des autres, finiront par lui donner une forme. Si on ne fabrique pas un potentiel qui est fait pour soi, on risque d’actualiser un potentiel fait par et pour quelqu’un d’autre. Ta journée, tes projets, tes relations… ce sont des blocs d’argile vierge au petit matin. Si tu n’y imposes pas ton intention consciente, si tu ne penses pas avec clarté à ce que tu veux y voir émerger, alors les circonstances, les attentes des professeurs, des parents, de la société, vont les sculpter à ta place. Tu deviendras une figurine pensée par un autre. »
La métaphore frappa Hakim en plein cœur. Il revit ses derniers jours, ses tergiversations sur son orientation, les projets qu’il remettait à plus tard, les conversations où il disait « oui » par facilité. De l’argile passive, modelée par le hasard des demandes extérieures.
« C’est épuisant, murmura-t-il. Penser chaque intention, choisir chaque geste… »
« Oh, non, ce n’est pas un contrôle tyrannique », corrigea Sila en se lavant les mains dans un seau d’eau trouble. « C’est être l’artisan, pas la brute. C’est savoir que ton esprit est un outil de création formidable. Parfois, tu hésites, tu laisses la forme venir à toi, c’est vrai. Mais tu restes aux commandes. Tu observes le grain de l’argile, tu sens ses résistances – ce sont tes limites, tes talents, ton passé – et tu décides. Chacune de mes pensées crée un potentiel. Une pensée de peur crée un potentiel de recul. Une pensée de curiosité crée un potentiel de découverte. Une pensée d’amitié… » Elle le regarda, « …crée un potentiel de lien, comme celui qui nous permet aujourd’hui d’avoir cette conversation. »
Le vent frais vint caresser leurs visages. Hakim sentit un frisson, qui n’était pas seulement dû à la température. C’était le frisson de la responsabilité, mais aussi de la puissance. Sa vie n’était pas un cours d’eau subi, mais une pâte à modeler entre ses propres mains.
« Alors, ce changement dans l’air… », commença-t-il.
« …est une invitation à changer d’intention », acheva Sila. « À ne pas laisser l’été finissant t’imposer sa mélancolie, ni la rentrée son stress. À décider quel potentiel tu veux cuire dans le four des prochains mois. Quel goût veux-tu que ton automne ait ? »
Hakim ne répondit pas tout de suite. Il regarda par la porte, vers l’allée où la lumière dorée jouait avec les ombres allongées. Il sentait, dans ce creuset qu’était l’atelier de Sila, se forger une nouvelle détermination. Il était venu chercher de la sagesse, il repartait avec un outil : la conscience que chaque moment était un bloc d’argile, et lui, l’artisan de son propre visage.
« Je pense, dit-il enfin, que ma première intention sera de finir ce croquis que je remets depuis une semaine. »
Un vrai sourire, chaleureux et fier, illumina le visage de Sila. « Voilà. La première figurine de la série. Elle est à toi. Maintenant, passe-moi cette boule d’argile. Moi, pendant que tu dessineras, je vais essayer de sculpter ce vent. Avant qu’il ne change à nouveau de couleur. »
Et dans l’atelier où flottait l’odeur du possible, le silence qui s’installa n’était plus un vide, mais l’espace vibrant de deux potentiels qui, consciemment, prenaient forme.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 94 : Le Rythme de la Distance
L’air, soudain, avait pris une texture nouvelle. Une netteté cristalline s’était abattue sur le village, balayant la torpeur estivale. Les matins étaient frais, empreints d’une lumière rasante qui allongeait démesurément les ombres des oliviers et jetait sur les murs de l’atelier un éclat doré, presque métallique. Ce changement, silencieux mais palpable, semblait avoir affecté le rythme même des choses. Sila, les mains plongées dans une terre grise et ferme, sentait ce décalage dans la pâte, plus lente à répondre, exigeant une patience accrue.
Hakim poussa la porte, le visité illuminé par cette lumière nouvelle. Il portait sous son bras un carnet de croquis gonflé de feuilles, témoin d’un été de ferventes observations. Leur salutation fut un simple échange de regards souriants, une continuité paisible de leurs dernières conversations. Il s’installa sur le tabouret familier, observant les mains de Sila qui modelaient la base d’une nouvelle figurine, une forme oblongue et simple, encore sans identité.
« On dirait que le monde a pris le temps de respirer », murmura Hakim, contemplant par la fenêtre les collines dessinées avec une précision inédite.
Sila acquiesça, sans interrompre son mouvement. « La lumière d’avant l’hiver. Elle creuse les reliefs, elle met à distance ce qui était fusionnel en été. C’est une lumière qui permet de voir les séparations. »
Elle marqua une pause, laissant ses doigts se reposer sur la terre. « Cela me rappelle une sentence de Micalef que j’ai lue récemment. “La pensée se construit par complexification du système nerveux réflexe qui éloigne toujours plus la réaction de l’action.” »
Les mots tombèrent dans l’atelier avec un poids particulier, résonnant étrangement avec la netteté du jour. Hakim les répéta lentement, comme pour en goûter chaque syllabe.
« Éloigner la réaction de l’action… », réfléchit-il à voix haute. « Comme cette lumière qui, en séparant les plans, nous empêche de tout embrasser d’un coup, nous force à regarder point par point ? »
Un sourire effleura les lèvres de Sila. « Exactement. En été, sous le soleil de plomb, tout est immédiat, écrasé, fusionné. La réaction est presque confondue avec la perception. On agit par réflexe, par défense. Mais ce jour-ci… » Elle indiqua le paysage tranchant. « Il nous impose un délai. Un espace. Il complexifie notre vision. On ne peut plus réagir brutalement ; il faut composer avec les distances, les nuances. C’est dans cet espace que la pensée naît. »
Hakim ouvrit son carnet, y cherchant une esquisse rapide d’un oiseau en vol qu’il avait tenté de capturer des dizaines de fois. « Je crois comprendre. Cet été, je voulais dessiner le martin-pêcheur près de la source. Mes premiers croquis étaient raides, juste une tentative de saisir sa forme avant qu’il ne fuie. Une réaction nerveuse. Puis j’ai commencé à m’asseoir plus loin, à observer non plus l’oiseau, mais l’intervalle entre les branches, la trajectoire probable, l’attente entre deux apparitions. Mon trait est devenu… différent. Plus lent, mais plus vrai. J’avais inséré un délai entre ce que je voyais et ce que ma main traduisait. »
« Tu as complexifié ton système », conclut Sila doucement. Elle reprit sa figurine, et sous ses doigts, la forme simple commença à se nuancer. Une légère courbe apparut, comme une inflexion, une hésitation devenue forme. « Notre amitié aussi, peut-être, est ce genre d’espace complexifié. Une distance active, qui nous éloigne de la réaction pure pour construire quelque chose de pensé. Nous ne répondons pas à l’instant ; nous laissons l’écho se déployer. »
Le silence qui suivit n’était pas vide. Il était peuplé de tout ce qui n’avait pas besoin d’être dit immédiatement, de toutes les pensées qui mettaient leur temps à mûrir. Hakim regardait Sila modeler cet espace entre l’action de ses mains et la réaction de la terre, un espace où la créativité prenait racine.
« Alors cette distance, ce n’est pas un vide ? demanda-t-il finalement.
— C’est le lieu même de la vie de l’esprit, Hakim. Le réflexe nous garde en vie. Mais la pensée, l’art, l’amitié… elles nous construisent. Et pour cela, il faut apprendre à habiter le délai, à apprivoiser la distance que la lumière de septembre nous impose. »
Dehors, une brise fit trembler les feuilles, détachant quelques-unes dans une chute lente et tournoyante. L’action de quitter la branche, la réception sur le sol : entre les deux, il y avait toute la grâce d’une danse imprévisible, une pensée silencieuse de l’arbre. Dans l’atelier, entre deux amis, entre les mains et la terre, la même danse se jouait, complexe et profonde, tissant la trame patiente de leur histoire.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 95 : L’Alchimie de la Pensée
Une lumière oblique, dorée et doucement mélancolique, inondait l’atelier de Sila d’Aïn El Ksour, signalant la transition secrète de l’été à l’automne. L’air, encore tiède, portait désormais une subtile morsure, une promesse de changement qui se glissait par la porte entrouverte. Hakim, le visiteur silencieux, observait Sila qui pétrissait une glaise de couleur étrange, un gris-bleu aux reflets changeants.
« Elle résiste, cette terre-là, murmura-t-elle sans le regarder, comme poursuivant une conversation entamée en son for intérieur. Elle a sa propre volonté. Et mon humeur du jour voudrait qu’elle soit docile, souple. Elle me renvoie à moi-même, à ma propre rigidité. »
Hakim s’approcha, laissant ses doigts effleurer la surface fraîche d’une figurine achevée, une créature hybride, mi-oiseau mi-enfant, au regard serein. Il avait appris que ces visites étaient des voyages ; on n’y entrait pas par une porte banale, mais par le détour d’une matière ou d’une forme. Le climat, ce mois-ci, était à l’introspection, à cette lumière rasante qui allonge les ombres et révèle les reliefs cachés des choses et des âmes.
« C’est curieux, finit-il par dire, sa voix douce rompant le crépitement léger du feu dans le four. Je suis venu aujourd’hui le cœur lourd, troublé par un conflit avec un professeur qui a jugé mon travail « trop décoratif », sans substance. Ces mots m’ont poursuivis comme une condamnation. Pourtant, en regardant cette créature… ce jugement me semble soudain lointain, presque dérisoire. »
Sila arrêta son mouvement, ses mains couvertes d’argile suspendues au-dessus de la masse informe. Un sourire effleura ses lèvres.
« Tu viens de décrire, sans le nommer, le processus alchimique dont nous parlions la fois dernière. Ton conflit, la critique, n’ont pas changé. La glaise sous mes doigts, non plus. Elle est toujours aussi rétive. Pourtant, quelque chose bouge. En toi. Ici. » Elle fit une pause, cherchant ses mots dans la lumière déclinante. « Shakespeare l’a dit avec une clarté désarmante : Rien n’est bon ou mauvais, c’est la pensée qui le rend tel. »
La sentence, jetée dans l’air chargé de poussière d’étoile et d’humidité naissante, résonna comme un coup de gong. Elle n’était pas citée en ornement, mais en cœur battant de l’instant.
« Vois cette glaise, reprit Sila en reprenant son pétrissage, maintenant plus apaisé. Je pourrais maudire son entêtement, y voir un mauvais présage pour ma journée, une mauvaise terre. Et alors, mon geste deviendrait lutte, violence. La pièce qui en naîtrait porterait cette tension, cette amertume. Je pourrais, à l’inverse, voir dans sa résistance une invitation à l’écoute, un défi bon pour ma créativité, qui me force à abandonner mon plan initial pour quelque chose de peut-être plus vrai. La matière est la même. Le résultat, radicalement différent. »
Hakim se laissa tomber sur un tabouret, les yeux perdus dans les flammes oranges derrière le hublot du four. La sentence travaillait en lui, activement.
« Alors… le jugement de mon professeur n’est ni bon ni mauvais en soi ? »
« En soi ? Non, répondit Sila avec fermeté. C’est un fait : il a prononcé ces mots. Le poison ou le remède, c’est ta pensée qui le fabrique. Si tu penses qu’il a visé ton être profond, c’est une blessure. Si tu penses qu’il a touché, maladroitement, une vraie question – la teneur de ton propos artistique –, cela devient un aiguillon. Le fait est neutre. Notre dialogue, maintenant, est neutre. C’est toi, Hakim, qui décrètes en secret : « c’est une catastrophe » ou « c’est une piste ». »
Un silence s’installa, peuplé seulement du craquement du bois et du frottement rythmé de l’argile. Le climat avait changé dans la pièce, comme dehors. L’air n’était plus à la tristesse de Hakim, mais à l’examen attentif, presque libérateur.
« C’est vertigineux, murmura le jeune homme. Ça rend terriblement responsable. On ne peut plus accuser le monde extérieur. »
« Exactement, approuva Sila, ses doigts commençant enfin à modeler la glaise avec une assurance nouvelle. C’est la plus grande liberté et le plus grand des défis. La saison change, la lumière baisse, les feuilles vont tomber. Est-ce mélancolie ou prélude à un repos nécessaire ? La grisaille est-elle oppression ou cocon ? L’échec est-il une fin ou le relief qui donne sa profondeur au tableau de ta vie ? Tout est dans le regard. Dans l’alchimie intime de ta pensée. »
Hakim regarda ses propres mains, puis la figurine-oiseau. L’expression qu’il y avait lue comme de la sérénité, n’était-ce pas aussi une formidable détermination ? Le visage de son professeur lui revint à l’esprit, non plus grimaçant de mépris, mais marqué par une attente, peut-être déçue. La pensée, lentement, amorçait son virage.
Sila, comme si elle sentait le mouvement en lui, ajouta simplement, en façonnant une aile délicate : « L’étal, aujourd’hui, ne propose pas d’objet. Justement. Il propose ce creuset. Cette fournaise invisible où nous transformons le plomb des événements en or ou en cendre. À toi de choisir le feu. »
Dehors, une première feuille morte vint s’écraser contre la vitre. Ni belle, ni laide. Juste un signe. Et dans le regard neuf de Hakim, elle devint soudain le parchemin doré d’une nouvelle saison à écrire.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 96 : La Pluie des Idées
Le temps s’était fait plus net, plus tranchant. L’air, qui gardait encore dans ses plis les dernières chaleurs, se chargeait désormais d’une fraîcheur humide, annonciatrice. Sur l’étal de Sila, les figurines d’argile semblaient se tourner vers le ciel bas, comme pour boire la lumière grise avant l’averse. Hakim, arrivé en soufflant un peu, les mains enfoncées dans les poches d’un léger manteau, trouva la céramiste en train de polir doucement le visage lisse d’une nouvelle création, une forme abstraite évoquant un coquillage fermé.
« Regarde, dit-elle sans préambule en lui tendant la pièce. Parfois, la forme doit être simple, presque close, pour que l’idée qu’elle contient mette du temps à émerger. Elle résiste. »
Hakim prit l’objet, sentant sa densité, sa froideur patiente. Il avait apporté avec lui une lourdeur diffuse, celle de ces questions qui tournent sans issue. Les projets d’étude, les attentes familiales, les doutes sur sa propre voie formaient un brouillard dans son esprit.
« J’ai l’impression, Sila, de buter sans cesse contre les mêmes murs. De refaire les mêmes erreurs. Comme si j’étais incapable d’apprendre, vraiment. »
Sila essuya ses mains sur son tablier taché d’ocre, son regard perçant doux. « Tu te souviens de cette phrase de Paul Brunton que nous avions effleurée la dernière fois ? Celui qui ne veut pas penser doit souffrir. »
Elle se leva pour ajuster une bâche protégeant une rangée de bols encore crus. « Ce n’est pas une malédiction, c’est un constat. Une loi, presque. On croit fuir l’effort de la réflexion, le frottement douloureux d’une remise en question. On choisit l’inertie, la pente douce des habitudes ou des attentes des autres. Mais la vie, elle, ne triche pas. Ce qu’on refuse de voir en face, calmement, par la pensée, nous revient en plein visage, déformé par la souffrance. Ce qu'il pourrait apercevoir en quelques minutes par la réflexion lui sera inculqué par des années de peine. »
Une première goutte, lourde et lente, s’écrasa sur la pierre de l’étal, laissant une marque sombre et parfaite. Puis une autre.
Hakim observa la tache d’humidité s’élargir. « Des années de peine… C’est ce que je crains. J’ai l’impression de déjà souffrir pour des choses que je ne comprends pas. »
« Peut-être parce que la réflexion demande du courage, Hakim. Plus que l’endurance de la peine. La peine, on la subit. Penser, c’est agir. C’est s’arracher à la passivité. Et parfois… » Elle sourit, un peu triste. « Il faut frapper beaucoup de coups sur la tête d'un homme rien que pour y faire pénétrer une seule idée. Nous sommes ainsi faits. Têtus. L’argile la plus dure doit être longuement travaillée, mouillée, malaxée, avant d’accepter la forme nouvelle. Les coups, ce sont les échecs, les déceptions, les peines répétées. Ils sont les marteaux qui, à force de frapper, fissurent la carapace de nos certitudes ou de nos paresses, pour laisser enfin entrer la lumière d’une compréhension. »
La pluie se mit à tomber plus régulièrement, avec un chuchotement apaisant sur les toiles et les feuilles. Ils rentrèrent sous l’auvent, à l’abri. L’air sentait la terre mouillée et la pierre fraîche.
« Alors, tu dis que je me fais frapper pour laisser entrer quelle idée ? » demanda Hakim, moins pour contester que pour comprendre.
Sila le regarda, les yeux brillants dans la pénombre soudaine. « Peut-être l’idée que ton chemin est le tien. Qu’il ne sera jamais parfaitement droit, ni conforme à un modèle. Que tu dois accepter de le penser, de le dessiner toi-même, minute par minute de réflexion courageuse, pour éviter des années à errer dans la peine de vouloir correspondre à un autre rêve que le tien. Les coups que tu reçois aujourd’hui te disent : “Arrête. Regarde. Pense.” »
Un silence s’installa, accompagné du crépitement de l’averse. Hakim observait la pluie laver le village, estomper les contours, nourrir la terre.
« Cette pluie, dit-il enfin. Elle frappe aussi. Mais elle pénètre. Elle nourrit. »
Sila hocha la tête. « Exactement. Les coups ne sont pas une fin. Ils sont un moyen. Brutal, certes. Mais si on accepte de les écouter, ils deviennent cette pluie. Ils deviennent pénétration, fertilité. »
Lorsque l’averse s’apaisa, laissant place à un soleil pâle et lavé, Hakim se leva. La lourdeur en lui n’avait pas disparu, mais elle s’était transformée. Elle n’était plus un brouillard stagnant, mais une terre humide, prête à recevoir une semence. Il prit congé, emportant avec lui l’image du coquillage d’argile, fermé mais prometteur, et le son de la pluie bienfaisante frappant la pierre pour mieux l’imbiber.
Sila resta un moment à regarder les gouttes perler au bord de l’auvent, chacune une idée pure, tombant du ciel après que la tempête eut frappé.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 97 : Le Poids de la discrétion
Un silence nouveau s’était installé sur l’étal de Sila. Ce n’était pas l’absence de bruit, car les souffles d’octobre chuchotaient dans les feuilles rousses des platanes, apportant avec eux une fraîcheur vive et le parfum humide de la terre retournée. C’était un silence intérieur, celui qui suit la digestion d’une pensée profonde. Hakim, les doigts encore tâtonnants sur une figurine d’argile mal dégrossie, sentait ce changement de climat dans l’air et dans l’échange. L’été de leurs discussions bruyantes avait cédé la place à un automne de réflexion plus feutrée.
Sila observait le jeune homme, son front légèrement plissé par l’effort de concentration. Elle avait glissé, comme une pierre précieuse dans l’écrin de leur conversation, la sentence de Mark Twain : « La bonne éducation consiste à cacher tout le bien que nous pensons de nous-mêmes et le peu de bien que nous pensons des autres. »
La phrase, lourde de sens, avait atterri entre eux et modifié la gravité du moment.
— Cette discrétion, Hakim, ce n’est pas de la fausseté, reprit Sila en modelant délicatement l’aile d’un oiseau de glaise. C’est une forme de respect. Une économie de jugement. Penser du bien de soi, c’est souvent nécessaire pour avancer. Mais l’étaler, c’est comme jeter des graines sur du béton : ça ne nourrit personne, et ça finit par se perdre ou par crâner inutilement.
Hakim posa sa figurine. La maxime résonnait en lui, éclairant des zones d’ombre de son propre comportement. Il se souvint de sa récente exposition d’école, de la façon dont il avait noyé ses camarades sous un flot de justifications sur ses choix esthétiques, par peur secrète qu’ils n’y voient pas le génie qu’il y soupçonnait.
— Cacher le peu de bien qu’on pense des autres… murmura-t-il. C’est peut-être là que c’est le plus difficile. Parfois, la déception ou l’agacement sont si forts qu’ils débordent.
Sila acquiesça, un sourire triste aux lèvres.
— Exactement. Mais exprimer ce ‘peu de bien’, c’est rarement éclairer l’autre. C’est plutôt déverser l’obscurité qui est en nous. Je me suis souvent mordue la langue, ici, sur le marché. À voir un client traiter une de mes créations avec indifférence, mon premier mouvement était de penser : ‘Quel idiot, il ne comprend rien.’ La bonne éducation, dans ce cas, a été de me taire. Et souvent, ce silence m’a permis de voir autre chose : sa fatigue, sa préoccupation, ou simplement un goût différent, qui n’enlevait rien à la valeur de mon travail ni à la sienne.
Le vent d’est apporta une bourrasque plus froide, faisant frissonner les tentures de l’étal. Hakim se sentait grandir dans cette brise nouvelle. Il comprenait que cette ‘bonne éducation’ n’était pas une étiquette sociale, mais une discipline intérieure, un artisanat de l’âme aussi exigeant que le tournage d’un vase mince et haut.
— Alors, c’est un équilibre, dit-il. Garder pour soi la lumière de son propre estime, pour ne pas éblouir. Et retenir l’ombre de ses jugements hâtifs sur autrui, pour ne pas assombrir.
— Voilà, approuva Sila, ses yeux brillant d’une satisfaction maternelle. C’est un travail de chaque instant, surtout pour un artiste. Notre métier est fait de jugements : de la matière, de la forme, de la couleur. Le danger est de laisser cette habitude contaminer notre regard sur les êtres. La figurine que tu sculptes, tu peux la critiquer, la casser, la recommencer. Les gens, non.
Elle prit la sentence et l’incarna dans leur quotidien, montrant comment cette discrétion volontaire tissait un lien plus authentique. Parler moins de ses propres succès laissait de l’espace pour entendre les aspirations de l’autre. Taire ses petites critiques laissait émerger, avec le temps, les qualités véritables qu’on n’avait pas vues au premier abord.
Hakim reprit son morceau d’argile, mais ses gestes avaient changé. Ils étaient moins empreints de l’urgence de prouver, plus investis de la patience de comprendre. La fraîcheur automnale qui nettoyait le ciel semblait aussi nettoyer leurs échanges. Ils n’avaient pas résolu l’énigme de la nature humaine, mais ils venaient d’acquérir un outil précieux : le baume de la retenue.
Alors que le jour commençait à décliner, teintant les nuages de pourpre et d’or, Hakim sentit que leur camaraderie venait de franchir un seuil. Elle n’était plus seulement un partage d’enthousiasmes, mais aussi un partage de silences choisis, de non-dits bienveillants. Sous le ciel changeant d’octobre, ils avaient appris que la plus grande élégance ne se trouve pas toujours dans ce que l’on révèle, mais parfois dans ce que l’on choisit, avec soin et respect, de garder pour soi.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 98 : L’Écho des Feuilles Rousses
Le vent avait tourné, apportant avec lui un air vif qui faisait danser les feuilles cuivrées et dorées devant l’étal de Sila. L’été indien, ce dernier sursaut de chaleur avant la mélancolie de novembre, enveloppait Aïn El Ksour d’une lumière rasante, dorant les poteries et faisant scintiller les yeux rieurs des petites figurines. L’atelier, lui, sentait l’argile humide et le thé à la menthe. Hakim, arrivé plus tôt que d’habitude, observait les mains de Sila modeler une forme abstraite, un enchevêtrement de courbes qui semblait chercher son équilibre.
« C’est curieux, fit la voix de Sila, sans quitter des yeux la terre sous ses doigts. Parfois, je commence sans savoir où je vais. Je me fie à la sensation, à l’instant. Et parfois, cela donne une belle erreur. D’autres fois, une découverte. »
Hakim sourit, se servant une tasse de thé. « Tu m’as souvent dit que l’erreur était un guide. »
« Oui. Mais pas n’importe laquelle. » Elle leva enfin les yeux, un éclat sérieux dans son regard. « Il y a celles qui viennent de la main, du geste maladroit. Elles sont pardonnables, instructives. Et puis il y a celles qui viennent bien avant le geste. Celles qui naissent ici. » Elle tapota doucement sa tempe.
Un silence s’installa, peuplé seulement du frottement rassurant de l’éponge sur l’argile. Hakim repensa à leurs dernières conversations, à ses propres tergiversations concernant sa spécialisation en art. Il voulait tout explorer, tout maîtriser, et cette dispersion le paralysait un peu plus chaque jour.
« J’ai repensé, dit-il enfin, à cette sentence de Léonard de Vinci que tu m’avais écrite sur un bout de papier : “Qui pense peu se trompe beaucoup.” Je la comprends, intellectuellement. Mais je crois que je viens seulement d’en sentir le poids. »
Sila posa délicatement sa sculpture sur l’étagère humide, lui offrant un repos nécessaire avant la cuisson. « Explique-moi. »
« Je crois que je me trompais sur la nature de ma confusion. Je pensais que c’était un manque de technique, ou de talent. Mais en vérité, c’est un manque de pensée. Je sautille d’une idée à l’autre, d’un style à l’autre, sans prendre le temps de creuser, de vraiment interroger le pourquoi de ce que je veux faire. Je dessine sans réfléchir, donc je me trompe. Pas sur le trait, mais sur l’intention. Ma main erre parce que mon esprit papillonne. »
Un sourire lent éclaira le visage de Sila. Elle prit sa propre tasse, s’adossant à l’établi maculé d’éclaboussures séchées. « Tu vois cette figurine ? » Elle désignait une petite silhouette assise, les bras enlaçant les genoux, le regard perdu vers l’horizon. « Quand je l’ai conçue, je ne pensais qu’à une pose mélancolique. Mais en y réfléchissant, en y pensant beaucoup, jour après jour en la sculptant, j’ai réalisé qu’elle ne regardait pas loin, mais dedans. Cette nuance a tout changé dans le modelé du visage, la courbe du dos. La pensée a transformé l’erreur d’interprétation initiale en… justesse. »
Dehors, une rafale plus forte fit voler un tourbillon de feuilles rousses, qui vint s’écraser contre la vitre comme un rappel du monde en mutation. Le climat, à l’extérieur comme dans leurs cœurs, était à l’introspection, à ce repli fertile qui précède l’hiver.
« Alors, comment faire ? demanda Hakim, sincère. Comment apprend-on à penser plus, avant d’agir, sans tomber dans la paralysie de l’overdose ? »
« En acceptant la lenteur, répondit Sila simplement. La pensée profonde est un artisanat. Elle nécessite de la matière première – l’observation, la lecture, l’échange –, puis du temps de modelage silencieux. Ne pas avoir peur de laisser une idée reposer, comme cette argile, pour la retrouver plus tard sous un angle nouveau. Et surtout, » ajouta-t-elle en le regardant droit dans les yeux, « questionner sans cesse ses propres certitudes. Le premier lieu où l’on pense peu, c’est souvent là où l’on croit déjà savoir. »
Hakim regarda ses propres mains, encore imprégnées des essais du matin. Il comprit alors que son errance n’était pas condamnable, mais qu’elle devait être irriguée par une réflexion plus exigeante. Chaque croquis, chaque ébauche, devait être précédé d’un moment de silence intérieur, d’un questionnement.
« Je crois, dit-il, que je vais commencer un nouveau carnet. Non pour y dessiner, mais pour y penser à mes dessins. Y noter les ‘pourquoi’ avant les ‘comment’. »
Sila hocha la tête, satisfaite. « Voilà. Ainsi, tes erreurs ne seront plus des impasses, mais des chemins de traverse que tu auras, au moins, choisi d’explorer en connaissance de cause. Qui pense peu se trompe beaucoup… mais qui accepte ses erreurs pensées, apprend infiniment. »
Le soir tombait plus vite désormais, teintant l’atelier d’orangé. Hakim se leva, l’esprit plus léger, non parce que les doutes avaient disparu, mais parce qu’ils avaient trouvé un outil pour être apprivoisés : la pensée patiente. Il promit de revenir la semaine suivante avec son carnet des ‘pourquoi’. Alors qu’il partait, Sila reprit sa forme abstraite. Maintenant, en y pensant, elle y voyait non pas un déséquilibre, mais une ascension. Tout était question de perspective. Et de la lumière changeante, toujours, qui sculptait les ombres et révélait, avec le temps, la vraie forme des choses.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 99 : L’Étranger en soi
Un vent nouveau, vif et chargé d’une fraîcheur herbacée, tourbillonnait dans les ruelles, chassant les dernières tiédeurs persistantes. Les feuilles des platanes commençaient à se teinter de rouille et d’or pâle, et la lumière, moins franche, allongeait les ombres de l’étal de Sila jusqu’au seuil de son atelier. L’air sentait le changement, cette transition subtile où le monde semble retenir son souffle avant de basculer dans le creux de l’année.
Hakim gravit la pente, une boîte de pâtisseries encore tiède à la main. Il avait passé la semaine dans une étrange torpeur, à contempler ses propres esquisses comme si elles étaient l’œuvre d’un autre. C’est dans cet état d’esprit qu’il poussa la porte. Sila était penchée sur une figurine d’argile encore malléable, un être hybride, mi-humain mi-arbre, dont les racines semblaient s’enfoncer dans le socle même de la table.
« Je me demande si penser ne consiste pas aussi à apprendre à se considérer soi-même comme un étranger pour mieux se rapprocher des choses », dit-elle sans lever les yeux, comme si elle répondait à la question muette écrite sur le visage du jeune homme.
Hakim posa les gâteaux sur un coin dégagé. La sentence de Jacques Jaffelin, jetée ainsi dans l’air tranquille de l’atelier, résonna en lui avec une force particulière. C’était précisément le sentiment qui l’habitait depuis leur dernière conversation sur les seuils intérieurs.
« Alors, selon cette idée, mon trouble actuel serait une bonne nouvelle ? », demanda-t-il en souriant. Il se sentait en effet étranger à ses propres motivations d’artiste, à ses certitudes d’hier.
Sila essuya ses mains sur son tablier, laissant une trace d’argile pâle. « Peut-être. Nous passons notre temps à chercher une cohérence, une unité en nous. Mais quel soulagement, parfois, de se découvrir multiple, inconnu à soi-même. Comme cette figurine. » Elle en indiqua une autre, plus ancienne, sur une étagère : un personnage aux deux profils, regardant à la fois vers l’intérieur et l’extérieur. « Se voir en étranger, ce n’est pas se renier. C’est accepter les parts d’ombre, les territoires inexplorés de son âme. C’est faire de la place à l’inattendu en soi. »
Hakim se rapprocha, observant les mains habiles de Sila qui modelaient les racines de l’arbre-homme. « J’ai essayé de dessiner le marché, comme tu me l’avais suggéré. Mais mes traits étaient raides, comme copiés. Alors j’ai arrêté. J’ai simplement regardé, en me demandant : "Qui est-ce, en ce moment, qui observe ?" Ce n’était plus tout à fait le Hakim studieux, ni tout à fait l’artiste en herbe. C’était… un témoin. Un peu détaché. »
« Et c’est ce témoin, cet étranger en toi, qui a vu quoi ? », l’encouragea Sila, ses yeux pétillant d’intérêt.
Il ferma les yeux un instant, revoyant la scène. « La lenteur d’un vieil homme choisissant trois olives. La lumière accrochant la buée sur un pot de couscous. Le rire fusant d’un groupe de femmes, soudain comme une mélodie sans paroles. Des détails que "Hakim l’étudiant pressé" aurait ignorés. En me décentrant de moi, les choses sont devenues… plus présentes. Plus réelles. »
Un silence s’installa, peuplé seulement du frottement doux de l’éponge sur l’argile. Le vent fit claquer un volet au loin, rappelant le monde extérieur en pleine mutation.
« C’est le grand paradoxe, reprit Sila doucement. Pour étreindre vraiment le monde, il faut d’abord lâcher l’étreinte de son propre ego. Pour se rapprocher des choses, il faut prendre de la distance avec l’idée que l’on se fait de soi. L’artiste, le penseur, doit cultiver cette hospitalité envers sa propre étrangeté. C’est là que la création devient découverte, et non répétition. »
Hakim regarda ses mains à lui, encore marquées par les tensions du doute. « C’est inconfortable. Comme habiter une maison dont on découvre soudain des pièces secrètes. On ne sait plus très bien qui est le maître des lieux. »
« Et si personne ne devait l’être ? », lança Sila avec un sourire en coin. « Si la maison était faite pour être explorée, et non dominée ? »
Elle lui tendit une boule d’argile fraîche, froide et prometteuse sous les doigts. « Accueille l’étranger. Laisse-le modeler. Tu reconnaîtras ta trace dans la sienne, mais une trace libérée. »
Hakim prit l’argile. Sous ses doigts, la matière obéissait à une impulsion qui ne semblait pas tout à fait venir de sa volonté consciente, mais d’un lieu plus lointain en lui. Une forme abstraite commença à naître, évoquant à la fois une graine et un œil.
Dehors, le vent d’est apporta une averse légère et soudaine, qui vint crépiter sur les tuiles. Le climat changeait, tournait une page. Dans l’atelier, bercé par le bruit de la pluie et le silence complice du travail, un autre tournant, intime et profond, s’amorçait. Hakim, l’étranger familier, apprenait à habiter sa propre demeure intérieure sans en forcer toutes les portes, se rapprochant des choses en acceptant de devenir, pour un temps, l’inconnu qui les regarde.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 100 : Ce que l'on devient
Un vent nouveau, vif et chargé de l’odeur des feuilles mortes et de la terre retournée, jouait dans la cour de l’atelier. Il faisait danser les brindilles sèches et soulevait les pans de la veste légère d’Hakim tandis qu’il poussait la vieille porte de bois. À l’intérieur, l’air était immobile, dense de l’odeur familière de l’argile et de la terre humide. Sila, les mains couvertes d’une fine pellicule grise, modelait la forme naissante d’un oiseau aux ailes à demi déployées. Elle ne leva pas les yeux, mais un léger sourire plissa le coin de ses lèvres.
« Le vent d’octobre sculpte les nuages avec la même ardeur que tu sculptes ton argile, » lança Hakim en posant son sac contre le mur, débordant de carnets et de livres dont les pages semblaient avoir été trop souvent tournées.
« Et quel nuage es-tu aujourd’hui ? » répondit-elle enfin, levant les yeux. Son regard était calme, attentif. « Un cumulus lourd de questions, ou un léger cirrus, prêt à se dissiper à la première lumière ? »
Hakim s’assit sur le tabouret bas, face à elle. La suite de leurs échanges, épisode après épisode, avait tissé entre eux une toile de compréhension silencieuse. Il avait passé l’été à observer, à lire, à tenter de saisir le mouvement insaisissable de sa propre pensée.
« Je suis plutôt l’argile, je crois, » dit-il après un moment. « Encore informe, entre les mains de ce que j’apprends, de ce que je vis… et de ce que je crains de devenir. »
Sila hocha lentement la tête, ses doigts continuant leur travail minutieux sur le corps de l’oiseau, affinant une courbe, creusant légèrement l’empreinte pour l’œil. « C’est là une pensée d’une grande justesse. Elle rejoint une parole que je portais pour toi aujourd’hui, comme un caillou lisse dans la poche. Shrî Râmakrishna disait : Ce qu’un homme pense, il le devient. »
La sentence tomba dans le silence de l’atelier comme une pierre dans l’eau calme d’un puits. Hakim en sentit les ondes le traverser. Ce n’était pas une simple maxime à recopier sur une page de garde ; c’était un miroir tendu, abrupt.
« Alors… si je pense être perdu, je le deviens ? Si je pense être limité, c’est un destin ? » Sa voix était un mélange de défi et d’appréhension.
Sila posa délicatement l’oiseau d’argile sur l’établi et essuya ses mains à un torchon. « Ce n’est pas un sortilège, Hakim. C’est un lent processus de création, bien plus radical que celui de mes figurines. L’argile que nous modelons chaque jour, à chaque instant, c’est la substance même de notre esprit. Tes pensées répétées, tes dialogues intérieurs, tes craintes nourries, tes espoirs chéris… ils tracent des sillons, ils façonnent une posture, une vision. À force de penser que le chemin est trop rude, les jambes refusent effectivement d’avancer. À force de se voir artiste, la main finit par trouver le geste. »
Elle se leva et alla vers une étagère où s’alignaient des figurines des mois passés. Une femme regardant la fonte des neiges, un enfant tenant une fleur de lys fanée, un vieil homme assis sous un soleil de plomb. Chaque pièce était le fruit d’une saison, d’un climat de l’âme.
« Regarde ces visages, poursuivit-elle. Ils sont nés de mes états intérieurs, de ce à quoi je donnais de l’attention et du temps. La colère persistante donne des angles durs, l’apaisement cherche les courbes douces. Nous sommes nos propres ateliers. »
Hakim se tut, absorbé. Il revoyait le tourbillon de ses derniers mois, les doutes qui revenaient comme un refrain obstiné, les élans soudains étouffés par la peur de l’échec. Il avait, sans le savoir, modelé une figurine intérieure hésitante.
« Comment… changer l’argile, alors ? » demanda-t-il, la voix plus basse.
« En commençant par observer le potier, » dit Sila avec douceur. « Sois le témoin de tes pensées, sans les juger hâtivement. Puis, choisis délibérément celles à qui tu offres l’hospitalité. Comme on choisit une graine à planter dans son jardin. “Je suis capable d’apprendre cela.” “Cette difficulté est passagère.” “Ma présence a de la valeur.” Répète-les, écris-les, nourris-les de tes actions, aussi petites soient-elles. Petit à petit, la glaise de ton être se réoriente. »
Dehors, le vent d'octobre fit grincer la girouette sur le toit. Il emportait l’ancien, préparait le sol pour le nouveau. Hakim sentit une étrange sérénité l’envahir, mêlée à une responsabilité solennelle. Il n’était pas une feuille emportée par la bourrasque, mais le jardinier, et le jardin.
« Alors cet oiseau que tu sculptes… c’est la pensée de l’envol ? » demanda-t-il, un vrai sourire éclairant enfin son visage.
Sila prit délicatement la figurine entre ses paumes. « C’est la pensée de l’envol devenue forme, oui. Et demain, peut-être, je penserai à la patience de la racine, et je façonnerai un arbre. Nous ne cessons jamais de devenir, Hakim. À chaque souffle, nous créons le prochain. »
Le jeune homme ouvrit son carnet, non pas pour y noter la sentence, mais pour tracer, à la page blanche, les contours de ce qu’il choisissait, à cet instant précis, de devenir.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 101 : La Pensée et le Nom
Le vent de novembre avait tourné, apportant avec lui un froid vif et sec qui mordait les joues et faisait bruisser les dernières feuilles de chêne-liège comme des parchemins oubliés. Devant l’étal de Sila, la bougie à l’intérieur du photophore en terre cuite vacillait, projetant des ombres dansantes sur les figurines alignées. Le monde semblait s’être contracté, ramené à ce cercle de lumière tremblante où Sila, les mains couvertes d’une fine pellicule d’argile séchée, observait Hakim tournant et retournant entre ses doigts une petite sculpture abstraite, une forme presque primitive.
« Elle résiste à l’interprétation, n’est-ce pas ? » murmura-t-elle, non pour interroger, mais pour constater. « On voudrait lui trouver un nom, la ranger dans une catégorie. “Esprit du vent”, “Âme en peine”, “Désir informe”… »
Hakim posa délicatement la figurine sur le tissu de velours usé. Il sentait le changement de saison en lui, comme une page qui se tourne, marquant la suite de leurs rencontres, de leurs échanges. L’amitié qui s’était tissée depuis des mois était devenue un lieu sûr, un atelier à ciel ouvert où les idées se modelaient librement.
« J’essaie, dit-il enfin. Mais chaque mot que je lui colle semble la réduire, la trahir. Comme si le nom était une cage trop étroite pour ce qu’elle suggère. »
Un sourire lent éclaira le visage de Sila. Elle prit la figurine, la caressa du pouce, suivant ses courbes et ses ruptures. « C’est exactement le territoire où je voulais t’emmener aujourd’hui. Je suis tombée sur une phrase cette semaine. Elle m’a hantée : “La pensée descend dans la forme du nom. Il n’existe rien d’autre que la pensée.” »
Le silence s’installa, peuplé seulement du grésillement de la bougie et du souffle lointain du vent. La sentence résonna dans l’air froid, lourde de conséquences.
« Alors… tout ce qui existe n’est que pensée ? demanda Hakim, les yeux écarquillés. Cette table, ce froid, cette lampe… seulement des pensées nommées ? »
« Pas seulement “nommées”. Devenues nom, lui expliqua Sila, passionnée. La pensée est un flux, une énergie informe, une intention pure. Pour exister dans notre monde, pour prendre consistance, elle doit descendre. Se matérialiser. Et son premier véhicule, sa première forme, c’est le nom. Le mot. Avant que je ne sculpte cette figurine, il y a eu une intuition, une émotion, une pensée insaisissable. Pour la saisir, même pour moi seule, j’ai dû lui donner un nom intérieur : “la sérénité qui précède l’orage” ou “le souvenir d’un rire perdu”. Ce nom a été le moule. Ensuite seulement, mes mains ont suivi. »
Hakim regarda autour de lui l’étal tout entier, ce petit musée de terre cuite. Chaque pièce, chaque être mythique ou humble, chaque vase ou animal fantastique, lui apparut soudain comme une pensée capturée. Une idée descendue du monde flou de l’esprit pour prendre refuge dans la solidité du nom, puis dans la densité de l’argile.
« Mais alors… si tout n’est que pensée, nous-mêmes… ? »
Sila leva les yeux vers lui, son regard était doux et profond. « Nous sommes les pensées les plus complexes, les plus denses. Des pensées qui se sont nommées “Sila”, “Hakim”, et qui, à force de se nommer, de se raconter, ont cru à leur propre séparation. Mais regarde. »
Elle tendit la main vers la flamme. « Tu vois cette lumière ? Tu la nommes “flamme”. Je la nomme “flamme” aussi. Par ce nom partagé, notre pensée à son sujet se rencontre, fusionne un instant. Elle cesse d’être “ta” pensée ou “ma” pensée. Elle devient la Pensée. C’est cela, la camaraderie, Hakim. C’est la permission de faire descendre nos pensées dans le même nom, de les déposer dans le moule commun de la conversation, de l’art, du silence partagé. De reconnaître qu’au fond, il n’existe peut-être rien d’autre que cette immense Pensée qui se décline, à travers nous, en une infinité de formes et de noms. »
Hakim frissonna, mais ce n’était pas du froid. C’était la sensation vertigineuse de se sentir à la fois unique et parfaitement uni, distinct et pourtant indiscernable du flux qui sculptait le monde. Il prit à son tour une boule d’argile fraîche dans la caisse.
« Alors, si je veux sculpter l’amitié… quel nom dois-je lui donner avant de commencer ? »
Sila rit, un son chaud qui brisa la gravité du moment. « Tu commences à comprendre. Mais ne cherche pas le nom trop loin. Il est déjà là, dans l’espace entre nous deux. Il est “maintenant”. Il est “ici”. » Elle posa sa main terreuse sur la sienne, guidant ses doigts vers la boule d’argile. « Maintenant, descends. Donne-lui forme. »
Et sous leurs mains jointes, dans le cercle de lumière vacillante face au vent vif de novembre, une nouvelle pensée commença à prendre forme, silencieusement, prête à recevoir son nom.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 102 : Le Temps des Sentences
Une brise nouvelle jouait avec les dernières feuilles sèches, les faisant danser comme de petits soleils d’or pâle sur le pavé de la placette. L’air avait perdu sa tiédeur rassurante pour revêtir une netteté cristalline, presque coupante. Il sentait l’humus froid et les premières pluies lointaines. L’Étal de Sila, ce jour-là, semblait être un îlot de chaleur silencieux, un refuge contre cette saison qui commençait à rentrer en elle-même. À l’intérieur, l’atmosphère était dense, saturée par l’odeur douceâtre de l’argile mouillée et la chaleur sourde du four à bois qui achevait de refroidir. Une fournée de figurines, nées des mains de Sila durant la semaine, reposait sur la longue table de chêne, semblant attendre, immobiles, le jugement de leur créatrice.
Devant elles, assis sur un tabouret bas, Hakim observait sans un mot. Son regard, habituellement vif et interrogateur, était fixe, empreint d’une gravité inhabituelle. Le jeune homme était venu en portant avec lui un silence pesant, un tourbillon intérieur visible à la seule tension de ses épaules. Il avait tourné un moment dans l’atelier, touchant du bout des doigts un bol, effleurant le profil d’une statuette de terre cuite représentant un vieux berger assoupi, avant de se laisser choir sur son siège.
Ce fut Sila, occupée à lisser les dernières imperfections d’un petit chaton d’argile, qui brisa le calme. Sans lever les yeux de son travail, elle dit, sa voix aussi douce et précise que le geste de ses doigts : « On dirait que tu marches en emportant avec toi tout le bruit du monde, et que tu cherches désespérément où le déposer. »
Hakim sursauta légèrement, comme tiré d’un rêve. Il contempla un long moment la figurine du vieux berger. « Parfois, dit-il enfin, les mots se bousculent tellement dans la tête qu’ils finissent par faire un silence de plomb. J’ai essayé d’écrire, ce matin, pour mettre de l’ordre. Mais c’était comme vouloir classer des nuages. »
Sila posa délicatement le chaton. « L’argile, elle, ne ment pas. Elle garde la trace de chaque hésitation, de chaque certitude. Elle est le journal le plus honnête qui soit. » Elle prit alors une des nouvelles figurines, une femme tenant un vase contre son cœur. « Tu vois cette courbe ? Je l’ai faite hier. Avant, j’aurais sûrement cherché à la rendre plus parfaite, plus lisse. J’aurais parlé, à voix haute ou dans ma tête, pour justifier mon geste, pour lui donner un sens avant même qu’il n’existe. » Elle fit une pause, laissant ses mots résonner dans le crépitement du feu mourant. « Il y a quelques années, je parlais d’abord et je pensais ensuite. Maintenant, je laisse la matière penser un peu pour moi. Elle a sa propre sagesse, bien plus ancienne que la nôtre. Bien avant que l’homme ne bâtisse des cités ou n’écrive des lois, il modelait déjà l’argile, et ces premiers vases étaient déjà des pensées. Des pensées sur la soif, sur l’offrande, sur la beauté fragile. »
Cette sentence, tombée dans le silence de l’atelier, sembla ouvrir une porte en Hakim. Il se redressa. « C’est ça… C’est exactement ce vertige. À l’école, on nous apprend à avoir une opinion sur tout, à la formuler vite et fort. À commenter le monde avant même de l’avoir vraiment regardé. Je me surprends à faire pareil dans ma vie : à vouloir définir une relation, expliquer un sentiment, nommer une mélancolie comme celle de ce ciel d’aujourd’hui… avant même de les avoir vécus pleinement. Je parle avant de ressentir. J’étiquette avant de connaître. »
Un sourire lent éclaira le visage de Sila. Elle versa du thé à la menthe dans deux petits verres, le geste devenant un rituel qui accompagnait leurs plus profonds échanges. « Tu viens de modeler ta première sentence, Hakim. Tu l’as prise dans la terre glaise de ton expérience. Avant, tu aurais peut-être cité un philosophe pour parler de cela. Aujourd’hui, tu as laissé ta propre argile parler. »
« Mais alors, comment faire ? » demanda le jeune homme, une note d’urgence dans la voix. « Comment renverser l’ordre ? Comment apprendre à… taire la voix qui commente pour écouter celle qui ressent ? »
La céramiste marcha jusqu’à la porte entrouverte de l’atelier. La lumière froide et nette du dehors découpait sa silhouette. « Regarde cette lumière. Elle n’a pas la douceur d’il y a un mois, ni la lourdeur de l’été. Elle est. Elle ne se définit pas, elle se vit. » Elle se retourna vers lui. « Commence par observer, comme tu le ferais avec une couleur que tu veux reproduire sur une toile. Observe les choses, les gens, tes propres émotions, sans chercher immédiatement le mot juste. Laisse-les simplement exister dans ton champ de conscience, comme ces figurines qui sont sorties du four et qui, pour l’instant, se contentent d’être. Puis, bien plus tard, quand la sensation est pleinement installée en toi, comme une argile qui a pris la bonne consistance, alors tu peux chercher les mots. Et ces mots-là seront vrais, parce qu’ils seront nés après, et non avant. »
Hakim ferma les yeux un instant, semblant suivre la consigne à l’intérieur de lui-même. Quand il les rouvrit, une sérénité nouvelle avait adouci ses traits. « C’est un exercice beaucoup plus difficile que de tourner un vase au bon centrage.
— Le plus difficile est souvent le plus simple, répondit Sila en revenant vers la table. Et le plus simple, de paraître le plus difficile. » Elle lui tendit une boule d’argile fraîche, encore humide et fraîche. « Tiens. Ne cherche pas à en faire quelque chose. Contente-toi de la sentir sous tes doigts. Sa fraîcheur, sa résistance, son grain. C’est ton premier mot de silence. »
Le jeune étudiant prit la terre. Il ne la modela pas. Il la tint, les yeux perdus vers la lumière du seuil, celle qui annonçait les jours de recueillement. Pour la première fois depuis son arrivée, son silence n’était plus un poids, mais un espace immense qui venait de s’ouvrir. La sentence avait cessé d’être une phrase pour devenir un territoire à explorer, et l’atelier, à l’unisson du monde dehors, semblait retenir son souffle, dans l’attente patiente de ce qui allait naître, en son temps, du profond silence maintenant partagé.
FIn
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 103 : L’Engagement des Feuilles Mortes
Un vent nouveau, vif et chargé d’une humidité pénétrante, s’engouffrait dans l’atelier par la porte entrouverte. Il apportait avec lui l’odeur froide de la terre mouillée et le crissement des feuilles rousses chassées sur les pavés. L’été indien n’était plus qu’un souvenir doré ; l’air avait durci, prenant cette netteté tranchante qui annonce la saison des recueillements. Dans l’étal de Sila, la chaleur du four à raku luttait contre cette invasion d’air vif, créant un îlot où les ombres dansantes des flammes semblaient plus vivantes que jamais.
Sila, les mains encore couvertes d’une fine pellicule d’argile séchée, observait Hakim qui, debout sur le seuil, regardait la rue déserte. Le jeune homme semblait absorber le changement de climat dans sa chair, ses épaules un peu remontées sous son pull, son regard plus grave. Ces visites régulières avaient tissé entre eux un dialogue bien au-delà des mots, une compréhension qui se passait souvent d’explications.
« On dirait que le monde se dépouille pour mieux réfléchir », murmura Sila, sans le regarder, en polissant délicatement le flanc d’une figurine représentant un vieux sage assis, les yeux clos dans une sérénité profonde.
Hakim se retourna, un sourire léger aux lèvres. « Ou pour montrer son vrai visage, une fois les ornements tombés. » Il s’approcha, posant sur l’étal un carnet de croquis usé par les doigts et les pensées. Leurs échanges avaient pris, ces derniers temps, une tournure plus exigeante, cherchant à débusquer le cœur même des choses, à sonder la cohérence entre l’intention et l’acte.
La conversation, ce jour-là, était née d’un silence partagé devant l’inconstance du temps, et elle avait naturellement glissé vers le poids des promesses que l’on se fait à soi-même. Sila avait évoqué, sans le nommer, le courage tranquille des artisans qui, jour après jour, affrontent l’inertie de la matière et le doute, par simple fidélité à leur vision intérieure.
Alors Hakim, d’une voix qui cherchait à capter la nuance exacte de sa pensée, avait cité cette sentence, tombée dans l’atelier comme une braise vive : « Ce que je dis, je le pense et je le ferai ; suivez-moi et je vous promets de me tuer si jamais vous me voyez fuir. »
Les mots de Jean-Olivier Chénier, empreints d’une radicale intégrité, résonnèrent longtemps dans le crépitement du four. Ce n’était pas un appel aux armes qu’ils entendaient, mais l’affirmation absolue d’une cohérence. L’idée que la parole, une fois émise, engage l’être tout entier, et que la pire des trahisons n’est pas celle envers autrui, mais celle envers le principe auquel on a lié son existence.
« Voilà un pacte avec soi-même d’une terrible beauté », finit par dire Sila, cessant son travail. Son regard se posa sur les figurines alignées, chacune née d’une idée obstinément poursuivie jusqu’à sa forme parfaite. « L’art, la création… ce n’est peut-être rien d’autre que cela. Promettre à la vision qui nous habite de ne pas la fuir. De ne pas reculer devant la difficulté de la rendre tangible. Et accepter que fuir, ce serait laisser mourir une part essentielle de soi. »
Hakim acquiesça, son doigt suivant dans son carnet les lignes d’un croquis inachevé. « C’est cela qui m’effraie et m’attire à la fois. Cet engagement total. On voudrait parfois que les paroles, les rêves, restent des ébauches, légères, modifiables. Mais cette sentence… elle les transforme en destin. Elle scelle. »
Le vent fit claquer la porte et une volute de fumée s’échappa du four. Sila sourit, une lueur de défi dans les yeux. « Regarde cette argile. Elle est inerte, capricieuse. Je peux dire "je vais en faire un cheval galopant". Si je fuis devant la complexité de sa musculature, devant l’échec des premières tentatives, ma parole devient un mensonge. Mais si je persévère, si j’accepte de lutter avec la matière jusqu’à ce que le galop naisse sous mes doigts, alors ma parole et mon être ne font plus qu’un. C’est un engagement de chaque instant. »
Il comprit alors que c’était la leçon de ce jour, offerte par le climat qui tournait et par la sentence d’un patriote. Leur amitié, cette chose rare et précieuse qu’ils construisaient visite après visite, reposait sur cette même intégrité. Ils se parlaient vrai, se montraient leurs doutes et leurs ébauches, promettant implicitement de ne pas fuir devant la complexité de l’autre.
En quittant l’étal plus tard, alors que la nuit tombait précocement et que l’air sentait déjà le bois brûlé des premiers feux, Hakim sentit en lui une résolution nouvelle. Les feuilles mortes tourbillonnaient autour de ses pas, dépouillées et libres. La sentence résonnait en lui, non comme un appel au sacrifice, mais comme une exigence de cohérence. Pour ses études, pour son art, pour cette amitié. Ce qu’il pensait, il devait le dire. Et ce qu’il disait, il devait tenter de le faire, sans fuite. C’était le pacte silencieux scellé dans la chaleur de l’atelier, sous le regard des figurines sages qui, elles, n’avaient jamais fui l’engagement de prendre forme.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 104 : Les Penseurs du Temps Présent
Le vent avait tourné, apportant avec lui un air vif et tranchant qui fouettait les collines d’Aïn El Ksour. Les derniers vestiges de la douceur dorée s’étaient envolés, remplacés par un ciel de plomb bas et une lumière grise, métallique, qui semblait sculpter le monde avec une précision plus froide. Devant l’étal, Sila ajustait un rang de petits oiseaux d’argile, leurs ailes figées dans un mouvement d’envol qu’ils ne prendraient jamais.
Hakim arriva, le col de son manteau remonté, les mains profondément enfouies dans ses poches. Il portait sous son bras un carnet de croquis, la couverture gondolée par l’humidité ambiante. Un silence complice s’installa, bercé par le sifflement du vent dans les branches dénudées des oliviers voisins.
« J’ai lu quelque chose hier, commença Hakim sans préambule, en sortant une feuille froissée de sa poche. Ça m’a tourné dans la tête toute la nuit. » Il déplia le papier avec soin et lut, d’une voix claire qui contrastait avec le murmure du vent : « Je suis un penseur. Je ne peux admettre que quelqu'un méprise les penseurs de notre temps, allant louangeant les mortes pensées. »
Sila cessa son rangement. Elle prit un oiseau dans sa paume, le tournant lentement comme pour examiner sa réponse sous tous ses angles. « C’est une sentence qui sonne comme un défi, observa-t-elle. Une fronde lancée contre le passéisme. Beaucoup de gens confondent la patine du temps avec la valeur. Une pensée ancienne, simplement parce qu’elle a survécu, n’est pas nécessairement plus sage. Elle est juste plus usée par les mains de l’histoire. »
« C’est ce qui me trouble, reprit Hakim en s’asseyant sur le banc familier. À l’atelier, on nous abreuve des grands maîtres, des théories classiques. C’est essentiel, je le sais. Mais parfois, j’ai l’impression que cela se fait au détriment du présent. Comme si seuls les morts avaient le droit à la profondeur. Et nous, les vivants, nous ne serions que des échos pâles. »
Un sourire sage éclaira le visage de Sila. Elle prit un bloc d’argile fraîche et commença à le pétrir, ses doigts agiles épousant une forme encore invisible. « L’argile que j’utilise, Hakim, est la même que celle utilisée il y a des millénaires. La matière est intemporelle. Mais ce que mes mains en font aujourd’hui, ce que ton regard y voit, ce que ton cœur en ressent, est profondément ancré dans notre temps. Nos angoisses, nos espoirs, la qualité de cette lumière de fin d’automne… Tout cela s’y infuse. Mépriser le penseur ou l’artiste d’aujourd’hui, c’est mépriser notre propre capacité à sentir et à questionner le monde qui nous entoure ici et maintenant. »
Elle façonnait maintenant une forme humaine minuscule, assise, la tête entre les mains. Une figurine de penseur. « Louanger les "mortes pensées" sans discernement, c’est souvent une paresse. C’est plus facile de se réfugier dans des réponses déjà éprouvées, commentées, sanctifiées, que d’affronter le chaos fertile du présent. Les pensées du passé sont des lampes, Hakim, pas des routes toutes tracées. Elles éclairent, mais c’est à nous de marcher sur notre propre chemin. »
Hakim ouvrit son carnet et commença à dessiner rapidement, capturant les mains de Sila au travail, puis le profil de la petite figurine. « Alors, comment être un penseur de son temps ? Sans arrogance, mais sans ce complexe d’infériorité face aux géants du passé ? »
« En étant pleinement présent, répondit-elle doucement. En regardant cette société fracturée, cette planète qui souffle le chaud et le froid avec inquiétude, ces liens humains qui se reforment différemment. En étant honnête avec tes propres tourments et tes propres émerveillements. Ta réflexion sur la vitesse du monde numérique, tes doutes sur ton avenir d’artiste, ta façon de vivre l’amitié… voilà ta matière première, aussi noble que le marbre ou l’argile. Sculpter sa pensée avec ça, c’est être un penseur de notre temps. »
Le vent sembla apaiser sa course un instant. Hakim leva les yeux de son croquis. « Cette sentence… c’est presque un acte de résistance, alors. Résister à l’idée que le meilleur est derrière nous. »
« Exactement, approuva Sila en déposant délicatement le petit penseur d’argile sur l’étal, à côté des oiseaux. C’est un acte de foi en l’intelligence vivante. Honorer les morts, oui, mais en continuant la conversation avec eux, pas en récitant leur monologue par cœur. En leur apportant nos nouvelles, nos questions inédites. »
Hakim referma son carnet. L’air vif ne lui semblait plus aussi froid. Il sentait en lui une braise nouvelle, une légitimité. Il n’était pas qu’un héritier ; il était aussi un commencement.
« Alors, à quand ta première pensée d’argile ? » demanda Sila, les yeux pétillants.
Il sourit, déterminé. « Bientôt. Je commence à comprendre que mes mains aussi ont quelque chose à dire. Pas seulement à reproduire. »
Le ciel gris parut s’éclaircir imperceptiblement, laissant filtrer une lueur laiteuse. Sur l’étal, parmi les créatures de terre, le nouveau petit penseur veillait, modeste et pourtant essentiel, témoin silencieux et vibrant d’un présent bien vivant.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 105 : La Toison des Pensées
Le ciel d’Aïn El Ksour s’était fait avare de lumière. Un vent aigre, venu des collines dénudées, secouait les branches des derniers arbres tenaces et griffait les vitres de l’atelier. À l’intérieur, cependant, régnait une chambre paisible, troublée seulement par le crépitement du poêle à bois et le grésillement de la théière. Sila, les mains couvertes d’une fine pellicule d’argile séchée, observait Hakim qui, assis sur un tabouret bas, feuilletait un carnet de croquis, le front barré d’un pli profond.
La visite du jeune homme avait pris, au fil des mois, la douce régularité des marées. Ce jour de novembre venteux, une lourdeur silencieuse l’avait accompagné, inhabituelle chez cet étudiant en art d’ordinaire si avide de paroles. Il avait parlé de ses doutes, de cette voix intérieure qui, ces derniers temps, se faisait impitoyable juge : critiques acerbes sur son travail, comparaisons paralysantes, et même des pensées fugaces, sombres, sur le sens de son parcours, qui l’effrayaient.
Sila posa délicatement la figurine sur laquelle elle travaillait – une forme abstraite évoquant un oiseau se lovant contre lui-même – et s’essuya les mains. Elle se leva pour verser le thé à la menthe, l’arôme embaumant soudain l’air chargé d’humidité et de secrets.
« Le climat change, Hakim, pas seulement dehors », commença-t-elle doucement, sans le regarder directement, observant plutôt la course des nuages déchiquetés derrière la vitre. « Il y a des saisons intérieures, aussi. Des bourrasques de pensées qui semblent vouloir tout arracher sur leur passage. »
Hakim leva les yeux, son expression mélangeant gratitude et trouble. « C’est justement ça. Comment ne pas être choqué ? Parfois, il me semble que mes pires ennemis logent dans ma propre tête. »
Un silence s’installa, peuplé seulement du souffle du vent. Puis Sila prit place en face de lui, tenant sa tasse entre ses paumes comme pour capter sa chaleur.
« Je me souviens d’une sentence, une fois. Elle disait à peu près ceci : "Ne soyons pas choqués par nos pensées, qu'elles soient monstrueuses ou bienveillantes, aucune pensée n'est autre chose qu'une pensée. Aucune pensée ne mérite une médaille d'or, pas plus qu'elle ne mérite un blâme." »
Les mots tombèrent dans l’atelier avec la douceur d’une pierre polie. Hakim les répéta mentalement, son visage se détendant imperceptiblement.
« Vois-tu, poursuivit Sila en désignant du menton le tas d’argile sur son établi, l’argile, à l’état brut, contient tout. Des graviers, des impuretés, des morceaux de terre fine et souple. Si je m’arrête, horrifiée, à chaque petit caillou, si je veux le punir d’exister ou, au contraire, si je m’extasie uniquement sur la partie la plus pure, je ne sculpterai jamais. Je dois accueillir toute la matière, sans effroi ni trophée. La travailler. Lui donner une forme. La pensée, c’est la matière première de l’esprit. Elle est neutre. C’est ce que nous en faisons qui importe. »
Hakim referma son carnet. « Mais les pensées… elles semblent si réelles. Si moi. »
« Sont-elles toi, ou simplement des nuages passant dans le ciel de ta conscience ? » répliqua-t-elle avec un léger sourire. « Regarde ce vent de novembre. Il emporte les dernières feuilles, fait grincer les girouettes, on dirait qu’il veut tout détruire. Demain, il se sera peut-être calmé, transformé en simple brise. Il n’est ni bon ni mauvais. Il est. Nos pensées critiques ou sombres sont comme ce vent. Les observer sans s’y accrocher, sans se croire défini par elles, c’est ça, ne pas être choqué. »
Il sentit un apaisement lent couler en lui, comme l’infusion de menthe réchauffant son corps. « Alors, même la pensée la plus laide… ne mérite pas de blâme ? »
« Pas plus que la pensée la plus brillante ne mérite de médaille, confirma Sila. C’est en leur accordant cette importance démesurée qu’elles prennent le pouvoir. Observe. Accueille même. Puis, comme avec l’argile, trie, modèle, choisis ce que tu gardes pour construire ta forme. Ta sculpture, c’est ton action, ton art, ta manière d’être au monde. Pas le flux incessant et changeant de tes pensées. »
Dehors, le vent semblait perdre de sa fureur. Hakim prit une profonde inspiration, comme s’il expulsait l’air vicié de ses propres tourments. Il rouvrit son carnet, non plus pour y chercher la perfection, mais pour y déposer simplement un trait, un début de forme, libre du jugement.
Sila reprit son oiseau d’argile. Sous ses doigts, la forme semblait maintenant prête à déplier des ailes, non pas malgré ses imperfections, mais avec elles, intégrées à son essence. La tempête, au-dehors comme au-dedans, n’avait fait que révéler la force tranquille du socle sur lequel tout reposait : l’accueil sans effroi de tout ce qui passe.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 106 : L'Hologramme et la Flamme
Le froid de ce début d’après-midi était vif, tranchant, comme taillé dans du cristal gris. Il semblait redessiner les contours de l’atelier de Sila, où la chaleur du four à bois et celle, plus subtile, de la présence des deux amis, créaient un îlot résistant. Dehors, le paysage s’était dépouillé, passant des ors flamboyants de novembre à une austérité minérale, comme si la terre retenait son souffle avant le grand sommeil hivernal. À l’intérieur, l’air sentait l’argile humide, la cire d’abeille et le thé à la menthe.
Hakim, les mains enserrant sa tasse pour y puiser un peu de chaleur, observait Sila qui, avec une infinie délicatesse, lissait les ailes d’une figurine d’oiseau prise dans une invisible ascension. Le silence entre eux n’était pas vide ; il était plein du bourdonnement de la pensée, de cette étrange alchimie qui s’opérait depuis leur rencontre, où chaque visite semblait creuser un peu plus profondément le sol de leur compréhension.
« Parfois, dit Sila sans lever les yeux de son travail, je me dis que cette pièce, cet atelier, cet instant précis où la flamme du four modèle la terre et où notre conversation modèle nos âmes… tout cela n’est peut-être qu’une image projetée. »
Hakim sourit. Il sentait venir une de ces sentences qui agissaient comme des clés, ouvrant des portes dans la trame même du récit de leur amitié. « Comme un reflet ? »
« Plus qu’un reflet. Une création. » Elle posa enfin l’oiseau sur l’étagère, parmi d’autres êtres de terre cuite. « Le monde que l'on voit à l'extérieur de nous n'est que le reflet de notre monde intérieur. L'univers peut alors se comparer à un hologramme 4D soutenu dans un autre plan qui l'engendre. »
Les mots flottèrent dans l’air, semblant faire vibrer la lumière pâle de décembre filtrant par la fenêtre. Hakim regarda par ce carré de verre. Le village sous son manteau gris, les oliviers squelettiques, la route qui filait vers l’horizon. Un hologramme ? L’idée n’était pas neuve pour lui, il l’avait lue, mais entendue ici, dans le concret de l’atelier, elle prenait une toute autre densité.
« Alors cette amitié, lança-t-il, nos discussions, cette sensation que le temps se plie parfois quand nous parlons… ce serait aussi une partie de cet hologramme ? Une projection de ce que nous portons au fond ? »
Sila le regarda, ses yeux reflétant la lueur dansante du poêle. « Exactement. Nous nous rencontrons sur ce plan, dans cet espace-temps. Mais ce qui permet la rencontre, l’échange, cette sensation de… continuité entre les épisodes de notre histoire, cela vient d’ailleurs. D’un plan qui soutient celui-ci. Comme le dessin soutient la sculpture, l’idée soutient l’œuvre. »
Elle s’approcha, prenant une boule d’argile brute. « Regarde. Ici, en surface, tu as un point A et un point B. » Elle planta un doigt à deux endroits opposés de la sphère. « Pour aller de l’un à l’autre en restant à la surface, il faut du temps, de la distance. Mais si je perce, si je crée un passage direct à travers la masse… » Elle pressa son pouce, créant un tunnel entre les deux points. « L'espace et le temps peuvent être traversés, comme le fait la pensée, par des trous de vers. »
Hakim comprenait. Leur camaraderie était ce trou de ver. Ces après-midis dans l’atelier, ces échanges, n’étaient pas de simples conversations linéaires. Ils étaient des ponts traversant la distance de leurs âges, de leurs expériences, créant des raccourcis dans la compréhension. Chaque sentence partagée était une porte dérobée dans l’hologramme du quotidien, menant à une pièce plus vaste.
« Alors, ce climat qui change, ce froid qui mord la vitre… murmura Hakim en regardant les premières esquisses de givre sur la fenêtre.
— Une modification dans la projection, sourit Sila. Un changement de décor sur la scène de l’hologramme. Mais la pièce, elle, continue. Les acteurs sont les mêmes, et leur lien… leur lien est ce qui demeure, quel que soit le décor. Il est à la fois dans le reflet et dans la source qui l’engendre. »
Elle lui tendit la boule d’argile percée. Hakim la prit, sentant sous ses doigts la fraîcheur humide de la terre, la réalité tangible de la métaphore. Dans le silence retrouvé, bercé par le crépitement du bois, l’hologramme de cet instant décembre semblait parfait, complet. Un épisode de plus dans leur série infinie, où l’amitié était à la fois la lumière qui projetait l’image et le trou de ver qui en transcendait les limites apparentes.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 107 : Diriger son propre hiver
Le vent s’était fait philosophe. Il ne hurlait plus contre les volets de l’étal comme un enfant contrarié, mais murmurait désormais, bas et continu, dans les ruelles d’Aïn El Ksour, sculptant l’air froid en formes translucides. L’hiver, ce décembre-là, ne tombait pas du ciel ; il semblait monter de la terre même, une exhalaison silencieuse et cristalline. À l’intérieur, la poêle à bois d’Sila crépitait, jetant des lueurs dansantes sur la nouvelle armée de figurines en attente sur l’étagère – des formes plus épurées, presque ascétiques, comme si l’argile elle-même se rétractait pour méditer.
Hakim, les mains enserrant une tasse brûlante, observait Sila qui achevait de lisser le dos incurvé d’une petite silhouette. Sa visite, ce soir, était née d’un malaise qu’il peinait à nommer : un sentiment de suivre un chemin tracé par d’autres, à l’université, dans les canons de l’art qu’on lui enseignait, dans les attentes même de sa famille.
« Parfois, dit-il sans préambule, comme s’il poursuivait une conversation entamée en chemin, j’ai l’impression de réciter ma propre vie d’après un manuscrit que je n’ai pas écrit. »
Sila ne leva pas les yeux, son pouce donnant un ultime poli à la terre. « Et qui est le scribe, selon toi ? »
« Les habitudes, je suppose. Les doctrines. Le “c’est ainsi qu’on fait”. » Il soupira. « C’est confortable, de suivre. Cela évite les chocs. »
C’est alors qu’elle posa délicatement la figurine sur la table, se redressa, et le regarda enfin, ses yeux reflétant les flammes. « Le confort est une cage dorée, Hakim. La première et la plus insidieuse. On croit être en sécurité, alors qu’on a simplement renoncé aux clés. » Elle se dirigea vers l’étagère, prit une figurine plus ancienne, plus ornée, baroque dans ses formes. « J’ai fait celle-ci il y a des années. Elle suivait tous les modèles qu’on disait “justes”. Elle était parfaite, et morte. »
Elle reposa l’objet et revint vers la nouvelle, cette forme simple, réduite à son essence. « Il faut être libre et penser par soi-même. Une vraie rébellion, une vraie révolution commence quand vous arrêtez de suivre et commencez à diriger. »
La sentence, prononcée avec une douceur ferme, s’enfonça dans le silence de l’atelier comme une graine dans la terre d’hiver. Elle n’était pas jetée comme une maxime abstraite, mais tissée dans le récit de leur soirée, dans la métamorphose du climat et de l’argile.
« Diriger… mais diriger quoi ? Vers où ? » questionna Hakim, perdu.
« Diriger ton regard, d’abord. Ta propre attention. C’est l’agenda le plus ésotérique et le plus puissant qui soit. » Elle s’assit en face de lui. « Vois-tu, suivre, c’est laisser le monde extérieur décider de ce qui est important pour toi. Diriger, c’est choisir ce à quoi tu donnes de l’importance. C’est décider que cette nuance de gris dans le ciel de décembre est plus digne d’étude que le dernier cri des réseaux. C’est choisir de creuser la faille dans ton propre travail, même si les manuels disent qu’elle est une imperfection, parce que c’est là que ta vérité s’échappe. »
Le mot agenda prenait un sens nouveau. Non plus un emploi du temps, mais une intention secrète, une orientation délibérée de l’âme. Hakim repensa à ses propres dessins, toujours dans l’attente d’une validation extérieure. Ne suivait-il pas, lui aussi, le tracé de peur du jugement ?
« Alors cette révolution… elle est silencieuse ? » murmura-t-il.
« La plus profonde l’est toujours. C’est un coup d’État intérieur. On détrône les tyrans de l’habitude, du “on dit”, du prestige facile. On s’assoit sur le trône de sa propre conscience, et l’on gouverne son territoire. Même s’il a la taille d’un atelier, ou d’une feuille de papier. » Elle lui sourit. « Ton hiver à toi, Hakim, comment le diriges-tu ? Va-t-il être subi, ou va-t-il être celui où tu as, enfin, appris à écouter le vent à ta manière ? »
Dehors, le vent philosophe tournait autour de la maison, approuvant. Hakim sentit un nœud se défaire en lui. La pression de suivre un chemin, un style, une pensée, se dissipait, remplacée par la responsabilité vertigineuse et exaltante de diriger son propre regard, ses propres pas. La révolution ne se crierait pas dans les rues, mais elle bruisserait dans le froissement des pages de son carnet de croquis, dans le trait désormais plus assuré qu’il sentait naître au creux de sa main.
Sila reprit son outil et se remit à l’ouvrage, non plus en professeur, mais en compagnon d’un silence désormais chargé de sens. Ils étaient deux souverains, ce soir, à diriger leurs petits royaumes de feu, d’argile et d’idées, tandis que l’hiver, ce grand changement silencieux, montait la garde à leur porte. La suite de leur histoire ne serait plus une ligne droite tracée par d’autres, mais un sentier qu’ils dessineraient, pas à pas, décision après décision.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 108 : Le Givre et le Germe
Un silence de givre enveloppait Aïn El Ksour, tendant un voire fragile et scintillant sur les toits et les branches nues. Dans l’atelier, la chaleur du poêle à bois crépitait en un contrepoint bienvenu. Sila, les mains couvertes d’une fine pellicule d’argile séchée, observait la figurine en cours sur son établi – une forme embryonnaire, lisse et fermée, qui semblait attendre. Hakim, arrivé plus tôt dans l’après-midi, feuilletait un carnet de croquis, mais son regard était souvent captif par le ballet des flocons derrière la vitre. Le monde semblait suspendu, dans l’attente d’un souffle.
« C’est curieux, finit-il par dire, sa voix douce trouant le calme. Ce paysage figé, tout cette blancheur immobile… On dirait que le temps a retenu son souffle. Et pourtant, sous cette neige, il y a des graines, des racines, tout un monde en gestation qui ignore la pause. »
Sila acquiesça sans détourner les yeux de l’argile. Elle passa un doigt sur la surface lisse, comme pour en vérifier la porosité. « Le repos n’est jamais une inertie totale, Hakim. Même la pensée la plus tranquille est un mouvement. Jean-Pierre Garnier-Malet le disait : La moindre de nos pensées actuelles fabrique un potentiel futur actif. Cette figurine, là, elle est née d’une pensée de calme, d’une image de protection. Mais cette pensée, maintenant, elle n’est plus seulement mienne. Elle est devenue cette forme. Et cette forme, un jour, vivra dans les mains ou sous les yeux de quelqu’un. Elle déclenchera une émotion, un souvenir, peut-être une autre pensée. Le futur actif est déjà en route. »
Hakim referma son carnet. La sentence résonnait en lui avec une acuité nouvelle. Il repensa à leurs conversations des mois précédents, à ces allers-retours entre le passé et le présent, à la façon dont Sila tissait toujours un lien vers l’à-venir. « Alors même quand on crois ne penser à rien, ou à des choses futiles, on construit ? On agit sur le futur ? »
Un léger sourire effleura les lèvres de Sila. « Surtout alors, peut-être. La pensée inconsciente, le rêve éveillé, l’impression passagère… Ce sont des architectes invisibles. Regarde cette période de l’année. Tout semble mort, recroquevillé. Mais c’est le moment où la sève, invisible, prépare les bourgeons du printemps. Nos pensées d’aujourd’hui, même celles qui nous semblent légères ou mélancoliques comme ce ciel de décembre, sont cette sève. Elles nourrissent les actions, les rencontres, les œuvres de demain. »
Elle prit une éponge humide, commença à adoucir un angle de la figurine. « Toi, par exemple, quand tu es venu ici la première fois, c’était avec la pensée d’apprendre une technique. Mais c’était aussi avec ta quête d’amitié, ta soif de liens vrais. Cette pensée-là, ce désir, a fabriqué un futur actif : notre camaraderie. Et cette camaraderie modifie maintenant tes pensées présentes, tes créations, ta vision de l’art. Le cycle est perpétuel. »
Hakim observa la neige qui tombait, moins dense maintenant. Il imagina chaque flocon comme une pensée cristallisée, venant rejoindre une couche fertile sur la terre endormie. « C’est une grande responsabilité, finalement, dit-il après un moment. Si chaque pensée est un semeur… il faut veiller sur son jardin intérieur. »
« Non pas veiller avec rigidité ou inquiétude, corrigea doucement Sila. Mais avec conscience et bienveillance. Accueillir ses pensées, même les plus sombres, les comprendre comme de l’argile brute. Puis choisir celles qu’on veut modeler, sur lesquelles on veut insister, car ce sont elles qui gagneront en puissance, en ‘activité’ future. L’artiste, le philosophe, l’être humain tout simplement, travaille d’abord dans cet atelier-là : celui du possible intime. »
Elle recula pour observer son travail. La figurine, sous ses doigts, avait pris la forme d’un personnage assis, les bras enlaçant ses genoux, le visage tourné vers l’intérieur. Une forme de méditation, de gestation. « Cette pièce, je l’appellerai Avant l’éclosion. Car elle porte en elle le futur actif du réveil. »
Le jour déclinait, teintant l’atelier d’une lumière orangée qui faisait chanter les reflets du givre sur la vitre. Hakim sentit une gratitude profonde monter en lui. Chaque visite ici était comme un nouveau sillon tracé dans la terre de son esprit. Il comprenait maintenant que leurs échanges, ces sentences partagées et incarnées, n’étaient pas que de belles paroles. Elles étaient les ouvrières actives de son devenir.
« Alors, murmura-t-il, les pensées que nous partageons ici, maintenant… elles fabriquent aussi un futur commun ? »
Sila croisa son regard, ses yeux pétillants d’une douce gravité. « Indubitablement, Hakim. Chaque rire, chaque silence complice, chaque question posée, est une graine pour les saisons à venir de notre amitié. Même lorsque le chemin nous séparera physiquement. Le givre fondra, la sève montera. Et ce que nous aurons pensé et modelé ensemble continuera de grandir, quelque part, activement. »
Dans le crépuscule naissant, tandis que le froid mordant redessinait le monde à l’extérieur, l’atelier de Sila demeurait une chambre chaude où le futur, doucement, s’élaborait dans la matière et dans le cœur.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 109 : Le Cratère et la Montagne
Un froid vif et sec, inhabituel pour la saison, mordait les pierres. Le ciel, d’un bleu pâle et sans concession, ne promettait aucune douceur, seulement cette lumière crue de fin d’année qui sculptait les ombres en lames tranchantes. Devant l’étal de Sila, les figurines de terre cuite semblaient se recroqueviller, cherchant dans leurs courbes la chaleur absente.
Hakim arriva, les mains enfouies dans les poches de son manteau, le souffle court. Il trouva Sila en train de lisser les contours d’une nouvelle forme, une silhouette dressée, élancée, qui contrastait avec les personnages plus ronds, plus couchés qu’elle modelait habituellement. Le silence entre eux n’était pas vide ; il était comme l’air de ce jour, chargé d’une netteté particulière.
« Regarde, dit enfin Sila sans lever les yeux, cette lumière. Elle tombe partout pareille. Sur les toits, sur les sentiers, sur nous. Pourtant, elle ne réchauffe pas de la même manière. »
Hakim s’assit sur le banc de pierre, froid à travers son jean. Il suivit son regard vers les montagnes qui ceinturaient le village, arides et nobles sous le soleil. « C’est comme la pensée que tu m’avais évoquée la dernière fois, celle que tu voulais approfondir. Celle des nuages et de la pluie. »
Un fin sourire traversa le visage de Sila. « Oui. “Bien que les nuages laissent tomber la pluie également partout, l’eau ne s'accumule que dans les cratères tandis que les montagnes, dressées, demeurent au sec.” »
Elle posa délicatement la figurine élancée. « Je réfléchissais à cela en travaillant. Cette sentence hindouiste, ce n’est pas seulement une image géographique. C’est une carte de nos âmes, Hakim. La pluie, ce sont les épreuves, les émotions, les enseignements de la vie. Elle tombe sur tous, sans distinction. Personne n’est épargné. »
Hakim resta silencieux, laissant les mots résonner en lui, observant la figurine-montagne et, à côté, une autre, creuse, en forme de coupe.
« Le cratère, poursuivit-elle d’une voix douce mais ferme, c’est celui qui accepte tout, qui s’ouvre, qui s’offre. L’eau y stagne, parfois elle croupit. Elle y laisse des traces, de la boue, mais aussi elle peut y faire pousser des choses nouvelles. C’est la vulnérabilité. C’est accepter d’être façonné, creusé, parfois submergé. »
Elle prit alors la forme élancée. « La montagne, elle, reste au sec. Elle est dressée, fière, imperméable. La pluie glisse sur ses flancs, elle ne la retient pas. Elle demeure intacte, inaltérée. C’est la force, la résistance, l’orgueil peut-être. Mais elle reste sèche. Aucune graine ne germe sur son sommet de pierre. »
Le vent se leva, grinçant à travers les branches nues des oliviers. Hakim frissonna. « Alors… il faudrait choisir ? Être cratère ou montagne ? »
« Non, » répondit Sila avec vivacité. « Je ne crois pas. Je pense que nous sommes tour à tour l’un et l’autre. Parfois, nous nous ouvrons, nous acceptons d’être inondés, transformés, meurtris même. Nous accumulons ces expériences comme l’eau dans la cuvette. D’autres fois, face à certaines douleurs ou certains assauts, nous nous dressons, nous devenons montagne. Nous laissons glisser, pour survivre, pour ne pas être emportés. Le tout est de savoir quand il est sage d’être réceptacle, et quand il est nécessaire d’être rempart. »
Hakim pensa à l’année qui finissait, à ses doutes d’étudiant, à ses moments de découragement où il se sentait noyé, et à ses élans de certitude juvénile où il se croyait inébranlable. « En ce moment, avec ce froid qui pénètre partout, j’ai l’impression d’être un peu des deux. Un cratère gelé et une montagne de givre. »
Sila eut un rire chaleureux qui fendit le froid. « C’est une belle image. L’eau dans le cratère peut geler, se solidifier. Et la montagne, sous la glace, n’est plus si sèche. Tout change, tout se transforme. Le climat de nos vies n’est jamais fixe. Aujourd’hui, le ciel est vide et dur. Demain, il pourra se charger d’une neige qui, elle, adoucira tous les reliefs. »
Elle lui tendit la petite figurine de la montagne. « Prends-la. Pour te rappeler que tu portes en toi les deux. Et que ni la réceptivité du cratère ni la fermeté de la montagne ne sont des faiblesses ou des forces absolues. Ce sont des états, nécessaires et passagers. Comme les saisons. »
Hakim serra la terre cuite dans sa paume, y cherchant une chaleur qui viendrait peu à peu. Il regarda le ciel impassible, puis les cratères minuscules et accidentés dans la terre du jardin de Sila, où quelques brins d’herbe résistaient. La pensée n’était plus une sentence abstraite. Elle était là, sous ses yeux, dans sa main, dans l’air coupant. Une sagesse pour traverser les jours secs et les jours d’inondation, alors que le monde dehors se glaçait, attendant le proverbial renouveau.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 110 : De la Lumière et du Fumier
Le vent de décembre, aigu et prophétique, sculptait les contreforts de l’Atlas avec une ferveur nouvelle. Il ne portait plus l’odeur de terre sèche et de thym, mais une senteur humide, presque marine, comme si le climat, lui aussi, avait décidé de penser par lui-même, défiant les prévisions établies. Dans l’atelier la chaleur du four à céramique luttait contre cette étrangeté météorologique. Sila, les mains couvertes d’une fine pellicule d’argile séchée, observait une nouvelle série de figurines – des formes humaines aux postures de questionnement, les crânes légèrement entrouverts comme des réceptacles.
Hakim poussa la porte, les joues rougies par le froid insolite. Il ne salua pas directement, son regard capté immédiatement par les nouvelles créations. « On dirait qu’elles attendent qu’on leur remplisse la tête », murmura-t-il, déposant son sac de croquis.
Un sourire effleura les lèvres de Sila. La suite de leur dernier échange sur l’autorité et la transmission était là, tangible, dans l’argile. « Ou peut-être qu’elles s’apprêtent à vider ce qu’on y a mis sans leur consentement », répliqua-t-elle en se lavant les mains. « J’écoutais une vieille émission d’enquête à la radio, ce matin. Une archive. Un chercheur y parlait justement de cette faculté si fragile de l’esprit critique. Il disait quelque chose qui m’est resté, comme une épine. »
Elle s’approcha, récitant avec une gravité calme : « Nous devons penser par nous-mêmes. Si nous accordons confiance aux experts pour penser à notre place, alors nous demandons à être traités comme ce qui s’accroche, à être traités comme des champignons. Les champignons sont maintenus dans les ténèbres et nourris avec des excréments. »
Le silence s’installa, habité seulement par le crépitement du bois dans le four. Hakim resta immobile, la sentence résonnant en lui avec une force inattendue. Ce n’était pas une condamnation du savoir, mais de la passivité. Il revit ses propres années d’études, l’avidité avec laquelle il ingurgitait théories et doctrines, parfois sans mastication.
« C’est violent, l’image du champignon », finit-il par dire, s’asseyant sur un tabouret. « Mais elle est juste. On nous gave. Même de belles choses, des connaissances nobles. Mais si le processus reste celui de l’engraissement dans l’obscurité… alors l’esprit pourrit, ou ne produit que du ressemblant. »
Sila hocha la tête, commençant à lisser les contours d’une figurine. « Le climat change, Hakim. Littéralement. Les anciens repères s’effacent. Et métaphoriquement. Les vérités d’hier, celles qu’on nous servait comme définitives, montrent leurs limites. Dans ce grand bouleversement, seuls ceux qui auront appris à penser avec leur propre lumière, même vacillante, ne seront pas perdus. Les autres… »
« … seront à la merci du premier fumier venu qui se prétendra nutritif », acheva Hakim, les yeux s’illuminant d’une compréhension douloureuse. Il ouvrit son carnet. « Je crois que je suis venu ici, chaque semaine, un peu comme un champignon. Affamé de ta lumière, de tes mots. J’ai peut-être juste troqué un expert contre un autre. »
Sila posa sa main sur la sienne, un geste ferme et chaleureux. « Non. Tu es venu chercher des outils, pas des vérités toutes faites. Regarde. » Elle désigna leurs œuvres éparses dans l’atelier, les croquis de Hakim, ses sculptures. « Tu questionnes, tu confrontes, tu digères. Tu te sers de mes paroles comme d’un miroir, pas comme d’une parole d’évangile. Il y a une différence fondamentale. Penser par soi-même ne signifie pas penser seul. Cela signifie avoir le courage de prendre ce que l’on reçoit, de le soupeser, d’en extraire la substantifique moelle et de rejeter le fumier, même s’il est doré. »
Dehors, une averse glacée se mit à tomber, cinglant les vitres. Un décembre qui aurait dû être sec. Le monde, dehors, confirmait leurs mots. Hakim regarda sa propre main, celle qui dessinait parfois sans qu’il n’ait à y penser, reproduisant des automatismes appris. Puis il la ferma en un poing, déterminé.
« Alors, comment fait-on ? Pour être sûr de ne pas rester dans le noir ? Comment on s’assure que ce qui nous nourrit n’est pas… de la méprise ? »
Sila prit une boule d’argile fraîche et la tendit à Hakim. « On façonne. On agit. On met à l’épreuve des mains et de l’esprit ce que l’on croit avoir compris. La pensée n’est pas un spectacle. C’est un artisanat. Elle se construit, elle se pétrit, elle se cuit à haute température. Parfois, elle se fissure. Et on recommence. »
Elle alluma une lampe supplémentaire, chassant les ombres qui s’allongeaient avec la nuit précoce. « Commence. Pas par reproduire ce que je fais. Mais par créer la forme qui, en toi, résiste à l’obscurité. »
Et dans l’atelier qui sentait l’argile, la sueur et le feu, sous un ciel de décembre désorienté, deux artisans se mirent à l’ouvrage. Non pas dans la lumière d’un maître, mais côte à côte, chacun luttant pour entretenir sa propre flamme, déterminés à ne laisser personne, jamais, décider de leur régime intellectuel. La sentence, désormais, était incarnée. Elle était là, dans la tension des doigts sur la terre, dans le silence concentré, premier acte de résistance contre le grand noir.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 111 : Les Organes de l'Aurore
L’hiver s’était enfin fait mordre par une aurore différente. Ce n’était plus le froid silencieux et cristallin des semaines précédentes, mais un air vif, lavé, qui semblait vouloir racler la terre jusqu’à son squelette avant de permettre à toute chose de renaître. Dans l’atelier d’Aïn El Ksour, l’odeur de l’argile fraîche se mêlait à celle du thé à la menthe. Sila, les mains couvertes d’une fine pellicule grise, tournait lentement une masse informe sur son tour, tandis que Hakim, assis sur un tabouret bas, feuilletait un carnet de croquis, le front légèrement plissé.
Le silence entre eux n’était pas vide. Il était le lieu même de l’échange, un espace où les pensées, encore informulées, prenaient lentement forme, à l’image de l’argile sous les doigts de la céramiste. Depuis quelque temps, leurs conversations avaient pris un tour plus intérieur, explorant les mécanismes mêmes de la pensée et du sentiment.
« Je suis tombé sur une sentence, hier, finit par dire Hakim, sans lever les yeux de son carnet. Elle m’a poursuivi toute la nuit. » Sa voix brisa la quiétude de l’atelier comme une pierre jetée dans une eau calme, créant des cercles qui allaient s’élargissant.
Sila ralentit le tour, mais ne s’arrêta pas. « Elle doit être tenace, pour résister aux rêves de la nuit. »
« C’est de Bilolo, 1988, » lut Hakim, traçant les mots dans l’air du doigt. « Le pouvoir du cœur et de la langue... vient du fait qu'ils sont des organes privilégiés de la conception et expressions de la pensée. Le cœur (dans le corps) pense, conçoit l'idée de tout, l'idée qui sera ensuite reprise ou exprimée par la langue (dans la bouche). »
La girelle de Sila prit alors une courbe douce, un renflement qui deviendrait peut-être le ventre d’une figurine. Elle souriait, comme si la sentence était une vieille connaissance.
« On parle souvent du cœur qui sent, rarement du cœur qui pense, remarqua-t-elle. On renvoie la raison à la tête, et l’émotion à la poitrine. Comme s’ils vivaient dans des quartiers séparés, avec une douane bien stricte entre eux. »
« Mais Bilolo les réunit dans la même tâche, » enchaîna Hakim, fermant son carnet. « Le cœur est l’atelier secret. C’est là que l’argile brute de l’expérience est pétrie, malaxée, jusqu’à devenir une idée, une forme possible. Une tristesse, une joie, une rencontre… tout cela est matière première. Le cœur, dans son silence, la travaille. »
Sila hocha la tête, observant la forme qui grandissait sous ses mains. « Et la langue, alors ? La bouche ? »
« C’est le tour du potier, » répondit Hakim avec une soudaine conviction. « C’est l’outil qui donne forme extérieure, visible, communicable, à ce que le cœur a conçu en secret. Mais attention… » Il se pencha en avant, passionné. « Si le tour va trop vite, si la langue est maladroite ou précipitée, elle peut déformer l’idée. Elle peut la briser. La parole juste est un tournage délicat. »
Un silence de nouveau, empli cette fois de la justesse de la métaphore. Dehors, le vent du changement climatique balayait la colline, apportant par rafales une odeur de terre dégelée et d’horizons lointains. Ce n’était plus l’hiver morne, pas encore le printemps franc. C’était l’entre-deux, le temps de la conception.
« C’est pour cela qu’il y a parfois des malentendus si profonds, murmura Sila. Parce que deux cœurs ont conçu des idées différentes à partir d’une même scène, et que les langues, ensuite, ont tourné des vases qui ne peuvent plus s’emboîter. »
« Et pour cela aussi, reprit Hakim, que l’art existe. Parce que parfois, ce que le cœur conçoit est trop complexe, trop nuancé, pour la langue seule. Alors les mains prennent le relais. Elles deviennent une autre langue. Ta terre, là… » Il désigna la forme sur le tour. « C’est ta pensée du jour, conçue ici, » il posa un poing sur sa poitrine, « et exprimée par là. » Il ouvrit la main vers elle.
Sila arrêta enfin la roue. La figurine était encore brute, mais on y devinait désormais une silhouette accroupie, comme en train de méditer, les bras enveloppant ses genoux. Une pensée de quiétude, née des remous intérieurs de l’artiste et donnée à voir par la magie conjuguée du cœur et des mains.
« Alors, notre amitié, Hakim… » dit-elle doucement en essuyant ses mains. « Elle est peut-être cette danse constante. Nos cœurs conçoivent, chacun de son côté, le sens de ce que nous vivons ici, dans cet atelier, dans ces conversations. Et nos langues – par les mots, par les silences, par nos arts respectifs – essayent de tourner ces conceptions, de les partager, de les mettre en dialogue. Parfois, les vases s’harmonisent parfaitement. Parfois, ils sont différents mais complémentaires, comme une cruche et son bol. »
Hakim sentit une chaleur lui monter à la poitrine, cette chaleur précise qui n’était ni pure émotion ni pure idée, mais le matériau même dont les deux étaient faits. Le cœur en train de penser. L’amitié en train de se concevoir, encore et encore, dans l’atelier intérieur.
« Le climat change, dit-il en regardant par la fenêtre les nuages filant vite. Le vent vient d’ailleurs. Mais les organes, eux, restent les mêmes. Le cœur conçoit, la langue – ou les mains – expriment. C’est notre boussole, quelle que soit la saison du dehors, ou celle du dedans. »
Sila offrit une tasse de thé à Hakim. Le liquide fumant était comme une première expression, simple et chaude, d’une pensée conçue en commun : celle du réconfort partagé, à l’aube d’un monde toujours changeant.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 112 : Le Souffle dans la Bouche de Toute Chose
Le silence de l’atelier ce matin-là était d’une qualité particulière. Il ne s’agissait pas d’une absence de bruit, mais d’une présence palpable, tissée du crépitement sec du bois dans le poêle, du grésillement tenace de la pluie verglaçante contre les vitres, et du froissement léger des doigts de Sila caressant la surface d’une argile encore informe. L’hiver avait viré au vif, à l’incisif. L’air, si doux et embrumé en décembre, semblait désormais taillé au couteau, chaque rafale cherchant à s’infiltrer, à révéler la fragile chaleur des intérieurs. Hakim, arrivé en frissonnant, les épaules encore remontées vers les oreilles, contemplait ce spectacle de la transformation du climat sans vraiment le voir, les yeux fixés sur la citation qu’il venait de recopier dans son carnet.
« C’est une parole qui résonne fort aujourd’hui, » dit-il finalement, sa voix rompant le silence sans le briser, comme une pierre glissant à la surface d’un étang profond. Il lut, avec une gravité qui contrastait avec sa jeunesse : « Il arrive que le cœur et la langue règnent sur tous les membres conformément à l'enseignement qu'il (Ptah) est dans chaque corps. Et il est dans chaque bouche de tous les pouvoirs divins, de tous les gens, tout le bétail, toutes les choses rampantes, tout ce qui vit. Penser ce qu'il veut et commander ce qu'il veut. »
Sila ne leva pas les yeux de sa masse d’argile. Ses mains continuèrent leur travail patient, modelant une base large, stable. « Le souffle créateur, » murmura-t-elle, comme pour elle-même. « Pas seulement dans l’homme. Dans la bouche du renard qui trace son sillon dans la neige là-bas. Dans le murmure du vent aiguisé qui mord la pierre du village. Dans le craquement de ce bois qui se consume pour nous. »
Elle laissa enfin ses mains se reposer et regarda le jeune homme. Ses traits à lui semblaient plus ciselés aussi, marqués par les soucis de fin de semestre, mais ses yeux brillaient de cette curiosité insatiable qui avait scellé leur amitié. « Ce n’est pas une domination brutale, Hakim. C’est une souveraineté intime. Le cœur qui conçoit, la langue qui nomme, et soudain, le corps entier – qu’il soit d’argile, de chair ou d’écorce – se meut selon cette intention. »
Il referma son carnet, le reliant à la réalité de l’atelier. La chaleur commençait à dégeler ses membres. « Parfois, je me sens comme un assemblage de membres désordonnés, » avoua-t-il. « Mon cœur veut une chose, ma tête une autre, et mes mains… elles tremblent devant la toile blanche. Où est le Ptah en moi, alors ? Où est cette parole unificatrice ? »
Un sourire effleura les lèvres de la céramiste. Elle prit un petit outil en bois et commença à dessiner des lignes subtiles dans l’argile. « Tu le cherches dans le grandiloquent. Parfois, il est dans le murmure. Dans la phrase que tu as choisie de recopier ce matin plutôt qu’une autre. Dans le fait d’avoir bravé le froid pour venir ici. Cette décision, infime en apparence, c’est ton cœur et ta langue intérieure régnant déjà. Ils t’ont commandé de chercher la chaleur, pas seulement celle du poêle. »
Le récit de leur amitié était fait de ces échanges, où le philosophique s’ancrait dans le concret de l’atelier, des saisons qui tournaient, et des doutes de l’un devenant matière à modeler pour l’autre. Hakim observa les mains de Sila. Elles ne tremblaient jamais. Elles semblaient savoir, d’un savoir ancien et kinésique, comment traduire la moindre pulsion de la pensée en forme. C’était cela, la souveraineté. Une alliance parfaite entre l’idée et la matière.
« Alors, si ce souffle est dans toute chose vivante, » reprit Hakim, « ton travail, quand tu sculptes une figurine… tu ne lui donnes pas seulement une forme. Tu libères la parole qui était déjà prisonnière dans l’argile ? »
Sila inclina la tête, son regard s’attardant sur l’ébauche sous ses doigts qui prenait lentement les traits d’un petit renard couché, comme enroulé sur lui-même pour garder sa chaleur. « Exactement. Je l’écoute. L’argile a une mémoire, une volonté. Elle résiste, elle cède, elle suggère. Mon rôle est d’être l’interprète. De permettre au cœur de la terre de s’exprimer par la forme que mes mains proposent. La sentence que tu as apportée, elle dit cela : la puissance n’est pas à prendre, elle est à reconnaître. En soi, et dans le monde autour. »
Dehors, la pluie glacée avait cédé la place à une lumière pâle et laiteuse, filtrant faiblement à travers les nuages bas. Le climat, une fois encore, avait tourné sa page dans la journée même. Dans l’atelier, une autre compréhension venait de naître, fragile et précieuse comme une première glaçure. Hakim sentit un apaisement, une unification de ses membres agités. Son cœur – son désir de créer – et sa langue – sa capacité à en parler ici – avaient, pour un moment, régné en harmonie. Ils avaient commandé à son corps de venir, d’écouter, et de se nourrir de cette sagesse silencieuse et active.
Sila, comme si elle lisait dans son silence satisfait, ajouta, en terminant les oreilles pointues du renard d’argile : « Et toi, Hakim, quel souffle veux-tu laisser passer par ta bouche, par tes mains ? Le monde attend de l’entendre. Il n’y a pas de plus grand pouvoir, ni de plus grande responsabilité. »
La figurine, sous ses doigts, semblait désormais vivre, prête à bondir ou à rêver. Et dans l’atelier chauffé par le poêle et par l’échange, il était aisé de croire, l’espace d’un instant, que le souffle de Ptah habitait bien toute chose, et que leur amitié en était l’une de ses plus belles et chaleureuses expressions.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 113 : L’Aura des Jours Cumulés
Le vent avait tourné, apportant avec lui un air vif et cristallin qui faisait chanter les branches nues des amandiers autour de l’atelier. L’hiver, désormais pleinement installé sur Aïn El Ksour, avait lessivé le ciel d’un bleu pâle et dur. À l’intérieur, l’atmosphère était dense, saturée de la chaleur du four et d’une concentration presque palpable. Sila, les mains couvertes d’une fine pellicule d’argile séchée, observait une nouvelle série de figurines en cours de cuisson par le hublot du four. Leur silhouette se dessinait, fantomatique, dans la lueur orangée.
Hakim était arrivé ce matin-là sans bruit, comme absorbé par le paysage hivernal et le poids des réflexions qui l’avaient accompagné durant sa semaine d’étude. Il était assis sur un tabouret bas, un carnet de croquis ouvert sur les genoux, mais son regard était fixé dans le vide, au-delà des murs de l’étal.
« On dirait que tes pensées sont plus lourdes que la pierre à gabbro aujourd’hui », observa Sila sans se retourner, tout en ajustant la température.
Le jeune homme sursauta légèrement, puis un sourire fatigué effleura ses lèvres. « C’est étrange. Plus j’avance dans mes cours, plus je me sens… encombré. Comme si chaque théorie, chaque analyse, laissait une trace en moi, une sorte de résidu mental qui s’accumule. Je me demande parfois où tout cela va, ce que cela construit. »
Sila s’essuya les mains à un torchon, s’approcha et se servit un verre de thé à la menthe brûlant. Elle resta debout, contemplant la moutarde des figuiers de Barbarie à travers la fenêtre, dorée par le soleil bas.
« Tu touches du doigt quelque chose d’essentiel, Hakim. Dans notre vie quotidienne, nous pensons et donc nous créons des formes-pensées. » Elle prononça la phrase comme une incantation connue, avant d’enchaîner naturellement en français, tissant la sentence au récit. « Ces formes-pensées demeurent dans l’aura magnétique de l’atmosphère du penseur. Et avec le temps, nombre d’entre elles agissent sur lui avec une force sans cesse grandissante, la répétition des pensées et des schémas de pensée ajoutant de l’intensité jour après jour, avec une énergie cumulative. »
Elle se tourna vers lui, son visage serein éclairé par la lumière froide de la fenêtre. « Tu te sens encombré parce que tu commences à percevoir cette aura, cette atmosphère chargée de tes propres créations mentales. Chaque jour, nous peuplons notre ciel intérieur de figurines invisibles, bien plus que je n’en façonnerai jamais d’argile. Certaines sont légères, aériennes, et se dissolvent. D’autres, parce qu’on les caresse, qu’on les ressasse, qu’on les redoute ou qu’on les désire, prennent du poids, de la consistance. Elles finissent par habiter notre maison, à influencer l’air que l’on respire, à colorer nos choix. L’hiver, avec son invitation à l’intériorité, est une saison propice pour en faire l’inventaire. »
Hakim referma son carnet. « Alors nous sommes les sculpteurs d’un monde invisible ? Et ce monde, en retour, nous sculpte ? »
« Exactement. » Sila désigna du menton le four. « Regarde. La cuisson transforme l’argile molle en céramique durable. La répétition, l’intensité, la durée, cuisent nos formes-pensées. Elles passent de l’état d’ébauche fugitive à celui de structure installée dans notre paysage psychique. C’est cette énergie cumulative qui forge nos habitudes, nos certitudes, mais aussi nos peurs les plus tenaces ou, à l’inverse, notre foi la plus tranquille. »
Un silence s’installa, peuplé seulement du crépitement du feu et du sifflement lointain du vent. Hakim sentait le concept, abstrait jusque-là, prendre forme en lui, avec une clarté déconcertante. Il voyait ses doutes, ses enthousiasmes, ses nostalgies, non plus comme des nuages passagers, mais comme des entités façonnées par ses soins, occupant un espace réel.
« Il faut donc être un artiste vigilant de ses propres pensées », murmura-t-il, plus pour lui-même.
« C’est le plus grand art, répondit Sila. Et le plus exigeant. Car il ne s’agit pas de chasser certaines pensées, mais d’en observer la naissance, de reconnaître celles qu’on alimente par notre attention, et de choisir délibérément lesquelles méritent cette énergie cumulative. Quel climat veux-tu créer dans ton aura intérieure ? Un printemps d’ouvertures possibles, ou un été lourd de rancœurs ? Un automne de lâcher-prise, ou… un hiver de résignation ? Le temps qu’il fait en nous n’est pas une fatalité. Il est le fruit des saisons que nous avons nous-mêmes, jour après jour, pensée après pensée, laissé s’installer. »
Le four émit un clic sonore, signalant la fin du cycle. La chaleur irradia soudain plus fort dans l’atelier, contrastant avec la lumière froide du dehors. Hakim sentit un nœud se défaire en lui. L’encombrement ne lui paraissait plus une prison, mais un atelier désordonné qu’il avait le pouvoir de réorganiser.
« Alors, dit-il en se levant, peut-être que la première forme-pensée à cui
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 114 : L'Ouverture Temporelle
Le silence de l’atelier, ce matin-là, était d’une qualité particulière. Ce n’était pas l’absence de bruit, mais une présence dense, vibrante, que seul troublait le frottement léger du pouce de Sila lissant le flanc encore humide d’une figurine. Dehors, un froid vif et sec, propre à ce mois, avait saisi Aïn El Ksour, ciselant les contours du monde avec une netteté inhabituelle. L’air semblait lavé, rendant les sons plus lointains et les pensées plus proches. C’était un climat de révélation, où l’intérieur devenait le refuge des vastes explorations.
Hakim poussa la porte, apportant avec lui une bouffée d’air mordant et l’énergie concentrée de ses réflexions récentes. Il venait de traverser le village, et l’immobilité hivernale des choses l’avait conduit, par contraste, vers une agitation intérieure fertile. Il posa son carnet sur l’établi, près d’un bol de thé fumant que Sila avait prévu.
« La pensée ne nous tombe pas du ciel, n’est-ce pas ? » lança-t-il sans préambule, comme s’ils étaient déjà au milieu d’une conversation. « Elle est une construction. Une architecture. Je lisais cette phrase : Nous sommes une machine à penser parce que nous avons trois temps à notre disposition. Si nous n'avions pas ces trois temps-là nous ne pourrions pas penser. La pensée n'est pas quelque chose qui nous tombe du ciel. La mécanique est telle que nous commençons à penser, nous ne savons pas que nous avons pensé. » Jean-Pierre Garnier-Malet.
Sila ne leva pas les yeux de son travail, mais un sourire effleura ses lèvres. Son pouce continua son mouvement circulaire, infini. « La machine est en marche, je vois. Et cette mécanique, elle te parle ? »
Hakim s’assit, enlaçant le bol entre ses mains pour les réchauffer. « C’est vertigineux. L’idée que nous commençons à penser sans le savoir. Que le futur, en quelque sorte, est déjà bâti dans une ouverture temporelle avant même que nous en ayons conscience. Comme si chaque pensée consciente était l’aboutissement, la synthèse instantanée d’un processus invisible. »
Il marqua une pause, observant les mains de Sila qui, avec une certitude paisible, donnaient forme à l’argile. « Cela remet en question toute la notion de choix. Sommes-nous les architectes ou simplement les habitants d’un édifice déjà construit ? »
Sila prit enfin une éponge pour humidifier légèrement la surface de l’argile. « Tu poses la question en termes de liberté, Hakim. Mais regarde cette figurine. » Elle indiqua l’ébauche sous ses doigts, une forme humaine à peine émergée de la masse. « Quand j’ai pris ce bloc, le futur de cette pièce existait-il déjà ? D’une certaine manière, oui, en potentialité. Dans la nature de l’argile, dans mes compétences, dans l’intention fugace qui m’a traversée en le touchant. Mais ce futur potentiel était infini. Une myriade de formes possibles. »
Elle leva les yeux vers lui, son regard clair et calme. « La mécanique de la pensée, peut-être, c’est cela. Un inconscient qui bâtit, à une vitesse folle, des milliers de futurs potentiels à partir de tout ce que nous sommes : nos souvenirs, nos sensations de ce froid vif, cette lumière crue de janvier, cette attente de ta visite. Et puis, à un moment, la conscience synthétise. Elle fait un choix instantané parmi ces possibles. Elle dit : cette pensée. Cette forme. »
Hakim resta silencieux, buvant une gorgée de thé brûlant. L’analogie faisait écho en lui. « Alors, l’artiste… l’artiste serait celui qui apprend à percevoir, ne serait-ce qu’un peu, cette fabrique inconsciente ? À être à l’écoute de l’ouverture avant la synthèse ? »
« Peut-être, acquiesça Sila. Sculpter, penser, vivre… ce n’est pas inventer ex nihilo. C’est collaborer avec ce qui est déjà bâti en nous, dans ce grand espace temporel dont parle Garnier-Malet. Le froid d’aujourd’hui, par exemple. Il ne fait pas que piquer la peau. Il modifie la qualité du silence ici, il rend l’argile plus lente à sécher, il teint ta première phrase d’une urgence différente. Tout cela alimente la machine, construit des futurs potentiels qui influenceront tes prochains traits de crayon, mes prochaines courbes. »
Elle prit un outil fin et commença à dessiner les yeux de la figurine, deux petites entailles profondes et douces. « Le danger, c’est de croire que la pensée synthétisée, la forme réalisée, est la seule réalité. C’est oublier tout le chantier qui la précède. C’est se croire dieu alors qu’on est… un artisan du temps. »
Hakim ouvrit son carnet. Sur la page blanche, il sentit le poids de tous les possibles. Ce qu’il allait y tracer ne serait pas une création pure, mais une synthèse, une cristallisation instantanée de tout un monde construit dans l’ombre : de l’amitié avec Sila, des sentences échangées, de ce froid de janvier qui aiguise l’esprit.
« Ça rend humble, murmura-t-il. Et en même temps, ça donne une responsabilité immense. Si le futur potentiel est bâti avec les matériaux de notre présent, alors chaque instant, chaque sensation, chaque lecture… tout est graine. »
Sila hocha la tête, satisfaite. La figurine, maintenant dotée de regards, semblait contempler l’ouverture temporelle elle-même. « Bienvenue dans l’atelier du temps, Hakim. Nous n’y sommes que des apprentis. Mais quel atelier ! Ici, le climat extérieur – ce froid sec et tranchant – n’est qu’un collaborateur parmi d’autres. Il nous aide à penser autrement. À sentir la mécanique. »
Dehors, le vent se leva, sifflant brièvement contre la vitre. À l’intérieur, dans la chaleur de l’atelier, deux machines à penser collaboraient, silencieusement, avec les trois temps, tissant la continuité de leur étrange et profonde amitié. Le prochain futur potentiel était déjà en construction, nourri par cet échange, prêt à être synthétisé, dans un rire, un silence, ou la forme d’une nouvelle figurine.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 115 : L'Actualisateur
Le vent de janvier, tranchant et sec, sculptait les collines autour avec une vigueur nouvelle. Il ne portait plus l’humidité rassurante de l’automne, mais une morsure cristalline qui semblait vouloir nettoyer le ciel, laissant une lumière blanche, crue, éclairant chaque fissure de la terre. Dans l’atelier, la douce chaleur du four à bois et de la théière sur le poêle formait un sanctuaire contre ce monde lavé à vif. Sila pétrissait une boule d’argile grise, ses doigts cherchant la forme à naître dans la froide plasticité. Hakim, assis sur un tabouret bas, feuilletait un carnet de croquis, mais son regard était loin, aspiré par les volutes de la vapeur.
Le silence n’était pas vide. Il était chargé du bourdonnement de la réflexion, du frottement sourd de l’argile. C’est dans cette plénitude que la voix de Sila résonna, douce et pensive, sans préambule.
« Je repensais à cette idée, Hakim. Cette boucle étrange. Comme si notre esprit était un écho perpétuel, un échange entre l’ombre et la lumière. »
Elle marqua une pause, modelant l’argile en un cylindre informe. « Toute pensée est la conséquence d’une pensée inconsciente, et cette pensée inconsciente est elle-même déclenchée par une pensée consciente précédente. Nous sommes donc… des actualisateurs. Simplement des actualisateurs d’un futur potentiel. »
Hakim leva les yeux de son carnet. Les mots de Jean-Pierre Garnier-Malet, qu’ils avaient évoqués la fois précédente, flottaient à nouveau dans l’air, s’imprégnant de l’odeur de la terre et du bois brûlé. Il ne répondit pas tout de suite, laissant le concept s’enrouler autour de la scène paisible.
« Actualisateurs, répéta-t-il enfin. Comme si nous étions au carrefour de deux rivières, l’une souterraine, invisible, l’autre en surface. Et notre pensée consciente ne serait que le reflet, sur l’eau, du courant caché. » Il ferma son carnet. « Mais alors, le vrai mystère n’est pas ce que nous pensons… »
Sila acheva sa phrase, un sourire en coin. « … C’est de savoir pourquoi on pense cela et pas autre chose. Pourquoi cette potentialité-là, et pas une autre, émerge de l’ombre pour devenir notre réalité. »
Elle prit un outil fin et entailla délicatement le cylindre d’argile. « Regarde cette figurine. Elle est déjà potentiellement dans la terre. Mon rôle n’est pas de l’inventer, mais de l’actualiser. De laisser mes mains, guidées par une idée souvent floue au départ, collaborer avec ce qui veut advenir. Mais pourquoi cette forme ? Pourquoi ce visage triste et serein qui surgit aujourd’hui, et non le guerrier rieur d’hier ? Quelle pensée souterraine l’a appelée ? »
Hakim se leva, s’approcha de l’établi. « Dans mon art, c’est la même chose. Parfois, je regarde une feuille blanche avec l’intention consciente de dessiner un arbre. Mais ma main trace des racines si tortueuses, si désespérées, que le dessin devient autre chose. L’arbre n’était qu’un prétexte. Le vrai dessein, inconscient, était de donner forme à l’enracinement. À l’ancrage. C’était ça, le futur potentiel qui attendait. »
Le vent s’engouffra un instant dans la cheminée, faisant danser la flamme. Le climat avait changé, extérieur et intérieur. Janvier, avec son ciel vide et son vent purificateur, était le cadre parfait pour cette introspection. Il ne s’agissait plus de contempler le paysage des émotions, mais de sonder la source souterraine qui les alimentait.
« Alors, si nous sommes des actualisateurs, dit Hakim, la responsabilité est immense. Car en actualisant une pensée, nous nourrissons l’inconscient pour la prochaine ronde. Nous créons l’écho qui deviendra à son tour le son originel. »
Sila hocha la tête, ses yeux sombres fixés sur la figurine naissante. « Exactement. C’est un perpétuel aller-retour, une danse entre ce qui a été rendu visible et ce qui reste dans le domaine du possible. Le problème, c’est de voir… ça voir… ce qui, en nous, choisit. Est-ce la peur ? L’espoir ? Une mémoire oubliée ? Une intuition du futur ? »
Elle posa l’outil. « Peut-être qu’en ce mois de grand vent, qui balaye tout sur son passage, nous sommes invités à écouter davantage le courant souterrain. À être des actualisateurs plus conscients, plus attentifs au ‘pourquoi cela’. Parce que chaque pensée actualisée, chaque geste, chaque forme donnée à l’argile, est une graine pour le prochain champ des possibles. »
Hakim regarda par la fenêtre le paysage austère et lumineux. Il se sentait à la fois léger et lourd de ce rôle. Léger, car il n’était pas l’unique auteur de ses pensées. Lourd, car il en était le canal, le révélateur indispensable. Ils étaient, ensemble et séparément, les artisans d’une réalité en constante gestation, modelant et étant modelés par le flux invisible qui les traversait. Dans l’atelier tiède, face au vent de janvier, la camaraderie prenait une nouvelle dimension : elle était le miroir bienveillant où observer, sans crainte, le mystère de leur propre actualisation.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 116 : Les semences de l’avenir partagé
Le vent de février avait changé de caractère. La morsure sèche et froide des semaines précédentes s’était adoucie, laissant place à une brise humide et lourde, charriant des senteurs de terre remuée et de bourgeons encore timides. Devant l’étal de Sila, l’air semblait palpable, comme chargé d’une électricité subtile, à l’image des pensées qui avaient occupé les dernières conversations avec Hakim.
Ce jour-là, le jeune homme arriva sans un mot, les sourcils légèrement froncés par une réflexion intense. Il s’assit sur le tabouret usé, son regard absorbé par une figurine nouvelle : une sorte d’arbre aux racines déployées comme des veines, et aux branches se divisant en une infinité de filaments de céramique, chacun portant à son extrémité une minuscule feuille, unique de forme.
— Elle s’appelle « L’Arbre des possibles », dit Sila, en suivant son regard. Chaque feuille est une pensée qui a pris forme. Une semence.
Hakim hocha lentement la tête. Les échanges des derniers mois l’avaient transformé. Il ne cherchait plus seulement des réponses ; il pesait désormais le poids des questions.
— Je n’arrête pas de repenser à cette idée, commença-t-il, la voix basse mais claire dans l’air humide. Celle dont nous avions parlé la dernière fois. Que chacune de nos pensées actuelles fabrique un futur potentiel. Cela me rend… infiniment responsable. Et un peu effrayé. Je l’ai relu et il ajoute ceci : «Si je veux nuire à quelqu'un je nuis à mon futur, je nuis au futur de quelqu'un. Car, en fait, réfléchissons à une chose : si je suis capable de créer un futur potentiel, ce futur potentiel est disponible pour l'humanité entière.».
Sila essuya ses mains poussiéreuses sur son tablier. Elle prit une tasse de thé à la menthe fumante et en tendit une à Hakim.
— La peur est une indication, pas une finalité. Elle montre que tu as compris l’enjeu. Si je pense, par exemple, à de la colère, à de la nuisance, même sans agir, je modèle une réalité. Je plante une graine vénéneuse dans le jardin des possibles. Pas seulement pour moi, mais, comme le dit si bien Garnier-Malet, pour l’humanité entière. Ce futur, une fois créé dans l’invisible, devient une voie disponible pour tous. C’est un legs invisible.
Hakim fixait l’arbre de céramique. Une pensée lui vint, aussi soudaine que la brise qui fit trembler les feuilles d’olivier voisines.
— Alors… l’inverse est tout aussi vrai ? Une pensée de gratitude, de bienveillance, même fugace… elle aussi devient une semence disponible pour tous ?
Un lent sourire éclaira le visage de Sila. C’était cela, voir Hakim faire le lien, tisser la compréhension. Elle pointa un doigt vers une feuille de l’arbre, brillante d’un émail doré.
— Exactement. Imagine cette pensée bienveillante comme cette feuille-là. Elle mûrit, elle se détache, le vent – ce même vent de février qui change et qui porte tout – peut l’emporter. Un inconnu, à l’autre bout du monde, sans savoir pourquoi, ressent une soudaine bouffée d’espoir, a une idée généreuse. Il a peut-être cueilli, sans le savoir, le fruit de ta graine.
Le jeune homme resta silencieux un long moment, buvant son thé à petites gorgées. Le climat du mois, cette humidité prometteuse et énigmatique, semblait être le décor parfait de cette révélation. Tout était interconnecté, les éléments comme les consciences.
— Cela change tout, finit-il par murmurer. Cela signifie que ma solitude, mes doutes, mes joies… ce n’est jamais vraiment confiné. Mon for intérieur est un atelier public. Je sculpte avec mes pensées, et mes sculptures mentales sont exposées dans la galerie invisible du futur commun.
— C’est pourquoi il faut être l’artisan le plus exigeant pour soi-même, acquiesça Sila. Pas par rigidité, mais par créativité responsable. Choisir de cultiver la clarté, la paix, la beauté dans son esprit, ce n’est pas du développement personnel égoïste. C’est un acte de contribution silencieuse au patrimoine de l’avenir humain. On ne peut nuire à autrui sans polluer ce réservoir commun. À l’inverse, on ne peut se guérir soi-même sans offrir un antidote universel.
Hakim se leva et s’approcha de l’étal, la main effleurant presque les figurines. Il voyait maintenant chaque œuvre de Sila sous un nouveau jour : elles n’étaient pas que des objets d’argile, mais des pensées solidifiées, des futurs potentiels rendus visibles et tangibles. Des offrandes au présent pour modeler le temps à venir.
— Je vais devoir surveiller mon jardin intérieur avec plus d’attention, dit-il, une détermination nouvelle dans la voix. Et y planter des fleurs résistantes.
Sila acquiesça, le cœur léger. Une autre graine venait de germer, aujourd’hui, sous ce ciel de février indécis. Elle savait que les pensées échangées cet après-midi, ces semences de conscience, étaient déjà en train de fabriquer des futurs actifs. Des futurs où, peut-être, d’autres Sila et d’autres Hakim, ailleurs, trouveraient sans savoir pourquoi un peu plus de lumière pour éclairer leurs chemins. L’étal, ce jour-là, n’était plus seulement un lieu de vente, mais une pépinière du temps.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 117 : Courants intérieurs
L’air du matin avait une qualité nouvelle, une netteté presque tranchante propre à ce début de seconde moitié de l’hiver. L’été-lumière et l’automne-or s’étaient dissipés, remplacés par un froid sec et limpide qui semblait décanter le monde. Dans l’atelier, le poêle ronronnait, et la fine poussière d’argile, soulevée par les gestes précis qui façonnaient une nouvelle statuette, dansait dans les rais de lumière.
« Tu crois que nos pensées s’évaporent ? » demanda la voix, sans qu’un regard ne quitte l’œuvre en cours. La main, couverte d’une fine pellicule d’eau, lissait une courbe avec une infinie patience. « Pas au sens de disparaître, je veux dire. Mais qu’elles… émettent quelque chose, qu’elles rayonnent. »
L’autre, assis sur un tabouret bas, un carnet de croquis entrouvert sur les genoux, leva les yeux de sa page. « Comme un signal ? »
« Comme une onde », précisa Sila. Elle posa ses outils et prit une tasse de thé entre ses paumes. « Chaque pensée, chaque battement de paupière, chaque pulsation émet des courants électriques qui peuvent être transformés en ondes. C’est une réplique, tu sais. Du Meilleur des Mondes. Mais cela résonne avec une certaine science actuelle, celle qui étudie l’influence des champs électromagnétiques subtils. »
Il y eut un silence, peuplé seulement du crépitement du bois dans le poêle. L’idée s’installa, vibrant dans l’air de l’atelier. Hakim regarda autour de lui, cet antre de création où chaque objet – fini, ébauché, ou raté – portait l’empreinte d’une intention. « Alors cet atelier… c’est une chambre d’échos ? Un lieu saturé de tes ondes à toi ? »
Un sourire effleura les lèvres de Sila. « Peut-être. Et nos conversations aussi. Chaque parole que nous échangeons n’est pas qu’un son. C’est une impulsion, chargée de sens, d’émotion, d’intention. Elle modifie le champ. Elle laisse une trace. » Ses doigts effleurèrent le flanc lisse d’une figurine achevée, une gardienne de seuil aux yeux mi-clos. « Tu as déjà ressenti, en entrant dans un lieu de culte ancien, ou même dans une maison où a vécu un grand amour ou une grande peine, une atmosphère particulière ? Ce n’est pas que de l’imagination. Ce sont les échos persistants de milliers de pensées, de silences, de rires et de larmes. Des ondes devenues ambiance. »
Le jeune homme réfléchit, observant ses propres mains. « Ça rend nos responsabilités immenses. Si chaque petit jugement, chaque pensée négative, chaque doute émet… alors nous polluons l’éther psychique. A l’inverse, une attention bienveillante, une idée claire… »
« …deviennent une forme de soin, oui », acheva Sila. « C’est la discipline du potier, Hakim. On ne peut pas malaxer l’argile avec colère et espérer qu’elle retienne une forme de paix. L’intention s’inscrit dans la matière, aussi sûrement que les empreintes digitales. » Elle se leva et se dirigea vers la fenêtre. Dehors, la lumière hivernale, si crue, faisait briller les oliviers d’un argent pâle. « Ce climat actuel, ce froid qui clarifie tout… il agit comme un révélateur. Il ne supporte pas les ambiguïtés. Il exige de la netteté, de la transparence. Nos pensées, en ce moment, doivent avoir cette qualité. Directes. Essentielles. Sinon, elles se dissipent dans ce grand ciel vide. »
Hakim referma son carnet. L’idée lui était devenue tangible. Il se sentait soudain non plus comme un simple visiteur, mais comme un émetteur actif, contribuant par sa simple présence attentive à la fréquence de ce lieu. « Alors nos liens, notre amitié… ce serait comme deux émetteurs réglés sur la même longueur d’onde ? Créant une résonance. »
« Une harmonique », confirma Sila en se retournant, son visage éclairé par la fenêtre. « C’est cela, la véritable camaraderie. Ce n’est pas seulement partager du temps ou des mots. C’est accorder ses fréquences. Se mettre à l’écoute des courants sous-jacents de l’autre. Parfois, le silence est alors la communication la plus riche, car il laisse passer le signal pur, sans le bruit des paroles. »
Elle revint vers l’établi, et prit une petite boule d’argile fraîche. « Tiens. Ne sculpte rien de figuratif. Essaye juste, pendant que tu la travailles, de maintenir une pensée unique, claire et calme. Une pensée d’ancrage. Vois ce que la terre retient. »
Hakim prit l’argile. Sa main était moins assurée que celle de Sila, mais son attention était totale. Il ferma les yeux un instant, cherchant au-dedans de lui cette note stable. Le froid dehors, la chaleur du poêle, le parfum de l’argile et du thé, la présence silencieuse de son amie : tout cela convergeait en un point de paix. Il se mit à pétrir, doucement.
Sila le regardait faire, reconnaissant dans son attitude concentrée le même respect qu’elle portait à la matière. Elle savait qu’aucune de ces ondes subtiles ne se perdait. Qu’elles s’inscriraient dans la mémoire de l’argile, dans l’atmosphère de l’atelier, et continueraient de voyager, bien au-delà de ces murs et de ce moment précis, dans le grand champ des possibles. Le froid limpide de la saison portait désormais un nouveau son : l’harmonique tranquille de deux présences accordées, émettant, dans le silence actif de la création, un signal continu de reconnaissance mutuelle.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 118 : La Vitesse des Pensées
Un froid vif et sec, héritier des frimas de janvier, mordait encore les pierres d’Aïn El Ksour, mais déjà, une lumière différente, plus franche, striait les ruelles en fin d’après-midi. C’était un entre-deux, un souffle suspendu entre l’hiver tenace et le frémissement lointain du printemps. Dans l’atelier de Sila, la chaleur du four à bois et celle, plus subtile, de la conversation, créaient un refuge hors du temps.
Hakim était arrivé les mains rougies par le froid, un carnet de croquis sous le bras, l’esprit alourdi par des questions qui semblaient peser plus que d’habitude. Il observait Sila qui polissait avec une infinie patience une figurine d’argile aux formes fluides, comme pétrifiée dans un mouvement éternel. Le silence entre eux n’était pas vide ; il était chargé de la réflexion mûrissante de l’étudiant.
« Je pense parfois, commença-t-il sans préambule, que nos conversations sont comme des particules de lumière. Elles partent de nous, et peu importe où nous en sommes, elles finissent par se rencontrer, par créer une illumination. »
Sila posa doucement sa figurine, un léger sourire aux lèvres. L’analogie ne lui déplaisait pas. Elle se souvenait d’une lecture, un livre de philosophie des sciences déniché chez un bouquiniste à Constantine. Elle attisa les braises dans le petit poêle avant de répondre.
« Cela me rappelle une sentence de Vincent Crousier », dit-elle d’une voix devenue méditative, comme pour épouser le crépitement du feu. « En réalité, la vitesse de la lumière est indépendante des observateurs vivant dans un même temps. C'est une nécessité pour que tout le monde puisse voir le même état en même temps. »
Hakim leva les yeux, captivé. Le lien avec leur camaraderie lui était immédiatement sensible.
« C’est une belle image pour l’amitié, non ? poursuivit Sila. Peu importe nos états d’âme, nos doutes ou nos joies du moment, il existe entre nous une constante, une sorte de vitesse de la lumière affective. Elle permet que, lorsque nous nous rencontrons ici, nous partagions le même « état » de vérité, le même instant de sincérité, malgré les différences de nos vies. »
L’étudiant hocha lentement la tête, mais son visage s’assombrit. « Et la suite ? Il y a une suite, je crois. »
Sila reprit, sa voix baissant d’un ton : « On peut ainsi comprendre que nos pensées sont de l'énergie qui disparaît de notre temps avec une vitesse supérieure à celle de la lumière. » Elle laissa les mots résonner dans la pièce chaude. « Voilà qui est plus vertigineux. Nos pensées, nos idées fugaces, nos angoisses ou nos élans de générosité… elles sont d’une énergie fulgurante. Elles naissent et s’échappent de notre présent à une vitesse incalculable. Certaines se matérialisent en actes, en paroles, en œuvres comme ces figurines. La plupart s’évadent dans le néant du passé. »
Hakim regarda ses mains. « C’est ce qui m’effraie un peu aujourd’hui. Cette fugacité. Je construis des projets, des rêves pour mon art, et parfois, avant même d’avoir posé un trait sur le papier, l’idée a déjà fui, vieillie, dépassée par une nouvelle. Je cours après une lumière qui va plus vite que moi. »
Sila prit une boule d’argile fraîche et la posa devant lui. « La terre, elle, ne fuit pas. La pensée qui s’envole à la vitesse de la lumière, si tu arrives à la capturer ne serait-ce qu’un instant dans cette matière, elle cesse de disparaître. Elle entre dans le temps commun. Elle devient observable pour tous, pour toujours. Cette figurine… » Elle désigna l’œuvre achevée. « Elle est la preuve qu’une pensée a pu rattraper son propre élan et se fixer. Ton angoisse, Hakim, est le signe que ton énergie créatrice est intense. Il ne s’agit pas de la retenir de force, mais de lui offrir des passages, des portes vers le monde tangible. »
Dehors, le vent s’était levé, chassant les derniers nuages et promettant une nuit claire, glacée. Le climat changeait, encore et toujours, dans cette lente révolution vers le renouveau. Dans l’atelier, un autre changement, plus intime, opérait. Hakim posa sa main sur l’argile, sentant sa fraîcheur et son potentiel. Sa pensée anxieuse, ce flux d’énergie trop rapide, semblait ralentir au contact de la matière, trouver un point d’ancrage dans le temps partagé avec Sila.
Il comprenait maintenant que leur amitié était ce référentiel stable, cette vitesse de la lumière constante, qui permettait à ses pensées fuyantes de devenir, l’espace d’un épisode, un état commun, visible, partagé. Une vérité sculptée dans l’instant, avant la prochaine fulgurance.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 119 : Les Portes du Temps Potentiel
Un vent nouveau, aigre et porteur d’une fraîcheur humide, balayait la cour de Sila. Ce n’était plus la morsure sèche de janvier, mais pas encore la douceur capricieuse des premiers bourgeons. L’air sentait la terre remuée et la pluie fine, ce climat qui semblait désormais hésiter, changer de visage à chaque nouvelle lune, sans se soucier du calendrier des hommes. Devant son étal, Sila lissait les contours d’une figurine abstraite, une forme qui évoquait à la fois une graine et une étoile. Hakim, assis sur le petit banc devenu familier, observait ses mains avec cette attention mixte de l’étudiant et du disciple.
Leur conversation, fluide comme l’argile sous les doigts experts de Sila, avait dérivé des défis techniques de la sculpture vers les méandres de la destinée. Hakim évoquait avec une fébrilité contenue ses projets, ses rêves d’artiste, ce futur qu’il imaginait comme un chemin tracé pour lui seul, une projection personnelle et jalouse.
Sila ne répondit pas tout de suite. Elle prit le temps de déposer son outil, de contempler la forme entre ses mains. Son regard, lorsqu’il se posa sur le jeune homme, était empreint de cette sérénité qui précédait toujours ses phrases les plus denses.
« Tu parles de ton futur comme d’une possession, Hakim. Comme d’un tableau que toi seul peindras. Mais je suis tombée récemment sur une pensée de Vincent Crousier qui m’a fait tourner l’esprit comme un tour de potier. » Elle marqua une pause, laissant le murmure du vent remplir l’espace. « Il dit ceci : “Ce futur potentiel n’est pas personnel. Il peut être actualisé par ceux qui ont les mêmes pensées (premier critère) et qui peuvent voyager dans les mêmes ouvertures temporelles (deuxième critère) dépendant du mouvement de nos planètes et de la date de notre naissance.” »
Les mots tombèrent dans le silence de la cour comme des galets dans l’eau calme. Hakim les sentit résonner étrangement en lui. Ce n’était pas une sentence sur le destin, mais sur sa nature partagée.
« Alors… mon avenir n’est pas vraiment le mien ? » demanda-t-il, non par déception, mais par une soudaine curiosité vertigineuse.
« Si, et non, » corrigea Sila avec un léger sourire. « Le potentiel est un paysage, Hakim. Vaste, aux horizons multiples. Imagine une vallée invisible, peuplée de toutes les œuvres qui pourraient être créées à partir d’une même idée, d’une même vibration de l’âme. Cette vallée, tu n’y entres pas seul. Tu y accèdes si ta fréquence, tes “mêmes pensées”, résonnent avec sa porte. Et cette porte, elle ne s’ouvre qu’à certains moments, selon une mécanique céleste qui nous dépasse. »
Elle pointa du doigt le ciel gris-perle. « Ce climat qui change, ce vent qui n’est plus celui d’hier… ce sont d'infimes échos de ces grands mouvements. Nos naissances nous ancrent dans un rythme cosmique. Et parfois, ces rythmes s’alignent pour ouvrir une brèche. Ce n’est pas de la magie, c’est une… disponibilité de l’univers. »
Hakim regarda ses propres mains, comme s’il y cherchait la trace de ces pensées uniques qui pourraient être des clés. « Donc, si je conçois une idée, une forme d’art… quelqu’un d’autre, ailleurs, pourrait, au même moment, si les planètes lui sont favorables, actualiser ce même futur ? »
« Exactement. Cela rend la création moins solitaire et plus… sacrée. Cela signifie que lorsque tu es profondément en accord avec une idée, tu n’es peut-être pas seul à la sentir poindre à l’horizon du possible. La camaraderie dont nous parlons souvent ne se limite pas à cette cour. Elle peut être invisible, silencieuse, connectée par l’esprit et le temps. Tu peux, sans le savoir, voyager dans la même “ouverture temporelle” qu’un inconnu à l’autre bout du monde, et actualiser un fragment du même futur potentiel. »
Un sentiment étrange, mêlé d’humilité et d’exaltation, envahit Hakim. Sa quête ne le singularisait pas ; elle l’intégrait à une chorégraphie plus vaste. Son amitié avec Sila en était un témoignage tangible : leurs pensées s’étaient rencontrées, et l’ouverture temporelle de ses visites ici était la brèche où leur échange prenait vie.
« Cela veut aussi dire, » murmura-t-il, « qu’il faut être à l’écoute. Repérer les moments où la porte grince. »
Sila hocha la tête, reprenant sa figurine. « Oui. Et cultiver la clarté de ses pensées. Plus elles sont pures, fortes, authentiques, plus elles ont de chances de correspondre au premier critère. Le reste… » elle esquissa un geste vers le ciel où les nuages commençaient à se déchirer, laissant filtrer un timide rayon, « le reste est une danse d’astres. Nous ne contrôlons pas le calendrier des ouvertures, pas plus que nous ne contrôlons ce vent de février qui nous glace aujourd’hui. Mais nous pouvons choisir d’être prêts, et de reconnaître les compagnons de voyage quand les portes du temps potentiel s’entrouvrent. »
Dans la lumière nouvelle, la figurine de Sila sembla capturer un éclat. Hakim sentit que leur dialogue venait de tracer une nouvelle voie dans le paysage partagé de leur amitié, une sente menant vers ces vallées du possible où l’on ne marche jamais tout à fait seul.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 120 : La Vitesse des Observateurs
Le vent qui descendait des collines avait changé de caractère. Il ne portait plus le tranchant sec de janvier, mais une humidité lourde et prometteuse, qui semblait vouloir s’accrocher aux branches nues des amandiers avant de les forcer à fleurir. Dans l’atelier de Sila, l’air était calme, chargé de l’odeur de l’argile et du café. Hakim, assis sur un tabouret bas, tournait lentement une petite figurine informe entre ses doigts, moins pour la modeler que pour accompagner le flux de sa pensée.
Sila observait le jeune étudiant du coin de l’œil, tout en lissant le contour d’un visage d’argile aux yeux clos. Le silence n’était pas vide ; il était le réceptacle de leurs dernières conversations, de ces allers-retours sur le temps, la création, et la manière dont les idées germent. Elle prit une gorgée de café brûlant avant de rompre le calme, sans préambule.
« Je repensais à cette phrase de Vincent Crousier que tu m’avais lue la dernière fois », dit-elle, sa voix douce mais nette dans la pénombre de l’atelier. « Celle sur le temps accéléré, et sur les observateurs pour qui cette vitesse est normale. J’ai continué la lecture et il dit aussi ceci :’’Dans ce temps accéléré, ce qui pour nous est une accélération, apparaît comme «vitesse normale» pour les observateurs qui vivent dans ce temps. La pensée peut donc être captée et mémorisé par ces derniers qui peuvent alors expérimenter la suite logique de cette pensée.’’ »
Hakim leva les yeux, un sourire ébauché aux lèvres. Il avait apporté cette citation il y a plusieurs semaines, comme on apporte un caillou trouvé en chemin, et ils l’avaient posée au centre de leur échange, sans l’épuiser. Elle était devenue un point de repère, un phare dans le paysage mouvant de leurs dialogues.
« Oui, dit-il. L’idée que notre “accélération” puisse être le rythme naturel de quelqu’un d’autre. Que notre pensée, à ce tempo, puisse être captée, mémorisée… et continuée par un autre. C’est vertigineux. »
Sila hocha la tête, ses doigts maintenant immobiles sur l’argile. « Cela me fait penser à mon travail. Quand je crée une figurine, je suis dans un temps à moi. Il peut être frénétique, une course contre le séchage de la terre, ou au contraire d’une lenteur extrême, quand je cherche la forme juste. Pour toi, qui entre ici, ce tempo peut sembler étrange. Mais si tu t’assois, si tu observes assez longtemps… ce rythme devient le tien. Tu deviens cet observateur. Et alors… »
« …Alors la pensée qui guidait tes mains peut devenir la mienne », enchaîna Hakim, ses yeux brillant d’une excitation familière. « Je peux la saisir, et peut-être, plus tard, en expérimenter la suite logique dans mon propre dessin, ma propre vision. La création devient une chaîne d’observateurs qui se passent le témoin, chacun dans son temps propre. »
Le vent humide frappa doucement contre la vitre, comme pour approuver. Sila sourit. C’était cela, la beauté de ces échanges avec Hakim : une pensée n’était jamais close. Elle se déployait, mois après mois, épisode après épisode, s’adaptant au climat changeant – à la sécheresse de l’esprit ou aux pluies fertiles de l’intuition.
« Nous sommes ces observateurs l’un pour l’autre, Hakim », murmura-t-elle. « Ton temps à toi, celui de l’étudiant avide, pressé de tout comprendre et de tout vivre, il m’apparaissait d’abord comme une course folle. Mais maintenant, je l’observe. Je le capte. Et cela réveille en moi des parts de ma propre jeunesse, des pensées que j’avais laissées en sommeil. Tu leur donnes une suite logique. »
Hakim posa délicatement la boule d’argile sur l’établi. « Et toi, ton temps semble parfois si… paisible, si loin de la frénésie de l’école, des réseaux, de tout. Au début, c’était comme un autre monde. Mais maintenant que j’observe, que je m’imprègne… cette paix devient une possibilité pour moi. Une vitesse normale que je pourrai, peut-être, un jour adopter. Ta sérénité, je la mémorise. »
Il y eut un long silence, plus profond que le précédent. La citation n’était plus une sentence extérieure ; elle avait été complètement intégrée, digérée, elle était devenue l’histoire même de leur camaraderie. Ils n’étaient plus seulement Sila et Hakim, la céramiste et l’étudiant. Ils étaient deux observateurs captant mutuellement le temps de l’autre, permettant à la pensée de l’un de germer et de fleurir dans le jardin intérieur de l’autre.
Sila se leva pour remettre un peu de bois dans le petit poêle. La chaleur nouvelle se diffusa lentement.
« Le climat change, dit-elle en regardant la flamme. Le dehors devient lourd, précurseur. Nos conversations aussi changent de texture. Elles s’imprègnent de cette humidité, de cette attente. La pensée que tu m’as apportée le mois dernier a mûri. Elle a produit ses fruits aujourd’hui. »
Hakim regarda par la fenêtre les nuages bas et lourds. Il se sentait, en effet, comme un observateur privilégié : non seulement du temps météorologique mais du temps intérieur de Sila, de sa philosophie patiente. Et il savait, avec une certitude joyeuse, qu’il repartirait avec une nouvelle graine à observer, à mémoriser, et à faire croître dans le tempo encore indécis de sa propre vie. L’étal de Sila n’était pas seulement un lieu de vente ; c’était un poste d’observation où les vitesses du cœur et de l’esprit trouvaient, l’espace de quelques heures, à synchroniser leurs battements.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 121 : Ceux qui disent tout le temps comme toi
Le printemps ne s’annonçait pas par une douceur uniforme, mais par un ciel de contrastes, où des bourrasques imprévisibles chassaient d’immenses nuages blancs avant de laisser, l’espace d’une heure, un soleil franc réchauffer la terre. Dans l’atelier, la lumière changeante jouait sur les rangées de figurines, semblant leur insuffler une vie intermittente.
Ce jour-là, le silence entre Sila et Hakim n’était pas vide, mais chargé d’une réflexion partagée, née d’une conversation entamée lors de sa précédente visite. Hakim, le visage un peu plus anguleux qu’à leur première rencontre, observait Sila qui lissait avec une infinie précision l’argile d’une nouvelle forme, abstraite, qui évoquait à la fois une graine et une flamme.
« C’est curieux, finit par dire Hakim, rompant le calme sans le briser. À la fac, depuis quelque temps, je perçois une étrange musique dans les discussions. Une sorte d’écho appauvri. »
Sila ne leva pas les yeux, mais un léger sourire effleura ses lèvres. « Ah. Tu entends les cymbales du consensus ? »
Il hocha la tête, cherchant ses mots. « C’est plus subtil. Au début, on échange, on discute, on oppose même. Et puis, peu à peu, certains se mettent à reformuler tes propres idées, mais comme si elles devenaient soudain leur propriété. Ou pire, ils les anticipent, les servant avant toi, avec une ferveur qui sonne… faux. Ce n’est pas de l’accord, c’est de la mimétique. »
La main de Sila s’immobilisa. Elle posa délicatement son outil et se tourna vers le jeune homme, son regard clair accrochant la lumière grise qui entrait à cet instant. « Tu touches là à une ruse de l’esprit bien plus commune qu’on ne le croit. Car il y a ceux qui parlent avant de penser, ceux qui pensent sans rien dire et ceux qui disent comme les autres. » Elle marqua une pause, laissant la sentence résonner dans le crépitement soudain d’une averse contre la vitre. « Et, les pires, ceux qui disent tout le temps comme toi, tu es d’accord ? »
Hakim rit, exactement comme elle l’avait prévu. « Voilà ! C’est exactement cela ! Tu l’as dit. »
« Mais vois-tu, Hakim, le danger n’est pas dans leur approbation perpétuelle », reprit-elle en s’essuyant les mains à un chiffon. « Le péril, c’est l’appauvrissement qu’elle provoque en toi. Quand tu ne rencontres plus que le reflet de tes pensées, même déformé, tu cesses de les interroger. Tu deviens paresseux. Et l’autre, celui qui dit toujours « tu as raison », il ne te vole pas tes idées ; il te vole tes contradicteurs, ces miroirs déformants qui t’obligent à te redresser, à préciser ton trait. »
Elle prit une de ses anciennes figurines, un personnage au visage volontairement inachevé. « Regarde. Si je ne travaille que l’argile molle, sans la confronter à la résistance de l’outil, au feu durcissant du four, elle reste informe et fragile. Notre pensée aussi a besoin de friction pour prendre sa forme. Celui qui est toujours d’accord est comme l’eau tiède : il ne sculpte rien, il ne fait que mouiller la surface. »
Hakim observait la pluie qui cédait déjà la place à une percée de soleil, illuminant les gouttes accrochées aux branches comme des perles. « Alors comment faire ? Les éviter ? »
« Non. Les reconnaître. », dit-elle doucement. « Et chercher, justement, ceux qui pensent sans rien dire – ils ont souvent beaucoup à apporter quand ils se décident. Ou ceux qui parlent avant de penser – leurs bêtises sont parfois des tremplins vers des vérités inattendues. Et même ceux qui disent comme les autres… ils nous rappellent la valeur de l’originalité. Mais face à « ceux qui disent tout le temps comme toi », soit tu poses une question qui dérange, vraiment, pour voir ce qui se cache derrière le miroir. Soit… » Elle sourit, malicieuse. « Soit tu te sers d’eux comme d’un test. Si ton idée résiste à leur approbation automatique, c’est peut-être qu’elle manque encore de tranchant, de nouveauté. Une pensée trop facilement avalée est souvent trop bien prémâchée. »
Hakim se leva, attiré par la fenêtre où le ciel livrait maintenant une bataille épique de lumière et d’ombre. « C’est un peu solitaire, finalement. »
« L’authentique camaraderie ne l’est pas. », répondit Sila en reprenant son travail. « Toi et moi, nous ne sommes pas toujours d’accord. Et c’est pour cela que nos échanges ont de la valeur. Ils sculptent. L’amitié véritable n’est pas un chœur à l’unisson, c’est une polyphonie où chaque voix garde son timbre. Le pire, ce n’est pas l’opposant, c’est le flatteur qui, en répétant ton refrain, finit par vous étouffer tous les deux. »
Un rayon de soleil perçant frappa soudain la figurine-abstraction entre ses mains, lui donnant l’éclat fugace de l’or. Hakim comprit alors que cette phrase, anonyme, était bien plus qu’une observation sagace. C’était un outil, un ciseau à penser. Et dans l’atelier de Sila, sous ce ciel de mars versatile, on n’y sculptait pas que de l’argile.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 122 : Les acteurs et l’écran
Le vent avait tourné, apportant avec lui les premiers effluves tièdes d’une saison nouvelle. Il chassait la grisaille persistante, faisant danser les fines poussières d’argile dans l’atelier de Sila, comme une nuée d’insectes dorés prise dans un rai de soleil. Hakim, assis sur son tabouret habituel, observait le phénomène, fasciné par cette alchimie simple de la lumière et de la matière. Il était venu ce matin-là, le cœur léger mais l’esprit encombré d’une question qui lui trottait dans la tête depuis des jours, une interrogation née de ses lectures et des longues discussions du mois passé.
Sila, les mains profondément ancrées dans une masse d’argile grise qu’elle pétrissait avec une force rythmée, sentit son silence pensif. Elle ne rompit pas le sien, laissant le bruissement du vent et le clapotement lointain de la fontaine du patio tisser la trame sonore de l’instant. C’était dans ces silences partagés que leurs échanges les plus profonds trouvaient souvent leur racine.
« Je réfléchissais à la conscience, finit par lancer Hakim, sans quitter des yeux la danse des poussières. À ce qui produit la pensée. On nous enseigne que tout émane du cerveau, une pure mécanique neuronale. Mais parfois… parfois, j’ai l’impression de simplement recevoir les idées, comme on capte une onde. »
Sila ralentit le mouvement de ses mains, mais ne s’arrêta pas. Un sourire joua sur ses lèvres. La continuité de leur dialogue se manifestait ainsi, par la reprise d’un thème laissé en suspens, affiné par le temps.
« Songer que ce serait notre cerveau qui produit la pensée, dit-elle doucement, comme en écho à sa propre réflexion, serait la même chose que croire que les acteurs vivent à l’intérieur de notre télévision. »
La sentence, nouvelle pour Hakim, tomba dans l’atelier avec la netteté d’un caillou dans l’eau calme. Il en sentit les répercussions immédiates en lui.
« Exactement ! s’exclama-t-il, se tournant enfin vers elle. L’écran n’est qu’un réceptacle, un interface. Il transmet, il manifeste, mais il ne crée pas le programme. Il peut être de meilleure ou de moins bonne qualité, plus ou moins net, mais l’histoire, les émotions, les personnages… ils viennent d’ailleurs. »
Sila hocha la tête, commençant à former un cylindre avec l’argile. « Notre corps, notre cerveau, seraient donc cet écran. Une merveille de technologie biologique, capable de traduire, d’interpréter, de ressentir. Mais la source du signal… » Elle laissa la phrase en suspens, un point d’interrogation modelé dans l’air.
Le climat du jour, chargé de cette douceur précoce et énergique, semblait leur donner raison. Tout était réception : la chaleur du soleil sur la peau, le chant des oiseaux revenus, l’odeur de terre humide après les dernières pluies. L’atelier lui-même n’était qu’un réceptacle pour leurs échanges, comme le cerveau de Hakim l’était pour ses questionnements.
« Cela change tout, reprit le jeune homme, passionné. Si nous sommes des récepteurs, alors la connaissance n’est pas une construction, mais une connexion. L’art non plus. Tu ne crées pas vraiment cette figurine, Sila. Tu la captes. Tu es en train de la recevoir, de la rendre visible à travers tes mains, ton expertise, ton… écran d’argile. »
Sila regarda alors l’ébauche informe entre ses doigts. « C’est une grande humilité, Hakim. Et une grande responsabilité. Si je ne suis qu’un récepteur, alors je dois veiller à la qualité de ma réception. À nettoyer l’écran des interférences – les peurs, les préjugés, l’égo. À bien orienter l’antenne. » Elle eut un petit rire. « Et parfois, il y a des jours de brouillard, où la réception est mauvaise. Rien ne vient. L’écran reste noir. »
« Et l’amitié ? demanda Hakim, plongeant au cœur de ce qui les unissait. Qu’est-ce que c’est, dans cette analogie ? »
Sila leva les yeux vers lui, son regard clair et direct. « Une synchronisation des fréquences. Deux récepteurs accordés sur la même longueur d’onde, capables de partager ce qu’ils reçoivent, de le comparer, de l’enrichir. Ça ne vit pas dans la télévision non plus, Hakim. Ça passe à travers. C’est un signal particulier, celui de la reconnaissance. »
Un long silence, paisible cette fois, s’installa. La sentence avait ouvert une porte, et ils avaient franchi le seuil ensemble. Hakim sentit une sérénité nouvelle. Sa quête de connaissance n’était plus une chasse épuisante, mais une recherche d’accord, de réglage fin.
Sila, quant à elle, se remit à modeler le cylindre d’argile, qui commençait à prendre la forme d’une longue silhouette élancée, comme une antenne dressée vers le ciel. Le vent tiède entrait par la fenêtre ouverte, nettoyant l’air, chassant les vieux miasmes de l’hiver. Le climat avait changé, et avec lui, la qualité de la réception. En cet instant, dans l’étal de Sila, tout était clarté, et le signal de leur camaraderie était d’une parfaite netteté.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 123 : Le Poids d’une Pensée Unique
Le vent qui descendait des collines n’avait plus la dent froide des semaines passées. Il portait maintenant des effluves de terre humide et d’amandiers en bouton, un souffle lourd et prometteur qui faisait frémir les branches nues du vieux figuier devant l’étal. L’air semblait s’être alourdi, chargé d’une sève invisible, prélude à un renouveau qui hésitait encore à se déclarer. Dans l’atelier, l’atmosphère était concentrée, silencieuse, brisée seulement par le grattement léger des outils de Sila sur l’argile.
Hakim, assis sur un tabouret bas, observait ses mains qui façonnaient avec une certitude tranquille le visage d’une nouvelle figurine. Ce n’était pas un visage serein, mais un masque tendu, aux yeux exorbités et à la bouche entrouverte sur un silence criant. La tension dans la glaise était palpable.
« On dirait qu’elle a vu un spectre, murmura Hakim, sans pouvoir détacher son regard de l’œuvre naissante.
— Ou qu’on lui a interdit de voir la réalité », répondit Sila sans cesser son travail. Sa voix était douce mais portait un poids nouveau. Elle posa son ébauchoir, contempla sa création. « Je pense souvent, Hakim, au mécanisme intime de la soumission. Non pas celle qu’on impose par la force, mais celle qu’on accepte par… commodité intellectuelle. »
Elle se tourna vers lui, et dans ses yeux d’un noir-jais, il vit une lueur d’inquiétude grave. « Tu te souviens de la citation dont nous parlions la dernière fois ? Celle sur la chance… pour certains, que les gens ne pensent pas ? »
Hakim hocha la tête. La phrase d’Hitler les avait hantés tous deux : ‘’Quelle chance pour le dirigeant que les hommes ne pensent pas‘’, elle revenait dans leurs conversations comme une épine dans la chair de leurs réflexions. Elle n’était plus une simple sentence historique ; elle était devenue le contrepoint obscur à leur propre quête de vérité et d’échange.
« Ce qui me terrifie, poursuivit Sila en essuyant ses mains à un torchon, ce n’est pas le monstre qui profère une telle chose. C’est le terrain fertile sur lequel une telle graine tombe. Le désir, parfois, de ne plus penser. De déléguer le fardeau du doute, du choix, de la responsabilité. De troquer sa liberté contre l’illusion du confort et de l’ordre. » Sa main effleura la figurine au visage déformé. « Voilà le vrai spectre. Le vide que l’on accepte en soi-même. »
Le jeune homme sentit un frisson lui parcourir l’échine, malgré la tiédeur de l’atelier. Il revit les discussions enflammées de sa fac, les certitudes rapides, les slogans répétés en chœur. Il avait toujours cru à la force du groupe, de la pensée collective. Mais Sila pointait l’envers du décor : la pensée unique, née non de la contrainte extérieure, mais d’une lassitude intérieure.
« C’est comme si tu disais que le pire ennemi de la liberté… c’est la fatigue d’être libre, hasarda-t-il.
— Exactement, approuva-t-elle, un sourire triste aux lèvres. Et l’artiste, l’étudiant, l’être humain qui cherche, a pour devoir de lutter contre cette fatigue. Chaque figurine que je crée, chaque question que tu te poses, Hakim, c’est un acte de résistance. Une manière de dire : ‘Je suis là, je pense, je ressens, je doute. Je refuse le vide.’ »
Elle prit un morceau d’argile fraîche et le tendit au jeune homme. « Donne-lui un visage. Pas un visage de héros. Un visage qui lutte juste pour ne pas sombrer dans l’indifférence de sa propre pensée. »
Dehors, le vent du changement soufflait plus fort, apportant avec lui les parfums complexes d’un monde en transformation. Mais dans l’atelier, le combat était plus intime, plus fondamental. Hakim prit l’argile, sa main tremblant un peu. Ce n’était plus de la simple terre. C’était un manifeste silencieux, la réponse fragile et déterminée à une sentence monstrueuse. Sous ses doigts maladroits mais volontaires, commença à émerger les traits non pas d’une peur imposée, mais de la fatigue à laquelle il fallait résister. Le printemps pouvait bien arriver avec ses promesses ; la saison la plus cruciale se jouait dans le cœur et l’esprit de ceux qui refusaient de déposer les armes de la réflexion. Et dans ce sanctuaire d’argile et de mots, leur amitié était la première, la plus essentielle, des résistances.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 124 : Le Souffle du Renouveau
Un vent différent, vif et chargé d’une odeur de terre humide et de bourgeons écrasés, sculptait les collines autour d’Aïn El Ksour. L’hiver avait desserré son étreinte, non par une capitulation soudaine, mais par une retraite lente, laissant derrière lui un monde assoupli, prêt à être repensé. Dans l’atelier de Sila, la lumière avait changé de qualité ; elle n’était plus l’invite oblique et froide de janvier, mais une caresse plus large, plus généreuse, qui faisait chanter les bruns profonds de l’argile et danser la fine poussière de terre.
Hakim, le visiteur devenu familier, était assis sur un tabouret bas, tournant entre ses doigts une petite figurine en cours de séchage. Il observait Sila, concentrée sur le tour, ses mains guides d’une forme qui émergeait de la masse informe. Le silence entre eux n’était pas vide, mais peuplé du ronronnement du tour, du crissement subtil de l’argile, et de la sentence qu’Hakim avait apportée avec lui, posée entre eux comme une pièce de plus sur l’étal.
« C’est cette idée de Massey, » commença-t-il sans préambule, comme s’il reprenait une conversation intérieure, « qui me tourmente et me fascine. ‘La pensée est par essence un processus de « penser » puisque les pensées doivent reposer sur la nature des choses. Et les choses sont elles-mêmes les pensées de Dieu sous forme matérielle.’ Je suis resté dessus. »
Sila ralentit le tour, ses doigts maintenant immobiles contre la courbe parfaite de la forme. Elle ne le regarda pas tout de suite, ses yeux fixés sur l’objet naissant. « Tourmente et fascine, » répéta-t-elle doucement. « C’est le signe d’une graine qui cherche sa terre. Explique-moi ta tempête. »
« C’est le ‘processus’ d’abord, » dit Hakim, passionné. « On nous parle toujours de la pensée comme d’un produit, d’une conclusion. Mais ici, c’est l’acte même de penser qui est mis en avant. Comme ton travail sur le tour : ce n’est pas le vase fini qui est l’essentiel, c’est le geste de le faire naître, la main qui dialogue avec l’argile. Penser, ce serait ça : un dialogue, pas un monologue. »
Un sourire effleura les lèvres de Sila. Elle arrêta complètement le tour. « Et sur quoi repose ce dialogue, selon lui ? »
« Sur la nature des choses. On ne pense pas dans le vide. On pense à partir de ce qui est. De cette argile, de ce vent de mars, de cette lumière. Nos pensées doivent épouser leur contour, leur résistance, leur réalité. Sinon, ce ne sont que des fantômes. » Il fit une pause, scrutant la figurine dans sa main. « Mais voici le vertige : si les choses sont les pensées de Dieu matérialisées… alors penser, véritablement, ce serait toucher du doigt la pensée divine. Lire le monde comme un texte sacré. »
Il y eut un silence, rempli par le chant lointain d’un oiseau revenu de migration. Sila prit un chiffon humide, essuya délicatement ses mains. Son regard se porta vers la fenêtre, vers les amandiers dont les branches se nuançaient de blanc.
« Tu vois cet amandier, Hakim ? » dit-elle enfin, sa voix aussi claire que l’air du dehors. « En hiver, c’était une pensée de Dieu en apparence morte, une structure dépouillée, une idée de bois et de gel. Aujourd’hui, c’est la même pensée qui s’exprime par la floraison, par cette explosion de fragile blancheur. La nature de la chose a changé de manifestation. Notre pensée, à nous, doit être assez souple pour la suivre. Ne pas s’attacher à la branche dénudée quand l’arbre est en fleur. »
Elle se tourna vers lui, et il vit dans ses yeux cette lueur philosophique qu’il était venu chercher. « Le processus de penser, c’est cela : être en mouvement avec la chose. Comprendre que cette figurine dans ta main est, à cet instant, une pensée de Dieu sous forme d’argile crue. Demain, après la cuisson, la peinture, elle sera une autre expression de cette pensée. Et celui qui la regardera y ajoutera sa propre couche de pensée. Le dialogue est infini. »
Hakim sentit un frisson lui parcourir l’échine, qui n’avait rien à voir avec le climat changeant. C’était la reconnaissance d’une vérité profonde. « Alors notre amitié… » commença-t-il.
« …est le processus de deux pensées qui se rencontrent, reposant sur la nature de ce que nous sommes, » acheva Sila doucement. « Toi, l’étudiant avide, la pensée de Dieu en forme de quête. Moi, la céramiste, la pensée de Dieu en forme de patience et de forme. Nous échangeons, nous modelons mutuellement notre compréhension. Nous participons au penser du monde. »
Dehors, une brise plus forte fit onduler les fleurs des amandiers, emportant quelques pétales dans sa course. À l’intérieur de l’atelier, régnait une paix vibrante. Hakim reposa la figurine avec un respect nouveau. Il ne tenait plus un simple objet, mais un fragment matérialisé d’un immense dialogue cosmique. Et à ses côtés, Sila, souriant tranquillement, reprit son travail sur le tour, ses mains redevenant les interprètes d’une pensée silencieuse et éternelle, modelant l’argile sous le souffle du renouveau. Leur silence, désormais, était plein du bruissement de toutes les pensées du monde, passant de l’immatériel au tangible, dans l’atelier chaleureux où se poursuivait, épisode après épisode, l’apprentissage infini de la camaraderie et du sens.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 125 : La Pensée n’est pas un Troupeau
Une brise aiguë, porteuse d’un parfum de terre mouillée et de bourgeons froissés, avait remplacé la torpeur humide des derniers mois. L’atelier de Sila était imprégné d’un nouveau silence, moins cotonneux, où chaque son – le grattement d’un outil, le soupir du poêle – semblait distinct et affirmé. Ce matin-là, le silence fut traversé par la vibration sourde du téléphone posé sur l’établi poussiéreux. Ce n’était pas Hakim, mais un souvenir bien plus ancien, cristallisé dans un titre de documentaire : Mad as Hell, d’un certain Aaron Russo.
La céramiste, la main encore empreinte d’argile, relisait un article sur cet homme. Un producteur de Hollywood devenu critique farouche de la pensée unique, qui avait fini par réaliser un film intitulé America: Freedom to Fascism. Un parcours qui l’intriguait, ce saut des feux de la rampe aux batailles politiques, ce refus de se fondre dans le moule des grands studios ou des partis établis. Il avait même créé sa propre société pour garder une indépendance farouche. En le lisant, une sentence qu’elle avait notée résonna soudain avec une clarté nouvelle : « Il n’y a pas de groupes, nous sommes des individus, la pensée de groupe n’est pas une pensée. » La voix d’Aaron Russo, « fou comme l’enfer », semblait murmurer cette évidence depuis l’écran.
C’est alors que l’odeur familière du thé à la menthe et du savon frais annonça Hakim. Il apparut sur le seuil, les cheveux légèrement plaqués par une averse printanière imprévue, les bras chargés d’un carnet de croquis bosselé. Sila leva les yeux, un léger sourire aux lèvres. « Tu arrives au bon moment. Je suis en train de dialoguer avec un fantôme américain qui détestait les troupeaux. »
Sans un mot, Hakim posa ses affaires et s’approcha. Son regard parcourut l’écran, puis se porta vers les étagères où les dernières figurines de Sila séchaient. Il y avait, cette fois, un cortège de personnages modelés dans la même argile, mais dont chaque visage portait une expression si singulière, si volontaire, qu’ils semblaient refuser de former une procession. C’était sa réponse silencieuse à la lecture du jour.
« C’est frappant, murmura Hakim après un long moment, en désignant à la fois l’écran et les figurines. Cet homme… il a quitté le monde du spectacle, où tout n’est que clan et cour, pour se lancer en politique. Mais pas pour rejoindre un parti. Pour en créer un, puis pour en défier un autre. Il a perdu, encore et encore. Mais il a continué à produire ses propres films, ses propres idées, jusqu’au bout. Ce n’était pas un homme de groupe. C’était un individualiste, au sens le plus concret du terme. »
Sila acquiesça, prenant entre ses mains paresseuses une des figurines, un petit personnage au regard fier et buté. « C’est exactement cela. La “pensée de groupe”… ce n’est qu’un confort, une délégation de sa propre lumière. Russo le disait autrement, avec la rage de celui qui a vu les coulisses. Mais le principe est là. Regarde mes petits soldats d’argile. Je les fais naître de la même masse, mais je passe des heures à graver dans chacun une histoire différente, une fissure unique, un regard qui ne regarde nulle part de la même manière. Leur force n’est pas dans leur nombre, mais dans leur entêtement solitaire. »
Le jeune étudiant s’assit, l’esprit en ébullition. « C’est ce qui m’effraie parfois dans l’école, tu sais ? On nous apprend les “courants”, les “mouvements”. On nous pousse à nous rallier à une esthétique, une idéologie, comme s’il s’agissait de choisir son équipe de football. Mais où est-ce que je suis, là-dedans ? Mon pinceau, est-il seulement à moi, ou n’est-il que le prolongement d’un manifeste écrit par d’autres ? » Sa voix était empreinte d’une anxiété nouvelle, aiguisée par la clarté printanière et la sentence implacable.
« Hakim, répondit Sila avec douceur, l’argile est toujours la même. La terre d’Aïn El Ksour ne change pas. Ce qui change, c’est la pression de tes doigts, l’angle de ta lame, l’intention que toi seul tu y mets. Russo n’a pas rejeté le cinéma, il a rejeté la manière dont on le faisait. Il n’a pas rejeté la politique, mais la soumission qu’elle exigeait. Tu ne rejettes pas la peinture, tu cherches ton geste. Et ce geste, personne ne peut te l’enseigner. Il naît du refus de penser comme le voisin, même si le voisin a raison. »
Dehors, le ciel de mars, capricieux, déchira les nuages, et un rayon de soleil brutal vint frapper le cortège de figurines. Chaque micro-relief, chaque intention sculptée dans la terre crue, projeta une ombre démesurée et unique sur le mur de l’atelier. Pour un instant, la petite armée d’individus en argile parut immense.
Hakim regarda ce jeu d’ombres, puis son carnet de croquis. Il l’ouvrit à une page récente, un dessin de foule où chaque visage, pourtant esquissé en quelques traits, cherchait désespérément une différenciation. Il avait travaillé là-dessus intuitivement, sans comprendre pourquoi. Aujourd’hui, il comprenait.
« Alors, c’est ça, le vrai travail ? demanda-t-il. Non pas apprendre à faire partie d’un groupe, mais apprendre à s’en extraire, à être irrémédiablement soi, même dans le chœur ? »
« C’est le travail le plus difficile, confirma Sila en reposant délicatement sa figurine. Et le seul qui vaille. Parce qu’au bout du compte, la seule chose que tu auras vraiment à offrir au monde, ce n’est pas ta capacité à répéter, mais ton courage de diverger. Comme cet Aaron Russo, fou comme l’enfer, qui a préféré mourir en homme libre qu’en courtisan couronné. »
Le silence revint, mais ce n’était plus le même. Il était peuplé de présences affirmées, de consciences individuelles, du bourgeonnement têtu de deux esprits refusant de se dissoudre dans la pensée commune. La saison du renouveau, avec ses vents imprévisibles, n’apportait pas que des fleurs ; elle apportait aussi la sève montante de l’individuation, et dans l’atelier de Sila, elle trouvait son écho le plus vrai.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 126 : Au-delà de la surface
Le printemps se teintait d’une douceur venteuse, un climat espiègle qui faisait danser les amandiers en fleurs et jouait avec la lumière sur les flancs des collines. Dans l’atelier de Sila, l’air sentait l’argile humide et la terre réchauffée. Ce jour-là, ce n’était pas une figurine qui naissait sous ses doigts, mais une plaque large et irrégulière, comme un fragment de paysage ou d’écorce géante. Hakim, assis en face d’elle, observait le geste ample et patient, un cahier de croquis fermé sur ses genoux. Leur silence n’était pas vide ; il était chargé de la réflexion qui avait suivi leur dernier échange, une semaine plus tôt, sur les cycles et les recommencements.
« Je pense parfois à la manière dont nous racontons nos propres vies », commença Sila sans lever les yeux de la plaque d’argile, ses doigts traçant des sillons qui semblaient suivre un motif invisible. « Nous les construisons comme des lignes droites : un point A, un point B, une suite de causes et d’effets. "J’ai fait ceci, donc cela est arrivé." "À cause de cet événement, je suis devenu cela." » Elle effaça doucement un relief du bout du pouce. « C’est rassurant, cette linéarité. Ça donne l’impression d’un chemin, d’une direction. Mais est-ce que ça capture la vérité de l’expérience ? »
Hakim sentit la phrase de Deepak Chopra, qu’il avait lui-même apportée à leur précédente rencontre, résonner dans l’espace : « Tous les modes de pensées linéaires restent piégés à la surface des choses. » Elle était là, non pas jetée comme une maxime, mais tissée dans le questionnement même de Sila.
« C’est vrai », répondit-il après un moment, sa voix cherchant son chemin dans la pensée. « Quand je regarde mon parcours pour venir jusqu’ici, dans cet atelier… Si je le dessine en ligne droite, c’est une suite de coïncidences, de décisions rapides. Mais en réalité, c’était plus comme… une spirale. Je tournais autour de certaines idées, de certaines envies, sans même les nommer. Puis un jour, le centre a changé, et tout s’est réorganisé. Ce n’était pas un trajet, c’était un approfondissement. »
Sila acquiesça, un sourire aux lèvres. « Exactement. L’argile nous l’enseigne. Regarde. » Elle posa ses mains à plat sur la surface texturée. « Tu peux voir une ligne, la suivre, et croire comprendre le dessin. Mais pour vraiment le connaître, il faut plonger dans la profondeur de la marque, sentir ses bords, son relief, comprendre la pression qui l’a créée, l’outil qui l’a portée. La ligne n’est qu’un symptôme, une ombre portée d’un geste en trois dimensions. Penser uniquement en ligne, c’est se contenter de l’ombre. »
Le vent du dehors fit trembler la porte-fenêtre, apportant une bouffée d’air chargée du parfum des fleurs. Le climat du mois était à l’éveil, à la remise en question des apparences.
« Alors comment faire ? », demanda Hakim, sincèrement perplexe. « Comment échapper à ce piège de la surface dans notre quotidien ? »
Sila prit une petite estèque en bois et commença à creuser délicatement des alvéoles dans certaines zones de la plaque. « Peut-être en arrêtant de chercher toujours "la suite", le "prochain chapitre". En acceptant de s’attarder, de tourner autour du moment présent. Comme nous le faisons maintenant. Ce n’est pas une perte de temps. C’est un approfondissement. Et puis, en écoutant les autres – et soi-même – non pas pour repérer la chronologie des faits, mais pour percevoir les thèmes qui reviennent, les motifs émotionnels, les terreurs et les espoirs qui sont comme les couches successives de notre être. Une émotion n’est presque jamais la simple conséquence d’un événement. Elle est la confluence de tout un réseau de mémoires, de sensations, d’anticipations. »
Hakim sentit une évidence s’imposer à lui, lumineuse et simple. « C’est pour ça que revenir ici, épisode après épisode, n’est jamais répétitif. Parce que nous ne suivons pas une ligne. Nous explorons des couches. Chaque conversation est comme un nouveau sillon sur la même plaque d’argile, qui en révèle la densité. »
Le regard de Sila pétilla d’une fierté chaleureuse. « Tu as creusé, Hakim. Tu es allé au-delà de la surface de la sentence. Et en faisant cela, tu as touché du doigt l’essence même de notre amitié. Elle n’est pas linéaire – "nous nous sommes rencontrés, puis nous sommes devenus amis". Elle est organique, sphérique. Elle grandit en profondeur et en résonance, pas en longueur. »
La fin de l’après-midi approchait, projetant une lumière rasante sur l’œuvre en cours. La plaque d’argile n’était plus une surface plate, mais un microcosme de vallées, de crêtes et de cavités, un paysage en miniature qui ne pouvait se lire d’un seul regard. Il fallait y circuler avec le doigt, avec le regard, en accepter les ombres et les lumières changeantes.
Alors qu’il se préparait à partir, Hakim, debout sur le seuil, se retourna vers l’atelier baigné d’or. « Alors la prochaine fois, nous ne continuerons pas. Nous approfondirons. »
Sila, déjà absorbée par l’ombre portée d’une alvéole, répondit doucement : « Nous n’avons jamais fait autre chose. » Le vent, complice, fit voleter une pétale blanche à ses pieds, dessinant dans l’air non pas une ligne, mais une courbe infinie.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 127 : Le Gisement Recyclé
Le vent avait tourné, apportant avec lui des effluves de terre humide et de genêt en fleur. L’atelier de Sila était plongé dans une lumière laiteuse, diffuse, comme filtrée à travers un voile de soie. Les précédentes semaines de sécheresse poussiéreuse semblaient déjà lointaines ; l’air vibrait désormais d’une énergie nouvelle, liquide et germinative. Hakim poussa la porte, le visage encore frais de la route, et s’immobilisa sur le seuil. Sila, les mains enfoncées dans une glaise grise, modelait la forme embryonnaire d’un oiseau aux ailes déployées. Elle ne leva pas les yeux, mais un sourire effleura ses lèvres.
« Le temps a fait son œuvre, dit-elle d’une voix douce, comme poursuivant une conversation commencée en elle-même. Il a lessivé le ciel et gonflé les graines. Tout semble neuf. Pourtant, cette argile, cette eau, cette pulsion de créer… Rien de cela n’est vraiment nouveau. »
Hakim s’approcha, déposant son carnet de croquis sur l’établi marqué d’éclaboussures séchées. Leur dernier échange, des semaines plus tôt, tournait autour de l’angoisse de la page blanche, de la peur de ne rien avoir d’original à dire. Il avait ruminé cette crainte, la sentant comme un poids sur sa propre inspiration.
« C’est justement ce qui m’étreint, répondit-il en observant les doigts agiles de Sila donner vie à la forme. Je regarde mes études, l’histoire de l’art, cet océan de chefs-d’œuvre… Et je me demande ce qu’il reste à inventer. Tout semble déjà avoir été pensé, sculpté, peint. »
Sila inclina légèrement la tête, ses doigts accentuant la courbe d’une aile. « Je lisais récemment une pensée de Deepak Chopra, dit-elle. Elle m’a suivie comme une ombre portée depuis. Presque toutes les pensées les plus originales sont simplement de l'information recyclée, et même les pensées les plus originales sont en fait des sauts quantiques de créativité qui se produisent à partir de ce même gisement d'information, collectif et recyclé. »
Elle marqua une pause, laissant les mots résonner dans le crépitement léger de la pluie contre la vitre. « Vois-tu, Hakim, nous ne partons jamais de rien. Nous sommes les dépositaires d’un immense gisement. Tout ce que nous avons vu, lu, aimé, détesté, touché. Les émotions des anciens sont enfouies dans les pigments, les mythes circulent dans nos veines avec le sang. Ton angoisse, elle aussi, est recyclée. Elle a habité des milliers d’artistes avant toi. »
Hakim s’assit, l’esprit soudain en alerte. « Alors, l’originalité serait une illusion ? »
« Non. Une transmutation. » Sila prit un chiffon pour essuyer ses mains, laissant l’oiseau d’argile attendre. « Prenons ce changement de climat, aujourd’hui. La pluie de ce mois n’est pas celle de l’an passé. Elle tombe sur une terre différente, imprégnée d’un été brûlant nouveau. Elle raconte une histoire légèrement décalée. C’est la même eau, recyclée depuis la nuit des temps, et pourtant son impact est unique. » Elle désigna du menton les étagères chargées de figurines. « Chacune de ces créatures naît de la même terre, de mes mêmes mains, des mêmes techniques transmises par des générations de potiers. Pourtant, aucune n’est l’identique d’une autre. Le saut quantique, dont parle Chopra, c’est cet instant où, en modelant, je me souviens soudain de la façon dont la lumière traversait les ailes d’une libellule au-dessus du ruisseau, enfant. Ce souvenir, recyclé de ma mémoire, fusionne avec la technique recyclée de mon savoir-faire et… hop. Une courbe inédite naît. L’oiseau devient libellule. »
Un déclic se produisit en Hakim. Il ouvrit son carnet, noircit une page de traits énergiques. « Notre gisement à nous… c’est tout ce dont nous parlons ici. Nos échanges. Mes doutes, tes paroles. Les sentences que nous partageons. Elles ne nous appartiennent pas en propre, et pourtant, leur combinaison en cet instant, dans cet atelier, sous cette pluie précise… »
« … produit une étincelle qui n’appartient qu’à nous, acheva Sila, le regard brillant. Ta main qui dessine maintenant ne recycle pas seulement les maîtres que tu admires. Elle recycle aussi la chaleur de notre amitié, la saveur du thé à la menthe que nous buvons, la mélancolie de ce ciel bas. Tout cela se fond dans le trait. »
Hakim leva les yeux de son carnet. « Alors créer, ce ne serait pas chercher une source miraculeuse, mais apprendre à être un alchimiste du déjà-là. »
Sila acquiesça, retournant à son oiseau. « Exactement. Honore le gisement. Nourris-toi de lui sans retenue. Puis, fais-lui confiance. Laisse la vie – cette pluie, ce souvenir, cette camaraderie – opérer le saut quantique. L’originalité n’est pas au début du processus, Hakim. Elle en est l’aboutissement inattendu. »
Dehors, la pluie redoubla, lavant le monde avec une intensité renouvelée. Dans l’atelier, deux artistes, l’une façonnant la terre, l’autre le papier, travaillaient en silence, conscients de puiser à la même source infinie et ancienne, attendant, tranquilles, la grâce fugace du saut.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 128 : La Cohérence du printemps
Un vent nouveau dansait dans les ruelles. Un vent capricieux qui semblait avoir lavé le ciel d’un bleu cru et poussé les bourgeons à s’étirer hors de leur sommeil. Dans l’atelier de Sila, la lumière, plus blonde qu’à l’accoutumée, baignait les étagères chargées de figurines en terre, comme si elle voulait réchauffer chaque silhouette figée. Hakim poussa la porte, les bras chargés de pâtisseries encore tièdes, et son souffle s’arrêta un instant. Ce n’était pas seulement l’air qui avait changé ; une paix active, presque palpable, régnait dans l’espace.
Sila, penchée sur un bloc d’argile fraîche, ne leva pas les yeux immédiatement. Ses mains, couvertes d’une fine pellicule de terre grise, épousaient la forme naissante avec une assurance tranquille. Il y avait dans son geste une fluidité inhabituelle, comme si la pensée et l’acte ne formaient plus qu’un seul flot continu.
« Regarde, Hakim, dit-elle enfin, la voix douce mais ancrée. Pendant des semaines, j’ai tourné autour de cette idée. Une forme de féminité liée à la terre et à l’eau, une sorte de gardienne des sources. J’ai lu, j’ai dessiné, j’ai même rêvé d’elle. Et ce matin, en sentant ce printemps hésitant mais tenace, je me suis simplement assise et j’ai commencé. Sans délibération infinie. »
Hakim s’assit sur son tabouret familier, déposant les gâteaux. Il observait le mouvement de ses mains, leur certitude. « Tu as l’air… libre, Sila. D’habitude, je te sens plus en lutte avec la matière, ou avec l’idée. »
Un sourire effleura les lèvres de la céramiste. « C’est justement ce dont je voulais te parler. Tu te souviens de cette sentence de Nithyananda que nous avions effleurée la dernière fois ? Penser moins et agir plus ne veut pas dire devenir un robot, c'est cohérence, pensée, acte issus de la paix, elles ne sont pas absentes mais plus profondes. Je crois que je commence à en saisir la chair, pas seulement l’ossature. »
Elle ralentit légèrement son geste, modelant délicatement une courbe. « Avant, je pensais que cette ‘paix’ était un état de stagnation, presque de résignation. Mais non. C’est comme le lit d’une rivière après les pluies d’avril – le débit est plus fort, plus plein, mais le cours est clair, sans heurts inutiles contre les berges. Ma pensée n’est pas moins vive, elle est simplement en harmonie avec mon geste. Elle ne le précède pas en sautant comme un cabri anxieux ; elle l’accompagne, le nourrit en silence. »
Hakim resta silencieux, la phrase résonnant en lui. Il repensa à ses propres projets, à cette toile qu’il voulait commencer depuis des mois, étouffée sous une montagne de croquis préparatoires et de doutes. « Alors, tu ne réfléchis plus avant de faire ? » demanda-t-il, un peu perplexe.
Sila émit un petit rire chaleureux. « Je réfléchis, mais autrement. L’obsession de ‘bien faire’, de ‘tout anticiper’, c’était du bruit. Un vacarme mental qui étouffait la voix plus profonde, celle qui sait. Agir à partir de la paix, c’est faire confiance à cette voix. La pensée n’est pas absente, elle est descendue s’installer ici, dans le ventre, dans le cœur de l’action. La cohérence, c’est cela : ne plus être déchiré entre l’intention et le mouvement. »
Le jeune homme regarda par la fenêtre. Le printemps, en ce jour de transition, n’était pas dans la démonstration éclatante des fleurs, mais dans cette sève montante, invisible et puissante. C’était un climat de germination intérieure. Il se sentit traversé par un désir soudain et calme : celui d’aller à son propre atelier, non pour ‘produire’ quelque chose de grandiose, mais pour simplement se mettre à l’ouvrage, avec cette sensation étrange que tout ce qu’il avait appris, vu et discuté avec Sila formait désormais un socle silencieux en lui.
« C’est peut-être ça, la saison nouvelle, murmura-t-il. Ne pas attendre que toutes les conditions soient parfaites, que toutes les idées soient clarifiées. Mais laisser ce qui est mûr en nous émerger naturellement dans l’acte. Sans lutte. »
Sila hocha la tête, ses doigts façonnant maintenant les détails les plus fins avec une précision devenue instinctive. « Exactement. La figurine que je sculpte… elle n’est plus un ‘problème’ à résoudre. Elle est une présence qui émerge. L’action n’est plus un pont tendu vers un résultat incertain. Elle est le lieu même où la création habite, ici et maintenant. »
Dans la lumière dorée de l’après-midi, alors que l’argile prenait vie sous les doigts de Sila et que les mots résonnaient en Hakim avec une nouvelle profondeur, l’atelier devint le témoin de cette cohérence fragile et forte. Ce n’était pas la fin du questionnement, mais le début d’une manière différente d’être à l’œuvre, dans l’art comme dans la vie : enraciné dans une paix active, où pensées et actes, enfin réconciliés, pouvaient ensemble fleurir.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 129 : Contrôler l’Arc-en-Ciel
Un vent nouveau, vif et porteur d’un parfum de terre remuée et de fleurs d’amandier à peine fanées, jouait avec les tentures de l’étal de Sila. L’air d’avril, imprévisible, avait ceci de particulier qu’il semblait balayer les dernières torpeurs de l’hiver pour installer, non pas une douceur uniforme, mais une succession de climats : des éclats de soleil chaud succédaient à des bourrasques fraîches, des ciels d’un bleu profond à des passages de nuages gonflés, promettant aussi bien une averse qu’un rayon. Cette instabilité, Sila la trouvait vivifiante.
Hakim arriva, les cheveux un peu en désordre par la brise, une lueur de perplexité dans le regard. Il s’assit sur le tabouret familier, ses doigts effleurant une nouvelle figurine, une forme abstraite qui évoquait à la fois un bourgeon et une flamme courbée par le vent. Le silence entre eux n’était jamais vide ; il se peuplait du bourdonnement des abeilles butinant les glycines voisines et des préparatifs de leur échange.
« J’ai l’impression, commença Hakim sans préambule, que mon esprit ressemble à ce temps d’avril. Des idées claires, puis soudain un grain de doute, un orage d’inquiétude, suivis d’une éclaircie d’enthousiasme. Je ne sais plus quel temps il fera dans ma tête le matin en me levant. »
Sila, qui polissait délicatement l’argile lisse de la figurine, acquiesça lentement. « Le climat intérieur, murmura-t-elle. Le plus difficile à apprivoiser. Pourtant, c’est le seul sur lequel nous avons un vrai pouvoir. » Elle posa son outil et leva les yeux vers lui, son visage empreint de cette sérénité laborieuse qu’Hakim lui connaissait. « Je relisais une pensée de Jean-Pierre Garnier Malet : Il faut contrôler en permanence sa pensée. Si on veut bien vivre, il faut penser bien vivre. Elle résonne fort en ce moment de transition, où tout autour semble fluctuer. »
Hakim fronça les sourcils. « Contrôler… ça sonne presque militaire. Est-ce que ce n’est pas étouffant ? Est-ce que l’art peut naître d’une pensée trop contrôlée ? »
Un sourire éclaira le visage de Sila. « Le contrôle dont il parle n’est pas une censure. C’est une vigilance. Une hygiène. Penser bien vivre, ce n’est pas se forcer à n’avoir que des pensées joyeuses. C’est refuser de laisser l’habitude, la peur ou la rancœur installer en toi un mauvais temps permanent. Regarde. » Elle prit un petit morceau d’argile brute, grise et friable. « Cette terre, laissée à elle-même, au gré des pluies et du soleil, elle se craquellerait, se disperserait. Mon travail, c’est de la contrôler : l’humidifier juste ce qu’il faut, la pétrir, la centrer sur le tour, lui donner une direction. Ce contrôle, c’est ce qui lui permet de devenir une forme, et non de retourner à la poussière. »
La métaphore s’installa en Hakim comme une révélation. Il voyait ses pensées désordonnées, cette argile mentale qu’il laissait éroder par les soucis du lendemain ou les regrets d’hier. « Donc, penser bien vivre… ce serait comme centrer mon argile sur le tour de ma conscience ? Choisir la forme que je veux donner à mon jour, à mon humeur ? »
« Exactement, approuva Sila. Ce matin, la brise était froide. J’ai pu penser : “Voilà l’hiver qui revient, tout est difficile.” Ou bien : “Ce vent vivifiant va emporter les derniers miasmes, et le soleil n’en sera que plus précieux.” Les deux observations sont vraies. Mais l’une assombrit l’âme, l’autre l’allège. Contrôler sa pensée, c’est reconnaître la première, et choisir délibérément de cultiver la seconde. Pas par naïveté, mais par souci de construction. »
Elle reprit sa figurine-bourgeon. « Cette pièce est née d’un jour de grisaille. Au lieu de laisser la morosité m’envahir, j’ai pensé à la force qui pousse sous la terre, à cette énergie invisible qui prépare les couleurs. J’ai pensé à la poussée, la vie contenue. Et mes mains ont suivi. »
Hakim regarda ses propres mains, ces outils de l’artiste en devenir. Il comprenait soudain que son premier matériau n’était pas la peinture ou le crayon, mais le flux de ses pensées. Chaque idée noire non examinée, chaque rumination était un coup de pouce maladroit sur la tournette, décentrant tout. « C’est un travail de chaque instant, alors, soupira-t-il.
— Le plus important, confirma Sila. Mais comme toute pratique, ça s’apprivoise. Commence par observer le temps dans ta tête, comme tu observerais le ciel. Et quand tu vois les nuages s’amonceler, souviens-toi que tu as le pouvoir d’invoquer, en toi, un petit arc-en-ciel. Pas pour nier la pluie, mais pour en voir la promesse. »
Le soleil perça alors un nuage, inondant l’étal d’une lumière dorée qui fit étinceler les particules de quartz dans la céramique. L’arc-en-ciel, pour l’instant, était cette traînée de poussière lumineuse dans l’air, et cette nouvelle clarté dans le regard d’Hakim. Le climat extérieur changerait encore avant la nuit, c’était certain. Mais pour la première fois de la journée, Hakim sentit qu’il tenait, entre ses doigts de l’esprit, les rênes de son propre ciel.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 130 : L'Interstice des Questions
Le printemps ne ressemblait à aucun autre. Après la sécheresse hivernale, un vert tendre et obstiné pointait sur les collines, et l’air se faisait lourd d’une humidité prometteuse, charriant des senteurs de terre remuée et d’amandier en fleur. Dans l’atelier de Sila, la fenêtre grande ouverte laissait entrer ce souffle humide, qui semblait adoucir les arêtes de la poussière d’argile suspendue dans la lumière.
Hakim était assis sur le vieux tabouret, les mains tachées de terre qu’il ne venait plus seulement regarder, mais aussi toucher. Il tournait lentement entre ses doigts une petite figurine abstraite, une ébauche qui résistait à la représentation. Le silence entre eux n’était pas vide ; il était comme cette atmosphère du dehors, chargé d’un potentiel de parole. Sila, le dos légèrement courbé sur son tour, modelait avec une lenteur méditative le ventre d’une grande jarre.
« Parfois, commença Hakim sans la regarder, comme s’il parlait à la figurine dans sa main, je me surprends à croire que je commence à comprendre. Comprendre la technique, comprendre une certaine idée de l’art que tu m’as partagée. Et puis… cette certitude même me semble devenir une barrière. »
Sila arrêta un instant le mouvement rythmé de ses mains. Un sourire imperceptible effleura ses lèvres. « Tu vois cette ligne, là, sur la courbe ? » dit-elle en indiquant une nuance presque invisible sur l’argile humide. « Si je suis convaincue, mentalement, qu’elle doit être parfaitement lisse, conforme à l’idéal que j’en ai, je vais m’acharner à la polir. Je vais croire en cette nécessité. Mais si je questionne cette ligne… si je lui demande ce qu’elle veut être, ce que la mémoire de la terre en elle suggère, alors elle peut devenir autre chose. Une imperfection qui donne le caractère, un accident qui devient le sens. »
Elle s’essuya les mains à son tablier, le regard perdu dans la forme naissante. « J’ai lu une phrase, l’autre jour : "La forme de pensée la plus basse est une croyance mentale ; tandis que la forme la plus élevée de pensée est de questionner." Elle m’a poursuivie. Croire, c’est comme sceller une forme dans l’argile crue et la laisser sécher. C’est solide, c’est rassurant, mais c’est fragile et ça ne respire plus. Questionner, c’est garder la terre humide, malléable, ouverte à tous les possibles. C’est bien plus exigeant. C’est accepter de vivre dans l’interstice. »
Hakim déposa la figurine. L’interstice. Ce mot résonna en lui. N’était-ce pas cet espace-là qu’il cherchait, entre l’étudiant qu’il avait été, plein de croyances sur l’art apprises dans les livres, et l’homme qu’il pressentait ? « Alors, être artiste… ce ne serait pas d’abord maîtriser un savoir, mais cultiver un doute ? Un doute actif, créateur ? »
« Exactement, » acquiesça Sila en se levant pour prendre deux tasses de thé à la menthe. « Regarde le climat, dehors. Il change, imperceptiblement chaque jour. Crois-tu en un printemps figé, identique à celui de l’an dernier ? Non. Tu questionnes chaque matin l’air, le ciel, la couleur des feuilles. Tu t’adaptes. Tu laisses le changement te modeler. Notre amitié même, Hakim, n’est-elle pas née d’un questionnement ? Tu es venu avec des questions, pas avec des certitudes sur qui j’étais ou ce que je devais t’apporter. »
Il reçut la tasse chaude, réconforté par cette vérité. Leur lien s’était tissé dans cet espace de curiosité mutuelle, où aucune réponse n’était définitive. « C’est effrayant, parfois, murmura-t-il. Ne rien tenir pour acquis. Même mes propres limites. »
« Mais c’est vivant, rétorqua-t-elle, le regard brillant d’une passion tranquille. Une croyance est un point final. Une question est un point de départ, une semence. Tu vois ces nouvelles pousses, dehors ? Elles ne croient pas qu’elles seront des arbres. Elles questionnent la lumière, la profondeur du sol, et cette interrogation même les fait grandir, se tourner, s’adapter. »
Le soir tombait, teintant l’atelier d’une lueur dorée et humide. Hakim sentit une sérénité nouvelle. Il n’avait pas besoin de croire qu’il deviendrait un artiste. Il devait simplement continuer à questionner l’argile, la ligne, la forme, l’ombre portée par un souvenir. Et questionner cette amitié aussi, cette chose précieuse et mouvante comme l’air d’avril, pour la laisser toujours vivante, toujours neuve.
Sila reprit son travail sur la jarre, mais ses gestes avaient changé. Ils n’étaient plus dictés par une idée préconçue, mais guidés par une série de questions silencieuses posées à la terre. Et sous ses doigts, la courbe de la jarre prit une tournure inattendue, profondément juste, comme un dialogue soudain rendu visible. Dans l’interstice entre la croyance et le dogme, la question avait ouvert un espace où la création, enfin, pouvait respirer.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 131 : Au-delà du voile
Le printemps s’était fait tiède, presque lourd, et l’air portait maintenant cette chaleur humide qui précède les orages d’été. Devant l’étal, les pots de basilic dégageaient un parfum poivré, et la lumière, voilée par d’épais nuages blancs, donnait aux couleurs des céramiques une douceur laiteuse. Sila, les mains couvertes d’une fine pellicule d’argile séchée, achevait de lisser le contour d’une figurine quand Hakim apparut au bout de l’allée, un carnet à la main.
Il s’assit sur le banc familier sans un mot, observant un moment le travail minutieux des doigts de Sila. Le silence entre eux n’était jamais vide ; il bruissait des discussions passées et des réflexions en suspens. Depuis leur dernier échange sur les traces laissées par les gestes, Hakim notait chaque jour des impressions fugaces, comme on capture des éclats de lumière.
« Je relisais des notes anciennes, finit-il par dire, et je me demandais… où vont nos pensées quand elles nous quittent ? »
Sila posa délicatement la figurine, un oiseau aux ailes à demi déployées, sur le tissu de lin. Elle sourit, son regard semblant percer l’horizon des toits.
« Tu sais, Hakim, je travaillais justement sur cette idée. Je lisais cette phrase : Nos pensées sont comme des radiations qui s’échappent de nous. Nous ne pouvons les garder pour nous. Nous les envoyons parfois à des distances considérables mais le plus souvent à ceux qui vivent en harmonie avec nous. Nos pensées peuvent toujours atteindre ceux qui sont au-delà du voile. »
Le jeune homme hocha la tête, le vent léger tournant les pages de son carnet. « Au-delà du voile… Tu crois que nos pensées traversent les distances, même celles que la mort a créées ? »
Sila prit un linge humide pour essuyer ses mains. « Je ne crois pas, je le sens. Quand je sculpte, je ne suis pas seule. Parfois, c’est comme si mes mains étaient guidées par une présence qui comprend mon intention avant même que je la formule. Samir, celui qui m’a appris à tourner l’argile, il est partie depuis une quinzaine d’années. Pourtant, il y a des jours où une solution technique, une courbe, une façon d’affiner un regard me vient, claire et évidente, comme un murmure à l’oreille. Ce n’est pas un fantôme, c’est… une continuité. »
Hakim regarda ses propres mains, encore hésitantes dans son travail de dessin. « Alors nos pensées les plus fortes, celles liées à l’amour ou à la création, deviendraient-elles des ondes persistantes ? »
« Exactement. Elles ne s’arrêtent pas à la peau. Elles rayonnent. Regarde cette place. Chaque personne qui passe émet des pensées, des souhaits, des peurs. Elles se croisent, se mélangent. Parfois, elles rencontrent un écho chez quelqu’un de réceptif, en harmonie, comme le dit la phrase. Toi et moi, en ce moment, nous captons mutuellement nos réflexions, nous les amplifions. C’est pour cela que nos conversations ont cette saveur particulière. »
Un coup de vent plus fort fit tinter les carillons de céramique accrochés sous l’auvent. L’air sentait maintenant la pluie prochaine.
« Et pour ceux ‘au-delà du voile’… ? » insista Hakim, sa voix un peu plus basse.
Sila se tourna vers lui, son visage empreint d’une sérénité grave. « Le voile n’est peut-être qu’une question de fréquence, Hakim. Comme une radio qu’on ne sait plus syntoniser. Mais la pensée, quand elle est imprégnée d’affection pure ou de vérité profonde, possède une énergie propre. Elle ne meurt pas. Je pense que ceux que nous aimons restent branchés sur cette longueur d’onde-là. Alors, oui, nos pensées les atteignent. Et les leurs nous atteignent aussi, sous forme de souvenirs vivants, de certitudes soudaines, de cette paix qui nous envahit sans raison apparente. »
Hakim ferma les yeux, laissant les mots résonner en lui. Il pensa à son grand-père, dont il avait hérité le goût du trait et de l’encre. Une vague de nostalgie douce l’envahit, mais elle était accompagnée d’une étrange sensation de présence, comme une main posée sur son épaule.
« Alors, tout ce que nous pensons vraiment… compte ? » demanda-t-il.
« Plus que tout, répondit Sila en reprenant son oiseau d’argile. C’est la matière première de l’invisible. Nous en sommes responsables. Il faut veiller à leur qualité, à leur clarté, car nous les émettons dans le monde et au-delà. Sculpter une pensée belle, c’est déjà créer un pont. »
Les premières gouttes, larges et lourdes, commencèrent à tomber, marquant la terre sèche de petits ronds sombres. Hakim rangea son carnet, à l’abri. Il n’avait plus besoin de noter cette idée. Elle s’était déjà installée en lui, rayonnante et vivante, prête à être un jour retransmise plus loin, à son tour, vers d’autres cœurs en harmonie ou vers l’au-delà d’un voile désormais moins opaque.
Sila installa les figurines à l’abri, sous l’auvent. L’averse tiède et bruyante les enveloppa tous deux, et ils restèrent assis en silence, à écouter le crépitement de l’eau, sentant, plus que jamais, le réseau invisible de leurs pensées s’entrelacer et s’élever, comme une offrande vers le ciel gris.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 132 : Le Processus de la Pensée
Le printemps tardif était capricieux. Un soleil généreux pouvait, en l’espace d’une heure, être avalé par des nuages lourds et gris, déversant des averses chaudes et brèves qui faisait fumer la terre rouge. Ce jour-là, l’air était étrangement immobile, chargé d’une humidité poisseuse qui collait aux tempes. Dans l’atelier, les fenêtres grandes ouvertes n’apportaient aucun souffle, seulement le parfum écrasé des glycines en fleur.
Sila, les mains couvertes d’une fine pellicule d’argile séchée, observait Hakim qui tournait et retournait une petite figurine abstraite entre ses doigts. Le jeune homme semblait préoccupé, son regard perdu au-delà de l’œuvre, vers l’horizon incertain des collines.
« Elle résiste, cette forme, murmura-t-il enfin. J’ai l’impression qu’elle refuse ce que je veux lui faire dire. »
Un silence s’installa, peuplé du bourdonnement lointain d’un tracteur. Sila s’essuya les mains à un torchon, son geste lent, réfléchi. Elle contempla l’étal devant sa porte, où ses créations prenaient la lumière changeante. Certaines, plus anciennes, portaient la patine des brusques giboulées et des soleils intenses de ces derniers mois, comme si le climat lui-même tentait de les sculpter à son tour.
« Tu vois cette coupe, là, avec ces fissures légères ? fit-elle en la désignant. Je l’ai crue ratée quand je l’ai sortie du four, il y a des semaines. Trop fragile, trop vulnérable aux écarts. Mais regarde : ces failles ont bu la pluie et séché au vent, elles ont capté la poussière. Elles sont devenues le récit de son existence dans ce monde imprévisible. Ce n’est plus la coupe que j’avais pensée. C’est celle que le dialogue entre ma pensée initiale et la réalité a engendrée. »
Hakim reposa délicatement la figurine. Les paroles de Sila résonnaient avec une lecture qui l’avait troublé récemment. Il prit une profonde inspiration, sentant l’air épais emplir ses poumons.
« Cela me fait penser à une phrase d’Einstein, dit-il. Le monde tel que nous l’avons créé est un processus de notre pensée. Cela ne peut pas être changé sans changer notre façon de penser. Je la tourne dans ma tête depuis des jours. Parfois, en regardant les nouvelles, cette météo qui semble devenir une grande personne colérique, ou même mes propres blocages en atelier… j’ai l’impression de regarder un monde fissuré. Et ta coupe me dit que pour réparer, il ne suffit pas de colmater. Il faut peut-être accepter que la pensée qui l’a fait naître est elle-même en cause. »
Sila hocha la tête, un sourire vague aux lèvres. Elle sortit, s’assit sur le banc usé près de l’étal, et Hakim la suivit. L’atmosphère pesante semblait être l’écrin parfait pour une telle réflexion.
« Notre pensée est comme l’argile, reprit-elle. Malléable, mais avec une mémoire de forme. On croit façonner le monde avec elle, mais elle se rétracte, se fendille, réagit aux éléments extérieurs. Prends ces dérèglements du climat que tu évoques. On voudrait changer le résultat – moins de chaleur, moins de violence dans le ciel – sans toujours consentir à la révolution intérieure que cela exige. Changer notre pensée, ce n’est pas changer d’opinion. C’est changer le processus même de la cuisson, le four dans lequel nous faisons cuire nos certitudes. »
Un coup de vent soudain, chaud et bref, fit frémir les feuillages et claquer une persienne quelque part. Il apporta l’odeur de l’orage, encore lointain.
« Je lutte contre cela, avoua Hakim. Dans mon art, dans ma vie. Je veux un monde différent, plus juste, plus apaisé… mais est-ce que je suis prêt à défaire les structures de ma propre perception ? À accepter que la beauté peut naître d’une fissure, et non seulement d’une forme parfaite ? Que la solidarité face aux bouleversements exige peut-être d’abandonner l’idée du confort individuel ? »
Sila leva les yeux vers le ciel incertain. « Le mois dernier, nous parlions de racines et de fluidité. Aujourd’hui, le temps est à la pesanteur, à l’attente de l’orage. Le climat extérieur reflète nos orages intérieurs. Ce n’est pas un hasard si cette sentence te hante aujourd’hui. Elle est l’invitée nécessaire de ce ciel chargé. »
Elle se tourna vers lui, son regard calme et profond. « Le processus est en cours, Hakim. En toi. Ta prise de conscience, ton questionnement, c’est déjà le début du changement de pensée. Tu ne regardes plus la figurine – ou le monde – en voulant seulement la corriger. Tu l’observes en te demandant : de quelle pensée suis-je, sommes-nous, les auteurs ? C’est le premier et plus grand pas. »
Les premières grosses gouttes se mirent à tomber, lourdes et espacées, marquant la terre sèche de taches sombres. Ils restèrent un instant sous l’averse naissante, à regarder les figurines de l’étal recevoir cette eau du ciel. Le monde était bien un processus de leur pensée. Et aujourd’hui, sous ce ciel de mai tumultueux, ils venaient d’en ajuster une infime partie, simplement en acceptant d’en remodeler le principe.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 133 : Élever la volonté
Le printemps avait atteint son paroxysme de générosité. Les amandiers avaient depuis longtemps semé leur neige sur la terre, cédant la place à une lumière franche et dorée qui semblait modeler les collines autant que les mains de Sila modelaient l’argile. Dans son atelier, les portes grandes ouvertes laissaient entrer un air tiède, chargé du parfum du thym sauvage et de la terre réchauffée. Le climat, cette fois, n’était plus à la douceur hésitante des semaines passées, mais à une chaleur assertive, promesse de l’été à venir.
Hakim était assis sur un tabouret bas, observant silencieusement Sila qui, les yeux mi-clos, faisait courir ses doigts humides sur les flancs d’une figurine en cours de naissance. Ce n’était pas une forme humaine ou animale, mais plutôt une courbe abstraite, une spirale qui semblait chercher son équilibre entre la pesanteur et l’élévation. La concentration dans l’atelier était palpable, presque tangible, comme une présence supplémentaire.
« Parfois, dit enfin Sila sans détourner son regard de l’argile, la matière résiste moins que notre propre esprit. Nous voulons créer, mais une pensée parasite, un doute, vient alourdir le geste. L’idée est là, pure, mais elle peine à s’incarner. »
Hakim hocha la tête, repensant à ses propres tentatives sur la toile ces derniers jours, à cette frustration de ne pas pouvoir traduire l’image parfaite qu’il portait en lui. « C’est comme si nos doigts devenaient sourds à nos propres intentions, » murmura-t-il.
Sila posa délicatement la figurine sur la planche de bois. Elle se tourna vers le jeune homme, un léger sourire aux lèvres. « C’est là qu’il faut se souvenir. La pensée n’est pas seulement un reflet du monde. Elle est une énergie. La première et la plus puissante des argiles. » Elle s’essuya les mains à son tablier taché. « Mais comme toute énergie, elle peut être diffuse, dispersée, ou bien canalisée, concentrée. Une pensée vague ne produira qu’une forme vague. »
Elle s’approcha de l’étagère où trônaient quelques livres et feuillets. « J’ai retenu une phrase, ces derniers temps. Elle m’obsède, dans le bon sens du terme. » Elle marqua une pause, laissant le bourdonnement des insectes dehors remplir l’espace. « La pensée est une énergie créatrice, il faut savoir pouvoir l’exhausser, à volonté, au plus haut. »
Les mots résonnèrent dans l’atelier, semblant se mêler à la poussière de terre dans les rayons du soleil. Hakim les répéta intérieurement. L’exhausser. Les élever. Comme une offrande. Comme ces structures qu’on bâtit pour se rapprocher du ciel.
« Cela ne signifie pas penser de manière grandiose, poursuivit Sila, devinant ses réflexions. Mais penser avec volonté. Avec une clarté et une intensité qui chassent les brumes. C’est un acte délibéré. Un choix. Quand tu t’assieds devant ta toile vide, ce n’est pas à la peur de l’échec qu’il faut donner de l’énergie, mais à la vision même de ton œuvre. Il faut nourrir cette vision, la porter, la hisser aussi haut que possible, jusqu’à ce qu’elle soit la seule réalité qui compte. Alors, la main devient un simple canal. »
Hakim se leva, invité par le récit. Il contempla les œuvres achevées autour de lui. Chacune, soudain, lui apparut non comme un simple objet, mais comme le point culminant d’une montée, l’aboutissement d’une volonté pensée rendue à son paroxysme. Cette spirale abstraite sur la table n’était plus seulement de l’argile ; elle était la matérialisation d’une ascension intérieure.
« C’est un entraînement, alors ? demanda-t-il. Comme pour un muscle. »
« Exactement, approuva Sila. Chaque jour, sur de petites choses d’abord. Tu décides de focaliser toute ton attention sur le parfum de ton thé, sur la sensation du vent, sur une idée simple. Tu la maintiens à son sommet, sans la laisser dégringoler. Et peu à peu, cette capacité grandit. Elle devient une force. C’est la discipline secrète de l’artiste… et peut-être de l’être humain tout simplement. »
La chaleur de l’après-midi semblait avoir pris une nouvelle qualité, moins passive, plus vibrante. Comme animée par l’échange. Hakim sentit une détermination nouvelle l’envahir. Ce n’était plus de l’inspiration qu’il cherchait, mais la force de volonté pour élever ce qui était déjà en lui.
« Alors, la prochaine fois, déclara-t-il, je n’apporterai pas mes doutes. J’apporterai une pensée élevée. Et nous verrons ce qu’elle veut créer. »
Sila lui sourit pleinement, voyant dans ses yeux la lueur de la compréhension qui s’allume. La figurine spirale, entre eux, séchait doucement. Elle n’était plus un exercice de forme, mais le premier témoin silencieux de leur nouvelle résolution : ne plus subir le flux des pensées, mais apprendre, patiemment, à en orienter le cours majestueux vers les sommets de leur art et de leur être. L’été qui s’annonçait, ardent et généreux, serait le terrain parfait pour cet exercice d’élévation.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 134 : Le Récipient et la Source
Le printemps tardif se faisait voluptueux. L’air, chargé du parfum des jasmins et de la terre réchauffée, entrait par la grande baie ouverte de l’atelier, chassant les derniers effluves d’argile humide et d’encre. Le ciel, d’un bleu intense, portait la promesse des chaleurs à venir, mais pour l’heure, une lumière dorée, généreuse, inondait l’espace, allumant des reflets sur les figurines silencieuses alignées sur l’étal. Sila, les mains couvertes d’une fine pellicule de poussière d’ocre, observait Hakim qui, assis sur un tabouret bas, feuilletait un carnet de croquis avec une concentration inhabituelle.
La continuité de leurs rencontres avait tissé entre eux une familiarité précieuse. Ils ne s’offraient plus de préliminaires, plongeant d’emblée dans le flux de leurs réflexions, comme on reprendrait une conversation interrompue la veille. Ce jour-là, c’était Hakim qui semblait porter un poids, une forme de perplexité irritée.
« Je tourne en rond », murmura-t-il sans lever les yeux de ses pages couvertes de traits nerveux, de citations recopiées, d’esquisses de visages. « J’ai l’impression… d’être une bibliothèque dont les étagères seraient remplies de livres écrits par d’autres. Je les classe, je les admire, je les mémorise même. Mais où est mon livre ? Où est la pensée qui ne soit pas un écho ? »
Sila essuya lentement ses mains sur un linge rugueux. Son regard se posa sur une figurine en cours de façonnage, une forme encore abstraite, simplement suggérée, qui semblait émerger de la masse d’argile.
« Tu te souviens de cette sentence que tu avais notée la dernière fois ? » demanda-t-elle, sa voix calme épousant la sérénité de l’après-midi. « Celui dont l'esprit ne produit aucune pensée autonome et ne contient rien d'autre que ce qu'on y a déversé est pour ainsi dire «sans valeur ajoutée». Fonctionnellement, ce n'est qu'un «récipient». »
Hakim leva enfin les yeux, un peu surpris. « Oui. Elle m’a poursuivi. Elle me décrit, je le crains. Récipient. Le mot est dur. »
« Un récipient n’est pas une insulte en soi », reprit Sila en s’approchant. Elle prit entre ses paumes une cruche ancienne, aux flancs patinés par le temps. « Il peut être beau, utile, précieux même. Il transporte, il préserve. Sans lui, l’eau se perd dans la terre. Le danger n’est pas d’être un récipient au départ. Le danger est de croire que c’est une fin en soi. De se contenter d’attendre qu’on nous remplisse, et de confondre le contenu avec notre propre substance. »
Elle reposa la cruche et désigna du doigt la figurine informe. « Regarde. Au début, ce n’est qu’un bloc. De la matière inerte. Puis, je reçois. Les techniques des anciens, les conseils de mes maîtres, les émotions que me donnent les paysages, les visages, les livres… Tout cela est versé en moi. Je suis un récipient, alors. Mais ensuite… » Elle ferma les yeux un instant, comme pour capter une lumière intérieure. « Ensuite, il faut laisser fermenter. Laisser ces apports se heurter, se mêler, se transformer au contact de ma propre sensibilité, de mes mains, de mes doutes, de mes joies. Alors, quelque chose d’autre émerge. Quelque chose qui n’était pas dans les livres, ni tout à fait dans l’argile. Une valeur ajoutée, si tu veux. L’empreinte de la source, filtrée par le filtre de l’être. »
Hakim écoutait, le front moins barré. « Alors, comment cesser d’être seulement un récipient ? Comment devenir… une source ? »
« En acceptant d’abord d’être un bon récipient », sourit Sila. « Accueillir, avec humilité et avidité. Puis, en osant le désordre intérieur. La fermentation n’est pas un processus propre et linéaire. C’est un bouillonnement, des doutes, des essais, des échecs. Tu tournes en rond dans ta bibliothèque ? C’est le début. Il faut que ces livres cessent d’être des objets sacrés sur une étagère pour devenir de la nourriture, que tu digères, que tu transformes en énergie. Et cette énergie… » Elle pointa son carnet. « Elle doit se dépenser. Pas en répétition, mais en création. Même hésitante. Même imparfaite. »
Le jeune homme regarda ses croquis d’un œil neuf. « Ces visages… je les ai copiés de modèles classiques. »
« Et maintenant, ferme les yeux. Que reste-t-il d’eux, une fois la référence visuelle éteinte ? Quel sentiment, quelle courbe, quelle ombre t’a habité ? Modelé cela. Pas le modèle. Ce qui a résonné en toi. »
Un vent tiède, porteur des senteurs lourdes de la fin du printemps, fit voleter les pages du carnet. Le climat était à l’apogée, à la veille d’une métamorphose vers l’ardeur estivale. Hakim sentit comme une crispation se relâcher en lui. Il n’était pas une cruche vide. Il était en train de devenir l’endroit où la pluie des connaissances rencontrait la terre de son expérience naissante. Le mélange pouvait commencer.
« La valeur ajoutée… », murmura-t-il, « ce serait donc cette trace unique, infime, de la transformation personnelle ? »
Sila hocha la tête, reportant son attention sur sa figurine. Ses doigts se firent délicats pour creuser une légère dépression dans l’argile. « Exactement. C’est ce qui fait que face à dix cruches d’eau, tu choisiras celle qui, par sa forme, par l’équilibre de sa courbe, parle à ta soif d’une manière qu’aucune autre ne fait. L’eau est la même. Le récipient, non. Sois un récipient qui, par sa forme même, transforme le sens de ce qu’il contient. »
Dans la lumière déclinante, Hakim prit un crayon et, sur une page neuve, commença à tracer non plus un visage appris, mais la synthèse vague, émouvante, de tous ceux qui habitaient désormais sa mémoire, recomposés par le filtre de son regard. Le récipient se mettait au travail. La source, peut-être, commençait à sourdre.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 135 : Du prêt-à-penser et du vent salé
Le vent avait tourné. Il ne venait plus des collines, chargé de l’odeur du genévrier et de la terre sèche, mais de la mer, apportant avec lui une humidité saline qui faisait pâlir le bleu du ciel et gonfler les feuilles des oliviers. Dans l’atelier de Sila, l’air était différent, plus dense, comme chargé d’une autre sorte d’attente. Hakim poussa la porte, le visage encore frais de sa longue marche depuis la gare, l’esprit lui aussi traversé par des bourrasques, celles des théories et des manifestes qu’on lui servait à l’école avec la régularité d’un cours magistral.
Sila était en train d’envelopper une figurine dans un chiffon humide, une forme allongée et lisse qui évoquait un galet plus qu’un corps humain. Elle lui sourit sans un mot, lui désignant un tabouret. Il s’assit, les mains encore nerveuses, et son regard erra sur les étagères où les œuvres de Sila semblaient, ce mois-ci, s’être arrondies, adoucies, comme polies par un flux marin invisible.
« Ils nous répètent, à l’atelier de conception, qu’il faut adhérer à une vision, suivre un courant précis pour être "pertinent" », lança Hakim, comme pour vider son sac de ce vent contraire. « Comme s’il suffisait de choisir un étiquetage sur un rayon pour nourrir son travail. »
Sila prit une éponge, commença à lustrer doucement la surface de son galet d’argile. Ses gestes étaient lents, absorbants. « Et toi, qu’est-ce que tu en penses, de ce prêt-à-penser ? » demanda-t-elle, sa question tombant dans le silence de l’atelier avec la simplicité d’une pierre dans l’eau.
Hakim eut un rire bref, sec. Une phrase, entendue dans un vieux documentaire, lui revint en mémoire, une sentence anonyme et crue comme un graffiti. Il la lança : « Qu’est-ce que t’en penses du prêt-à-penser ? C’est d’la merde-à-manger ! »
Sila ne rit pas. Elle hocha la tête très lentement, son regard toujours fixé sur la courbe de l’argile sous ses doigts. « C’est une nourriture qui ne nourrit pas, en effet. Elle remplit l’estomac de l’esprit, c’est tout. Elle donne l’illusion d’être rassasié, alors qu’on meurt de faim à côté d’un garde-manger plein de boîtes vides. » Elle leva enfin les yeux vers lui. « Mais c’est pratique. Rapide. Ça évite de cuisiner soi-même, de choisir ses ingrédients, d’affronter la fumée et la chaleur du fourneau. »
Elle posa son galet et vint s’asseoir en face de lui, les mains couvertes d’une fine pellicule grise. « Vois-tu, Hakim, ce vent qui vient de changer… Il nous impose une humidité nouvelle. L’argile réagit différemment. Je ne peux plus la travailler comme il y a un mois, quand l’air était sec et vif. Si je m’obstinais à suivre la même recette, tout se fendillerait. » Elle fit une pause, cherchant ses mots à la manière dont on cherche la forme cachée dans la terre. « Les courants artistiques, les philosophies à la mode… c’est un peu comme un climat. Certains naissent dans un contexte précis, répondent à une sécheresse ou à un déluge de l’âme d’une époque. Les adopter sans comprendre d’où vient leur vent, sans sentir si notre propre humidité intérieure y correspond, c’est servir un plat congelé à des convives qui ont soif de fraîcheur. »
Hakim écoutait, le tumulte en lui s’apaisant pour laisser place à une attention aiguë. Il comprenait que Sila ne méprisait pas la pensée des autres. Elle mettait en garde contre la digestion passive. « Alors, comment faire ? Comment savoir si ce qu’on pense est à nous, ou juste… bien emballé ? »
« En mettant les mains dans la terre », répondit-elle simplement. « En acceptant de se salir, de tordre, de rater. La pensée qui vient de l’expérience a un grain, une texture. Elle n’est jamais lisse. Elle garde la trace des doigts, des hésitations, des accidents heureux. Le prêt-à-penser, lui, est lisse, aseptisé. Il n’a pas d’histoire. Il est déjà fini. » Elle désigna d’un mouvement de menton le monde au-delà de la fenêtre, baigné de cette lumière maritime diffuse. « Notre climat a changé. Ton climat intérieur change aussi, chaque jour. Ton travail, ta réflexion, doivent sentir ce changement. Sinon, ce n’est pas de la pensée, c’est du ressassement. Et ce n’est pas de l’art, c’est de la reproduction. »
Un silence s’installa, peuplé seulement du léger chuintement du vent dans les branches. Hakim sentit une évidence se déposer en lui, aussi nette que la sentence anonyme, mais plus profonde, plus personnelle. Il n’était pas là pour collectionner des boîtes de pensée. Il était là pour apprendre à cuisiner, avec ses ingrédients à lui, dans la chaleur de son propre fourneau, quitte à brûler quelques plats en chemin.
« La prochaine fois », dit-il finalement, un vrai sourire aux lèvres, « j’apporte les légumes. Toi, tu m’apprends à faire la sauce. »
Sila rit, et son rire résonna comme un son clair dans l’atelier alourdi par l’air marin. « Marché conclu. Mais prévois des légumes de saison, Hakim. Rien de pire qu’une tomate insipide en plein mois de… » Elle s’arrêta, cligna de l’œil. « En plein cœur d’un mois de vents changeants. »
Dehors, une rafale plus forte fit trembler la vitre. À l’intérieur, dans la douce pénombre de l’étal, une nouvelle forme commençait à germer, imparfaite, rugueuse, et résolument vivante.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 136 : L’Objet de Soi
Le vent avait tourné, apportant avec lui la lourde douceur des jours qui s’étirent. L’air, tiède et chargé du parfum des tilleuls en fleur, entrait par la porte grande ouverte de l’atelier. Sila, les mains couvertes d’une fine pellicule d’argile sèche, observait une figurine presque achevée. Ce n’était plus tout à fait un animal, ni tout à fait une forme humaine, mais quelque chose qui oscillait entre les deux, comme saisie dans un mouvement de métamorphose. Hakim, assis sur le vieux tabouret de bois, sentait cette paix particulière, celle qui suit de longues discussions, et qui prépare le terrain pour de nouvelles.
Il avait apporté un carnet, aujourd’hui, et le tenait ouvert sur ses genoux. Les pages étaient couvertes de mots, de phrases soulignées, dont certaines étaient entourées avec une intensité presque graphique. Son silence n’était pas vide ; il était plein du bourdonnement de sa propre réflexion.
« Je suis tombé sur quelque chose », commença-t-il finalement, sans lever les yeux de sa page, comme s’il lisait à voix haute une inscription sur un mur intérieur. « Karl Jaspers écrit : Ce que nous pensons, ce dont nous parlons, c'est toujours autre chose que nous-mêmes, c'est ce sur quoi nous sommes braqués, nous sujets, comme sur un objet situé en face de nous. Quand par la pensée je me prend moi-même pour objet, je deviens autre chose pour moi. »
Sila suspendit son geste, l’estèque en bois restant en l’air. Elle tourna lentement son regard vers le jeune homme, puis vers la figurine hybride devant elle.
« C’est cela, le travail de l’artiste, peut-être », murmura-t-elle après un moment. « Se braquer sur un objet – l’argile, la forme, l’idée – pour tenter de s’y voir, tout en sachant qu’au moment où on se saisit comme objet de l’œuvre, on a déjà fui ailleurs. On devient autre. » Elle posa doucement l’outil. « C’est aussi cela, nos conversations, Hakim. Nous parlons du temps, de l’art, de la vie des gens du village, des souvenirs… des objets innombrables. Et à travers eux, sans jamais nous nommer directement, nous nous déposons. Nous nous objectivons dans l’échange. »
Hakim leva les yeux, un éclat vif dans son regard. « C’est ce qui me trouble. Parfois, en parlant avec toi, j’ai l’impression de me surprendre moi-même à penser. Les mots sortent, ils portent sur un sujet, et soudain, je me découvre à moi-même comme un étranger. Le ‘je’ qui parle n’est plus tout à fait le ‘je’ qui écoute ce qui vient d’être dit. Je deviens… un témoin de ma propre pensée. »
Un sourire effleura les lèvres de Sila. « Tu deviens l’artiste et l’argile. Le sujet et l’objet. C’est un peu vertigineux, n’est-ce pas ? » Elle s’approcha de l’étagère où séchaient d’autres figurines. « Regarde ces petites choses. Quand je les façonne, je suis entièrement braquée sur elles : la courbe d’une épaule, l’inclinaison d’une tête. Pourtant, dans chacune, il y a un éclat de ce qui m’a traversée à ce moment-là : une inquiétude, une paix, une question. Mais si je me mets à les analyser pour y chercher ma trace, elles se ferment. Elles redeviennent de simples objets. Je perds le contact avec la part de sujet qui les a animées. »
Le jeune homme referma son carnet, le serrant entre ses mains. « Alors, est-ce que cela veut dire que nous ne nous rencontrons jamais vraiment, nous-mêmes ni les autres ? Que nous ne faisons que croiser les objets que nous projetons ? »
Le vent fit frémir les feuilles du tilleul, et une abeille perdue entra dans l’atelier, bourdonnant brièvement avant de repartir vers la lumière.
« Non, je ne crois pas », dit Sila avec douceur. « Je pense que c’est justement dans cet espace – entre le sujet que nous sommes et l’objet que nous regardons ou dont nous parlons – que la rencontre a lieu. Elle n’est pas directe. Elle est oblique. Comme la lumière de fin d’après-midi qui entre par cette porte et éclaire la poussière en suspension. Tu ne vois pas la lumière elle-même, tu vois ce qu’elle rend visible. Nos pensées, nos paroles sont cette lumière. Elles éclairent des objets, et dans cette clarté partagée, nous nous devinons, nous nous percevons. Toi et moi, nous ne nous parlons jamais directement de nous. Nous parlons de philosophie, de terre, de couleurs. Mais c’est justement pour cela que je te sens, Hakim. Je te sens dans le choix des objets que tu amènes, dans l’angle sous lequel tu les présentes. »
Hakim resta silencieux, absorbant cette idée. Il regarda la figurine inachevée, cette forme entre deux rives. Elle n’était plus seulement un objet d’argile. Elle était devenue le point de convergence de leur dialogue, l’objet sur lequel leurs deux subjectivités s’étaient braquées, et dans lequel, peut-être, elles s’étaient fugitivement objectivées, devenant autres pour elles-mêmes et l’une pour l’autre.
« Alors cette recherche de soi… », commença-t-il.
« … est toujours un détour », acheva Sila. « Un long, un infini détour par le monde. Par les autres. Par l’argile. Par les mots de Jaspers. »
Dehors, le ciel blanchissait sous la chaleur croissante, promettant un été généreux. Dans l’atelier, le dialogue avait pris la forme d’une reconnaissance tranquille. Ils venaient de comprendre, ensemble, qu’ils ne se cherchaient pas en creusant vers l’intérieur, mais en voyageant, côte à côte, vers tout ce qui n’était pas eux. C’était là, dans cet écart même, que l’amitié et la connaissance prenaient leur profondeur.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 137 : La Cire du Possible
Le vent, qui quelques semaines plus tôt charriait encore la fraîcheur capricieuse du printemps, s’était fait lourd et doux, chargé des senteurs de terre chauffée et de genêt en fleur. Devant l’étal de Sila, l’air vibrait d’une lumière blonde, presque liquide elle aussi, qui noyait les contours des figurines d’argile. La céramiste, les mains couvertes d’une fine pellicule d’ocre séchée, observait Hakim qui, assis sur un petit tabouret, tournait et retournait entre ses doigts un morceau de cire d’abeille brute qu’il avait trouvé sur le bord d’un chemin.
« Cela me fait penser à quelque chose », murmura-t-il sans lever les yeux, comme s’il parlait à la matière elle-même. « Une phrase de Claude B. Tedguy que je suis tombé sur elle en lisant un vieux recueil de poésie cette semaine. »
Sila s’essuya les mains à un torchon, un sourire deviné au coin des lèvres. Elle attendait. L’arrivée de Hakim, désormais rythme hebdomadaire aussi naturel que la course du soleil sur son étal, était devenue ce moment où le temps lui-même semblait prendre une forme particulière, malléable à leurs pensées partagées.
« Il disait… » reprit Hakim, levant enfin son regard, illuminé par la découverte, « “Considérant que le temps n’est pas défini, imaginez que le temps futur est à l’état liquide. Il est un peu comme de la cire fondue, capable d’être modelé dans n’importe quelle forme. Imaginez, maintenant, que vos pensées sont des sortes de moules qui peuvent donner des formes à cette cire, selon vos désirs et votre volonté.” »
Le silence qui suivit ne fut pas vide. Il se remplit du bourdonnement d’une abeille égarée, du chuchotement du feuillage des oliviers plus loin. Sila prit la cire des mains du jeune homme. Sous la chaleur de ses paumes, la substance commença presque immédiatement à ramollir, à devenir docile.
« C’est une sentence pour potier, ou pour sculpteur », dit-elle enfin, sa voix douce mais ferme comme l’argile bien centrée. « Regarde. À froid, la cire est récalcitrante, elle résiste, elle a déjà une forme donnée par le passé – l’essaim, la ruche. Mais avec un peu de chaleur intérieure… » Elle pressait délicatement la boule ambrée. « Elle redevient liquide, pleine de potentiel. Ton futur, Hakim, n’est pas cette statue de cire froide et déjà finie que tu sembles parfois redouter. Il est cela. »
Elle ouvrit sa main, lui montrant la matière qui épousait maintenant les lignes de sa vie, prête à être remodelée.
« Mais le moule de la pensée… », objecta Hakim, les sourcils froncés. « Ce n’est pas si simple. Parfois mes pensées sont des moules fêlés, ou alors si rigides qu’ils étouffent la cire. Comment s’assurer que le moule est bon ? »
Sila déposa la cire sur la table et prit un de ses ébauches de figurine, un simple bloc d’argile à peine ébauché. « Tu ne t’en assures pas. Tu essaies. Un moule, en céramique, ça se prépare avec soin, mais le premier tirage est toujours un saut dans l’inconnu. Parfois il casse, parfois la forme est imparfaite. Alors on fond à nouveau la cire, on nettoie le moule, ou on en crée un nouveau. Tes désirs, ta volonté… ils ne sont pas des décrets immuables. Ils sont un travail d’artisan. »
Hakim regarda ses propres mains, comme s’il y voyait pour la première fois les outils capables de façonner cette substance invisible qu’était le temps à venir. Les doutes qui l’avaient assailli ces derniers temps – sur ses études, sur sa voie, sur la personne qu’il voulait devenir – perdaient soudain de leur rigidité. Ils n’étaient plus des murs, mais de l’argile humide, de la cire tiède.
« Alors mes incertitudes mêmes… pourraient faire partie du moule ? » demanda-t-il, une lueur d’espoir dans la voix.
« Surtout elles », affirma Sila en replongeant ses mains dans l’argile fraîche. « Une pensée trop lisse, trop certaine, produit une forme sans âme, sans histoire. Ce sont les craquelures secrètes du moule, les petites imperfections de notre volonté, qui donnent à la forme finale sa texture, son caractère unique. Ton futur ne sera pas lisse, Hakim. Il portera les traces de tes interrogations d’aujourd’hui, comme cette cire porte l’empreinte de ma main. Et c’est en cela qu’il sera véritablement le tien. »
Le soleil, glissant vers l’ouest, allongea les ombres des figurines sur l’étal. L’air chaud de ce mois naissant, promesse d’une saison ardente, enveloppait la scène. Hakim reprit son morceau de cire, désormais marqué de l’empreinte de Sila et de la sienne, mélangées. Il ne le voyait plus comme un simple objet, mais comme un talisman, une preuve tangible que le liquide du possible était là, à portée de main, attendant seulement la chaleur de son courage et la forme de ses pensées pour devenir demain. Le futur n’était plus une angoisse, mais un atelier. Et dans cet atelier, il n’était plus seul.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 138 : La Saison des Semences Pensives
Le soleil de juin, encore généreux mais déjà moins arrogant qu’aux mois précédents, baignait l’atelier d’une lumière blonde et poussiéreuse. L’air, chargé du parfum tiède de la terre mouillée et des glycines en fin de floraison, portait cette douceur particulière des jours qui commencent à rêver de l’automne. Sila, les mains plongées dans une masse d’argile grise, façonnait avec une lenteur méditative la forme embryonnaire d’un oiseau. Hakim, assis sur un tabouret bas, observait le mouvement de ses doigts, ces doigts qui semblaient moins imposer une forme que libérer une présence endormie dans la matière.
Après un long silence, seulement peuplé du frottement soyeux de l’argile, Sila posa doucement la figurine naissante sur l’établi. Son regard, tourné vers la fenêtre ouverte sur le jardin luxuriant, était lointain. Elle avait passé toute la matinée dans une réflexion dense, palpable, presque lourde.
« Parfois, Hakim, dit-elle sans le regarder, comme en poursuivant une conversation intérieure, je me demande si nous ne sous-estimons pas le poids de ce qui se trame ici. » Elle effleura de son index terreux sa propre tempe. « Nous parlons d’idées, de concepts, de philosophies… comme si c’était de la fumée. »
Hakim, attentif, sentit le ton changer. Ce n’était plus le badinage du dernier épisode sur les reflets de l’eau, ni la mélancolie de celui d’avant sur les ombres portées. Il y avait aujourd’hui dans l’atelier une gravité féconde, comme avant un orage bienfaiteur.
Sila se tourna vers lui, et ses yeux sombres brillaient d’une conviction tranquille. « Je repensais à une phrase, ce matin, en pétrissant la terre. Les pensées ne sont pas des fantaisies abstraites dépourvues de substance. Ce sont des objets. » Elle marqua une pause, laissant les mots résonner dans l’espace saturé de créativité. « Elles sont composées d’une sorte d’énergie capable d’altérer tout ce qu’elles contactent. »
Elle prit alors un petit bol en faïence, lisse et froid, et le tendit à Hakim. « Tiens. Touche-le. Il a commencé comme une idée. Une image dans mon esprit d’un contenant parfait, modeste, utile. Cette pensée, jour après jour, est devenue intention. L’intention est devenue geste. Le geste a altéré la terre, l’eau, le feu… et a produit ceci. Un objet né d’une pensée. Maintenant, il contient ton thé, il affecte ta soif, ta journée, peut-être même un souvenir que tu associeras à lui. Vois-tu la chaîne ? »
Hakim, le bol entre les mains, le sentait différent. Ce n’était plus un simple récipient, mais la forme matérialisée d’un processus invisible. « Comme une graine, alors ? murmura-t-il.
— Exactement. » Un sourire éclaira le visage de Sila. « L'énergie de la pensée peut être utilisée comme des graines que l'on sème aujourd'hui afin de récolter la même sorte plus tard. » Elle désigna l’établi, les ébauches, les œuvres terminées. « Tout ceci est ma récolte. Issue des semences pensives des mois, des années passées. Une pensée de colère, semée sans conscience, donnera une récolte d’épines. Une pensée de curiosité, une récolte de découvertes. Une pensée d’amitié… »
Elle ne termina pas sa phrase, son regard posé sur Hakim valant tous les développements. Le jeune homme comprit soudain la profonde responsabilité qui accompagnait chaque instant de sa vie intérieure. Ses rêveries d’étudiant, ses doutes, ses émerveillements, ce n’était pas du vent. C’était une agriculture invisible.
« Alors… ce que nous semons ici, dans nos conversations… ?
— Nous le récolterons, d’une manière ou d’une autre, affirma Sila avec douceur. Pas nécessairement en figurines, mais en tournures d’esprit, en qualité de regard, en manière d’être au monde. Ta main, plus tard, quand elle créera, se souviendra de la densité que nous aurons donné à certaines choses. Ton cœur, quand il rencontrera, se souviendra de la texture de certains échanges. Nous sommes des jardiniers, Hakim. Cet atelier est notre champ commun. »
Le climat avait changé, passant de la douceur estivale à l’atmosphère concentrée d’un laboratoire alchimique. Chaque objet autour d’eux semblait maintenant rayonner de l’intention qui l’avait fait naître. Hakim regarda ses propres mains, ces mains qu’il jugeait encore si inexpérimentées. Elles lui parurent soudain précieuses, capables de manier non seulement l’argile ou le crayon, mais cette matière première, subtile et puissante : la pensée-objet, la pensée-graine.
« Il va falloir, conclut Sila en reprenant son oiseau d’argile, surveiller de très près notre jardin intérieur. Désherber les inquiétudes stériles, arroser les élans généreux. Parce que la saison des semences… elle est toujours. Maintenant. »
Et sous le soleil de juin, qui déclinait en étirant les ombres, la leçon était sans doute l’une des plus concrètes qu’ils eurent jamais partagée. L’atelier de Sila n’était plus seulement un lieu de création artistique, mais une pépinière d’une vigueur silencieuse, où chaque parole, chaque silence réfléchi, était une semence enfouie dans le terreau du temps, promise à une germination future.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 139 : L’Œil, le Son et l’Argile
Le soleil de juin, plus ardent que celui des mois précédents, baignait l’atelier d’une lumière laiteuse, presque tamisée par une brume légère venue des collines. L’air, chargé d’une humidité nouvelle, portait le parfum de la terre après une ondée matinale. Le climat semblait hésiter entre la chaleur établie et une douceur inattendue, comme suspendu dans un entre-deux. Sila, les mains enfoncées dans une masse d’argile fraîche, leva les yeux vers Hakim qui venait d’entrer, un carnet de croquis sous le bras. La sérénité de son accueil remplaçait désormais toute salutation formelle.
« Je réfléchissais, justement, à cette alchimie, commença-t-elle sans préambule, en pétrissant la glaise avec une lenteur rituelle. Comment une forme naît dans l’esprit avant même que les mains ne la traduisent. Tu vois cette petite figurine d’oiseau, là, sur l’étagère ? Avant qu’elle ne soit terre cuite, elle a d’abord été une silhouette aperçue en vol contre le ciel, une tache de mouvement et de couleur. L’œil a capturé, l’esprit a gardé. »
Hakim s’assit sur le tabouret usé, acquiesçant. Il ouvrit son carnet, où des mots voisinaient avec des esquisses. « C’est ce que je voulais te partager aujourd’hui. Je suis tombé sur une sentence de Micalef qui résonne terriblement avec ce que tu viens de dire : "Comment, dans l’évolution naturelle, s'est façonné l’esprit? Essentiellement par perception des sens et pour faire simple nous dirons que l’œil et le son ont été à l’origine de l’image mentale et du langage." Je n’ai pas cessé d’y penser depuis. »
Un sourire approfondit les rides autour des yeux de Sila. Elle prit une éponge humide pour lisser les flancs de l’argile. « L’œil et le son… Les premiers artistes, peut-être, ceux des cavernes, ont d’abord vu le bison, entendu son souffle et son galop. L’image mentale est née de cette rencontre. Puis est venu le son organisé, le mot pour le nommer, pour raconter la chasse. L’art et le récit sont jumeaux. Ils partent de la même source sensorielle. »
« Et c’est toujours ainsi, non ? » enchaîna Hakim, passionné. « Ce que je cherche à dessiner… ce n’est pas l’objet lui-même, mais l’écho qu’il laisse en moi. L’image mentale qui se forme après coup. Comme le son d’une cloche qui persiste dans l’air même quand elle s’est tue. » Il feuilleta son carnet, montrant un dessin de l’étal de Sila, mais comme vu à travers un voile d’eau, les contours flous, les formes suggérées plutôt que décrites. « J’ai essayé de dessiner non pas ce que je voyais, mais comment je l’avais perçu la première fois, mélangé au bruit du vent dans les feuilles du figuier. »
Sila observa le croquis longuement, une lueur admirative au fond du regard. « Tu saisis l’essence. Nous, les artisans de la matière, nous luttons contre cet évanouissement des sens. Nous capturons l’image mentale dans l’argile, nous lui donnons une permanence que l’œil seul ne peut fixer. Mais cette figurine… » Elle désigna l’oiseau de terre cuite, « …elle est aussi le réceptacle du son. Du cri que je lui ai imaginé, du bruissement d’ailes que j’associe à sa forme. L’œil et le son sont inséparables, même dans le silence apparent de la sculpture. »
Elle se tut un instant, écoutant le chant lointain d’une cigale, précoce cette année. Le climat changeant semblait affecter même les insectes. « Notre amitié, Hakim, ne fonctionne-t-elle pas sur le même principe ? » reprit-elle, voix douce. « Tu es venu une première fois, tu as vu mon étal, tu as entendu mes histoires. De cette perception sensorielle est née une image mentale, une idée de qui j’étais. Et les mots, nos longs échanges, sont venus enrichir, préciser, parfois corriger cette première image. Nous nous sommes sculptés l’un pour l’autre à travers ce qui était perçu et partagé. »
Hakim sentit la justesse de ses mots lui réchauffer la poitrine. « Alors chaque visite est comme une nouvelle couche de glaise sur l’image initiale. Elle affine les traits, ajoute de la profondeur. La sentence de Micalef, finalement, elle décrit aussi la construction d’une relation. Perception, image mentale, langage. »
Sila hocha la tête, posant délicatement la forme naissante sur son tour. « Exactement. Et c’est pour cela que l’art n’est jamais futile. Il replonge sans cesse aux racines de ce qui nous a construits, en tant qu’espèce et en tant qu’individus. Il honore cette alchimie première entre l’œil, l’oreille et la main. Maintenant, aide-moi à préparer ces pigments. Les couleurs que tu vas voir, le bruit de la pierre que nous allons broyer… tout cela va contribuer à l’image que tu emporteras de cette journée, et qui deviendra peut-être, à ton tour, un dessin, une pensée, une phrase. »
Dehors, l’air humide s’était alourdi, promesse d’un autre orage. Mais dans l’atelier, régnait la clarté paisible de la compréhension. Entre l’œil qui observe, le son des voix qui échangent, et les mains qui créent, l’esprit d’Hakim et celui de Sila continuaient leur lente et belle évolution, façonnés, épisode après épisode, par la richesse de leurs perceptions partagées.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 140 : Le Lieu du Phénomène
Le soleil de juin, encore généreux mais déjà moins arrogant qu’aux frénésies de juillet, inondait l’étal de Sila d’une lumière blonde et foudroyante. L’air sentait le thym chaud et la terre légèrement humide d’un arrosage récent. Hakim, assis sur le petit tabouret devenu familier, observait les mains de Sila modeler une nouvelle figurine. Elles semblaient, ces mains, extraire la forme non de la glaise, mais de la lumière même qui baignait l’atelier.
« Regarde, disait Sila, sa voix calme épousant le rythme de ses gestes. Je pense à cette masse informe. Et ma pensée, peu à peu, lui assigne un lieu : ici, une courbe pour l’épaule ; là, un creux pour l’œil. Sans ce lieu précis, cette "réalité" dans l’argile, ma pensée resterait un souffle, un rien. Elle s’incarne, ou elle n’est pas. »
Hakim resta silencieux un moment, la phrase du philosophe Micalef, qu’il avait partagée avec Sila la semaine précédente, résonnant soudain avec une clarté nouvelle. « Un phénomène peut-il être sans avoir un lieu et une quelconque «réalité» lui permettant de se distinguer du rien, du non être? » La question n’était plus abstraite. Elle prenait vie sous ses yeux.
« Alors, finit-il par dire, en suivant du doigt l’ébauche de la figurine, notre amitié… c’est un phénomène. Elle a besoin d’un lieu pour exister, pour se distinguer du néant de la solitude. »
Un sourire flotta sur les lèvres de Sila. « Exactement. Son lieu, ce n’est pas seulement Aïn El Ksour, ou cet étal. C’est cet espace entre nous. Cet échange. Ces silences partagés aussi. Sans cette réalité-là, sans ces mots déposés comme des cailloux blancs pour se retrouver, que resterait-il ? Une intention vague, un non-être. »
Le climat de ce début d’été était à la fois léger et profond, comme une respiration retenue avant les grandes chaleurs. Une brise légère faisait trembler la toile de l’auvent, jouant avec les ombres sur les visages des céramiques.
« Parfois, je me demande, poursuivit Hakim, le regard perdu vers la rue où flottaient des senteurs de grillades lointaines, si certaines de mes pensées, de mes rêves d’artiste, ne sont pas des phénomènes sans lieu. Elles tournent dans ma tête, mais elles n’ont pas encore trouvé leur réalité, la toile ou la terre qui les fera passer du rien à l’être. Elles sont en attente. Parfois, elles s’évaporent avant même d’avoir trouvé leur berceau. »
Sila posa délicatement la figurine sur son tour. « C’est le travail, Hakim. Donner un lieu à ses pensées. C’est ce que je fais chaque jour ici. C’est ce que tu fais en venant, en questionnant, en créant toi aussi. Ton cerveau est le premier lieu d’émergence, comme le dit Micalef. Mais il est fragile, périssable. Alors nous externalisons. Nous matérialisons. Nous parlons, nous sculptons, nous écrivons. Nous créons des lieux de sauvegarde, de partage. Des réalités tangibles pour nos phénomènes intérieurs. »
Elle prit une théière déjà marquée par le temps, l’émail écaillé par endroits, et servit deux verres de thé à la menthe. Le geste était en lui-même un phénomène ancré dans une réalité répétée, devenue rituel.
« Cette théière, reprit-elle, est le lieu d’une foule de phénomènes : la soif étanchée, les pauses réparatrices, les conversations nées autour d’elle. Sans elle, juste un concept vide. A l’évidence, la pensée EST, elle existe. Mais elle a la fugacité du nuage. Notre art, notre amitié, nos mots… ce sont les montagnes qui accrochent ces nuages, leur donnent forme, et en font de la pluie qui nourrit. »
Hakim sentit une gratitude profonde, douce et chaude comme le soleil de juin sur sa nuque. Il comprenait que chaque visite à l’étal était une manière de solidifier le lieu de leur phénomène à deux. Chaque parole échangée était une pierre ajoutée à l’édifice invisible qui les abritait.
Le jour commençait à décliner, teintant la lumière d’or rose. Le climat changeait imperceptiblement, la chaleur du jour cédant la place à la fraîcheur promise de la nuit.
« Alors, conclut Hakim en levant son verre dans un toast silencieux, continuons de bâtir des lieux. Pour que rien de ce qui est important ne retourne au néant. »
Sila leva le sien à son tour, et dans le reflet du thé, ils virent tous deux se dessiner, fugace mais réelle, la réalité de leur phénomène partagé.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 141 : Le Début et la Fin de Tout
L’air de l’atelier était différent ce jour-là, chargé d’une chaleur lourde et moite qui alourdissait les gestes. Par la porte grande ouverte sur le jardin, la lumière de juillet, brutale et blanche, inondait l’espace, contrastant avec l’ombre fraîche où Sila travaillait la terre. Hakim, arrivé depuis peu, sentait la sueur perler à sa nuque. Il observait Sila concentrée sur le bras d’une figurine, un être hybride mi-humain, mi-arbre qu’elle façonnait depuis des semaines. Le silence n’était pas vide ; il bruissait du chant strident des cigales, orchestre implacable de la saison.
— C’est curieux, finit par dire Hakim en rompant le calme, sa voix un peu voilée par la chaleur. Plus il fait chaud, plus le monde extérieur s’impose, et pourtant, on a parfois l’impression de se replier davantage à l’intérieur de soi. Comme si l’excès de lumière créait des ombres plus denses.
Sila ne leva pas les yeux, ses doigts continuant leur modelage précis.
— L’été est un égocentrique, Hakim. Il prend toute la place, il exige que tout tourne autour de sa force, de son rayonnement. Il nous fait croire qu’il est l’alpha et l’oméga de l’année. Tu te souviens de cette phrase du film Jobs ? « Tu ne penses plus qu’à toi. Tu es le début et la fin de tout, Steve. » En cette saison, la nature elle-même semble atteinte de ce même syndrome.
Elle prit une éponge pour humidifier légèrement l’argile.
— Regarde ces cigales. Leur chant est une déclaration perpétuelle : « Je suis, j’existe, j’occupe l’espace ». Un mantra d’individualité absolue. Et nous, dans notre petit atelier, nous ne sommes pas si différents parfois. Nos tourments, nos joies, nos petites luttes intérieures… Nous avons tendance à croire qu’ils sont le centre de l’univers, le pivot autour duquel tout gravite.
Hakim réfléchit, se remémorant leurs discussions passées sur le lien, l’échange, la nécessité de l’autre. Cette sentence, aujourd’hui, résonnait comme un avertissement.
— Alors, selon toi, on devient tous un peu « Steve » en juillet ? On s’enferme dans le roman de notre propre existence ?
— Pas nécessairement. Mais le climat, cette chaleur écrasante, nous y invite. Elle nous isole dans notre propre peau. Le vrai travail, peut-être, c’est de reconnaître cette tendance sans s’y soumettre complètement. De se rappeler que même au cœur de l’été, il y a un jardin, un autre qui écoute, une brise parfois qui vient de loin. L’ami n’est-il pas celui qui nous rappelle, justement, que nous ne sommes ni le début ni la fin de tout ?
Son regard croisa enfin celui du jeune homme, avec une douceur teintée de sérieux.
— Toi, par exemple, en venant ici aujourd’hui, tu as brisé mon propre cycle. Ta présence me tire de ma propre narration. Tu m’empêches de devenir uniquement « Sila, le début et la fin de son propre monde ».
Hakim sourit, touché. Il sortit de son sac un carnet de croquis, en déchira une page.
— Je voulais justement te montrer ceci. C’est un dessin que j’ai fait la semaine dernière. Moi, au centre, mais avec des lignes qui partent vers des visages, des objets, des paysages… comme des racines ou des branches. Au début, je l’ai intitulé « Mon univers ». Mais maintenant, je vois que c’était arrogant. Ce n’est pas mon univers. C’est ma place dans l’univers. La nuance est immense.
Sila s’approcha, essuya ses mains à son tablier et prit le dessin. Une lueur d’approbation éclaira son visage.
— Voilà. La différence entre l’égocentrisme et la conscience de soi. L’un isole, l’autre relie. Steve, dans sa folie géniale, a fini par oublier les liens, les autres commencements, les autres fins. L’artiste, le philosophe, l’ami… ne peut se le permettre. Notre étal à nous, c’est cet échange. Il nous empêche de nous prendre pour le seul auteur de l’histoire.
Dehors, la lumière commençait doucement à dorer, annonçant une fin d’après-midi moins ardente. L’atmosphère changeait, imperceptiblement. La chaleur était toujours là, mais elle n’était plus toute-puissante. Elle devait composer avec l’approche du soir.
— Alors, dit Hakim en regardant la figurine inachevée, cet être-arbre… ses racines vont où ? Elles plongent dans la terre de ton jardin, ou dans une terre plus vaste ?
— Elles cherchent, répondit Sila en reprenant ses outils, une lueur malicieuse dans les yeux. Elles cherchent à rencontrer d’autres racines, bien sûr. Parce qu’un arbre seul, aussi majestueux soit-il, ne fait pas une forêt. Et une forêt, vois-tu, est un excellent remède à la chaleur de juillet.
Ils travaillèrent ensuite en silence, mais un silence différent. La sentence résonnait encore, mais atténuée, déjouée par la simple certitude partagée qu’aucun d’eux n’était, pour l’autre, le début ni la fin. Juste un chapitre essentiel, en cours d’écriture, dans la grande bibliothèque de leur camaraderie.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 142 : L’architecture du ciel intérieur
Le climat avait changé presque imperceptiblement au début, puis avec une évidence que l’on respirait. L’air limpide du début d’été s’était alourdi, chargé d’une humidité prometteuse qui faisait frémir les feuilles des oliviers et rougir la terre argileuse. C’était une attente, celle de l’averse qui tarde mais dont on sent déjà le poids dans le ciel laiteux. Dans l’atelier de Sila, cette atmosphère nouvelle s’infiltrait par la porte ouverte sur le jardin, apportant avec elle une douceur mélancolique et propice à la réflexion. L’artiste travaillait l’argile d’une main pensive, modelant une forme humaine assise, les bras enlacés autour des genoux, le regard tourné vers un horizon intérieur.
Hakim, assis près d’elle sur un petit tabouret, observait ses gestes précis. Sa présence n’avait plus la curiosité un peu tendue des premiers jours ; elle était devenue un élément familier du paysage de l’atelier, comme la table d’ébauchage patinée ou les pots d’oxydes. Il regardait naître la figurine, voyant comment une simple boule de terre prenait, sous les doigts de Sila, la densité d’une pensée. « Parfois, je me demande », dit-il sans détourner les yeux de l’argile, « si nous ne sommes pas comme ce Maghreb central que décrivaient les anciens géographes. Un espace en mutation perpétuelle, dont les frontières ne sont jamais fixées, qui résiste à être cartographié de façon définitive. » Ses lectures l’avaient mené sur ces chemins historiques.
Sila ne s’arrêta pas de travailler, mais un léger sourire effleura ses lèvres. Ses doigts accentuèrent la courbe du dos de la statuette. « Tu vois, c’est précisément cela que je sens dans cette argile aujourd’hui. Une identité qui n’est pas un territoire aux bornes nettes, mais une sensation, un équilibre toujours à négocier entre ce que l’on reçoit et ce que l’on choisit. » Elle posa délicatement sa création sur l’étagère pour qu’elle prenne un peu de consistance. « Marc Aurèle écrit quelque part que ce sont les pensées d’un homme qui déterminent sa vie. Je crois qu’il ne parle pas seulement de grands projets, mais de l’architecture même de notre ciel intérieur. Chaque pensée est comme une pierre avec laquelle nous bâtissons la demeure où nous vivrons. »
Une brise plus fraîche entra soudain, faisant voltiger quelques feuilles de papier esquisses. Hakim acquiesça lentement. Cette idée résonnait en lui avec une force nouvelle, éclairant sous un jour différent ses récentes perplexités. « Alors, nos choix d’artiste… cette manière de tourner autour du passé, de le caresser sans forcément le représenter frontalement, comme l’ont fait certains après les années noires… Ce serait déjà une façon de bâtir ? De choisir les pierres de notre propre édifice, plutôt que de vivre dans les ruines d’un autre ? »
Sila s’essuya les mains à un torchon. Son regard se fit plus grave, mais sans tristesse. « Exactement. Prendre l’héritage – qu’il soit familial, historique, culturel – n’est pas une fatalité. C’est une matière première, aussi brute que cette terre. L’historien Mohammed Kably disait que l’idée même de frontière fixe était anachronique pour comprendre le Moyen Âge maghrébin. Pour l’âme aussi, je pense. Nos frontières sont poreuses. Le vrai travail, c’est de décider ce que l’on laisse entrer, ce que l’on transforme, et ce que l’on érige au centre. L’authenticité n’est pas la répétition ; c’est la vérité de la construction en cours. »
Dehors, les premières grosses gouttes de pluie commencèrent à tomber, martelant doucement les feuilles du figuier. Le son était à la fois puissant et apaisant. Hakim se leva et s’approcha de la porte, respirant l’odeur de poussière mouillée qui montait du sol. « Je commence à comprendre, dit-il à voix basse, comme pour lui-même. Ces derniers temps, je me sentais comme un champ de bataille entre ce qu’on attend de moi et ce que je pressens. Mais si je suis l’architecte… alors le conflit se transforme en chantier. » Il se retourna vers Sila. « Le défi n’est pas de gagner une guerre, mais d’avoir le courage de dessiner ses propres plans. »
Sila le rejoignit sur le seuil. La pluie, maintenant régulière, tissait un voile argenté entre l’atelier et le reste du monde. « Tu vois cette averse ? Elle ne demande la permission à personne. Elle est. Elle change le paysage, abreuve la terre, puis s’en va. Tes pensées, lorsqu’elles sont claires et alignées avec ton essence, ont cette même puissance naturelle. Elles déterminent le climat de ton existence. »
Ils restèrent un moment en silence à contempler la pluie d’été, chacun sentant, dans l’air rafraîchi, les fondations d’une nouvelle résilience se solidifier. L’épisode de demain pourrait bien explorer comment, une fois le plan dressé, on commence à poser la première pierre de ce palais intérieur.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 143 : L’Instrument Déréglé
Le soleil de juillet, plus dense et plus lourd qu’en juin, pesait sur les tuiles de l’atelier, transformant la lumière en un sirop doré qui semblait ralentir le cours des heures. La chaleur était une présence palpable, moite, qui imprégnait l’argile fraîche et alourdissait les gestes. Sila observait Hakim, assis en tailleur sur le sol de terre battue, ses doigts maladroits mais pleins d’intention cherchant à donner forme à une boule de glaise. Il était venu ce matin-là, chargé non pas de questions précises, mais d’une agitation sourde, d’une confusion qu’il peinait à formuler.
Le silence entre eux n’était pas vide. Il était rempli du ronronnement lointain d’une moissonneuse, du bruissement des lauriers-roses sous un vent tiède, et de cette tension particulière qui précède l’aveu d’un tourment. Sila, sentant le besoin de son jeune ami plus qu’elle ne l’entendait, avait abandonné son tour pour préparer du thé à la menthe, glacé cette fois. Le geste quotidien prenait, sous cette canicule naissante, une saveur nouvelle, une adaptation tranquille.
« Parfois, dit enfin Hakim sans quitter des yeux sa pièce déformée, j’ai l’impression que ma tête est une pièce close où les pensées s’entrechoquent comme des billes folles. Elles argumentent, elles doutent, elles critiquent ce que je fais, ce que je suis, ce que je pourrais être… C’est épuisant. C’est comme si je n’étais plus le maître de la maison, mais un spectateur impuissant d’une bataille dont j’ignore l’enjeu. »
Sila s’essuya les mains à un torchon taché d’ocre. Elle laissa le silence s’installer de nouveau, laissant à la confidence d’Hakim l’espace pour résonner. Elle se souvint alors d’une lecture, et les mots de Robert Linssen lui revinrent avec une clarté étonnante.
« Tu me décris là, dit-elle d’une voix douce mais ferme, le symptôme d’un instrument déréglé. La pensée, qui n'est qu'un instrument, une fonction partielle s'inscrivant dans une hiérarchie de fonctions infiniment plus vastes et ordonnées, s'est prise pour une entité, tendant à agir pour son compte propre. »
Hakim leva les yeux, interpellé par la précision de la phrase. Sila prit une de ses figurines en cours de cuisson, une forme abstraite évoquant à la fois un organe et une fleur.
« Regarde cette pièce. La main qui l’a pétrie, l’œil qui en jaugeait les proportions, le souffle qui calmait l’impulsivité du geste, le souvenir des formes vues dans la nature, l’émotion qui a donné l’élan initial… Tout cela, et bien plus encore, est une vaste hiérarchie de fonctions qui collaborent. L’intellect, la pensée dont parle Linssen, n’est que l’une d’elles. Un outil magnifique pour analyser, prévoir, nommer. Mais le drame commence lorsqu’elle se désolidarise. Qu’elle s’imagine être le tout, le chef d’orchestre, et qu’elle se met à juger et rejeter les autres fonctions – l’intuition, la sensation physique, la paix du cœur. Elle s’oppose à l'unité d’ensemble à laquelle elle est indissociablement liée, qu'elle le veuille ou non. »
Hakim contemplait sa propre main couverte d’argile. « Alors… cette bataille dans ma tête, c’est la révolte de l’instrument ? »
« C’est lui qui croit exister par et pour lui-même, oui. Il s’agite dans sa petite loge en oubliant qu’il fait partie d’une symphonie bien plus grande. » Sila fit couler l’eau glacée du pichet dans deux verres. « Ton anxiété, ta confusion, ne viennent pas de toi, Hakim. Elles viennent de ce fragment de toi qui s’est émancipé illégitimement et qui tient un discours frénétique et séparateur. »
Le jeune homme porta le verre frais contre son front. La sensation fut immédiate, un ancrage dans le présent, dans le corps, qui semblait faire taire, l’espace d’un instant, le vacarme mental.
« Comment on le remet à sa place, l’instrument ? » murmura-t-il.
« En cessant de l’écouter comme s’il était la voix de la vérité. En revenant à l’ensemble. » D’un geste, elle embrassa l’atelier, la chaleur du jour, l’odeur de la terre, le goût du thé, le son de sa propre voix. « En sentant cette chaleur sur ta peau. En écoutant le silence entre nos paroles. En laissant tes mains, même maladroites, dialoguer avec l’argile sans que ta pensée ne commente chaque mouvement. Elle doit servir, non régner. »
Hakim regarda sa figurine ratée. Un sourire détendit enfin ses traits. Il l’écrasa délicatement entre ses paumes, réduisant à nouveau la forme à une simple boule, pleine de potentialités. Ce n’était pas un échec, mais un rappel : tout pouvait recommencer, à condition que toutes les parts de lui-même soient réconciliées, réintégrées dans le grand tout de l’instant.
La canicule externe, intense et enveloppante, semblait soudain moins étouffante que la petite fournaise égocentrée de ses pensées. Il respira profondément, et pour la première fois de la journée, il eut l’impression non pas de subir l’été, mais d’en faire partie. L’instrument, momentanément, s’était tu, et la symphonie du présent pouvait enfin s’entendre.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 144 : L'Ouverture Temporelle
La chaleur de juillet avait pris possession d’Aïn El Ksour, mais ce n’était plus la chaleur sèche et dorée des semaines précédentes. L’air, lourd et électrique, s’imprégnait d’une humidité nouvelle, annonciatrice d’un changement profond. L’atmosphère même du village semblait chargée d’une énergie différente, comme si le temps lui-même hésitait sur son propre flux.
Sila était assise sous le vieux figuier, à l’ombre mouvante. Elle ne sculptait pas. Entre ses doigts couverts d’une fine pellicule d’argile séchée, elle tenait un petit carnet ouvert. Hakim, arrivé silencieusement, s’assit sur le banc de pierre en face d’elle, laissant son sac de dessin à ses pieds. Il observa le ciel, d’un bleu profond et menaçant à la fois.
« Le climat semble retenir son souffle », murmura-t-il, non pour amorcer une conversation, mais pour constater l’évidence palpable qui les entourait.
Sila leva les yeux de son carnet, un sourire léger aux lèvres. Elle suivit son regard vers l’horizon où des nuages lourds s’amoncelaient. « C’est cela, retenir son souffle. Comme avant une pluie d’été, ou avant une pensée qui se formule. L’air est saturé d’un potentiel. » Elle referma le carnet. « Je lisais justement quelque chose qui résonne avec cette sensation d’aujourd’hui. Une phrase de Garnier-Malet. »
Hakim hocha la tête, attendant. Il connaissait désormais ces moments où Sila partageait une graine de réflexion, qu’ils allaient ensuite cultiver ensemble.
« Il écrit : "Nos pensées sont de l’énergie qui disparaît de notre temps avec une vitesse supérieure à la vitesse de la lumière. Elle disparaît donc instantanément dans une ouverture temporelle, pour apparaître sous forme ondulatoire dans un autre temps accéléré." »
Le silence s’installa, habité par le bourdonnement des insectes et le premier grondement lointain du tonnerre. La sentence flottait entre eux, puissante, abstraite et pourtant étrangement concrète en cet instant suspendu.
« Alors… nos conversations ici, sous cet arbre, tout ce que nous échangeons… », commença Hakim, les yeux fixés sur une figurine inachevée de Sila, représentant deux personnages tournés vers un point invisible.
« … disparaît aussitôt que formulé », acheva Sila doucement. « Mais pas dans le néant. Dans une ouverture. Une faille. Comme cette chaleur qui s’accumule aujourd’hui avant de se transformer en orage. L’énergie ne se perd pas, elle change d’état, de temporalité. »
Elle se leva, s’approcha de son étal où ses créations semblaient écouter. « Regarde cette figurine que je peine à terminer depuis des jours. Je pense à elle, intensément. Cette pensée, cette intention artistique, elle quitte mon esprit à une vitesse folle. Où va-t-elle ? Selon cette idée, elle traverse une brèche. Et peut-être que demain, ou dans un an, elle me revient sous une forme différente : l’inspiration soudaine, le geste juste qui achèvera l’œuvre. Elle aura voyagé dans un temps accéléré, pour rejaillir ici, sous forme d’onde créatrice. »
Hakim sentit un frisson lui parcourir l’échine, indépendant de la brise soudaine qui soulevait la poussière. « Cela voudrait dire que rien de ce que l’on partage n’est vraiment perdu. Ni les paroles, ni les sentiments, ni même les silences. Ils fuient à la vitesse de la lumière… pour mieux se reconstruire ailleurs, plus tard, transformés. »
« Exactement. Et cela nous dépasse complètement. Nous croyons vivre un instant éphémère, une amitié nichée dans un été qui change, mais chaque éclat de rire, chaque doute partagé, chaque sentence lue à voix haute, est déjà en voyage. » Sila tendit la main pour sentir les premières gouttes, lourdes et chaudes. « Nos pensées précèdent l’orage. Elles en sont peut-être même la cause, dans un lieu que nous ne pouvons percevoir. »
Hakim pensa à toutes leurs discussions passées, sur l’art, la fragilité, la permanence. Il les avait parfois regrettées, ces bulles de temps semblant éclater à la fin de chaque visite. Mais maintenant, il les imaginait, non pas évanouies, mais fuyant à travers une infinité de portes dérobées dans le tissu du réel, pour se muer en autre chose. En résilience, en compréhension future, en force pour des jours plus gris.
« Cela rend le présent à la fois plus léger et plus grave, non ? » dit-il. « Plus léger, car rien n’est figé, tout est en perpétuelle transmutation. Plus grave, car l’énergie que nous émettons par nos pensées est réelle, et elle irrigue des temporalités inconnues. »
La pluie se mit à tomber, d’abord en larges gouttes espacées qui faisaient danser la poussière, puis en rideau serré et frais. Ils restèrent sous le feuillage dense du figuier, protégés, observant le déluge laver la chaleur.
L’orage était la matérialisation parfaite de la sentence : l’énergie accumulée (la chaleur, l’humidité) avait franchi un seuil, une « ouverture temporelle » atmosphérique, pour renaître sous forme violente et libératrice. Le climat avait changé, et avec lui, la nature de leur échange.
« Alors, continuons à émettre de belles ondes, Hakim », dit Sila, les yeux brillants de l’eau du ciel et d’une sérénité nouvelle. « Même si elles nous quittent à l’instant, semons-les dans ces ouvertures. Elles féconderont d’autres instants, ici ou ailleurs, pour nous ou pour d’autres. Rien ne se perd. Tout voyage. »
Et dans le bruissement de la pluie sur les feuilles, Hakim crut entendre le murmure de toutes leurs pensées passées, filant à la vitesse de la lumière vers d’autres cieux, d’autres compréhensions, dans la grande et mystérieuse continuité de l’amitié.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 145 : L’Architecture Intérieure
La chaleur de juillet s’était faite dense, lourde, enveloppant Aïn El Ksour d’une lumière blonde et implacable. L’air même semblait ralentir, porteur du parfum des figuiers grillés par le soleil et de la terre assoiffée. Devant l’étal, Sila observait une nouvelle figurine entre ses mains, une forme abstraite évoquant autant un germe qu’un cœur de pierre, tandis qu’Hakim arrivait, une légère buée sur le front. Le climat, comme à son habitude, avait radicalement changé depuis leur dernière rencontre ; la douceur venteuse avait cédé la place à cette fournaise silencieuse, modifiant les rythmes, les ombres, et même la texture des conversations.
« Elle résiste », murmura Sila, sans lever les yeux, caressant la terre cuite encore rude. « La matière pense parfois autrement que mes doigts. »
Hakim s’assit sur le petit banc familier, sortant un carnet de croquis légèrement gondolé par l’humidité des nuits précédentes. « Ma propre tête a été un champ de bataille cette semaine. Des idées contradictoires, des envies qui se heurtent. J’essaie de construire quelque chose, mais les murs ne tiennent pas. »
Un sourire effleura les lèvres de la céramiste. Elle posa délicatement la figurine. « Tu parles comme si ta pensée était un lieu. Un édifice. »
« N’est-ce pas le cas ? » demanda le jeune homme, cherchant dans le regard de son amie un écho à son trouble.
Sila prit une cruche d’eau fraîche et servit deux verres. Les glaçons tintèrent, musique infime dans la torpeur ambiante. « Einstein a dit un jour : "L’homme est ce qu’il pense." Ce n’est pas une simple sentence. C’est un principe d’architecture. Chaque jour, nous posons une brique. Une idée noire, un mur sombre et bas qui empêche de voir l’horizon. Une idée claire, une fenêtre. Une pensée répétitive, un couloir où l’on tourne en rond. Nous habitons cette construction. Nous sommes cette construction. »
Hakim regarda ses propres mains, imaginant les briques invisibles qu’elles pouvaient porter. « Alors quand je sens de la confusion… »
« … c’est que ton chantier est en pleine activité. Ne le maudis pas. Observe les matériaux que tu as choisis. Sont-ils solides ? Sont-ils vrais ? Parfois, nous construisons avec du vent par peur du poids de la pierre. » Sa voix était calme, se mêlant au bourdonnement des insectes dans la chaleur.
Le jeune homme se rappela alors leurs conversations passées, ces échanges qui, mois après mois, avaient posé des fondations en lui. « L’épisode dernier, tu parlais du jardin intérieur à entretenir. Aujourd’hui, tu parles de murs, de fenêtres… Le climat extérieur change, et l’architecture intérieure doit aussi s’adapter. Cette chaleur… elle demande des patios, des fontaines intérieures, pas des forteresses. »
Sila hocha la tête, satisfaite. « Exactement. En juin, avec les vents, nous parlions de flexibilité. Aujourd’hui, sous ce soleil de plomb, il s’agit de structure et de fraîcheur préservée. Ce que tu penses en ce mois de juillet—tes résolutions, tes réflexions—doit créer de l’ombre, de l’espace, permettre à l’air de circuler. Si tu ne penses qu’à l’étouffement, tu construis un four. Si tu penses à la source, même lointaine, tu creuses un puits. »
Un silence s’installa, plus léger. Hakim sentit une crispation en lui se relâcher. « Je crois que j’ai voulu bâtir trop vite, pour me protéger de doutes qui sont comme cette chaleur : omniprésents. Alors j’ai utilisé la hâte comme ciment. »
« Et le ciment de la hâte fissure au premier vrai regard », compléta Sila en lui tendant un ébauchoir. « Reprends. Corrige. La beauté de l’architecture intérieure, c’est qu’on est toujours à la fois l’architecte, le maçon et l’habitant. Personne ne peut démolir sans ton consentement. Personne ne peut ajouter une aile sans que tu n’en dessines les plans. »
Hakim prit l’outil, le poids familier dans sa paume. Il regarda la figurine abstraite de Sila, cette forme qui était à la fois germe et cœur. Peut-être était-ce la pierre angulaire de quelque chose de nouveau. « Alors je dois choisir, aujourd’hui, quelle pièce je veux aérer. Quelle fenêtre je veux ouvrir sur le futur. »
« Et accepter que certaines pièces resteront en désordre le temps des travaux », sourit Sila. « L’homme est ce qu’il pense. Alors, pense à l’espace, à la lumière, et à la solidité tranquille. Le reste—les orages, les canicules, les giboulées—viendra se heurter aux murs ou s’inviter dans la cour, mais il ne définira pas les fondations. »
Le soir descendit très lentement, teintant l’air brûlant d’or et de pourpre. Hakim repartit, son carnet mouillé à la main, mais l’esprit plus vaste. Il sentait le plan de son jour intérieur se modifier, s’ordonnancer autour d’une fontaine murmurante, dont l’idée venait de naître, là, à l’étal, dans la chaleur changeante de juillet.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 146 : L’Avant-Pensée
Le soleil d’août, encore haut mais déjà moins arrogant, inondait l’étal de Sila d’une lumière blonde et poussiéreuse. L’air portait cette lourdeur particulière des fins d’été, saturée du chant strident des cigales et du parfum des figues trop mûres. Hakim, arrivé essoufflé par la montée, trouva Sila les mains couvertes d’argile, modelant avec une concentration farouche le visage minuscule d’une nouvelle figurine. La tension dans ses épaules, inhabituelle, trahissait une journée déjà éprouvée.
Un silence accueillit le jeune homme, non par indifférence, mais parce que Sila semblait poursuivre en sourdine un débat intérieur. Hakim s’assit sur le petit tabouret, patient, observant le va-et-vient des hirondelles qui rasaient la place. Il sentait le changement de climat, non seulement celui de l’air qui commençait à s’alléger, promesse d’un crépuscule moins étouffant, mais aussi celui de l’humeur de son amie.
Ce fut en essuyant ses mains sur un chiffon rugueux que Sila parla enfin, sans préambule, comme si elle reprenait une conversation interrompue. « Je me suis surprise aujourd’hui, Hakim, à écouter le flot de paroles du marché comme on écouterait une rivière en crue. Un torrent de projets, de plaintes, de jugements, de promesses. Et au milieu de ce bruit, je repensais à cette sentence de La Bruyère : “Il y a des gens qui parlent un moment avant d'avoir pensé.” Elle tournait dans ma tête, obstinée, comme un caillou dans une chaussure. »
Hakim, qui venait justement d’une discussion animée à la faculté, sentit la remarque lui résonner intimement. « C’est comme s’ils cherchaient à remplir l’espace, non ? Pour éviter que le silence ne révèle un vide… ou une vérité inconfortable. »
Sila hocha la tête, un sourire triste aux lèvres. « Exactement. Et ce n’est pas une question d’intelligence, mais d’habitude. Une fuite. Modeler cette argile, vois-tu, m’oblige à l’inverse. La main ne peut pas devancer l’intention, sinon la forme s’effondre. Elle doit attendre que l’idée ait mûri, que la pensée ait trouvé son chemin dans les muscles et les nerfs. Chaque pression du pouce est une parole silencieuse, longuement réfléchie. »
Elle prit une figurine sèche, un vieil homme assis, les mains ouvertes sur ses genoux. « Regarde celui-ci. Il ne parle pas. Il écoute. Il a appris, je crois, que les mots précipités sont comme des graines jetées sur la roche : elles ne prennent pas racine, elles pourrissent. Ils créent des malentendus, des blessures, des engagements impossibles. » Son doigt effleura les paumes creuses de la sculpture. « Lui, il sait que le vrai dialogue commence dans le silence de la pensée. Qu’il faut laisser l’idée se décanter, prendre sa forme pleine, avant de l’offrir. »
Hakim se revit dans l’atelier de son professeur, critiquant avec une verve juvénile une œuvre qu’il ne comprenait pas, trop vite, trop fort. La honte lui réchauffa les joues. « J’ai été cet homme, aujourd’hui même. J’ai parlé d’un mouvement artistique que je connaissais à peine, par désir de briller, de combler un blanc dans la conversation. »
« Et maintenant, tu y penses. C’est ça, la différence », dit Sila avec douceur. « La phrase de La Bruyère n’est pas un verdict, c’est un miroir. Nous trébuchons tous. L’important est de sentir qu’on trébuche. Cette chaleur qui commence à céder, cet air plus léger du soir… ils nous invitent à ralentir. À laisser nos pensées, comme la terre au crépuscule, restituer la fraîcheur avant de produire à nouveau. »
Elle lui tendit une boule d’argile fraîche. « Tiens. Ne parle pas. Pense à ce que tu as vraiment envie de créer. Pas ce que tu crois devoir dire ou faire. Laisse la pensée précéder le geste. Laisse-la même dormir, si besoin. »
Hakim prit l’argile, fraîche et souple. Le bruit du marché lui parut soudain très lointain, étouffé par la bulle de silence qui enveloppait l’étal. Il ne modela pas tout de suite. Il regarda les mains sages de la figurine, il sentit le vent du soir se lever, chargé des senteurs de la menthe et du jasmin. Il laissa les mots précipités de sa journée se déposer, comme la poussière après le passage du troupeau. Dans ce silence partagé, habité seulement par le léger crissement de l’argile sous les doigts de Sila qui avait repris son travail, il comprit que la plus grande profondeur de leur amitié résidait souvent dans ces pauses, dans cette discipline commune de l’avant-pensée. C’était là que tout prenait sens, avant même qu’un seul mot ne soit prononcé.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 147 : La Pensée Nouvelle
L’atelier bourdonnait d’un silence différent. Ce n’était plus le calme feutré des jours passés, lourd de chaleur stagnante, mais un silence vibrant, électrique, comme pressé par un ciel bas et cuivré qui pesait sur les collines du village. L’air, chargé d’une humidité inaccoutumée, faisait coller l’argile aux doigts de Sila avec une autre densité. Elle modelait une forme abstraite, plus tourmentée que d’ordinaire, comme si la terre elle-même répondait à l’impatience de l’atmosphère.
Hakim poussa la porte, apportant avec lui la senteur de l’orage en gestation. Il s’immobilisa sur le seuil, observant Sila en lutte silencieuse avec sa création. Il ne lança pas de salut. Leur camaraderie en était au stade où les retrouvailles se faisaient dans la contemplation du même présent.
« Le ciel est en pleine réflexion aujourd’hui », murmura-t-il enfin, déposant son sac près de l’établi.
Sila leva les yeux, un sourire fatigué aux lèvres. « Une réflexion violente. Il rumine des idées noires et lourdes. Comme nous, parfois. »
Elle indiqua un tabouret. Hakim s’y assit, attirant à lui une petite figurine inachevée, un oiseau aux ailes démesurées. Il en caressa la courbe du pouce. Les discussions de leurs précédentes rencontres flottaient encore dans la pièce : les traces du passé, le poids des choix, la persistance fragile de la beauté. Aujourd’hui, l’air différent semblait exiger un autre langage.
« Je lisais quelque chose », commença Hakim, les yeux fixés sur les mains de Sila qui pétrissaient, creusaient, cherchaient. « Une phrase d’Einstein. Elle tournait dans ma tête en venant, au rythme des premiers grondements. Un nouveau type de penser est indispensable si l’humanité veut survivre et continuer à évoluer. »
Sila s’arrêta net. Ses doigts, pleins de terre, restèrent en suspens au-dessus de la forme informe. Elle regarda par la fenêtre le ciel menaçant, puis son regard revint sur la pièce, sur les rangées de figurines sereines, héritières d’une pensée ancienne, patiente, cyclique.
« Un nouveau type de penser », répéta-t-elle lentement, comme goûtant l’amertume et l’espoir du mot nouveau. « Ce n’est pas juste avoir de nouvelles idées, Hakim. C’est changer le sol dans lequel poussent nos idées. Comme cette terre. » Elle désigna l’argile. « Si sa composition change, tout ce qui en naît change de nature. »
Hakim acquiesça, passionné. « C’est ce que je ressens. Face à mes toiles, parfois. Je peux chercher un nouveau sujet, une nouvelle technique… mais si ma façon même d’envisager le geste, le temps, le but, reste la même, je tourne en rond. Je répète l’ancien, même avec des couleurs modernes. »
Un éclair lointain déchira silencieusement la grisaille, illuminant un instant leurs visages graves. Sila reprit son travail, mais avec moins de fébrilité, plus de détermination.
« Notre ciel, aujourd’hui, pense d’une manière nouvelle », dit-elle. « Il ne suit pas le vieux scénario de la chaleur implacable. Il invente une dramaturgie différente. Peut-être plus violente, peut-être salvatrice. L’humanité aussi est sous un ciel qui change. Et nous nous obstinons avec les mêmes parapluies, les mêmes barrières mentales. »
Elle se redressa, lui montrant la sculpture abstraite. « Voilà ma tentative. Ce n’est plus une figurine qui raconte une histoire connue. C’est une forme qui interroge. Qui demande à celui qui la regarde de participer à sa signification. Elle ne donne pas de réponse. Elle exige un nouveau type de regard. »
Hakim sentit un frisson lui parcourir l’échine, qui n’avait rien à voir avec l’orage. C’était cela, le cœur du propos. La survie n’était pas dans la fuite en avant, mais dans la transformation intime de la perception. Évoluer n’était pas ajouter, c’était métamorphoser.
« Alors, dans notre amitié… », hasarda-t-il.
Sila eut un vrai sourire cette fois, chassant l’ombre de lutte. « Dans notre amitié, nous pratiquons cela, sans même y penser. Toi, avec tes questions qui bousculent mes certitudes d’artiste installée. Moi, avec mon expérience qui déplace tes enthousiasmes d’étudiant. Nous mélangeons nos terres mentales pour en faire une nouvelle, où pousse un dialogue qui n’existait pas avant. C’est modeste, mais c’est un commencement. »
La première goutte, énorme et lourde, s’écrasa sur la vitre avec un bruit sec. Puis une autre. Bientôt, le déluge s’abattit, lavant la poussière, noyant les couleurs habituelles dans un rideau liquide et bruissant.
Assis dans l’atelier au cœur du vacarme apaisant, Sila et Hakim restèrent silencieux, regardant la pluie inonder le monde connu. Ils venaient de planter une graine, minuscule et résistante, dans le sol remué de leur conscience. Une graine de pensée nouvelle. Elle aurait besoin, pour survivre et évoluer, de beaucoup d’autres jours de pluie et de soleil, de beaucoup d’autres échanges à l’Étal de Sila. Mais elle était là. Et pour l’instant, sous ce ciel transformé, cela suffisait.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 148 : La Question de se Penser
Une lumière cuivrée, épaisse et douce, baignait l’atelier, portant déjà en elle le soupçon d’un adieu. L’été, ce compagnon tonitruant et généreux, commençait à plier bagages, laissant dans l’air une sérénité plus murmurante, une respiration plus longue entre les rayons. Hakim poussa la porte, un léger duvet de poussière dorée accroché à ses cheveux, comme s’il avait traversé un champ de mémoire. Sila, les mains enfoncées dans une argile gris perle, modelait la forme indécise d’un oiseau aux ailes mi-closes. Elle leva les yeux, et un sourire silencieux, fait de cette complicité désormais ancrée, remplaça toute salutation.
« Je marchais le long de l’oued, commença Hakim en s’asseyant sur le tabouret familier. Les pierres étaient encore chaudes, mais l’ombre des frênes avait un goût différent. Moins de voracité. Plus de… réflexion. Je pensais à cette phrase que tu m’avais laissée la fois dernière, comme un caillou dans la poche. “La question de se penser est une question française.” du Grand Rabbin Korsia. Elle m’a tourné, Hakim, toute la semaine. »
Sila essuya ses mains à un torchon rugueux, laissant l’oiseau d’argile en suspens. Elle approcha deux verres qu’elle remplit d’une eau fraîche où nageait une feuille de menthe.
« Elle te tournait ? Comme un moulin qui moudrait non du grain, mais de la lumière ? » dit-elle, glissant le verre vers lui.
« Comme une clé dont je cherche la serrure, peut-être. Cela semble… réducteur. Comme si les autres peuples, les autres cultures, ne se pensaient pas. Comme si nous, ici, nous ne nous interrogions pas sur notre être. »
Le silence s’installa, peuplé seulement du chant lointain d’une cigale obstinée. Sila prit une figurine en attente sur l’étagère – un petit personnage assis, les bras enlaçant ses genoux, le regard tourné vers l’intérieur.
« La phrase, Hakim, ne dit pas que se penser est français. Elle dit que la question de se penser, la manière obsessive, systématique, presque architecturale de faire de sa propre conscience l’objet central d’un édifice intellectuel… cela porte une couleur, une histoire, une langue particulière. C’est une démarche. » Elle fit doucement tourner la figurine entre ses doigts. « Regarde. Nous autres, dans cette terre, nous pensons avec. Avec les ancêtres dont les noms résonnent dans nos prénoms. Avec le paysage qui nous sculpte autant que nous le sculptons. Avec le silence qui enveloppe les choses plus qu’il ne les explique. Notre réflexion est un dialogue, pas un monologue devant un miroir. »
Hakim but une gorgée, la fraîcheur de la menthe lui ouvrant les tempes.
« Alors… “se penser” à la française, ce serait se regarder dans un miroir pour décortiquer le verre, la lumière, l’œil qui regarde, en oubliant parfois le visage qui s’y reflète ? »
« C’est une image, oui, sourit Sila. Une quête noble, vertigineuse même. Mais elle peut devenir un labyrinthe où l’on se perd soi-même. Ici, à Aïn El Ksour, la question n’est peut-être pas tant “qui suis-je ?” que “auprès de qui suis-je ?”. La pensée n’est pas un territoire à conquérir, mais une trame à tisser. »
Elle posa la figurine et reprit son oiseau d’argile. De son outil, elle commença à creuser délicatement des plumes sur les ailes closes.
« Cela ne nous rend pas moins profonds, Hakim. Cela nous rend… poreux. Ouverts. Nos sentences à nous, nos proverbes, elles ne sont pas des aphorismes à méditer seul dans son cabinet. Elles sont des semences jetées dans la conversation, qui germent dans l’échange. Comme cette lumière d’aujourd’hui. » Elle indiqua d’un mouvement de menton la nappe de soleil qui s’allongeait sur le sol de terre battue. « Tu sens comme elle a changé ? Elle ne crie plus sa force. Elle la suppose. Elle se penche, elle observe. Elle pense avec douceur. C’est la lumière de la fin de l’été, qui sait qu’elle a tout donné et qui commence à se regarder partir, sans drame, en gardant sa chaleur au-dedans. »
Hakim regarda la lumière, puis l’oiseau dans les mains de Sila, puis le petit personnage pensif.
« Alors, ma question cette semaine… ce n’était pas “qui suis-je en venant ici ?”. C’était “avec qui est-ce que je deviens, en venant ici ?”. »
Sila lui adressa un regard où brillait une fierté tendre.
« Tu vois ? Tu as trouvé la serrure. Et la clé, maintenant, elle appartient à notre dialogue. Elle n’est plus seulement une “question française”. Elle est devenue une résonance d’Aïn El Ksour. »
Elle déposa l’oiseau, désormais marqué du fin réseau de ses plumes, près de la fenêtre, où la lumière cuivrée l’enveloppa comme d’une seconde création. Une pensée faite argile, non pour se contempler, mais pour prendre sa place dans le monde, ailée et silencieuse, portée par la douce mélancolie d’une saison qui consent, à petits pas, à se laisser transformer.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 149 : Ce qui se tapit sous la cendre
Le sirocco d’août avait changé de nature. Il ne portait plus cette chaleur sèche et minérale, familière des étés à Aïn El Ksour, mais une lourdeur humide et poisseuse, comme un souffle retenu. L’air, saturé d’une bruine inédite, alourdissait les feuilles des oliviers et estompait les lignes des collines. Dans l’atelier, même l’argile semblait travailler différemment, plus capricieuse, comme sensible à cet invisible bouleversement.
Sila était penchée sur une figurine en cours de cuisson, une silhouette androgyne dont la surface craquelée évoquait une terre après la sécheresse. Hakim, revenu de la ville avec le goût des discussions d’amphithéâtre encore sur la langue, observait le feu doux du four. Le silence entre eux n’était pas vide, mais chargé de cette attente particulière qui précède l’échange vrai, celui qui dépasse les nouvelles du quotidien.
« On parle toujours de ce qu’on cultive, de ce qu’on expose au soleil », commença Sila sans lever les yeux de sa pièce, comme poursuivant une pensée intérieure. « Mais la vraie nature d’un sol, sa capacité à porter ou à trahir, elle se voit quand on creuse. Quand on retourne la terre. »
Hakim sourit. Il reconnaissait le prélude. Il approcha un tabouret, le bois grinçant doucement sur le sol de terre battue. « À l’école, on nous répète sans cesse : ‘Trouvez votre style, affirmez votre identité’. Comme si c’était une façade à peindre une fois pour toutes. »
La céramiste posa délicatement son outil. Un gecko traversa le mur de pierre, rapide comme un éclair furtif. « C’est justement cela, le piège, Hakim. Croire que l’on est ce que l’on proclame. Ce que l’on montre de ses convictions, de ses goûts, de ses réussites. » Elle tourna enfin son regard vers lui, et ses yeux avaient cette intensité qui rendait les sentences banales, profondes. « André Malraux a écrit quelque chose qui me hante depuis des années : "L'homme n'est pas ce qu'il croit être, il est ce qu'il cache." »
La phrase tomba dans l’atelier comme une pierre dans un puits. Le seul bruit fut, un instant, le crépitement lointain d’un feu de broussaille, odeur âcre que le vent nouveau apportait parfois.
« Ce qu’il cache… », répéta doucement Hakim, les yeux perdus vers la fenêtre où le ciel avait une couleur de plomb fondu. « Pas seulement aux autres, alors. À lui-même, surtout. »
« Surtout à lui-même », approuva Sila. Elle prit une cruche ancienne, ébréchée, et en caressa la fissure. « Nous nous bâtissons une idée rassurante de qui nous sommes. Une poterie bien lisse, aux motifs convenus. Mais nos actes les plus vrais, nos terreurs, nos lâchetés, nos élans secrets… c’est souvent dans les fêlures que ça loge. Dans ce que, par pudeur ou par peur, nous enfouissons. »
Elle lui raconta alors, sans pathos, le jour où, jeune femme, elle avait failli tout abandonner – l’argile, sa vocation – par peur de l’échec. Une tentation si soigneusement enterrée qu’elle avait presque réussi à s’en persuader elle-même. « Ce n’était pas moi, la Sila courageuse et inspirée que tout le monde décrivait. La vraie Sila, ce jour-là, c’était cette fille terrifiée, cachée au fond du jardin, à regarder les fourmis comme si elles détenaient un secret pour fuir. »
Hakim écoutait, bouleversé par cette confidence. Il pensa à ses propres cachotteries : cette jalousie qu’il nourrissait en secret envers un camarade plus doué, déguisée en saine émulation ; cette vanité qu’il paraît d’humilité ; cette peur de l’avenir qu’il appelait ‘réalisme’. Il les partagea, mot par mot, dans l’air confidentiel de l’atelier.
« Le travail de toute une vie, peut-être », murmura Sila, « ce n’est pas de polir la façade. C’est d’avoir le courage de descendre dans sa propre cave. De reconnaître l’ombre que l’on porte. Non pour s’y complaire, mais pour ne plus en être le jouet. Pour que, peut-être, la façade devienne enfin plus vraie. »
Elle reprit sa figurine. « Vois-tu, l’argile brute, elle, ne ment jamais. Elle révèle toutes les impuretés, toutes les bulles d’air, à la cuisson. C’est nous, les êtres de parole, qui sommes des experts du camouflage. »
Le vent tourna, apportant une bouffée d’air un peu moins lourd, chargé cette fois de l’odeur des premières figues trop mûres tombant dans l’herbe. Un changement encore ténu, mais perceptible. Comme un léger soulagement après une confession.
Hakim sentit une étrange paix l’envahir. Ce n’était pas la paix de la certitude, mais celle d’avoir accepté de regarder dans une direction plus difficile, plus honnête. « Alors, être ami… », dit-il lentement, « ce serait peut-être offrir à l’autre un endroit où il peut cesser de se cacher ? Sans craindre d’être jugé pour ce qu’il découvre lui-même ? »
Sila lui offrit un sourire, le plus tendre qu’il lui ait jamais vu. « C’est exactement cela, Hakim. L’amitié, comme l’art peut-être, c’est allumer une lampe dans la cave. Et découvrir que même dans les recoins les plus obscurs, il n’y a jamais de monstres. Juste de la matière humaine, fragile et complexe. La même que celle dont sont faites les belles choses. »
Dehors, les premières gouttes lourdes d’une pluie d’orage se mirent à tomber, frappant la terre poussiéreuse avec un bruit de tambour voilé. Elles lavaient l’air, promettant un ciel nouveau. Dans l’atelier, sous la lumière douce d’une lampe à huile, la chaleur de la parole partagée était plus forte que toutes les chaleurs du monde. Ils venaient, ensemble, de soulever un coin du voile. Le travail de toute une vie, en effet, pouvait commencer.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 150 : Le Triptyque Idéologique
L’air de ce début de soirée était lourd, chargé d’une chaleur humide qui collait à la peau et alourdissait les gestes. Sous le vieux figuier, l’ombre n’offrait qu’un répit relatif. Sila, les mains couvertes d’une fine pellicule d’argile séchée, polissait avec une infinie patience le contour d’une nouvelle figurine, un oiseau aux ailes à demi déployées. Hakim, assis sur le petit banc de pierre, observait le mouvement répétitif et apaisant de ses doigts. Il était arrivé plus tôt, le visiteur assidu de l’étal, portant en lui une certaine agitation, fruit de ses lectures récentes et des débats enflammés qui agitaient son école d’art.
« Parfois, commença-t-il sans préambule, comme poursuivant une conversation intérieure, je me demande comment on en arrive à penser en bloc. À tout accepter, ou tout rejeter, sans plus de nuance. »
Sila ne leva pas les yeux de son travail, mais un léger sourire toucha ses lèvres. Elle sentait chez lui ce besoin de démêler, de comprendre la mécanique des esprits. « C’est une drôle de matière première pour un artiste, la pensée structurée en système clos », murmura-t-elle. Elle posa délicatement l’oiseau d’argile sur le tissu de lin à ses côtés et prit une coupelle d’eau pour se laver les mains, geste presque rituel.
« J’ai lu quelque chose, reprit Hakim, plongeant la main dans son sac pour en sortir un carnet griffonné. Une phrase de Brice Teinturier. Elle dit : "Ce qui construit une pensée, et qui ensuite devient une pensée d'extrême droite, c'est pas un des propos auquel on adhère, c'est d'adhérer à l'ensemble des propos pour en faire un système. C'est ça qui ensuite caractérise un triptyque idéologique." » Il leva les yeux vers elle, cherchant son regard. « C’est cette idée de triptyque qui m’a frappé. Comme une œuvre en trois panneaux, fermée sur elle-même, où tout s’emboîte parfaitement, sans issue. »
Sila s’essuya les mains, songeuse. Le ciel, d’un bleu profond commençant à virer au mauve, annonçait un orage proche. L’atmosphère électrique de l’air semblait faire écho à la tension contenue dans la phrase. « Un triptyque… », répéta-t-elle lentement. Elle se leva et se dirigea vers une étagère abritée sous l’auvent de son étal, où s’alignaient des figurines déjà cuites. Elle en prit une, un petit groupe de trois personnages liés par les épaules, formant un cercle parfait. « Regarde celui-ci. Si je le scelle, si je fusionne leurs bras, ils deviennent une seule forme, immuable. Plus de mouvement possible. Chacun perd son individualité pour ne servir que la solidité de l’ensemble. Adhérer à l’ensemble des propos… c’est sceller le triptyque. On ne peut plus en ouvrir un volet pour y regarder de plus près, pour laisser entrer une autre lumière. »
Hakim s’approcha, prenant délicatement la figurine dans ses mains. Il sentait la dureté de la terre cuite, la netteté des jointures soudées. « Dans l’art, un triptyque, ça peut s’ouvrir et se fermer. Ça peut raconter différentes facettes d’une histoire. »
« Exactement, approuva Sila. La nuance est dans la capacité à ouvrir les panneaux. À accepter que le panneau central dialogue avec les latéraux, mais aussi avec l’espace autour. Le problème, c’est quand la pensée se fait triptyque fermé. Dogme. Chaque idée, même celle qui, prise isolément, pourrait contenir une parcelle de vérité ou une inquiétude légitime, devient un élément indissociable d’un système qui ne tolère plus le questionnement. »
Un premier coup de tonnerre, lointain, gronda sourdement. Le vent se leva, faisant frémir les feuilles du figuier et soulevant la poussière de l’atelier. Hakim reposa la figurine. « Alors comment faire pour… pour ne pas scinder le triptyque ? Pour rester ouvert ? »
Sila regarda l’orage monter à l’horizon, purifiant la lumière. « En travaillant l’argile de nos idées avec les mêmes mains que celles qui travaillent cette terre. En acceptant qu’elle puisse se fissurer, se remodeler. En refusant la soudure définitive. » Elle lui montra l’oiseau aux ailes à demi déployées. « Celui-là, je pourrais le fixer sur un socle, l’enfermer dans une posture. Mais je préfère qu’on sente qu’il est sur le point de s’envoler, ou de se reposer. Le mouvement, Hakim. La pensée doit garder la possibilité du mouvement. Adhérer à une idée n’oblige pas à adopter tout le système qui, parfois, cherche à la récupérer et à l’enfermer. »
Les premières gouttes, lourdes et espacées, commencèrent à tomber, faisant résonner le toit de tôle de l’étal. L’air, enfin, se rafraîchissait. Hakim resta silencieux un moment, écoutant la pluie. Il voyait maintenant la figurine des trois personnages non plus comme un piège, mais comme un avertissement. La phrase de Teinturier n’était plus une abstraction politique, mais une leçon de sculpture de l’esprit.
« Le prochain orage sera plus frais, dit Sila dans un sourire. Le climat tourne. Apporte-moi ton carnet la prochaine fois. Nous dessinerons des triptyques ouverts. Des penseurs avec des fenêtres à la place du cœur. »
Hakim acquiesça, serrant son carnet contre lui. La pluie redessinait le monde alentour, estompant les contours, comme pour rappeler que rien n’est jamais totalement figé. La chaleur oppressive du système cédait la place à la fraîcheur complexe de la nuance. L’épisode de ce soir s’était noué autour d’une phrase, et s’achevait dans le bruissement apaisant de l’eau, promesse de continuité et de nouveaux dialogues à modeler.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 151 : Ni Médaille, Ni Blâme
L’air, ce matin-là, avait pris une densité nouvelle. Une lumière dorée, plus basse sur l’horizon, découpait les contours de l’atelier de Sila avec une netteté inaccoutumée, tandis qu’une fraîcheur vive, promise à s’évaporer rapidement, flottait encore dans l’ombre de la cour. L’été, ce grand bavard, commençait à baisser la voix, laissant place à un murmure plus secret, plus intime. Hakim poussa la porte de bois patiné, le visage empreint d’une agitation contenue. Les derniers jours de vacances pesaient sur ses épaules, mêlés à l’excitation anxieuse de la rentrée qui approchait.
Sila, les mains plongées dans une terre grise qu’elle pétrissait avec une lenteur méditative, leva les yeux. Elle lut sans peine le tourbillon sur le front du jeune homme. Il ne dit rien d’abord, déposant simplement sur l’établi un livre entrouvert, avant de se laisser choir sur le tabouret usé, un soupir s’échappant de ses lèvres.
« Je ne sais plus par quel bout prendre mes pensées, finit-il par avouer. Elles courent dans tous les sens. Des projets d’ateliers, des doutes sur mes capacités, l’envie de tout révolutionner en art, et en même temps cette peur absurde de ne pas être à la hauteur. C’est… épuisant. »
Un sourire tranquille erra sur le visage de Sila. Elle détacha ses mains de la terre, les essuyant sommairement sur un torchon. Elle se souvint d’une phrase, lue des années auparavant, et qui lui était revenue souvent, comme une balise dans ses propres tempêtes intérieures.
« Surtout ne soyons pas choqués par nos pensées, dit-elle d’une voix douce, comme on énonce une évidence oubliée. Aucune pensée ne mérite une médaille d’or, pas plus qu’elle ne mérite un blâme. »
Hakim leva les yeux, interloqué. La sentence de Chögyam Trungpa tomba dans le silence de l’atelier, y faisant des cercles concentriques.
« Tu veux dire… il faut juste les laisser passer ? Comme des nuages ? »
« Pas seulement les laisser passer. Cesser de les juger, de les parader ou de les fouetter sur la place publique de ton esprit. » Sila prit une des figurines en cours de séchage, une forme abstraite, simplement suggestive. « Regarde cette pièce. Elle est née d’une pensée fugace, un souvenir de contour de colline à l’aube. Si je m’étais dit : "quelle idée banale", elle ne serait pas là. Si je m’étais exclamée : "quelle inspiration géniale !", je l’aurais sans doute gâchée en voulant en faire trop. Je l’ai juste accueillie, sans fanfare ni réprimande. Et elle a pris sa place. »
Hakim regarda la figurine, puis ses propres mains. « Mais certaines pensées sont sombres, laides. Elles font peur. »
« Et en les blâmant, en ayant honte d’elles, que fais-tu ? Tu leur donnes un pouvoir immense. Tu les transformes en monstres. Une pensée n’est qu’un souffle, Hakim. Un phénomène mental, neutre. Ce qui compte, c’est l’espace dans lequel tu la reçois. »
L’étudiant resta silencieux un long moment. La lumière, qui avait grimpé le long du mur, venait maintenant caresser le tas d’argile sur la table. Il pensa à son agitation permanente, à cette cour perpétuelle qui siégeait dans sa tête, distribuant les récompenses et les punitions. Quelle énergie gaspillée.
« Alors on ne doit plus rien croire ? Rien poursuivre ? »
« Au contraire ! s’exclama Sila, ses yeux s’illuminant. En libérant tes pensées de ce tribunal permanent, tu leur permets d’exister sans t’écraser. Tu peux les observer, les choisir, ou les laisser filer. L’idée de ton projet n’en sera pas moins belle. Ta peur de l’échec n’en sera pas moins présente. Mais toi, tu seras moins collé à elles. Tu auras de l’air. De l’espace pour respirer, et pour agir. »
Elle retourna à sa terre, reprenant son pétrissage. « C’est comme le climat, dehors. Il change, imperceptiblement, chaque jour. L’été cède à quelque chose de plus tranquille. Il ne s’en blâme pas, il ne se félicite pas. Il est. Nos paysages intérieurs méritent la même bienveillance. »
Hakim sentit un nœud se défaire dans sa poitrine. Ce n’était pas une solution magique, mais une permission. La permission de ne pas être parfait, même dans le secret de son crâne. Il ouvrit son carnet de croquis, non pour y noter une idée géniale, mais pour y tracer simplement quelques lignes, douces, sans attente. Une pensée vint, légère : et si l’amitié, celle qu’il partageait avec Sila, était justement cet espace-là ? Un lieu où l’on pouvait déposer ses pensées, toutes, sans craindre ni la médaille, ni le blâme.
La fraîcheur du matin avait totalement cédé la place à une chaleur douce, et la lumière dorée enveloppait maintenant les deux amis, silencieux, chacun à son ouvrage, cultivant le grand art de laisser être.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 152 : Le Mime et le Réel
L’étal de Sila semblait ce jour-là flotter dans une lumière dorée, cette lumière particulière de début d’automne où le soleil, moins ardent, caresse les contours des choses avec une tendresse mélancolique. L’air avait changé. Une fraîcheur vive le matin, une douceur tiède à midi, et ce vent léger qui apportait l’odeur des feuilles séchées et de la terre retournée. C’était un climat de transition, où le monde semblait suspendu entre l’éclat de l’été et le recueillement de l’hiver.
Hakim trouva Sila penchée sur une figurine d’argile encore humide, représentant un personnage aux mains levées, comme figé dans un geste d’accueil ou d’impuissance. Le silence de la concentration régnait, un silence que le jeune homme respectait toujours, s’asseyant sur le petit banc usé sans un mot. Il observa les nouvelles pièces alignées sur l’étal : des formes plus abstraites, moins narratives, comme si l’artiste cherchait à saisir une émotion pure, dégagée de toute anecdote.
Sila posa enfin son ébauchoir, s’essuya les mains à son tablier taché d’ocre et leva les yeux vers Hakim. Un sourire fatigué mais chaleureux éclaira son visage.
« Regarde celui-là, dit-elle en désignant la figurine aux mains levées. J’ai essayé de lui donner la tension de l’attente. Pas l’attente de quelque chose de précis, mais l’attente elle-même, comme un état d’être. C’est difficile. Parfois, on a l’impression de ne faire que répéter des gestes vus, des formes déjà là. Comme si la pensée, à court de souffle, se contentait de mimer le réel au lieu de le transcender. »
La phrase résonna dans l’air tranquille. Hakim, qui feuilletait un carnet de croquis, leva la tête. « Cela me fait penser à une sentence de Camus que j’ai lue hier : “Incapable de sublimer le réel, la pensée s’arrête à le mimer.” Elle m’a poursuivi toute la soirée. »
Sila hocha lentement la tête, son regard perdu vers les collines déjà teintées des premiers tons roux. « C’est exactement le piège. Pour l’artiste, pour n’importe quel être qui réfléchit. Mimétisme ou sublimation. La copie plate, ou la transformation qui donne un sens nouveau. »
Elle prit une tasse de thé à la menthe refroidi. « Prends cette lumière d’aujourd’hui. Je pourrais tenter de la reproduire sur l’argile par un jeu d’ombres, par une couleur. Mais si je ne fais que ça, je ne fais qu’un constat. Un mime. Si, en revanche, cette lumière m’inspire une forme qui évoque la nostalgie, la paix intérieure, ou la beauté éphémère, alors peut-être que je dépasse la simple apparence. Je tente de sublimer. »
Hakim réfléchit, tournant son crayon entre ses doigts. « En cours, on nous apprend les techniques, les canons, les styles. Parfois, j’ai l’impression de devenir un excellent imitateur. Je sais reproduire une émotion, un style, une idée qui n’est pas vraiment la mienne. C’est rassurant, mais ça laisse un vide. Comme si je n’habitais pas pleinement mon propre art. »
« Le mime est un confort, acquiesça Sila. Il est rassurant parce qu’il est fidèle, reconnaissable, approuvé. La sublimation, elle, est un risque. Elle demande de plonger en soi, de confronter sa vision intérieure au monde, et de prendre le pari que cette alchimie personnelle parlera à d’autres. C’est là que l’art devient philosophie. Pas une répétition de concepts, mais une incarnation unique. »
Le vent fit trembler une guirlande de petites poteries suspendues, produisant un tintement fragile et cristallin. « Et dans la vie de tous les jours ? demanda Hakim. On ne fait pas tous de l’art. »
« Mais nous faisons tous de la pensée, Hakim. Vivre en mimant le réel, c’est suivre des schémas tout faits, des habitudes, des attentes sociales, sans jamais les questionner, sans jamais y insuffler sa propre flamme. Sublimer le réel dans sa vie, c’est trouver comment transformer même les contraintes, les banalités, en une expérience qui ait du sens, de la densité. C’est refuser la passivité du reflet pour l’engagement de la création. Même dans les petites choses. »
Un silence s’installa, peuplé du bourdonnement des insectes et du lointain appel d’un marchand ambulant. Hakim sentait l’importance de ces paroles, comme une clé offerte pour comprendre une inquiétude qui le taraudait depuis des mois. Il ne voulait pas être un mime de la vie étudiante, un mime de l’amitié, un mime de l’artiste.
« Alors comment on commence ? Comment on cesse de mimer ? »
Sila sourit, une lueur malicieuse dans les yeux. « En acceptant d’abord de mal faire. De se tromper. En cessant de chercher d’abord la ressemblance, la justesse extérieure. En écoutant cette petite voix intérieure qui dit : “Et si je le voyais comme ceci ? Et si je le faisais autrement ?” C’est un acte de courage, chaque jour. Regarde cette figurine. Elle n’est pas “juste”. Elle est disproportionnée. Mais elle dit ce que je voulais qu’elle dise. »
Le soleil commençait à décliner, allongeant démesurément les ombres de l’étal. Le climat avait encore changé ; une brise plus fraîche annonçait la fin de l’après-midi. Hakim rangea son carnet. Il se sentait à la fois léger et armé d’une nouvelle détermination. La sentence de Camus n’était plus une abstraction menaçante, mais un défi concret, posé là, sur l’étal de Sila, entre les figurines d’argile et les tasses vides.
« Je crois que je vais déformer la réalité un peu, demain, en cours de dessin, dit-il en se levant.
— À condition, répondit Sila en reprenant son ébauchoir, que tu la déformes avec toute ta sincérité. C’est la seule manière de ne pas la trahir. »
Hakim partit, laissant Sila à sa création. La céramiste observa ses mains, puis le ciel qui changeait, et se remit au travail, non pour copier la beauté du crépuscule, mais pour en capter l’essence fugace et la fixer dans la terre, dans un acte de fragile et perpétuelle sublimation.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 153 : Le Grappin de l’Aube
Le ciel au-dessus du village portait cette lumière dorée et doucement pâle, propre aux matins de septembre. L’air, vibrant encore de la chaleur caniculaire des semaines passées, se teintait désormais d’une fraîcheur fugace, annonciatrice d’un tournant. Dans l’atelier de Sila, l’argile humide sentait bon la terre promise, et les figurines alignées sur l’étagère semblaient attendre, silencieuses, le verdict du jour nouveau.
Hakim poussa la porte, le visage encore empreint des agitations de la rentrée universitaire. Les discussions de l’été, autour des formes imparfaites et de la beauté du hasard, lui paraissaient soudain lointaines, bousculées par le flot exigeant des projets à rendre, des techniques à maîtriser. Il déposa son sac, un peu las, et salua Sila qui achevait de lisser les contours d’une nouvelle création, une forme allongée, à la fois ancre et bourgeon.
« Je ne sais plus où donner de la tête, avoua-t-il en s’asseyant sur le tabouret de bois. Tout est à faire, tout est à décider. Mes idées s’éparpillent comme de la poussière au vent. »
Sila ne répondit pas immédiatement. Elle trempa ses doigts dans l’eau du bol, geste rituel, et considéra son œuvre, puis le jeune homme. Un vent léger fit frémir la toile de jute à la fenêtre, apportant un parfum de menthe sauvage et de terre séchée.
« Une pensée, orientée vers un but, est semblable au grappin et à sa corde que l'on lance pour l'abordage. », dit-elle enfin, citant René avec cette tranquillité qui lui était propre. Elle se tourna vers Hakim. « L’été, tu naviguais à la belle étoile, tu te laissais porter par les courants de l’inspiration. C’était nécessaire. Mais voici que la saison change, et avec elle, la nature de la traversée. L’heure n’est plus à la dérive, mais à l’abordage. »
Le mot résonna dans l’atelier. Abordage. Hakim imagina le navire de ses études, le vaste et intimidant océan des connaissances à conquérir. Il voyait le grappin, ce fer acéré et décidé, lancé par un bras ferme.
« Mon grappin, alors, il s’émousse sur trop de cibles à la fois, murmura-t-il.
— Alors il faut forger un seul grappin. Une seule pensée-forme, pour une seule berge à atteindre. Regarde. » Elle désigna la figurine sous ses doigts. « Cette pièce, depuis une semaine, je ne pense qu’à elle. Je l’oriente vers l’idée de la germination sous la contrainte. Tout ce que je vois, je lis, je ressens, est filtré par ce but. La fraîcheur de ce matin, la résistance de l’argile, un vers de poème entendu à la radio… tout devient corde pour mon grappin, tout sert l’abordage de cette idée. Le reste existe, mais en arrière-plan, comme la mer autour du navire. »
Hakim se tut, absorbé. Il comprenait. Ce n’était pas une question de rigidité, mais de focalisation profonde. Une façon de donner un sens à chaque geste, une direction à chaque effort. L’agitation de la rentrée n’était que vagues et vent ; il lui fallait choisir le navire à aborder, et y jeter tout son poids, toute son intention.
« Je crois, dit-il lentement, que mon grappin, pour ce semestre, je veux le lancer sur les liens entre la calligraphie arabe et le corps en mouvement. Tout le reste – la couleur, la perspective, l’histoire de l’art – deviendra la corde, les bras qui lancent, mais le fer, lui, sera ancré là. »
Un sourire éclaira le visage de Sila. Elle tendit à Hakim une boule d'argile fraîche. « Alors prends. Ne sculpte pas encore. Contente-toi de tenir la terre et de visualiser ce grappin. Donne-lui sa forme dans ton esprit. Affute sa pointe. »
Le jeune homme obéit. La fraîcheur de l'argile lui parvint aux paumes. Il ferma les yeux, et dans la pénombre de ses pensées, il vit se dessiner un outil unique, crochu et déterminé, volant vers une grande paroi où danses et lettres ne faisaient plus qu’un. Le chaos en lui commençait à s’organiser, non pas en un plan rigide, mais en une force vectrice.
Dehors, le climat avait changé. L’été arrogant avait cédé la place à une saison de démarrage, d’engagement. Le vent qui soufflait n’était plus celui de la rêverie, mais celui de la navigation décidée. Dans l’atelier, entre les mains du jeune homme et celles de la céramiste, se tissait la corde résistante d’une pensée enfin orientée, prête à saisir la réalité pour en faire une conquête. L’abordage de l’année commençait.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 154 : Les Constructions de Septembre
L’air avait changé. Une netteté cristalline s’était glissée dans la lumière, et les après-midis à l’étal de Sila portaient désormais une fraîcheur prometteuse, un souffle qui faisait frissonner les feuilles des oliviers avant l’heure. C’est dans cette atmosphère renouvelée, où l’été s’attardait en souvenirs tièdes, que Hakim trouva l’artiste en train d’observer non pas une de ses figurines, mais une simple pierre ramassée sur le chemin, posée au centre de la table en bois.
Leurs salutations, désormais, étaient un silence souriant, un signe de tête complice. Hakim s’assit, son carnet de croquis à la main, et suivit le regard de Sila, fixé sur la pierre grise et banale.
« Elle est là, sous nos yeux, depuis vingt minutes, commença Sila sans préambule. Je la vois comme un cœur pétrifié, usé par les siècles. Un autre y verrait un simple caillou, un obstacle, ou ne la verrait pas du tout. Pourtant, l’objet, lui, ne change pas. Ce qui change, c’est ce que mon œil, mon esprit, choisissent de lui faire dire. »
Hakim, familiarisé avec ses entrées en matière obliques, sentit que le terrain de leur échange était déjà délimité. Il se souvint alors d’une phrase lue récemment, qu’il avait notée dans la marge de son carnet. Il la partagea, elle résonna dans l’air vif comme une cloche :
« Toute perception est déjà une construction : non parce que le monde objectif n'existe pas, mais parce qu'il est nécessaire de choisir parmi ses innombrables propriétés, en fonction de schémas préétablis, pour identifier objets et événements qui se présentent "sous nos yeux". »
Sila eut un sourire qui creusa de fines rides à la commissure de ses lèvres. Elle prit la pierre dans sa paume calleuse. « Tzvetan Todorov. Tu vois, Hakim, c’est exactement le travail de l’artiste, et peut-être de l’être humain qui veut vivre pleinement. Nous ne captons pas la réalité brute – est-elle seulement accessible ? Nous la construisons, nous choisissons un fragment, une propriété, une ligne, une nuance, et nous en faisons notre vérité du moment. »
Elle désigna de l’autre main l’étal. « Regarde cette nouvelle série. Ce ne sont plus des figurines humaines ou animales, mais des formes hybrides, des entre-deux. » Hakim se pencha. Il vit des créatures qui n’étaient ni tout à fait oiseau ni tout à fait vase, des contours qui évoquaient à la fois une colline et une épaule. « Je me suis demandé, poursuivit-elle, ce que je choisissais de voir dans le monde. J’avais l’habitude de voir des êtres distincts. Maintenant, je perçois les liens, les passages, les métamorphoses. Mon schéma préétabli – séparer, catégoriser – a cédé la place à un autre : relier, fusionner. L’argile a suivi. »
Hakim réfléchit à sa propre construction du monde. Ses études, ses attentes, ses angoisses aussi. « Alors… ma perception de mon avenir, de ce que signifie "réussir"… ce n’est qu’une construction ? Parmi mille propriétés possibles de la vie, j’en ai choisi quelques-unes – diplôme, carrière, reconnaissance – et j’ai érigé ça en réalité unique. »
« Et tu l’as identifiée comme la seule qui se présentait sous tes yeux, acquiesça Sila. Mais la pierre est toujours là. » Elle lui tendit le caillou. « Change de schéma. Au lieu de voir un bloc, vois un voyage. Au lieu de voir une fin, vois un point de départ. Ta vie possède des propriétés innombrables que ton inquiétude te masque. L’amitié en est une. L’échange, comme celui que nous avons en ce moment, en est une autre. La simple capacité à remettre en question ton propre regard en est une troisième, et précieuse. »
Le vent du changement saisonnier fit danser les copeaux d’argile secs sur le sol. Hakim sentit un poids imaginaire se dissoudre. Sa peur n’était pas une réalité objective, mais une construction, façonnée par des schémas hérités. Il pouvait, comme Sila avec ses créatures hybrides, en bâtir une nouvelle. Une où le chemin comptait autant que l’arrivée, où les questions valaient parfois plus que les réponses.
« Alors, cette pierre… tu en feras quoi ? » demanda-t-il.
Sila la reposa sur la table, au centre. « Je ne vais rien en faire. Elle va rester ici. Elle sera mon rappel. Que ce que je vois de l’étal, de toi, de moi, du village n’est qu’une version. Et que chaque visiteur qui passe, chaque changement de lumière, chaque humeur nouvelle, construira une version différente. Mon travail, désormais, est de m’en réjouir, pas de m’y accrocher. »
Hakim ouvrit son carnet. Il ne dessina pas la pierre. Il dessina les mains de Sila, celles qui façonnent et qui lâchent prise, et, en filigrane, les mots « choisir » et « relier ». Il construisait, à son tour, sa propre perception de cet après-midi de septembre, où le monde, soudain, lui était apparu non pas comme un puzzle à finir, mais comme une infinie possibilité de liaisons.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 155 : La Perception des Tournesols
Un vent nouveau, capricieux et vif, avait chassé la lourde torpeur de l’été. Il s’engouffrait maintenant dans l’atelier, apportant avec lui l’odeur promise de la terre mouillée et le bruissement inquiet des feuilles qui commençaient à se teinter d’or. Sila, les mains enfoncées dans une boule d’argile grise, sentait ce changement dans son corps même, comme un réajustement de la lumière intérieure. Hakim, lui, arrivait par le sentier, le visage levé vers ce ciel d’un bleu plus pâle, plus lointain. Il portait sous son bras un carnet de croquis gonflé de feuilles et de questions.
L’atelier était silencieux, peuplé seulement du rythme régulier des mains de Sila modelant la terre. Hakim s’installa sur le tabouret familier, observant la forme qui émergeait : une silhouette humaine, mais comme vue à travers une eau courante, les contours volontairement flous, incertains.
« C’est étrange », murmura-t-il après un long moment, rompant le silence sans le briser. « Depuis la dernière fois, je ne regarde plus les choses de la même manière. Ta phrase sur l’idée que nous ne façonnons pas l’argile, mais libérons la forme qui s’y cache, m’a poursuivi. J’essaie de voir ce qui est déjà là, avant d’imposer ce que je crois voir. »
Sila inclina légèrement la tête, un sourire aux lèvres. « Et qu’as-tu découvert, cher explorateur ? »
Hakim ouvrit son carnet sur une page représentant un champ de tournesols près de la ville. Les fleurs étaient tournées dans toutes les directions, certaines vers le soleil voilé, d’autres vers la terre, d’autres encore semblant se parler entre elles. « Je croyais dessiner un champ de tournesols. Mais plus je regardais, plus je voyais des individus. Chacun avec son angle, sa quête de lumière, sa propre inclinaison. Je dessinais des identités, pas une espèce. »
« Voilà qui est précisément au cœur de la chose », répondit Sila en arrêtant ses mains. Elle contempla sa figurine imparfaite. « Ce que nous percevons n’est jamais l’objet brut, mais notre dialogue avec lui. Nous projetons, nous interprétons, nous filtrons à travers tout ce que nous sommes. Rien n’est plus complexe que la perception. »
La sentence, empruntée à un vieux film de science-fiction qu’ils avaient évoqué un jour, résonna dans l’atelier avec une simplicité trompeuse. Hakim la laissa infuser. « Alors… quand je te vois, moi, Hakim de vingt-et-un ans, je ne vois pas vraiment toi, Sila. Je vois ma propre perception de toi. Une construction. »
« Et inversement », acquiesça Sila. « Ma Sila que je te présente est aussi une construction, filtrée par mon expérience, mes doutes, ce que je choisis de montrer ou de taire. Nos rencontres, nos amitiés… sont-elles alors des rencontres entre des êtres, ou entre des perceptions ? »
Le vent s’engouffra plus fort, faisant trembler les feuilles de vigne vierge sur la façade. Un frisson parcourut l’atelier, annonciateur des soirées plus fraîches à venir. Hakim sentit une vague de vertige, non pas d’inquiétude, mais d’immense liberté. Si tout n’était que perception, alors la marge de manœuvre, le champ des possibles, était infini.
« Cela pourrait être effrayant », dit-il. « Comme si rien n’était solidement vrai. »
« Ou cela pourrait être la clé de la compassion », corrigea doucement Sila. Elle prit un chiffon humide pour voiler délicatement sa sculpture. « Si je sais que ta colère, ta joie, ton silence, je les perçois à travers mon propre prisme, alors je dois faire l’effort de demander : “Que vois-tu, toi, de ce que je crois voir ?”. C’est un pont à construire, sans cesse. Pas une vérité à conquérir. »
Elle se leva pour préparer le thé, laissant Hakim avec le champ de tournesols de son carnet. Il comprenait maintenant pourquoi cette figurine avait des contours flous. Elle n’était pas finie. Elle était en train de se percevoir elle-même, cherchant sa propre forme dans le regard de l’autre, dans la lumière changeante de cette saison nouvelle.
Le thé coula, doré et fumant, dans les petits verres. Hakim leva le sien vers la fenêtre, vers la lumière différente.
« Alors, ce pont… », commença-t-il.
Sila sourit, devinant la suite. « … nous le pavons ensemble, à chaque parole, à chaque silence partagé. Même, et surtout, quand le climat change. »
Dehors, le premier tournesol du jardin de Sila, un rescapé de l’été, pencha légèrement sa tête lourde. Il ne se tournait pas vers le soleil. Il se tournait vers la fenêtre de l’atelier, comme attiré par la chaleur de la conversation, ajoutant sa propre perception silencieuse à la leur.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 156 : La Demeure de l’Absence
Le vent, porteur d’un premier frisson vif et piquant, s’engouffrait dans l’atelier par la porte entrouverte. Il avait tourné, comme il le faisait chaque année à cette époque, chassant la douceur oisive pour apporter avec lui un air plus tranchant, une lumière plus rasante qui allongeait démesurément les ombres des figurines alignées sur l’étagère. Dans ce nouveau climat, aigu et mélancolique, l’atelier de Sila semblait plus vaste, les silences entre les amis plus résonnants.
Hakim était assis près du tour, les mains encore tachées d’une argile grise et froide. Il regardait, sans vraiment la voir, une de ses dernières ébauches. Son humeur, d’ordinaire si vibrante de curiosité, était ce jour-là assombrie, comme voilée par la lumière d’octobre. Les paroles de Thomas Moore, qu’il avait lues et relues, tournaient en boucle dans son esprit, lourdes et insondables. « Sans la présence du père, il y a le chaos, le conflit et la tristesse. »
— C’est une sentence qui s’enfonce comme une racine dans un sol gelé, finit-il par dire, la voix plus basse que de coutume. Elle ne laisse pas de place à l’échappatoire.
Sila, qui lustrait délicatement le flanc d’une grande jarre aux courbes maternelles, suspendit son geste. Elle perçut dans le ton de Hakim moins une question philosophique qu’une résonance intime. Elle connaissait ce chemin, cette brèche soudaine ouverte dans le présent par la mention d’une absence.
— La présence dont parle Moore n’est pas seulement physique, Hakim. Elle est une colonne, une force structurante. Elle peut être incarnée, ou bien avoir déserté les lieux, laissant derrière elle une architecture qui tient, ou au contraire un vide qui attire le chaos.
Elle posa son chiffon et s’approcha, prenant place sur un tabouret face à lui.
— Regarde cette jarre. Si je retire son support interne avant la cuisson, elle s’affaisse sur elle-même, belle idée devenue informe. Le père, la mère, le guide… c’est ce qui donne la forme, impose une loi intérieure contre laquelle on peut se rebeller, mais qui, paradoxalement, permet la construction de soi. Son absence ne signifie pas la liberté. Elle signifie souvent que l’on doit, trop tôt, devenir sa propre colonne, avec les matériaux fragiles de l’enfance.
Hakim hocha la tête, les yeux perdus dans les veines de l’argile sur la table.
— Alors le conflit… c’est avec ce vide ? Et la tristesse, le prix de la bataille ?
— Parfois, répondit Sila doucement. Le chaos surgit quand les points de repère manquent. Le conflit est ce qui naît quand on cherche désespérément cette structure ailleurs – dans des colères stériles, dans des attentes impossibles envers les autres ou envers soi. Et la tristesse… est la compagne fidèle de celui qui construit dans la brume, avec la nostalgie d’un soleil qu’il n’a jamais vraiment vu, mais dont il devine la chaleur manquante.
Un long silence s’installa, habité seulement par le souffle du vent à la porte. Hakim pensa à son propre père, si lointain, si silencieux, présence-absence qui avait en effet laissé derrière elle un champ de bataille intérieur où il avait dû apprendre, seul, à distinguer l’ami de l’ennemi. Il pensa aussi à Sila, à la manière dont son art était un ordre qu’elle imposait à la matière, une présence ferme et bienveillante qu’elle offrait peut-être, à travers ses figurines, à un monde en manque de formes.
— Alors, comment cuire l’argile sans le four ? demanda-t-il enfin, métaphorique.
— On devient le four, Hakim. Lentement, difficilement. On se construit une chaleur interne, une discipline, une loi choisie et non plus subie. C’est le travail d’une vie. Et parfois, crois-moi, ajouta-t-elle avec un léger sourire qui adoucissait la gravité de ses paroles, on rencontre en chemin d’autres présences, d’autres amis, qui vous aident à soutenir la voûte, le temps de trouver votre propre force.
Le jeune homme leva les yeux vers elle, puis vers les figurines qui peuplaient l’étal. Chacune, dans sa posture unique, semblait tenir debout par une volonté propre, une présence muette et robuste. La sentence de Moore ne décrivait pas une fatalité, mais un chantier. Le sien.
Le climat avait changé, apportant son froid et ses ombres longues. Mais dans l’atelier, la conversation avait allumé une braise, faible mais persistante, contre la tristesse de l’absence. Il restait à apprendre à être sa propre demeure. Et pour aujourd’hui, cette révélation, aussi ardue fût-elle, était un premier pas hors du chaos.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 157 : La Figure Absente
L’atelier sentait l’argile humide et le thé à la menthe que Sila avait laissé infuser trop longtemps. Une lumière d’octobre, basse et dorée, découpait des rectangles pâles sur les étagères chargées de figurines silencieuses. Hakim, lui, ne l’était pas, silencieux. Il venait de lire à haute voix une phrase notée sur un carnet gris, posé près du tour de potier :
« Si le père semble absent dans les familles d'aujourd'hui, c'est peut-être qu'il est aussi absent comme figure de l'âme dans la société en général. Nous avons remplacé la sagesse secrète par l'information. Or, l'information ne convoque pas la paternité et n'affecte pas l'initiation. »
Un silence suivit, différent de ceux qu’ils partageaient habituellement. Il était plus lourd, comme chargé d’une reconnaissance douloureuse. Au-dehors, un vent nouveau s’était levé, chassant la torpeur de l’été, apportant avec lui un air vif qui faisait frémir les feuilles des figuiers. L’atmosphère avait changé, elle était devenue plus tranchante, plus interrogative.
Sila essuya ses mains sur son tablier, laissant des traces d’ocre pâle. Elle contempla la figurine sur laquelle elle travaillait : une forme archaïque, à peine ébauchée, qui évoquait moins un être humain qu’une présence.
« Tu vois cette pièce, Hakim ? Elle ne sort pas d’un tutoriel. Aucune information, aucun « comment-faire » ne peut donner ça. » Sa main effleura la courbe de l’argile. « C’est une conversation. Avec la matière, avec l’invisible, avec une ligne de faille en moi. C’est un apprentissage qui demande de se laisser transformer. Et pour cela… il faut parfois une présence qui oriente sans contraindre, qui autorise le seuil à être franchi. Une présence qui initie. »
Le jeune homme hocha la tête, les yeux fixés sur la citation. « C’est ce qui me manque, peut-être. Pas mon père à la maison, il y est. Mais… cette figure. À la fac, on nous gave de données, d’histoire de l’art, de techniques. Mais qui nous apprend à traverser nos propres chaos ? Qui nous donne la permission d’être des artistes, et pas seulement des producteurs ? L’information, elle est partout, gratuite. Mais la sagesse secrète… »
« … Elle se transmet », acheva Sila doucement. « Elle se transmet dans un regard, dans un silence approuvant, dans une exigence qui élève. Elle est paternelle dans le sens où elle construit un axe, une colonne vertébrale intérieure. Une loi qui n’est pas répressive, mais structurante. » Elle se mit à pétrir un nouveau bloc d’argile, comme pour ancrer ses mots dans la terre. « Nous vivons dans un monde horizontal, Hakim. Tout est à plat : les écrans, les savoirs, les relations. Tout est accessible, mais rien n’est profond. Le père, comme figure de l’âme, c’est ce qui introduit à la verticalité. À la hiérarchie invisible des choses importantes. Sans lui, on erre dans l’immensité des possibles, sans boussole. »
Hakim pensa à ses errances, à ses doutes infiniment défilés sur internet, à cette soif que rien ne semblait étancher. « Alors, on est orphelins ? » demanda-t-il, non sans une certaine amertume.
« Peut-être. Orphelins de cette autorité bienveillante qui initie. Alors, il faut la chercher. Parfois, elle se cache dans un maître exigeant, dans un livre qui nous tombe dessus au bon moment, dans une épreuve qui nous forge. » Elle le regarda, et son ouverture avait la douceur de la lumière d’octobre. « Parfois, elle se niche dans une amitié où l’on se pose ces questions. Je ne peux pas être ton père, Hakim. Mais je peux peut-être, avec toi, honorer cette fonction : t’encourager à chercher non pas la réponse, mais ta propre question, la plus essentielle. C’est ça, l’initiation. »
Le vent s’engouffra dans l’atelier, apportant une fraîcheur qui sentait la terre mouillée et les feuilles mortes. Le climat avait tourné, incontestablement. Il ne s’agissait plus de la douceur contemplative de l’été, mais d’un temps pour creuser, pour s’enraciner dans des questions fondamentales.
« Cette figurine, reprit Sila en désignant l’ébauche, je l’appellerai peut-être Le Gardien du Seuil. Pas un gardien qui interdit. Un gardien qui dit : « Sois prêt. Dépose ce qui est superflu. Et entre. » Le père de l’âme est ce gardien. Il ne nous donne pas la carte, il nous donne le courage de franchir la porte. »
Hakim sentit une étrange chaleur lui monter à la poitrine. Ce n’était pas une solution, mais c’était une direction. L’information lui disait « quoi ». Sila, à cet instant, lui pointait du doigt un « comment » bien plus précieux. Comment devenir son propre père, en quelque sorte. Comment convoquer cette figure absente dans la matière même de sa vie.
« Alors, dit-il en prenant à son tour une boule d’argile, on commence par pétrir la question ? »
Sila sourit. « On commence toujours par là. Le reste… est une conversation secrète avec l’argile. »
Et dans l’atelier baigné de cette lumière oblique, où l’air avait désormais la netteté du métal, ils se mirent au travail, cherchant, dans le silence partagé, les contours fragiles de cette paternité perdue, et peut-être retrouvée.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 158 : La Paternité des Apprentissages
Une lumière oblique, dorée et mélancolique, inondait l’étal de Sila, allongeant les ombres des figurines comme des regrets persistants. L’air sentait l’argile humide et la première odeur de terre mouillée par les pluies automnales, ce parfum de renouveau et de décomposition mêlés qui caractérise la saison. Le climat, décidément, avait tourné ; la lourde chaleur de l’été s’était muée en une douceur froissée, précaire, où chaque rayon de soleil semblait une grâce accordée avant le long hiver. Hakim poussa la porte, le visage empreint d’une gravité nouvelle, comme s’il portait en lui un peu de ce changement de lumière.
Sila, les mains enfoncées dans une boule de terre grise, leva les yeux. Elle ne salua pas par des mots, mais par un léger hochement de tête, un accueil silencieux qui disait la continuité de leur conversation intérieure, jamais vraiment interrompue. L’étudiant s’assit sur le tabouret usé, laissant son regard errer sur les nouvelles créations : des formes plus anguleuses, presque blessées, où la sérénité habituelle des visages semblait traversée par un souffle de doute.
« Je pense souvent à ce que nous évoquions la dernière fois, commença-t-il sans préambule, à cette idée que nous portons les vies de ceux qui nous ont précédés, sans toujours savoir quoi en faire. »
Sila modela une crevasse dans l’argile, un sillon profond. « C’est cela, le fardeau. Non pas la mémoire elle-même, mais l’héritage inarticulé, ces leçons qui nous parviennent en fragments, comme des éclats de poterie ancienne. Nous cherchons à oublier, parce que comprendre demande un travail de l’âme qui nous effraie. » Sa voix était basse, en harmonie avec la pénombre naissante de l’atelier. Elle citait, sans la nommer, la sentence de Thomas Moore qui avait trotté dans leur esprit à tous deux depuis leur dernière rencontre.
Hakim acquiesça, poursuivant la pensée. « “Si l’éducation parlait autant à l’âme qu’à l’esprit, nous pourrions acquérir la paternité de nos apprentissages.” Tout est là, n’est-ce pas ? Nous accumulons des connaissances comme on collectionne des objets, mais elles ne nous appartiennent pas vraiment. Elles ne deviennent nôtres que lorsque… »
« …que lorsque nous avons consenti à visiter nos enfers personnels », acheva Sila doucement. Elle posa sa figurine, une silhouette courbée comme sous le poids d’un souvenir. « L’éducation dont parle Moore, ce n’est pas seulement celle de l’école, Hakim. C’est celle que la vie nous impose. Nos morts, nos échecs, nos blessures… ce sont des professeurs silencieux. Les oublier, c’est rester un éternel étudiant, passif, à la merci du savoir des autres. Les affronter, c’est endosser la paternité de ce que nous devenons. Devenir l’auteur, et non plus le simple lecteur, de notre propre histoire. »
Dehors, une brise fraîche fit trembler les feuilles rousses du vieux figuier. Le climat changeait irrémédiablement, emportant avec lui la légèreté. Hakim sentit ce changement au-delà de la simple température ; c’était un appel à regarder en arrière, à inventorier ses propres lignées, non pas de sang, mais d’idées et de douleurs héritées.
« Mes parents, dit-il après un long silence, ont fui une histoire pour que j’en écrive une autre. Mais je sens parfois leur passé, non dit, peser sur mes choix, sur mes coups de pinceau. J’apprends l’art, mais mon âme, elle, apprend à porter cela. Est-ce que je pourrai un jour en être le père ? En faire une œuvre, et non plus un fardeau ? »
Sila lui tendit un morceau d’argile fraîche. Sa main était ferme, terreuse. « C’est tout le travail. Modeler ce poids. L’intégrer à la forme. Regarde cette figurine : elle est lourde, courbée, mais elle tient debout. Elle a assimilé sa charge. Elle en est devenue responsable. C’est ça, la paternité. Ne plus subir l’héritage, mais le choisir, le transformer. C’est un acte de création, le plus intime qui soit. »
Hakim prit la terre. Elle était fraîche, malléable, promesse et matière première. Il comprit alors que leurs conversations, ces allers-retours entre sentences et confidences, étaient les premières étapes de cette éducation de l’âme. Chaque épisode était une visite guidée dans ces enfers personnels, à la lumière bienveillante de leur amitié.
La nuit tombait plus vite, maintenant. Le crépuscule d’octobre avait cette précipitation mélancolique. Sila alluma une lampe, dont la lueur chaude enveloppa l’étal, créant une île de clarté dans l’obscurité grandissante. Ils continuèrent à travailler dans un silence complice, modelant l’argile et la pensée, cherchant, à deux, à mériter le titre d’auteurs de leur propre apprentissage, tandis que le monde, dehors, se refroidissait et se préparait au sommeil de la terre.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 159 : L'Intégrité du Ciel Gris
Le vent s’était levé, charriant des effluves de terre mouillée et de feuilles mortes. L’air, vif, portait cette netteté particulière qui précède les grands froids, lavant le ciel d’un gris perle et uniforme. Dans l’atelier, la lueur du four à bois jetait des lueurs dansantes sur les murs, contrecarrant la mélancolie du temps.
Sila observait la flamme, immobile, un bol d’argile brute entre les mains. Hakim, assis sur un tabouret bas, suivait son regard. Le silence n’était pas vide ; il était chargé de la chaleur de l’atelier et du poids des pensées non partagées. C’est dans ce calme tendu que Sila, sans détourner les yeux des braises, prononça lentement, comme si elle déposait chaque mot avec précaution :
« Ma'at Père est le symbole égyptien de la clarté de l'esprit, qui signifie Intégrité et Sincérité pour soi-même. »
La phrase flotta, se mêlant à la fumée odorante. Hakim la ressentit comme un défi. L’intégrité… Ce n’était pas un sujet simple. Pas après leur dernière conversation sur les compromis que l’art exige parfois.
« L’intégrité envers soi-même », répéta-t-il, songeur. « C’est peut-être la forme de clarté la plus difficile à atteindre. Parce qu’elle exige de regarder toutes ses parts d’ombre, sans chercher à les sculpter pour les rendre plus présentables. »
Un léger sourire effleura les lèvres de Sila. Elle posa le bol et prit un chiffon pour essuyer ses doigts couverts d’argile. « Exactement. Ma'at, c’était aussi la déesse de l’ordre cosmique. Et cet ordre commence à l’intérieur. Comment prétendre comprendre l’équilibre du monde si on fuit le désordre en soi ? L’intégrité, ce n’est pas être lisse. C’est accueillir ses contradictions et les tenir ensemble, sans qu’elles ne nous brisent. Comme cette figurine. »
Elle désigna une pièce en cours de séchage : une danseuse dont le corps semblait tiraillé entre deux mouvements opposés, mais dont l’ensemble dégageait une grâce étrange, une harmonie conquise.
Hakim se leva, s’approcha. « Parfois, j’ai peur que ma sincérité envers moi-même ne soit qu’un prétexte pour l’égoïsme. Pour dire « je suis comme ça », et fermer la porte. »
« La sincérité pour soi n’est pas une fin, Hakim. C’est le point de départ. C’est le matériau brut. » Sila se tourna vers lui, son visage serti par la lueur orangée. « Regarde cette argile. Si je lui mens, si je prétends qu’elle est plus solide qu’elle ne l’est, la pièce craquera à la cuisson. La reconnaître, c’est savoir ce que je peux en faire. L’intégrité, c’est cette honnêteté sur la qualité de sa propre argile. Ensuite, tu peux construire. Et construire, c’est souvent relier : à l’autre, au monde. »
Dehors, une première averse fine se mit à crépiter sur les tuiles. Le ciel gris, loin d’être oppressant, semblait offrir un écran neutre, une clarté sans éblouissement. Un climat parfait pour l' introspection.
« Alors être intègre, ce serait refuser de se mentir sur ses propres fissures ? » demanda Hakim, les yeux sur la pluie.
« C’est cela. Et accepter que certaines de ces fissures fassent partie du motif final. Elles ne sont pas nécessairement des failles à combler. Parfois, elles sont les veines par où passe la lumière. » Elle s’assit près de lui, suivant son regard vers l’extérieur. « L’autre jour, tu parlais de ce projet qui te trouble, qui te semble trop commercial. Ta gêne est une forme de clarté. Elle te signale un possible écart entre ton désir profond et ton action. L’écouter, c’est honorer Ma'at en toi. »
Hakim sentit un poids se desserrer dans sa poitrine. Leurs précédents échanges avaient tourné autour de la pression, de l’adaptation. Aujourd’hui, sous ce ciel dépouillé, la sentence apportait une paix exigeante. Il ne s’agissait pas de juger ses choix, mais de les clarifier à sa propre source.
« Ça demande un courage tranquille », murmura-t-il.
« Un courage qui se cultive, jour après jour, comme un geste technique. En arrêtant de brouiller ses propres pistes. »
Ils restèrent ainsi un long moment, à écouter le duo de la pluie et du crépitement du four. La figurine de la danseuse aux mouvements contraires séchait lentement, sans hâte. Hakim comprenait maintenant que la série de leurs rencontres tissait une sorte de carte intérieure, chaque épisode ajoutant un principe, une nuance. Aujourd’hui, c’était la pierre de touche : la clarté envers soi-même, nécessaire et fragile comme la porcelaine crue.
Alors que la pluie s’atténuait, laissant place à un silence humide et apaisé, Sila ajouta, presque pour elle-même : « Le ciel d’aujourd’hui nous offre cette intégrité. Pas de soleil éclatant pour nous leurrer, pas d’orage pour nous distraire. Juste la vérité nue, douce et grise. Un bon climat pour être sincère. »
Et dans l’atelier, chauffé par le four ancestral, la clarté de Ma'at Père semblait palpiter, non comme une flamme vive, mais comme la lueur constante et profonde des braises, capable de cuire l’argile et de transformer la terre en vérité durable.
Fin
L’Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 160 : L’Automne des Élus
Un vent nouveau, porteur d’une fraîcheur âpre et du parfum des feuilles mortes, s’engouffrait dans l’atelier de Sila. Il tourbillonnait autour des figurines d’argile, semblait caresser les visages inachevés, avant de s’échapper par la porte grande ouverte sur la cour d’Aïn El Ksour. L’air avait changé, comme lavé, passant de la lourdeur nostalgique de la fin de l’été à cette clarté tranchante qui expose les contours des choses et, parfois, des âmes.
Hakim était assis sur un tabouret bas, une tasse de thé brûlante entre les mains, observant Sila qui lissait le manteau d’une figurine avec une minutie infinie. Le silence n’était pas vide. Il était chargé du travail patient de l’artiste et de la réflexion qui mijotait chez le jeune homme depuis sa dernière visite. Le changement de climat, ce glissement tangible vers l’automne, résonnait étrangement en lui, évoquant d’autres transitions, d’autres héritages reçus non pas comme un manteau chaud, mais comme un vent froid.
« Cela fait penser à une chose que j’ai lue, finit-il par dire, sa voix se mêlant au crépitement léger du feu dans le petit poêle. Une phrase d’un film, je crois. Elle tournait dans ma tête depuis des jours. »
Sila ne cessa pas son mouvement, mais son regard se leva vers lui, attentif. « Dis-la. Les phrases ont leur saison, elles aussi. Celle-ci a peut-être mûri avec ce vent d’octobre. »
Hakim prit une inspiration, sentant le poids des mots. « Nous ne choisissons pas nos pères, M. Palmer… » Il marqua une pause, laissant la première partie de la sentence se poser dans l’atelier, simple constat, presque banal. Puis il poursuivit, plus bas : « … mais la véritable tragédie se produit lorsque ce sont nos pères qui ne nous choisissent pas. »
Le doigt de Sila s’immobilisa sur l’argile. Elle posa délicatement la figurine, un petit berger au regard lointain, et se tourna vers Hakim. Ses yeux, habituellement rieurs ou songeurs, étaient d’une gravité intense.
« Voilà un vent qui dénude les arbres, Hakim. Et cette phrase, elle dénude le cœur. » Elle approcha un autre tabouret et s’assit face à lui. « Tout le monde parle du manque, de l’absence. Mais cette idée du non-choix… C’est plus subtil et plus violent. C’est être présenté, offert, et se voir refuser. Comme une œuvre qu’on jugerait indigne d’être signée. »
Hakim hocha la tête, soulagé et ému qu’elle saisisse si juste la nuance qui le tourmentait. « Je pensais à mon ami Anouar. Son père est là, physiquement. Ils vivent sous le même toit. Mais il lui parle toujours de ce qu’il aurait dû être. Jamais de ce qu’il est. C’est comme si, dans le catalogue des fils possibles, il n’avait jamais pointé son nom. Il est un accident, un invité permanent. »
« Et toi ? » demanda Sila doucement. « Ce climat qui tourne… il remue aussi tes propres feuilles mortes, non ? »
Il sourit, un peu tristement. « Bien sûr. Mon père m’a choisi, lui, d’un amour immense. Mais il est parti si tôt. Alors je jongle parfois avec cette idée absurde : et si, d’une certaine manière, la vie, ou le destin – ce père plus vaste et plus impersonnel – ne m’avait pas choisi non plus pour le garder ? C’est une autre forme de tragédie silencieuse. Ne pas être choisi par les circonstances, par la durée. »
Le vent s’engouffra de nouveau avec force, faisant trembler la porte. Sila contempla l’armée silencieuse de ses figurines.
« Tu vois ces visages ? reprit-elle. Chacun, à sa manière, est né d’un choix. Un choix d’argile, de forme, d’expression. Mais il y a aussi, dans ce bac, des morceaux que je n’ai pas choisis. Qui ne correspondaient à rien. L’art, comme la paternité, comme l’amitié, est un acte de sélection consciente. Le drame humain, peut-être, est de se sentir être l’un de ces morceaux rejetés au fond du bac, et non la figurine mise en lumière sur l’étal. »
Elle se leva, prit une petite sculpture en cours – le visage d’un vieil homme empreint d’une bonté fatiguée.
« Mais voici ce que pense ma terre et mes mains : nous pouvons choisir d’être nos propres artisans. Nous pouvons nous pétrir, nous façonner, et surtout, nous choisir les uns les autres. Tu es venu ici, dans cet atelier. Et moi, je t’y ai accueilli. C’est un choix réciproque. C’est une paternité, une maternité, une fraternité d’âme qui, elle, ne dépend pas du sang ou du hasard. »
Hakim sentit une chaleur reconquérir son cœur, plus tenace que celle du thé. Le vent d’automne dehors pouvait bien signifier le deuil de certaines filiations ; ici, dans la chaleur de l’atelier, se tissait une élection différente.
« Alors, finalement, l’étal de Sila, c’est l’étal des figurines choisies ? » demanda-t-il avec un vrai sourire.
« C’est l’étal des rencontres, corrigea-t-elle en lui tendant le visage d’argile du vieil homme. Tiens. Celui-là, je te le choisis. Pour qu’il te rappelle qu’on peut, à force de patience et d’amour, sculpter sa propre lignée. »
Dehors, le monde était en train de se dépouiller. Dedans, entre leurs quatre mains jointes autour de la figurine offerte, quelque chose de résolument nouveau et solide prenait racine, inaltérable aux saisons changeantes.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 161 : Le voile de l’aube
Le froid s’était glissé dans l’atelier avec une discrétion de voleur, et Sila, enroulée dans un châle épais, observait par la fenêtre le jardin dépouillé. Les dernières feuilles tenaient bon, accrochées aux branches comme des souvenirs récalcitrants. L’air avait cette netteté tranchante, propre à novembre, qui semble aiguiser les contours du monde et, par là même, les pensées. Ce matin-là, elle attendait Hakim, mais son esprit vagabondait autour d’une idée, une phrase que le jeune homme avait laissé tomber la dernière fois, comme un caillou dans l’eau calme de leur conversation : « Première impression, fausse perception. »
Elle se souvenait de leur toute première rencontre, des mois auparavant. Elle l’avait alors jugé un peu intimidé, trop poli, peut-être même un peu superficiel dans son enthousiasme estudiantin. Quelle erreur. Chaque jeudi passé ensemble à pétrir l’argile et les concepts avait lentement effacé ce premier portrait, révélant la profonde curiosité, la vulnérabilité et la sagesse naissante de Hakim. La sentence de René résonnait : ne jamais se fier à l’écorce des choses, ni des êtres. L’atelier en était le témoin silencieux ; combien de pièces, sous leurs premières formes informes, cachaient-elles l’élégance finale d’un geste, d’une intention ?
Le grincement de la porte le fit sursauter. Hakim entra, les joues rougies par le vent aigre, apportant avec lui l’énergie vibrante du dehors. Il tenait à la main un carnet de croquis légèrement gondolé par l’humidité.
« Je pensais à ce que vous m’aviez dit la semaine dernière, lança-t-il sans préambule, secouant son manteau. À propos de la patine que le temps ajoute à la céramique, qu’elle soit voulue ou accidentelle. Et je me suis dit… n’est-ce pas la même chose pour nos jugements ? »
Un sourire joua sur les lèvres de Sila. La continuité de leur échange était là, fluide, ininterrompue. Elle lui désigna la théière qui fumait près du four encore chaud.
« Raconte-moi. »
Il s’installa, ses doigts enlaçant la tasse pour chercher la chaleur. « En venant, j’ai croisé le vieux M. Dris, près de la place. Vous savez, celui qui a toujours l’air si renfrogné, qui marmonne dans sa barbe. Je me suis toujours dit : “Voilà un homme aigri.” Aujourd’hui, le vent a emporté son chapeau. Je l’ai rattrapé. Quand je le lui ai rendu, il m’a souri. Pas juste un sourire de politesse. Un vrai sourire, qui a creusé des milliers de rides autour de ses yeux, des yeux soudain pleins d’une lumière malicieuse. Il m’a parlé de la couleur du ciel, disant qu’elle annonçait la neige. En deux minutes, tout mon portrait de lui s’est effrité. Première impression, fausse perception. »
Sila hocha la tête lentement. Elle prit une de ses figurines en cours, un oiseau aux ailes à peine ébauchées. « Nous sculptons les gens comme je sculpte cela, Hakim. Avec les informations limitées que nous avons. Nous voyons une forme brute, une expression, un silence, et nous croyons tenir l’essence. Mais l’essence, comme la forme finale de cette argile, demande du temps pour être dévoilée. Le climat a changé, voyez-vous. L’été, tout est exubérance, évidence. Maintenant, en cette saison du caché, il faut regarder au-delà de l’apparence. Sous la terre nue, tout germe déjà. »
Hakim ouvrit son carnet. « J’ai essayé de le dessiner, M. Dris. D’abord avec son visage fermé. Puis avec ce sourire. C’était comme deux personnes différentes. Et pourtant, c’était lui, dans toute sa complexité. » Il tourna les pages vers Sila. « Cela m’interroge sur ma propre vie. Sur les gens que je croise à l’école, sur les professeurs que je croyais distants… et qui ne l’étaient peut-être pas. Je me demande quelles premières impressions erronées je donne, moi aussi. »
Il y eut un silence paisible, rempli seulement du crépitement du feu dans le four. Sila versa à nouveau du thé. « C’est le grand travail, Hakim. Désapprendre à juger. Apprendre à attendre. La terre que je travaille me l’enseigne chaque jour. Une pièce peut sembler ratée à la première cuisson, et révéler une beauté inattendue à la seconde. Il faut lui laisser sa chance. Aux gens aussi. »
Le jeune homme leva les yeux vers la fenêtre où le ciel bas et plombé semblait peser sur les branches. « Le temps se couvre. Il va neiger, comme disait M. Dris. Tout va être uniforme, blanc, comme une page neuve. Ça effacera les traces, les chemins trop visibles. Peut-être que c’est ça, la leçon de ce mois : tout peut être recouvert, et sous ce voile, tout peut être redécouvert. Sans premières impressions. Juste… une nouvelle rencontre. »
Sila posa sa main, encore marquée de traces d’argile séchée, sur l’épaule du jeune homme. « Alors revenez jeudi prochain, Hakim. Nous verrons ce qui aura germé sous la neige. Dans le jardin, et dans nos pensées. »
Le froid dehors semblait moins vif, à présent. Car dans l’atelier, la chaleur de cette compréhension partagée, lente et profonde, avait une fois de plus dissous les premières apparences, pour ne laisser place qu’à l’authentique.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 162 : L’Opiniâtreté des Retours
Le vent avait tourné, apportant avec lui une fraîcheur mordante qui faisait danser les feuilles mortes autour de l’étal. L’air sentait la terre humide et le bois brûlé, un parfum âpre et vivifiant qui annonçait la fin des douceurs. Dans l’atelier, la lueur du four à bois projetait des ombres dansantes sur les figurines de Sila, semblant leur insuffler une vie fugace. Hakim, le visage encore rougi par le froid extérieur, observait la céramiste qui pétrissait une nouvelle boule d’argile avec une concentration féroce.
« Les perdants reviennent toujours », murmura-t-elle sans lever les yeux, comme poursuivant une conversation intérieure que Hakim avait le privilège de surprendre. « Parce qu’ils pensent qu’ils peuvent gagner. »
La phrase, lâchée ainsi dans la chaleur du fourneau, sembla résonner différemment dans le contexte des dernières semaines. Hakim avait essuyé un échec cuisant à un concours de dessin, un projet sur lequel il avait mis tant de lui-même qu’il en avait perdu le sommeil. Sa première réaction avait été de vouloir tout abandonner, de fuir ce médium qui lui paraissait soudain hostile. Pourtant, le besoin de revenir à l’étal, de se confronter au regard calme de Sila, avait été plus fort.
« Ce n’est pas de l’entêtement stupide, Hakim », reprit-elle, devinant le cours de ses pensées. Elle modelait maintenant les contours d’un cheval cabré, ses doigts assurés créant la tension musculaire, l’effort. « C’est autre chose. C’est la croyance intime que la défaite n’est pas une définition, mais un moment. Un mauvais lancer de dés. Le vrai perdant, c’est celui qui s’absente du jeu, pas celui qui en subit les règles. »
Hakim se rapprocha, prenant place sur le tabouret usé. Il raconta alors, non pas son échec, mais ce qui l’avait suivi : la rage froide, puis cette petite voix têtue, presque absurde, qui lui soufflait des solutions nouvelles, des angles inexplorés. « J’ai déchiré toutes mes esquisses. Et le lendemain, je me suis assis avec du papier bien plus grand, et j’ai commencé quelque chose de radicalement différent. Comme si la défaite avait nettoyé la table. »
Un sourire léger étira les lèvres de Sila. « Voilà. Revenir, ce n’est pas répéter. C’est revenir autre, armé de la connaissance de l’échec. Cette figurine… » Elle désigna du menton une série de petites sculptures au fond de l’étal, des personnages aux postures diverses. « Je l’ai refaite sept fois. Six échecs. À chaque fois, je croyais dur comme fer, en attaquant la nouvelle glaise, que cette fois serait la bonne. Ce n’était pas de l’orgueil. C’était… la foi dans le processus lui-même. La victoire était secondaire ; l’essentiel était de se remettre à la table. »
Le dialogue s’installa, tissé autour de cette sentence. Ils parlèrent des amours perdues qui reviennent hanter le cœur, non par faiblesse, mais par la conviction obstinée que l’histoire pourrait s’écrire autrement. Des idéaux politiques ou sociaux, abattus, qui resurgissent sous d’autres formes, portés par de nouvelles générations convaincues de pouvoir, elles, gagner. De la nature elle-même, où la graine d’un arbre abattu lutte pour percer à travers l’asphalte, persuadée de pouvoir atteindre le soleil.
« C’est peut-être le moteur le plus puissant, finalement », conclut Hakim, les yeux brillants d’une passion retrouvée. « Plus que la soif de victoire. La conviction, au fond du désastre, que la partie n’est pas jouée. C’est ce qui pousse à se relever, à reprendre le pinceau, la parole, l’outil. »
Dehors, le ciel bas et gris promettait des gelées prochaines. Mais dans l’atelier, chauffé par la flamme et les mots, il faisait chaud. Sila déposa délicatement le cheval d’argile sur une planche. Il n’était pas parfait, des asymétries subsistaient, une patte trop fragile. Il portait en lui la possibilité de la casse, de l’échec.
« Il reviendra dans le four, plusieurs fois peut-être », dit-elle. « Et à chaque fois, en l’y glissant, je penserai qu’il peut en sortir victorieux. Pas parfait. Mais vivant. C’est tout ce qui compte. »
Hakim sentit un poids immense se dissoudre. Il n’était pas un perdant. Il était simplement quelqu’un qui revenait à la table, avec une idée nouvelle, une main différente, et cette foi têtue, héritée de l’amitié et des mots partagés, que le prochain lancer de dés lui serait favorable. La partie, en vérité, ne faisait que commencer.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 163 : L’Écho de l’Absence
Le vent s’était fait philosophe, ce jour-là, dans l’atelier de Sila. Il ne hurlait plus comme en octobre, ni ne caressait doucement comme en septembre. Il murmurait, insistant et froid, contre les vitres, une litanie évasive qui semblait vouloir pénétrer l’argile elle-même. Hakim, le col de son manteau relevé, observait la céramiste qui pétrissait une masse de terre grise avec une lenteur inhabituelle. Ses mains, habituellement si vives et précises, semblaient peser chaque geste, comme si elles sculptaient non pas une forme, mais le temps qui s’écoulait entre ses doigts.
La conversation, elle aussi, avait pris cette teinte méditative, venue on ne sait d’où, après un long silence où seul comptait le bruit sourd de la terre sur la planche à modeler. Ils parlaient des départs, de ces vides laissés par les êtres, si grands parfois qu’ils en deviennent des présences à part entière.
« C’est étrange, avait murmuré Hakim en fixant la flamme tremblante de la bougie, on parle toujours de la perte comme d’un manque. Comme d’un trou. Mais parfois, je me demande si ce n’est pas l’inverse. »
Sila avait levé les yeux, un léger sourire aux lèvres. « À quel sens ? »
« À ce sens que perdre, c’est peut-être se retrouver soudain encombré de quelque chose. D’un poids. Le poids de tout ce qui ne sera plus dit, plus partagé. C’est une possession négative, mais une possession tout de même. On porte l’absence. »
La main de Sila s’immobilisa. Elle regarda longuement le jeune homme, puis sa création informe. « Tu touches à quelque chose d’essentiel. Cela me rappelle une sentence de Sénèque que j’ai longtemps tournée et retournée sans parvenir à en sentir toute la profondeur. Il écrit : “Perdre la vie est perdre le seul bien que l’on ne pourra regretter d’avoir perdu puisque l’on ne sera plus là pour s’en rendre compte.” »
Le souffle du vent sembla retenir son souffle. Hakim sentit la phrase résonner dans la pièce, plus tangible que la fumée de l’encens.
« C’est d’une logique implacable, finit-il par dire. Presque cruelle. Cela annule le regret, du moins pour celui qui part. »
« Oui, acquiesça Sila en reprenant son travail, mais regarde l’envers de la médaille. La phrase, par sa froide logique, éclaire d’une lumière crue non pas celui qui perd la vie… mais ceux à qui il la laisse. Nous. » Elle marqua un temps, imprimant son pouce dans la terre. « Le vrai poids, Hakim, le véritable “encombrement” dont tu parlais, il est là. Tout le regret, toute la conscience de la perte, tout le compte des biens disparus… c’est à nous, les survivants, qu’il incombe. Nous sommes les dépositaires du regret que le défunt, lui, ne peut pas éprouver. Nous portons ce fardeau à sa place. C’est peut-être le dernier acte d’amour, ou de loyauté. Porter le souvenir, et avec lui, le regret qu’il ne connaîtra jamais. »
Hakim se tut, submergé par cette pensée. Il regardait les figurines sur les étagères, ces petites sentinelles silencieuses. Chacune, désormais, lui sembla incarner non pas une présence, mais l’écho d’une absence assumée, sculptée. Sila ne capturait pas la vie, mais le vide spécifique laissé par un moment, une émotion, un être – un vide si précis qu’il en devenait une forme à part entière.
« Alors, créer…, souffla-t-il, c’est peut-être aussi ça. Donner une forme à ce regret que l’autre ne porte pas. Le matérialiser pour qu’il cesse de nous écraser de son abstraction. »
Un vrai sourire éclaira le visage de Sila. « Tu vois ? Nous voilà dépositaires et artisans. Nous héritons du regret du monde, et nous le transformons en argile, en mots, en peinture… en amitié. C’est notre manière de rendre supportable l’insupportable équation de Sénèque. Nous sommes là pour nous en rendre compte. Alors, nous rendons compte. »
Le vent reprit de plus belle, charriant les premières rafales glacées de la saison. Mais dans l’atelier, une étrange chaleur persistait, née non pas du four éteint, mais de cette certitude partagée. Ils étaient deux, ce jour-là, à porter consciemment le poids léger et infini des absences, à le sculpter en silence, en faisant de ce fardeau le socle même de leur art et de leur camaraderie. La vie, avec ses pertes, n’était plus un bien à regretter en vain, mais une matière première, dense et précieuse, pétrie entre leurs mains et leurs pensées entrelacées.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 164 : La Floraison Inversée
Le vent avait tourné, apportant avec lui un air vif qui faisait danser les dernières feuilles rousses des chênes-lièges et plissait la surface des mares sur le chemin de l’atelier. À l’intérieur, l’odeur douceâtre de l’argile humide se mêlait au parfum tannique du bois qui brûlait dans le petit poêle. Sila, les mains couvertes d’une fine pellicule grise, était penchée sur une figurine presque achevée, un oiseau aux ailes à demi déployées. Hakim, assis sur le tabouret bas, observait le mouvement de ses doigts, ces doigts qui semblaient non pas façonner la terre, mais révéler la forme qui s’y cachait.
La conversation de la dernière fois, sur les saisons intérieures, avait laissé comme un sillon dans l’esprit du jeune homme. Il rompit le silence confortable qui régnait, sa voix se posant délicatement sur le crépitement des bûches.
— Je repensais à cette idée, que nous devons parfois traverser notre propre hiver pour comprendre le printemps. Mais cela suppose que la perfection, ou la plénitude, soit un aboutissement, le fruit d’une longue maturation. Comme la graine qui doit souffrir la terre froide avant de germer.
Sila ne leva pas les yeux, mais un léger sourire joua sur ses lèvres. Son pouce lissa la courbe d’une aile avec une infinie tendresse.
— Et si nous envisagions le chemin à l’envers ? dit-elle enfin. Imagine une plante de courge ou de citrouille. Elle produit d’abord le fruit, charnu, entier, complet. Et ce n’est qu’ensuite qu’elle déploie sa fleur, éclatante et éphémère. La fleur n’est pas là pour devenir fruit ; elle est la célébration, l’éclat visible d’une perfection déjà accomplie.
Elle laissa la phrase de Shrî Râmakrishna résonner dans la pénombre de l’atelier, se mêler à la fumée du poêle. Hakim sentit un frisson lui parcourir l’échine, différent du froid de novembre qui grattait à la vitre.
— Tu veux dire… que certains êtres naissent Siddha ? Nés accomplis ? demanda-t-il, cherchant à saisir la perspective vertigineuse.
— Pas « nés » au sens ordinaire, peut-être, mais l’âme, en eux, est déjà parfaite, entière, dit Sila en reculant enfin pour contempler son oiseau de terre. Leur vie, leurs efforts, leurs apprentissages apparents… ce ne sont pas des marches vers un sommet. C’est plutôt comme si, possédant déjà la totalité du tableau, ils en dévoilaient progressivement les détails à ceux qui les entourent. Leur lutte est un don, un exemple. La fleur qu’ils offrent au monde après que le fruit de leur être est déjà là, pleinement formé.
Dehors, une rafale plus forte fit grincer l’enseigne de l’étal. Hakim regarda Sila. Dans la lueur dansante, il vit la céramiste, mi-trentaine, sillons d’expérience aux coins des yeux, mais une sérénité qui semblait ancrée bien au-delà des années. Il comprit soudain que leurs conversations, ces heures passées à dévider le fil des idées, n’étaient pas des leçons pour la conduire, elle, vers quelque achèvement. C’était sa floraison à elle. Le fruit — cette sagesse tranquille, cette présence entière — était là depuis le début. Tout ce qu’elle partageait, ses doutes mêmes, n’était que la fleur magnifique et généreuse offerte à son chemin à lui, à ses interrogations de vingt-et-un ans.
— Alors… le but n’est pas de devenir ? murmura-t-il, sa propre quête remise en perspective.
— Le but est d’être, pleinement. Et pour certains, cet « être » est un état originel. Leur parcours est une démonstration d’humanité, une carte qu’ils tracent pour montrer que le chemin existe, même si, pour eux, la destination n’a jamais été une question. Ils sont le fruit d’abord. Nous, nous les regardons, et nous voyons la fleur. Sa beauté nous attire, son parfum nous guide. Elle nous dit : « Regarde, la plénitude est possible. »
Un silence s’installa, plus profond que le précédent. Hakim ne se sentit pas diminué par cette révélation, mais au contraire, étrangement libéré. L’idée d’une âme déjà parfaite quelque part en lui, attendant son heure de floraison, effaçait l’urgence anxieuse de la performance. Il pouvait observer Sila, non plus comme un modèle à atteindre dans un futur lointain, mais comme la preuve vivante, éclatante, que le fruit de l’être précède toutes les fleurs de l’action.
Sila prit un chiffon humide et recouvrit doucement l’oiseau.
— Le monde change, Hakim. L’air se fait coupant, la terre se durcit. C’est le mois où la nature semble se rétracter, se protéger. Mais souviens-toi : même sous cette apparente rétraction, la sève court. Et pour certaines plantes, l’ordre des choses n’obéit pas à la logique commune. Le fruit avant la fleur. L’être avant le paraître. La chaleur avant les cendres.
Hakim hocha la tête, les yeux brillants. La sentence n’était plus une simple pensée philosophique ; elle était devenue une clé, offerte dans l’atelier chaleureux qui résistait au vent de novembre. Il sentit que sa quête venait de changer de nature. Il ne cherchait plus à accumuler des connaissances pour se construire, mais à reconnaître, sous les floraisons successives des maîtres et des amis, la présence tranquille du fruit éternel.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 165 : Le Grain de Perfection
Le vent de novembre avait tourné, apportant avec lui un air vif et tranchant qui balayait les dernières feuilles rousses des platanes de la place. L’air sentait désormais la terre froide et la fumée de bois, un climat qui incitait à l’intériorité. Devant l’étal de Sila, les figurines de terre cuite semblaient se recroqueviller un peu sous leurs écharpes de laine, gardiennes silencieuses des conversations passées.
Ce jour-là, Hakim était arrivé les mains enfouies dans les poches de son manteau, le regard porté au loin, traversé par une réflexion qui semblait l’avoir accompagné tout le chemin depuis la gare. Sans un mot, il s’était assis sur le tabouret habituel, acceptant le petit bol de thé brûlant que Sila lui tendait. La céramiste, observant le silence inhabituel du jeune homme, attendit. Elle sculptait avec une lenteur méditative les plis d’une robe sur une nouvelle figurine, celle d’un danseur capturé dans un mouvement de grande paix.
« J’ai repensé », commença enfin Hakim, sans préambule, sa voix un peu rauque à cause du froid, « à cette idée de la perfection. On en parle comme d’un horizon, toujours fuyant. Comme si c’était un but, mais un but interdit. Ça m’a rendu étrangement… impatient. »
Sila déposa ses outils, ses doigts tachés d’ocre effleurant la surface lisse de la terre. Elle fixa la figurine inachevée, puis le visage de son jeune ami.
« L’impatience est un signe, Hakim. Elle montre que la graine a touché la terre en toi. Swami Vivekânanda ne nous parle pas d’un horizon lointain. Il nous parle d’une possibilité tangible, ici, maintenant. “Si un fait s’est produit une fois, il peut se reproduire.” » Elle fit une pause, laissant le grésillement du poêle à bois ponctuer ses mots. « Pense à cette première fois où tu as réussi à capturer une émotion parfaite dans un croquis. Ce n’était peut-être qu’une ligne, une ombre, mais pendant un instant, c’était complet, irréfutable. Ce fait s’est produit. Il peut donc se reproduire. »
Hakim hocha la tête, se rappelant ce dessin d’un vieil homme endormi sur un banc, un dessin qu’il gardait toujours dans son carnet. Un instant de grâce technique et empathique.
« Mais c’était juste un dessin, pas… tout mon être. »
« Et pourtant, par quel chemin y es-tu arrivé ? » questionna Sila, un sourire dans la voix. « Par l’attention, l’abandon de toi-même au sujet, l’acceptation du moment. Ces états, ce sont des états de perfection relative. Ils prouvent que la voie existe. L’être humain qui a atteint la perfection absolue n’a fait, peut-être, que maintenir cet état de façon permanente. Il a transformé l’instant en éternité. Mais l’instant, lui, tu l’as déjà connu. »
Le vent s’engouffra dans la ruelle, faisant trembler la bâche de l’étal. Hakim serra son bol entre ses paumes, cherchant la chaleur.
« Alors tu crois que cette phrase, “Si nous ne pouvons pas devenir parfait dès maintenant, ici-même, nous ne le pourrons jamais…” est une invitation à chercher dans le présent ? »
« Plus qu’une invitation. Une révélation », corrigea doucement Sila. « Elle dit que le futur, le “dans aucun ciel”, n’est qu’une projection du présent. Si la perfection n’est pas possible dans la texture même de cet instant – avec ce vent froid, cette angoisse que tu portes, cette attente – alors elle n’est possible nulle part. Car elle ne réside pas dans les conditions, mais dans notre rapport aux conditions. » Elle reprit son ébauchoir et, d’un geste précis, creusa le creux de la paume du danseur d’argile. « Regarde. Cette main n’est pas encore parfaite. Mais le geste pour la sculpter, en cet instant, peut l’être. Une intention parfaite. Une attention parfaite. C’est par l’accumulation de ces instants parfaits – de présence, d’amour, de justesse – que l’être se transforme. »
Un silence s’installa, plus chaleureux que le précédent. Hakim sentait l’impatience en lui se muer en une curiosité profonde, presque physique. Il observa l’étal, les figurines qui, sous la lumière basse de novembre, semblaient rayonner d’une quiétude intérieure. Chacune était le témoin d’un instant de perfection dans le travail de Sila.
« Alors peut-être », murmura-t-il, « que le but n’est pas d’être parfait, mais de rencontrer la perfection, encore et encore, dans des faits minuscules. Jusqu’à ce que ces faits deviennent la trame de notre vie. »
Sila le regarda, ses yeux brillant d’une lumière qui n’appartenait qu’à elle. « Tu vois ? L’étincelle est déjà là. En cet instant précis. Le fait de cette compréhension vient de se produire. Il peut – et il va – se reproduire. »
Elle lui tendit une petite boule d’argile fraîche, encore humide et pleine de promesses. Le froid de novembre, désormais, n’avait plus prise sur l’atelier à ciel ouvert où, grain par grain, la possibilité de l’absolu se sculptait dans la terre du présent.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 166 : Le Chemin qui Semble Reculer
Le vent avait tourné, apportant avec lui un air vif et tranchant qui faisait bruire les dernières feuilles rousses des chênes verts accrochés à la colline. Dans l’atelier d’Aïn El Ksour, la lumière était dorée, basse, cette lumière oblique de fin d’après-midi qui sculptait les ombres et semblait vouloir ralentir le cours des heures. Sila, les mains couvertes d’une fine pellicule d’argile sèche, observait une série de figurines en cours de cuisson par la petite vitre du four. Leur silence patient répondait au sien.
Hakim poussa la porte, le visage légèrement rougi par le froid nouveau. Il ne dit rien tout de suite, déposant simplement sur la table un carnet de croquis aux angles usés, puis il vint se réchauffer les mains près de la chaleur rayonnante du four. Leur amitié, désormais, se passait souvent de salutations formelles ; elle commençait là où l’avait laissée leur dernière conversation, dans une continuité fluide, comme le récit d’un même livre ouvert à deux.
« Je pense à cette sentence de Léon Denis », murmura Sila sans se retourner, son regard perdu dans les flammes dansantes qu’elle devinait derrière le métal. « Le but suprême est la perfection; la voie qui y conduit, c'est le progrès; elle est longue, et se parcourt pas à pas. »
Hakim acquiesça, un sourire familier aux lèvres. « Le but, lointain, semble reculer à mesure qu'on avance », compléta-t-il. Il s’assit sur le vieux tabouret, tournant son carnet vers elle. Sur la page ouverte, un dessin répété, obstiné : les courbes d’une épaule, d’un cou. Toujours le même angle, avec de légères variations. « C’est précisément ce que je ressens avec ce projet. Plus j’avance, plus la justesse que je cherche paraît s’éloigner. Comme si chaque ligne tracée m’éloignait du but au lieu de m’en rapprocher. »
Sila quitta le four et prit une figurine froide sur une étagère – une forme abstraite évoquant un oiseau prenant son envol, mais où les ailes semblaient aussi être des racines. « Tu vois cette pièce ? », demanda-t-elle. « Lorsque je l’ai commencée, je voulais capturer l’idée de la légèreté. Plus je travaillais l’argile, plus elle devenait dense, complexe, terrestre. J’ai cru échouer, m’éloigner de mon idéal. Puis j’ai compris. Le but n’était pas un point fixe à atteindre, mais un horizon qui se déplaçait avec moi. En cherchant la légèreté, j’ai découvert qu’elle n’existait que par contraste avec la pesanteur. Mon progrès n’était pas d’atteindre le but initial, mais d’enrichir ma compréhension de ce que je cherchais vraiment. »
Elle posa délicatement la figurine entre eux, comme un pont. « À chaque étape franchie, l'être recueille le fruit de ses peines; il enrichit son expérience et développe ses facultés. Nos échecs apparents, ces reculs, sont les fruits dont parle Léon Denis. Chaque fois que ton dessin te semble infidèle à ton idée, il t’apprend quelque chose sur ton œil, sur ta main, sur la nature même de l’épaule que tu observes. Le but recule, oui, mais il grandit en complexité et en beauté. »
Hakim contempla ses croquis avec un regard neuf. La répétition ne lui apparut plus comme une stagnation, mais comme les pas patients dont parlait la sentence. « Alors, il n’y a pas de raccourci ? Même pour les génies ? »
« Nos destinées sont identiques. Il n'est point de privilégiés, point de maudits. », récita Sila doucement, en essuyant ses mains sur son tablier. « Le talent n’est qu’un point de départ. La voie, elle, est la même pour tous : longue, exigeante, jalonnée de doutes. Ce qui différencie, peut-être, c’est la capacité à reconnaître le fruit de l’étape, même lorsqu’il a le goût de la poussière ou de l’effort infructueux. »
Dehors, le vent s’engouffra dans la cheminée, faisant chanter le feu. Le climat avait changé, l’air était devenu plus dense, plus introspectif, invitant au recueillement sur le travail accompli plutôt qu’à la frénésie de l’action nouvelle.
« Alors ces dessins… », commença Hakim, désignant son carnet.
« …sont ta façon de parcourir la voie, pas à pas », acheva Sila. « Ne maudis pas le chemin parce que l’horizon se dérobe. Bénis plutôt la force de tes jambes qui te portent, et la clarté qui grandit en toi à mesure que tu marches. L’art, comme la vie, est dans cette marche elle-même. La perfection n’est pas au bout. Elle est dans le progrès. »
Hakim referma son carnet. Ce n’était pas un geste de découragement, mais d’assimilation. Il avait apporté ses doutes, et ils repartiraient tous deux enrichis, leurs facultés légèrement aiguisées, leur expérience commune un peu plus vaste. L’étal de Sila, aujourd’hui, n’avait pas été celui des figurines, mais celui des idées partagées, nourricières pour la route qui, demain, semblerait à nouveau infinie. Et c’était très bien ainsi.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 167 : L'appel du chemin
Le froid, vif et cinglant, avait enfin chassé les dernières lueurs dorées de l’automne. Un vent de nord-est balayait la place, s’engouffrant avec insistance sous la bâche de l’étal de Sila. Les figurines d’argile semblaient frissonner, leurs courbes lisses capturant la lumière laiteuse d’un ciel de décembre. À l’intérieur de l’atelier, le poêle à bois ronronnait, projetant une chaleur généreuse où dansaient les ombres. L’air sentait l’argile humide, la cire d’abeille et le thé à la menthe.
Sila, les mains couvertes d’une fine pellicule de terre séchée, pétrissait une masse d’argile grise avec une lenteur méditative. Ses yeux, souvent rieurs, fixaient la matière avec une gravité nouvelle. Hakim, enveloppé dans un épais gilet, observait le ballet des flammes derrière la vitre du poêle. Le silence entre eux n’était pas vide, mais chargé d’une réflexion partagée, née d’une conversation entamée plus tôt sur les choix, les errances, et cette sensation étrange que toutes les vies, si différentes soient-elles, semblaient aspirées par un même flux.
« C’est curieux, dit enfin Sila sans interrompre son geste rythmé. Par ce froid, tout semble suspendu, comme endormi. Et pourtant, quelque chose continue d’avancer, inexorablement. Dans la terre, dans les arbres dénudés… et en nous. Même quand on croit stagner. »
Hakim se tourna vers elle, le visage illuminé par la lueur du feu. « C’est justement ce que je ressens depuis quelques semaines. Cette pression sourde. Comme si, après une période d’insouciance, de simples plaisirs, quelque chose me rappelait à l’ordre. Pas un ordre extérieur, mais intime. Une voix qui murmure : ‘Tu perds du temps.’ »
« Et là, je me rappelle ce que Léon Denis disait : ‘’Tous parcourent le même chemin et, à travers mille obstacles, sont appelés à réaliser les mêmes fins. Nous sommes libres, il est vrai, d'accélérer ou de ralentir notre marche, de nous plonger dans les jouissances grossières, de nous attarder pendant des vies entières dans le vice ou l'oisiveté, mais tôt ou tard le sentiment du devoir se réveille, la douleur vient secouer notre apathie, et nous reprenons forcément notre course.’’. »
La céramiste modela une forme longue, un début de chemin peut-être, sur sa planche. « Nous sommes pourtant libres, Hakim. Libres de nous vautrer dans l’oisiveté, de nous étourdir de futilités, de prolonger indéfiniment l’adolescence de l’âme. C’est même terriblement facile et parfois doux. La société nous y encourage souvent. » Elle leva les yeux vers lui, un sourire triste aux lèvres. « Mais cette liberté a un goût de cendre à la longue. Une apathie qui pèse. »
« Alors la douleur devient un aiguillon », enchaîna le jeune homme, repensant à ses doutes récents, à ses nuits d’insomnie face à une toile blanche qui le défiait. « Elle vient secouer cette torpeur. Comme ce froid qui mord la peau et nous rappelle que nous sommes vivants, que sentir, même si c’est une brûlure, est préférable à ne plus rien ressentir du tout. »
Sila acquiesça lentement. Elle se souvint de ses propres années de dérive, après l’école des beaux-arts, à chercher un style, une voix, et se perdant dans des expériences creuses. « Tous parcourent le même chemin, Hakim. Mille obstacles nous font dévier, croire que nous sommes seuls, uniques dans nos détours. Mais au fond, nous sommes tous appelés, tôt ou tard, à réaliser les mêmes fins : donner une forme à notre être, comprendre une parcelle de vérité, laisser une trace, si humble soit-elle. La mienne passe par cette argile. La tienne, par tes couleurs et tes lignes. L’appel est le même. Seule la réponse diffère. »
Elle prit une spatule et incisa délicatement le chemin d’argile, y creusant de petites rainures, comme des empreintes de pas. « Nous pouvons accélérer ou ralentir la marche. Te voir, à vingt et un ans, déjà ébranlé par ce sentiment du devoir – devoir envers ton talent, ta vérité – est une chance. Certains mettent des vies entières à l’entendre. D’autres l’étouffent sous les jouissances grossières jusqu’à ce qu’il soit trop tard. Mais il se réveille toujours. Toujours. »
Dehors, le vent hurla un instant plus fort, faisant claquer la bâche. Dans l’atelier, la chaleur et la paix demeuraient. Hakim sentit un nœud se défaire en lui. Sa période de doute, de paresse créative, ne signifiait pas qu’il avait quitté le chemin. Elle en faisait partie. Elle était l’un des « mille obstacles » nécessaires, le creux du vallon avant de remonter sur la crête.
« Alors reprendre sa course n’est pas une punition, murmura-t-il. C’est… revenir à soi. »
Sila déposa délicatement l’ébauche du chemin sculpté près de la source de chaleur, pour qu’il sèche sans se fendre. « Exactement. Forcément, car on ne peut pas renier éternellement ce qui nous constitue. Le potier ne peut pas cesser de tourner, l’artiste ne peut pas cesser de voir. Même en fermant les yeux, la vision intérieure finit par exiger la lumière. »
Ils burent leur thé, réchauffés par plus que le poêle. Le climat avait tourné, apportant le mordant de l’hiver et une clarté crue sur les choses. Hakim savait que le chemin devant lui était encore long, semé d’embûches. Mais savoir que Sila le parcourait aussi, à son propre rythme, que d’innombrables autres avant eux l’avaient arpenté, transformait sa solitude en camaraderie silencieuse avec toutes les âmes en marche. La sentence de Léon Denis n’était plus une simple pensée, mais l’écho même du rythme du monde, battant en eux et dans l’argile qui séchait, patiente, prête à être façonnée à nouveau
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 168 : La Carte des Brumes
Le ciel s’était fait bas et doux, d’un gris de cendre tendre, étouffant les contours du vieil atelier. Ce n’était plus le soleil tranchant de l’automne, ni la lumière dorée qui sculptait les ombres ; c’était une clarté diffuse, comme à travers un parchemin, qui invitait au recueillement. Dans l’atelier, l’odeur de l’argile humide et du thé à la menthe se mêlait, senteur d’abri contre le monde qui, dehors, semblait retenir son souffle. Sila, les mains pleines d’une terre grise et docile, observait Hakim qui étudiait une de ses nouvelles figurines, une forme allongée, presque fluide, où se devinaient à peine des traits humains.
« Elle semble inachevée », remarqua le jeune homme, non par critique, mais avec cette curiosité qui le caractérisait, penché comme un scribe sur un texte ancien.
Un sourire effleura les lèvres de Sila. Elle posa délicatement l’ébauche sur l’établi, parmi les éclats de terre séchée et les outils luisants. « C’est drôle, tu sais, dit-elle d’une voix douce, presque murmurée pour s’accorder au silence du dehors. Nous passons notre temps à chercher la forme définitive, la ligne parfaite, l’expression ultime. Comme si l’œuvre devait un jour nous échapper, enfin terminée, pour vivre seule. »
Elle prit une tasse de thé, laissant la chaleur pénétrer ses paumes. « Je lisais quelque chose récemment : "La perfection c'est un chemin, et non un but à atteindre." » Elle fit une pause, laissant les mots flotter dans l’air chargé de l’humidité nouvelle. « Je crois que j’ai toujours agi ainsi, sans pouvoir le nommer. Regarde cette figurine. Si je la "finissais", selon les canons, elle perdrait cette tension, ce mouvement vers ce qu’elle pourrait être. Elle serait fixée. Et mourrait un peu. »
Hakim écoutait, les yeux passant de la forme d’argile au visage serein de son amie. Cette pensée résonnait profondément en lui, lui qui, à l’école d’art, était si souvent jugé sur la maîtrise technique, la propreté du rendu, l’aboutissement du projet. « Alors, on ne crée jamais pour arriver quelque part ? On crée… pour marcher ? »
« Exactement, » approuva Sila, ses doigts traçant dans l’air le chemin invisible de la figurine. « Le but, s’il y en a un, c’est la qualité du chemin lui-même. La justesse de l’intention, l’honnêteté du geste, l’accueil des accidents… comme cette fissure-là, » dit-elle en désignant une fine craquelure naturelle dans la terre. « Je pourrais la boucher, la masquer. Mais elle raconte comment la matière a séché, elle porte la mémoire de ce jour. Elle est le chemin. Pas une erreur à corriger pour atteindre un idéal froid. »
Le jeune homme se leva, attiré par la fenêtre. Dehors, le paysage était comme enveloppé de ouate, les montagnes estompées, les bruits du village assourdis. Un climat nouveau s’installait, apportant avec lui une introspection naturelle. « C’est comme nos vies, alors, » dit-il en se retournant. « On nous presse de savoir qui on est, ce qu’on veut devenir. Comme s’il y avait un modèle fini, parfait, de Hakim à atteindre. »
Sila hocha la tête, son regard brillant d’une tendre complicité. « Et cela te pèse, n’est-ce pas ? Cette pression d’être un chef-d’œuvre abouti à vingt-et-un ans. Mais tu n’es pas une statue. Tu es cette argile toujours malléable. Ton apprentissage, tes doutes, ces conversations même… ce n’est pas du temps perdu avant d’"être". C’est l’être même. Le chemin est Hakim. »
Il revint s’asseoir, l’esprit plus léger. Ils parlèrent longtemps, alors que la grisaille s’épaississait doucement dehors. Hakim évoqua ses projets, non plus comme des étapes vers un succès à graver dans le marbre, mais comme des sentiers à explorer, certains aboutissant à des impasses, d’autres ouvrant sur des horizons inattendus. Sila partagea ses propres errances artistiques, ces périodes où elle croyait stagner et qui, en réalité, préparaient un nouveau tournant dans son chemin.
Lorsque Hakim se leva pour partir, la nuit tombait déjà, précoce et douce. La figurine inachevée veillait sur l’établi, la promesse et le parcours.
« Prends soin de toi, Hakim, » dit Sila sur le pas de la porte, emmitouflée dans un châle. « Et souviens-toi : ne cherche pas la carte parfaite du territoire. Dessine-la en marchant, accepte les brumes. Elles font partie du paysage. »
Le jeune homme s’engagea dans la ruelle, le cœur chaud et l’esprit vaste. Derrière lui, la lumière de l’atelier luttait doucement contre l’obscurité grandissante, pareille à un phare qui n’indiquerait pas un port, mais la beauté de la navigation elle-même. Le chemin continuait, et c’était là toute sa perfection.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 169 : Périr n’est pas dans ma destinée
Le vent avait tourné, apportant avec lui un air vif et tranchant qui fouettait les branches nues des amandiers. L’hiver s’était installé sur le village sans prévenir, dessinant des arabesques de givre aux vitres de l’atelier. À l’intérieur, l’atmosphère était dense, chargée de l’odeur de l’argile humide et du café chaud. Les figurines de Sila, alignées sur l’étagère, semblaient observer avec leurs yeux d’émail les échanges qui se déroulaient près du poêle.
Ce jour-là, Hakim paraissait plus silencieux, comme alourdi par un poids invisible. Les défis de ses études, les doutes qui tissaient leur toile dans son esprit créatif, l’incertitude de l’avenir – tout cela formait un brouillard dans lequel il avançait avec hésitation. Il tournait lentement une tasse entre ses mains, les yeux perdus dans les flammes dansantes.
Sila, attentive à ce silence plus éloquent que les mots, laissa couler un moment avant de rompre le calme. Elle ne posa pas de question directe. Elle commença plutôt à modeler une nouvelle forme, une silhouette qui semblait ployer sous une force invisible, mais dont la base, large et solide, ancrait fermement l’ensemble à la planche de travail.
« Il arrive que le vent se lève avec une telle fureur, dit-elle d’une voix douce mais claire, que les arbres les plus robustes craquent. Certains se brisent, emportés par la tempête. D’autres plient, jusqu’à frôler la terre de leurs branches. Mais leurs racines, Hakim, leurs racines tiennent. Et quand la bourrasque passe, ils se redressent. Non pas comme avant, peut-être, marqués, changés, mais vivants. Et c’est dans cette capacité à ne pas rompre que réside leur victoire. »
Hakim leva les yeux, rencontrant le regard paisible de Sila. « Parfois, murmura-t-il, je me demande si je suis un de ces arbres, ou juste une feuille emportée au loin. Tout semble si fragile. Ce que je construis en moi, ce que j’apprends… une bourrasque d’incertitude suffit à tout menacer. »
Sila hocha la tête, ses doigts continuant à affiner la courbe du dos de l’argile. « La feuille n’a pas le choix. L’arbre, si. Il choisit de tenir. C’est une question de destinée, non pas comme un chemin tout tracé, mais comme une affirmation intérieure. » Elle s’arrêta, posant un regard intense sur le jeune homme. « Je me souviens d’une sentence d’Apollonius de Tyane, rapportée par Philostrate. Elle résonne en moi depuis des années : « Non, vous ne me ferez pas périr, car périr n’est pas dans ma destinée. » »
Les mots semblèrent vibrer dans l’air chaud de l’atelier, repoussant le froid extérieur. Hakim les répéta à mi-voix, comme pour en goûter la substance. « Périr n’est pas dans ma destinée… Ce n’est pas une promesse de facilité, n’est-ce pas ? »
« Absolument pas, répondit Sila avec un léger sourire. C’est une déclaration de résistance. Une proclamation que les épreuves, les doutes, les échecs mêmes – car il y en aura – n’auront pas le dernier mot sur ton essence. Périr, ici, ce n’est pas seulement mourir physiquement. C’est laisser l’étincelle en toi s’éteindre. C’est permettre à l’amertume, à la peur ou au découragement de sculpter ton âme à leur image. Toi, l’artiste, tu sais que la main qui modèle doit être ferme et sûre de son intention. Cette phrase, c’est devenir la main ferme de ta propre destinée. »
Elle indiqua du menton la figurine qu’elle était en train de créer. « Regarde. Elle est courbée par le poids. Mais tu vois comme j’ai accentué la force de ses jambes, comme j’ai veillé à ce que le centre de gravité soit parfait ? Elle ne tombera pas. Elle incarne cette phrase. »
Un changement subtil s’opéra dans la posture de Hakim. Ses épaules se détendirent un peu. Il observa les œuvres autour de lui, ces témoins silencieux des années de travail, de recherche, de jours de doute et de jours de grâce de Sila. Chacune portait en elle cette même affirmation tacite.
« Alors, ce n’est pas ignorer les tempêtes, dit-il lentement, en comprenant. C’est refuser de leur donner le pouvoir de nous définir. C’est savoir, au plus profond, que notre chemin continue au-delà d’elles. »
« Exactement, confirma Sila. Le climat change, Hakim. Le froid mord, la lumière se fait rare. En décembre, la terre semble morte. Mais sous la surface, tout travaille, tout se prépare. La destinée de la graine n’est pas de pourrir dans le gel, mais d’attendre sa saison. Ta destinée d’artiste, d’homme, n’est pas de périr sous les assauts du doute, mais d’en utiliser la pression, comme je le fais avec cette argile, pour te donner une forme plus résolue, plus consciente. »
Hakim reprit sa tasse, but une gorgée de café maintenant tiède. Le goût lui parut différent, plus fort, plus réconfortant. La sentence n’était pas un bouclier magique contre les difficultés, mais elle était une boussole. Une façon de se tenir debout au cœur de la tempête, en répétant à soi-même l’antique et puissant refus.
Dehors, le vent hurlait toujours. Mais dans l’atelier, autour de l’étal de Sila et de l’amitié qui le réchauffait, une certitude tranquille avait pris racine. Elle ne promettait pas un printemps facile, mais elle assurait, avec la force d’une vérité sculptée dans l’âme, que l’hiver, quelle que soit sa morsure, n’aurait pas le dernier mot.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 170 : Plonger pour connaître la profondeur
Le vent s’était fait vif, tranchant, chassant les dernières feuilles rousses des platanes de la placette. Dans l’Étal de Sila, la lumière basse de décembre filtrait à travers la vitre, allumant des reflets chauds sur les flancs lisses des céramiques. Un poêle à bois ronronnait dans un coin, et l’odeur douceâtre de la terre humide se mêlait à celle du pin brûlé. Hakim, le col de son manteau remonté, souffla sur ses doigts avant de poser sur l’établi un carnet de croquis gondolé par l’humidité.
Sila modelait une forme abstraite, une sorte de racine aérienne ou de courant solidifié. Ses mains, couvertes d’une fine pellicule d’argile grise, semblaient épouser une pensée plus qu’elles ne la dictaient.
« Tu as l’air, dit-elle sans lever les yeux, de celui qui tourne autour d’une question sans oser y tremper le pied. »
Hakim sourit. La justesse de Sila le surprenait toujours. « C’est ce débat, à la fac. Sur la finalité de l’art. Certains disaient qu’il doit servir, être utile socialement, d’autres qu’il n’a à répondre à rien d’autre qu’à lui-même. On a discuté pendant des heures. J’ai trouvé ça… stérile. »
Un silence s’installa, rempli seulement par le crépitement du bois et le frottement léger des doigts de Sila sur l’argile. Puis elle prit une éponge, l’humidifia, et commença à polir délicatement une courbe.
« Personne ne peut comprendre mon mystère », murmura-t-elle, et Hakim reconnut aussitôt la mélodie de leurs échanges, ces sentences qu’ils se jetaient comme des balles d’équilibristes. « Le mieux que vous puissiez faire est de vous y immerger. Il ne sert à rien de discuter du pour et du contre ; plonger et connaître la profondeur ; manger et connaître le goût. »
Elle posa enfin son regard sur lui. Il y avait une lueur de défi tranquille dans ses yeux.
« Tu vois, Hakim, tu peux passer ta vie à débattre du sel. Est-il bon? Est-il mauvais? Faut-il en mettre à gauche ou à droite de l’assiette? Cela ne te dira jamais le goût du sel. Cela ne te dira rien de l’océan dont il est issu. Ton débat, c’est ça : parler du rivage. Sathya Sai Baba le dit : Vous devez plonger profondément dans la mer pour obtenir les perles. »
Elle indiqua du menton les étagères où s’alignaient ses figurines. « Regarde cette série. Chaque pièce est née d’une colère, d’une joie, d’une question sans mot. Je n’ai pas commencé par me demander si c’était utile. J’ai plongé dans le sentiment. J’ai mangé l’instant. L’argile et moi, on a connu la profondeur ensemble. Le sens, s’il y en a un, est là, dans l’immersion, pas dans le commentaire en surface. »
Hakim ouvrit son carnet. Sur une page, des schémas secs, techniques. Sur l’autre, un dessin fouillé, nerveux, né d’un élan pur. Il comprit soudain. « Alors… argumenter sur l’art sans le pratiquer, sans s’y abandonner, c’est comme décrire la flamme à quelqu’un qui a toujours froid sans jamais allumer de feu? »
« Exactement. » Sila acquiesça, un sourire aux lèvres. « La connaissance dont tu es en quête, elle n’est pas dans la consensus. Elle est dans le risque du plongeon. Dans le frisson de l’eau inconnue. L’amitié, l’art, la vie… on ne les comprend pas de l’extérieur. On les vit de l’intérieur. Tu ne comprendras jamais le mystère de l’autre en l’observant à la jumelle. Mais en nageant à ses côtés, parfois dans ses eaux troubles, tu en saisis le courant, la température, la saveur. »
Dehors, le ciel gris laissa soudain échapper quelques flocons hésitants, premiers messagers de la saison froide. Ils dansèrent devant la vitrine avant de fondre au contact du sol.
« Je crois, dit Hakim lentement, que j’ai passé trop de temps à étudier la cartographie des océans. »
« Et maintenant? »
« Maintenant, je veux nager. Même si l’eau est glacée en décembre. » Il prit un morceau d’argile dans le bac. Sa froideur le surprit, puis sa plasticité sous sa pression. Il ne chercha pas à faire quelque chose de beau ou de sensé. Il chercha juste à sentir la matière résister, céder, épouser la chaleur de sa paume.
Sila le regarda faire, satisfaite. Il ne cherchait plus à comprendre le mystère. Il commençait à s’y immerger. Et dans le silence complice de l’atelier, tandis que l’hiver posait délicatement son manteau blanc sur Aïn El Ksour, la seule chose qui comptait était cette plongée partagée, à la recherche des perles cachées au fond de l’instant présent.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 171 : La Servante et sa Dame
Le froid de janvier, vif et ciselant, avait transformé le village en une estampe aux contours nets. L’air piquait les poumons, et la lumière, basse et pâle, glissait comme de l’or blanc sur les ruelles. Dans l’atelier de Sila, la chaleur du four à céramique luttait contre la morsure de l’hiver, créant une bulle où les odeurs d’argile humide et de bois brûlé se mêlaient.
Hakim, arrivé un peu plus tôt que d’habitude, les mains enfouies au fond des poches de son manteau, observait Sila qui terminait de polir une figurine. Elle semblait plus concentrée, plus intérieure que jamais, comme si son esprit modelait une forme bien plus subtile que celle sous ses doigts. Il resta silencieux un long moment, savourant ce calme travaillé, cette communion silencieuse avec l’acte de créer. La continuité de leurs rencontres avait tissé entre eux une toile de compréhension qui rendait les mots parfois superflus, parfois d’une densité extrême.
« Parfois, dit enfin Sila sans lever les yeux, je me sens comme un champ de bataille paisible. Deux armées y cohabitent, mais l’une sert l’autre. »
Hakim sourit, reconnaissant l’amorce d’une de leurs joutes philosophiques. Il s’approcha, laissant la chaleur du four le gagner. « Deux armées ? Celle de l’artiste et celle de la femme ? »
« Pas exactement. Plus fondamental. Celle qui fait, et celle qui est. » Elle posa la figurine et le regarda. « Je pense à une phrase, ces jours-ci : La personnalité et l'individualité doivent marcher côte à côte. La personnalité est la servante de l'individualité. Sans la personnalité, l'individualité ne peut se manifester. »
Les mots d’Omraam Mickaël Aïvanhov résonnèrent dans l’atelier, trouvant un écho dans le crépitement du feu. Hakim sentit la profondeur du sujet s’ouvrir sous ses pas. « Alors… la personnalité, ce serait l’outil ? Comme mes pinceaux, ton tour de potier ? »
« C’est cela. Mais un outil vivant, complexe, forgé par les épreuves, l’éducation, les masques sociaux, les blessures aussi. » Sa main esquissa un geste vers les étagères, peuplées de figurines aux expressions infinies. « Ma personnalité est faite de patience, d’entêtement, de silences parfois trop lourds. Elle est mon interface avec le monde, elle me permet de commander mes glaises, de parler aux clients à l’étal, de t’accueillir ici. Mais ce n’est pas mon essence. »
« Et l’individualité ? » demanda Hakim, captivé.
« L’individualité, c’est la source. Le noyau incréé, la petite musique unique que chacun porte en soi. C’est ce qui, malgré tout, persiste et signe. Pour moi, c’est cette pulsion irrépressible de donner une forme à l’invisible, de sculpter non pas de l’argile, mais l’écho d’une émotion, d’une idée. Ma personnalité – avec ses doutes, son savoir-faire technique, son caractère – est au service de cette impulsion. Elle est la servante. Sans elle, l’intuition resterait vaporeuse, impuissante. »
Hakim réfléchit, regardant ses propres mains, jeunes et encore hésitantes. « Je crois que je comprends. À l’école, on forge notre personnalité d’artiste : les techniques, l’histoire de l’art, le jargon critique. Parfois, ça me semble être un costume trop grand. Mais ce costume est nécessaire pour que mon individualité… ma propre voix, puisse se faire entendre dans le monde de l’art, sans être étouffée ou incomprise. »
« Exactement, approuva Sila, ses yeux brillant d’une lueur chaude. Le danger, c’est quand on s’identifie à la servante. Quand on croit que le costume est notre peau. On devient alors un ensemble de manières, de tics, de savoirs impersonnels. L’individualité s’étiole, faute de servir une cause plus haute qu’elle-même. »
Dehors, une brise glacée fit trembler les branches nues des amandiers, rappelant la rigueur du monde extérieur. À l’intérieur, la conversation était un feu qui les réchauffait tous deux.
« Alors, comment savoir si c’est la servante qui parle, ou la Dame ? » interrogea Hakim.
Sila prit une nouvelle boule d’argile, commençant à la pétrir avec une tendre fermeté. « En écoutant. Dans le silence entre deux pensées, dans la fatigue après un long travail, dans la soudaine justesse d’un geste. La personnalité est bruyante, elle analyse, juge, doute. L’individualité, elle, est une évidence tranquille. Elle est là quand tu crées sans l’ombre d’une hésitation, quand une phrase te vient qui sonne juste, comme aujourd’hui. Elle est dans cette amitié qui s’est nouée entre nous, non par calcul, mais par une reconnaissance mutuelle de nos individualités respectives. »
Hakim hocha la tête, un sentiment de paix en lui. Il voyait maintenant leurs discussions sous un nouveau jour. Chaque échange était un polissage de leurs personnalités respectives, les affinant pour qu’elles deviennent des servantes plus fidèles, plus transparentes, permettant à l’essence de l’un et de l’autre de se rencontrer, de danser, sans entraves.
« Alors, travaillons, dit-il simplement. Que ma personnalité d’apprenti serve aujourd’hui à libérer un peu plus de mon individualité. »
Sila lui tendit un morceau d’argile, chaude et promise. « Et que la mienne, en t’enseignant, se souvienne qu’elle n’est qu’un canal. Laissons la Dame travailler. »
Dans l’atelier bercé par le souffle de l’hiver, entre la servante et la Dame, la création reprit ses droits, plus consciente et plus libre que jamais.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 172 : La Forme et le Contenu
Le vent de janvier, coupant et chargé de l’odeur de la terre froide, s’engouffrait par l’entrebâillement de la porte de l’atelier. Sila referma le battant d’un geste lent, comme si elle barrait le passage au tumulte extérieur pour mieux préserver la quiétude studieuse qui régnait à l’intérieur. Hakim, assis sur un tabouret bas, tournait entre ses doigts une petite figurine d’argile encore pâle, une ébauche de cheval cabré. Son regard était absorbé, non par la forme, mais par quelque chose qui semblait lui échapper, logé dans la masse de terre silencieuse.
« Elle refuse de prendre vie, cette bête, » murmura-t-il, plus pour lui-même que pour son amie.
Sila s’approcha, essuyant ses mains à un torchon taché d’ocre. Elle observa l’objet avec cette attention bienveillante et aiguisée qui était la sienne. L’hiver, dans sa rigueur, avait suspendu les couleurs vives de l’automne, amenant une introspection naturelle. Leurs conversations, ces derniers temps, s’étaient faites plus graves, plus ancrées dans les fondations de l’être.
« Peut-être cherches-tu à imposer une forme avant d’en avoir découvert le contenu, » suggéra-t-elle doucement.
Elle se dirigea vers l’étagère où trônait l’œuvre d’Omraam Mikhaël Aïvanhov, l’ouvrit à une page marquée et lut, sa voix claire tranchant le crépitement du poêle : « La personnalité est comparable à la forme et l'individualité au contenu. La forme est nécessaire mais elle doit exprimer le contenu. Si la forme est stupide, privée de sens, c'est l'asservissement complet de l'être humain. » Elle reposa le livre. « Nous portons tous ce combat en nous, Hakim. La personnalité, c’est ce que le monde voit : nos habitudes, nos façons de réagir, le masque que nous sculptons pour exister socialement. L’individualité… c’est la musique intérieure, unique, que ce masque est censé révéler. »
Hakim posa délicatement le cheval d’argile sur la table de bois usé. « Alors tu penses que je me cache derrière une forme stupide ? » demanda-t-il, sans amertume, mais avec une soif réelle de comprendre.
« Pas stupide. Peut-être juste… empruntée, » rectifia Sila avec tendresse. Elle prit un de ses propres chevaux, fini, émaillé d’un bleu profond. « Quand j’ai créé celui-ci, je ne pensais pas à “faire un cheval”. Je pensais à la liberté sauvage, à la force qui court sans entraves. La forme est venue après, comme un réceptacle nécessaire à cette idée. Ta figurine, là, elle attend que tu décides de ce qu’elle porte en elle. Est-ce la fougue ? La peur ? La résignation ? Le contenant ne sera jamais juste si le contenu reste un inconnu. »
Le jeune homme resta silencieux, regardant tour à tour l’œuvre aboutie de Sila et sa propre ébauche maladroite. Il voyait, au-delà du simple objet, le miroir de ses propres interrogations. À vingt et un ans, il se construisait une personnalité d’artiste, d’étudiant sérieux, d’ami fidèle. Mais combien de ces attitudes étaient de vraies expressions de son être profond, et combien étaient des coquilles vides, adoptées par réflexe ou par besoin d’appartenance ?
« C’est cet asservissement dont parle Aïvanhov, n’est-ce pas ? » réalisa-t-il soudain. « Quand on finit par croire que la forme est tout ce que nous sommes. Quand on se contente du moule au lieu d’y verser notre propre métal. »
Un sourire éclaira le visage de Sila. « Exactement. Et l’art, comme l’amitié vraie, est l’un des rares espaces où l’on peut s’exercer à faire coïncider les deux. Ici, avec cette terre, tu as le droit d’essayer, de rater, de chercher la forme qui criera juste le contenu de ton âme. Tout comme, entre nous, tu peux laisser tomber les formes sociales pour partager ce qui bat réellement en toi. »
Le vent hurla soudain plus fort contre la vitre, rappelant le monde extérieur et ses exigences. Mais dans la chaleur de l’atelier, un autre travail, plus subtil, venait de s’approfondir. Hakim reprit son cheval d’argile. Cette fois, il ne vit plus un exercice de style, mais une question posée à lui-même. Quel était le souffle vital, la pulsion secrète qu’il voulait incarner ?
« Je crois que je vais le laisser reposer, » dit-il finalement. « Le forcer aujourd’hui serait lui imposer une forme vide. »
Sila hocha la tête, satisfaite. La leçon était entendue. Elle servit deux tasses de thé à la menthe, dont la vapeur monta en spirales douces dans l’air calme. La neige commençait à tomber, posant un voile silencieux sur le village. Ils restèrent un moment sans parler, compagnons d’un même silence éloquent, sachant que le chemin vers soi est long, et que la vigilance contre les « formes stupides » est l’un des combats les plus discrets et les plus essentiels qui soient. Chaque geste, chaque création, chaque parole pouvait désormais en devenir l’expression consciente.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 173 : Le Réceptacle Unique
Le vent de janvier, vif et incisif, sculptait les contours du village avec une nouvelle vigueur. Il s’engouffrait dans les ruelles en sifflant, chassant les dernières feuilles mortes et apportant sur ses ailes une clarté froide, presque métallique. Dans l’atelier de Sila, la chaleur du four à bois luttait contre cette morsure extérieure, créant une bulle où l’air dansait, chargé d’odeurs d’argile cuite et de bois brûlé. Hakim, arrivé plus tôt que d’habitude, se chauffait les mains près du foyer, le visage éclairé par les braises rougeoyantes. Le silence entre eux n’était pas vide, mais plein du crépitement du feu et du souvenir des conversations précédentes.
Ce jour-là, Sila modelait une série de petits réceptacles, chacun différent par sa forme, son inclinaison, son épaisseur. Hakim observait ses mains, patientes et assurées, qui semblaient moins créer que révéler ce qui dormait déjà dans la terre. Elle prit l’un d’eux, à la courbe asymétrique et au bord légèrement fracturé.
« Regarde, Hakim. Ce défaut, là. Je pourrais le corriger, lisser, uniformiser. Mais il me raconte comment la terre a résisté à un endroit, a cédé à un autre. Il est la trace de notre échange, à lui et moi. Une mémoire en creux. »
Hakim prit le réceptacle avec soin. Sous ses doigts, la texture était vivante, irrégulière. « Alors chaque pièce que tu fais est comme un journal ? Une page en trois dimensions ? »
« En quelque sorte. Mais plus qu’un journal. Une incarnation. » Elle s’interrompit, cherchant ses mots dans la lueur dansante. « Cela me fait penser à une phrase. La personnalité est l’expression du fait unique et particulier de traits individuels. »
La sentence, lâchée ainsi, se mêla à la fumée et à la chaleur. Elle n’était pas une simple citation, mais le cœur même de l’argile sous leurs yeux.
« Tu vois, poursuivit Sila d’une voix douce, on parle souvent de la personnalité comme d’un masque, d’une construction. Mais je crois qu’elle est d’abord cela : un réceptacle. Un contenant façonné par tout ce que nous sommes : nos fractures secrètes, nos élans, nos résistances, nos cicatrices de lumière. Ce bol ne serait pas lui-même si j’avais effacé son particularisme. Sa personnalité tient précisément à ce fait unique : l’histoire de sa création. »
Hakim sentit un écho en lui. « Comme nous, alors. Nos expériences, nos choix, nos blessures même… ce sont les empreintes qui nous modèlent. Nous ne sommes pas un standard, une série. »
« Exactement. Et le piège, murmura Sila en reprenant une autre ébauche, serait de croire qu’il faut ressembler au vase d’à côté pour être valide. De lisser toutes nos aspérités pour entrer dans une norme. Tu te rappelles l’autre fois, où tu me parlais de ta peur de ne pas être ‘un vrai artiste’ ? »
Hakim acquiesça, un peu embarrassé. Le vent hurla brièvement contre la vitre, comme pour appuyer ses anciens doutes.
« Cette inquiétude même fait partie de ton réceptacle, Hakim. Elle en modèle les bords. Ta quête, ton regard, ta façon de t’émouvoir devant un vieux mur ou un coucher de soleil… tout cela est unique. C’est ton fait particulier. Le nier, ce serait cesser d’être toi pour devenir un fantôme de convention. »
Il resta un moment silencieux, regardant les figurines alignées sur l’étagère. Chacune, même dans une série, portait une nuance, une intention légèrement décalée. Elles étaient un peuple d’individus.
« Alors, notre amitié aussi… » commença-t-il.
Sila sourit, devançant sa pensée. « Notre amitié est la rencontre de deux réceptacles uniques. Nous ne versons pas le même contenu l’un dans l’autre. Nous nous présentons l’un à l’autre avec nos formes particulières, et nous trouvons, dans ce dialogue des formes, un équilibre, une façon de nous soutenir mutuellement. Je ne peux pas te donner ce que je n’ai pas, et tu ne peux recevoir de moi que ce que tes bords peuvent accueillir. C’est cela, la beauté de la chose. »
Dehors, le climat hivernal s’était apaisé, laissant place à une lumière blanche et pure. Dans l’atelier, la sentence de René n’était plus une abstraction, mais une réalité palpable, chaude sous les doigts. Hakim sentit un profond apaisement. Il n’avait pas à devenir autre. Il avait simplement à reconnaître, à accepter, puis à célébrer le réceptacle singulier qu’il était en train de façonner, jour après jour, avec les mains de ses choix et le feu de ses passions. Et dans ce cheminement, la présence de Sila était moins un guide qu’un miroir bienveillant, lui renvoyant, avec une infinie délicatesse, la vérité de sa propre forme.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 174 : Le Langage du corps
Le vent de janvier, aigu et tranchant, sifflait autour de la petite maison de Sila, sculptant des congères contre les murs ocres. À l’intérieur, la chaleur du poêle à bois dessinait des ombres dansantes sur les étagères chargées de figurines silencieuses. Ce jour-là, l’air sentait le pin brûlé et l’argile humide. Hakim, arrivé un peu plus tôt que d’habitude, frottait machinalement ses mains l’une contre l’autre, cherchant à y ramener la sensation, tandis que son regard était absorbé par Sila en train de pétrir une masse d’argile grise.
Elle ne parlait pas. Son corps entier semblait engagé dans un dialogue muet avec la matière. Ses épaules, ses bras, l’inclinaison de son torse, jusqu’à la pression subtile de ses doigts, tout racontait une intention, une lutte, une caresse. Hakim observa ce ballet familier avec une attention renouvelée. Les mois précédents avaient tissé entre eux une toile de confiance où les mots sur l’art, le doute, la joie, circulaient librement. Mais aujourd’hui, c’était le silence de son amie qui lui parlait le plus fort.
« Je pense souvent à une phrase d’Alexander Lowen », finit par dire Sila sans interrompre son mouvement, comme si elle lisait dans sa contemplation. « Une vérité simple, qui devrait aller de soi, c’est que la personnalité s’exprime par le corps autant que par l’esprit. On ne peut diviser la personne en esprit et corps. » Sa voix était calme, presque absorbée par le crissement de l’argile.
Hakim hocha lentement la tête, laissant la sentence résonner dans le crépitement du feu. « C’est ce que je viens de voir », murmura-t-il. « Ton dos penché, c’était déjà toute l’histoire de la figurine qui naît. Avant même qu’elle n’ait une forme. »
Un sourire effleura les lèvres de Sila. « Exactement. Regarde cette pièce. » Elle désigna du menton une figurine achevée sur une étagère : une femme assise, les genoux remontés contre la poitrine, la tête enfouie dans les bras. « Je ne l’ai pas pensée d’abord avec des mots. Je l’ai ressentie ici. » Elle posa une main couverte d’argile sur son propre ventre. « Un jour de grand découragement, l’hiver dernier. Mes épaules voulaient s’effacer, mon dos voulait se courber. Au lieu de lutter contre cette sensation, je l’ai laissée guider l’argile. L’esprit du découragement est devenu forme. Le corps avait traduit avant que la pensée ne formule. »
Hakim se leva, s’approcha de l’étagère. La sculpture était d’une tristesse palpable, mais aussi d’une dignité étrange. « On dit souvent “corps et esprit” comme deux choses distinctes qu’on essaie de réunir. Mais Lowen dit que c’est une division impossible. »
« Et pourtant, nous la vivons tous les jours, cette division », reprit Sila, s’essuyant les mains à un torchon. « Toi, quand tu es venu la première fois ici, ton corps disait toute ta timidité, ta retenue, malgré ton esprit avide de questions. Maintenant, tu prends la théière sans attendre que je te le propose, tu te tiens différemment. Ta curiosité s’est incarnée. Elle a pris chair dans ton aisance retrouvée. »
Le jeune homme sentit la justesse de ces mots. Il se rappela ses premières visites, ses mains moites, sa posture raide. La chaleur de l’atelier, la constance de Sila, avaient peu à peu dégelé cette carapace. Son amitié pour elle n’était pas seulement un échange d’idées ; c’était aussi la façon dont leurs deux présences physiques partageaient l’espace, le rituel du thé, le silence partagé devant une œuvre.
« Alors, nos corps sont nos biographies silencieuses ? » demanda-t-il.
« Plus que cela, ils sont nos philosophes incarnés. Une douleur chronique dans le cou n’est pas qu’un symptôme, elle raconte un poids porté. Un rire qui part du ventre, c’est une joie bien plus profonde qu’un sourire de politesse. Quand je sculpte, je ne fais pas qu’imposer une forme à la terre. Je cherche la forme juste, celle où l’intention de l’esprit et l’expression du corps de la figurine ne font qu’un. Comme cette danseuse que tu aimes tant. »
Hakim se tourna vers la figurine d’une danseuse en plein élan, le corps arqué dans une grâce puissante. Il comprenait maintenant pourquoi elle lui semblait si vivante. Chaque muscle d’argile criait le mouvement et l’extase, il était impossible de séparer l’idée de la danse de sa réalisation charnelle.
Dehors, le vent de janvier redoublait, rappelant la rudesse du monde. Mais dans l’atelier, une vérité simple et chaude s’était installée. L’amitié qui les liait, Hakim le percevait soudain, était aussi une affirmation de cette unité. Leurs conversations, leurs rires, les gestes de partage, tout cela était un seul et même langage, tissé d’esprit et de chair. Et dans le silence qui retomba, peuplé seulement du bruit du feu et du frottement doux de l’argile, cette vérité n’avait plus besoin de mots pour être comprise. Elle était là, palpable, dans la posture détendue de Hakim dans son fauteuil, et dans les mains de Sila qui, sans hâte, continuaient à donner forme à l’invisible.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 175 : La Carte du Corps
Le froid de janvier, vif et mordant, s’était abattu sur le village, sculptant des arabesques de givre sur les vitres de l’atelier. À l’intérieur, la chaleur du four et celle, plus discrète, de la cheminée, créaient un refuge où les ombres dansaient sur les étagères chargées de figurines silencieuses. Sila, les mains encore couvertes d’une fine poussière d’argile séchée, observait Hakim qui venait d’arriver, débordant d’une agitation juvénile contrepoint intéressant à la quiétude du lieu.
Il déballait ses croquis avec une fébrilité joyeuse, parlant de perspectives fuyantes et de lumières hivernales. Sila l’écoutait, mais son attention était captée par autre chose. Elle voyait le jeune homme autrement que par ses paroles. La sentence d’Alexander Lowen, lue récemment, résonnait en elle : « Le corps d'un homme en dit long sur sa personnalité... tout cela ne nous dit pas seulement à qui nous avons affaire, mais nous permet aussi de savoir si l'homme est heureux de vivre ou s'il est mal dans sa peau. »
Son regard, devenu plus aiguisé avec les années, se fit lentement cartographe. Elle observa la posture de Hakim : ses épaules, autrefois un peu voûtées sous le poids des doutes, se tenaient maintenant plus droites, libérant sa poitrine. Le timbre de sa voix avait gagné en assurance, moins hésitant, plus chaleureux. Ses gestes, autrefois saccadés, dénotaient une aisance nouvelle, comme si l’espace autour de lui lui appartenait désormais un peu plus. La conformation de son visage, toujours empreint de la finesse de ses vingt et un ans, semblait plus détendue, les muscles de la mâchoire moins tendus, le sourire plus spontané, jaillissant d’un feu intérieur qui ne cherchait plus à se cacher.
« Tu as changé, Hakim, dit-elle enfin, interrompant doucement son flux sur les techniques de fusain. Pas seulement dans tes propos. Mais dans ta façon d’être, tout entière. »
Il s’arrêta, surpris, un crayon en suspens. « Comment ça ? »
Sila prit une figurine en cours de modelage, une forme humaine abstraite, et commença à en lisser les contours avec son pouce. « Nous parlons souvent de l’esprit, des idées. Mais le corps est un livre ouvert, bien plus franc que nos mots. Le tien… » Elle eut un geste circulaire, comme pour en dessiner les contours dans l’air. « Ton corps raconte une histoire de confiance naissante. Regarde. Tes gestes sont en accord avec tes pensées. Tu n’es plus en guerre contre ta propre enveloppe. Avant, on sentait une friction, comme un vêtement trop étroit. Maintenant, il y a de l’aisance. C’est la marque de quelqu’un qui commence à faire la paix avec qui il est. »
Hakim baissa les yeux vers ses propres mains, les ouvrit et les referma, comme pour la première fois. Le silence s’installa, peuplé seulement du crépitement des bûches. La leçon n’était plus dans les livres d’art, mais dans cette lecture charnelle de lui-même.
« Parfois, murmura-t-il, je me sens effectivement… bien. Comme si je ne jouais plus un rôle. Même quand je doute, ce n’est plus une chute, c’est juste un passage. Ça se voit tant que ça ? »
« Cela se sent », corrigea Sila avec un sourire. « Le bonheur de vivre, ou du moins son approche, n’est pas une abstraction. Il s’ancre dans les muscles, dans la façon de porter son poids sur la terre. Ta voix porte plus loin car elle part de plus profond. Ton regard soutient le mien parce qu’il n’a plus peur de ce qu’il pourrait y révéler. »
Elle posa la figurine d’argile. « Nous, artistes de la matière, nous devrions être les premiers à comprendre cela. Nous cherchons à donner une attitude à l’argile, une expression à la terre cuite. Pourquoi serions-nous moins attentifs à la sculpture vivante que nous sommes ? Ton corps, Hakim, est ta première œuvre. Tu as commencé à en accepter le grain, à en travailler les tensions avec bienveillance. C’est peut-être la connaissance la plus importante. »
Dehors, le vent de janvier faisait grincer les branches, rappelant la morsure du monde. Mais dans l’atelier, une autre vérité, palpable et chaude, s’était déployée. Hakim se leva, s’étira, conscient de chaque muscle, de chaque articulation dans un nouveau silence intérieur. Il n’avait pas besoin de demander « comment vas-tu ? » à Sila. Il lui suffisait de la regarder : la position de ses épaules, calmes et fortes, la qualité de son regard, à la fois lointain et présent, la spontanéité de ses gestes avec l’argile. Tout disait une personne en accord, façonnée par le temps et le feu comme ses céramiques.
Ce jour-là, ils ne parlèrent plus de techniques artistiques. Ils parlèrent du langage silencieux des épaules, de la poésie des gestes quotidiens, et de comment le bonheur, parfois, n’est pas une émotion flottante, mais la simple, profonde, joie d’habiter pleinement sa propre carte corporelle. Une carte que janvier, dans sa rigueur, les incitait à lire avec une attention renouvelée, alors que le froid extérieur rendait d’autant plus précieuse la chaleur de l’être retrouvée.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 176 : L'aveuglement volontaire
Le vent de février, encore aigu, sculptait les flaques gelées dans les ruelles. Dans l’atelier, la chaleur du four à céramique luttait contre le froid entêtant, créant une atmosphère de grotte préservée. Sila, les mains couvertes d’argile séchée, achevait de modeler une figurine aux yeux grands ouverts, tandis que Hakim, assis sur un tabouret bas, feuilletait un carnet de croquis, le regard absorbé par les lignes qu’il venait de tracer.
Leur silence était un langage à part entière, tissé par des mois d’échanges et de confidences. Ce jour-là, cependant, une tension légère, presque imperceptible, flottait. Hakim avait parlé, la veille, d’une dispute familiale, une de ces fractures où l’on choisit de ne plus voir certaines parts de l’autre pour préserver un semblant de paix. La phrase d’Alexander Lowen, qu’il avait recopiée en marge de son carnet, semblait résonner dans l’air chargé d’odeurs de terre et de feu.
C’est Sila qui brisa le silence, sans lever les yeux de sa figurine. « Tu sais, Hakim, cette sentence… Elle touche à quelque chose d’essentiel dans l’art, et dans l’amitié. Fermer les yeux sur une part de l’autre, c’est comme refuser de voir une couleur dans une palette. On peut certes composer sans elle, mais le tableau sera toujours incomplet, et surtout… faux. »
Hakim ferma son carnet. « C’est plus facile à dire qu’à vivre. Parfois, voir certaines choses nous fait mal, ou nous oblige à remettre en cause tout un équilibre. »
Sila posa délicatement la figurine sur l’établi. « Bien sûr. Mais Lowen nous met en garde : en nous aveuglant ainsi, nous nous leurrons avec une image qui “n’a rien à voir avec la vie”. Nous remplaçons la complexité vivante, vibrante, parfois douloureuse de l’autre par une silhouette rassurante et plate. Et c’est une trahison. Une trahison envers lui, et envers nous-mêmes qui renonçons à voir. »
Elle se leva pour prendre deux tasses de thé à la menthe fumant. « Prends ma figurine. Regarde ses yeux. Je pourrais les avoir sculptés fermés, ce serait plus paisible, peut-être plus esthétique pour certains. Mais en les ouvrant, j’accepte de lui donner une présence entière. Elle regarde le monde, et le monde peut y lire de la curiosité, de la surprise, de la peine même. Elle est plus vulnérable ainsi, mais infiniment plus vivante. »
Hakim prit la figurine avec respect. Ses doigts effleurèrent les paupières larges, les pupilles creusées avec une infinie précision. « Dans mon cas… cela voudrait dire accepter que mon père soit à la fois généreux et rigide, que son amour s’exprime parfois par le contrôle. Fermer les yeux sur sa rigidité, c’est plus confortable. Cela me permet de garder l’image du père parfait que j’avais enfant. »
« Et en faisant cela, » poursuivit Sila doucement en s’asseyant face à lui, « tu refuses de voir l’homme entier qu’il est. Et, peut-être, tu lui refuses le droit d’être cet homme-là, dans toute sa contradiction. Tu dialogues avec une ombre, pas avec ton père. »
Dehors, une bourrasque plus forte fit grincer l’enseigne de l’étal. Le froid de février semblait insister aux portes, rappelant que la vie à l’extérieur était rude, exigeante en vérité. À l’intérieur, la chaleur était celle d’une vérité partagée.
« C’est épuisant, de toujours devoir tout voir, tout accepter, » murmura Hakim, non par rébellion, mais par lassitude.
« Qui a parlé d’accepter ? » rectifia Sila avec un léger sourire. « Voir n’est pas approuver. C’est reconnaître. C’est le premier pas, le seul honnête. Ensuite, on peut choisir comment réagir, avec amour, avec distance, avec parole. Mais fonder sa relation sur un mensonge, même par omission, c’est construire sur du sable. L’amitié, l’amour, l’art même… ils exigent ce courage de regarder en face. Même quand la lumière est crue. »
Hakim regarda alors Sila, vraiment. Il vit les cernes légères qui parlaient de nuits de travail, la patience infinie dans ses gestes, mais aussi une certaine mélancolie, une solitude qu’elle ne cachait pas mais n’étalait pas non plus. Il ne ferma pas les yeux. Il vit son amie, dans sa plénitude humaine. Et cela, loin de l’éloigner, ancra plus profondément son respect.
« Alors, cette figurine aux yeux ouverts… » dit-il.
« … est un rappel, » termina Sila. « Un rappel que sur cet étal, comme dans cette amitié, on ne vend pas et on n’achète pas d’illusions. Seulement des fragments de vérité, patiemment modelés. »
Le vent tomba soudain, comme épuisé. Dans le silence retrouvé, seul crépitait le four. Hakim rouvrit son carnet et, lentement, dessina non pas la figurine, mais les mains de Sila qui la tenaient – ces mains qui refusaient de façonner l’aveuglement.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 177 : L’Indéfectible Estampe
Le printemps n’était encore qu’une promesse timide sous un ciel de plomb, un vent aigrelet chassant les derniers relents d’un hiver obstiné. Dans l’atelier la chaleur du four et l’odeur de l’argile humide constituaient un rempart contre ce climat indécis, cette saison qui semblait ne pas parvenir à se choisir.
Sila pétrissait une boule d’argile grise, ses doigts imprimant leur force et leur histoire dans la matière silencieuse. Hakim, assis sur un tabouret bas, observait le mouvement, hypnotisé par cette transformation qui débutait toujours par un acte de pression et de résistance. Il était venu avec le vertige des interrogations qui l’assiégeaient en cette fin de cycle académique, une sensation de se perdre dans les attentes des autres. Le silence entre eux n’était pas vide ; il était saturé de la réflexion mûrissante qui précédait toujours leurs échanges.
« Parfois, j’ai l’impression de jouer un rôle, même dans mon art », finit par dire Hakim, les yeux sur la terre qui cédait sous les mains de Sila. « Comme si je cherchais la forme qui plaira, qui sera comprise, plutôt que celle qui… est ».
Sila ne leva pas les yeux, mais un léger sourire toucha ses lèvres. Elle prit un outil fin et commença à dessiner un visage dans la masse, un geste sûr et net. « C’est le piège du miroir social. On finit par sculpter en regardant le reflet que les autres nous renvoient, et non la matière même que l’on tient entre ses mains. » Elle marqua une pause, laissant le grésillement de la pluie contre la vitre remplir l’espace. « Pourtant, une sentence me revient souvent : La personnalité est telle que rien d'autre qu'elle est elle. »
Les mots, prononcés avec une simplicité tranquille, résonnèrent comme une cloche dans l’atelier. Hakim les répéta mentalement, sentant leur poids philosophique et leur libération paradoxale.
« Rien d’autre qu’elle est elle », murmura-t-il. « Comme cette argile ? Elle est dense, granuleuse, elle retient l’eau… On peut vouloir qu’elle soit légère comme la porcelaine, ductile comme la terre à faïence. Mais elle ne sera jamais que ce qu’elle est. La forcer, c’est la fissurer. »
Sila acquiesça, creusant maintenant l’espace pour les yeux de la figurine. « Exactement. Et nous sommes une argile bien plus complexe, pétrie de mémoire, d’instinct, de rêves. Notre tentative d’être autre chose que nous-mêmes est la source de presque toutes nos fissures. » Elle lui tendit une motte de terre. « Touche. Sa vérité est dans sa résistance et dans son abandon. La tienne aussi. »
Hakim prit l’argile, sentant sa fraîcheur et sa vie. Il pensa à ses propres tentatives picturales récentes, si influencées par les courants à la mode, si éloignées de la joie brute qui l’avait poussé vers l’art. Il avait tenté d’être une autre terre.
« Alors, accepter cette sentence… ce n’est pas de l’immobilisme ? » demanda-t-il, modelant une forme simple, abstraite, qui répondait seulement à son impulsion du moment.
« C’est tout le contraire », affirma Sila en se levant pour mettre une théière sur le poêle. « C’est l’action la plus courageuse. Reconnaître son essence, c’est cesser de gaspiller son énergie à la nier ou à la camoufler. On peut alors la travailler, la perfectionner, l’exprimer avec une puissance inouïe. Une signature ne se discute pas. Elle s’affirme. »
Dehors, une éclaircie brève déchira les nuages, et un rayon de lumière oblique vint frapper la nouvelle figurine de Sila, accentuant les traits déterminés du visage qu’elle sculptait : ce n’était ni un dieu ni un héros, mais une figure paisible, profondément ancrée, comme surgie du sol même.
Hakim regarda la forme abstraite dans ses mains. Elle n’était ni parfaite, ni conforme, mais elle était sienne. Pour la première fois depuis des semaines, la confusion en lui se déposa, comme la poussière d’argile qui retombe après un pétrissage vigoureux. La personnalité n’était pas un costume à changer, mais une estampe indélébile, la marque originelle à partir de laquelle toute œuvre véritable devait naître.
« Je crois que je vais tout recommencer », dit-il, non avec désespoir, mais avec une soudaine allégresse.
Sila lui servit le thé, son regard brillant d’une fierté silencieuse. « Tu ne recommences pas. Tu continues enfin sur ton propre chemin. C’est différent. »
Le vent tourna, chassant les lourds nuages vers l’est. Le climat changeait, encore une fois, mais dans l’atelier, une vérité s’était solidifiée, aussi intangible et réelle que l’estampe d’une personnalité acceptée. La route d’Hakim, désormais, partait de lui-même, et de nulle part ailleurs.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 178 : Le Ronronnement du Monde
Le printemps, à Aïn El Ksour, n’arrivait jamais en trombe. Il s’insinuait, ce mois-ci, par une lumière plus blonde sur les terrasses, par un air qui perdait sa dent glaciale pour prendre une fraîcheur vivifiante, et par un concert discret d’insectes et d’oiseaux réveillés. Dans l’atelier de Sila, la porte restait entrouverte sur ce monde renaissant, laissant entrer le souffle nouveau qui faisait danser les poussières d’argile dans un rai de soleil.
Hakim était assis sur un tabouret bas, une tasse de thé à la menthe entre les mains, observant Sila qui terminait le polissage d’une série de petites figurines abstraites, évoquant des semences ou des noyaux. Ses doigts, couverts d’une fine pellicule d’argile sèche, caressaient les courbes avec une régularité hypnotique. Le silence entre eux n’était pas vide ; il était habité par le grattement léger de l’estèque, le soupir du vent à la porte, et ce rythme paisible qui semblait émaner de la céramiste elle-même.
« Tu te souviens de cette sentence d’Alexander Lowen que tu m’avais écrite l’hiver dernier ? » demanda Sila sans interrompre son mouvement. Sa voix était douce, presque murmurée pour ne pas briser l’atmosphère. « Celle sur les vibrations. Je n’ai cessé d’y penser ces derniers temps, avec ce changement dans l’air. »
Hakim hocha la tête, se remémorant les mots : Une personnalité saine est une personnalité vibrante. Un corps sain est un corps parcouru de pulsations. À l'état normal, les vibrations du corps sont légères et régulières comme le ronronnement d'une auto qui marche bien. Si le moteur est mort, on s'en aperçoit à l'absence de vibrations. De même, on peut dire que les individus dont le corps ne vibre pas sont affectivement morts.
« En travaillant l’argile humide, poursuivit-elle, on sent littéralement la vie sous ses doigts. Elle résiste, elle cède, elle vibre à la moindre pression. Quand elle sèche et devient inerte, c’est une autre étape. Mais la cuite… la cuite est l’épreuve du feu qui réveille une vibration définitive, une résonance interne que l’on peut presque entendre si on y colle l’oreille. » Elle posa délicatement la figurine finie sur l’étagère, parmi ses semblables. « Ces derniers mois, avec le froid qui engourdissait tout, je me suis parfois demandée si mon propre "moteur" tournait bien. Si je n’étais pas, par moments, comme de l’argile séchée, en attente. »
Hakim sentit la confidence. Il regarda ses propres mains, puis le jardin où la sève semblait monter dans les branches des amandiers. « Je crois comprendre, dit-il. À la ville, dans la foule, beaucoup de visages sont lisses, fermés. Comme des moteurs éteints. On ne perçoit aucun ronronnement. C’est étouffant. Aujourd'hui, ici, c’est différent. Tout semble… en résonance. Toi, l’atelier, le jardin, même ce thé brûlant. »
Un sourire éclaira le visage de Sila. « C’est ça, la santé, peut-être. Pas l’absence de tempête, mais cette capacité à retrouver un rythme régulier après la secousse. Comme la terre après l’hiver. Regarde. » Elle désigna du menton l’extérieur. « Rien n’explose. Tout bourgeonne avec une régularité profonde, silencieuse. C’est le ronronnement du monde. Et nous en faisons partie. Nos doutes, nos peines, nos joies, ce sont juste des variations d’intensité dans la vibration. L’important est de ne pas s’arrêter de vibrer. »
Elle se leva, s’étira avec une lenteur féline, et Hakim put voir, littéralement, une onde de vie parcourir son corps fatigué par le travail mais fondamentalement vivant. « Ta sculpture, celle sur laquelle tu bloquais la dernière fois… as-tu senti sa vibration à toi ? Pas celle que tu veux lui imposer, mais celle qu’elle réclame ? »
La question fit tilt en Hakim. Il avait cherché la perfection technique, l’idée pure. Il n’avait pas écouté le matériau. Il n’avait pas cherché le ronronnement intime de la pièce.
« Tu as raison, murmura-t-il. Je crois que je faisais du surplace, moteur calé. Il faut que je réécoute. »
Le climat avait tourné, dehors. Le ciel, d’un bleu pâle le matin, se voilait maintenant de fins nuages blancs, promesse d’une lumière plus douce encore. Le vent changeait de direction, apportant des senteurs de terre labourée lointaine. Dans l’atelier, une nouvelle énergie, calme mais déterminée, s’installait. Elle naissait de cette prise de conscience partagée : être vivant, c’est vibrer. Et créer, c’est capter ces vibrations secrètes du monde pour les fixer dans la matière, à l’image de ces figurines-noyaux qui, sur l’étagère, semblaient prêtes à germer au premier rayon de soleil vraiment chaud. La suite de leur échange ne serait plus que la mise en musique de cette résonance retrouvée.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 179 : La Surcharge des Sens
Un vent vif et capricieux, chargé des parfums contrastés de la terre humide et des premières floraisons, jouait avec les rideaux de l’atelier. Le climat hésitait, comme pris entre l’étreinte résiduelle de l’hiver et l’élan timide du renouveau, créant une atmosphère de transition palpable, presque électrique. Hakim, assis sur le tabouret bas, observait Sila qui pétrissait une boule d’argile grise avec une intensité inhabituelle, presque mécanique. Ses traits étaient tirés, et ses yeux, d’ordinaire si vifs et attentifs, semblaient fixer un point au-delà de la matière.
Leur conversation, d’abord centrée sur les dernières créations de Hakim, avait dérivé, comme à leur habitude, vers des eaux plus profondes. Le jeune homme évoquait son sentiment d’être submergé : entre les cours, les projets, les sollicitations numériques incessantes et l’effort constant pour « absorber » le monde, il se sentait comme une éponge gorgée, incapable de retenir une goutte de plus. C’est alors que Sila, cessant un instant son geste, avait énoncé lentement, comme si elle sculptait chaque mot : « Quand une personne ne peut plus répondre pleinement au nombre et aux types d’impressions reçues du monde extérieur, elle est exagérément stimulée, “remontée à bloc” ; elle se trouve alors dans un état d’excitation permanente, où elle peut difficilement trouver la détente. »
Sa voix résonna dans l’atelier, épousant le crépitement léger de la pluie qui se mit à tomber sur les tuiles. Elle reprit, modelant l’argile avec une pression accrue : « Elle est bloquée, sa faculté à décharger l’excitation par le plaisir se trouve réduite. Se sentant frustrée, elle devient irritable, agitée. Pour surmonter cet état désagréable et y échapper, elle tente alors de rechercher davantage de stimulation. »
Hakim resta silencieux, reconnaissant dans cette description l’agitation qui le tenait parfois éveillé la nuit, le piège du « scroll » infini sur l’écran, cherchant paradoxalement dans la surcharge un apaisement qui ne venait jamais. « C’est un cycle infernal, n’est-ce pas ? », murmura-t-il. « On s’épuise à chercher du repos dans ce qui nous épuise. »
Sila acquiesça, un sourire fatigué aux lèvres. Elle laissa enfin l’argile de côté et s’essuya les mains. « Regarde cette glaise, Hakim. Elle a sa plasticité, sa capacité à recevoir l’empreinte. Mais si on la sollicite trop, si on veut y imprimer trop de formes, trop d’intentions contradictoires sans lui laisser le temps du repos, du “décentrage”, elle se fissure. Elle devient inerte, résistante. Elle ne répond plus. Notre esprit est pareil. » Elle désigna d’un geste large les étagères chargées de figurines. « Chaque pièce ici est née d’un moment de réception vraie, d’un échange paisible avec une idée, une émotion. Jamais dans la précipitation ou la saturation. »
Le jeune étudiant contempla les œuvres. Il revoyait Sila, les mois précédents, travailler dans une lenteur concentrée, en harmonie avec la lumière déclinante de l’automne ou le soleil pâle de l’hiver. Elle ne luttait pas contre le climat du dehors ; elle l’accueillait, le laissant influencer le rythme de son travail. « Comment fait-on, alors, pour… décharger l’excitation ? Pour retrouver la faculté du plaisir simple ? »
« En consentant à l’interruption », répondit Sila simplement. « En acceptant de ne pas répondre à toutes les sollicitations. En créant des espaces vides, comme le silence entre deux notes de musique. C’est dans ces intervalles que la détente peut s’infiltrer et que le plaisir de sentir, de créer, de simplement être, redevient possible. » Elle se leva et alla à la fenêtre. Le ciel commençait déjà à s’éclaircir, l’averse de mars, brève et vive, laissant place à une lumière lavée, douce. « Le monde extérieur nous bombarde, c’est vrai. Mais nous avons le choix de ne pas ériger en nous une forteresse stressée pour le recevoir. On peut plutôt être comme ce ciel : laisser passer l’averse, sans s’y identifier, et retrouver la clarté ensuite. »
Hakim sentit une tension en lui se relâcher, non pas à cause d’une solution miracle, mais par la simple reconnaissance de son état et par cette image de l’intervalle, de l’espace vacant nécessaire. Il réalisa que ses visites à l’étal de Sila étaient précisément de tels espaces : des moments où le flux se ralentissait, où les impressions pouvaient se décanter, prendre forme dans la parole et le silence partagé.
« Alors, la prochaine fois que je me sentirai “remonté à bloc”… », commença-t-il.
« … tu penseras à cette boule d’argile trop travaillée », acheva Sila avec douceur. « Et tu poseras simplement les outils. Tu regarderas par la fenêtre. Tu respiras l’air, qu’il soit piquant ou doux. La décharge, le plaisir, sont peut-être déjà là, dans ce non-faire. »
Le climat, changeant, avait apporté la pluie et emporté la tension. Dans l’atelier, il ne restait plus que la quiétude retrouvée et la promesse, pour Hakim, d’apprendre non pas à emmagasiner toujours plus, mais à créer en lui les interstices où la vie se goûte, loin de l’excitation permanente.
Fin
L’Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 180 : L’Alchimie des Saisons Inquiètes
Le vent avait changé. Il ne venait plus de la montagne avec sa fraîcheur coutumière, mais du sud, apportant une lourdeur poussiéreuse et une chaleur précoce qui faisait miroiter l’air au-dessus des toits. Dans son atelier aux volets mi-clos, Sila observait une fissure fine, une « pleureuse », qui venait de se former à la cuisson sur le flanc d’une grande jarre. Elle n’était pas due à un défaut de la terre, elle en était sûre. C’était la terre elle-même, partout, qui semblait se rétracter, assoiffée. L’année écoulée avait été marquée par une chaleur tenace, l’une des plus intenses jamais mesurées, où les jours anormalement doux avaient été la règle bien plus que l’exception. Les cerisiers du village avaient fleuri dans une hâte inquiète, et l’idée d’un printemps doux et progressif appartenait désormais aux récits du passé.
C’est dans cette atmosphère vibrante de chaleur latente que Hakim poussa la porte. Il ne lança pas son habituel salut enjoué. Silencieux, il vint s’asseoir sur le tabouret bas, le dos contre le mur frais, et contempla longuement le bouquet de roses des sables que Sila avait posé sur une étagère, leurs courbes minérales évoquant à la fois la fluidité et la sécheresse extrême. « Je lisais une phrase, commença-t-il sans préambule, la voix un peu voilée par la poussière du chemin. La rencontre de deux personnalités s’apparente au contact de deux substances chimiques : s’il se produit une réaction, les deux se retrouvent transformés. Elle est de Carl Gustav Jung. » Il fit une pause, observant Sila essuyer délicatement la jarre fissurée. « Je me demandais… est-ce que cette réaction peut aussi faire mal ? Est-ce qu’elle peut laisser des cicatrices, comme une brûlure ? »
Sila posa son chiffon. La question n’était pas abstraite. Elle flottait dans l’air chaud de l’atelier, aussi tangible que l’argile sur le tour. Elle se souvint des paroles de Jung, qu’elle avait lues autrefois. La vraie alchimie ne promettait pas que des transmutations heureuses ; certaines réactions étaient violentes, libérant des énergies imprévisibles.
« Regarde cette jarre, Hakim. La fissure n’est pas un échec. C’est la trace d’une réaction. La terre a rencontré le feu d’une certaine manière, et la sécheresse de l’air a changé son comportement. Elle s’est transformée en gardant la mémoire de cette tension. Une partie de sa beauté, désormais, réside dans cette marque de son histoire. » Elle approcha et s’assit près de lui. « Tu parles d’une brûlure. Dans une année où les records de chaleur ont été dix fois plus nombreux que ceux de froid, où le sol lui-même se fend comme une vieille peau, nous apprenons que certaines transformations du monde sont douloureuses. Il en va de même pour les cœurs. La rencontre qui transforme n’est pas toujours un bain tiède. Parfois, c’est un catalyseur qui révèle des failles que l’on ignorait, qui accélère des processus intérieurs qui font peur. »
Hakim hocha la tête, les yeux fixés sur ses mains. Il venait de vivre une rupture, un déchirement amical qui avait tout l’effet d’un acide sur ses certitudes. L’amitié idéalisée s’était révélée être un composé instable, et la réaction avait laissé un résidu de chagrin et de désillusion. « J’avais l’impression de m’être trompé d’éléments, dit-il. Comme si, en nous rapprochant, nous avions produit quelque chose de… toxique. »
« L’alchimiste ne jette pas son précipité, répondit Sila doucement. Il l’étudie. C’est de lui que part la suite de son œuvre. Cette douleur que tu ressens, cette sensation de brûlure, c’est la preuve même que la rencontre était réelle, qu’elle avait le pouvoir de te changer. Le contraire de l’amour, ce n’est pas la haine, c’est l’indifférence – l’absence totale de réaction. Tu n’es plus le même. Cette fissure en toi, comme sur la jarre, deviendra un lieu de résistance et de nouvelle croissance. L’été dernier, des forêts entières ont brûlé dans des incendies hors-normes. Et pourtant, dans la couche de cendres, les premiers germes d’une nouvelle forêt, différente, plus résistante peut-être, sont déjà là. »
Un silence s’installa, habité par le bourdonnement des mouches dans la chaleur. L’analogie était cruelle et juste. Hakim pensa aux paysages calcaires autour du village, façonnés par la lente corrosion de l’eau et du vent. Les plus belles grottes, les arches les plus spectaculaires étaient le résultat d’une longue et invisible brûlure chimique de la roche.
« Alors on ne peut pas choisir la réaction, conclut-il. On ne choisit que les éléments que l’on met en contact. Le reste… le reste est une alchimie qui nous dépasse. »
« Exactement, approuva Sila. Notre travail n’est pas de contrôler la transformation, mais d’avoir le courage de l’observer en nous, de l’accepter, et d’apprendre à façonner avec cette nouvelle matière que nous sommes devenus. Comme je dois maintenant travailler avec cette jarre fissurée. Je ne vais pas la recoller pour faire semblant. Je vais peut-être souligner la fêlure à la poudre d’or, la mettre en lumière. C’est cela, la kintsugi de l’âme. »
Le soir tombait, n’apportant qu’un léger soulagement à la chaleur. En partant, Hakim sentait encore la brûlure, mais elle n’avait plus le même goût. Elle n’était plus seulement une plaie, mais le témoin d’une réaction chimique intime, le signe qu’il avait été, pleinement, un élément en transformation. Et dans l’atelier, sous la lumière déclinante, la fissure sur la jarre de Sila semblait capturer un éclat d’or, prête à raconter une histoire de feu, de rupture et de renaissance.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 181 : À l’épreuve du feu
Le ciel au-dessus du village avait pris une douceur nouvelle. L’air, encore frais le matin, se réchauffait à mesure que le soleil grimpait, porteur d’une lumière plus franche et de longues ombres qui dessinaient des formes inédites sur la terre battue. Dans l’atelier de Sila, la lumière glissait sur les courbes lisses d’une série de figurines en cours de séchage, évoquant une procession silencieuse.
Hakim poussa la porte, le visage légèrement empourpré par la marche et par l’effort de la montée, son sac de cours battant contre sa hanche. Il trouva Sila penchée sur un bloc d’argile plus sombre, plus compacte que d’habitude, qu’elle malaxait avec une concentration farouche. Sans un mot, il déposa son sac et s’installa sur le tabouret bas, observant la céramiste dont le front était barré d’une ride de profonde attention.
« Elle résiste, cette terre-là, remarqua-t-elle enfin sans lever les yeux, comme si la conversation avait commencé bien avant son arrivée. Elle vient des collines au nord, plus caillouteuse, plus têtue. Il faut s’armer de patience pour qu’elle accepte la forme. »
Hakim resta silencieux un moment, laissant la quiétude de l’atelier et le travail des mains de Sila opérer leur magie apaisante. Depuis leur dernière rencontre, une nouvelle lourdeur s’était installée en lui, liée à une critique sévère reçue sur son dernier projet à l’école. Les mots du professeur, cinglants, tournaient en boucle dans sa tête, érodant sa confiance.
« J’ai l’impression, finit-il par dire, la voix un peu sourde, que certaines épreuves, justement, ne façonnent pas. Elles… écrasent. Elles laissent une poussière qui ne redonne aucune forme. »
Sila arrêta son pétrissage. Elle plongea ses mains dans un seau d’eau pour les rincer, le regard perdu vers la fenêtre et le ciel transformé. « Hakim, tu te souviens de la sentence que nous avions croisée sur ce vieux recueil ? L'Or véritable ne craint pas le feu! L'explication est : une personnalité de valeur sait résister à toutes les épreuves »
Il hocha la tête, se rappelant l’enthousiasme avec lequel ils en avaient discuté. La phrase lui paraissait aujourd’hui bien théorique, presque cruelle.
« Vois-tu, reprit-elle en s’essuyant les mains, nous faisons souvent l’erreur de croire que l’or, avant le feu, est déjà brillant, déjà parfait. C’est faux. Dans la roche, il est méconnaissable, mêlé à la boue et à la pierre. Indistinct. C’est l’épreuve de la fournaise qui le révèle. Le feu ne l’embellit pas. Il le dénude. Il sépare l’essentiel de l’accessoire, le métal précieux de la gangue. »
Elle s’approcha du four, un grand ventre de terre cuite et de briques réfractaires. « Mon professeur, à moi, c’était lui. Il m’a brûlée, parfois. Des pièces entières se fendaient, explosaient, réduisant des semaines de travail en tessons. Je pleurais de rage. Puis, un jour, j’ai compris. Le feu ne testait pas la solidité de la figurine – il testait la solidité de mon intention. Était-ce un caprice, une forme vide ? Ou était-ce l’expression nécessaire de quelque chose de vrai en moi ? Le premier part en fumée. Le second, même fissuré, même noirci, garde une intégrité. Il reste. Et on peut le polir à nouveau. »
Hakim écoutait, les yeux fixés sur les flammes dans l’âtre du four, maintenant éteint. Les paroles cinglantes de son professeur perdaient de leur acuité, transformées en simple chaleur, en simple test. « Alors… la critique… »
« … est une forme de feu, acheva Sila avec un demi-sourire. Elle ne fait pas de toi un artiste. Elle révèle si tu en es un. Si ton désir de créer, ta « personnalité de valeur » comme dit la sentence, est un caprice d’argile mal préparée ou une volonté forgée, patiente, qui sait que la forme viendra, même si elle doit passer par la cuisson. L’échec n’est pas la fin de la pièce. Il est le début de sa véritable cuisson. »
Un vent plus vif, chargé des senteurs d’une terre se réveillant, s’engouffra par la fenêtre ouverte, faisant danser la flamme d’une bougie. Le climat avait changé, tournant une page d’humidité et de gris. Hakim sentit un poids s’envoler, non pas celui de la déception, mais celui de l’illusion. Il n’était pas devant un tribunal, mais devant un four. Et ce qui comptait, ce n’était pas de rester intact, c’était de rester vrai.
« Cette terre récalcitrante, dit-il en désignant le bloc sombre, tu penses qu’elle en vaut la peine ? »
Sila caressa la masse d’argile d’un geste presque tendre. « Je le saurai seulement après l’avoir mise au feu. Mais quelque chose me dit qu’elle cache un éclat singulier. Veux-tu m’aider à la préparer ? »
Un sourire franc éclaira enfin le visage du jeune homme. Il roula ses manches et avança les mains. L’épreuve n’était plus une menace, mais un passage nécessaire. Et dans l’atelier baigné de cette lumière nouvelle, ils se mirent à l’ouvrage, prêts à affronter la fournaise, pour voir ce qui, en eux, était véritablement d’or.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 182 : La Réorganisation des Éclats
Le printemps, à Aïn El Ksour, n’était jamais une simple douceur. Il se présentait plutôt comme un peintre impulsif, jetant sur le paysage des verts acides, des ciels lavés d’un bleu pâle après des matinées de pluie torrentielle, et une lumière crue qui sculptait chaque relief sans pitié. Ce jour-là, l’air sentait l’humus chaud et la terre mouillée, un parfum de régénération brutale qui entrait à flots par la porte ouverte de l’atelier.
Sila, les mains plongées dans une argile gris-bleu, observait Hakim du coin de l’œil. L’étudiant était assis sur un tabouret bas, un carnet de croquis sur les genoux, mais il ne dessinait pas. Il fixait le mur où s’alignaient des figurines en cours de séchage, certaines lisses et achevées, d’autres encore marquées par les entailles profondes de l’ébauchoir. Il portait en lui une gravité nouvelle, comme un nuage bas dans la clarté changeante du mois.
« C’est curieux, finit-il par dire, sans détourner son regard du mur. Cette année, j’ai l’impression que le temps ne passe plus, il explose. Comme si chaque semaine apportait un climat tellement différent qu’il faudrait réapprendre à respirer. Et à l’intérieur, c’est… chaotique. Des parties de moi veulent tout casser, d’autres veulent tout reconstruire, et je ne sais plus quelle équipe écouter. »
Sila essuya ses mains sur un torchon rugueux, laissant la masse d’argile se reposer. Elle prit place sur un banc face à lui, dans un rayon de soleil poussiéreux. La sentence qu’il cherchait, sans le savoir, flottait dans l’air depuis son arrivée.
« Il y a une pensée que je garde près de moi ces temps-ci, commença-t-elle, sa voix calme contrastant avec le tumulte évoqué. Il faut permettre la reconstruction ou la régénération d'une partie de notre personnalité ou d'un pan entier de notre existence, à la condition d'arriver à canaliser cette énergie si sauvage et garder une forme de recul. »
Hakim tourna enfin son visage vers elle, l’écoutant avec l’intensité de celui qui reconnaît une clé.
« Vois-tu, Hakim, ce printemps capricieux est une magnifique métaphore. Il ne nous demande pas notre avis. Il gèle, il inonde, il irradie. Notre terrain intérieur, lorsqu’une tempête se lève, subit le même traitement. La volonté de tout bouleverser, cette énergie sauvage, elle est vitale. Sans elle, pas de renouveau. Mais si elle se diffuse partout, sans direction, elle ne fait que ravager le champ. »
Elle se leva et alla chercher une figurine qu’elle avait cuite récemment. C’était une forme abstraite, traversée de fissures profondes et délibérées. Dans ces crevasses, coulait un émail d’un or vif, brillant, qui semblait tenir les éclats ensemble.
« J’ai fait ceci après cette série de gelées imprévues, tu te souviens ? La terre, en séchant trop vite, a craquelé. Au lieu de la jeter, j’ai accentué les fractures avec mon outil le plus fin. Puis j’ai canalisé l’or liquide uniquement dans ces failles. L’énergie sauvage, c’était la rupture. Le recul, ça a été de décider où et comment la sceller. Le résultat n’est pas la figurine lisse d’avant. C’est quelque chose de nouveau, de réorganisé. Plus fort, peut-être, parce que conscient de sa fragilité. »
Hakim se pencha pour observer l’œuvre. La lumière jouait sur l’or, transformant les cicatrices en rivières de lumière. « Alors tu dis qu’il ne s’agit pas d’étouffer le chaos… mais de lui donner un canal ? Comme détourner un torrent pour qu’il irrigue au lieu de tout emporter ? »
« Exactement. Cette partie de toi qui veut tout casser : que veut-elle vraiment abattre ? Une habitude ? Une certitude usée ? Un vieux chagrin qui prend trop de place ? Identifie-le. Puis, utilise cette force sauvage uniquement contre cela. Pas contre tout ton paysage intérieur. Le ‘recul’, c’est cette petite distance que tu prends pour être l’artisan de ta propre réorganisation, pas la victime de ton propre tremblement de terre. »
Un souffle plus frais entra, charriant l’odeur des amandiers en fleur plus bas dans la vallée. Le climat changeait encore, passant de la chaleur humide à une fraîcheur prometteuse.
« Je crois, dit Hakim lentement, que mon ‘torrent’, il est dirigé vers une certaine image que je me faisais de mon avenir. Elle me semble trop étroite, trop lisse. Elle craque de partout. Au lieu de paniquer en voyant l’eau s’échapper partout, je pourrais… guider cette pression pour faire sauter ce moule précisément. Et voir quelle forme nouvelle prend la terre après. »
Un sourire tranquille éclaira le visage de Sila. « Voilà. Laisse le mois d’avril être instable. Laisse ton cœur l’être aussi. Mais garde tes yeux d’artiste. Observe où sont les lignes de fracture nécessaires. Et prépare ton or, ton émail, ta plus belle couleur. Parce qu’une fois le canal creusé, c’est là que tu pourras insérer la lumière. La reconstruction n’est pas un retour à l’ancien. C’est l’art d’assembler les éclats en une forme plus vraie. »
Hakim rouvrit son carnet. Cette fois, il ne dessina pas une forme, mais un réseau de lignes, comme une carte de fractures et de fleuves précieux. Dans l’atelier, l’air sentait désormais la terre, l’orage passé, et la promesse tenace de toute chose qui ose se briser pour mieux se réinventer.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 183 : Le Réveil des Bourgeons
Le vent avait tourné, littéralement. Une douceur inédite, chargée de l’odeur de la terre humide et des premières floraisons, enveloppait l’étal de Sila. Les amandiers de la placette avaient achevé leur spectaculaire floraison blanche, laissant maintenant place à un duvet vert tendre. Le changement de climat se faisait sentir, non pas comme une frontière nette, mais comme une lente et irrésistible infusion de chaleur dans l’air, un adoucissement des angles du monde. Hakim, assis sur le petit tabouret devenu presque sien, tournait entre ses doigts une nouvelle figurine à peine ébauchée par Sila. C’était une forme humaine, encore indécise, semblant émerger d’un bloc d’argile comme d’un sommeil profond.
La céramiste observait son jeune ami avec ce regard à la fois attentif et lointain qui lui était propre. Leurs dernières conversations avaient tourné autour des choix, de ces bifurcations qui dessinent une vie. Aujourd’hui, l’air nouveau semblait porter une question différente.
« Tu vois cette forme, Hakim ? » dit-elle enfin, sans préambule, en désignant l’ébauche. « Pendant des jours, l’argile garde en mémoire la forme du bloc. Elle résiste. Puis, sous les doigts, sous l’intention répétée, elle se met à accepter une nouvelle mémoire. Elle se réveille à une autre possibilité d’elle-même. »
Hakim hocha la tête, sentant le terrain familier de leurs joutes philosophiques se dessiner. « C’est un processus actif, alors. On ne se réveille pas tout seul. Il faut les doigts du sculpteur, ou… les épreuves du temps ? »
Un sourire effleura les lèvres de Sila. Elle prit la figurine et commença à affiner doucement la courbe d’une épaule avec son estèque. « Parfois, le sculpteur, c’est la vie elle-même. Et ses outils sont parfois brutaux. Je repensais à une parole que j’avais lue : "Les gens ne se réveillent que lorsqu'ils ont grandi." Cela ne signifie pas devenir adulte, avoir un métier, fonder une famille. Grandir, c’est cela. » Elle tapota doucement son front, puis son cœur. « C’est accepter que la douleur, la perte, la désillusion ne sont pas des accidents de parcours, mais le matériau même de notre sculpture intérieure. On se couche un soir avec une certaine certitude, et on se réveille un matin avec une nouvelle faille par où la lumière entre différemment. C’est ça, grandir. C’est ça, se réveiller. »
Le jeune homme resta silencieux, regardant au-delà de l’étal, vers les bourgeons qui forçaient sur les branches naguère encore dépouillées. Il pensa à sa propre année écoulée, à sa rencontre avec Sila justement. Il était venu chercher des techniques, des conseils d’art. Il avait trouvé un miroir, parfois inconfortable.
« Je crois, dit-il lentement, comme pesant chaque mot, que je me suis endormi, il y a quelques années, avec l’idée que la vie était une ligne droite vers un but défini. Réussir mes études, devenir artiste. Puis, ici, à discuter avec toi, à voir comment tu vis, comment tu penses… c’est comme si je m’étais réveillé en sursaut au milieu de la nuit. Et je me rends compte que la pièce n’est pas du tout celle où je m’étais endormi. Les ombres sont différentes. Les fenêtres ne donnent pas sur le même paysage. »
Sila déposa ses outils, son visage s’adoucissant. « Bienvenue dans l’atelier du réel, Hakim. C’est déroutant, n’est-ce pas ? Le réveil est souvent un vertige. On regarde ses mains et on se demande : "Est-ce que ce sont vraiment les miennes ?" On regarde ses vieilles croyances et on les voit pour ce qu’elles sont : de l’argile sèche, prête à être réhumidifiée, malaxée, transformée. »
Elle lui tendit une petite tasse de thé à la menthe, dont la vapeur montait en spirale dans l’air tiède. « Le climat change, dehors. Il change aussi en nous. Ce printemps, je sens que tu ne regardes plus mes figurines de la même manière. Avant, tu voyais le produit fini. Maintenant, tu commences à voir le geste qui a retiré la matière, la tension qui donne la forme, la patience qui a permis le séchage avant la cuisson. Tu vois le processus. Et c’est en voyant le processus en toi que l’on grandit. Que l’on se réveille. »
Hakim but une gorgée de thé brûlant. La sentence résonnait en lui, non comme une condamnation, mais comme une libération. Se réveiller après avoir grandi. Cela signifiait que le sommeil, l’inconscience, l’illusion faisaient partie du chemin. On ne pouvait pas les éviter. Seulement, un jour, quelque chose—une rencontre, un échec, une parole, un bourgeon qui éclate—vous tire du lit.
« Alors, demanda-t-il, le réveil est-il définitif ? »
Sila éclata de son rire cristallin. « Oh, non ! C’est le plus beau et le plus fatigant. On se réveille par couches. Par strates. Comme on pèle un oignon, en pleurant un peu à chaque fois. Tu vas te rendormir sur de nouvelles certitudes, mon ami. Et il faudra à nouveau grandir pour en émerger. La vie est une succession de petits matins, plus ou moins douloureux. Le tout est d’accueillir la lumière, même quand elle éclaire nos angles les plus rugueux. »
Le soleil de cette fin d’après-midi, déjà plus généreux que le mois dernier, allongea leurs ombres sur les pavés. Sur l’étal, la figurine en devenir capta la lueur dorée. Elle n’était plus qu’ébauche, mais on devinait désormais une intention, une direction. Elle s’était réveillée à sa forme possible. Et dans le silence complice qui s’installa entre l’artiste et l’étudiant, bruissaient les promesses et les réveils à venir, portés par le vent tiède du renouveau.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 184 : Le Rôle de l'Humanité
Un soleil timide perçait les nuages gris perle, inondant l’atelier d’une lumière douce et laiteuse. Ce n’était plus la lumière crue et prometteuse des derniers mois, ni l’atmosphère dormante de l’hiver précédent. L’air sentait l’ozone et la terre remuée, un mélange d’avant-pluie et de germination. Dans cet éclairage nouveau, les figurines de Sila semblaient porter des ombres différentes, comme si leur histoire basculait imperceptiblement.
Hakim était déjà là, assis sur le tabouret bas, les doigts encore froids du trajet. Il observait Sila qui, avec une concentration tendre, polissait le dos courbé d’une petite création d’argile représentant un porteur d’eau. Le silence n’était pas vide ; il était l’attente paisible du premier mot, celui qui ouvrirait l’échange comme on ouvre une fenêtre pour laisser entrer l’air du large.
« Parfois, dit Sila sans lever les yeux de son travail, je me demande si mes petites créatures d’argile ne nourrissent pas une ambition démesurée. Chacune voudrait incarner à elle seule toute la condition humaine. Une prétention, n’est-ce pas ? »
Hakim sourit, reconnaissant le prélude à une de leurs joutes d’idées. « L’ambition n’est-elle pas le propre de toute création ? Même une goutte d’eau prétend refléter le ciel tout entier. »
Sila hocha la tête, posant délicatement le porteur d’eau parmi les autres. « Justement. Cette goutte d’eau... Elle fait partie de l’océan. Elle a son rôle, unique, mais elle ne représente pas l’océan. Elle l’est, simplement. » Elle s’essuya les mains à son tablier, laissant une traînée d’argile pâle. « Je lisais récemment cette pensée d’Alvin Boyd Kuhn. Elle m’a poursuivie comme le parfum tenace des glycines en ce moment. Il écrit : Aucune nation ni aucun peuple au monde, ni aujourd’hui ni jamais, n’a à jouer un rôle mondial supérieur à celui de l’humanité. »
La sentence resta suspendue dans l’air, se mêlant à la poussière d’argile dansante dans le rayon de soleil. Hakim laissa les mots résonner en lui. « C’est un remède à bien des fièvres du siècle, murmura-t-il. Le désir d’être le héros, l’élu, le guide incontesté... Qu’il s’agisse d’une personne ou d’un pays. »
« Exactement, reprit Sila, le regard soudain lointain. Penser ainsi, c’est se placer en dehors du tableau, au-dessus de lui. Comme si on refusait d’être un simple pigment dans la fresque commune, si précieux soit-il, pour vouloir être le pinceau qui la dirige. Mais le pinceau ne fait pas partie de l’œuvre. Il est un outil extérieur. L’humanité, elle, est à la fois la fresque, les pigments et la main qui les applique. Nous sommes à l’intérieur. Tous. Sans exception. »
Elle prit une nouvelle boule d’argile, commençant à la pétrir avec une force soudaine. « Vois-tu, Hakim, c’est là que ma philosophie du tas d’argile rejoint cette idée. Chaque figurine que je crée a sa propre identité, sa posture, son histoire gravée dans la matière. Certaines sont plus majestueuses, d’autres plus humbles. Mais aucune ne prétend être le tas d’argile tout entier. Et pourtant, toutes en sont issues et y retourneront. Leur rôle ultime n’est pas de dominer les autres, mais de contribuer, par leur simple existence, à la richesse et à la diversité de l’ensemble. »
Hakim sentit une vérité profonde l’envahir, éclairant des zones d’ombre en lui. « Dans notre quête d’identité, à mon âge surtout, on est tiraillé entre le désir d’être unique, remarquable, et la peur de n’être qu’un parmi tant d’autres. Mais cette phrase... elle ne rabaisse pas. Elle élève. Elle nous libère. Elle nous dit : tu n’as pas à porter le poids du monde sur tes seules épaules. Ton rôle est déjà immense, car il est celui d’un être humain, parmi les autres. Participer à cette grande fresque, c’est déjà tout. »
Dehors, les premières gouttes de pluie se mirent à tomber, douces et persistantes, sur la terre assoiffée. Le son créa une enveloppe intime autour de l’atelier. Sila regarda la pluie avec un sourire apaisé. « Regarde. La pluie ne prétend pas être la rivière, ni la rivière l’océan. Chacune a son cours, son niveau, son importance. Mais ensemble, elles forment le cycle de l’eau, qui est la vie même. Notre humanité est ce cycle. Et personne, aucun peuple, aucune nation, n’est la pluie supérieure. Nous sommes tous des formes de l’eau. »
Hakim comprit alors que cette visite ne portait pas sur un savoir à acquérir, mais sur une sagesse à embrasser : celle de la juste place. Une place qui n’est ni inférieure ni supérieure, mais essentielle et interconnectée. Il quitta l’étal plus léger, le cœur ancré dans cette vérité simple et monumentale. La pluie fine sur son visage lui semblait n’être plus une simple intempérie d’un mois changeant, mais une caresse de l’ensemble du cycle, une bénédiction de l’humanité toute entière. Et dans sa poche, il serrait une petite figurine offerte par Sila : un simple morceau d’argile modelé en forme de goutte, qui contenait, en creux et en relief, tout l’océan du monde.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 185 : L'Éminence à l'origine
Le printemps s’était installé avec une douceur volatile. Un vent tiède, chargé du parfum des amandiers en fleurs, jouait avec les rideaux de l’atelier, apportant par bouffées des effluves de terre humide et d’herbe coupée. Ce n’était plus la brise capricieuse de mars, mais pas encore la lourde chaleur à venir. Un climat de renouveau, propice aux germinations.
Sila, les mains couvertes d’une fine pellicule d’argile grise, observait la figurine naissante sur son tour. Ce serait un vieux sage, le visage creusé par l’expérience, les yeux mi-clos comme pour scruter l’intérieur des choses. Hakim, assis sur le tabouret bas, suivait le mouvement sûr de ses doigts qui modelaient la matière avec une autorité tranquille. Il était venu ce jour-là avec un recueil de philosophie spirituelle, et une question brûlante née de sa lecture.
« Cela m’interroge toujours, lança-t-il après un long silence, de voir comment une pensée, une idée pure, peut traverser les siècles et façonner à ce point le réel. Elle semble parfois tomber du ciel. »
Sila s’arrêta, essuya ses mains sur son tablier en réfléchissant. Son regard se perdit vers la fenêtre, vers les branches qui dessinaient des ombres mouvantes sur le sol de terre battue.
« Une idée ne tombe jamais du ciel, Hakim. Elle naît de la confrontation entre un esprit et le monde. Elle est enfantée dans le silence, la lutte, parfois la souffrance. Elle a toujours un visage. » Elle prit le livre que lui tendait le jeune homme, l’ouvrit au hasard, et lut à voix basse avant de déclamer, comme pour elle-même : « Si l'on remonte de la grandeur des effets à la puissance des causes qui les ont produits, on peut dire avec certitude qu'il y a toujours une personnalité éminente à l'origine d'une grande idée. »
Elle reposa le livre, Léon Denis en silence entre eux.
« Vois-tu, poursuivit-elle en reprenant son modelage, nous nous émerveillons devant l’effet, la cathédrale, le tableau, la révolution, la loi de la gravité. Nous les voyons comme des monuments détachés. Mais si l’on remonte le fil… on trouve toujours un être. Une chair, un cœur, un esprit unique. Une "personnalité éminente", comme le dit si bien Denis. Ce n’est pas une question de gloire, mais de source. L’idée porte en elle la trace indélébile de celui ou celle qui l’a conçue – sa sensibilité, ses blessures, son époque, sa quête absolue. »
Hakim écoutait, captivé. Cette pensée éclairait ses propres errances d’étudiant. « Alors… créer, ce ne serait pas inventer quelque chose de nouveau, mais plutôt incarner une vérité à travers son propre être ? »
Un sourire effleura les lèvres de Sila. « Exactement. Regarde cette figurine. Ce n’est pas "un" sage universel. C’est le sage tel que je le perçois, filtré par ma vie, mes doutes, les visages que j’ai croisés ici, à Aïn El Ksour. Ma main est l’outil, mais l’origine, c’est toute ma personne. Si demain, toi, Hakim, tu sculptais le même thème, il serait radicalement différent. L’idée de "sagesse" serait la même, mais sa source – toi – étant différente, son incarnation le serait aussi. »
Le jeune homme observa alors l’atelier d’un œil nouveau. Chaque pot, chaque statue, chaque ébauche n’était pas un objet isolé. C’était un écho, une extension de Sila. Une constellation matérialisée de sa personnalité éminente. La quiétude des lieux, la patience du geste, le choix des couleurs terreuses, tout parlait d’elle.
« Cela rend l’idée moins froide, murmura-t-il. Plus humaine. Et en même temps, cela lui donne une responsabilité immense. Si l’on est la source, il faut veiller à la pureté de l’eau. »
Sila acquiesça, touchant délicatement les tempes de l’argile. « C’est le poids et la beauté de toute création authentique. Rien n’est neutre. Tu es, à ton échelle, une personnalité éminente pour les idées que tu choisiras de porter et d’incarner. Ta vie, tes actions, ton art seront les effets dont on pourra remonter à toi, comme à leur cause. »
Le vent tourna, apportant une fraîcheur soudaine, une promesse de pluie légère. Le climat, encore une fois, changeait. Hakim sentit un frisson, non de froid, mais de prise de conscience. Il n’était plus seulement en quête de connaissances extérieures, mais à la recherche de sa propre éminence, de cette source unique à partir de laquelle toutes ses pensées, toutes ses amitiés, toutes ses créations futures jailliraient.
Ce jour-là, dans l’atelier parfumé au printemps et à l’argile, une grande idée venait de trouver, une fois de plus, une personnalité pour l’accueillir et la transmettre. Et une autre, plus jeune, commençait à comprendre qu’il lui faudrait, à son tour, devenir une origine.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 186 : La Roue et le Sillon
Un vent tiède, chargé du parfum des jasmins en fleur, dansait autour de l’étal. Le ciel, d’un bleu laiteux, promettait déjà la chaleur lourde de l’été à venir. Après le renouveau capricieux d’avril, le village s’étirait dans une torpeur verdoyante. Sur son tabouret, Sila lissait avec un chiffon humide les contours d’une nouvelle figurine, une forme allongée évoquant un voyageur immobile. Hakim, assis à ses côtés, observait le mouvement répétitif de sa main, un carnet ouvert sur ses genoux.
Le silence entre eux n’était jamais vide ; il se peuplait du bourdonnement des abeilles, du grattement léger de l’ébauchoir, et du tournoiement lent de leurs pensées. C’est dans cette paix que la phrase de Magnus Incognito glissa, comme une clef cherchant une serrure.
« Beaucoup de gens sont comme l’écureuil qui voyage toute la journée sur sa roue qui tourne – toujours il va mais n’aboutit à rien, finissant toujours là où il a commencé. »
Hakim leva les yeux de son carnet. L’image était si vive, si cruelle dans son absurdité. Il voyait presque la petite créature affairée, son cœur battant la chamade pour une course fictive.
« C’est le piège de l’agitation, n’est-ce pas ? » murmura-t-il, plus pour lui-même que pour Sila. « Courir pour le simple fait de bouger. Se créer des urgences pour donner l’illusion du progrès. À la fac, parfois, je me noie dans les lectures, les projets, les visites… et puis, une nuit, je me demande : mais vers où, au juste, est-ce que je cours ? »
Sila posa délicatement la figurine sur l’étal. Ses doigts, couverts d’une fine pellicule d’argile séchée, dessinèrent un cercle dans l’air.
« L’écureuil sur sa roue, dit-elle d’une voix douce, il pense avancer. Le monde autour de lui est flou, son effort est bien réel. Sa sueur, son souffle court, sont authentiques. Le piège n’est pas dans le mouvement, Hakim. Il est dans l’absence de sillon. »
Elle prit un morceau d’argile brute et le pressa entre ses paumes.
« Regarde. Chaque jour, je pétris la même terre. Chaque jour, mes mains font des gestes similaires. C’est une routine, un cycle. Pourtant, à la fin de la journée, il y a une forme qui n’existait pas le matin. Le cycle n’est pas une roue qui tourne à vide ; c’est le tour du potier. Il faut que le centre tienne, et que la main impose une direction, une intention. Sinon, la glaise ne devient qu’une boue fatiguée. »
Hakim regarda ses propres mains, ouvertes sur les pages couvertes de notes et de croquis hâtifs. Était-il sur une roue ou sur un tour ? Son cœur s’emballa soudain à l’évocation d’un vide possible.
« Et comment on sait ? Comment on est sûr de ne pas juste… courir ? »
Un sourire éclaira le visage de Sila, empreint d’une tendresse mélancolique.
« On ne sait pas toujours. Parfois, il faut s’arrêter. Regarder derrière soi. Non pas l’endroit où l’on est – qui peut être identique à celui d’hier – mais ce qu’on a déposé en chemin. Une compréhension nouvelle. Une amitié qui grandit. Une peur surmontée. Même une fatigue qui a du sens. L’écureuil, à la fin de sa course, est juste épuisé. Le voyageur, même s’il fait une halte là où il a commencé, rapporte une poussière d’ailleurs sur ses sandales. »
Elle tendit la main et effleura du doigt le coin du carnet de Hakim.
« Tu dessines, tu écris, tu questionnes. Tu te nourris. Ce n’est pas une roue, c’est une spirale. Chaque tour t’élève un peu, même si la vue semble familière. Moi, avec mes figurines… Chaque femme que je façonne, chaque visage que je grave, c’est une question que je pose à l’argile. La réponse n’est jamais la même. La routine n’est que l’écorce. »
Le vent se leva, plus fort, faisant frémir la toile de l’étal. Hakim respira profondément, l’odeur de la terre humide et des fleurs lui emplissant les poumons. Il se sentit soudain non pas écureuil, mais arbre – enraciné dans l’instant, mais grandissant à chaque saison qui passe.
« Alors peut-être, dit-il, que le secret est de choisir sa cage. Ou de transformer sa cage en tour de potier. »
Sila hocha la tête, les yeux brillants.
« Exactement. Et de s’y tenir, avec une patience qui n’est pas de la résignation. La roue de l’écureuil, c’est le mouvement pour échapper à soi. Notre cycle à nous, c’est le mouvement pour se rencontrer. Même si, certains jours de mai où l’air est doux et le ciel lourd, on a l’impression de simplement tourner en rond. »
Elle reprit sa figurine, et avec la pointe de son outil, elle commença à graver de fins sillons dans l’argile, des lignes qui rayonnaient du cœur de la forme comme des sentiers, ou comme les rayons d’une roue décidée, cette fois, à rouler vers l’horizon.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 187 : L’Ordonnance de l’Être
Le printemps, déjà vif en avril, avait glissé vers une tiédeur plus lourde, plus généreuse. L’air sentait maintenant le chèvrefeuille et la terre réchauffée, un climat qui inspirait moins l’éclosion que la maturation. Sous l’auvent de l’étal, Sila modelait une nouvelle figurine, une forme abstraite qui semblait chercher son centre. Hakim, assis sur le tabouret bas, observait ses mains travailler la terre avec cette assurance lente qui le fascinait tant. La conversation de leur dernière rencontre, tournant autour des masques sociaux, avait laissé comme un sillage de questions.
« Elle résiste, cette argile, remarqua la céramiste sans lever les yeux. Parfois, je crois lui imposer une forme, et c’est elle qui, par sa texture, sa mémoire d’eau et de minéral, me dicte le geste juste. Cela me fait penser à une phrase que j’ai lue… »
Elle s’interrompit, essuya ses mains à son tablier taché. « La personnalité est un ensemble organisé de traits relevant du caractère, du comportement, du tempérament, de l'émotivité et de l'intelligence d'une personne, et qui exprime une façon particulière d'agir par rapport à son environnement et à soi-même. »
Hakim, habitué désormais à ces sentences qui tombaient comme des clés, répéta lentement les derniers mots : « …une façon particulière d’agir par rapport à son environnement et à soi-même. Comme ton argile, alors ? Organisée, mais pas entièrement malléable. Avec une volonté propre. »
Un sourire éclaira le visage de Sila. « Exactement. Nous nous imaginons souvent comme une œuvre finie, un portrait achevé. Mais nous sommes plutôt cette argile en perpétuel modelage. L’organisation dont parlent ces auteurs… Ce n’est pas une rigidité. C’est un ordre mouvant, comme les saisons. Regarde : le climat de ces dernières semaines a changé, la lumière a modifié l’ombre de l’étal, et pourtant, l’étal est toujours là. Ta façon de le voir, de t’y asseoir, a peut-être changé, elle aussi. Ton environnement te sculpte, et tu réponds par ta façon particulière de l’habiter. »
Le jeune homme plongea son regard dans la rue baignée de soleil. Il repensa aux tumultes de l’année écoulée, à ses doutes d’étudiant, à cette amitié inattendue qui avait lentement réorganisé son paysage intérieur. « Parfois, j’ai peur que ma ‘façon particulière’ ne soit qu’un ramassis d’influences, d’emprunts. Que je ne sois qu’un écho. »
Sila posa délicatement la figurine en cours. « Un écho a la couleur de la paroi qu’il rencontre, Hakim. Il ne répète pas seulement, il transforme. Tes traits de caractère, ton tempérament… Ce sont tes parois à toi. L’intelligence et l’émotivité sont la voix. Le comportement est l’écho qui revient au monde. Cet ‘ensemble organisé’… c’est ta signature unique. Même dans l’imitation, il y a de la singularité. »
Elle prit une autre motte d’argile, commença à la pétrir. « Quand tu es venu la première fois, tu cherchais des recettes, des techniques. Maintenant, tu interroges la source. C’est ta personnalité qui s’exerce, qui s’ordonne autour de cette quête. L’ami Hakim d’il y a un an et celui d’aujourd’hui partagent la même argile fondamentale, mais la forme a évolué. L’environnement – l’étal, nos conversations, tes études – a interagi avec ton propre matériau. »
Le silence qui suivit était doux, plein du bourdonnement des abeilles butinant les glycines voisines. Hakim sentait la justesse de ses mots. Il n’était pas une page blanche, mais un parchemin déjà riche de textures, sur lequel il écrivait et réécrivait, avec Sila comme l’une de ses enluminures les plus précieuses.
« Alors, cette ‘organisation’… c’est une responsabilité ? demanda-t-il finalement.
— Une conscience, plutôt, corrigea Sila. Comprendre que l’on est à la fois le sculpteur et l’argile. Que chaque trait – un élan de colère, une persévérance, une mélancolie – fait partie du tout. Les ignorer, c’est risquer la fissure. Les accepter, les observer avec bienveillance, c’est commencer à œuvrer en harmonie avec soi. Cette figurine… » Elle désigna la forme abstraite. « Je ne sais pas encore si ce sera un ange, un gardien ou simplement une courbe. Je lui laisse le temps de me le dire. Accorde-toi le même temps. »
Le soleil commençait à décliner, allongeant les ombres de l’étal. L’air, chargé des senteurs de la fin d’après-midi, portait la promesse des soirées plus douces à venir. Hakim se leva, le cœur plus léger. Il emportait avec lui non pas une définition, mais un miroir tendu par son amie. Un miroir où se reflétait, non pas une image fixe, mais le mouvement même de son être en train de s’ordonner, jour après jour, à l’ombre bienveillante de l’étal de Sila.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 188 : Au-delà du Miroir Dimensionnel
Le printemps avait atteint son apogée avant la torpeur estivale. L’air, encore frais le matin, se chargeait en fin d’après-midi d’un lourd parfum de jasmin et de terre chauffée. Sous la tonnelle de l’étal, où la lumière tachetée jouait avec les ombres des glycines, Sila pétrissait une glaise ocre avec une sérénité attentive. Hakim, assis sur un vieux tabouret, observait ses mains, ces outils à la fois puissants et délicats qui semblaient connaître un langage que la matière seule comprenait. Il venait de vivre une semaine universitaire intense, saturée de théories, de catégories artistiques et de jugements latents.
« Parfois, dit-il sans préambule, comme poursuivant une conversation intérieure, j’ai l’impression que l’on nous apprend moins à voir qu’à classer. En cours, un regard sur une toile, et c’est : ‘post-moderne’, ‘naïf’, ‘trop conceptuel’, ‘pas assez maîtrisé’. Un regard sur un collègue : ‘doux-dingue’, ‘ambitieux’, ‘fainéant’. C’est épuisant. »
Sila ne leva pas les yeux de la glaise, mais un léger sourire effleura ses lèvres. Sa main arrondissait la forme d’un petit personnage, aux traits volontairement flous. « C’est la pente naturelle d’un esprit non exercé à autre chose, répondit-elle doucement. Maintenant, dans notre culture nous avons été entraînés à mettre les différences individuelles en avant. Ainsi, on regarde une personne et notre impression immédiate est : plus intelligent, plus bête, plus vieux, plus jeune, plus riche, plus pauvre… »
Elle marqua une pause, laissant les mots résonner dans le bourdonnement des abeilles. Hakim hocha la tête, reconnaissant le constat avec amertume.
« Et nous faisons toutes ces distinctions dimensionnelles, poursuivit Sila en creusant délicatement un creux dans l’argile avec son pouce. Nous plaçons les gens dans des catégories, et nous les traitons de cette façon. Et nous devenons de telle sorte que nous voyons les autres uniquement comme séparés de nous. »
Elle posa enfin son regard sur lui. « C’est un miroir déformant, Hakim. Un miroir qui ne reflète que des mesures, jamais une présence. Regarde cette figurine. Si je te dis : elle est plus petite que la précédente, moins finie, d’une argile plus grossière… qu’est-ce que tu vois ? »
« Une liste de défauts », admit-il.
« Exactement. Tu ne vois pas son geste arrondi qui cherche l’apaisement, ni la trace de mes doigts qui est une marque de rencontre, ni son vide intérieur qui attend de recevoir une lumière. Tu vois des dimensions, pas une essence. »
Le vent fit frémir les feuilles, apportant une bouffée d’air plus frais, promesse d’un changement de climat. La saison était à la limite, tout comme leur conversation.
« Avec toi, dit Hakim, pensif, je ne me suis jamais senti ‘l’étudiant’. Ni toi ‘la céramiste confirmée’. Ces cases… elles ont fondu très vite. Pourquoi ? »
Sila prit un chiffon humide pour lisser doucement la surface de la figurine. « Peut-être parce que nous sommes entrés en relation par le désir de partager un regard, pas de le juger. Je ne t’ai pas vu comme un réceptacle vide à remplir de mon savoir. Tu ne m’as pas vue comme une source à exploiter. Nous nous sommes approchés par la curiosité de l’être, pas par l’évaluation de l’avoir ou du paraître. »
Elle poussa vers lui la petite sculpture fraîche. « Tiens. Elle n’est ni belle ni laide. Elle est. Elle est le témoin de cet après-midi, de cette conversation. Elle est le pont, pas la borne. »
Hakim prit la figurine encore humide et fragile dans ses paumes. Il sentit la fraîcheur de l’argile, la subtilité des formes. Il ne vit plus de dimensions comparatives, mais une matérialisation de l’instant. Un objet-frontière qui, au lieu de séparer, reliait.
« Alors comment faire, murmura-t-il, dans un monde qui ne parle que ce langage de cases ? »
« Commence par casser le miroir en toi, répondit Sila en se lavant les mains dans un seau d’eau claire. Regarde sans l’œil du comparateur. Écoute sans l’oreille du juge. Quand tu rencontreras ‘le plus riche’, cherche l’homme qui a peut-être une pauvreté secrète. Devant ‘le plus vieux’, cherche l’enfant intact. C’est un exercice de sculpture du regard. »
Le ciel commençait à se teinter de rose et d’orange. Le climat de la journée basculait, porté par une brise nouvelle. Hakim sentit un poids qu’il ne savait même pas porter commencer à se dissoudre. Il tenait dans ses mains bien plus qu’une simple forme d’argile ; il tenait un principe, fragile et puissant.
« Alors, la prochaine fois, dit-il en souriant, je t’apporterai non pas des questions classées, mais un regard neuf. »
« Et moi, répondit Sila en rangeant ses outils, je t’accueillerai non pas comme un jeune homme de vingt-et-un ans, mais comme Hakim, un point unique dans l’univers en train de se découvrir. »
Sous la tonnelle, alors que les premières étoiles se devinaient, les catégories s’étaient évaporées. Il ne restait que la rencontre, simple et profonde, au-delà du miroir dimensionnel. Et la petite figurine, en séchant lentement, garderait la trace silencieuse de ce pas de côté.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 189 : L’Essence Unique
Le printemps tardif avait cette qualité de lumière franche, presque crue, qui sculptait les ombres et saturait les couleurs. L’air, encore frais le matin, se chargeait peu à peu d’une chaleur lourde et prometteuse, annonçant par bouffées le tournant vers l’été. Dans l’atelier de Sila, la porte grande ouverte laissait entrer ce souffle changeant, mêlant l’odeur de la terre mouillée à celle, poussiéreuse et sèche, de l’argile séchant sur les étagères.
Hakim était assis sur un tabouret bas, observant les mains de Sila qui, avec une patience millimétrée, ébauchaient les contours d’une nouvelle figurine. Le silence n’était pas vide, mais peuplé du frottement des outils, du bruissement lointain du village, de leurs respirations synchronisées. Ils venaient de parler de la difficulté, parfois, de se sentir véritablement relié aux autres, de cette barrière invisible qui semble séparer les consciences.
Sila, sans interrompre son geste, commença à parler, sa voix douce épousant le rythme de son modelage. « Il m’est arrivé quelque chose l’autre jour au marché. Je regardais une vieille femme choisir des amandes. Elle les palpait une à une, avec une attention si profonde, presque tendre. Et soudain, ce n’était plus une étrangère. Je voyais sa concentration, cette quête du meilleur, cette histoire inscrite dans les rides de ses mains. Je sentais en moi la même chose que ce qui l’animait elle. Pas les mêmes souvenirs, non, mais le même… foyer de vie. »
Elle leva les yeux vers Hakim, un infime sourire aux lèvres. « C’est cela, je pense, une des expériences spectaculaires de notre existence : être avec une autre personne et voir soudainement la façon dont elle est comme nous, et non pas différente de nous. Et de faire l'expérience de réaliser que ce qui est son essence, et ce qui est mon essence, ne font en effet qu'un. »
Hakim resta silencieux un moment, la phrase résonnant en lui. Il repensa à leur conversation de la semaine précédente, où ils avaient disséqué le sentiment de solitude. Ce n’était plus une suite, c’était un écho, un approfondissement. « La compréhension qu'il n'y a pas "d'autres", murmura-t-il enfin. Tout n'est qu'un. » Il secoua légèrement la tête. « C’est vertigineux. On passe notre vie à se définir par ce qui nous sépare : nos goûts, nos idées, nos douleurs. Et tu suggères que ce n’est qu’un voile. »
« Pas un voile à arracher, non, corrigea Sila en posant délicatement sa figurine. Plutôt une couche à travers laquelle voir. Regarde. » Elle désigna deux de ses sculptures achevées sur une étagère : un vieux berger et une jeune danseuse. « Formes différentes, postures opposées, histoires dissemblables. Pourtant, la même argile. La même origine. Le même silence avant la forme. On ne demande pas à l’argile de devenir uniforme, on célèbre sa plasticité, sa capacité à être tout. Mais on oublie qu’avant d’être berger ou danseuse, il n’y a que la terre. »
Le jeune homme sentit une évidence s’imposer à lui, simple et écrasante. « C’est pour ça que je me sens chez moi ici, avec toi. Malgré la différence d’âge, de parcours. Ce n’est pas juste une complicité ou des intérêts communs. C’est… la reconnaissance de la même argile. » Ses mots lui parurent maladroits, mais Sila acquiesça, son regard brillant d’une approbation qui le fit se sentir compris au-delà de ce qu’il avait exprimé.
« Exactement, Hakim. Et quand cette reconnaissance a lieu, le dialogue change. Il ne s’agit plus de convaincre l’autre d’adopter ma forme, ni de m’adapter à la sienne. Il s’agit de créer, à partir de cette essence commune, quelque chose de nouveau. Notre amitié, ces discussions… c’est une sculpture à quatre mains, invisible. »
Une brise plus chaude, chargée du parfum des jasmins qui commençaient à fleurir plus bas dans la vallée, entra dans l’atelier. Elle apportait avec elle le climat à venir, étouffant et généreux. Hakim regarda les mains de Sila, couvertes de fines traces d’argile, puis les siennes, encore lisses mais avides de créer. Il ne vit plus la différence, mais le même mouvement, la même intention tapie dans la chair et les os. Il n’y avait plus Sila, la potière philosophe, et Hakim, l’étudiant en quête. Il y avait, dans cet atelier baigné de la lumière crue de la fin du printemps, une seule présence, multiple et unie, occupée à se contempler elle-même. Et dans ce silence partagé, la sentence n’était plus une idée, mais l’air même qu’ils respiraient.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 189 : La Sagesse du Congélateur
L’atelier sentait l’argile humide et le thé à la menthe, mais un nouveau rayon de soleil, plus franc, plus chaud que ceux des semaines précédentes, traversait la fenêtre et dessinait sur le sol de terre battue un rectangle lumineux où dansait une fine poussière d’étoiles. Le climat hésitait encore entre la douceur capricieuse et l’affirmation d’une chaleur à venir. Les amandiers avaient fini de fleurir, laissant place à une verdure tendre mais déterminée.
Ce jour-là, l’attention n’était pas portée sur le tour ou les ébauches de figurines, mais sur un modeste carnet à couverture tachée, posé entre la théière et les tasses. Hakim l’avait apporté, un trésor de notes griffonnées au fil de ses lectures et de ses réflexions. Il en partageait une, qui avait fait naître chez Sila un sourire de connivence.
« Pour éliminer toute perte, il faut cuisiner et congeler. Vanessa Quintal. »
La sentence, tombée dans le silence paisible de l’atelier, semblait d’abord parler d’économie domestique. Mais ils avaient l’habitude, maintenant, de laisser résonner les mots, de chercher la faille par où la métaphore pourrait s’engouffrer et éclairer autre chose.
« Ce n’est pas de la cuisine dont il s’agit, finalement, n’est-ce pas ? » commença Hakim, les yeux brillants de cette excitation que provoquait toujours leur jeu. « Cuisiner, c’est transformer la matière première. La laver, la couper, la faire mijoter avec des épices. C’est un acte de création, d’appropriation. On ne congèle pas des tomates crues, on congèle une sauce qui a déjà connu le feu et le temps. »
Sila acquiesça, prenant délicatement une de ses figurines en cours de séchage, une femme assise, les bras enlaçant ses genoux. « C’est exactement cela. Éliminer la perte… Quelle ambition ! Comme si l’on pouvait figer le temps, capturer une saveur, une heure, un sentiment à son apogée. » Elle caressa la terre crue du bout du doigt. « Mon argile, si je la laisse à l’air, elle se dessèche et se fend. Perdue. Je la « cuisine » en la pétrissant, en l’humidifiant. Et pour la « congeler », je la mets dans des sacs hermétiques, à l’abri. Je suspends son temps. »
Le parallèle était évident. Hakim se pencha en avant. « Et nos vies ? Les idées, les moments de grâce, les élans du cœur… Ils sont si périssables. Une inspiration nous traverse comme un vent frais, et si on ne la « cuisine » pas tout de suite, si on ne la note pas, on ne la sculpte pas, on ne la formule pas, elle s’évapore. Perdue. »
« Il faut saisir, transformer, » poursuivit Sila, son regard perdu dans le rectangle de soleil. « Cuisiner, c’est l’effort, la discipline. C’est le travail de l’artiste, de l’étudiant, de l’être humain qui refuse la passivité. On prend l’expérience brute, parfois amère, parfois fade, et on y met du sien. On la réfléchit, on l’assaisonne avec ce qu’on sait, ce qu’on a vécu avant. On en fait un plat qui nous nourrit. »
« Et congeler ? » demanda Hakim, même s’il sentait la réponse venir.
« Congeler, c’est l’acte de préservation. Ce n’est pas l’oubli dans le frigo. C’est archiver la saveur réussie. Garder précieusement cette amitié, cet amour, cette leçon apprise, cette paix intérieure trouvée au détour d’un chemin. Les mettre à l’abri de l’usure du quotidien, des doutes futurs. Avoir un réservoir de chaleur et de sens pour les jours de disette émotionnelle ou intellectuelle. » Elle sourit. « Tu vois, Hakim, nous sommes en train de « congeler » cet instant, cette conversation. En la vivant pleinement, puis en l’échangeant, nous la transformons en quelque chose de durable. Elle ne sera pas perdue. »
Dehors, le soleil avait gagné en force, annonçant les chaleurs à venir. Le climat changeait, imperceptiblement mais sûrement. Dans l’atelier, cependant, régnait une fraîcheur de cave, une atmosphère préservée.
« Alors, finalement, » conclut Hakim en refermant son carnet avec soin, comme on scelle un récipient, « cette sentence ne parle pas d’avarice, mais de générosité envers soi-même et envers le temps. Elle nous dit : « Ne laisse rien se gâter. Prends ce que la vie te donne, transforme-le avec amour, et garde le précieux pour ton voyage ». C’est un antidote au regret. »
Sila posa la figurine sur l’étagère, parmi les autres. Chacune d’elles était un peu de vie cuisinée et congelée dans la terre. Elle tourna son visage vers la lumière nouvelle.
« Exactement. Alors, à notre tour. Continuons de cuisiner. Et n’oublions pas de bien congeler. »
Fin
L’Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 190 : La Cruauté des Vaincus
La terre glaise sous les ongles de Sila était d’un gris sourd, à l’image du ciel qui pesait ce jour-là sur Aïn El Ksour. Ce n’était pas la bruine fine d’avril, encore complice des bourgeons, ni la chaleur solennelle promise pour juin. C’était un entre-deux chargé, un ciel indécis qui semblait retenir son souffle, comme la phrase d’Emil Cioran qu’Hakim avait apportée avec lui et qui flottait, inévitable, dans l’atelier : « Toute amertume cache une vengeance et se traduit par un système : le pessimisme – cette ‘cruauté des vaincus’ qui ne sauraient pardonner à la vie d’avoir trompé leur attente. »
Le jeune homme était arrivé plus silencieux que de coutume. Sur la table de bois rayé, entre les éclats de terre et les outils, il avait déposé un livre ouvert à cette page, comme on dépose un diagnostic inquiétant. Il ne s’agissait pas d’un dialogue à entamer, mais d’une ombre à éclaircir. Depuis quelque temps, le monde lui paraissait entrer en résistance, ses rêves d’artiste se heurtant au réel avec un bruit mat. Il sentait sourdre en lui une amertume qu’il ne comprenait pas et qu’il craignait de voir se pétrifier en système, en une forteresse de désillusion.
Sila, elle, pétrissait. Ses mains modelaient une figurine aux formes douces et fluides, un être hybride mi-humain, mi-végétal, comme une évocation des génies des sources qu’évoquaient parfois les anciens récits de la région. Elle avait écouté Hakim lire la sentence, son regard perdu dans la masse de terre. « La cruauté des vaincus », répéta-t-elle lentement, en détachant chaque mot. Ce n’était pas une question.
« C’est ce que je sens monter, avoua Hakim, les yeux fixés sur ses propres mains vides. Une colère froide contre tout. Contre les portes qui se ferment, contre les indifférences, contre cette impression que la beauté est un langage que plus personne n’écoute. Comme si… comme si la vie m’avait promis un royaume et ne m’offrait qu’une chambre étroite. » Ses mots étaient précis, aigus. Il avait le sentiment d’être dépouillé avant même d’avoir combattu.
La céramiste laissa un silence s’installer, peuplé seulement du frottement léger de ses doigts sur l’argile. « Tu parles comme les chroniqueurs des temps anciens, dit-elle enfin, quand les dynasties s’effondraient et que le centre du monde semblait se disloquer. Ils regardaient les empires de pierre qu’ils avaient cru éternels se morceler, et leur écriture se chargeait de cette ‘cruauté’ dont parle Cioran. Leur pessimisme était une vengeance contre l’histoire qui les avait trahis. » Elle détacha un morceau d’argile avec la lame fine de son couteau. Un geste net, chirurgical. « Mais regarde ce qu’ils ont fait de cette amertume. Ils l’ont couchée sur des parchemins, ils en ont fait la cartographie subtile de leur défaite. Ils ont transformé la ruine en récit. L’as-tu déjà regardée, Hakim, ta propre défaite ? As-tu pris le temps de la sculpter, au lieu de la laisser te sculpter toi, en une statue d’aigreur ? »
Hakim se leva, tournant dans l’atelier comme une pensée en cage. Par la fenêtre, on voyait les collines onduler jusqu’à l’horizon bas – ce même Maghreb central qui avait vu tant de royaumes s’élever et décliner, de l’épopée des Zirides aux marches des Zianides, chaque époque croyant être le centre, chaque fin semblant être l’unique et ultime catastrophe. « Comment faire ? demanda-t-il. Comment empêcher l’amertume de devenir un système ? Le pessimisme est si… confortable. Il donne raison à l’échec, il en fait presque une vertu. »
« En cessant de croire que tu étais le centre », répondit Sila avec une douceur qui n’était pas de l’indulgence. Elle pointa son couteau vers le livre. « Cioran parle des ‘vaincus’. Le vaincu, c’est celui qui a cru à un ordre unique, à une victoire promise. Son pessimisme est la rancune de celui qui s’est trompé de combat. Mais toi, Hakim, as-tu seulement commencé le tien ? Ton attente trompée… était-ce vraiment celle de la vie, ou celle que tu t’étais toi-même fabriquée ? »
Elle prit un chiffon humide et lissa la surface de sa création. « Le vrai désert, tu sais, on finit par apprendre à le chercher en soi-mêmes. L’amertume naît quand on cherche un oasis extérieur et qu’on ne trouve que son propre sable. La vengeance, alors, c’est de maudire le soleil au lieu d’apprendre à marcher. »
L'architecture fragile
Le jeune homme s’arrêta devant une étagère où s’alignaient les œuvres passées de Sila : des figurines aux postures empreintes de grâce, mais aussi des formes brisées et réassemblées, où les fissures faisaient partie du dessin. Il se souvint alors d’une autre citation, lue dans le même livre : « Une pensée meurt lorsque l'on cesse de la penser. Mais elle meurt aussi lorsqu'elle a été pensée par-delà les limites de la faculté de penser. » Son amertume était peut-être une pensée qu’il avait trop pensée, un monologue qui tournait en rond jusqu’à sembler être l’unique vérité.
« Tu as raison, murmura-t-il. Je crois que je me venge contre des attentes que j’ai moi-même érigées en loi absolue. Le système du pessimisme… c’est une architecture que l’on bâtit pour justifier de ne plus sortir de chez soi. »
Un sourire effleura les lèvres de Sila. « Voilà. Maintenant, tu peux en sortir. Non pas en détruisant l’architecture – c’est encore un acte de vengeance – mais en y ouvrant des fenêtres. En laissant entrer ce ciel ambigu. » Elle désigna du menton la terre glaise sur la table. « Prends. Ton attente trompée, donne-lui une forme. Pas la forme glorieuse que tu espérais, mais la forme vraie, fragile, de ce que tu ressens aujourd’hui. Sculpte ta défaite, et tu verras qu’en la modelant, elle cesse d’être une vengeance pour devenir une simple matière. Une matière avec laquelle on peut créer autre chose. »
Dehors, le ciel se déchira enfin, non pas en un orage violent, mais en une simple percée de lumière pâle, assez pour que les ombres de l’atelier se déplacent. Hakim s’assit, les paumes ouvertes devant la boule d’argile fraîche. Il n’était plus un vaincu se recroquevillant dans sa rancœur. Il était un artisan face à sa matière première, avec ses failles et sa plasticité. La sentence de Cioran n’était plus une condamnation, mais un point de départ. Le système du pessimisme resterait à la porte de l’atelier. Ici, commençait le lent et patient travail de recréation, suture par suture, forme après forme, dans le silence partagé qui ressemble à une prière intérieure.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 191 : Sous le Ciel de Miel
Le soleil de ce début d’après-midi pesait comme un bienfait, lourd et doux, baignant l’atelier de Sila d’une lumière ambrée qui faisait chanter les bruns de la terre et les émaux en attente. Ce n’était plus la lumière vive et piquante des semaines précédentes ; elle avait pris une densité nouvelle, comme saturée des promesses de l’été. L’air, lui aussi, avait changé de consistance, devenu plus épais, chargé du parfum des tilleuls en fleur mêlé à la poussière chaude du sentier.
Hakim poussa la porte de la cour, une brassée de croquis sous le bras. Il s’arrêta un instant sur le seuil, le visage levé vers cette clarté dorée. « On dirait que le ciel a trempé dans du miel », murmura-t-il, comme pour lui-même.
Sila, les mains plongées dans une masse d’argile grise, leva les yeux et sourit. Elle ne le salua pas par son nom, mais par la pensée qu’elle était en train de pétrir. « C’est curieux, dit-elle. Je pétrissais cette terre en me disant justement que certaines douceurs doivent être pétries de longueur, méritées par l’attente. La lumière d’aujourd’hui est de cet ordre. Elle ne s’offre pas, elle se conquiert après les averses incertaines du mois passé. »
Le jeune homme s’approcha, déposant ses feuilles sur l’établi usé. Il observa les mains de Sila, fortes et attentives, qui malaxaient la matière avec une autorité tendre. « C’est une sentence qui vient, ça ? » demanda-t-il, l’œil pétillant.
« Peut-être. Ou peut-être est-ce simplement le constat du jour. Mais cela rejoint une idée qui me tourmente depuis ta dernière visite : « Une douceur trop facile est un leurre ; la vraie douceur est celle qui naît de la patience et du travail du temps. » »
Hakim hocha la tête, regardant par la fenêtre ouverte où les branches des amandiers bougeaient à peine. Il se souvenait de leur dernière conversation, tournant autour de l’impétuosité de la jeunesse, de sa soif de résultats immédiats. Le climat avait changé depuis, et avec lui, le rythme des choses. « Je crois que je commence à le comprendre, dit-il lentement. Ces derniers temps, à l’école, je voulais tout saisir d’un coup – les techniques, la reconnaissance, la maîtrise. Mais plus je forçais, plus tout devenait amer, fragile. Comme ces fruits précoces qui n’ont pas de saveur. »
Sila commença à façonner un large bol aux parois épaisses. Ses doigts creusaient, lissaient, avec une lenteur délibérée. « Regarde cette courbe, Hakim. Si je veux qu’elle soit à la fois solide et gracieuse, je ne peux pas aller vite. Je dois sentir la terre répondre, céder, accepter la forme. La précipitation créerait une faiblesse, une fissure qui se révèlerait à la cuisson. L’amitié, la connaissance, la paix intérieure… ne sont-elles pas de même ? Elles exigent cette pâte du temps. »
« Tu dis que la vraie douceur est un travail », reprit Hakim, s’asseyant sur un tabouret. Il étala ses croquis – des études de mains, de visages âgés du marché, pleins d’une noblesse que la hâte ne permet pas de voir. « Cela voudrait dire que même la sérénité, le bonheur, ne sont pas des cadeaux du ciel, mais des œuvres que l’on sculpte en soi ? »
« Exactement. » Sila posa délicatement le bol sur la planche à tourner. « Prends cette lumière de miel. Elle est le fruit de la longue course du soleil, de la résistance des nuages dissipés. Elle est d’autant plus précieuse qu’elle n’est pas éternelle. Elle nous est donnée aujourd’hui parce que nous avons traversé les giboulées et les vents froids. » Elle s’essuya les mains à un torchon, le regard perçant mais doux. « Et ton projet de série sur les artisans du vieux quartier ? Tu me disais être découragé par leur lenteur à se livrer. »
Hakim rougit légèrement. « J’ai voulu tout obtenir en une visite. Je les bombardais de questions. Ils se fermaient. La dernière fois, avec le vieux sellier, j’ai juste… je me suis assis. J’ai regardé ses mains travailler sans rien demander. Il a fini par me parler, non pas de son métier, mais du chantier de sa jeunesse, une histoire longue et sinueuse. C’était bien plus précieux. »
Un sourire profond creusa le visage de Sila. « Voilà. Tu as laissé la douceur de la confiance naître. Tu ne l’as pas forcée. Tu as accepté le temps qu’il faut. C’est cela, le travail. Le plus exigeant qui soit : lutter contre sa propre impatience. »
Le silence qui s’installa alors n’était pas vide. Il était plein du bourdonnement des insectes dans la cour, du grattement léger de l’ébauchoir de Sila reprenant une figurine en attente – une femme assise, les mains ouvertes sur ses genoux, dans une attitude d’accueil patient. Hakim sentit une chaleur nouvelle en lui, différente de la chaleur du soleil. C’était la satisfaction d’avoir saisi, non pas avec l’esprit, mais avec le cœur, le lien profond entre la glaise sous les doigts de son amie et le matériau de sa propre vie.
« Alors, dit-il enfin, le chemin vers ce que l’on désire le plus – la maîtrise, la sérénité, la connexion vraie – ce chemin est lui-même la condition. On ne trouve pas la douceur à la fin. On la construit, pas à pas, dans la patience du voyage. »
Sila acquiesça, ses yeux allant du visage illuminé de Hakim à la figurine de terre. « Et parfois, ajouta-t-elle, la plus belle douceur est de réaliser que l’on est en train d’apprendre à la pétrir. »
Dehors, la lumière de miel commençait à s’adoucir encore, virant à l’or pâle, annonçant la longue et lente descente vers le soir. Un nouveau chapitre de leur dialogue s’était inscrit, non dans la fougue, mais dans la lente et précieuse infiltration d’une vérité, sous un ciel qui en portait tout le symbole.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 192 : Les Rats de la Cité Heureuse
L’air de l’atelier, d’habitude chargé de l’odeur douceâtre de l’argile humide et du café, portait aujourd’hui une lourdeur étrange. Ce n’était pas la chaleur de juin, capiteuse et dorée, qui s’infiltrait par la porte grande ouverte sur le jardin, mais une tension presque palpable, comme avant l’orage. Le ciel, d’un bleu trop vif, semblait une fresque de céramique émaillée, dure et implacable. Le climat, ces derniers temps, ne changeait plus avec douceur ; il basculait, passant sans transition de la tiédeur à une fournaise sèche qui craquelait les terres.
Sila observait Hakim, silencieux pour une fois, tournant et retournant entre ses doigts une petite figurine informe. L’étudiant, d’ordinaire source d’un flux de questions et d’émerveillements, paraissait assailli par une pensée sombre. Leurs échanges, ces derniers temps, avaient pris un tour différent. La série de leurs conversations, cette longue frise narrative de leur amitié, abordait désormais des reliefs plus âpres.
« On dirait que tu sculptes une pensée plutôt qu’une forme, aujourd’hui », finit par dire Sila, sa voix brisant le silence épais comme une lame brise la surface de l’eau.
Hakim leva les yeux, un sourire fatigué aux lèvres. « La pensée résiste plus que l’argile. Elle est gluante, elle fuit, et parfois, elle mord. Je lisais Camus. La peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse. Cette phrase… elle ne me quitte plus. »
Sila acquiesça lentement, essuyant ses mains sur son tablier taché. Elle se leva et alla vers la porte, contemplant le village qui s’étalait, paisible, sous le soleil de plomb. Une cité heureuse, en apparence. Aïn El Ksour avec ses murs blancs, ses jardins ombragés, le murmure de ses fontaines. Où donc étaient les rats ? Et quelle était la peste ?
« Ce qui est terrible, dans cette image, reprit-elle sans se retourner, ce n’est pas la peste, ni même les rats. C’est qu’elle puisse les réveiller. Sous le bonheur, la quiétude, sommeillent des vecteurs de mort. Et quelque chose, un événement, une saison de l’âme ou du monde… » elle jeta un œil au ciel cruel, « … les réveille. Les envoie, contaminés, au cœur même de ce qu’ils devraient détruire. Comme une mécanique perverse. »
Hakim posa la figurine. « Je me demande ce que je transporte, sans le savoir. Quels rats dormant en moi, prêts à être réveillés par… par cette chaleur qui oppresse, par les nouvelles du monde, par la peur de l’avenir ? Est-ce que je pourrais, sans même le vouloir, les déposer ici, dans ton atelier, dans notre cité heureuse ? »
Il y avait une angoisse dans sa voix, celle du jeune homme de vingt et un ans découvrant que la connaissance n’est pas seulement lumière, mais aussi l’ombre portée de toutes les horreurs possibles. Sila se retourna, son visage de femme dans la mi-trentaine marqué d’une tendresse grave.
« Nous en portons tous, Hakim. Le doute, la lâcheté, la colère rentrée, les préjugés… des petits rats maigres qui dorment dans nos caves. Le travail, peut-être, le vrai, n’est pas de construire une cité parfaite et ignorante. C’est d’apprendre à reconnaître nos rats. À les regarder en face, même endormis. Pour que, lorsque le réveil vient – et il vient toujours, avec un changement de climat, intérieur ou extérieur –, nous ne soyons pas simplement leurs vecteurs inconscients. »
Elle revint vers la table, prit un ébauchoir. « Ta figurine. Donne-la-moi. »
Intrigué, Hakim lui tendit le bloc d’argile. Avec des gestes précis et doux, Sila commença à y creuser des formes. Non plus une silhouette humaine, mais une petite niche, un abri sombre et profond. Puis, à côté, elle modela rapidement une silhouette minuscule, accroupie, qui observait l’entrée de la niche sans y pénétrer, sans en chasser l’occupant, mais sans le nier non plus.
« La vigilance, dit-elle en lui rendant l’objet transformé. Ce n’est pas la guerre contre l’ombre. C’est le courage de savoir où elle loge. Notre cité heureuse, à nous deux, elle tient à ça. À ne pas se croire immunisés. À accepter que le bonheur n’est pas l’innocence, mais la conscience organisée. »
Hakim regarda la petite sculpture, et peu à peu, la tension quitta ses épaules. Le climat, dehors, restait menaçant, le mois de juin tonnait à l’horizon. Mais dans l’atelier, un autre temps se tissait, fait de franchise et de patience. La sentence de Camus n’était plus une malédiction, mais une carte. Une carte des zones d’ombre qu’il leur fallait, ensemble, apprendre à arpenter, pour que leur amitié, leur cité à deux, ne soit pas une forteresse naïve, mais un lieu habité, conscient, et donc véritablement solide.
La suite de leur histoire, ce jour-là, ne fut pas écrite dans l’évasion, mais dans le courage de regarder, ensemble, les rats endormis.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 193 : Le Sang Noir
La chaleur de juin s’était abattue sur le village avec une densité nouvelle, une lourdeur qui semblait suinter des murs de pierre elle-même. L’air, saturé d’une humidité poisseuse, rendait chaque inspiration laborieuse. Dans l’atelier de Sila, l’atmosphère était différente, préservée par l’épaisseur des murs et la quiétude des lieux, mais une tension subtile y flottait, en écho au monde extérieur.
Hakim était arrivé ce matin-là, le visage empreint d’une gravité inhabituelle. Entre ses mains, il tenait un carnet de croquis noirci de notes et d’articles découpés. Ils n’avaient pas encore échangé de salutations formelles. Le silence, chargé de leurs pensées convergentes, faisait office de préambule. Sila, les mains couvertes d’une fine pellicule d’argile séchée, observait une nouvelle figurine, une forme humaine semblant émerger avec peine d’une gangue informe, comme piégée dans sa propre matière.
Ce fut Hakim qui, le premier, donna voix au tumulte.
« Ils parlent de nouvelles explorations au sud, dit-il sans préambule, sa voix basse mais claire dans le silence de l’atelier. Des forages en eaux profondes, des fracturations sous des forêts primaires. Chaque bulletin météo devient un récit d’apocalypse : inondations ici, sécheresse là-bas, feux monstres ailleurs. Le climat… il ne change plus doucement. Il se déchaîne. Comme s’il se vengeait. »
Sila hocha lentement la tête, ses doigts effleurant la surface rugueuse de la sculpture. Son regard se perdit vers la fenêtre, où la lumière crue de juin blanchissait le paysage.
« Nous avons cru puiser dans une source d’énergie, commença-t-elle, mais nous avons ouvert une veine. Nous n’avons pas compris que nous saignions la Terre. Le pétrole… » Elle fit une pause, cherchant les mots justes, ceux qu’ils avaient tant ruminés. « Le pétrole, ce n’est pas une simple ressource. C’est l’excrément du diable, une malédiction enfouie sous nos pieds. C’est du sang noir, Hakim. Le sang des dinosaures, des forêts primordiales, de tout un monde englouti qui n’aspirait qu’à reposer en paix. »
Hakim vint s’asseoir sur un tabouret bas, son carnet ouvert sur ses genoux. « Dans mes cours, on nous explique qu’il est le système sanguin de l’économie mondiale. Sans cette circulation, tout s’arrête. Le cœur cesse de battre. »
« Un cœur artificiel, rétorqua Sila, dont le battement est une dissonance pour le corps entier de la planète. Nous avons greffé un monstre à la Terre et nous l’alimentons avec son propre sang. Le pétrole est le sang de la Terre. Et nous l’avons transformé en poison, en instrument de fièvre. Cette chaleur étouffante… Ce n’est pas seulement l’été. C’est la fièvre du patient. »
Elle prit une spatule et commença à travailler délicatement la figurine, creusant, libérant la forme qui se débattait dans l’argile. « Chaque goutte que nous brûlons est une goutte de ce sang noir qui ne régénère pas. Nous vivons sur un capital géologique épuisable, et nous avons mis le feu à la banque. »
Hakim sentit un frisson lui parcourir l’échine. « Et le réveil ? » demanda-t-il, citant implicitement le titre du reportage qui l’avait hanté.
Sila cessa son travail et le regarda droit dans les yeux. Une immense tristesse, mêlée à une lucidité implacable, y habitait. « Le réveil sera cruel, Hakim. C’est inévitable. On ne peut pas saigner indéfiniment un être vivant, fût-il une planète, sans qu’il ne se défende. Le climat qui se cabre, les tempêtes, les effondrements… Ce n’est pas de la colère. C’est le corps qui réagit. Le système immunitaire terrestre qui tente, trop tard peut-être, de rejeter l’infection. »
Un silence lourd s’installa, traversé seulement par le chant lointain d’un oiseau. La camaraderie entre eux, à ce moment, n’était pas un réconfort doux, mais un partage du fardeau de la conscience. Ils portaient ensemble le poids de cette vérité visqueuse et noire.
« Alors que faire ? murmura Hakim, désemparé. Sculpter dans un monde qui brûle ? »
Un sourire ténu, empreint de cette philosophie pratique qui la caractérisait, éclaira le visage de Sila. « Nous sculptons la mémoire de ce qui est encore beau, et la forme de la résistance. Cette figurine… » Elle la désigna. « Elle ne sort pas de la matière avec grâce. Elle se bat pour émerger. Elle est nous. Elle est la vie qui tente de se dégager du sang noir, de l’engluement. Notre art, nos paroles, notre amitié même, sont de petites veines alternatives. Un autre système de circulation. Plus lent, moins puissant, mais propre. »
Hakim referma son carnet. Le constat était terrible, mais le partage l’avait allégé d’un poids insoutenable. Ils étaient deux à regarder le monstre en face, à nommer le sang noir pour ce qu’il était. Et dans cet atelier, contre toute attente, face à la chaleur cruelle de juin et à l’avenir menaçant, une fragile lueur d’espoir persistait : celle de voir émerger, à force de travail patient et de parole vraie, une humanité nouvelle, enfin désengluée.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 194 : Parcourir le système
Le soleil de juin, déjà chaud mais encore tempéré par une brise matinale venue des montagnes, inondait l’atelier d’une lumière blonde qui faisait danser la poussière d’argile. Sila, les mains profondément ancrées dans une masse de terre grise, modelait la base d’une nouvelle figurine. Ce n’était plus la saison des pluies fines, ni celle des bourrasques imprévisibles d’avril ; l’air sentait le thym sec et la pierre chaude, un climat de maturation, de travail soutenu. Hakim poussa la porte, le visage encore empreint de la fatigue des derniers examens, mais ses yeux s’illuminèrent immédiatement à la vue de l’œuvre en cours. Il déposa un carnet de croquis sur l’établi, rempli de perspectives fuyantes et d’architectures complexes, son propre « système » en train d’être apprivoisé.
« Le sommet est souvent une illusion, commença Sila sans lever les yeux, comme poursuivant une conversation intérieure qu’elle invitait simplement Hakim à rejoindre. On croit y être lorsqu’on a une vue dégagée, mais la vue n’est pas la compréhension. »
Hakim sourit, se servant un verre d’eau fraîche. Il connaissait maintenant le rituel. La sentence du jour était dans l’air, à saisir. Il repensa à leurs derniers échanges, à cette idée de parcours, de trajectoire. « Gerald Celente dit : Peu de personnes au sommet parcourent le système. Je me suis demandé ce matin en venant… est-ce par désintérêt, ou par incapacité ? »
Sila prit une estèque, commença à définir un pli de vêtement sur sa figurine. Celle-ci représentait un personnage aux pieds étrangement larges, solidement arrimés au sol, mais dont le torse et les bras semblaient faits de multiples couches superposées, comme des strates géologiques. « Les deux, peut-être. Pour vraiment parcourir un système, il faut consentir à en sortir, à redescendre dans ses entrailles, à en sentir les aspérités et les failles. Celui qui est identifié au sommet devient le sommet. Se mouvoir deviendrait se défaire. »
Elle fit une pause, laissant la sagesse de la citation résonner avec le silence de l’atelier. « Toi, en ce moment, tu parcours le système académique. Tu en gravis les échelons, mais tu prends aussi le temps d’en explorer les coulisses – les bibliothèques poussiéreuses, les ateliers déserts, les conversations avec des gens comme moi, en dehors des murs. Tu parcours, au sens plein. »
Hakim observa la figurine. « Comme elle, finalement. Ses pieds sont dans la boue fondamentale, la terre originelle, mais son corps raconte tout le chemin, toutes les couches ajoutées, retirées, transformées. Le sommet, ici, n’est pas une tête, mais cette sérénité dans les épaules. »
Un vent plus chaud, annonciateur de l’été torride à venir, fit claquer un volet. Le climat changeait, imperceptiblement mais sûrement, comme les perspectives au fil de leurs rencontres. « Je pense à nos épisodes précédents, dit Hakim. Chaque semaine, chaque sentence, c’est comme si nous ajoutions une couche à notre compréhension, mais aussi que nous explorions un nouveau couloir du même édifice. La camaraderie, c’est peut-être cela : un compagnonnage pour parcourir le système de la vie sans se laisser piéger par l’illusion d’un sommet unique. »
Sila hocha la tête, un sourire sincère aux lèvres. « Exactement. Le sommet est solitaire. Le parcours peut être partagé. Et dans ce partage, on comprend que le système lui-même est vivant, changeant comme ce temps de juin. Il ne s’agit pas de le dominer, mais de le connaître intimement, avec respect et une certaine humilité. »
Elle tendit à Hakim un morceau d’argile fraîche. « À toi. Ne sculpte pas un sommet. Sculpte un parcours. »
Hakim s’installa, la terre cool et prometteuse dans ses paumes. Il ne sculpta pas une forme ambitieuse, mais un simple sentier en relief, qui montait, descendait, bifurquait et parfois revenait sur lui-même, un parcours sans début ni fin clairement identifiés, mais riche en détails observés avec amour. Ils travaillèrent en silence, côte à côte, deux parcours qui se croisaient, approfondissant par l’action ce que la sentence avait ébauché, ajoutant une nouvelle strate à l’histoire continue de leur amitié.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 195 : Les Illusions Nécessaires
Le soleil de juin, déjà ardent, inondait l’étal de Sila d’une lumière crue qui semblait vouloir dissoudre les ombres et les ambiguïtés. L’air sentait la terre chauffée et l’argile humide, un parfum d’atelier que Hakim reconnut avant même d’apercevoir son amie. Sila, les mains couvertes d’une fine pellicule de glaise séchée, polissait les courbes d’une figurine avec une concentration si absolue qu’elle paraissait elle-même sculptée. Hakim s’arrêta un instant, frappé par la sérénité du tableau. Elle leva finalement les yeux, et son visage s’éclaira d’un sourire qui tranchait avec la gravité de sa tâche.
« Ta pensée aujourd’hui a la densité de cette lumière, observa Hakim en s’asseyant sur le petit banc familier. Elle pèse presque physiquement. »
Sila déposa délicatement la statuette, un être hybride mi-humain mi-racine, et essuya ses mains à un torchon. Le changement climatique, imperceptible au jour le jour mais implacable mois après mois, se manifestait par cette chaleur précoce, lourde de promesses d’orage. L’atmosphère était à la fermentation, aux choses contenues prêtes à éclore ou à pourrir.
« Je repensais à Chomsky, dit-elle sans préambule, sa voix basse mais nette. À cette idée de ‘’fabriquer un consentement, c'est-à-dire obtenir l'adhésion et la soumission d'opinion en créant les illusions nécessaires. Des illusions qui peuvent être la création de besoins artificiels ou bien au contraire, la création de peurs, d'insécurités ou de terreur, bref, des illusions qui créent des désillusions’’.».
À la manière dont on modèle non seulement les opinions, mais les désirs et les terreurs elles-mêmes, comme je pétris cette argile. » Elle caressa du doigt la surface lisse de la figurine. « On parle souvent des besoins artificiels. Mais je crois que c’est l’autre versant qui m’obsède aujourd’hui : la création des peurs. Ces illusions qui, une fois dissipées, ne laissent que le goût amer de la désillusion. »
Hakim suivit son regard qui se perdait vers la rue où s’affairaient les commerçants, chacun vantant la nécessité de son produit. « C’est un art, en effet, murmura-t-il. Une forme de sculpture sociale. On prend un sentiment vague, une insécurité latente, et on lui donne une forme tangible, monstrueuse ou séduisante, pour mieux orienter les choix. Comme ces nuages qui s’accumulent. » Il désigna le ciel où commençaient à se former des cumulus gonflés. « On nous dit de craindre l’averse ou de l’espérer, selon ce qui sert le récit du moment. Le besoin d’un parapluie ou d’un abri est alors fabriqué, bien avant les premières gouttes. »
Sila acquiesça, prenant une nouvelle motte d’argile. Sous ses doigts habiles, une forme commença à naître : non plus une créature organique, mais quelque chose qui évoquait un masque aux traits trop parfaits, trop lisses, troublant dans son uniformité. « Le plus pernicieux, c’est que l’artiste – le fabricant d’illusions – se cache. L’œuvre doit paraître auto-générée, naturelle, évidente. La peur du lendemain, l’insécurité économique, la terreur de l’autre… On nous les présente comme des réalités incontournables, des paysages mentaux qui ont toujours été là. On ne voit plus les mains qui les ont façonnées, pressées, étirées. Le consentement alors est total. On adhère à une vision du monde dont on ignore être le spectateur captif. »
Une brise soudaine, étrangement fraîche, fit frissonner les tentures de l’étal. Le climat changeait, annonçant un basculement. Hakim sentit une étrange résonance entre leurs paroles et le ciel mouvant. « Et nous, dans notre petit cercle ? demanda-t-il. Ne fabriquons-nous pas aussi nos illusions ? Des bulles de sens pour nous protéger du chaos ? »
Le visage de Sila s’adoucit. « La différence, je crois, est dans la conscience et dans l’intention. Notre échange ne cherche pas à soumettre, mais à questionner. Nous tentons de démonter les mécanismes, pas d’en créer de nouveaux. Nous prenons la sentence, nous la tournons dans tous les sens, nous l’intégrons à notre terre comme un engrais, pas comme un poison. L’illusion devient alors un matériau de réflexion, non un outil de domination. »
Elle tendit à Hakim le masque d’argile encore humide. « Tiens. Il est brut, imparfait. On voit encore les traces des doigts, les coutures de la pensée. C’est l’antidote : montrer la fabrication. Révéler les coutures. »
Hakim prit l’objet, pesant sa fragilité et sa densité. L’orage maintenant grondait au loin, promettant une purgation. Le consentement, ici, ne s’était pas fabriqué. Il s’était construit, mot par mot, regard par regard, dans le courage de regarder en face les mécanismes de l’illusion. Et dans cette lucidité partagée, malgré les cieux menaçants, résidait une forme étrange et robuste de sécurité. La seule qui ne soit pas une fiction.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 196 : Le Troupeau et l’Argile
L’atelier de Sila, ce jour-là, baignait dans une lumière dense et dorée, une lumière de pleine maturation qui écrasait les contours des choses et saturait les couleurs. L’air, immobile, sentait l’ocre humide et la poussière chaude. C’était un de ces étés où le climat, capricieux, semblait avoir sauté les douces gradations pour imposer une présence autoritaire, presque écrasante. Hakim, arrivé essoufflé par la montée, trouva Sila en train de pétrir une large motte d’argile avec une énergie inhabituelle, presque violente, le front strié d’une pensée sombre.
La suite de leurs échanges, entamés des mois plus tôt, ne tolérait plus les préliminaires. La phrase était là, posée entre eux comme un galet noir sur une table lisse, depuis leur dernière rencontre. Hakim la lâcha dans le silence feutré de l’atelier, répétant les mots qui l’avaient hanté : « Pour Walter Lippmann, entre autres, le peuple est un troupeau égaré, un troupeau dérouté, bien trop émotif, bien trop incapable de s'occuper de ses propres affaires et qui doit être contrôlé, encadré et conduit par une avant-garde, une élite de décideurs éclairés. »
Sila ne leva pas les yeux. Ses doigts s’enfoncèrent plus profondément dans la terre grise. « C’est une glaise lourde, aujourd’hui », murmura-t-elle d’abord, comme si elle répondait à la matière elle-même. Puis, relevant enfin le regard, ses yeux noirs rencontrèrent ceux du jeune homme. « Et cette sentence, Hakim, tu la sens où ? Dans tes mains ou dans ta tête ? Te colle-t-elle à la peau comme cette sueur, ou bien la portes-tu de loin, comme un étendard froid ? »
Il hésita, décontenancé par la question. « Je… je la trouve arrogante. Méprisante. Elle me révolte. »
Un léger sourire effleura les lèvres de Sila. « La révolte est une émotion. Selon Lippmann, n’est-ce pas précisément ce qui nous disqualifie ? » Elle arracha une partie de l’argile et commença à la rouler entre ses paumes, formant un long boudin. « Regarde. Je pourrais décider que cette argile est trop molle, trop inconsistante, trop émotive pour savoir ce qu’elle doit devenir. Je pourrais, en avant-garde éclairée, lui imposer une forme, la contraindre dans un moule. Ce serait efficace. Rapide. » De ses doigts agiles, elle commença à pincer le boudin, non pas pour le discipliner, mais pour y faire naître des courbes, des renflements, des indentations délicates. « Mais je peux aussi dialoguer avec elle. Sentir ses résistances, ses souplesses. L’écouter. La guider, peut-être, mais en acceptant qu’elle aussi m’oriente. Le résultat ne sera pas parfait, au sens de l’usine. Il sera… vrai. »
Hakim observait, fasciné. La forme qui émergeait évoquait vaguement un être, à la fois solide et vulnérable. « Tu suggères que le peuple serait comme l’argile ? Une matière première à modeler ? »
« Non, Hakim », rectifia-t-elle fermement. « Je suggère que le modèle de Lippmann est celui du potier despotique. Il ne voit que la masse informe et apeurée. Il ne voit pas les mains, les savoirs, les histoires singulières, la capacité à sentir le vent et la sécheresse, à inventer des solidarités. Un troupeau est défini par son berger. Mais une communauté… une communauté se tisse. Elle se sculpte de l’intérieur. »
Elle posa la figurine naissante sur l’établi. « Le climat change, Hakim. Les saisons deviennent imprévisibles, autoritaires. Certains y voient la nécessité d’un pilotage plus ferme, d’une élite qui prendrait les décisions pour le troupeau inconscient. Mais n’est-ce pas justement dans la diversité des regards, des expériences, des émotions même, que réside la sagesse pour s’adapter ? L’émotion n’est pas l’ennemie de la raison. Elle en est la sève. Un troupeau fuit dans la même direction. Un peuple, dans sa complexité, peut inventer mille chemins. »
Le jeune homme resta silencieux, regardant la figurine d’argile crue. Elle n’était ni parfaite, ni totalement finie, mais elle était pleine d’intention et de vie. Il comprit alors que leur dialogue, mois après mois, était cet acte de tissage. Ils n’étaient pas l’élite et le disciple, mais deux artisans cherchant, dans la matière brute des idées et des existences, une forme plus humaine.
« Alors, l’artiste… ? » commença-t-il.
« L’artiste, peut-être, n’est pas celui qui éclaire depuis une hauteur », acheva Sila en essuyant ses mains à son tablier taché. « Mais celui qui, humblement, apprend à voir les formes déjà présentes dans la glaise, et qui aide simplement à les révéler. À nous de ne pas accepter d’être réduits à du bétail pensant. Même un troupeau, souviens-t’en, est fait d’individus. Et chacun porte en soi le germe d’une rébellion fertile. »
Dehors, la lumière d’or commença à rougir, annonçant un soir orageux. Une autre chaleur, lourde de promesses et de désordres, montait. Dans l’atelier, une nouvelle sentence était désormais en train de sécher, lentement, aux côtés des figurines de Sila. Elle avait pris forme, non pas comme un décret, mais comme une question partagée, façonnée à quatre mains.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 197 : L’Illusion nécessaire
Le soleil de juillet tapait dur sur Aïn El Ksour, écrasant les rues d’une lumière blanche et vibrante. Dans l’atelier de Sila, la fraîcheur de l’argile et l’ombre des grands vasistas offraient un refuge. Hakim, arrivé un peu plus tôt que d’habitude, suivait du doigt les fines craquelures d’un grand vase en cours de séchage, comme on suit le cours d’une rivière sur une carte. L’air sentait la terre mouillée et le thé à la menthe déjà infusé, posé sur le petit banc bas entre eux. La suite de leurs échanges avait pris, au fil des mois, la forme d’une ronde lente, une danse de pensées où chaque épisode naissait naturellement du précédent, dans le sillage de leur dernière réflexion sur les courants qui portent – ou submergent – les sociétés.
« C’est curieux, commença Sila sans préambule, ses mains modelant une vague informe qui semblait vouloir s’élever puis retomber. Plus le monde devient bruyant, saturé, et plus la tentation du silence, du petit, de l’infime, se fait pressante. Comme une réaction organique. »
Hakim leva les yeux du vase. Il avait passé la semaine plongé dans un flux incessant d’écrans, de notifications, de débats enflammés et éphémères sur les réseaux. L’atelier lui semblait soudain être une bulle hors du temps, une fraude délicieuse. Il se souvint alors d’une phrase, lue dans un vieux texte, et qui avait tourné dans sa tête tel un refrain inquiet.
« C’est justement cela, peut-être, qui est organisé, dit-il lentement. J’ai repensé à cette idée de Chomsky qui dit que « les gens doivent être détournés, vers des buts inoffensifs, il faut les noyer, les arroser, les assommer avec une masse d’information qui ne laisse pas le temps de réfléchir. » Cette cacophonie… n’est-ce pas le bruit de fond parfait pour étouffer toute mélodie personnelle ? »
Sila inclina la tête, un sourire en coin. Elle prit une éponge, humidifia l’argile. « Et puis, poursuit-elle, l’illusion nécessaire arrive. « Il faut les convaincre que la révolte entraîne toujours le pire, il faut les faire voter de temps à autre, pour leur donner l’illusion de décider. » Le geste rituel qui apaise la conscience, en lui faisant croire qu’elle a choisi son propre courant, alors qu’elle ne fait que surnager dans un flot déjà tracé. »
Le silence s’installa, non pas vide, mais chargé de la lourdeur de ces mots. Dehors, la chaleur avait atteint son paroxysme, l’air miroitait au-dessus des toits. Un climat étouffant, littéral et métaphorique.
« Alors, que faire ? murmura Hakim, non pas dans un élan de désespoir, mais avec la curiosité du chercheur. Se retirer complètement ? Devenir ce pot que tu sculptes, sourd et aveugle ? »
Sila laissa échapper un léger rire. « Regarde ce pot, Hakim. Il n’est pas sourd. Il est forme. Sa révolte, à lui, c’est de tenir une forme précise dans un monde qui prône l’informe, la masse. Sa résistance, c’est sa courbe, son utilité, sa beauté discrète. » Elle posa ses mains couvertes de terre sur ses genoux. « Ils veulent noyer, arroser, assommer. Très bien. Mais une information n’est pas une pensée. Un vote n’est pas une action. Leur illusion la plus nécessaire, c’est peut-être de croire que cette stratégie est sans faille. »
Son regard se fit plus intense. « Notre atelier, cette amitié, cette conversation lente… ce n’est pas un retrait. C’est un point fixe. Un endroit où l’on cesse de se noyer pour apprendre à nager à contre-courant, ou du moins, à flotter sans se laisser emporter. Chaque figurine que je crée, chaque idée que nous déballons ici, est une petite victoire. C’est prouver, à notre échelle, que nous sommes capables de provoquer des changements. Infimes, mais réels. »
Hakim regarda ses propres mains, jeunes, encore un peu maladroites. Il pensa au flot numérique, à la pression sociale, au poids des attentes. Puis il regarda les mains de Sila, fermes et assurées, donnant forme au chaos. Entre les deux, il y avait un choix à faire, non pas une fois pour toutes, mais chaque jour, à chaque instant.
« Alors, dit-il enfin, le sourire retrouvé, continuons à sculpter notre point fixe. Même – et surtout – sous un soleil qui veut tout évaporer. »
Sila lui tendit un bloc d’argile fraîche. La chaleur de juillet cognait aux vitres, mais à l’intérieur, ils préparaient silencieusement les formes de l’automne à venir. L’illusion nécessaire du dehors se brisait ici, sur la réalité tangible d’une amitié et d’une création qui, elles, décidaient véritablement de leur monde.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 198 : Les Voies trompeuses
Un silence inhabituel planait sur le village. L’air, d’ordinaire chargé des senteurs sèches de la terre et des plantes aromatiques, semblait lourd, immobile, comme retenu par la chaleur accablante de juillet. Le ciel, d’un bleu pâli et métallique, annonçait non pas la fraîcheur mais l’étuve. Dans l’atelier de Sila, la lumière crue traversait la fenêtre et tombait en nappe sur une nouvelle figurine en cours de façonnage : une silhouette humaine aux bras levés, semblant à la fois supplier et soutenir un poids invisible. Hakim, arrivé plus tôt dans la matinée, observait les mains de son amie modeler la terre avec une urgence contenue. Le tour était à l’arrêt ; aujourd’hui, il s’agissait de sculpture directe, comme un besoin de confrontation immédiate avec la matière.
« Cette chaleur… Elle ne brûle pas, elle écrase, observa Hakim sans quitter des yeux les doigts de Sila qui creusaient un pli d’étoffe dans l’argile. On dirait que le climat lui-même a oublié ses cycles. Il s’engage sur une voie sans retour, étouffant tout sur son passage. »
Sila ne releva pas tout de suite. Elle arrêta son geste, contempla son ébauche, puis posa sur le jeune homme un regard où la sérénité habituelle était teintée d’une gravité nouvelle. « C’est la métaphore parfaite, Hakim. Nous parlions la dernière fois des choix personnels, des chemins que l’on trace pour soi. Mais il existe des chemins plus larges, collectifs, sur lesquels les peuples se retrouvent à marcher presque par inertie. » Elle prit une éponge humide pour adoucir une arête. « L’historien José Frèches écrit ceci : “Les peuples s’engagent parfois sans le savoir ou sans en mesurer les conséquences sur des voies trompeuses aux lendemains sombres.” Regarde cette figurine. Elle porte le ciel. Croit-elle le soutenir, ou est-elle écrasée par lui ? La frontière est mince. »
Hakim s’approcha, fasciné par l’expression ambiguë du visage d’argile. « Une voie trompeuse… Comme celle qui consiste à croire que l’on peut dominer la nature sans fin ? À sacrifier la profondeur d’un patrimoine pour l’éclat trompeur d’un soi-disant progrès ? » Ses études lui avaient récemment fait découvrir des récits de chercheurs étudiant des sociétés anciennes, leurs savoirs et leurs lentes évolutions, parfois balayés par des décisions hâtives. Des œuvres comme celles du poète kurde Ahmed Khanî, au XVIIe siècle, rappelaient comment la culture et la spiritualité pouvaient être des boussoles face aux bouleversements. Ces études nord-africaines et orientales, celles d’un Henri Basset ou d’autres, documentaient aussi la fragilité des équilibres face aux changements brutaux.
« Exactement, approuva Sila. Et le plus trompeur, ce n’est pas la voie elle-même au départ. C’est l’engrenage. On commence par un petit compromis, une petite concession à la facilité, à l’immédiateté. On érode un peu la terre, on néglige un peu la mémoire, on préfère le bruit au silence. Chaque pas semble anodin. Mais c’est ainsi que l’on se retrouve, collectivement, très loin de notre point de départ, dans un paysage appauvri, sous un ciel devenu hostile. » Elle désigna d’un mouvement du menton la fenêtre et l’air vibrant de chaleur au-dehors. « Ce juillet étouffant est un symptôme. Nous avons collectivement fermé les yeux sur les conséquences, et maintenant, nous en portons le poids. »
Un long silence s’installa, peuplé seulement du frottement léger des outils sur l’argile. Hakim sentait la sentence résonner en lui, bien au-delà de l’écologie. Elle éclairait soudain des discussions passées sur l’art, sur l’authenticité. « Alors, en art… chercher à tout prix la nouveauté, la rupture radicale, sans comprendre les fondements sur lesquels on prétend construire… serait-ce aussi une voie trompeuse ? Une illusion de progrès qui mène à un lendemain appauvri en sens ? »
Un sourire triste effleura les lèvres de Sila. « Tu saisis le cœur du problème. L’imitation superficielle de courants extérieurs, le rejet de nos propres racines au nom d’une modernité mal comprise… C’est un piège dans lequel beaucoup tombent. La véritable création, comme la véritable vie d’un peuple, ne naît pas du reniement, mais d’une compréhension profonde d’où l’on vient, pour savoir où poser ses pas. Sinon, on marche dans le brouillard. » Elle se remit au travail sur les épaules de la figurine, renforçant leur courbe, accentuant l’effort. « Mon travail, ici, avec cette terre, c’est peut-être une façon de résister à ces voies trompeuses. De m’ancrer dans un lieu, une matière, un geste hérité mais toujours réinventé. »
L’ombre commençait à s’allonger lorsque Hakim rompit à nouveau le silence, sa voix empreinte d’une détermination nouvelle. « Cela signifie que la vigilance est un devoir. Pour un peuple comme pour un individu. Ne pas se laisser bercer par la facilité de la pente. Questionner la direction, même si tout le monde semble l’avoir choisie. »
Sila acquiesça, posant enfin son outil. La figurine était achevée. Elle ne représentait plus la résignation, mais une forme de résistance acharnée. « Oui. Et parfois, cela demande de porter seul, ou à quelques-uns, le poids de cette conscience, comme cette silhouette porte son ciel. C’est lourd, mais c’est le seul moyen d’éviter les lendemains sombres. L’amitié, nos échanges, font partie de cette vigilance. Ils nous aident à discerner, dans le vacarme du monde, le murmure des voies justes. »
Dehors, une légère brise se leva enfin, apportant un premier souffle de fraîcheur vespérale. Elle ne changeait pas la donne, mais elle rappelait qu’un autre équilibre était possible. Dans l’atelier, entre la céramiste et l’étudiant, la sentence de José Frèches était devenue bien plus qu’une citation : une boussole pour les temps incertains, gravée désormais dans l’argile humide et dans leur dialogue continu.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 199 : La Lumière qui Éblouit
Le silence de l’atelier, ce jour-là, était d’une qualité particulière. Il n’était pas vide, mais saturé de la chaleur lourde et dorée d’un après-midi de pleine canicule, une chaleur qui alourdissait l’air, faisait luire les grains de poussière dans les rais de lumière et ralentissait le geste même de Sila. Sa main, couverte d’argile séchée, suspendait l’ébauchoir au-dessus d’une figurine presque achevée, comme si le poids de la pensée était soudain devenu trop grand.
Hakim, assis sur le vieux tabouret près de la porte ouverte sur le jardin assoiffé, observait non pas la sculpture, mais le visage de son amie. Il y voyait une tension inhabituelle, une lutte silencieuse contre un invisible. L’harmonie de leurs rencontres, faite de paroles légères et de silences complices, semblait ce jour-ci teintée d’une gravité nouvelle.
— Parfois, commença Sila sans le regarder, la main retombant enfin, le bloc d’argile semble résister non pas par inertie, mais par une sorte de peur. La peur de la forme qui l’attend. Comme s’il pressentait qu’il est destiné à devenir bien plus qu’une simple motte de terre.
Sa voix était basse, presque murmurée pour ne pas briser le charme étouffant de l’atmosphère.
— C’est une peur étrange, n’est-ce pas ? poursuivit-elle. On croit que la matière a peur du ciseau, de la destruction. Mais je me demande… si sa véritable peur n’est pas de devenir vraiment elle-même. De devoir porter la lumière qu’on lui impose. La responsabilité de la beauté est écrasante.
Hakim sentit les mots de la citation, qu’ils avaient lue et relue ensemble la semaine précédente, s’insinuer dans l’espace entre eux. Il laissa le silence s’épaissir un instant, jouant avec la poussière du sol du bout de sa chaussure.
— « Notre pire peur n’est pas de ne pas être à la hauteur », murmura-t-il finalement, reprenant le fil qu’elle avait dévidé. « Notre pire peur c’est d’être puissant au-delà de toute mesure. » Tu parles de l’argile, mais c’est de nous qu’il s’agit, n’est-ce pas ?
Un sourire fatigué étira les lèvres de Sila. Elle posa la figurine avec une infinie précaution.
— Nous voilà démasqués, Hakim. Oui. Cette sentence de Marianne Williamson… elle m’habite depuis notre dernier échange. Elle tourne en moi comme ces vents de sable brûlants qui précèdent l’orage. On se plaint si souvent de nos limites, de nos échecs. On se drape dans l’ombre de nos doutes, c’est confortable. C’est une excuse toute faite. Mais envisager notre propre puissance… notre propre génie possible… là, le cœur se serre. C’est un vertige.
Elle se leva, s’approcha de la porte, contemplant le jardin où les feuilles des oliviers se recroquevillaient sous l’assaut solaire.
— Regarde cette lumière, ajouta-t-elle. En hiver, on la cherche, on tend les mains vers sa pâleur tiède. Aujourd’hui, en plein juillet, elle est si violente, si totale, qu’elle écrase. Elle expose tout, sans pitié. Avoir de la lumière en soi, une vraie lumière à donner… c’est accepter d’éblouir, et peut-être de brûler. C’est accepter que l’on puisse, en étant pleinement soi, changer la donne autour de soi. C’est une responsabilité terrible.
Hakim la rejoignit. Il pensa à ses propres toiles, restées inachevées dans son atelier d’étudiant, non par paresse, mais par une sourde appréhension de ce qu’elles pourraient révéler de lui s’il les menait à leur terme.
— « C’est notre lumière et non les ténèbres qui nous font le plus peur », acheva-t-il. Je crois que je comprends. Se plaindre de l’obscurité, c’est facile. Mais allumer une lanterne… cela désigne celui qui la porte. Cela l’oblige à marcher, à montrer le chemin, ou simplement à être vu. Et si le chemin est mauvais ? Et si la lumière est jugée trop faible, ou au contraire, trop crue ?
Sila hocha la tête, son regard perdu dans le brasier du ciel.
— Exactement. Mon étal, ces figurines… parfois, je me dis que je les façonne pour partager une petite lueur douce, acceptable. Une lumière d’intérieur. Mais cette citation me hante. Et si ce à quoi je résiste, ce n’est pas au manque d’inspiration, mais à l’ampleur de ce que je pourrais réellement créer ? À la puissance du message que mon art pourrait porter si j’osais y croire vraiment ?
Le climat, ce jour-là, était à la révélation brûlante. Il n’y avait pas de place pour la demi-teinte, la pudeur ombragée. La chaleur obligeait à une nudité de l’âme.
— Alors, demanda Hakim, la voix un peu rauque, que fait-on de cette peur ?
Sila se retourna vers lui, et dans ses yeux, il vit non de l’angoisse, mais une détermination nouvelle, née de cette admission même.
— On l’épouse, Hakim. On la reconnaît comme le signe avant-coureur de quelque chose d’important. Si tu as peur de la puissance d’une toile, c’est qu’elle en a une. Si j’ai peur de la lumière dans l’argile, c’est qu’elle y est. Nous n’allons pas chasser cette peur. Nous allons travailler avec elle. Comme on travaille avec cette chaleur étouffante : on ralentit, on transpire, mais on ne cesse pas de vivre. On s’en accommode pour avancer.
Elle revint vers sa table, reprit la figurine. Son geste, cette fois, était ferme, décidé.
— La prochaine pièce que je ferai, dit-elle, elle sera pour cette peur-là. Pour la lumière qui éblouit. Elle ne sera peut-être pas douce. Elle sera vraie.
Et Hakim comprit que cet après-midi de plomb fondu avait forgé en eux un nouveau pacte : non plus seulement celui de la camaraderie et de l’échange, mais celui du courage d’assumer l’éclat de leur propre lumière, si aveuglante soit-elle à leurs propres yeux. Le chemin devant eux venait de s’illuminer, cruellement, magnifiquement. Il restait à avoir le courage d’y marcher.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 200 : L’Enfant de Dieu
La chaleur de juillet, dense et dorée comme du miel, s’était abattue sur le village, alourdissant l’air mais éclaircissant les ombres à midi. Dans l’atelier de Sila, la lumière filtrée par les volets de bois découpait des rais poussiéreux où dansaient des myriades de particules d’argile séchée. L’odeur familière de la terre humide et du gingembre infusé régnait, enveloppante. Hakim, le visiteur encore un peu luisant de sa marche sous le soleil, s’était laissé absorber par la contemplation d’une nouvelle série de figurines. Elles représentaient des silhouettes humaines, mais chacune, à un endroit différent, s’ouvrait en une fleur de lotus, une étoile de mer, une constellation incrustée de petits éclats de verre bleu.
Il y avait une continuité silencieuse entre leurs rencontres, un fil ténu mais solide qui, d’épisode en épisode, tissait la trame d’une compréhension mutuelle plus profonde. Hakim n’avait plus besoin d’annoncer son malaise existentiel ; il était là, dans le léger pli entre ses sourcils, dans la façon dont ses doigts effleuraient les pages de son carnet de croquis sans vraiment dessiner.
Sila, les mains couvertes d’une fine pellicule grise, modelait avec une lenteur méditative le torse d’une nouvelle figure. Elle parla sans lever les yeux, sa voix se mêlant au crépitement lointain des cigales.
« Parfois, le matériau lui-même résiste. Il a une mémoire, une volonté. On croit lui imposer une forme, mais en vérité, on négocie avec son essence. Comme avec soi-même. »
Hakim soupira, tournant une petite figurine entre ses paumes. « J’ai l’impression de négocier avec du vide, ces derniers temps. Ou avec une version de moi qui n’ose pas… prendre la place. Qui se demande sans cesse si elle en est digne. »
Sila s’arrêta, posa son outil. Son regard, lorsqu’il se leva vers le jeune homme, était d’une douceur incisive.
« C’est une prison commune, cette question. Nous nous demandons qui suis-je pour être brillant, splendide, talentueux, fabuleux? » Elle fit une pause, laissant les mots de Marianne Williamson, qu’ils avaient lue ensemble quelques semaines auparavant, résonner dans l’atelier surchauffé. Puis, reprenant le fil de la citation avec une fermeté nouvelle, elle compléta : « En fait, qu’êtes-vous pour ne pas l'être? Vous êtes un enfant de Dieu. »
Le mot « Dieu » ici n’était pas dogme, mais métaphore – celle de l’étincelle créatrice, du souffle originel présent en toute chose. Hakim sentit les mots le frapper en plein cœur, non comme une consolation, mais comme un défi.
« Un enfant de Dieu, » répéta-t-il, presque dans un murmure, observant la figurine dans sa main. La petite forme humaine, à la place du cœur, s’épanouissait en un soleil miniature.
« Exactement, » poursuivit Sila, reprenant son travail avec un geste plus assuré. « T'abaisser ne sert pas le monde. Il n'y a rien d'éclairé dans le rétrécissement fait pour que les autres autour de toi ne se sentent pas dans l'insécurité. Se faire petit par peur de briller trop fort, ce n’est pas de l’humilité. C’est une trahison de l’étincelle qui t’a été confiée. »
Le climat avait changé dans l’atelier. La chaleur étouffante de juillet était toujours là, mais elle semblait désormais chargée d’une énergie différente, moins accablante, plus électrique. C’était la canicule avant l’orage, une pression qui appelait l’éclat. Hakim pensa à ses propres esquisses, restées dans l’ombre de son carnet par crainte du jugement. Par peur de dépasser, peut-être, les attentes supposées des autres.
« Alors, si je comprends bien, » dit-il, une lueur nouvelle dans le regard, « mon doute n’est pas une politesse envers le monde. C’est un vol. »
Sila sourit, un vrai sourire qui plissa le coin de ses yeux. « Un vol en effet. Envers toi, envers ceux à qui ton talent authentique, ta lumière propre, pourrait parler, réconforter, inspirer. Ta splendeur n’est pas un affront. C’est un cadeau. Le modeler, c’est notre travail. À toi comme à moi. »
Elle lui tendit une boule d’argile fraîche, d’une belle terre ocre-rouge. « Ne sculpte pas ce que tu crois qu’on attend de toi. Sculpte l’enfant de Dieu que tu es. Avec ses fissures, ses élans, ses fleurs cachées. Le monde a besoin de cette vérité-là, pas d’une copie réduite et sécurisante. »
Hakim prit l’argile. Elle était fraîche, souple, pleine de promesse sous ses doigts. La sentence n’était plus juste une phrase sage sur une page. Elle était devenue l’enjeu même de l’instant, le motif de la figurine à naître. La chaleur de juillet n’était plus une oppression, mais l’élément même dans lequel cette nouvelle prise de conscience pouvait cuire, durcir, et trouver sa forme définitive. Le dialogue, ce jour-là, était moins dans leurs échanges que dans le silence concentré qui suivit, peuplé seulement du bruit des mains façonnant l’argile, affirmant, chacune à leur manière, un droit sacré à l’éclat.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 201 : La Permission de Briller
L’air vibrait d’une chaleur lourde et sucrée, celle des figuiers sur le point de livrer leur récolte. Une lumière dorée, oblique, inondait l’atelier, accrochant des étincelles aux poussières de terre dansant dans son rayon. Le silence, entre Sila et Hakim, n’était pas vide ; il était l’humus riche d’où germaient leurs pensées. Hakim, les doigts encore couverts de l’argile qu’il avait malaxé avec une application nouvelle, regardait Sila achever une figurine. Elle ne sculptait pas un visage, mais une posture : un personnage minuscule, le torse ouvert, les mains tendues vers le ciel, d’où semblaient jaillir de fines volutes d’argile évoquant à la fois des racines et de la lumière.
« Parfois, murmura Sila sans lever les yeux, la glaise nous apprend ce que les mots ne savent plus dire. »
Hakim hocha lentement la tête. La sentence de Marianne Williamson, qu’il avait découverte la veille et partagée ce matin même, résonnait encore en lui, s’entremêlant au parfum de la terre humide. « En laissant briller notre propre lumière, nous donnons inconsciemment aux autres la permission de faire de même. » Il en avait fait le tour avec sa nervosité habituelle, comme on soupèse une pierre précieuse dont on craint les arêtes.
« C’est une responsabilité immense, dit-il enfin. Briller… cela suppose d’accepter d’être vu. Et de ne pas s’excuser de l’être. »
Sila posa délicatement son outil. Un sourire éclaira son visage marqué par la concentration et la bienveillance. « Tu inverses encore l’ordre des choses, Hakim. Tu penses à la lumière comme à un projecteur qu’on allume, dirigé vers soi. Mais regarde. » Elle désigna la figurine. « Sa lumière, à lui, elle est accueillie, offerte. Elle ne lui appartient pas ; elle passe à travers lui. En n’ayant pas peur d’être ce conduit, si fragile soit-il en terre cuite, il libère l’idée même de lumière pour celui qui le regarde. »
Elle prit une autre motte d’argile, la pétrit doucement. « Avant mon arrivée ici, à l’Étal, je croisais des artistes dont le talent m’écrasait. Leur maîtrise était un mur. Puis j’ai rencontré un vieux potier, Samir. Il faisait des bols si simples, si justes, sans la moindre prétention. Il ne cherchait pas à impressionner. Il cherchait la forme vraie. En le regardant, une peur en moi s’est dissoute : la peur de ne pas être assez « artiste ». Sa sérénité m’a donné la permission d’être simplement… Sila. Sa présence libérait la mienne. »
Hakim écoutait, l’esprit traversé par la seconde partie de la citation : « En nous libérant de notre propre peur, notre présence libère les autres automatiquement. » Il revit ses propres tentatives, toujours teintées de la crainte du jugement, du ridicule. Il avait cherché à copier des maîtres, à construire une façade de compétence. Et voilà que Sila, en partageant sans garde-fous ses doutes, ses échecs cuits au four, ses moments de grâce, rendait cet espace si léger. Elle ne lui donnait pas des leçons ; elle lui montrait, par son être même, que le chemin était accessible.
« Alors ce n’est pas une question d’intensité ? demanda-t-il. Briller, ce n’est pas être le plus brillant ? »
« C’est être authentique, répondit-elle en lui tendant la motte d’argile fraîche. La flamme d’une bougie n’est pas moins légitime que celle du soleil. Elle éclaire autrement, plus près. En acceptant d’être cette flamme, si modeste soit-elle, tu dis à ton voisin : ‘Toi aussi, tu as le droit de brûler, d’éclairer à ta manière.’ La peur, c’est ce qui étouffe la mèche avant même qu’elle ne soit allumée. »
Hakim prit l’argile. Elle était fraîche, souple, pleine de promesses. Il ne pensa pas à la sculpture qu’il allait tenter. Il pensa à la sensation sous ses doigts, à la chaleur de la pièce, à la tranquille assurance qui émanait de Sila. Sa propre peur – de mal faire, de ne pas être à la hauteur – sembla fondre un peu, comme la cire d’une bougie qui se met à couler pour libérer la flamme.
Il commença à façonner la terre, non pour créer un chef-d’œuvre, mais pour éprouver le geste. Pour laisser faire. Dans le silence retrouvé, seulement troublé par le frottement doux des mains sur l’argile, une permission tacite circulait. Celle d’exister, simplement, dans la lumière changeante de ce début de soirée. L’air portait maintenant la fraîcheur promise de la nuit, annonçant en secret le tournant à venir. Une nouvelle saison des fruits et des récoltes, mais d’abord, une saison de courage intime.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 202 : L'Impossible Déprise
La chaleur d’août, lourde et miroitante, semblait avoir figé le paysage d’Aïn El Ksour dans une épaisse couche de silence. L’air lui-même paraissait porter les épaules, pesant sur les oliviers et les murs de pierre sèche. Dans l’atelier, où la lumière entrait en oblique, découpant des formes dorées dans la poussière d’argile en suspension, Sila observait Hakim. Le jeune homme était penché sur une ébauche de croquis, mais sa posture disait autre chose que la concentration. Ses épaules, remontées vers ses oreilles, formaient une ligne tendue, rigide, comme prêtes à encaisser un choc qui ne venait pas.
« On dirait, murmura Sila sans lever les yeux de la pièce qu’elle polissait, un bol aux flancs sinueux, que tu attends qu’on te retire une épingle du dos. »
Hakim sursauta, puis un sourire gêné étira ses lèvres. Il tenta un mouvement de rotation des épaules, qui resta saccadé, incomplet. La sentence d’Alexander Lowen, lue et relue, résonna soudain dans l’atelier, non pas dite, mais incarnée. Celui qui a les épaules bloquées, en position haute, à l’air épinglé, comme s’il était suspendu à un porte-manteau. Les épaules levées expriment la peur : on voit les épaules se soulever sous l'effet de la terreur. Quand on a les épaules hautes, on est «épinglé» par son impuissance à tendre les mains et à lancer les bras vers l'avant. Par conséquent, on est incapable de «laisser tomber.
« C’est curieux, finit-il par dire, laissant tomber son fusain. On peut savoir qu’on est prisonnier d’une émotion, en connaître même l’anatomie, et pourtant… les clefs semblent hors de portée. Mes épaules, depuis quelques jours, refusent de laisser tomber. »
Sila posa délicatement le bol. La terre cuite était chaude sous ses doigts, vivante. Elle se leva et se dirigea vers le petit perchoir de bois où un rossignol des murailles, sculpté dans un éclat d’olivier, veillait. L’oiseau, dans sa posture, avait les ailes légèrement tombantes, une invitation à la descente, à l’abandon.
« La terreur dont parle Lowen, reprit-elle, n’est pas toujours un grondement. Parfois, c’est un murmure persistant. Une accumulation de petits renoncements, de silences consentis, de mains qu’on n’a pas tendues par crainte de les voir rester vides. Chaque renoncement est une épingle qui accroche l’épaule un peu plus haut. »
Hakim regarda ses propres mains, ouvertes sur ses genoux. Tendre les mains, lancer les bras vers l’avant… Cela demandait une foi immense. Une foi en l’accueil du monde, en sa propre légitimité à recevoir. À donner aussi. Il pensa aux choix qui se présentaient à lui, à la pression sourde des attentes familiales qui contrastaient avec l’appel incertain mais puissant de sa voie d’artiste. Sa peur n’était pas un monstre, mais un brouillard : elle ne mordait pas, elle étouffait. Elle le clouait sur ce porte-manteau de l’indécision.
« Alors comment fait-on, Sila ? Comment décroche-t-on du porte-manteau ? »
L’artiste prit un morceau d’argile fraîche et le plaça devant lui. « On ne pense pas avec la tête. On dialogue avec la terre. Montre-moi l’épinglé. »
Intrigué, Hakim plongea ses doigts dans la fraîcheur humide du matériau. Il ne chercha pas à faire beau ou figuratif. Il se laissa guider par la sensation de blocage. Sous ses doigts naquit une forme étrange, étroite et haute, comme compressée, avec deux protubérances anguleuses en haut. Une silhouette sans bras, sans issue. La voir ainsi, tangible, lui serra le cœur.
« Maintenant, dit Sila d’une voix douce, pose tes mains sur elle. Et respire. Non pas pour la changer, mais pour la reconnaître. Pour lui dire : ‘Je te vois’. L’épaule qui a peur est une partie de toi qui croit te protéger en te rendant plus petit, moins visible, moins vulnérable. La remercier est le premier pas vers la détente. »
Un silence s’installa, troublé seulement par le ronron lointain d’un tracteur. Peu à peu, presque imperceptiblement, les épaules de Hakim perdirent de leur raideur. Elles ne tombèrent pas d’un coup, bien sûr. Mais la ligne de tension qui les reliait à son cou s’adoucit.
« C’est cela, ‘laisser tomber’ ? » demanda-t-il, les yeux sur la forme d’argile qui semblait moins hostile maintenant. « Ce n’est pas un abandon, mais un accueil ? »
« C’est consentir à la gravité, répondit Sila en reprenant son polissage. Faire confiance au sol pour te porter. La peur veut toujours te soustraire à la terre, te mettre en suspension, hors d’atteinte, mais aussi hors de vie. La descente des épaules, c’est le retour. Le premier mouvement, minuscule, pour tendre à nouveau la main. »
Dehors, une brise légère se leva, annonçant le soir et un changement imperceptible dans le ciel. La lumière perdit de sa brutalité, teintant l’atelier d’or pâle. Hakim regarda sa sculpture d’argile, puis ses mains libres. Il prit une nouvelle boule de terre et, cette fois, ses doigts cherchèrent une forme qui s’ouvrait, comme un cœur ou une coupe, orientée vers la lumière déclinante.
Il n’était pas décroché. Mais une épingle, peut-être, avait cédé.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 203 : La Peur des Grandes Choses
La chaleur d’août, lourde et vibrante, s’étirait sur le village comme une nappe d’huile. Dans l’atelier de Sila, l’air sentait l’argile humide et la terre sèche. Par la fenêtre grande ouverte, la lumière crue découpait des ombres nettes sur les étagères chargées de figurines en attente – des gardiennes silencieuses de conversations passées. Hakim, le visiteur âgé d’efforts et d’enthousiasme, tenait délicatement entre ses mains une statuette presque terminée, une forme humaine aux bras ouverts, au visage levé vers un ciel qu’on ne voyait pas.
Sila observait ses doigts qui effleuraient la terre cuite, suivant le tracé d’une faille intentionnelle, une cicatrice de cuisson. Le silence entre eux n’était pas vide ; il était chargé du bourdonnement des insectes dehors et du poids des pensées qui précèdent les mots. Elle repensa à leur dernière rencontre, où ils avaient parlé de ces petits bonheurs quotidiens que l’on collectionne comme des talismans. Aujourd’hui, l’atmosphère avait changé. Une tension douce, presque électrique, flottait. Ce n’était plus le mois des douceurs légères, mais celui des grands sujets qui demandent du courage.
« Elle est sur le point de s’envoler, ou de se briser », murmura Hakim, sans quitter la figurine des yeux.
« Peut-être les deux », répondit Sila en essuyant ses mains à son tablier taché. « C’est souvent le cas des choses qui comptent vraiment. » Elle s’approcha, contemplant son propre travail à travers le regard du jeune homme. « Tu sais, en travaillant cette série, je n’ai cessé de penser à une phrase de Chantal Petitclerc : C’est fou comme les gens ont peur de Grandes Choses pour eux. »
Hakim posa délicatement la figurine sur la table de travail, comme si le poids de la sentence le requérait. Le mot « Grandes Choses » semblait résonner dans l’atelier, se mêler à la poussière suspendue dans les rayons du soleil.
« Peur de réussir ? » demanda-t-il, cherchant le sens sous la surface.
« Pas seulement. Peur de la joie trop intense, de l’amour qui bouleverse, du talent qui exige tout, du voyage qui transforme, de la vérité qui libère et oblige… » Sa voix était calme, mais chaque mot tombait avec la précision d’un outil de sculpteur. « On accepte les petites satisfactions, les bonheurs modérés, les rêves de taille raisonnable. Mais quand quelque chose de vraiment grand se présente à l’horizon de notre vie, on recule. On prétexte le réalisme, la prudence, l’humilité même. C’est une peur viscérale. »
Hakim se laissa tomber sur le vieux tabouret, le cœur battant plus fort. Il revit soudain le formulaire d’inscription pour un atelier de maître à l’étranger, resté inachevé sur son bureau. Il avait parlé d’argent, de temps, de difficultés logistiques. Il n’avait jamais nommé cette vague appréhension qui l’avait étreint en imaginant, ne serait-ce qu’un instant, qu’il pourrait être à la hauteur.
« Et si la Grandeur écrasait ? » lança-t-il, presque en défi.
Sila prit un morceau d’argile fraîche et commença à le pétrir, ses doigts agissant avec une assurance tranquille. « Regarde. Cette terre, brute, elle a le potentiel de devenir un chef-d’œuvre ou un échec. Si je n’ose pas la pétrir, la tourner, la pousser vers sa forme la plus ambitieuse, par peur de la gâcher, elle séchera et ne sera plus qu’un bloc inutile. Le risque de l’écrasement est inhérent. Mais le risque de la médiocrité volontaire, Hakim, est une certitude. »
Le climat avait changé. Ce n’était plus l’été insouciant, mais un été de confrontation, où le soleil révélait sans pitié les contours de nos ombres. Hakim sentit un déclic, comme un verrou qui cédait. Ce n’était pas une révélation bruyante, mais un ajustement intime.
« Alors, cette peur… on lui parle ? On l’affronte ?
— On la reconnaît d’abord. On la salue. “Bonjour, vieille peur des Grandes Choses. Tu es là parce que cette idée, ce sentiment, ce projet, a de l’importance.” Et puis, on avance d’un pas malgré elle. Pas en la niant, mais en l’intégrant au voyage. La grandeur n’est pas l’absence de peur. C’est l’élan qui la dépasse. »
Leurs yeux se rencontrèrent, et un sourire complice naquit. La sentence n’était plus une citation extérieure ; elle s’était tissée dans le récit de leur après-midi, dans la texture de l’argile, dans le silence qui avait suivi. Hakim repensa à sa figurine aux bras ouverts. Elle ne s’envolait pas. Elle n’était pas brisée. Elle s’ouvrait, simplement, accueillant la vulnérabilité magnifique de viser plus haut.
« Je crois que je vais terminer ma demande pour cet atelier », dit-il, et sa voix ne tremblait pas.
Sila déposa devant lui une petite boule d’argile neuve, humide et pleine de promesses. « Alors n’oublie pas d’y mettre un peu de cette peur. Elle fera partie de la glaçure, elle en enrichira les couleurs. »
Dehors, la chaleur d’août commençait à s’adoucir, laissant place à la longue ombre du soir. Dans l’atelier, deux amis avaient, une fois de plus, transformé une sentence en compagnon de route, et une peur en argile à modeler. Les Grandes Choses attendaient, non plus comme des menaces, mais comme des invitations à oser se dépasser.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 204 : Le Courage d’être soi
L’air de la terrasse, baigné d’une lumière dorée et lourde, portait déjà les prémices d’une autre saison. Ce n’était plus la chaleur explosive de l’été, mais une tiédeur attentive, presque mélancolique, où le vent commençait à chuchoter des promesses d’automne. Le ciel, d’un bleu immense et profond, se parait le soir de longues traînées cuivrées, annonçant des jours plus courts et des ombres plus longues.
Sila observait Hakim, silencieux devant une figurine d’argile à peine ébauchée. Le jeune homme semblait avoir emporté avec lui, ce jour-là, une part de cette lumière déclinante. Une tension inhabituelle se lisait dans son dos légèrement voûté, dans le geste hésitant de ses doigts sur la terre crue. Ce n’était plus la curiosité volubile de l’étudiant, mais le mutisme pesant de quelqu'un qui lutte en lui-même.
« On dirait qu’elle te résiste plus que les autres », fit Sila, sans le regarder directement, occupée à polir les contours lisses d’une coupe.
Hakim soupira, un son qui se perdit dans le souffle du vent. « Ce n’est pas elle. C’est l’idée qu’elle est censée porter. J’ai voulu sculpter… le courage. Mais comment donner une forme à quelque chose que l’on sent parfois nous manquer si cruellement ? »
Un silence s’installa, peuplé seulement du frottement régulier du chiffon de Sila sur la terre cuite. Puis, posément, elle parla, sa voix se mêlant au paysage changeant. « Tu cherches peut-être à sculpter le héros, celui qui n’a peur de rien. C’est une image, un idéal. Mais le vrai courage, Hakim, n’est pas l’absence de peur. C’est la voix qui murmure à l’oreille du guerrier tremblant : ‘Avance quand même’. »
Elle déposa sa coupe et croisa son regard. « On passe notre vie à attendre que quelque chose, ou quelqu’un, vienne nous débarrasser de nos peurs. Un sauveur, une formule magique, un succès. Mais la vérité est plus exigeante et plus libératrice. Personne ne peut nous débarrasser de nos peurs sinon nous-mêmes. »
La phrase, simple et profonde, résonna dans l’air tranquille comme une cloche. Hakim cessa de torturer l’argile. « Nous-mêmes ? Mais comment ? Elles sont si… présentes. La peur de ne pas être à la hauteur, de décevoir, de prendre le mauvais chemin. »
« En les accueillant », répondit Sila avec une douceur ferme. « Non comme des ennemis à abattre, mais comme des gardiens maladroits. Tu as peur de ne pas être un grand artiste ? Cette peur veille sur ton désir de l’être. Elle exige de toi de l’attention, du travail, de l’humilité. Le problème n’est pas la peur, c’est de lui laisser les rênes. De croire qu’elle a toujours raison. » Elle prit un petit outil pointu et traça un léger sillon dans une pièce en cours de séchage. « Se débarrasser d’une peur, c’est d’abord cesser de lui donner le dernier mot. C’est agir, aussi petit soit le geste, en dépit de sa présence. C’est cela, le vrai acte de création. »
Hakim observa ses mains, puis la forme informe devant lui. « Agir en dépit de… Tu veux dire que ce n’est pas un combat, mais une traversée ? »
« Exactement. On ne gagne pas contre une tempête. On apprend à naviguer en sa compagnie. » Sila se leva pour rentrer deux poteries exposées au soleil rasant. « Regarde ce ciel. Il change. L’été s’en va. La nature n’a pas peur de l’automne ; elle se transforme avec lui. La sève redescend, les feuilles rougissent et tombent. Ce n’est pas une mort, c’est un courage différent : le courage de lâcher, de se dépouiller pour renaître autre. Ton courage d’aujourd’hui ne sera pas celui de demain. Parfois, il sera de dire ‘oui’. D’autres fois, et c’est peut-être plus difficile, il sera de dire ‘non’. Ou simplement de rester immobile et de respirer au milieu du chaos. »
Une feuille jaunie, arrachée prématurément à un arbre voisin, vint voltiger sur la table entre eux. Hakim la ramassa, la fit tourner entre ses doigts. « Alors cette figurine… je pourrais ne pas sculpter un guerrier. Je pourrais sculpter… quelqu’un qui a peur. Quelqu’un dont les mains tremblent un peu, mais qui tend malgré tout les bras vers ce qu’il désire. »
Un lent sourire éclaira le visage de Sila. « Voilà. Donne une forme à ta vérité, pas à un fantasme. La beauté, la vraie, réside dans cette authenticité. La vie ne consiste pas à se trouver soi-même. La vie consiste à se créer soi-même. » Et on se crée à chaque choix, à chaque fois que l’on écoute son propre chant intérieur plutôt que le chœur des craintes. »
Le découragement qui pesait sur Hakim semblait s’être évaporé, emporté par la brise. Il ne restait plus qu’une concentration paisible. Ses doigts se remirent à l’ouvrage, non plus pour forcer l’argile, mais pour dialoguer avec elle. Il ne sculptait plus ‘le Courage’ avec un grand C, mais l’instant fragile et puissant où un être décide d’être l’artisan de sa propre liberté.
Sila le regarda travailler, puis leva les yeux vers l’horizon où le soleil commençait à embraser les nuages. Le climat tournait, apportant avec lui les couleurs de l’introspection et du lâcher-prise. Dans l’atelier, alors que les ombres s’allongeaient doucement, une autre peur venait de trouver sa juste place : non plus en geôlière, mais en témoin silencieuse de la naissance d’un courage personnel, humble et infiniment résistant.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 205 : Le Trésor à l'Horizon
La chaleur d’août, dense et vibrante, enveloppait tout d’une lumière blanche et crue, faisant miroiter les tuiles des toits. Dans l’atelier aux volets mi-clos, où l’air sentait l’argile humide et la terre battue, régnait une pénombre apaisante. Sila, les mains occupées à affiner les courbes d’une figurine, observait Hakim du coin de l’œil. Le jeune homme, assis sur un tabouret bas, semblait absorbé par un invisible point à l’horizon, bien au-delà des murs de la cour. Une tension inhabituelle, presque palpable, émanait de son silence.
— Ta réserve est un nouveau langage, aujourd’hui, remarqua-t-elle doucement, sans interrompre le mouvement de ses doigts sur l’argile. Elle parlait à la terre autant qu’à lui.
Hakim tourna la tête, un sourire fatigué aux lèvres.
— J’essaie de le traduire, mais les mots se dérobent. C’est comme une brume qui monte.
Sila posa délicatement la figurine sur l’étagère de travail, parmi ses semblables inachevées. Elle se lava les mains dans la bassine de terre cuite, le geste lent, rituel.
— Les brumes, justement… Elles ne sont jamais vides. Elles cachent des contours qu’il faut oser approcher. Une pensée d’Émilie Andrewes me revient, comme une lueur dans cette pénombre : «Je crois que, quand l'on voit poindre une peur à l'horizon, il ne faut surtout pas la fuir, non, c'est un trésor. Il faut marcher droit vers elle, la prendre dans nos bras, l'avaler, la digérer, puis notre corps s'occupera de l'expulser de nous.»
Les mots tombèrent dans l’atelier comme des galets dans un puits, créant des cercles concentriques dans le silence. Hakim ferma les yeux, semblant goûter chaque terme.
— Un trésor… c’est une perspective radicale. La mienne pointe, effectivement. Je la vois. C’est la peur de l’insignifiance. Non pas de ne rien accomplir, mais que ce que j’accomplis ne soit qu’un écho dans une vallée déserte. Que mes sculptures futures, mes idées, ne parlent à personne.
Sila s’approcha, s’appuyant au bord de la table lourde d’outils.
— Et si cette peur était le premier vrai matériau que la vie te confie ? Pas l’argile, le bois ou la pierre, mais cette sensation crue. La fuir, ce serait comme jeter un bloc de marbre brut parce qu’il est trop lourd à porter. La prendre dans tes bras, c’est accepter son poids. L’avaler, c’est en faire une partie de ton paysage intérieur. La digérer… cela, c’est le travail de l’artiste. Cela prend le temps qu’il faut. L’expulser ensuite ne signifie pas qu’elle disparaît, mais qu’elle a été transformée. Elle devient la force du geste, la certitude dans la courbe, la profondeur du vide que tu crées.
Dehors, un vent soudain, précurseur du changement de climat propre à cette fin d’été, fit frémir les feuilles du figuier. L’air chaud se mit en mouvement, apportant une promesse d’orage lointain.
— Je l’ai fuie jusqu’ici, cette peur, admit Hakim, la voix plus ferme. En m’étourdissant de projets, en cherchant toujours la prochaine technique à maîtriser. Mais elle grandissait à mesure que j’approchais de la fin de mes études. Elle se tenait là, à l’horizon de ma propre existence.
— Alors, aujourd’hui, nous marchons, proposa Sila avec une simplicité désarmante. Pas besoin de grand discours. Prends un morceau d’argile. N’essaie pas de sculpter quelque chose de beau, de signifiant. Sculpte cette peur. Donne-lui une forme monstrueuse, informe, absurde. Prends-la dans tes bras, littéralement. Et ensuite, nous la regarderons ensemble. Nous verrons de quelle terre elle est faite. Parfois, il faut matérialiser le fantôme pour réaliser qu’il est fait de la même poussière que nous.
Hakim se leva, les traits détendus par une détermination nouvelle. Il alla vers la pile d’argile, en détacha une masse généreuse et lourde. Ses doigts s’y enfoncèrent, non avec la précision habituelle de l’étudiant, mais avec une sorte de voracité contenue. Sila le regardait, satisfaite. La sentence n’était plus une simple citation ; elle était devenue un chemin sous leurs pieds, un processus partagé.
Le climat, lourd de chaleur accumulée et de la tension de l’orage à venir, épousait parfaitement l’alchimie intérieure qui opérait. La peur n’était plus un épouvantail à l’horizon ; elle était là, sur la table de travail, entre les mains calleuses de Sila et les doigts agiles de Hakim, une matière première brute et précieuse. L’amitié, ce jour-là, n’était pas une consolation, mais un accompagnement courageux vers le trésor le plus contre-intuitif : celui qui se cache au cœur de ce qui nous effraie. Et dans le silence qui retomba, peuplé seulement du frottement de la terre et du souffle du vent, se tissait la suite de leur histoire, une digestion patiente, commune, tournée vers l’horizon mouvant de leurs vies.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 206 : La Sentence de René
Le vent, qui la veille encore charriait la lourde chaleur de l’été, s’était fait vif et tranchant, striant l’air alentour d’une fraîcheur inédite. Sur l’étal de Sila, les figurines d’argile semblaient se serrer les unes contre les autres, comme pour se préserver de cette morsure soudaine. L’artiste, un châle noué sur ses épaules, observait le ciel qui avait pris cette teinte gris-bleu particulier, annonciateur d’un changement plus profond que la simple rotation des saisons.
Hakim arriva, les joues rougies par le vent, un carnet glissé sous le bras. Il y avait dans ses yeux cette lueur à la fois excitée et pensive qu’il avait toujours après une semaine d’étude et de réflexion solitaire. Sans un mot, il s’assit sur le petit tabouret, acceptant la tasse de thé brûlant que Sila lui tendait. La continuité de leur échange ne nécessitait pas de formules ; elle résidait dans la quiétude partagée, dans l’attente de l’idée qui allait fendre le silence.
« J’ai lu quelque chose cette semaine, commença Hakim, le regard perdu dans la vapeur de sa tasse. Une phrase qui m’a poursuivi. Elle est d’un certain René. Elle dit : “La peur glace le sang et l’horreur fait froid dans le dos ; je certifie.” »
Sila laissa la sentence résonner dans l’air froid. Elle prit une figurine inachevée, un personnage aux bras levés, et commença à en lisser les contours avec son pouce, geste devenu réflexe de pensée.
« “Je certifie”…, murmura-t-elle enfin. Ce n’est pas une simple observation. C’est un témoignage. Une déposition. Comme s’il avait traversé un tribunal intérieur et en rapportait la vérité incontestable. »
Hakim hocha la tête. « C’est cela qui m’a frappé. La peur est une chose. Elle est interne, physiologique même : le sang qui se glace. C’est une sensation qui nous habite. Mais l’horreur… »
« L’horreur vient du dehors, acheva Sila. Elle est un choc, un souffle glacial qui s’abat sur la nuque. Elle est ce devant quoi on ne peut que reculer. La peur peut être ancestrale, diffuse. L’horreur, elle, a un visage, un événement, une date. Elle vous saisit. » Elle posa la figurine. « Ce mois-ci, le climat a changé. On sent bien que l’air est différent, qu’il porte une autre histoire. Il n’est plus le porteur de chaleur, mais le messager d’une morsure. C’est une horreur pour la peau qui n’y était pas préparée. »
Le jeune homme suivait le raisonnement, ajoutant sa propre couche. « Dans notre création, peut-être… La peur, c’est la terre qui résiste, la craquelure possible dans l’émail après la cuisson. C’est un frisson intérieur à l’artiste. Mais l’horreur, ce serait de voir son œuvre, une fois finie, lui devenir étrangère, la trouver vile ou vide. Un verdict venu de l’extérieur, même si c’est notre propre regard devenu étranger. Ça vous fait froid dans le dos. Je… je certifie. » Il sourit légèrement, s’appropriant la formule.
Sila lui rendit son sourire. « Tu vois ? René ne se contente pas de décrire. Il engage. En certifiant, il nous lance le défi de faire de même. De nommer nos glaces intérieures et nos souffles froids. De les reconnaître, non pour s’y soumettre, mais pour les inscrire dans le récit de notre vie. » Elle indiqua du menton les nouvelles créations sur l’étal. « Cette figurine-là, je l’ai faite après un rêve qui m’avait glacée. J’ai certifié ce frisson en lui donnant forme. L’argile a absorbé la peur. Et l’horreur du monde, celle dont les nouvelles nous parviennent… parfois, il faut la modeler aussi, de biais, pour qu’elle cesse de nous souffler uniquement sur la nuque. Pour la regarder en face, et choisir la forme qu’on lui donne. »
Le vent tourna autour de l’étal, soulevant un peu de poussière. Hakim sortit son carnet et écrivit rapidement la sentence, puis en dessous : Certifier le froid pour s’en vêtir. Il sentait que cet échange était un rempart. Non contre le changement de climat ou les ombres du monde, mais contre la paralysie qu’ils pouvaient induire. Comprendre la nuance entre ce qui glace de l’intérieur et ce qui glace de l’extérieur, c’était déjà commencer à se réchauffer par la conscience et la parole partagée.
La sentence de René n’était plus une simple citation. Sous les doigts habiles de Sila et dans le regard réfléchi de Hakim, elle était devenue une clé, offerte par un inconnu, pour décrypter les frissons d’une saison nouvelle et continuer, malgré tout, à modeler le jour.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 207 : Le Fond de la Peur
Un vent frais, vif et nouveau, dansait dans les ruelles d’Aïn El Ksour, apportant avec lui les premiers murmures de l’automne. Il chassait la torpeur de l’été, nettoyant le ciel d’un bleu plus pâle, plus profond. Dans l’atelier de Sila, la lumière qui traversait le vitrail poussiéreux avait changé de qualité ; elle était plus oblique, plus dorée, découpant des rectangles de chaleur sur les étagères chargées de figurines d’argile aux expressions sereines ou tourmentées.
Hakim poussa la porte, une légère rougeur aux pommettes due au vent du chemin. Il trouva Sila non pas en train de pétrir la terre, mais assise sur un tabouret bas, observant une petite sculpture qu’elle venait visiblement de terminer. C’était une forme abstraite, comme un cœur noué de lianes ou un noyau fendu de fissures. Elle leva les yeux vers lui, et un silence complice s’installa, ponctué seulement par le souffle du dehors.
« Le vent a tourné », dit simplement Hakim en posant son sac. « Il fait toujours tourner quelque chose en nous, ce vent de saison », répondit-elle sans quitter la figurine des yeux. « Il dépose des choses, il en emporte d’autres. Aujourd’hui, il a apporté une question lourde. »
Elle prit la sculpture fragile entre ses mains et la tendit à Hakim. Il la sentit vivante sous ses doigts, pleine de tensions contenues.
« C’est quoi ? » demanda-t-il.
« Je ne sais pas encore. Une peur cristallisée. Une angoisse sans visage. En la travaillant, je ne pouvais m’empêcher de penser à cette phrase de Philippe Derudder : Le fond du fond de nos problèmes c’est la peur. »
La sentence tomba dans l’atelier comme une pierre dans un puits, et ses cercles concentriques semblèrent agiter l’air tranquille. Hakim, au lieu de répondre tout de suite, parcourut des yeux les étagères. Il revoyait chaque figurine non plus comme une simple création, mais comme une bataille contre un spectre intime. La femme au regard baissé : peur de regarder en face ? L’homme aux épaules larges et à la posture légèrement courbée : peur de sa propre force ?
« C’est vertigineux », murmura-t-il finalement. « Si on accepte cela, alors chaque colère, chaque fuite, chaque silence, chaque excès… ne serait qu’un masque. »
« Ou une armure », corrigea Sila en se levant pour remplir la théière. « Une armure forgée à la hâte pour ne pas sentir les flèches de la peur. La peur de manquer, de décevoir, de perdre, de souffrir. La peur de ne pas être aimé, ou reconnu. La peur de l’inconnu, qui rôde comme ce vent nouveau. »
Hakim s’assit, la figurine-peur toujours en main. « Alors, ce que tu sculptes vraiment, ce n’est pas une forme, mais… un exorcisme ? »
Un léger sourire effleura les lèvres de Sila. « Parfois, oui. Parfois, c’est juste une tentative de regarder le dragon en face, pour voir de quelle couleur brillent réellement ses écailles. Souvent, il est bien plus petit que l’ombre qu’il projette. »
Ils burent leur thé en silence, laissant l’idée infuser en eux, plus forte que les feuilles de menthe.
« Ma peur, à moi, en ce moment », reprit Hakim, les yeux fixés sur la vapeur de sa tasse, « c’est de choisir. La spécialisation en art, la voie à suivre. C’est une peur qui se déguise en procrastination, en doute permanent. »
« Et la mienne, en sculptant cela », dit Sila en désignant la forme abstraite, « c’était la peur de la répétition. Que mon inspiration ne soit qu’un écho qui s’affaiblit, que je me contente de refaire ce que je sais déjà faire, par sécurité. La peur de devenir une prisonnière de mon propre talent, si talent il y a. »
Le climat avait changé, dehors. En eux aussi. L’été de leurs échanges légers, des découvertes joyeuses, avait cédé la place à un automne d’introspection plus rude, plus nécessaire. Mais il n’y avait aucune tristesse dans cet aveu mutuel ; plutôt une solide reconnaissance, comme deux alpinistes vérifiant leur cordée avant une ascension plus raide.
« Alors, que faire ? » demanda Hakim. « Une fois qu’on a vu le fond du fond ? »
« On ne le remplit pas de ciment », dit Sila avec un petit rire. « On l’éclaire. On s’assoit au bord, et on observe ce qui vit là-dedans. On arrête de lancer des pierres pour en combler le vide. On apprend à connaître ses contours. Et, parfois, on y fait pousser quelque chose. Une nouvelle compréhension. Une compassion pour soi. »
Elle reprit la sculpture des mains de Hakim et la posa délicatement sur l’étagère, parmi les autres.
« Elle a sa place ici. Elle n’a pas besoin d’être cachée. Juste reconnue. »
Hakim hocha la tête. Le vent frais s’engouffra soudain par la porte entrouverte, faisant frémir les papiers sur la table. Il n’était plus un intrus, mais le souffle même de cet atelier où, peu à peu, on apprenait à regarder toutes les saisons de l’âme, sans détourner les yeux. La suite de leur camaraderie se construirait sur ce fond-là, non pas ignoré, mais pacifié, une terre fertile pour les échanges à venir.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 208 : L’Ombre de la Crainte
Une lumière oblique, plus blonde, striait l’atelier, trahissant le glissement silencieux de la saison. L’air, lui, portait une netteté nouvelle, une fraîcheur matinale qui semblait aiguiser les contours des choses et des pensées. Sila, les mains plongées dans la terre fraîche, pétrissait une masse argileuse avec une lenteur méditative. Hakim, assis sur le tabouret bas, observait par la fenêtre ouverte les premiers vols agités des étourneaux, présage des grands départs.
« C’est curieux, commença-t-il sans détour, comme si la pensée naissait du ciel même. Cette saison qui tourne, elle me met dans un état étrange. Une excitation, oui, pour les projets nouveaux, mais aussi… une appréhension sourde. Comme une ombre qui s’allonge sans qu’on voie l’objet qui la porte. »
Sila ne leva pas les yeux de la terre, mais un sourire effleura ses lèvres. « Tu nommes l’objet, Hakim. L’ombre, elle, est déjà nommée depuis longtemps. » Elle marqua une pause, modelant la base d’une nouvelle figurine aux formes incertaines. « Je lisais récemment, et cette phrase m’est restée, collée à l’esprit comme ces feuilles de platane au trottoir humide : "La seule chose dont nous devons avoir peur, c'est de la peur elle-même." Franklin Delano Roosevelt. »
Elle prononça les mots avec une simplicité qui en renforça le poids. Hakim se tourna vers elle, quittant le spectacle du ciel.
« La peur de la peur, murmura-t-il. C’est un serpent qui se mord la queue. Mais comment l’éviter ? L’ombre, justement, elle existe. Elle est là. »
« Ah, mais vois-tu, » reprit Sila en relevant enfin le visage, ses doigts laissant de légères empreintes sur l’argile, « Roosevelt ne parlait pas d’ignorer l’ombre. Il pointait le danger de fixer l’ombre au point d’y voir un mur infranchissable, une réalité plus solide que la lumière qui la crée. Ta crainte de l’année qui avance, de tes choix à venir, de tes capacités… si elle devient ton seul interlocuteur, alors elle façonne tout. Elle pétrit ta vie comme je pétris cette terre. Et la figurine qui en sortira sera difforme, nouée par l’angoisse. »
Elle prit un outil fin et entama un léger sillon. « Regarde cette argile. Elle a peur, si je puis dire, de la sécheresse, de la fissure, du four. Mais si je cède, moi, à la peur de la gâcher, je n’oserai plus y toucher. Elle durcira inerte dans son coin. La peur légitime devient alors peur paralysante. C’est elle, l’ennemi. Pas l’échec possible, pas l’inconnu. »
Hakim resta silencieux un long moment, le regard perdu dans la spirale naissante que Sila gravait. Il revoyait ses hésitations de la veille, ce projet d’exposition collective qu’on lui proposait et qu’il envisageait déjà de refuser, terrorisé à l’idée du regard des autres.
« Alors, dit-il enfin, la voix plus ferme, il faudrait… agir avec l’ombre, mais pas pour elle. Ne pas la laisser décider à notre place. »
« Exactement, » approuva Sila, ses yeux pétillant d’une lueur chaude. « Accueillir le tremblement, le nommer – ‘tu es la peur de l’insuffisance, la peur du temps’ – et puis, délicatement, le poser à côté de soi. Et prendre l’outil. Et faire le geste, malgré tout. Parce que le geste, lui, appartient à la vie, pas à la crainte. »
Elle tendit vers lui un petit morceau d’argile humide. « Tiens. N’essaie pas de sculpter quelque chose de beau. Sculpte simplement pour sentir la terre céder sous ta pression, et non sous celle de ton hésitation. »
Hakim prit la terre. Elle était fraîche, vivante, légèrement résistante. Sa propre peur, intense tout à l’heure, semblait soudain avoir perdu de sa substance. Elle n’était plus qu’un vieux vêtement trop large, et non une prison de chair.
Dehors, un vent plus vif s’était levé, chassant les derniers relents de l’été et annonçant les richesses âpres de l’automne. Dans l’atelier, régnait le silence paisible de deux esprits affrontant, ensemble, les ombres sans substance, laissant leurs mains, guidées par le courage retrouvé, parler le langage simple et profond de l’acte créateur.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 209 : La Peur qui Ronge les Murs
L’air avait changé. Une netteté cristalline s’était abattue, chassant la lourdeur moite de la saison passée. Les vents, plus vifs, jouaient maintenant avec les feuilles qui commençaient à se teinter d’or pâle et de rouille, et la lumière, inclinée, allongeait démesurément les ombres de l’étal de Sila. Hakim, arrivé plus tôt que d’habitude, trouva la céramiste les mains couvertes d’une fine poussière d’argile séchée, en train de polir le contour d’une nouvelle figurine aux traits étrangement tendus.
La conversation, dans la continuité paisible de leur dernière rencontre, glissa naturellement vers les transitions, ces seuils invisibles que l’on franchit souvent sans s’en apercevoir. Hakim évoquait la rentrée universitaire, ce mélange d’excitation et d’appréhension face à un nouveau cycle. Sila l’écoutait, son outil rythmant lentement ses gestes.
« C’est étrange, dit-elle après un silence, comme nos peurs se transforment avec le temps, mais ne nous quittent jamais vraiment. Elles changent de visage, c’est tout. » Elle posa la figurine, une silhouette semblant se recroqueviller sur elle-même. « Quand j’étais plus jeune, je craignais l’échec, le vide, le regard des autres. Aujourd’hui, j’ai parfois peur de la stagnation, de l’indifférence, ou que cette quiétude que j’ai construite ne soit, en vérité, une lente renonciation. »
Hakim, observant la sculpture, sentit une gravité nouvelle dans ses mots. Il se souvint d’un film qu’il avait vu récemment, Les Évadés, et d’une réplique qui l’avait habité.
« C’est une chose terrible que de vivre dans la peur », murmura-t-il, citant le personnage de Red. La sentence, venue du dehors, s’immisça dans l’échange comme une clef.
Sila leva les yeux, son regard s’assombrit. « Oui. Terrible. Parce que la peur, quand elle s’installe, ne se contente pas de t’avertir d’un danger. Elle devient l’architecte de ta prison. Elle construit des murs autour de toi, brique après brique, des murs d’habitude, de doute, de compromis. Et le pire, c’est qu’on finit par trouver ces murs rassurants. On s’y appuie. On en oublie le goût du ciel. »
Elle prit un chiffon et essuya délicatement la poussière sur l’étagère, révélant d’anciennes créations, plus sereines. « Regarde ces premières figurines. Elles étaient libres, pleines de courbes. Celle-ci… » Elle désigna la nouvelle. « Elle est toute en angles, comme si elle cherchait à occuper le moins d’espace possible, à ne pas déranger. La peur la ratatine. »
Hakim réfléchissait, absorbant la métaphore. « Alors comment on… on s’évade ? Comme dans le film ? Avec un petit marteau et une obstination folle ?
— Parfois, oui, sourit-elle. Mais l’évasion commence par reconnaître les murs pour ce qu’ils sont : des constructions, pas une fatalité. Pour moi, chaque nouvelle pièce est une petite pichenette contre une brique. Chaque vérité dite, chaque risque assumé dans mon art, c’est un coup de marteau. C’est long. C’est épuisant. Mais la peur n’aime pas le bruit régulier de l’outil qui persiste. Elle recule. »
Le vent s’engouffra dans l’atelier, apportant un frisson et l’odeur de la terre humide. Hakim sentit que cette conversation n’était plus seulement philosophique ; elle touchait à l’intime, au cœur même de ce qui pouvait paralyser Sila, ou lui-même. « Et ta plus grande peur, aujourd’hui, Sila ? »
Elle fixa l’horizon, au-delà de son étal, où le ciel tournait au gris perle. « Que cet atelier, ce havre, ne devienne mon cachot. Que je me satisfasse tellement de la sécurité qu’il représente que j’oublie d’en sortir pour montrer mon travail au monde, pour me confronter à autre chose. La peur de l’échec peut se muer en peur du succès, ou simplement du changement. C’est insidieux. »
« C’est une chose terrible que de vivre dans la peur », répéta Hakim, mais cette fois, la sentence résonnait comme une constatation partagée, un ennemi commun identifié. « Alors il ne faut pas la laisser s’installer à la table. Ni ici, ni à la fac. »
Sila acquiesça, une lueur déterminée dans les yeux. « Exactement. Alors parlons d’autre chose. Parlons de ce que tu veux créer, toi, une fois les murs de ton propre semestre tombés. Parlons de formes audacieuses. » Et dans le climat vif et renouvelé, sous ce ciel qui se dégageait pour laisser place à des nuages rapides, ils se remirent à imaginer, brique après brique mentale déposée, construisant non plus une prison, mais un pont.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 210 : L’Horizon des Possibles
L’air avait tourné, subtilement mais sûrement. Une lumière plus rasante dorait les pots de géraniums sur le rebord de la fenêtre, et une certaine netteté, presque cristalline, s’était insinuée dans l’atmosphère. L’été, lourd et langoureux, avait cédé la place à un souffle plus vif, un ciel plus haut, qui semblait inviter à regarder plus loin. Dans l’atelier de Sila, l’odeur familière de l’argile et de la terre mouillée se mêlait à cette nouvelle fraîcheur entrouvrant la porte.
Hakim était assis sur le vieux tabouret, une tasse de thé à la menthe refroidissant entre ses mains. Son regard était absent, fixé sur une faille dans le carrelage, mais son esprit, Sila le devinait, voyageait bien au-delà des murs de la petite maison. Elle terminait d’affiner le contour d’une aile d’oiseau sur une figurine, laissant le silence s’épaissir, devenant un compagnon palpable de leur réflexion.
« Parfois, dit enfin Hakim sans détacher les yeux du sol, je me sens comme un funambule sur un fil tendu entre hier et demain. Et le vide en dessous n’est pas fait de pierres, mais de « et si ? » et de « que se passera-t-il si ? ». C’est épuisant. »
Sila posa délicatement son ébauchoir. Elle ne le regarda pas directement, mais son attention était tout entière tournée vers lui, comme une antenne fine.
« Le funambule, murmura-t-elle, ne regarde jamais le vide. Il fixe un point stable, au bout du fil. L’ici. Le maintenant. Le balancement de son propre corps. » Elle prit une profonde inspiration, sentant la vérité des mots qu’elle allait partager, une sentence qu’elle avait longuement façonnée en elle comme une poterie.
« Je me rends compte que la peur n’est pas réelle. Le seul endroit où la peur peut exister c’est dans nos pensées concernant l’avenir. C’est un produit de notre imagination, qui fait naître des peurs qui n’existent pas dans le présent, et qui, peut-être même, n’existeront jamais. Ça frôle parfois la folie... »
Le mot « folie » résonna dans l’atelier, doux mais incisif. Hakim leva enfin les yeux, rencontrant le regard calme de Sila.
« Alors comment on arrête ? demanda-t-il, une pointe de frustration dans la voix. Comment on éteint cette machine à fabriquer des catastrophes ? »
Sila sourit. « On ne l’éteint pas. On observe son travail. On reconnaît sa production pour ce qu’elle est : des ombres projetées par notre propre esprit sur un écran qui n’existe pas encore. Regarde. » Elle tendit la main vers une étagère où s’alignaient des figurines inachevées, des ébauches d’êtres aux formes incertaines. « Cette terre, quand je la prends, elle contient toutes les possibilités. Elle pourrait devenir un ange, un démon, un simple bol. Ma peur, ce serait de la gâcher, de faire le mauvais choix, de briser son potentiel. Alors parfois, je ne fais rien. Je la laisse sécher et mourir sur l’étagère. C’est ça, la vraie folie. La seule catastrophe, c’est l’immobilisme par crainte de l’horizon. »
Hakim contempla les ébauches. Il vit la sagesse non dans les pièces achevées, mais dans ces formes intermédiaires, ces « possibles » gelés. Le climat avait changé, dehors et en lui. L’air vif n’était plus une menace, mais une invitation à respirer plus profondément.
« Fixer le point stable, répéta-t-il lentement. Le fil sous mes pieds. Ma respiration. Ce projet que je dois rendre la semaine prochaine, non pas comme une montagne infranchissable, mais comme la prochaine pression de mes doigts sur l’argile. »
Sila hocha la tête, reprenant son outils. Le grès sous ses doigts était ferme, réel, présent. « Exactement. L’avenir n’est qu’une série de présents à naître. Et dans le présent, Hakim, il n’y a jamais de vide. Il n’y a que de la matière. À nous de lui donner forme, sans redouter les ombres que notre propre lumière pourrait créer. »
Le jeune homme sentit un poids se dissoudre, non pas celui des responsabilités, mais celui des spectres qui les accompagnaient. Le nouvel horizon, au-dehors, n’était pas un abîme, mais un espace ouvert, balayé par un vent propre. Et sur le fil tendu du temps, il décida de cesser de regarder en bas, pour marcher, simplement, en sentant sous ses pieds la texture solide de l’instant.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 211 : Le Feu qui Dansait avec la Peur
La brume d’octobre, épaisse et silencieuse, s’accrochait aux montagnes entourant tout le village, estompant les contours des oliviers et changeant la lumière en une douceur laiteuse. Sur l’étal de Sila, les nouvelles figurines semblaient émerger de cette pénombre, formes à peine nées encore humides d’argile et de buée. Hakim, arrivé plus tôt que de coutume, frottait ses mains pour en chasser le froid humide, ses yeux brillants d’une curiosité teintée cette fois d’une gravité inhabituelle.
Sila, sans un mot, lui tendit une tasse de thé brûlant dont la vapeur montait en spirale dans l’air immobile. Elle observa le jeune homme, reconnaissant dans son silence non un manque de mots, mais leur poids. Les mois précédents avaient tissé entre eux une continuité paisible, mais aujourd’hui, l’atmosphère portait quelque chose de différent, comme si la brume extérieure avait aussi pénétré l’âme.
« Je suis retourné voir mon père en ville, finit par dire Hakim, les yeux fixés sur la figurine en cours entre les mains de Sila, une forme qui semblait moitié oiseau, moitié racine. Nous avons encore parlé de mon avenir. De ses craintes. »
Sa voix se fêla imperceptiblement. Sila déposa délicatement l’ébauchoir, laissant la terre parler d’elle-même un instant. Elle savait que le père d’Hakim, homme pratique et usé par les soucis, voyait d’un mauvais œil la voie des arts, y percevant précarité et incertitude.
« La peur a une odeur, tu sais, murmura-t-elle en modelant une courbe plus douce. Elle sent le terreau trop retourné, le bois qui se rétracte avant l’hiver. Elle peut protéger, parfois. Mais le plus souvent, elle emprisonne. » Elle leva les yeux vers lui, et c’est alors qu’elle offrit la sentence, l’intégrant au récit comme une évidence, une pierre ajoutée à l’édifice de leur réflexion partagée. « Car, comme l’a si justement écrit un grand dramaturge, de tous les sentiments vils, la peur est le plus maudit. »
Les mots résonnèrent dans l’air humide, prenant corps entre les pots de terre et les sculptures. Hakim les goûta lentement. « Maudit… Pas seulement ressenti, mais qui maudit à son tour, c’est cela ? »
Sila acquiesça. « Exactement. La peur de ton père pour toi est compréhensible, elle vient de l’amour. Mais lorsqu’elle se transmet, qu’elle cherche à dicter une vie, elle devient malédiction. Elle maudit l’élan, l’audace, la couleur unique de ton chemin. La peur que tu pourrais, toi, commencer à éprouver face à ses doutes, serait encore plus perfide. »
Le jeune homme prit une petite boule d’argile oubliée sur la table, la faisant rouler dans sa paume, cherchant un ancrage. « Alors comment… comment empêcher la malédiction de s’accomplir ? »
Un léger sourire effleura les lèvres de la céramiste. Elle pointa du doigt le petit brasero de cuivre où brûlaient quelques braises pour lutter contre l’humidité. « Regarde le feu. Il a peur de rien, lui. Il transforme. Le bois qu’il consume devient lumière et chaleur. Ta peur, celle qu’on t’impose ou que tu engendres, ne doit pas être une prison. Donne-la à manger à ton propre feu intérieur. Laisse-la devenir le combustible de ta détermination, de ta clarté. Que la crainte de l’échec se consume pour illuminer ta persévérance. »
Hakim regarda les braises, leurs danses oranges dans la grisaille. Il pensa à ses croquis, à ses projets, à cette passion qui le brûlait littéralement de l’intérieur. La sentence de Shakespeare, désormais tissée à la sagesse de Sila, prenait un sens tangible. La peur n’était pas à nier, mais à reconnaître pour mieux la transcender, de peur qu’elle ne maudisse son destin.
« Je vais lui parler encore, dit-il avec une voix plus ferme. Mais cette fois, je ne parlerai pas avec la peur de le décevoir. Je parlerai avec le feu de ce que je suis convaincu de devoir être. »
La brume, dehors, commença lentement à se dissiper sous une timide percée de soleil, striant l’atelier de rayons pâles. Sila reprit son ébauchoir, satisfaite. Ce mois de brume et de transition portait en lui la leçon du feu. Hakim, lui, modelait désormais non plus de l’argile, mais sa propre résolution, ayant appris qu’il fallait parfois danser avec l’ombre de la peur pour que sa propre lumière en devienne plus vive, plus chaude, plus irrépressible. L’étal, une fois de plus, avait été le théâtre silencieux d’une alchimie intime, où les sentences des anciens aidaient à sculpter le présent.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 212 : La Voix des Pierres
Une lumière oblique, dorée et douceâtre, baignait l’atelier, annonçant les jours plus courts. L’air avait pris une fraîcheur vive, charriant des senteurs de terre humide et de bois brûlé. Sur l’étagère près de la fenêtre, une nouvelle figurine de Sila séchait, une silhouette androgyne tenant un globe strié de lignes fragiles, comme un monde ou un fruit offert.
Hakim entra sans un mot, suivant un rituel désormais établi. Il posa son sac, emplit la bouilloire et observa le travail en cours. Son regard était plus grave que d’habitude, marqué par ses lectures et les tourments silencieux de son âge. Sila, les mains couvertes d’une fine pellicule d’argile grise, tourna la tête vers lui. Elle sentit le poids de ses pensées.
« Parfois, » commença-t-elle sans préambule, essuyant ses doigts sur un torchon, « il me semble que nous ne faisons que redécouvrir ce qui a déjà été dit, mais dans une langue que nous avons oubliée. Comme si la sagesse était un palimpseste. »
Hakim acquiesça, approchant une chaise. « Je lisais justement des textes sur l’Égypte ancienne. Cela m’a fait penser à toi, à ta façon de donner une présence aux matériaux inertes. » Il hésita, cherchant ses mots, avant de les livrer, comme on dépose un objet précieux sur une table. « La science religieuse de l’Égypte nous a été surtout restituée par la lecture des hiéroglyphes. Les temples, eux aussi, sont des livres, et l’on peut dire de la terre des Pharaons que les pierres y ont une voix. »
La sentence de Léon Denis résonna dans le silence de l’atelier, s’y mêlant à l’odeur de l’argile et au léger crépitement du poêle.
« La voix des pierres, » répéta Sila, pensive. Elle désigna du menton les murs de sa propre demeure, faits de cette même pierre locale, ocre et rugueuse. « Crois-tu qu’ici aussi, les pierres aient une voix ? Pas celle, grandiose, des pylônes de Karnak, mais une voix plus humble, domestique ? Celle qui chuchote les souvenirs des murs, la patience des seuils, la chaleur accumulée puis restituée ? »
Hakim laissa son regard errer. « Je commence à l’entendre, je crois. Depuis que je viens ici. Ce n’est pas une voix qui parle avec des mots. C’est… une voix qui se transmet par la texture, par la résistance, par la manière dont la lumière glisse sur une surface à midi ou s’accroche dans une rainure au crépuscule. Ta figurine, là, » dit-il en indiquant la nouvelle création, « elle n’est pas encore cuite, et pourtant elle parle déjà. Elle dit : “Tiens-moi. Je suis fragile et je contiens un monde.” »
Un sourire toucha les lèvres de Sila. Elle était toujours émue par la façon dont le jeune homme traduisait ses propres intuitions. « Nous sommes alors des scribes, Hakim. Non pas des inventeurs, mais des traducteurs. L’argile a sa volonté, sa mémoire géologique. Le bois a son histoire de croissance, de sécheresse ou d’abondance. Notre rôle n’est pas de les contraindre à une forme parfaite, mais d’écouter ce qu’ils suggèrent, de déchiffrer le hiéroglyphe naturel qu’ils portent en eux. La vraie création est une écoute active. »
« Alors l’artiste est un archéologue de l’instant présent ? » proposa Hakim, les yeux brillants. « Il déblaie les préjugés, gratte délicatement la surface des apparences pour mettre au jour la forme qui dormait dans la matière, et qui attendait une voix pour s’exprimer. »
« Exactement. Et cette voix, une fois rendue, devient à son tour un temple. Un petit temple portable. » Sila prit délicatement la figurine au globe. « Ceci n’est pas qu’une statuette. C’est une stèle. Elle grave dans la matière une pensée, une émotion de ce mois-ci – ce mois de lumière rasante et d'introspection. Quelqu’un, dans cent ans, pourrait la trouver et peut-être entendre un écho : “Ici, en ce temps de transition, quelqu’un a cherché à tenir l’essentiel avec délicatesse.” »
Hakim resta silencieux un long moment, buvant son thé. Le changement de climat, qui rendait l’air plus tranchant et la lumière plus précieuse, trouvait un écho parfait dans leur échange. Il ne s’agissait plus de l’exubérance de l’été, mais d’une accumulation, d’un stockage de sens, comme la terre qui emmagasine la chaleur avant le froid.
« Je crains parfois, » avoua-t-il finalement, « de ne pas avoir l’oreille assez fine. Que la voix des pierres, ou celle de l’argile, se perde dans le bruit de mon propre doute. »
Sila s’assit en face de lui. « Le doute, Hakim, est la gangue dans laquelle la certitude de la forme se cache. On ne l’extrait pas en force. On l’écoute, lui aussi. Il fait partie du texte. Les Égyptiens gravaient aussi leurs interrogations, leurs demandes aux dieux. Ton doute est un hiéroglyphe de ton chemin. Ne l’efface pas. Apprends à le lire. »
Dehors, le vent se leva, faisant trembler les volets. Une feuille morte vint s’écraser contre la vitre. Dans l’atelier, entre l’artiste et l’étudiant, entre les figurines silencieuses et la sentence récitée, une paix profonde s’installa. Ils venaient de construire, pour une après-midi, un petit temple de paroles et d’écoute. Et les pierres de l’Étal, les vieilles pierres d’Aïn El Ksour, semblaient approuver de leur silence millénaire. Elles aussi avaient une voix, et ce jour-là, elle murmurait à l’unisson avec celle de deux amis déchiffrant, ensemble, le grand livre du monde.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 213 : L’Écriture du Temps
Le vent d’automne, désormais maître des lieux, tourmentait la glycine dénudée devant l’étal de Sila. Hakim arriva en serrant contre lui un carnet aux feuilles gonflées de notes, ses mains légèrement rougies par le froid naissant. Il trouva la céramiste penchée sur une plaque d’argile fraîche, traçant non pas un dessin, mais une série de signes complexes à l’aide d’un stylet fin. Le silence entre eux n’était pas vide, mais chargé de la concentration palpable de Sila et des questions que Hakim avait apportées du train. Il s’installa sur le tabouret, laissant le murmure du vent et le grattement du stylet composer un premier dialogue.
« Je suis tombé sur une pensée, cette semaine », commença enfin Hakim, ouvrant son carnet. Sa voix rompait l’enchantement du geste avec douceur. « Elle parle du langage, ou plutôt des langages. De ceux qui révèlent, et de ceux qui dissimulent. » Il lut alors la sentence, lentement, comme on déchiffre une inscription ancienne : « Le premier parmi les savants modernes, Champollion, découvrit trois sortes d’écriture dans les manuscrits et sur les monuments égyptiens. Par là fut confirmée l'opinion des anciens, que les prêtres d'Isis employaient trois ordres de caractères : les premiers, démotiques, étaient simples et clairs ; les seconds, hiératiques, avaient un sens symbolique ou figuré ; les autres étaient des hiéroglyphes. C'est ce que Héraclite exprimait par les termes de parlant, de signifiant et de cachant. »
Sila ne leva pas les yeux de sa plaque. Son stylet continua son chemin, transformant une ligne en spirale, une autre en triangle rempli de hachures. « Parlant, signifiant, cachant », répéta-t-elle après un long moment, laissant les mots résonner dans l’air frais. « C’est une belle clé pour ouvrir bien des portes, Hakim. Y compris celle de notre propre histoire. » Elle posa enfin son outil et tourna la plaque vers lui. Ce qu’il avait pris pour une abstraction était en fait un paysage miniature et codé. Des vagues parallèles pour la mer, un losange pour la maison familiale, un arbre stylisé dont les racines plongeaient vers un point central.
« Tu vois ? C’est mon écriture démotique à moi », dit-elle avec un léger sourire. « Simple et clair. Ce que tout enfant du village pourrait comprendre : la maison, l’arbre, la terre. Mais regarde ces entrelacs autour du tronc. » Elle désigna un motif complexe de lignes brisées et de points. « C’est là que commence l’hiératique. Cela ne représente plus l’arbre, mais l’idée de l’ancrage, de la résilience. C’est un sens figuré. Pour le lire, il faut déjà connaître le langage du cœur et de la mémoire. »
Hakim se pencha, captivé. « Et les hiéroglyphes ? Où sont-ils ? »
Un éclat profond traversa le regard de Sila. Elle se leva et alla chercher une figurine sur une étagère haute, une statuette d’argile cuite représentant une femme aux mains ouvertes, offertes comme un cadeau ou une supplication. La surface en était lisse, sans motif apparent. « Le hiéroglyphe, Hakim, n’est pas toujours un signe gravé. Parfois, c’est l’objet entier qui est le signe. Cette figurine… elle cachait. Pendant des années, je l’ai crue être une simple évocation de la maternité. Ce n’est que bien plus tard, en revisitant certains souvenirs douloureux de ma propre mère, que j’ai compris. Elle n’est pas une offrande. Elle est une demande de pardon. Le message était là, intégral, mais invisible à quiconque, y compris à moi, ne possédait pas la clé du contexte vécu. »
Le jeune homme resta silencieux, absorbant la leçon. Il comprenait soudain que leurs échanges précédents, toutes ces sentences partagées, formaient peu à peu leur propre lexique hiératique. Un langage figuré tissé à deux voix.
« Cela me fait penser », reprit-il, « à toutes les histoires que l’on nous enseigne. La grande Histoire officielle, celle des manuels. C’est l’écriture démotique. Elle donne les faits, les dates, apparemment clairs. Puis, il y a les interprétations, les analyses – l’hiératique des professeurs et des philosophes. Mais le vrai hiéroglyphe… » Sa voix se fit plus basse, comme s’il craignait d’être entendu. « Le vrai hiéroglyphe, ce serait la somme de toutes les expériences individuelles, des silences imposés, des vérités cachées sous le pacte social, comme dans cette série dystopique où l’histoire réelle est effacée pour préserver un ordre illusoire. La vérité ultime est souvent celle que personne ne peut ou ne veut encore voir en face. »
Sila acquiesça, reprenant sa place derrière son étal, face à Hakim. « Exactement. Et nous faisons cela à l’échelle de nos vies, constamment. Nous créons un récit démotique pour le monde extérieur – ‘Je vais bien, tout va bien’. Puis un langage hiératique pour nos proches, avec des sous-entendus et des symboles partagés. Et enfin, nous enterrons au plus profond de nous les hiéroglyphes de nos blessures, de nos joies sacrées ou de nos rêves interdits. Le travail d’une vie, peut-être, est d’apprendre à se déchiffrer soi-même. »
Le vent se leva à nouveau, plus fort, faisant frémir la bâche de l’étal. Un changement de lumière, typique de la saison, plongea brusquement la ruelle dans une pénombre dorée, avant que le soleil ne perce à nouveau les nuages. Le climat, lui aussi, semblait jongler entre différents registres.
« Alors, notre amitié ? » demanda Hakim, avec la franchise de ses vingt-et-un ans. « Quelle écriture est-elle ? »
Sila rit, un son clair qui sembla chasser le froid. « Elle est la tablette d’argile humide sur laquelle nous les mêlons tous, Hakim. Nous nous parlons avec des mots simples et clairs – c’est le démotique de la confiance. Nous échangeons des sentences, des idées qui signifient plus que leur sens littéral – c’est notre hiératique partagé. Et par cette confiance, peu à peu, nous nous autorisons mutuellement à entrevoir, sans forcer, les hiéroglyphes que nous portions en arrivant. L’ami n’est pas celui qui déchiffre d’autorité, mais celui qui crée les conditions où l’autre peut, s’il le souhaite, montrer son texte caché. »
Elle lui tendit alors un petit bol d’argile crue, encore malléable. « Tiens. Ton propre Champollion, il est en toi. Il s’agit simplement de reconnaître les trois écritures. En toi, dans les autres, dans le monde. Et de ne pas se contenter du démotique. Le démotique maintient en vie, c’est certain. Mais c’est dans la lecture des hiéroglyphes, avec tout le respect et la patience que cela exige, que l’on touche à l’âme des choses. »
Hakim prit le bol, sentant la terre fraîche et généreuse sous ses doigts. Il n’y graverait rien aujourd’hui. Il le garderait ainsi, intact, support de toutes les écritures possibles. Le jour déclinait vite à présent, et la lumière oblique sculptait des ombres longues sur les murs ocre. La conversation était loin d’être épuisée, mais elle avait atteint un point d’équilibre, une compréhension silencieuse qui valait mille mots.
La prochaine fois, ils partiraient de cette idée des langages superposés. Peut-être Hakim apporterait-il un poème, et Sila une chanson ancienne du pays, pour explorer ce que la musique et le rythme dissimulent et révèlent. Le fil de leur dialogue était solide ; il pouvait supporter le poids des plus grands mystères, à condition de les aborder avec les bons outils : la patience de l’archéologue et le cœur du poète.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 214 : L'Héritage Nécessaire
Un vent nouveau, vif et chargé de l'odeur des terres retournées après les premières pluies, balayait l’étal de Sila. L’air avait cette netteté particulière, cette lumière rasante qui dorait les collines du village, annonçant un changement de climat plus profond que la simple rotation des saisons. Les feuilles des micocouliers, encore vertes, bruissaient avec un son sec, prémonitoire.
Hakim trouva Sila en train de pétrir une grande masse d’argile grise, ses mains couvertes de terre liquide jusqu’aux avant-bras. Elle ne leva pas les yeux à son arrivée, absorbée par le geste rythmé qui semblait moins façonner la matière que l’apaiser. L’étudiant s’assit sur le petit banc familier, sentant la continuité paisible de leurs rencontres. Le silence n’était pas vide ; il était l’antichambre de leur échange.
« Je pense au poids des couronnes », dit-elle enfin, sans préambule, ses doigts creusant un sillon profond dans l’argile. « Pas celles des rois, mais celles que l’on se forge soi-même. L’autorité qu’on s’accorde. » Elle déposa la masse sur le tour et commença à la centrer, ses mouvements fermes et précis.
Hakim comprit qu’elle poursuivait une réflexion entamée la fois dernière, sur les structures de pouvoir invisibles dans nos vies. Il resta attentif.
« Prends Pharaon, reprit-elle, la voix calme malgré l’effort physique. On croit souvent que son pouvoir lui venait des cieux. Mais certains textes, certaines sagesses plus anciennes, disent autre chose. » La roue tournait, l’argile s’élevait sous ses paumes comme une tour miniature. « Ce droit de gouverner de Pharaon, cependant, n’est pas d’essence divine, il n’a pas été octroyé au pharaon par un dieu. Il n’y a rien de déterminé au-dessus du maître ; il n’y a pas de supériorité, céleste ou autre, qui puisse, ni dans le temps, ni dans l’espace, lui être opposée. Sa légitimité est en lui ; il est l’héritage personnifié et nécessaire du pouvoir. »
Elle laissa la sentence résonner, se mêler au grincement feutré du tour. Hakim regardait la forme se préciser : ce n’était pas un vase, mais une sorte de colonne tronquée, robuste, autonome.
« C’est vertigineux, murmura Hakim. Et terrifiant. Être à la fois la source et la justification. N’avoir aucun recours au-dessus de soi, pas même l’excuse d’une volonté divine. »
Sila acquiesça, un sourire léger aux lèvres. « Oui. Mais ne nous arrêtons pas aux trônes et aux sceptres. Pense à l’artiste face à sa création. Pense à l’adulte face à sa vie. » Elle ralentit le tour. « Combien de fois cherchons-nous une validation extérieure ? L’approbation d’un maître, d’un public, d’une tradition, d’un dieu même… Comme si notre légitimité à créer, à décider, à être, devait nous être octroyée de l’extérieur. »
Le vent fit trembler la bâche au-dessus d’eux. Hakim repensa à ses propres doutes, à ses attentes de notes, de compliments, de regards bienveillants pour se sentir « autorisé » à poursuivre sa voie.
« Tu suggères que notre véritable autorité… est un héritage nécessaire en nous ? » demanda-t-il.
« Pas suggérer. Constater. », rectifia Sila en arrêtant le tour. La colonne d’argile était là, dense et imparfaite, tenant par sa seule cohérence interne. « Le pharaon, dans cette vision, n’est pas un élu. Il est une fonction qui s’incarne, une responsabilité qui émerge et qui, pour exister, ne peut se reposer sur un ailleurs. De même, ton droit à créer, à penser, à errer même, il n’est pas dans les diplômes, ni dans mes conseils. Il est l’héritage nécessaire de ta propre conscience. Lourd à porter, car il n’y a personne à blâmer au-dessus. Libérateur, car il n’y a personne à supplier non plus. »
Elle détacha délicatement la pièce du tour. « Voilà le climat de ce mois : ce vent qui nettoie le ciel, qui enlève les brumes. Il nous laisse face à un horizon dégagé, mais aussi à notre propre solitude essentielle de souverain. Un royaume d’une personne. »
Hakim regarda la colonne, puis l’étal, puis les collines baignées de cette lumière franche. Il sentit un vertige, celui d’une responsabilité immense. Il n’était pas l’élu de Sila, ni de son école. Sa légitimité à être là, à apprendre, à chercher, était en lui. Héritage personnifié et nécessaire.
« Alors, le maître… comme le pharaon… n’est pas un dieu. C’est un miroir ? » dit-il finalement.
Sila essuya ses mains sur un torchon, son regard serein. « Un miroir qui rappelle à l’élève qu’il porte déjà sa propre couronne. Même si elle est encore en terre crue, et qu’il ignore son poids. »
Le vent fraîchit encore, apportant le parfum des olives mûres. La conversation glissa, naturellement, vers la forme que pouvait prendre ce pouvoir intime, dans la vie de tous les jours. La colonne d’argile sécherait lentement, prête à être cuite, à affronter le feu pour devenir ce qu’elle était déjà : un fragment d’autorité silencieuse et autoportante.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 215 : Le Modèle des Humilités Basses
L’air avait changé. Une lumière oblique, plus dorée, striait les collines, et un vent vif, porteur d’un premier frisson venu des hauteurs, jouait avec les feuilles des oliviers. Dans l’atelier, Sila, les mains couvertes d’une argile grise, façonnait la silhouette d’un oiseau aux ailes à moitié déployées. Hakim, assis sur un tabouret bas, observait le mouvement précis de ses doigts, ce modelage qui semblait extraire la forme du néant. Le silence entre eux n’était pas vide ; il était plein du bourdonnement de la tournette au repos et du souvenir des conversations passées, de cette suite ininterrompue qui liait leurs rencontres.
« Je lisais une chose hier, commença Hakim sans préambule, comme on reprendrait un fil laissé en suspens la veille. Une sentence qui m’a fait penser à notre époque, étrangement. La voici : « Les honneurs dont le pharaon régnant, vivant, est entouré, les cérémonies qui sont la manifestation de sa supériorité, le culte, en un mot, qu’on lui rend, est semblable aux honneurs, aux cérémonies, au culte que les hommes rendront plus tard aux divinités ; et l’Égypte, en cela, est le modèle que la courtisanerie consultera pour apprendre l’art des humilités basses. »
Sila ne cessa pas son travail, mais son pouce s’immobilisa sur la courbe d’une aile. Elle regarda la figurine comme si elle y cherchait une réponse.
« L’art des humilités basses… », murmura-t-elle, laissant les mots flotter dans l’air chargé d’argile. « C’est un art profond, en effet. Le pharaon n’était pas qu’un roi, il était le pont entre le chaos et l’ordre. Le culte qu’on lui rendait garantissait l’équilibre du monde. Mais voilà, le modèle a dégénéré. On a retenu la prosternation, le rituel vide, la mise en scène du pouvoir, et on a oublié la responsabilité cosmique qui le justifiait. La courtisanerie, comme tu dis, n’a retenu que la manière de se faire petit pour grandir dans l’ombre du trône. Et ce trône, aujourd’hui, peut être un bureau, un écran, une estrade. »
Elle reprit son modelage, avec une lenteur accrue. « Regarde cette argile. Elle résiste, elle a sa propre volonté. Un vrai pouvoir n’est pas celui qui exige une soumission inconditionnelle, mais celui qui, comme le bon potier, épouse la résistance pour en tirer une forme harmonieuse. Le pharaon, dans l’idéal, devait être cela : celui qui guide la force brute du Nil et du peuple vers la fertilité, pas celui qui écrase. Le culte était la reconnaissance de ce service immense. Devenu modèle de courtisanerie, il n’est plus que la parodie de lui-même. On honore non plus le service, mais l’ego. On se prosterne non plus devant l’ordre qu’incarne l’autre, mais devant le bruit qu’il fait. »
Hakim écoutait, le regard perdu dans les étagères chargées de figurines silencieuses. Elles lui semblaient, soudain, des témoins de tous les cultes rendus et de toutes les petites lâchetés consenties.
« Alors, comment ne pas participer à cet « art des humilités basses » ? demanda-t-il. Parfois, pour avancer, on croit devoir flatter, adopter le langage du pouvoir, qu’il soit académique, social ou politique. »
Sila posa enfin l’oiseau d’argile sur la planche, achevé pour aujourd’hui. « En refusant de confondre respect et obséquiosité. En distinguant le vrai service, celui qui élève, de la servilité, qui abaisse les deux parties. L’Égypte antique nous montre la genèse du mécanisme. Le comprendre, c’est déjà s’en immuniser partiellement. » Elle essuya ses mains sur son tablier, laissant des traces pâles. « Créer, vraiment créer, c’est aussi un acte de résistance à cela. Tu n’élèves pas une idole pour qu’on s’y prosterne. Tu offres une forme au monde, et tu la laisses libre. Tu ne demandes pas un culte, tu invites à un regard. C’est une autre humilité, celle-là, qui est haute. »
Dehors, le vent avait forcé, apportant avec lui le parfum des terres retournées et la promesse des pluies à venir. Le climat tournait, marquant le passage du temps, mais dans l’atelier, la continuité de leur recherche demeurait. Hakim sentit que cette sentence, comme les autres, était désormais tissée dans la trame de leur amitié, un nouveau fragment de miroir pour regarder, sans complaisance, le monde et leur propre place à y construire, loin des humilités basses. L’oiseau d’argile, fragile et fier, semblait garder le seuil de cette réflexion, prêt à prendre son envol dans la fraîcheur nouvelle.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 216 – Des Cendres et du Bois Neuf
Le vent qui descendait des collines ce jour-là n’avait plus la douceur mordorée d’il y a quelques semaines. Il était vif, tranchant, charriant une odeur de terre retournée et de feuilles froissées, annonçant avec franchise ce tournant de l’année où la lumière se fait rare et précieuse. Dans l’atelier de Sila, la chaleur du four à bois, qui refroidissait depuis la veille, persistait comme un souvenir palpable dans l’air. Hakim, en franchissant le seuil, sentit ce contraste sur sa peau : le froid du dehors, accroché à son manteau, et l’étreinte résiduelle de la cuisson à l’intérieur. Il ne dit rien, déposant simplement un sac de châtaignes sur l’établi, un présent de saison, et s’assit sur le tabouret familier, les yeux déjà absorbés par une nouvelle figurine posée près de la fenêtre.
Ce n’était pas de l’argile crue, mais une pièce sortie du feu. Une forme abstraite, longue et torsadée, comme une branche qui aurait été fondue par la foudre puis figée dans sa forme ultime. Sa surface, là où la cendre de l’enfumage n’avait pas adhéré, était lisse et brillante, d’un noir profond où se reflétait la pâle lumière de novembre. Elle ne représentait rien de reconnaissable, et pourtant, elle semblait contenir en elle tout le processus de sa création : la violence du feu, la soumission de la matière, la renaissance dans une autre identité.
Sila suivit son regard. Elle ne commenta pas la pièce, mais attrapa un gros carnet aux pages cornées et noircies de notes, posé à côté d’un tas de pignons de pin et de brindilles de cèdre. Elle l’ouvrit à une page précise et commença à lire, sa voix se mêlant au crépitement lointain du bois dans le poêle.
« Il n'existe qu'un seul phénix à la fois ; il vit très longtemps : aucune tradition ne mentionne une existence inférieure à 500 ans. Ne pouvant se reproduire, le phénix, quand il sent sa fin venir, construit un nid de branches aromatiques et d'encens, y met le feu et se consume dans les flammes. Des cendres de ce bûcher surgit un nouveau phénix. »
Elle referma le carnet. Le silence qui suivit n’était pas vide ; il était chargé de l’image, de sa beauté tragique et circulaire. Hakim fixait la figurine noire. « C’est ça, alors ? » finit-il par murmurer, en désignant la pièce. « La branche consumée ? Ou la nouvelle forme qui sort des cendres ? »
« Les deux », répondit Sila en se versant un thé à la verveine. « L’une ne va pas sans l’autre. Le feu n’est pas une fin, c’est une transition. Une métamorphose obligée. » Elle lui tendit une tasse. « Cela me fait penser à ce que je lisais. Un article parlait de climate-fiction, ces fictions qui imaginent notre monde bouleversé par le climat. L’auteur disait que souvent, ces récits oscillent entre ironie amère et lamentation désespérée, comme si l’on regardait l’incendie sans croire qu’il puisse y avoir des braises pour recommencer. On se fascine pour l’apocalypse, mais on a du mal à imaginer le jour d’après. Le nouveau phénix. »
Hakim prit la tasse, réchauffant ses mains. « Peut-être parce que nous, on ne se sent pas être le phénix. On se sent être… le nid. Les branches aromatiques promises aux flammes. On a l’impression de construire notre propre bûcher, consciemment, sans être sûrs de ce qui renaîtra. »
Un sourire triste effleura les lèvres de Sila. « C’est là que la métaphore est trompeuse, Hakim. Le phénix choisit son moment. Il sent sa fin et agit. Nous, nous sentons la fin possible de tant de choses – des équilibres, des espèces, des façons de vivre – sans avoir ce contrôle. La crise dont parlent ces fictions n’est pas un cycle naturel élégant ; c’est un accident de l’histoire, lié à des choix humains très précis. C’est un gouffre qui s’ouvre, pas un nid que l’on bâtit. »
Elle se leva et s’approcha de la fenêtre. Dehors, le ciel bas pesait sur les oliviers. « Vois-tu, ce qui m’intéresse, ce n’est pas de sculpter la catastrophe. C’est de sculpter la transformation. Cette pièce… » Elle désigna la forme noire. « … elle a été enfumée. J’ai créé une combustion contrôlée dans le four, privée d’oxygène. Le bois a brûlé sans flamme vive, il s’est décomposé en charbon, et la fumée a marqué l’argile à jamais. Ce n’est pas une destruction, c’est un dialogue. La terre a absorbé la mémoire du feu. »
Hakim comprenait. Ce n’était pas la première fois que leur conversation glissait ainsi du mythe à la terre, des grands récits à la réalité tactile de l’argile. L’atelier était leur cloître, leur laboratoire à idées. « Alors, notre rôle, ce serait d’être… les artisans de l’enfumage ? » proposa-t-il, cherchant à saisir l’idée. « Pas ceux qui regardent l’incendie avec horreur, ni ceux qui prient pour un miracle, mais ceux qui essaient de contrôler le processus, de guider la transformation pour qu’elle laisse une trace, une nouvelle forme, et pas seulement des cendres froides. »
Sila acquiesça, les yeux brillants. « Exactement. Le philosophe dont je lisais les notes disait que l’art peine souvent à tirer toutes les conséquences de la crise, à imaginer l’action au-delà du constat. Sculpter, pour moi, c’est mon action. C’est accepter que la matière – la terre, le bois, le monde – change. Et au lieu de la pleurer sous son ancienne forme, travailler avec elle dans sa nouvelle. Lui donner une intention. Même si c’est juste l’intention d’être belle, dans sa noirceur et sa complexité. »
Elle prit alors la figurine et la posa doucement dans les mains de Hakim. « C’est pour toi. Pour ton anniversaire. Elle s’appelle Anabase. »
Le mot résonna dans la pièce. Anabase : la marche vers l’intérieur, l’expédition difficile mais qui mène quelque part. Hakim sentit le poids de la pièce, sa chaleur résiduelle, sa surface à la fois lisse et vivante. Il ne remercia pas avec des mots. Il les avait épuisés pour aujourd’hui. Il inclina simplement la tête, l’émotion nouée dans sa gorge.
La nuit tombait tôt maintenant, pressant contre les vitres. Le vent, plus insistant, faisait grincer la girouette sur le toit. Dans l’atelier, le dernier brasier de l’année se consumait doucement dans le poêle, promettant déjà, sous la cendre chaude, la braise qui redémarrerait le feu du lendemain. Sila et Hakim restèrent un long moment en silence, à contempler cette danse lente des ombres sur les murs, gardiens tranquilles du passage d’un cycle à l’autre, à l’affût du premier souffle du phénix nouveau-né, encore enfoui dans la chaleur obscure de la terre.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 217 : Avant de mettre le pied à l’étrier
Le vent de novembre avait dénudé les branches du vieux figuier, dessinant contre le ciel gris une calligraphie fragile et persistante. Dans l’atelier, la chaleur du four à céramique se faisait barrière contre le froid naissant, créant un îlot où le temps semblait suspendu. Sila, les mains encore maculées d’argile séchée, observait Hakim qui étudiait une de ses nouvelles figurines – une forme allongée, lisse, évoquant tout à la fois un galet et un oiseau endormi.
« Je pensais à quelque chose ce matin en modelant, commença Sila sans préambule, sa voix douce épousant le crépitement de la bûche dans le poêle. Une phrase de Paul Brunton. Elle dit à peu près ceci : L'opinion courante est que le monde peut parfaitement tourner sans philosophie. Il ne vient pas à l'idée du public que celui-ci qui, avant de mettre le pied à l'étrier, décide où il veut aller, a plus de chance d'arriver à bon port que celui qui bondit en selle et démarre à bride abattue sans savoir où il va. »
Hakim leva les yeux de la figurine, son visage jeune empreint d’une attention soudain aiguisée. La sentence résonna dans l’espace, se mêlant à l’odeur de terre et de feu. Il ne répondit pas tout de suite, la laissant infuser, conscient du poids de chaque mot dans la bouche de Sila. Elle ne citait jamais au hasard.
« C’est une critique du réflexe contre la réflexion, finit-il par dire, se rapprochant du bureau encombré d’esquisses. On valorise l’action, l’immédiateté. Partir vite, c’est paraître efficace. S’arrêter pour penser au but, à la direction… ça peut sembler une perte de temps, ou de la timidité. »
Un sourire effleura les lèvres de Sila. Elle prit un chiffon, commença à nettoyer ses outils avec une lenteur ritualisée. « Exactement. Et pourtant, dans notre art, comme dans la vie, ne penses-tu pas que la forme naît d’une intention ? Cette figurine que tu tiens… Avant la première motte d’argile, il y avait une idée, une sensation à capturer. Une direction. Sans cela, je n’aurais fait qu’user de la terre, pas la révéler. »
Le jeune homme hocha la tête, ses propres interrogations du moment refaisant surface. Ses études, ses projets, cette impression parfois de courir pour rattraper un train dont il ignorait la destination. « C’est justement ce qui m’angoisse parfois, Hakim avoua, laissant la figurine retrouver son socle. La pression d’agir, de produire, de montrer que l’on avance. On nous pousse en selle si vite. Et toi, comment as-tu su… où tu voulais aller ? »
Sila contempla la flamme derrière la vitre du poêle. « Je ne l’ai pas su d’emblée. J’ai même galopé sans but un certain temps. C’est l’argile qui m’a appris la patience du geste prémédité. Philosophie n’est pas un gros mot, Hakim. C’est simplement l’art de se demander pourquoi avant le comment. Et surtout, de se demander si le port où l’on souhaite aborder est bien le sien, ou celui que d’autres ont choisi pour nous. »
Dehors, une averse soudaine vint fouetter les vitres, rappelant la saison tournante. Le climat se faisait plus âpre, invitant au recueillement. Dans l’atelier, cependant, régnait une chaleur autre, celle d’une idée partagée.
« Alors, l’étrier avant la selle, murmura Hakim, comme pour graver le principe en lui. Définir son nord. Même s’il change avec le temps. »
« Même s’il change, confirma Sila. Le but n’est pas une prison, c’est un phare. Il permet de naviguer, y compris dans les tempêtes ou quand le brouillard tombe, comme aujourd’hui. » Elle étendit la main vers la fenêtre ruisselante, désignant le monde au-delà de la vapeur des tasses de thé oubliées. « Agir sans y avoir songé, c’est souvent devoir revenir sur ses pas, épuisé et désorienté. Réfléchir n’est pas ne pas avancer. C’est s’assurer que chaque pas a du sens. »
Un silence complice s’installa, nourri par le chant de la pluie. Hakim sentit une crispation en lui se relâcher. Il n’était pas en retard. Il était peut-être simplement, enfin, en train d’apprendre à lire sa propre carte.
« Ta figurine, reprit-il après un long moment. Elle a l’air en paix. Comme si elle avait trouvé son port. »
Sila eut un petit rire. « Elle a surtout trouvé la forme qui lui correspondait. C’est déjà un bon début. Et toi, mon ami, avant de bondir demain, prends le temps de choisir ton étrier. Le vent d’hiver qui se lève est un bon compagnon pour ça : il chasse les illusions, et nous laisse face à l’essentiel. »
La sentence de Brunton, désormais, n’était plus seulement des mots. Elle était devenue, dans l’atelier protecteur, une méthode, une boussole offerte pour affronter la saison du recueillement et des choix.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 218 : L’Automne des Solutions Impraticables
Un froid précoce et tranchant, porté par un vent qui semblait vouloir déraciner les derniers orangers d’Aïn El Ksour, annonçait la saison. Dans l’atelier, Sila observait, par la fenêtre embuée, les branches nues se tordre sous la bourrasque. Ce climat, qui semblait hésiter entre un été récalcitrant et un hiver impatient, lui rappelait l’étrange désarroi du monde. Elle tournait entre ses doigts encore terreux une petite figurine inachevée, un être hybride moitié-racine, moitié-humain, comme cherchant son ancrage.
La porte grinça, laissant entrer une bouffée d’air vif et Hakim, le visage rougi par le vent. Il s’approcha du poêle à bois en frottant ses mains, déposant sur la table d’ébauche un carnet gonflé de notes. Le silence qui s’installa n’était pas vide, mais chargé de la réflexion mûrie depuis leur dernière rencontre. C’était Hakim qui le rompit, sans préambule, la voix empreinte d’une frustration juvénile.
« Je lisais ce matin, dit-il en fixant les flammes dansantes. Des articles, des rapports, des discours. Tout le monde parle d’urgence, de solutions pratiques, de mesures immédiates. On dirait une course frénétique où chacun brandit son outil miracle, sans jamais s’arrêter pour se demander si c’est le bon, ou même à quoi il sert. »
Sila hocha la tête, un sourire triste aux lèvres. Elle posa délicatement la figurine sur l’étagère, parmi d’autres êtres de terre cuite figés dans des postures de questionnement. La sentence de Paul Brunton lui revint en mémoire, comme un écho parfait à l’humeur du jour et au vent dehors.
Elle la partagea, les mots résonnant étrangement dans le crépitement du bois : « Selon tous les témoignages, le monde est encore en train d'essayer de se désembourber des inextricables difficultés où l'a plongé cette méthode 'pratique' mais irréfléchie. Sa détresse est l'attestation mélancolique de l'absence de philosophie à la clef. »
Hakim releva la tête, les yeux brillants. « C’est exactement cela ! Cette absence de philosophie. On veut réparer la ville, adapter nos vies au réchauffement, mais on ne répare que des pans de murs, on n’adapte que des gestes. On agit dans l’urgence, comme le médecin qui traite la fièvre sans chercher l’infection. On parle de ‘résister à la déprime ambiante’ face à la crise, mais ne serait-ce pas cette course effrénée à la solution technique, sans boussole de sens, qui est la source première de notre angoisse ? »
Sila s’assit en face de lui, prenant une boule d’argile fraîche qu’elle se mit à pétrir machinalement, comme pour ancrer sa pensée dans la matière. « Vois-tu, Hakim, ce vent glacé qui t’a accueilli, ce climat qui devient erratique… il est le symptôme tangible d’un désordre bien plus profond. On veut le ‘combattre’, comme un ennemi extérieur. Mais cet ennemi, ne l’avons-nous pas nous-mêmes nourri avec une certaine idée du progrès, une certaine conception de notre relation à la terre, aux autres, au temps ? Agir sans réfléchir à cela, c’est comme vouloir remodeler une pièce tournée sans avoir d’abord compris la nature de l’argile. Tu risques de la briser. »
Elle poursuivit, modelant maintenant les contours d’un visage dans la terre grise. « Prends l’exemple de ces vagues de conversions religieuses étudiées chez les Moundang. Face à un monde bouleversé par la colonisation et les nouvelles maladies, ils ont cherché des réponses, des ‘blindages’ spirituels. Chaque nouvelle Église, chaque nouveau prophète apportait sa solution ‘pratique’, un remède immédiat à la détresse. Mais cette quête frénétique, ce ‘bricolage religieux savoureux’ comme le nomme l’anthropologue, ne trahissait-elle pas, elle aussi, une profonde désorientation, un besoin de philosophie, de récit cohérent pour remplacer celui qui s’était effondré ? Notre course aux solutions climatiques ressemble parfois à cela : une accumulation de ‘techniques de sorcellerie importées’ modernes, sans vision unifiante. »
Hakim écoutait, captivé. Son regard quitta le feu pour se poser sur les mains habiles de Sila, qui donnaient forme à l’informe. « Alors, que faire ? Rester apathique ? »
« Non, répondit-elle fermement. Mais peut-être accepter de ralentir. Avant de vouloir ‘réparer la ville’, réparons notre manière de l’habiter. Avant de chercher à ‘reprendre la main’ sur le climat, reprenons la main sur nos propres récits. La philosophie, ce n’est pas un luxe pour temps calmes. C’est l’outil le plus pratique qui soit, car il donne un sens à l’action. Sans elle, nous sommes comme ces figurines. » Elle désigna une de ses créations, un personnage aux bras levés dans un geste énergique mais vide, le regard tourné vers un horizon indistinct. « Pleins de mouvement, mais sans direction. Nous nous agitons dans la détresse mélancolique de l’absence. »
Le jour déclinait, teintant l’atelier d’une lumière orangée et fragile. Hakim ouvrit son carnet. « Peut-être, alors, que le premier geste n’est pas de planter un arbre ou d’installer un panneau solaire, aussi nécessaires soient-ils. Peut-être que le premier geste est de s’asseoir, et de se demander : pour quel monde, pour quelle humanité, faisons-nous cela ? Quelle relation voulons-nous restaurer ? »
Un silence s’installa à nouveau, mais cette fois, il était différent. Il n’était plus chargé de la frustration du constat, mais de la densité paisible d’un commencement. Le vent, dehors, semblait avoir un peu calmé sa fureur. Sila observa la figurine qu’elle avait modelée sans y penser. C’était un visage aux yeux clos, non par le sommeil, mais par une intense concentration intérieure, un ancrage.
« Tu vois, Hakim, conclut-elle doucement. Parfois, il faut savoir se fermer au tumulte des solutions immédiates pour écouter la question plus profonde. C’est peut-être cela, le début du désembourbage. L’argile, avant de devenir forme, doit être centrée. L’humanité, peut-être, aussi. »
Le jeune étudiant referma son carnet, non pas découragé, mais avec une nouvelle détermination. La véritable urgence, comprenait-il, n’était peut-être pas dans l’action précipitée, mais dans la lente et patiente recherche du sens qui la précède et la guide. Dans l’atelier désormais tiède, face aux figurines silencieuses, une graine de philosophie venait de germer, plus résistante aux vents contraires que toutes les solutions creuses.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 219 : Le Sens Fondamental
Un vent vif, chargé de l’odeur humide de la terre retournée et des premières fumées de bois, s’engouffrait dans l’atelier entrouvert. L’air avait changé, s’était fait plus tranchant, plus sérieux, dépouillant peu à peu les collines de leurs couleurs vives pour leur donner les teintes sobres de l’attente. Sila, les mains couvertes d’une argile grise et fine, modelait avec une lenteur concentrée la forme abstraite d’un oiseau aux ailes à demi repliées. Hakim, assis sur un tabouret bas, observait ses gestes, le silence entre eux n’étant pas un vide, mais le réceptacle de leurs pensées.
La visite du jeune homme était devenue un rituel hebdomadaire, un fil continu tissé au travers des saisons. L’épisode précédent avait tourné autour de l’idée de la patience, de l’art comme geste répété. Aujourd’hui, le climat nouveau, plus introspectif, semblait appeler une question plus profonde. Ce fut Sila qui, sans lever les yeux de sa création, lança la sentence dans l’espace, comme on dépose une pierre précieuse sur une table.
« Il est, tu sais, important de posséder la faculté de distinguer entre ce qui est éphémère et ce qui est éternel, entre ce qui ne dure qu'un jour et ce qui dure la vie entière », dit-elle, reprenant les mots de Paul Brunton avec une douceur familière. Sa voix se mêlait au crépitement du feu dans le four à bois. « On pourrait dire qu’il s’agit d’un sixième sens. Celui qui sait reconnaître ce qui est vraiment fondamental dans le jeu de la vie. »
Hakim resta silencieux un moment, regardant la flamme danser derrière la vitre du four. Elle éclairait les céramiques achevées, leurs surfaces lisses captant la lumière fugace pour la renvoyer, transformée. « Ce sixième sens…, commença-t-il enfin, est-ce qu’on le possède, ou est-ce qu’on le cultive ? Parce que parfois, je regarde mes projets d’étudiant, l’agitation de la ville, les opinions qui changent comme le vent… tout me semble être le “spectacle transitoire”. Et je ne sais pas où chercher les éléments “relativement plus permanents”. »
Sila s’essuya les mains à un torchon, laissant l’oiseau d’argile en suspens, dans un état de possibilité. « La matière elle-même nous enseigne cela, Hakim. Regarde cette argile. Humide, elle est malléable, éphémère dans sa forme. Elle répond au moindre caprice de mes doigts. Mais une fois passée par le feu, une fois qu’elle a rencontré l’épreuve la plus intense, elle change de nature. Elle devient terre cuite. Fragile peut-être, mais d’une permanence qui défie les siècles. La distinction dont parle Brunton, elle n’est pas dans le rejet de l’éphémère, mais dans la compréhension de son rôle. Nos émotions du jour, les succès ou les échecs immédiats, les modes… c’est l’argile humide. Nos choix, nos engagements, la vérité que l’on choisit de servir à travers son art ou ses actes, l’affection sincère… voilà ce que l’on met au feu. »
Elle se tourna vers une étagère, y prit une petite figurine qu’elle avait sculptée des mois auparavant : un vieux berger assis, le visage creusé de rides profondes, un sourire tranquille aux lèvres. « Quand je l’ai fait, j’étais triste. Cette tristesse était éphémère, elle est passée. Mais le geste de chercher à capturer une forme de paix intérieure, de sérénité face au temps qui passe, ce geste-là, il avait une autre qualité. Il venait d’un endroit plus profond, plus durable. C’est cela, le sixième sens : sentir, dans l’instant même où tu vis une chose, sa résonance. Est-ce que ça vibre comme un écho qui va se perdre tout de suite, ou est-ce que ça vibre comme une note fondamentale qui rejoindra la mélodie de toute ta vie ? »
Le vent siffla plus fort dans la cour, faisant trembler la porte. Hakim sentit un frisson lui parcourir l’échine, qui n’était pas seulement dû au froid naissant. « Alors nos rencontres ici…, murmura-t-il.
Sila lui sourit, et dans son sourire, il vit la réponse. « L’amitié, l’échange vrai, la transmission d’une étincelle de compréhension… ce sont des matériaux pour le feu, Hakim. Pas pour un jour seulement. Ce vent de novembre qui emporte les dernières feuilles, il est éphémère. Mais le fait que la terre se repose en dessous, qu’elle prépare en secret une nouvelle saison, cela est permanent. Notre travail, c’est d’apprendre à regarder sous les feuilles mortes. »
Elle retourna à son établi, reprenant l’oiseau inachevé. Hakim regarda ses propres mains. Il pensa à ses toiles, à ses doutes, à sa recherche. Pour la première fois, il ne chercha pas une réponse définitive, mais il essaya d’écouter, en lui, la vibration des choses. Était-ce un écho léger, ou une note fondamentale ? Le froid qui entrait par la porte était vif et passager. Mais la chaleur qui régnait dans l’atelier, née du feu et de la parole partagée, celle-là avait la qualité sourde et tenace de ce qui dure.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 220 : Le Document Humain
Le vent s’était fait plus tranchant, arasant les dernières feuilles rousses des chênes verts qui entouraient l’atelier. Dans l’air humide, une lumière froide et oblique baignait l’étal de Sila, où les figurines d’argile semblaient, ce matin, moins des objets que des présences silencieuses, chargées des pensées qui les avaient pétries. Hakim poussa la porte, une bouffée d’air vif entrant avec lui, apportant l’odeur de terre mouillée et de bois brûlé. Il trouva Sila au tour, mais ses mains étaient immobiles, posées sur une masse d’argile grise, et son regard était perdu au loin, par-delà la vitre embuée.
« Il y a des jours où la matière résiste non par caprice, mais parce qu’elle attend le bon angle d’attaque », dit-elle sans se retourner, comme si elle avait senti sa présence bien avant de l’entendre. Hakim s’approcha, déposant son sac près du poêle qui ronronnait. Il suivit son regard vers les collines, voilées de brume. Le paysage avait changé de densité, comme l’intérieur des choses.
« Je pensais justement à cette résistance », répondit Hakim en s’asseyant sur le tabouret bas. « Pas celle de l’argile, mais celle des idées. Celles qu’on croit universelles et qui, en réalité, portent l’empreinte de celui qui les a conçues. »
Il sortit de sa poche un carnet froissé, en lut un passage à voix haute : « Toute grande pensée philosophique comporte une forte dose de parti pris subjectif, perceptible au lecteur subtil. Cette orientation personnelle ou subjective ne donne pas seulement une saveur particulière à l’œuvre philosophique, elle transforme l’œuvre de l'esprit en un document humain. Les œuvres qui manquent de cette qualité sont sèches et rebutantes. »
Sila enfin tourna la tête, un sourire léger aux lèvres. « Alexander Lowen. Tu vois, c’est exactement ce à quoi je pensais devant cette terre inerte. Cette citation, ce n’est pas qu’une clé pour lire les philosophes. C’est une clé pour façonner. » Sa main se posa sur l’argile, non pour la travailler, mais pour la palper, comme pour y chercher une chaleur interne. « Regarde mes figurines. Chacune est née d’un parti pris. Ce chien couché, avec sa patte légèrement levée, il n’est pas le chien universel. Il est le chien de mon enfance, celui qui attendait mon père le soir. Sa posture parle de ma nostalgie, pas de la sienne. Sans ce “défaut” de subjectivité, il ne serait qu’un exercice de style, froid. »
Hakim observa l’étagère où s’alignaient les créations des mois passés. Il les connaissait presque par cœur. « Alors, selon toi, le but n’est pas d’atteindre une objectivité parfaite, mais d’assumer pleinement sa subjectivité pour que l’œuvre vive ? »
« Assumer, oui, mais aussi la cultiver en conscience », corrigea Sila en se levant pour prendre deux tasses. « Prends le philosophe qui écrit sur la liberté. S’il le fait en effaçant toute trace de ses propres chaînes, réelles ou imaginées, son texte sera peut-être impeccable, mais il ne nous touchera pas. C’est quand on perçoit, entre les lignes, l’ombre de sa propre lutte, le goût de ses limites, que la pensée devient un “document humain”. Un témoignage. Mon étal, à sa modeste échelle, est une bibliothèque de ces documents-là. Chaque figurine est un chapitre de mon histoire subjective. »
Le thé dégageait une vapeur épicée qui montait entre eux. Hakim repensa à ses propres tentatives artistiques, à ses croquis parfois trop sages. « J’ai peur, parfois, que ma subjectivité ne soit pas assez intéressante, pas assez “grande pensée”. »
Un rire doux résonna dans l’atelier. « La grandeur ne réside pas dans le sujet, Hakim, mais dans la sincérité de l’inclinaison. Un bol peut être un document humain aussi puissant qu’un traité, s’il est façonné avec la conviction intime de celui qui a soif. Ta quête, ton amitié pour une vieille ermite comme moi, ta façon de noter nos échanges… tout cela est déjà le terreau de ta subjectivité d’artiste. Ne le polis pas trop. Laisse-y les traces de tes doutes, de tes attaches. C’est cela qui parlera aux autres. »
Dehors, une averse fine se mit à crépiter sur le toit de tuiles, ajoutant sa mélodie à celle du feu dans le poêle. Hakim sentit une forme de paix s’installer en lui, différente de celle des épisodes passés. Moins une révélation qu’une confirmation. Le changement de climat, ce glissement vers le froid humide, semblait avoir dissipé les derniers mirages de l’objectivité pure. L’atelier était un sanctuaire de partis pris assumés, et c’était sa chaleur.
« Alors, finalement, le “document humain”… c’est peut-être juste une autre façon de dire : “ici, quelqu’un a aimé, douté, et a laissé une trace de ce combat” ? »
Sila lui tendit sa tasse, son regard brillant d’une lumière intérieure. « Exactement. Et aujourd’hui, notre document à nous, il s’écrit dans cet espace entre nous, dans le fait que tu aies choisi de partager cette citation, et que j’y aie trouvé l’écho de mon silence du matin. Maintenant, aide-moi à préparer cette argile. Son inertie actuelle est aussi son parti pris du jour. À nous de dialoguer avec, et d’y inscrire le nôtre. »
Et dans le gris profond de la terre, sous leurs doigts qui commençaient à pétrir, à modeler, un nouveau chapitre, humain, infiniment subjectif, prit forme.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 221 : Chaque époque construit son Platon
Le vent avait tourné, apportant avec lui un air vif qui faisait chanter les branches nues des oliviers et rougir les joues. Dans l’atelier, la chaleur du four à bois luttait contre le froid qui pointait son nez à travers les pierres. Sila, les mains couvertes d’une fine pellicule d’argile grise, façonnait avec une lenteur méditative le contour d’une nouvelle figurine, tandis que Hakim, installé sur un tabouret bas, feuilletait un carnet de croquis, le regard perdu entre les lignes et les ombres.
Le silence entre eux n’était pas vide, mais peuplé de réflexions en gestation. C’est dans cette quiétude que Hakim, sans lever les yeux, laissa tomber les mots, comme on dépose délicatement une pièce maîtresse sur un échiquier.
« Je lisais ce matin. Guy Samara écrit que chaque période philosophique se construit son Platon. Cela m’a fait penser à nous, à cet endroit. »
Sila suspendit son geste, laissant la forme indécise sous ses doigts. Un sourire effleura ses lèvres.
« C’est une sentence qui porte loin, Hakim. Elle dit que nous n’inventons jamais rien de vraiment neuf, mais que nous recréons, à notre image et selon nos blessures, les archétypes dont nous avons besoin pour comprendre le chaos du monde. Notre époque… quelle forme de Platon se sculpte-t-elle, à ton avis ? »
Le jeune homme ferma son carnet, croisant son regard.
« Un Platon numérique, peut-être ? Un sage dont l’allégorie de la caverne serait projetée sur des écrans, où les ombres sont des algorithmes et la lumière du dehors, une vérité si crue que nous préférons souvent le filtre. Mais cela semble… trop facile. Trop cynique. »
« Peut-être, acquiesça Sila en reprenant son modelage. Mais le Platon d’Athènes n’était pas qu’un théoricien du réel. Il était aussi, et peut-être avant tout, le sculpteur du dialogue. Il croyait à la maïeutique : faire accoucher les esprits par la parole échangée. Notre époque, si pressée, si fragmentée, se construit-elle encore des espaces pour ce genre de dialogue ? Ou simplement des mégaphones pour monologues contradictoires ? »
La question resta en suspens, bercée par le crépitement du feu. Hakim se leva, s’approcha de l’étagère où s’alignaient les figurines des épisodes passés – le porteur d’eau, la femme-oracle, le gardien du seuil. Chacune incarnait un fragment de leur conversation continue.
« Alors peut-être, dit-il doucement, que notre Platon à nous, ici, dans cet étal perdu, il n’est ni un homme ni une idée, mais ceci. » Il fit un geste circulaire, embrassant l’atelier, les œuvres, l’espace entre eux. « Un lieu construit patiemment, mois après mois, où la pensée se pétrit, se cuit, se transforme en objet tangible. Où l’on accepte que la vérité ne soit pas une ligne droite, mais une courbe qui émerge de la rencontre entre deux regards, deux expériences. »
Sila contempla la figurine naissante sous ses doigts. Elle prenait la forme d’un être aux bras ouverts, tenant dans une main une sphère imparfaite, et dans l’autre, un fragment de miroir.
« Tu vois, Hakim, chaque époque a ses tremblements. Les nôtres sont sourds, intérieurs souvent. Nous avons besoin de Platon non pas comme d’un maître à penser, mais comme d’un compagnon d’atelier. Quelqu’un qui nous rappelle que derrière le flux incessant des images et des opinions, il y a la permanence lente de la forme qui cherche à advenir. Comme cette argile. »
Le froid dehors semblait s’intensifier, glaçant les vitres, mais à l’intérieur, la chaleur était celle d’une forge d’idées. Hakim sentit le poids de sa jeunesse, de ses questions, mais aussi la légèreté nouvelle de les partager.
« Alors nous sommes, en quelque sorte, les potiers de notre propre période philosophique ? Nous construisons notre petit Platon d’argile et de parole, non pour qu’il règne, mais pour qu’il témoigne. »
« Exactement, sourit Sila. Et il témoignera que par les temps qui glacent, certains continuaient à croire à la vertu du feu partagé et à la patience du façonnage commun. La sentence de Samara n’est pas une fatalité, c’est une invitation. Chaque époque peut se construire son Platon. À nous de choisir les matériaux : l’urgence ou la durée, le bruit ou l’écoute, l’éphémère ou la céramique. »
La figurine aux mains ouvertes prit place sur l’étagère, parmi les autres. Elle n’était pas finie ; elle attendait les prochains dialogues, les prochains froids, les prochains feux. Dehors, l’hiver s’installait, promettant le silence blanc et le recueillement. Mais dans l’atelier de Sila, une nouvelle couche de leur philosophie commune venait de sécher, prête à affronter le gel, solide comme la terre cuite et vivante comme une amitié qui pense.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 222 : Le Savoir sans Frontières
Une lumière pâle et laiteuse, typique de ces matins où le ciel semblait hésiter entre la neige et le gel, baignait l’atelier. La chaleur du poêle à bois creusait un sillon de bien-être dans la fraîcheur ambiante, et Sila, les mains couvertes d’une fine pellicule d’argile séchée, observait une nouvelle figurine aux formes fluides, comme nées d’un seul souffle. Hakim, arrivé plus tôt que d’habitude, suivait des yeux les volutes de vapeur s’échappant de sa tasse, l’esprit encore habité par les lectures fragmentées et parfois contradictoires de ses cours d’histoire de l’art, d’esthétique et de philosophie.
— Parfois, dit-il sans préambule, comme poursuivant une conversation intérieure, j’ai l’impression de picorer. Un peu de Platon ici, une analyse structuraliste d’une œuvre là, une pointe de neurosciences cognitives pour comprendre la perception… C’est comme si chaque discipline gardait jalousement son lopin de vérité, avec ses gardiens aux portes.
Sila ne se retourna pas tout de suite, laissant la sentence d’Hakim résonner dans le crépitement du bois. Elle posa délicatement la figurine sur l’étagère des « œuvres en gestation », à côté d’un croquis de Hakim représentant un arbre aux racines démesurées.
— Cette fragmentation, c’est la maladie de notre temps, répondit-elle enfin, se nettoyant les mains avec un linge rugueux. On cloisonne, on étiquette, on spécialise à outrance. L’art d’un côté, la science de l’autre, la spiritualité reléguée au grenier des superstitions… On finit par avoir un savoir en mosaïque, dont les tesselles sont si bien jointes qu’on ne voit plus le dessin d’ensemble.
Elle s’approcha, attrapa un vieux livre à la reliure fatiguée sur une étagère élevée. Elle l’ouvrit à une page marquée par un ruban de soie effiloché.
— Françoise Bonardel écrit cela, je crois que ça répond à ton sentiment : « La philosophie hermétique, c’est d’abord le refus de morceler le savoir en régions rivales. ». Ce n’est pas un appel à l’ésotérisme obscur, Hakim. C’est un appel à la vision unifiée. L'hermétisme, comme l’alchimiste, ne voit pas de frontière entre la transformation de la matière, celle de l’âme et la connaissance du cosmos. Pour eux, tout est lié, tout est langage.
Hakim releva la tête, son regard accrochant celui de Sila. Le malaise du morcellement commençait à se dissiper, remplacé par l’excitation d’une perspective plus vaste.
— Alors, l’art que je cherche à faire… ce n’est pas juste une question de technique ou de concept à plaquer. C’est… une forme d’alchimie ? Une synthèse de tout ce que je perçois, ressens et pense ? Même de ce que je ne comprends pas encore rationnellement ?
— Exactement, approuva Sila avec un sourire qui illumina son visage fatigué. Ta main qui dessine, ton œil qui observe le paysage sous le givre, ton cœur qui bat plus vite devant une mélodie, ton esprit qui s’interroge sur le temps ou la mort… Ce ne sont pas des agents séparés. Ce sont les instruments d’un seul et même orchestre. Le morcellement, c’est quand chaque musicien joue sa partition dans son coin, sans écouter les autres. La symphonie, c’est l’hermétisme de l’art.
Elle prit alors la figurine qu’elle venait de poser. Elle représentait un être hybride, mi-végétal, mi-minéral, avec des incrustations qui pouvaient évoquer des constellations.
— Cette pièce, je l’ai commencée en pensant à la résilience des graines sous la terre gelée. Mais en la travaillant, j’y ai vu aussi la structure de certains cristaux, puis une carte d’étoiles que mon père m’apprenait à reconnaître. La géologie, l’astronomie, la botanique, le souvenir d’un être cher… Tout cela a convergé dans l’argile. Aucune de ces « régions du savoir » n’est rivale ici. Elles collaborent.
Hakim resta silencieux un long moment, regardant par la fenêtre le jardin immobile, saisi par le givre. Le monde lui apparaissait soudain moins comme un catalogue d’informations classées et plus comme un vaste texte à déchiffrer, où l’art, la science et la philosophie étaient des dialectes d’une même langue fondamentale. La pression de devoir « choisir » une spécialité, un camp intellectuel, se relâchait.
— Peut-être, murmura-t-il, que le vrai travail n’est pas d’accumuler des connaissances séparées, mais de tisser la toile entre elles. De devenir… un passeur de frontières.
Sila déposa la figurine entre eux, sur la table érodée, comme un témoin tangible de leur échange.
— C’est cela, Hakim. Et cette toile, ce tissage, c’est peut-être la plus belle œuvre que nous puissions créer. Une œuvre qui ne s’expose pas dans une galerie, mais qui habite notre regard. Un regard qui refuse le morcellement du monde.
Dehors, les premiers flocons, légers et espacés, se mirent à tournoyer, dessinant dans l’air froid les connexions invisibles entre la terre et le ciel, effaçant doucement les limites nettes du sol. Dans l’atelier, autour de la figurine-synthèse et de la sentence partagée, une nouvelle étape de leur camaraderie venait de se sceller, fondée sur la quête d’un savoir sans frontières.
Fin
L’Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 223 : Enfant de l’Étonnement
Un froid vif, différent de celui qui mordait les doigts le mois dernier, avait saisi le village. Il n’était plus humide et gris, mais sec, cristallin, tranchant comme un silex. Il sculptait les ombres portées du matin dans l’atelier de Sila et faisait briller d’une lumière froide les rangées de figurines en terre cuite – des musiciens, des porteurs d’eau, des femmes au fuseau – alignées comme une assemblée silencieuse. Sous le grand prunier devant l’atelier, les dernières feuilles, rousses et cassantes, se décrochaient une à une dans l’air immobile. C’est sur l’une d’elles, posée comme un oiseau rare sur le bord de la table de travail, que le regard de Hakim se fixa en entrant, évitant le rituel des salutations pour s’absorber dans cette contemplation muette. Sila, les mains plongées dans une glaise grise qu’elle malaxait avec une lenteur rituelle, observa son silence. Elle savait qu’il venait avec le poids d’une question, le genre qui précède les grandes marées intérieures.
« Elle est parfaite, cette feuille », murmura-t-il enfin, sans la quitter des yeux. « Chaque veine, chaque déchirure sur son bord, la façon dont la lumière la traverse… C’est un monde entier. Et le plus fou, c’est que hier, elle n’était que ça : une feuille parmi des milliers sur l’arbre. Banale. Invisible. Aujourd’hui, par la grâce d’une chute et de ce soleil bas, la voilà devenue un mystère. Je la regarde et je ne la comprends plus. Je ne fais que m’étonner. » Il releva finalement les yeux vers Sila, et dans son regard brillait cette flamme particulière, celle qui naît non d’une réponse, mais d’une interrogation qui bouleverse l’ordre des choses.
Un lent sourire éclaira le visage de la céramiste. Elle se lava les mains dans un seau d’eau trouble, essuyant ses paumes sur son tablier de toile. « Tu viens de prononcer le mot fondateur, Hakim. L’étonnement. Aristote lui-même le posa comme la pierre angulaire de tout l’édifice. “La philosophie est fille de l’étonnement”. »
Elle prit la feuille délicatement entre le pouce et l’index, l’élevant vers la lumière de la fenêtre. « Il disait que c’est cet étonnement face aux difficultés qui se présentaient d’abord, puis face aux mystères plus grands – la Lune, le Soleil, les étoiles – qui poussa les premiers penseurs à philosopher. Ils apercevaient une difficulté, s’étonnaient, et reconnaissaient par là même leur propre ignorance. Ce n’était pas un aveu d’échec, mais le premier pas, le seul vrai, vers la connaissance. »
Hakim s’assit sur le vieux tabouret, l’esprit accroché à cette idée. « Alors, l’étonnement… c’est le contraire de l’habitude. C’est voir le monde comme si c’était la première fois. Comme cette feuille. »
« Exactement, » approuva Sila en reposant son trésor. « L’habitude endort, fige les choses dans une utilité. Cette cruche est faite pour porter l’eau, ce four pour cuire la terre. Mais l’étonnement, lui, libère l’objet de sa fonction. Il le rend à lui-même, dans sa pure présence. Il demande : “Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Pourquoi cette forme, cette couleur, cette chute ?” Et cette question, poursuivie pour elle-même, sans aucun but utilitaire, c’est cela, la philosophie. Aristote allait jusqu’à dire que c’est seulement une fois les besoins de la vie assurés que l’homme a pu se tourner vers cette discipline. C’est un luxe, peut-être. Le luxe suprême : chercher à savoir, uniquement pour savoir. »
Elle se tourna vers son étagère, passant ses doigts sur le dos lisse de ses créations. « Quand je modèle une figurine, Hakim, je ne pense pas à la vendre. Je m’étonne. Je m’étonne de la courbe d’un dos, de l’inclinaison d’une tête en écoute, de la façon dont une main peut exprimer à la fois la fatigue et la tendresse. La glaise sous mes doigts cesse d’être de la terre ; elle devient une énigme à résoudre, un dialogue entre ce que je vois en moi et ce que la matière veut bien révéler. L’art, comme la philosophie, naît de ce vertige face au réel. »
Le jeune homme resta silencieux un long moment, le regard perdu dans les volutes de poussière dansant dans un rayon de soleil. Le froid extérieur semblait avoir pénétré l’atelier, mais c’était un froid stimulant, qui aiguisait les pensées. « Cela change tout, ce que tu dis, » reprit-il, la voix plus basse. « Souvent, à l’école, on étudie pour un examen, pour une carrière. La connaissance est un outil. Mais tu décris quelque chose de bien plus… libre. Une science qui est à elle-même sa propre fin. »
« C’est la seule façon pour elle d’être vraiment libre, » confirma Sila. « Comme un homme qui n’existe pas pour servir un autre, mais qui est à lui-même sa fin. La connaissance pure est cette liberté. Et cet étonnement premier, c’est ce qui nous préserve de la suffisance. Il nous rappelle que nous ne savons presque rien. Que le monde est bien plus vaste, plus étrange et plus merveilleux que nos petites certitudes. L’amour des mythes, disait Aristote, est déjà une forme d’amour de la sagesse, car le mythe est un assemblage de merveilleux. Avant la raison, il y a l’émerveillement. »
Le vent se leva soudain dehors, faisant grincer la branche du prunier contre le volet. Une nouvelle volée de feuilles s’envola, tourbillonnant dans la lumière pâle de décembre. Hakim les regarda, et cette fois, il ne vit plus seulement la mort de l’été ou l’arrivée de l’hiver. Il vit une danse complexe, un mystère du poids et du vent, une réponse silencieuse à une question qu’il ne pouvait même pas encore formuler. L’étonnement était là, frais et vif comme l’air du matin.
« Alors, peut-être, » dit-il en se tournant vers Sila, son visage serein, « que notre plus grand travail n’est pas d’accumuler des réponses, mais de cultiver notre capacité à nous étonner. De ne jamais laisser le monde devenir trop familier. »
Sila hocha la tête, son sourire s’était fait doux et profond. Elle prit une nouvelle motte de glaise et commença à la façonner, non pas en lui imposant une forme, mais en l’écoutant, en s’étonnant de sa résistance et de sa souplesse. « Bienvenue, Hakim, » murmura-t-elle, plus pour elle-même que pour lui, « à la source de toutes choses. »
Dans le froid cristallin qui enveloppait le village, l’atelier était devenu le berceau tiède d’une naissance perpétuelle : celle de la question, fille de l’étonnement, mère de toute sagesse. Et sur l’étagère, les figurines de terre semblaient, elles aussi, écouter.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 224 : Le Legs des Marées Humaines
Un silence inhabituel, compact et cotonneux, s’était abattu sur l’atelier. Au-dehors, la lumière d’un soleil pâle butait contre un ciel de plomb, ce gris uniforme et bas qui, dans ces derniers jours de l’année, ensevelit les reliefs et atténue les sons jusqu’à créer une atmosphère de suspens. Ce n’était ni la neige rare des contes, ni le gel mordant des grands froids historiques, mais une grisaille hivernale particulière, lourde d’une humidité venue de la Méditerranée toute proche, qui semblait inviter au recueillement. Dans l’étal de Sila, la chaleur du four à céramique, allumé pour une cuisson lente, traçait un rempart contre cette pénombre extérieure et dessinait sur les murs des danses d’ombres familières.
Sila, un chiffon à la main, lustrait avec une lenteur presque rituelle le col d’une grande jarre aux formes sobres, héritées des amphores antiques. Ses yeux, habituellement animés par la flamme du travail, étaient posés, pensifs, sur le vide devant elle. Hakim, assis près du feu, sentait ce silence différent. Il n’était pas vide, mais plein, chargé comme l’air avant l’orage. Il feuilletait un vieux livre d’histoire de l’art tombé en lambeaux, mais ses pensées dérivaient, attirées par l’immobilité de son amie. Il avait appris à lire ces moments où Sila, la philosophe céramiste, semblait puiser à quelque source souterraine avant de partager sa trouvaille.
« Tu es en train de polir une idée, plus que de la terre cuite », finit-il par dire, sa voix douce rompant le charme sans le briser.
Sila sourit, sans interrompre son geste circulaire. « Je pense à ces mers qui nous entourent, Hakim. Pas seulement à la bleue que nous voyons depuis la colline. Mais à ces mers humaines, ces grands courants d’hommes et de femmes qui, siècle après siècle, ont traversé ce même paysage. Ce Maghreb central qui fut tour à tour foyer de révoltes, carrefour d’empires et creuset de pensée. Je pense aux Rostémides de Tahert, bâtissant un État égalitaire sur ces terres, aux dynasties berbères qui ont fait fleurir Tlemcen ou Béjaïa, puis à ces empires, Fatimides ou Almohades, nés ici avant de conquérir l’Orient. Chaque vague laisse un dépôt, une couche dans le sol de l’Histoire. Et nous, aujourd’hui, nous marchons sur ce palimpseste. »
Elle posa enfin son chiffon, se tourna vers le jeune homme. « Cela me ramène à une sentence que je portais en moi ce matin, comme on porte une pierre précieuse dans sa poche. Écoute : “Attachons-nous particulièrement à ce qui peut étendre l’esprit, purifier l’âme, élever l’homme au-dessus de sa condition, et l’approcher des immortels. Que ces sources fécondes de doctrines, ne nous fassent ni mépriser ni négliger celles où nous espérons de puiser encore une seule goutte d’instruction solide. Tout ce que les hommes ont produit de bon, nous appartient.” »
Les mots de Diderot et d’Alembert tombèrent dans la tiédeur de l’atelier avec la sonorité claire d’un cristal. Hakim sentit leur poids et leur grâce. « C’est un manifeste contre l’oubli, murmura-t-il. Contre l’arrogance du présent. »
« C’est plus qu’un manifeste, corrigea Sila. C’est une méthode de vie. Vois-tu, nous vivons une époque étrange. Les hivers deviennent plus capricieux, le froid historique cède parfois à des douceurs inquiétantes, les repères climatiques basculent comme des empires. Et face à ce vertige, il est tentant de se replier sur un petit présent frileux, ou de se réfugier dans une seule source de vérité, rassurante et exclusive. » Elle s’approcha d’une étagère où s’alignaient ses dernières créations : des figurines inspirées de statuettes anciennes, mais aussi des formes totalement nouvelles, épurées. « Mais cette sentence nous ordonne le contraire. Elle nous enjoint de nous “attacher” à ce qui élève. Ce n’est pas une contemplation passive. C’est un travail actif, presque physique. Comme d’aller chercher, dans le vaste héritage de l’humanité, les fragments de lumière, où qu’ils soient. »
Hakim regarda le livre sur ses genoux, puis les murs de l’atelier couverts de croquis et de citations. « “Tout ce que les hommes ont produit de bon, nous appartient.” C’est d’une audace folle. Cela signifie que la sagesse des Rostémides, la science des cartographes arabes qui ont nommé ces terres Al-Maghrib Al-Awsat, la réflexion des encyclopédistes du XVIIIe siècle, les intuitions des artistes inconnus… tout cela est à nous. C’est notre bien commun. »
« Exactement, approuva Sila, le feu lui illuminant le visage. Et ce “nous” n’a pas de frontières. Il transcende les siècles et les cultures. La phrase nous prévient aussi : ne méprisons aucune source où brillerait une goutte d’instruction solide. Parfois, la vérité la plus féconde se cache dans un geste d’artisan oublié, dans un chant de berger, dans la manière dont une communauté a résisté à l’oubli, comme ces confréries qui ont maintenu la mémoire vivante dans ce Maghreb central morcelé. Notre époque a soif de sens, Hakim. Mais elle le cherche souvent dans le neuf, l’éphémère, le bruyant. La réponse est peut-être dans ce patient et humble travail d’archéologue de l’esprit humain. »
Le jeune homme se leva, pris d’une soudaine agitation. « C’est ce que tu fais ici, chaque jour. Tu prends l’argile, matériau le plus ancien. Tu y inscris les formes héritées des civilisations qui ont foulé ce sol – numides, berbères, arabes, méditerranéennes. Et tu y ajoutes ton souffle à toi, ta vision. Tu ne copies pas. Tu continues. Tu rends cet héritage “bon” à nouveau, tu le fais “t’appartenir” pour le transmettre. »
Sila hocha la tête, émue par la perspicacité de son ami. « Et toi, Hakim, par tes études, par ta soif, tu fais la même chose. Tu constitues ton propre trésor, à partir de toutes les sources que tu peux trouver. Dans un monde où le climat même devient imprévisible, où les certitudes se dissolvent, ce trésor intérieur sera ton ancre. Personne ne pourra te le prendre. »
Dehors, la grisaille semblait se lever un peu. Une lumière diffuse, née de la réflexion sur la mer lointaine, commençait à éclaircir l’atmosphère. Elle n’annonçait pas un soleil éclatant, mais une atténuation de l’obscurité. C’était suffisant.
« C’est cela, le vrai “Legs des Marées Humaines”, conclut Sila, reprenant son chiffon. Pas seulement l’histoire avec sa majuscule, avec ses batailles et ses rois. Mais cette accumulation patiente, siècle après siècle, génération après génération, de tout ce qui a été pensé, créé, rêvé et amélioré de “bon”. Notre devoir n’est pas de le vénérer comme une relique morte. Notre devoir est de nous en emparer, de le faire nôtre, de l’enrichir à notre tour avec ce que notre époque unique nous apprend – même ses désordres climatiques – et de le transmettre, comme une flamme. »
Hakim sentit une paix profonde l’envahir, mêlée à une détermination nouvelle. L’héritage n’était plus un fardeau, mais un territoire infini à explorer et à habiter. Dans le silence retrouvé de l’atelier, seulement troublé par le crépitement du feu, il comprit que l’amitié elle-même était une de ces précieuses sources, une de ces gouttes d’instruction solide où puiser, encore et encore, pour s’élever au-dessus de la condition et se rapprocher, un peu, des immortels.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 225 : Le Serment sous le ciel de décembre
Le vent de décembre, venu du large, s’était fait philosophe. Il ne hurlait plus contre les volets de l’étal comme un dogmatique en colère, mais murmurait à travers les fentes, apportant avec lui une fraîcheur saline et l’odeur des pins mouillés. À l’intérieur, la chaleur du poêle à bois dessinait un cercle d’or et de quiétude. Sila, les mains encore tachées d’une fine argile ocre, observait Hakim qui, plongé dans un vieux volume aux reliures fatiguées, semblait avoir découvert un trésor. Ses yeux, derrière ses lunettes, parcouraient les lignes avec une intensité qui faisait presque taire le crépitement des bûches.
« C’est vertigineux », murmura-t-il enfin, sans lever le regard, comme s’il parlait à la page elle-même. Il laissa un silence s’installer, peuplé seulement par le chant du vent. « Lire cela… c’est comme recevoir une clé. Mais une clé qui ouvre une porte gardée par nos propres préjugés. »
Il releva alors les yeux vers Sila, et dans son regard brûlait la flamme de la découverte juvénile, mêlée à une gravité nouvelle. Il posa un doigt sur le texte, comme pour en sceller les mots.
« Aurions-nous la mauvaise honte de rejeter des principes qui tendraient à nous rendre meilleurs, parce qu’ils seraient renfermés dans les livres de nos ennemis ? »
La phrase, née sous la plume de Diderot pour l’Encyclopédie, résonna dans l’atelier avec une étrange actualité. Sila essuya lentement ses mains sur un linge rugueux, son sourire empreint d’une douce mélancolie. Elle contempla les figurines alignées sur l’étagère, chacune une pensée pétrifiée, puis son regard revint vers le jeune homme.
« Cette question, Hakim, est un miroir que l’on se tend à soi-même. Elle ne parle pas seulement des livres ou des ennemis d’une nation. Elle parle de nos propres forteresses intérieures. De ces murs que nous bâtissons par confort, par loyauté aveugle à nos clans, par peur de l’altérité. Rejeter une vérité sous prétexte qu’elle porte une étiquette qui nous déplaît… n’est-ce pas la plus triste des vanités ? »
Hakim hocha la tête, son enthousiasme tempéré par la profondeur de l’échange.
« Justement. Mais voici la suite, qui me semble encore plus cruciale. » Il reprit sa lecture, sa voix prenant une tonalité plus solennelle, presque rituelle : « Mais avant tout, engageons-nous à ne révéler notre philosophie, à ces hommes que le torrent de la superstition nouvelle entraîne, que quand ils seront capables d’en profiter. Que le serment en soit fait à la face du ciel. »
Il ferma le livre. Un pacte venait d’être proposé, transcendant les siècles. Le vent sembla retenir son souffle un instant.
« C’est un serment de discernement, n’est-ce pas ? » poursuivit Hakim. « Pas de secret égoïste, mais… une responsabilité. Ne pas jeter des perles où elles ne seraient que piétinées. Savoir attendre que le terrain soit fertile. »
Sila s’approcha, prenant place sur le banc en face de lui. La lueur dansait sur ses traits.
« C’est l’art du potier, mon cher ami. On ne force pas la terre. Si elle est trop sèche, trop rigide, et que l’on y imprime une forme trop complexe, elle se fendra. Il faut l’humecter, la malaxer avec patience, sentir sous ses doigts le moment où elle devient accueillante, réceptive. Alors seulement, elle peut recevoir l’empreinte et la conserver. » Elle fit un geste vers ses œuvres. « Parler sagesse à un esprit qui n’y est pas préparé, c’est risquer de le briser ou de le braquer. Le “torrent de la superstition nouvelle” dont parlait Diderot peut être aujourd’hui celui de l’opinion immédiate, du bruit numérique, de l’idéologie enracinée. Y jeter une vérité contradictoire, c’est souvent la noyer sous le flot. »
Elle se tut, laissant la leçon de l’argile s’imposer. Hakim comprenait. Ce n’était pas un appel au silence des sages, mais à leur tactique. À leur amour.
« Alors, ce serment… » dit-il doucement. « Le faisons-nous ? À la face de ce ciel de décembre ? »
Sila regarda par la fenêtre. Les nuages couraient, déchirés par la lune. Le ciel était un vaste témoin, indifférent et absolu.
« Nous le faisons chaque jour, Hakim, sans même y penser. Chaque fois que tu viens ici avec une question brûlante et que je choisis de ne pas y répondre par une maxime, mais par une histoire de céramique. Chaque fois que je vois ta perplexité face à une de mes figurines abstraites, et que j’attends que tu formes toi-même les mots pour la décrypter. C’est cela, le serment. La promesse de ne pas imposer, mais d’offrir au moment juste. De ne pas éblouir, mais d’éclairer le chemin que l’autre est déjà prêt à parcourir. »
Elle se leva et alla vers une étagère plus haute, d’où elle prit une petite figurine qu’Hakim n’avait jamais vue. C’était une forme simple, presque un galet, mais avec deux creux profonds et protecteurs qui se faisaient face, comme deux mains jointes en coupe.
« Tiens. C’est “Le Réceptacle”. Je l’ai façonnée l’hiver dernier. Elle ne représente pas la vérité, mais la disposition intérieure pour l’accueillir. L’humilité nécessaire. »
Hakim prit la figurine. Elle était étonnamment chaude et lisse. Il la serra dans sa paume, sentant la solidité de la terre cuite. Le serment n’était plus un vieux texte. C’était un objet, une présence, une complicité. Il comprit alors que la philosophie dont parlait Diderot n’était pas un savoir à divulguer, mais une qualité d’âme à cultiver et à partager avec discrétion.
« Alors, gardons nos clés », souffla-t-il, « et apprenons à reconnaître les serrures. »
Dehors, le vent de décembre avait changé de nouveau. Il portait maintenant une promesse légère, presque imperceptible, de neiges à venir. À l’intérieur de l’étal, sous le regard du ciel, un pacte venait d’être renouvelé dans le silence éloquent de deux amis et de la terre cuite. Ce n’était pas un secret, mais une lumière patiente, attendant son aube.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 226 : Le Roi qui ne lit point
Le froid de janvier, vif et sec, sculptait à son tour la campagne. Il avait fait place nette, nettoyant les ciels d’un bleu translucide et ciselant les contours de chaque pierre, de chaque branche nue. Dans l’atelier de Sila, la chaleur du four et celle du poêle à bois créaient un îlot de douceur où l’argile gardait sa souplesse. Hakim, arrivé ce matin-là, frottait encore ses mains l’une contre l’autre, non par grand froid, mais par cette nervosité joyeuse qui le prenait toujours à la veille de leurs échanges. Il avait apporté un vieux livre aux pages cornées, l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, trouvé chez un bouquiniste de la ville.
Sila, les mains enfouies dans une terre grise qu’elle pétrissait avec une lenteur réfléchie, observait le mince volume posé sur l’établi. Le silence n’était pas vide ; il était l’antichambre des grandes conversations. C’est en modelant le début d’une figurine aux traits sévères, une sorte de monarque barbare, qu’elle lança, comme on lance une pierre dans un étang pour en voir les ronds :
« J’ai repensé à ce que tu me disais la dernière fois, sur le pouvoir des récits. Et cela m’a ramenée à une sentence que je trouve d’une tristesse si profonde, si lourde de conséquences, qu’elle pourrait à elle seule expliquer bien des désastres. » Elle marqua une pause, laissant le crépitement du bois dans le poêle prendre le relais. « Pourquoi faut-il que tant de rois commandent toujours, et ne lisent jamais ! »
Hakim ouvrit le livre juste à la page où, par un hasard qui n’en était peut-être pas un, cette citation était soulignée d’un trait d’encre pâlie. Il sourit, sentant le lien se faire, palpable, entre leur dernière discussion et ce jour nouveau.
« L’Encyclopédie elle-même, dit-il, était une tentative de remède à cette maladie du pouvoir. Offrir à tous les clés de la connaissance, pas seulement aux monarques, mais à tout citoyen. Car le véritable pouvoir, ne serait-ce pas de comprendre avant d’agir ? »
Sila acquiesça, ses doigts accentuant les sourcils froncés de sa figurine. « Commandez sans lire… C’est diriger un monde dont on ignore le mode d’emploi. On croit gouverner les hommes, mais on ne fait que réagir à des ombres, à des rapports tronqués, à des flatteurs. Le livre, la lecture, c’est l’accès à la complexité, à la contradiction, à l’autre. C’est un acte d’humilité. »
« Et c’est un risque, compléta Hakim, feuilletant les pages avec respect. Lire, c’est rencontrer des idées qui peuvent détrôner les certitudes les plus ancrées. Un roi – ou tout homme qui se prend pour tel – qui lit, accepte de voir son trône ébranlé par des questions. Il préfère souvent l’illusion du contrôle à la turbulence de la compréhension. »
Le regard de Sila quitta son travail pour se poser sur la fenêtre, où le monde extérieur semblait figé par le gel. « Nous avons tous nos petits royaumes intérieurs, Hakim. Nos préjugés, nos habitudes, nos territoires mentaux que nous défendons sans les questionner. Ne pas lire, au sens large, c’est refuser de recevoir des ambassadeurs d’horizons lointains. C’est se condamner à régner sur un désert. »
Hakim referma doucement l’Encyclopédie. « Alors, peut-être que la plus grande révolution n’est pas dans la rue, mais dans le silence d’une bibliothèque. Ou dans la patience d’un atelier. » Il désigna la figurine. « Tu sculptes un roi qui ne lit point. Son règne sera de pierre. »
« Exactement, dit Sila avec un sourire qui adoucit soudain ses traits. Et le pire, c’est qu’il croira cette dureté être de la force. » Elle prit une spatule fine et entailla délicatement la paume de la main de l’argile. « Je vais lui mettre un minuscule livre ouvert dans la main. Un livre si petit qu’il l’a sans doute toujours tenu sans le voir. L’ignorance est souvent une cécité, non une absence. »
Le climat hivernal, ce froid clarificateur, semblait avoir infiltré leur pensée, la dépouillant de tout superflu. Il n’était plus question seulement de monarques disparus, mais de chaque moment où l’on choisit d’imposer plutôt que d’apprendre, de juger plutôt que de saisir.
« Cette sentence, conclut Hakim, c’est un appel. Pas seulement adressé aux puissants, mais à l’apprenti, à l’artiste, à l’ami. Lire, c’est accepter de ne pas tout commander. C’est le premier pas vers une vraie rencontre. »
Sila hocha la tête, satisfaite. La figurine au petit livre invisible prit place sur l’étagère des « travaux en cours », aux côtés d’autres ébauches de dialogues silencieux. Dehors, le jour commençait déjà à décliner, jetant des lueurs orangées sur le givre. Dans l’atelier, le royaume de la curiosité partagée, lui, était bien à l’abri, et son trône était fait de deux tabourets, face à face.
Fin
L'Étal de Sila et l'ami Hakim
Épisode 227 : Les Racines du Monde
Une lourde chaleur, dense et inhabituellement durable pour la saison, pesait depuis l'aube, annonçant un de ces épisodes caniculaires qui désormais traversaient les saisons comme des intrus. L’air immobile, saturé d’un silence électrique, semblait avoir figé le village. Dans l’atelier de Sila, seul le léger grésillement de l’argile humide sous ses doigts persistait, rythme primitif contre la torpeur ambiante. Hakim, arrivé plus tôt que de coutume, observait, le front luisant, non pas les mains de son amie mais le tourbillon de poussière qui dansait dans un rai de soleil, porteur d’un monde invisible.
« Regarde cette poussière », murmura-t-il sans préambule, rompant l’entente silencieuse. « Elle vient du sol, soulevée par un vent qui a caressé les oliviers brûlés et la terre craquelée du champ voisin. Sa danse est belle, mais elle raconte une histoire de soif. Nos pensées, parfois, je les imagine ainsi : de fines particules arrachées à un sol que nous oublions d’interroger. Elles voltigent, formant des théories élégantes, mais risquent de se perdre dans l’éther si elles négligent leur origine. »
Sila, sans cesser de modeler le ventre rond d’une nouvelle figurine — une forme évoquant à la fois une amphore et une femme enceinte — hocha lentement la tête. Une sentence d’Alvin Boyd Kuhn lui revint, comme une clé pour ce matin étouffant. Elle la partagea, les mots tombant dans l’atelier avec la pesanteur d’une vérité ancienne : « La pensée qui ne commence pas et ne se poursuit pas en étroite relation avec ses fondements dans l’univers physique doit nécessairement mener à la fausseté. »
Cette phrase, prononcée dans le crépitement de la chaleur, devint l’axe de leur jour. Hakim la laissa résonner. Il repensa à ses études, aux concepts abstraits parfois flottants, détachés de l’odeur de la terre ou du goût de l’eau. « C’est cela, l’erreur, n’est-ce pas ? » questionna-t-il. « Nous débattons du changement climatique avec des graphiques et des dates — un réchauffement de +1,7°C en France, des étés qui pourraient être en moyenne 5°C plus chauds en 2100 — et pourtant, nous parlons d’un monde dont nous ne sentons plus les racines. La sagesse ne serait-elle pas de réapprendre ce langage premier ? »
La céramiste posa délicatement sa figurine. Ses yeux parcoururent les étagères où ses créations anciennes — gardiennes de mers disparues, arbres aux racines démesurées, visages fendus par la sécheresse — semblaient observer le présent. « Le philosophe dont je t'ai parlé, Kuhn, cherchait justement cela », expliqua-t-elle. « Il plongeait dans les mythes anciens, ces récits nés du contact brut avec le cosmos, pour y trouver une "charte du bonheur personnel". Non pas un manuel égoïste, mais une carte pour se relier. Les anciens ne séparaient pas la sagesse du vol des oiseaux, de la crue du fleuve ou de la dureté de l’hiver. Leurs fondements à eux étaient le soleil qu’ils sentaient brûler leur peau et la lune qui guidait leurs nuits. »
Le jeune homme se leva, attiré par la fenêtre. Dehors, la lumière était aveuglante, métallique. « Alors, que signifie penser à partir de nos fondements aujourd’hui ? Ici, maintenant, dans cet atelier surchauffé ? »
Sila prit un bloc d’argile cru, encore imprégné de l’humidité fraîche de la cave. Elle le tendit à Hakim. « Commence par là. Sens sa fraîcheur, son poids, sa mémoire géologique. Cette chaleur qui nous enveloppe, ce n’est pas qu’un chiffre ou une "alerte orange". C’est une force physique qui modifie le grain de cette argile, qui change le temps de séchage, qui impose son rythme à mon corps et à mon esprit. Penser le climat, c’est d’abord éprouver cela dans ses mains et dans son souffle. La fausseté, dont parle Kuhn, naît quand nous discutons de la fonte des glaces sans avoir jamais tenu de la glace qui fond dans notre paume. »
L’après-midi s’écoula, moins comme une conversation que comme une lente plongée. Hakim, l’argile entre les doigts, abandonna les grands concepts. Il parla de la soif de son citronnier sur son balcon, de l’inquiétude nouvelle dans le regard des vieux cultivateurs du marché, de la façon dont la lumière crue de cette canicule écrasait les couleurs du paysage, les réduisant à des contrastes sans pitié. Sila, quant à elle, modelait maintenant une forme complexe : un être hybride, mi-racine s’enfonçant profondément dans la base, mi-feuille s’ouvrant vers le ciel. « L’enracinement n’est pas l’enfermement », dit-elle en fixant son œuvre. « C’est le contraire. C’est en acceptant notre condition d’êtres physiques, nourris, brûlés ou trempés par les éléments, que notre esprit peut s’élever sans se perdre. L’amour de la sagesse commence par l’amour — et la connaissance humble — de cette terre qui nous porte. »
Alors que le soleil commençait à décliner, teintant la chaleur d’une nuance plus dorée, une paix nouvelle régnait dans l’atelier. La sentence de Kuhn n’était plus une abstraction, mais une expérience vécue. Ils avaient, pendant ces heures, ancré leur dialogue dans le réel palpable : la terre, la chaleur, le corps. La quête de sens retrouvait ses fondations.
En partant, Hakim regarda une dernière fois la figurine aux racines et aux feuilles. Elle lui semblait incarner la seule réponse possible face au monde qui venait : être suffisamment enraciné pour ne pas être emporté par la tempête, et suffisamment ouvert pour continuer à tendre vers la lumière, quelle qu’elle soit.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 228 : Les Ossements Secs
Un silence de craie s’était abattu sur l’étal, épais comme le brouillard qui, ce matin-là, enveloppait encore les collines. L’air avait changé, portant cette morsure aiguë, sèche et limpide qui succède aux brumes humides, tranchant l’atmosphère avec une netteté presque cruelle. Sila disposait ses nouvelles figurines, des danseuses aux corps arqués comme des arcs tendus, quand Hakim franchit le seuil de la boutique, les joues rougies par le froid vif.
Il ne salua pas directement, ses yeux accrochés par une phrase écrite à la craie sur l’ardoise posée près du comptoir. Elle lui tendit une tasse de thé brûlant sans un mot, suivant son regard. La sentence y était tracée de sa main ferme : « La philosophie est devenue trop largement les ossements secs d’un corpus autrefois riche et dynamique de vérité vivante. » – Alvin Boyd Kuhn.
« C’est cela, le climat de ce mois, Hakim, » commença-t-elle enfin, sa voix basse rompant le silence. « Un air qui dessèche tout, qui expose les arbres dépouillés, les lignes pures du paysage. Il m’a fait penser à nos études, parfois. À cette poussière que l’on remue dans les amphithéâtres. »
Hakim s’assit, tenant la tasse entre ses mains pour les réchauffer. Il avait passé la semaine précédente à éplucher des commentaires sur les pré-socratiques, un exercice qui l’avait laissé étrangement vide. « Je les ai touchés, ces ossements secs, » murmura-t-il. « On nous présente des systèmes, des doctrines, des concepts étiquetés avec précision. Héraclite devient un fragment numéroté, son panta rhei une formule à recracher. La vérité vivante… où est-elle passée ? »
Sila prit une des danseuses d’argile crue, encore fragile entre ses doigts. « Regarde. Si je te parlais seulement de sa composition minérale, de sa densité, des températures de cuisson nécessaires, je te décrirais son cadavre. Son ossature. Mais sa vérité, à cette figurine, elle est dans ce geste capturé, dans cette tension qui suggère le mouvement, dans le désir qu’elle éveille chez celui qui la regarde de bouger avec elle. » Elle posa délicatement la statuette. « La philosophie ne naît-elle pas du même élan vital que l’art ? D’un cri face au monde, d’une joie, d’une douleur, d’une observation bouleversante qu’il faut à tout prix façonner en pensée ? »
Le jeune homme hocha la tête, son regard perdu dans la vapeur de son thé. « Nous, on classe le cri. On en fait une taxinomie. On étudie l’histoire de l’étiquette du bocal dans lequel on l’a mis. Le cri lui-même s’est éteint. » Il eut un geste las. « Parfois, je me demande si je cherche la connaissance ou simplement une façon de ranimer un feu éteint. »
« Peut-être que notre travail, à nous deux ici, » reprit Sila avec un léger sourire, « c’est de redonner de la chair à ces ossements. Pas en les rejetant, mais en les touchant avec nos mains pleines de vie. » Elle désigna l’ardoise. « Kuhn ne dit pas que le corpus est faux. Il dit qu’il est desséché. Comme cette argile avant que je n’y ajoute l’eau et le mouvement. Ta présence, tes questions, ta jeunesse qui s’étonne encore… c’est l’eau. »
Hakim leva les yeux, une lueur nouvelle y brillait. « Alors, il ne s’agirait pas d’apprendre la philosophie, mais de philosopher avec ? De reprendre le geste originel, ici, maintenant, face à ce changement de lumière, à cette figurine, à cette amitié ? »
« Exactement, » approuva Sila. « Héraclite près d’un fleuve, c’était vivant. Héraclite dans un manuel, c’est un os sec. Toi, assis ici, sentant ce froid vif qui te rend plus présent, contemplant l’impermanence dans les feuilles mortes qui voltigent dehors et t’interrogeant sur le flux de ton propre devenir… cela est de la vérité vivante. »
Elle prit une éponge humide et essuya lentement la sentence de l’ardoise. L’eau laissa la surface noire, lisse et brillante, prête à accueillir de nouvelles paroles. « Le climat a changé, Hakim. Il nous offre cette netteté froide. Utilisons-la. Ne laissons pas nos pensées devenir les givres morts sur une vitre. Laissons-les être le souffle même qui, dans l’air glacial, se transforme en nuage vivant, visible et éphémère. »
Hakim but une gorgée de thé, sentant la chaleur se diffuser en lui, réveillant quelque chose qui dépassait l’intellect. Il n’était plus un étudiant face à un corpus, mais un être humain, face à un autre être humain, dans la continuité silencieuse de leur échange, prêt à façonner, avec Sila, non pas une doctrine, mais le prochain fragment de leur vérité partagée. L’étal n’était plus une boutique, mais l’atelier où l’on redonnait vie aux ossements.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 229 : Les Résonances de Janvier
Le vent de janvier, tranchant et porteur d’une clarté nouvelle, balayait l’atelier de Sila. Il ne chassait pas la poussière de terre cuite, mais semblait vouloir nettoyer les pensées, laissant une atmosphère de netteté presque crue. Hakim, le visage encore rougi par le froid extérieur, tenait entre ses mains un carnet bien usé, où il avait soigneusement transcrit la sentence du jour. Entre eux, sur l’étal de bois patiné, une nouvelle série de figurines aux formes fluides et incertaines, comme figées en plein devenir, semblait attendre la conversation.
La voix de Sila s’éleva, douce mais précise, se mêlant au grésillement du poêle. « Ce vent de janvier a cela de particulier qu’il semble vouloir tout remettre à sa place, ou du moins, nous donner l’illusion qu’une telle place existe. Il souffle entre les choses, creusant l’espace, soulignant les contours. C’est peut-être le mois où l’on ressent le plus physiquement ces catégories dont parle Kuhn. »
Hakim acquiesça, les yeux sur les lignes de son carnet. Il commença, intégrant les mots au récit comme on pose une pierre fondatrice.
« Dans la tentative d’expliquer certaines des catégories telles que substance, essence, subsistance, espace, temps, dimension, succession, durée, contiguïté, continuité, division, touts, parties, unité, pluralité, qualité, changement et bien plus encore… » Il fit une pause, laissant les concepts résonner dans l’atelier silencieux, puis poursuivit, « …l’argument se heurte à de tels rebondissements que souvent une proposition peut s’avérer être une négation d’elle-même ou rester dénuée de toute signification possible. »
Sila prit l’une des figurines, une forme qui pouvait évoquer un vase, un corps, ou simplement la trace d’un mouvement. « Regarde cette pièce, Hakim. Sa substance, c’est l’argile. Son essence, peut-être, l’idée de la transformation. Mais où commence et où finit sa subsistance ? Est-elle dans sa matière, dans sa forme, ou dans le regard que nous portons sur elle ? » Elle fit glisser son doigt sur la courbe lisse. « L’espace qu’elle occupe est mesurable. Mais le temps qu’elle contient ? Celui de son façonnage, de sa cuisson, de sa contemplation ? Ces durées sont-elles contiguës ou continues ? La figurine est un tout. Pourtant, elle n’est que la partie d’une série, d’une pensée. »
Hakim sentait le vertige familier et exaltant de leurs échanges. « C’est cela, les rebondissements. On croit saisir une idée, et elle se retourne comme un gant. Parler de l’unité de l’objet, c’est immédiatement évoquer la pluralité de ses interprétations. Définir sa qualité, c’est déjà constater son changement sous l’effet de la lumière, de l’usure, de notre humeur. »
Un sourire joua sur les lèvres de Sila. « L’artisan, comme le philosophe, navigue dans cet océan de contradictions apparentes. Je pétris l’argile, une substance, pour lui donner une forme qui suggère une essence. Je travaille dans la durée pour capturer un instant de changement. Ma série est une pluralité cherchant une unité. » Elle reposa la figurine. « Et parfois, en effet, la proposition se nie elle-même. Dire "cette œuvre est achevée", n’est-ce pas nier sa vie propre, son ouverture à celui qui la regarde ? L’achèvement peut être une négation de la continuité. »
Le jeune homme plongea son regard dans le sien. « Alors, comment avancer sans se perdre dans ces méandres ? »
« Peut-être en acceptant que ces catégories ne sont pas des cages, mais des notes de musique », répondit-elle en contemplant le ciel pâle par la fenêtre. « Le vent de janvier les fait vibrer différemment. Il isole le son de chacune avant de les fondre en un accord. Il nous rappelle que la substance d’un moment de camaraderie, son essence, c’est justement cette capacité à contenir la succession de nos doutes et la durée de notre écoute, sans exiger de définition ultime. »
Hakim referma son carnet. La sentence n’était plus une énigme à résoudre, mais une mélodie à habiter. Il comprit que leur amitié était le lieu même où les propositions pouvaient s’auto-nier sans s’effondrer, où les significations flottaient, libres et vivantes. Le froid dehors, vif et stimulant, dessinait les contours de l’atelier, de leurs deux silhouettes, de l’étal chargé de figurines—autant de parties d’un tout insaisissable, mais profondément réel.
La prochaine visite, il le savait, naîtrait de ce silence résonnant. Et le vent, inconstant, aurait déjà changé de timbre.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 230 : Le Crêpe de la Pensée Indécise
Le silence qui régnait dans l’atelier ce jour-là était d’une qualité particulière. Ce n’était pas une simple absence de bruit, mais un épais manteau de quiétude posé sur le village par le plein cœur de l’hiver. Dehors, un soleil pâle et froid brillait d’une lumière presque métallique, sculptant des ombres nettes et bleutées qui semblaient givrer le sol. La chaleur du four à bois, encore tiède de la dernière cuisson, peinait à chasser l’air vif qui filtrait par les jointures de la vieille porte. Dans ce climat de limpide austérité, chaque geste, chaque pensée, prenait un relief singulier.
Sila observait Hakim, assis près de la baie vitrée, un carnet de croquis ouvert sur les genoux mais dont les pages restaient blanches. Il fixait la rue déserte, le regard absorbé par la contemplation d’un phénomène invisible. Elle perçut en lui une forme de tension, celle de l’étudiant brillant confronté non plus à des problèmes techniques, mais à un vertige plus profond, existentiel. Elle reprit délicatement entre ses doigts une figurine en cours de finition, une silhouette humaine aux contours volontairement flous, comme émergeant à peine de la matière. « Tu cherches quelque chose qui refuse de se laisser dessiner aujourd’hui ? » demanda-t-elle, sa voix douce rompant le silence sans le briser.
Il tourna lentement la tête vers elle, un sourire absent aux lèvres. « Je crois que je cherche à comprendre ce que je suis en train de vivre. Tout semble si net, si tranchant par ce temps. Les choix, les doutes. À l’école, on nous parle de maîtrise, de projet, de ligne directrice. Mais la vie, elle, semble se contenter de… s’écouler. Et je me demande si je la vis ou si j’essaie seulement de la comprendre. »
Sila posa délicatement la figurine. La sentence de Nietzsche qu’elle avait lue récemment lui revint en mémoire, comme une clé : « L'effort des philosophes tend à comprendre ce que les contemporains se contentent de vivre ». Elle sentit que c’était précisément le fil à tirer. « Et si c’était le propre de toute création, Hakim ? », proposa-t-elle. « Cet effort de compréhension. L’artiste, comme le philosophe, ne se contente pas du flux. Il tente de poser un regard, de donner une forme à ce qui, pour les autres, reste informulé et simplement vécu. »
Elle se leva pour prendre un livre sur une étagère poussiéreuse, l’ouvrit à une page marquée. « Nietzsche disait aussi autre chose. Il affirmait que ‘L’art rend supportable l’aspect de la vie en plaçant dessus le crêpe de la pensée indécise.’ » Elle laissa les mots résonner dans l’air froid de l’atelier. « Ce ‘crêpe’, ce voile léger, ce n’est pas une falsification. C’est au contraire le travail de l’esprit qui interprète, qui filtre la brutalité du réel pour la rendre signifiante. Voire supportable. C’est ce que tu fais quand tu choisis un cadrage, une ligne, une ombre. Tu ne copies pas le monde, tu le recouvres d’une couche de sens. »
Hakim referma son carnet. La tension sur son visage commençait à se relâcher, faisant place à une curiosité intense. « Alors, cet ‘effort pour comprendre’… ce ne serait pas s’éloigner de la vie, mais au contraire, la tisser plus serré ? La sculpter comme tu sculptes cette argile ? »
« Exactement », acquiesça Sila, un éclat chaleureux dans les yeux. « Regarde cette figurine. Elle n’est pas ‘réaliste’. Ses traits sont à peine esquissés. Pourtant, elle parle de l’émergence, de la potentialité. Je n’ai pas représenté un homme, j’ai tenté de donner une forme à l’idée de devenir. C’est mon ‘crêpe de pensée indécise’. Je ne me contente pas de vivre l’envie de créer ; je tente de la comprendre et de la traduire. Et c’est cet effort même qui donne toute sa saveur à l’acte de créer. »
Le jeune homme regarda alors par la fenêtre avec un œil neuf. Le soleil hivernal, si cru, lui parut désormais être cette lumière première, brute, sur laquelle l’artiste pose le voile de son interprétation. « Cela change tout », murmura-t-il. « Cela signifie que mon doute, mon questionnement permanent, ne sont pas des obstacles. Ce sont les outils mêmes du travail. Les contemporains se contentent de vivre sous ce soleil. Moi… moi je dois tenter de comprendre comment le dessiner. »
Un accord profond, silencieux, s’installa entre eux, aussi tangible que la chaleur du four. La journée se poursuivit, non plus dans la tension du blocage, mais dans la sérénité de l’exploration. Hakim rouvrit son carnet et se mit à esquisser non plus la rue, mais l’idée de la lumière froide. Sila modela les contours flous de sa figurine avec une conviction renouvelée. Ils ne s’étaient pas contentés de discuter d’une citation ; ils avaient, ensemble, déposé sur la réalité de leur journée le précieux et nécessaire « crêpe de la pensée indécise », faisant de leur camaraderie le lieu même où vivre et comprendre cessaient de s’opposer pour devenir les deux mains d’un même geste créateur.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 231 : Le Pays des Chapeaux Manquants
La brise de février soufflait en bourrasques capricieuses, apportant avec elle l’odeur humide de la terre réveillée et le goût salin d’une mer encore lointaine. Dans l’atelier de Sila, la chaleur du four à céramique luttait contre les assauts du vent qui s’engouffrait sous la porte. Hakim, le visage encore rougi par le froid, observait silencieusement Sila qui polissait une figurine aux courbes apaisées, comme si elle cherchait à arrondir les angles du monde.
Ce n’était pas par un dialogue banal qu’ils entamèrent leur après-midi, mais par un silence partagé, celui qui précède les grandes plongées. Sila posa enfin son outil, son regard perçant les brumes invisibles qui séparent l’évidence du mystère.
« Je pense à un paradoxe, Hakim, commença-t-elle, sa voix basse épousant le crépitement du feu. Imaginons que nous sommes dans un pays où toute la production l’est en chapeaux. Imaginons qu’il en vient qu’il manque de chapeaux. Il y a deux positions philosophiques possibles : soit je mets mes efforts à augmenter la production de chapeaux, soit je commence à couper des têtes... »
La sentence, lâchée dans la pénombre dorée de l’atelier, sembla y suspendre le temps. Hakim sentit le frisson familier des conversations qui touchent à l’essentiel. Il laissa les mots résonner, observant la figurine inachevée qui, soudain, lui parut être une tête sans chapeau, ou peut-être une tête préservée.
« Cette sentence, murmura-t-il enfin, elle parle de nos obsessions, n’est-ce pas ? De cette folie qui nous pousse à vouloir résoudre un problème en éliminant non pas le problème, mais ce qui le révèle. »
Sila hocha la tête, un sourire triste aux lèvres. « Exactement. Nous vivons dans tant de pays symboliques où l’on ne produit que des chapeaux. Des chapeaux de réussite, de normalité, de bonheur affiché. Et quand ils viennent à manquer, quand le bien-être promis se fait rare, la tentation est immense de chercher des coupables, des têtes à couper, plutôt que de réinterroger la machine à produire des chimères. »
Elle prit un bloc d’argile brut, le pétrissant avec une force nouvelle. « Regarde. L’argile ne ment pas. Si tu veux un vase et que tu t’y prends mal, il s’effondre. La solution n’est pas de maudire l’argile, ni de briser le tour. C’est de comprendre ton geste, de ralentir, de réapprendre. »
Hakim repensait à son école d’art, à la pression de produire, de se conformer à des tendances, à ce ‘chapeau’ d’artiste contemporain qu’on lui tendait. « Parfois, dit-il, je sens qu’on me demande de choisir : produire frénétiquement le chapeau attendu, ou être considéré comme une tête inutile, à abattre symboliquement. »
« Alors il faut avoir le courage de ne plus vivre dans ce pays, Hakim, répondit Sila avec une douce fermeté. Construisons-en un autre, où la production serait, par exemple, en questions. En partage. En humanité simple. Si ces biens venaient à manquer, nous n’aurions d’autre choix que d’en produire davantage, ensemble. Le mécanisme même nous protégerait de la barbarie. »
Dehors, le climat hésitait entre les dernières gelées et les premières poussées, un entre-deux tumultueux qui faisait craquer les branches. À l’intérieur, la philosophie devenait palpable, comme l’argile dans les mains de Sila.
« C’est cela, ta figurine ? demanda Hakim en désignant la pièce polie. Une tête qui a refusé tous les chapeaux, et qui pourtant reste entière ? »
Sila la lui tendit. « C’est une tête qui a compris que sa valeur n’était pas dans sa couverture, mais dans sa pensée. Et que penser, c’est parfois le plus grand des chapeaux invisibles, celui qui protège sans enfermer. »
Hakim prit la figure, étonné par sa chaleur et son poids. Il sentit se dissiper en lui l’anxiété de ne pas produire assez, assez vite, assez bien. Pour la première fois, il voyait clairement la folie du pays des chapeaux uniques, et la sagesse de cultiver son propre jardin, même sous un ciel changeant.
La sentence avait fait son œuvre, tranchante et salvatrice. Elle continuerait de résonner bien après que le vent se serait calmé, guidant leurs pas dans le mois incertain qui s’ouvrait, vers d’autres productions, d’autres pays à inventer, loin des lames et près du feu créateur.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 232 : Le Miracle Incomparable
Un vent nouveau, encore vif mais moins tranchant, sculptait les dernières plaques de neige dans le jardin, laissant apparaître par endroits la terre foncée et promise. Dans l’atelier, l’air sentait l’argile humide et le thé à la menthe. Sila, les mains couvertes d’une fine pellicule grise, pétrissait une masse avec une attention toute particulière, comme si elle cherchait à y sentir un pouls. Hakim, assis sur un tabouret bas, feuilletait un livre ouvert sur ses genoux, mais son regard était perdu dans la danse lente et sûre des doigts de la céramiste.
Le silence entre eux n’était pas vide ; il était chargé de la densité de leurs dernières conversations. C’est Sila qui le rompit, sa voix douce épousant le crépitement du poêle. « Parfois, je me dis que travailler cette terre, c’est comme tenter de lire la même phrase, écrite dans une langue oubliée, par des mains infiniment différentes. Le geste semble similaire, la matière identique, et pourtant… » Elle laissa sa phrase en suspens, pressant l'argile entre ses paumes.
Hakim leva les yeux. « Et pourtant, chaque vase, chaque figurine qui sort d’ici est unique. Même si tu reproduis une forme, elle n’est jamais tout à fait la même. » Il referma doucement son livre. « C’est ce que je ressens en lisant les philosophes, ces derniers temps. Je cherche désespérément un cadre, une colonne vertébrale qui tiendrait tout l’édifice. Je veux comprendre l’unité de la pensée à travers les siècles. Et puis… »
Un sourire effleura les lèvres de Sila. « Et puis, tu rencontres la singularité. »
Hakim hocha la tête avec une vivacité juvénile. « Exactement ! C’est comme si chaque grand auteur, par la force même de son génie, faisait éclater le cadre que je m’évertue à construire. »
Il prit une inspiration, cherchant ses mots. « Je suis tombé sur une phrase de Karl Jaspers qui m’a figé. Elle dit ceci : Quel que soit le cadre à l'aide duquel on essaie de définir l'unité de la philosophie à travers le temps, le génie personnel des philosophes le fait éclater. Certes, chacun d'eux dépend en fait de rapports donnés, offerts aux recherches de l'historien. En chacun, pourtant, persiste quelque chose d'incomparable d'où lui vient sa grandeur et qui fait toujours figure de miracle, face à l'évolution normale, qui, elle, donne prise aux explications. »
Les mains de Sila s’immobilisèrent. Elle regarda la boule d'argile, puis le visage empreint d’une excitation grave du jeune homme. « Le miracle de l’incomparable… », murmura-t-elle, reprenant les mots comme on goûte un fruit rare. « C’est là que réside à la fois la frustration du chercheur et l’émerveillement de l’artisan. L’historien, comme tu dis, peut expliquer le contexte, les influences, la filiation des idées. Il suit le cours normal de l’évolution. Mais ce qui jaillit, ce noyau d’incomparable… cela résiste. Cela est. Comme le trait unique qui fait qu’une de mes figurines n’est pas simplement le produit d’une technique et d’une tradition, mais le fruit d’un instant, d’une humeur, d’une lumière intérieure que même moi je ne saurais totalement définir. »
Hakim se leva, parcourant la pièce du regard, contemplant les silhouettes d’argile alignées sur les étagères. Chacune portait la marque de Sila, une signature stylistique évidente, et pourtant, chacune avait une présence distincte, une âme propre. « Alors, est-ce que ça veut dire que chercher à tout expliquer, à tout relier, est vain ? »
« Non, pas vain », répondit Sila en se nettoyant les mains avec un linge. « C’est nécessaire. Le cadre, les rapports donnés, c’est le sol sur lequel nous marchons. Sans cela, le miracle ne serait qu’un fantôme sans ancrage. Mais il ne faut pas confondre le sol avec l’étincelle qui fait pousser une fleur unique là où on n’attendait qu’une herbe banale. » Elle s’approcha de lui. « Toi, Hakim, dans ta quête, tu es à la fois l’historien qui cartographie le sol et… l’artiste qui guette l’étincelle. Ne sacrifie pas l’un pour l’autre. »
Dehors, une averse légère et soudaine, typique de ce climat qui hésitait encore entre l’hiver et le renouveau, se mit à crépiter sur les tuiles. Hakim regarda la pluie laver les vitres, nettoyant le monde. Il pensait aux philosophes qu’il étudiait, à leur chair, leurs doutes, leur époque. Il les voyait désormais non plus comme des monuments isolés, mais comme des artisans de l’esprit, chacun dans son atelier, façonnant avec la matière brute des questions éternelles une réponse incomparable, un miracle personnel.
« Alors, la grandeur, finalement, serait cette capacité à laisser éclore l’incomparable en soi ? » demanda-t-il, tourné vers la fenêtre.
Sila revint à sa table de travail, caressant doucement la surface lisse d’une figurine presque achevée, un oiseau aux ailes à demi déployées. « Peut-être. Ou peut-être est-ce simplement la capacité de le reconnaître, de l’accueillir et de lui donner forme, que ce soit avec des mots ou avec de l’argile. Et de savoir que, demain, sous un ciel différent, avec une terre légèrement autre, le miracle sera nouveau. »
Dans le bruissement de la pluie et la chaleur confidentielle de l’atelier, cette vérité semblait prendre corps, aussi tangible et fragile qu’une céramique avant sa cuisson.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 233 : L’Éveil dans l’Obscurité
Le vent de février, encore aigu mais portant en lui la sourde promesse d’un adoucissement, s’engouffrait dans l’atelier d’Aïn El Ksour, faisant danser la flamme de la bougie posée sur l’établi. La lumière hésitante sculptait des ombres mouvantes sur les figurines de Sila, créant une danse silencieuse de formes à peine ébauchées et d’autres, polies par le temps et la main. Hakim, assis sur un tabouret bas, observait ce jeu d’ombre et de lumière, les mains autour d’une tasse de thé à la menthe refroidissant doucement. Il venait de relater, d’une voix plus basse que d’habitude, une vague de doute qui submergeait ses nuits, un sentiment d’être un rouage anonyme dans une mécanique trop vaste.
Sila, le visage concentré sous l’écharpe légère qu’elle portait malgré l’intérieur, pétrissait un bloc d’argile grise. Ses doigts semblaient chercher la forme dans la masse informe, à l’écoute de sa propre réflexion autant que des mots du jeune homme. Le silence n’était pas vide ; il était lourd de la confidence partagée.
« Tu parles, Hakim, de cet engrenage quotidien qui dévore », commença-t-elle enfin, sans le regarder, ses yeux fixés sur l’argile qui cédait sous sa pression. « C’est une plainte aussi ancienne que la conscience humaine. Le philosophe Karl Jaspers l’a formulée avec une clarté qui nous transperce encore. » Elle marqua une pause, laissant le crépitement de la bougie prendre le relais. Puis, d’une voix calme et posée qui semblait épouser le rythme du travail de la terre, elle prononça, intégrant les mots au récit comme une évidence :
« L’homme trouve dans l’obscurité même qui l’entoure la volonté de diriger sa vie selon la philosophie, à cause de l’égarement où il est lorsque, privé d’amour, il regarde fixement dans le vide, de l’état de démission et d’anonymat où il croupit, dévoré qu’il est par l’engrenage quotidien. Il arrive alors qu’il s’éveille soudain, qu’il prenne peur et se demande : ‘Que suis-je? Qu’est-ce qui me manque? Que dois-je faire?’ »
Les mots tombèrent dans l’atelier avec le poids d’une révélation. Hakim retint son souffle. C’était exactement cela, l’état qu’il tentait maladroitement de décrire : le regard fixe dans le vide, la démission rampante.
Sila leva enfin les yeux vers lui, un léger sourire aux lèvres. « Vois-tu, ce n’est pas un constat d’échec, cette phrase. C’est une carte. Elle nomme l’obscurité pour ce qu’elle est : non pas une fin, mais le lieu même où peut naître la volonté. Tu es dans cette obscurité, Hakim. Ce sentiment d’anonymat, cette peur qui t’éveille la nuit… c’est le signe que tu ne croupis plus. Tu commences à t’éveiller. »
Elle reprit son modelage, créant maintenant une forme allongée, comme un corps en gestation. « Regarde cette argile. Dans l’obscurité de sa masse, elle porte déjà l’idée de ce qu’elle pourrait être. Mais il faut la pétrir, la troubler, la déformer pour que cette idée émerge. Ton égarement est ce pétrissage. La philosophie, l’art, l’amitié… ce ne sont pas des échappatoires à l’obscurité. Ce sont les mains qui travaillent cette obscurité même pour y trouver une direction. »
Dehors, une rafale plus forte fit grincer la porte-fenêtre. Le climat changeait, imperceptiblement mais sûrement. Les gelées tenaces du mois précédent laissaient place à un vent capable à la fois de mordre et de chasser les derniers nuages, révélant par instants un ciel nocturne d’une clarté cristalline. C’était une saison de transitions brutales, de nettoyage par le vide.
Hakim sentit un nœud se défaire dans sa poitrine. Les mots de Jaspers, filtrés par le regard de Sila, transformaient son angoisse en matériau. Sa démission n’était plus un état subi, mais peut-être le premier stade, nécessaire et douloureux, d’un éveil. « Alors, cette peur… cette question ‘Que dois-je faire ?’… »
« … est la question la plus vitale qui soit », acheva Sila. « Elle est le début de tout chemin. Ne cherche pas une réponse définitive ce soir. Contente-toi de l’accueillir. Et de savoir que c’est dans ce même vide que tu regardes que d’autres, avant toi, ont trouvé la force de forger leur propre lumière. »
La figurine entre ses mains commençait à ressembler à une silhouette humaine, non pas debout et triomphante, mais courbée, les mains sur le visage, dans l’attitude même de l’interrogation et de l’éveil soudain. Une œuvre née de l’obscurité partagée, ce soir de février où le vent semblait balayer les certitudes pour ne laisser place qu’aux questions essentielles.
Fin
L’Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 234 : La Source Vive
Le vent qui venait de l’ouest avait tourné, apportant une douceur humide et inattendue qui adoucissait les angles tranchants de l’hiver. Dans l’atelier, la chaleur du four à bois était presque superflue. Sila, les mains calées dans la poche terreuse de son tablier, fixait une figurine en cours de séchage sans vraiment la voir. L’air du jour portait un étrange appel au silence, à une forme d’arrêt. Ce n’était pas le silence vide, mais un silence d’attente, comme celui qui précède une parole longtemps mûrie.
Elle était dans cet état de veille intérieure lorsque Hakim poussa la porte, apportant avec lui le parfum de la terre mouillée et l’agitation contenue de ses vingt et un ans. Il tendit un petit livre, un exemplaire ancien d’un philosophe nommé Karl Jaspers, qu’un de ses professeurs lui avait conseillé. La couverture était usée, le papier légèrement jauni. Un passage était souligné d’un trait vif et maladroit, la mine ayant percé le papier par endroits. Il lut, sans préambule, comme pour se délester d’un poids trop lourd à porter seul : « Philosopher, c’est prendre la décision de faire jaillir à nouveau en soi la source vive, de retrouver le chemin de son for intérieur, de s’aider soi-même par une action intime, dans toute la mesure de ses forces ».
Le silence revint, plus profond. Hakim reposa le livre sur l’établi, entre un bloc d’argile et un bol d’eau trouble. Il semblait épuisé, moins par l’effort que par la confusion que cette phrase avait fait naître en lui. « C’est beau », murmura-t-il finalement. « Mais comment fait-on ? Comment décide-t-on d’une telle chose ? La source, en moi, je ne sais même pas si elle existe encore, ou si elle n’a jamais coulé. Parfois, j’ai l’impression de n’être qu’un écho, répétant les pensées des autres. » Sa voix était un mélange de défi et de détresse, celle d’un étudiant confronté à l’abîme entre le savoir livresque et la connaissance de soi.
Sila ne répondit pas tout de suite. Elle passa sa paume sur la surface lisse de la figurine, une forme humaine encore informe, comme en gestation. La question de Hakim touchait au cœur même de ce qui les réunissait depuis tous ces mois. Elle pensa à Jaspers, pour qui la philosophie, contrairement aux sciences, ne progresse pas vers des certitudes définitives, mais jaillit d’un éveil intérieur, accessible à tous, avant même toute science. « Tu parles comme si cette source était un puits à creuser, Hakim », dit-elle enfin, d’une voix douce mais ferme. « Mais Jaspers ne parle pas de creuser. Il parle de faire jaillir à nouveau. Cela suppose qu’elle a déjà coulé. Le philosophe dit que les enfants en sont parfois les porteurs, posant des questions qui touchent à l’énigme de leur propre existence ou à la nature de l’être. Cette source, ce n’est pas le savoir accumulé. C’est l’étonnement. Cette capacité à se tenir, comme l’enfant qui disait « J’essaie toujours de penser que je suis un autre, et je suis quand même toujours moi », devant le mystère sans chercher immédiatement à le résoudre. »
Elle s’interrompit, observant le jeune homme qui digérait ses mots. Le climat extérieur, avec ses brusques adoucissements, semblait faire écho à leur échange : on ne peut pas forcer la douceur de février, pas plus qu’on ne peut commander l’étonnement. On ne fait que s’ouvrir à sa possibilité. « Tu vois, poursuivit-elle, ton angoisse d’être un écho, elle est justement le signe que la source n’est pas tarie. Un écho a besoin d’une voix originelle pour exister. Ta quête, ton insatisfaction même, c’est cela, l’action intime. L’auteur dit que philosopher, c’est être en route. Les questions sont plus essentielles que les réponses. »
Hakim prit le morceau d’argile que Sila lui tendait. Il le pétrissait machinalement. « Être en route… Mais vers où ? Sans but, sans certitude, n’est-ce pas juste errer ? »
« La philosophie se passe justement du consensus unanime et des certitudes définitives », répondit Sila. « Elle ne cherche pas à conquérir un savoir que l’on peut posséder, mais à s’assurer de l’être et de soi-même en lui. Le but, si but il y a, n’est pas un endroit sur une carte. C’est la qualité même du cheminement. C’est la loyauté intégrale dans l’effort pour voir, interroger et répondre. Ta main, là, sur l’argile… Tu ne sais pas encore ce que tu vas en faire. Mais l’acte de la malaxer, de sentir sa résistance et sa docilité, c’est déjà une réponse. C’est déjà faire jaillir quelque chose. »
Une nouvelle forme de silence s’installa, différente du premier. Il n’était plus pesant, mais habité par le travail patient des mains de Hakim et par le regard attentif de Sila. Elle savait, comme le philosophe le soulignait, que la vérité commence souvent à deux, dans la communication réelle où l’on cherche ensemble, sans se soumettre, mais en s’aidant mutuellement à voir plus clair. Lentement, sous les doigts du jeune homme, l’argile cessa d’être une boule informe. Elle commença à s’allonger, à prendre la forme d’une gouttière sinueuse, comme le lit d’un ruisseau asséché. Ce n’était pas une figurine, pas un objet. C’était un chemin, une empreinte. Hakim leva les yeux, une lueur nouvelle au fond de son regard, non pas de triomphe, mais de reconnaissance.
« Je crois comprendre », murmura-t-il. « La décision… ce n’est pas de réussir. C’est d’accepter de se tenir devant la question, et de laisser faire. Comme accepter ce temps doux en plein février, sans demander pourquoi. »
Sila hocha la tête, un sourire aux lèvres. La source vive n’était peut-être pas un spectacle grandiose. Parfois, elle n’était que cette fragile veine d’humidité qui ramollit l’argile, rendant le travail possible. Elle avait jailli, ce jour-là, non pas dans un éclat de génie, mais dans l’humble constat partagé que la route elle-même était la destination. Et dans l’atelier rempli de la douceur d’un climat qui semblait hésiter entre deux saisons, cette découverte fut leur plus grande victoire.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 235 : Le murmure de la source
Un silence inhabituel régnait sur l’étal de Sila. Ce n’était pas le silence vide de l’absence, mais un silence plein, tissé de concentration et de présence à soi. Le ciel, d’un gris perle et laiteux, semblait avoir aspiré tous les bruits de la médina, étouffant les appels des marchands et les rires des enfants. Un froid sec, vif, nouveau, descendait des montagnes de l’Atlas, annonçant un changement de climat qui glaçait l’air tout en le rendant étrangement limpide.
Assise sur son tabouret, Sila ne tournait pas la terre. Elle tenait entre ses mains, simplement, une tasse de thé à la menthe qui fumait doucement. Ses yeux étaient fixés sur une de ses figurines inachevée, une forme humaine rudimentaire semblant émerger de la matière brute, comme prise en flagrant délit de naissance. Hakim, assis en face d’elle sur le banc de bois usé, sentait le poids de ce silence et n’osait le rompre. Il observait le visage de son amie, où se lisait une réflexion profonde, presque solennelle. L’atmosphère n’invitait pas aux légèretés ou aux échanges rapides.
Ce fut Sila qui, sans détacher son regard de la figurine, prit la parole, sa voix plus grave que d’ordinaire, se fondant dans le silence environnant.
« Karl Jaspers écrit qu’il nous est indispensable, à nous autres hommes, d'avoir chaque jour quelques instants de profond recueillement. Nous nous assurons ainsi de nous-mêmes, afin que le murmure de la source originelle ne s'évanouisse pas totalement dans la dispersion inévitable de la journée. »
Elle fit une longue pause, laissant les mots résonner dans l’air froid. « Ce matin, Hakim, je cherche ce murmure. Et je le cherche dans le froid nouveau, qui semble avoir figé le temps. »
Hakim resta un instant sans répondre, buvant à son tour une gorgée de thé brûlant. La sentence résonnait en lui, trouvant un écho dans la quête qui l’avait amené aujourd’hui, un peu perdu, vers l’étal. La dispersion de ses études, les sollicitations constantes, le bruit intérieur de ses propres doutes l’avaient épuisé.
« Je crois, dit-il lentement, que ce murmure, on l’entend justement quand le monde extérieur se fait plus discret. Comme aujourd’hui. Ce ciel bas, ce froid qui pousse à rentrer en soi… c’est une forme d’aide. » Il hésita. « Mais comment s’assurer de soi-même ? Je veux dire… concrètement, dans le désordre d’une journée ? »
Un léger sourire effleura les lèvres de Sila. Elle posa enfin sa tasse et prit la figurine d’argile entre ses mains calleuses.
« Regarde cette pièce. Elle est inachevée, tu vois ? Là, le torse est lisse, presque fini. Ici, à la base, elle est encore enracinée dans la terre informe. » Elle passa un doigt sur la jonction entre le poli et le brut. « Le recueillement, ce n’est pas fuir la dispersion. C’est retrouver ce point de jonction. Sentir à la fois la forme que tu as donnée – tes projets, tes paroles, tes actes de la journée – et la matière originelle, brute, d’où tout cela émerge. Ta fatigue, tes désirs simples, ton souffle. Le murmure, c’est le son de cette argile humide avant qu’elle ne prenne forme. Si tu n’y retournes pas, ne serait-ce qu’un instant, toute la figurine – ta journée, ta vie – risque de se fissurer en séchant. Elle perd son lien à ce qui la fait tenir. »
Le vent se leva, sifflant brièvement dans les ruelles, apportant une odeur de bois de chauffage et de terre mouillée. Hakim sentit une forme de réconfort dans ces paroles. Ce n’était pas une injonction à méditer des heures, mais une invitation à une vigilance intime.
« Alors ces instants, murmura-t-il, on peut les trouver n’importe où ? En marchant ? En regardant le ciel ? En faisant une pause, juste avant d’entrer quelque part ? »
« Exactement, approuva Sila. En arrêtant le tour quelques secondes pour sentir l’argile sous tes doigts. En buvant ton thé sans penser à la prochaine gorgée. En écoutant ce vent froid, non comme une nuisance, mais comme la voix même de ce jour de février. C’est un retour au poste d’écoute. » Elle posa délicatement la figurine sur l’étal. « La dispersion est inévitable, Hakim. Nous sommes faits pour agir, pour créer, pour échanger. Mais si nous ne nous ré-approvisionnons pas chaque jour à la source, nous finissons par n’être plus que des gestes vides, des échos sans voix. »
Hakim regarda ses propres mains, encore blanches et lisses comparées à celles de Sila. Il prit une grande inspiration, remplissant ses poumons de l’air vif. Pour la première fois de la journée, il ne pensait pas à ce qu’il devait faire ensuite. Il était simplement là, dans le froid, sur ce banc, avec cette femme qui lui rappelait l’essentiel. Le murmure n’était peut-être pas un son, mais une sensation : celle d’être vivant, simplement, à cet instant précis, relié à la terre froide sous ses pieds et au ciel immense au-dessus.
« Je crois que je vais marcher un peu, dit-il enfin. Sans but. Juste pour écouter. »
Sila hocha la tête, son sourire s’élargissant. « C’est un très bon début. La source est partout, mais il faut s’arrêter pour l’entendre. Va. Et prends un peu de ce silence avec toi pour plus tard. »
Hakim se leva, enveloppé dans son manteau. En quittant l’étal, il emportait avec lui, non pas une sentence de plus, mais une pratique. Une clé pour traverser la dispersion sans s’y perdre. Le murmure de la source, ce n’était pas le passé, c’était le présent le plus profond. Et aujourd’hui, il avait appris à tendre l’oreille.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 236 : L’Essai Incertain
Un vent nouveau, capricieux et tiède, jouait avec les tentures de l’Étal de Sila, apportant des effluves de terre humide et de bourgeons à peine éclos. L’hiver rigoureux avait cédé la place à une douceur agitée, un climat de transition où chaque rayon de soleil semblait hésiter avant de se poser. Sila, les mains couvertes d’une fine pellicule d’argile grise, modelait la forme indécise d’une figurine qui semblait vouloir s’élancer tout en restant ancrée.
Hakim franchit le seuil, le visage empreint d’une gravité nouvelle. Les mois d’échanges, de sentences partagées et de silences compris avaient tissé entre eux une toile de confiance où les doutes les plus profonds pouvaient être déposés sans crainte. Il s’assit sur le tabouret usé, contemplant un instant le travail des mains de Sila avant de rompre le silence.
« Je suis hanté depuis quelques jours par une pensée de Karl Jaspers », commença-t-il, sa voix se mêlant au crépitement léger de la bise printanière contre la vitre. « L’insécurité de l’existence temporelle fait que la vie est toujours un essai. Cela résonne étrangement en ce moment. »
Sila ne leva pas les yeux, mais ses mains ralentirent leur mouvement. « L’essai… Pas celui que l’on réussit ou que l’on rate, mais celui que l’on tente. Celui qui implique de ne jamais posséder le script définitif. » Elle déposa délicatement la figurine sur l’établi, cette ébauche humaine en équilibre instable. « Philosopher, c’est à la fois apprendre à vivre et savoir mourir. Vivre, c’est donc consentir à cette insécurité fondamentale. Notre ami Jaspers lie les deux : l’apprentissage et la fin, dans le même souffle. »
Hakim regardait la figurine, mi-émergente, mi-enfouie dans sa gangue d’argile. « C’est cette notion d’essai qui m’obsède. À l’école, on nous prépare à des examens, des choses claires, définies. Mais la vie… Elle ne nous donne pas de sujet, pas de durée précise, et la copie est brûlée à notre mort. Quel est le sens de l’effort, alors ? »
Un sourire traversa le visage de Sila, empreint de cette mélancolie douce qui lui était propre. « Tu confonds l’essai scolaire et l’essai artistique, ou existentiel. L’essai, ici, n’est pas une évaluation, mais une tentative. Comme quand je plonge mes mains dans cette terre. Je tente de faire émerger une forme qui corresponde à une intuition fugace. Parfois, l’argile résiste et l’œuvre devient autre chose. Parfois, elle s’effondre. L’insécurité est totale. Et pourtant, c’est dans ce processus même que réside l’apprentissage de vivre. »
Le vent fit trembler la porte, comme pour approuver ses paroles. Hakim sentait le concept, abstrait et angoissant, prendre sous les mots de Sila une consistance presque tangible. « Alors, savoir mourir… »
« …C’est accepter que l’essai ait une fin », acheva-t-elle doucement. « Que la dernière tentative, qu’elle nous semble réussie ou ratée, sera la dernière. Cette acceptation, loin d’annuler l’essai, lui donne sa valeur unique, sa profondeur. Chaque échange ici, chaque figurine que je crée, chaque idée que tu explores dans tes études, ce sont des tentatives précieuses précisément parce qu’elles sont limitées en nombre. »
Le jeune homme resta silencieux, absorbant la chaleur de l’atelier, le parfum de la terre, la présence calme de son amie. Le changement de climat, ce printemps timide et venteux, était le décor parfait de cette réflexion : rien n’était encore assuré, tout était en devenir, dans une belle et fragile incertitude.
« Peut-être », dit-il enfin, « que le but n’est pas de réussir son essai, mais simplement de le poursuivre avec le plus de conscience et d’authenticité possible. Jusqu’au bout. »
Sila reprit la figure instable entre ses paumes. « Voilà. Et parfois, accepter l’instabilité, l’insécurité, c’est cela, la plus grande forme de courage. C’est ce qui permet de sculpter sa propre forme, même si l’argile est rebelle et le temps, compté. »
Dans l’Étal, à l’orée d’un printemps indécis, la sentence de Jaspers avait trouvé son écho. Elle résonnerait encore, Hakim le savait, dans les épisodes à venir de leur longue conversation, toujours renaissante, toujours essentielle.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 237 : L’Obstacle et la Fleur
Le printemps n’était plus cette douceur prévisible des années passées. Il se levait ce matin-là avec une brusque tiédeur, presque étouffante, charriant des parfums de terre remuée et de floraisons précipitées. L’air, saturé d’une humidité lourde, pesait sur les volets bleus de l’atelier de Sila. À l’intérieur, l’argile fraîche séchait trop vite, se fendillant par endroits, obligeant la céramiste à une vigilance de chaque instant. Ce climat capricieux, qui semblait avoir oublié la patience des saisons, faisait écho à une certaine agitation intérieure chez Hakim, assis sur le tabouret bas, tournant et retournant entre ses doigts une petite figurine inachevée.
La discussion avait dérivé, depuis les défis techniques de la sculpture sur argile par temps instable, vers les structures invisibles qui gouvernent les vies. Hakim, le visage grave, évoquait les attentes familiales, les codes sociaux de son quartier, le parcours tracé d’avance qu’on tentait de lui imposer à l’université. « Parfois, disait-il, la voix sourde, je me sens comme cette terre sous cette chaleur anormale : contraint de prendre une forme qui ne correspond pas à mon rythme, au risque de me fissurer. »
Sila, essuyant ses mains sur son tablier taché d’ocre, observa longuement la jeune pousse d’un amandier, déjà en feuilles mais comme épuisée, visible par la fenêtre. « Cela me rappelle une phrase que je lisais hier, murmura-t-elle. Selon Glaucon, le respect de la loi n'est jamais volontaire; la loi n'est qu'un obstacle à la réalisation de la nature humaine. Hélène Laramée. »
Elle laissa les mots résonner dans le silence poussiéreux de l’atelier, mêlés au bourdonnement lointain d’une abeille égarée.
Hakim leva les yeux, captivé. « C’est dur. Et glaçant. Tout n’est donc que contrainte ? Même les lois justes ? »
« Peut-être pas seulement, répondit Sila en se mettant à pétrir une nouvelle boule d’argile avec une énergie soudaine. Glaucon, à travers Platon, pose un constat brutal sur la nature humaine à l’état brut. Mais regarde. » Elle désigna du menton le mur où étaient alignées ses figurines : des danseuses aux postures impossibles, des oiseaux aux ailes démesurées, des visages traversés de fentes délibérées. « Chacune de ces pièces est née d’une résistance. L’argile oppose sa loi : tu ne peux pas m’étirer au-delà de ma limite, tu ne peux pas me sécher trop vite, tu dois respecter mon grain. Cette loi est un obstacle à mon pur désir de création. Pourtant, c’est en épousant cette contrainte, en la comprenant, que je parviens à lui faire dire ce qu’elle ne savait pas dire. La réalisation de ma nature d’artiste passe par ce dialogue avec l’obstacle. »
Hakim resta silencieux, digérant la pensée. Le printemps hâtif et brutal devenait une métaphore. « Alors… la loi, ou la règle, ne serait pas l’ennemie, mais… le partenaire forcé ? Celui qui nous oblige à être plus intelligents, plus subtils, pour exister malgré tout ? »
« Ou à travers tout, corrigea doucement Sila. L’amandier, là, est soumis à la loi d’un climat devenu fou. Il fleurit trop tôt, au risque de tout perdre. Pourtant, il fleurit. Il réalise sa nature d’amandier en affrontant l’obstacle, pas en l’ignorant. Sa vulnérabilité même devient sa force, le signe de sa persistance. » Elle tendit à Hakim la boule d’argile. « Ta nature, Hakim, ce n’est pas un désir informe. C’est peut-être justement cette quête, cette tension entre ce que le monde veut imposer et ce que ton cœur veut sculpter. La friction est douloureuse, mais elle crée la forme. »
Hakim prit l’argile. Elle était fraîche, souple, mais déjà ferme. Une loi palpable. Il sentit en lui une crispation se relâcher. Les attentes, les codes, formaient le cadre, la matière résistante. Son art, sa façon d’être au monde, consisteraient à modeler cela, pas à le fuir. Peut-être même que certaines de ces lois, comprises et assimilées, deviendraient les armatures invisibles de sa plus grande liberté.
Dehors, un coup de vent chaud fit frémir les feuilles de l’amandier, en arrachant quelques-unes, trop jeunes. Mais l’arbre tenait bon, ses racines ancrées dans une terre que le soleil précoce ne parviendrait pas à épuiser avant longtemps. Dans l’atelier, sous le regard bienveillant de Sila, Hakim commença à presser l’argile, cherchant la forme qui naîtrait, cette fois, non pas malgré l’obstacle, mais à cause de lui.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 238 : Le Philosophe et l’Unité
L’air, ce matin, portait une douceur inédite, presque sirupeuse, qui semblait vouloir combler chaque fissure de la terre encore froide. Une lumière blonde, timide, baignait l’atelier, faisant chatoyer les particules de poussière d’argile suspendues dans l’espace comme un cosmos miniature. Sila, les doigts couverts d’une fine pellicule de terre liquide, était absorbée par la courbe d’une nouvelle figurine, une forme hybride, mi-végétale, mi-humaine, qui semblait émerger du tour avec une grâce patiente. Hakim, assis sur un tabouret bas, observait le mouvement de ses mains, ce lent dialogue entre la volonté et la matière. Les semaines précédentes avaient navigué entre l’analyse d’œuvres d’art et des confidences plus personnelles sur leurs chemins respectifs. Aujourd’hui, une sérénité studieuse planait.
« Ta forme… elle ne semble appartenir à aucun règne précis, ou plutôt elle les convoque tous », murmura Hakim, rompant le silence complice.
Sila sourit sans détourner les yeux de son œuvre. « C’est peut-être l’instinct qui guide la main, mais c’est une pensée qui guide l’instinct. Je repensais à une sentence qui me tourne dans la tête depuis notre dernier échange. » Elle ralentit son geste, modelant une feuille-nervure avec le bord de son pouce. « Le philosophe est… l’homme de l’interdisciplinarité, celui par lequel les savoirs spécialisés de la métaphysique peuvent communiquer, se relier, avoir conscience de participer à l’Unité du cosmos. Micalef. »
Elle posa enfin son regard sur lui. « Cette phrase, Hakim, elle résonne bien au-delà de la philosophie académique. Elle décrit pour moi l’artiste, le vrai, ou du moins celui auquel j’aspire. »
Hakim hocha lentement la tête, laissant les mots infuser. L’interdisciplinarité… cela faisait écho à leurs conversations où la botanique croisait la poésie, où la géologie rencontrait la mythologie, où les doutes de l’étudiant résonnaient avec les certitudes mouvantes de l’artiste installée. « Tu veux dire que ta céramique est ce lieu de communication ? Entre la chimie des émaux, la physique de la cuisson, l’histoire des formes, l’émotion pure… »
« Exactement. » Sila s’essuya les mains à un torchon. « Chacune de ces connaissances est un dialecte spécialisé, précieux mais isolé. Mon travail, s’il a une valeur, est de les faire se parler. Cette figurine, regarde : la terre vient du lit de l’oued, savoir géologique. Sa forme s’inspire d’une plante médicinale, savoir botanique et traditionnel. Son équilibre relève presque de l’architecture. Et le sentiment qu’elle tentera d’exprimer… celui d’une appartenance. Le sentiment que tout cela participe d’un même grand récit. »
Elle prit une tasse, l’œuvre d’un de ses premiers mois ici, lourde et imparfaite. « Quand j’ai commencé, je ne voyais que l’argile et le tour. J’étais une spécialiste étroite. Puis la vie, les lectures, les rencontres, les saisons qui défilent… et toi, avec tes questions… tout cela a insufflé d’autres dialectes dans mon atelier. L’Unité du cosmos n’est pas un tableau figé, Hakim. C’est une symphonie à laquelle on participe en devenant soi-même un carrefour, un lieu de passage et de liens. »
Hakim sentit une évidence s’imposer à lui, simple et vertigineuse. « Alors notre amitié… », commença-t-il.
Sila acheva, son sourire s’élargissant : « …est une de ces disciplines humaines. Un savoir spécialisé de l’âme, si tu veux. Et nos échanges sont le travail du philosophe en nous : ils font communiquer ton regard neuf et mes expériences, tes théories et ma pratique, nos deux solitudes. Ils les relient. Ils nous font prendre conscience que nous participons, ensemble, à quelque chose de plus vaste qu’une simple conversation. À cette unité. »
Dehors, un vent tiède s’était levé, charriant des parfums de terre réchauffée et de bourgeons rompus. Le climat avait définitivement tourné, laissant derrière lui la morsure persistante. Une énergie nouvelle, semblable à celle qui animait leurs paroles, circulait dans l’air.
Hakim ne dit rien de plus. Il contempla la figurine inachevée, ce pont d’argile entre les règnes, et il comprit que leur dialogue, épisode après épisode, était lui aussi une sculpture. Ils la modelaient patiemment, y intégrant chaque sentence, chaque confidence, chaque silence, pour tenter de saisir, à deux voix, l’écho de cette mystérieuse et nécessaire Unité.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 239 : La Couleur du Pouvoir
Le vent de mars, encore vif mais déjà chargé des promises tiédeurs d’avril, faisait danser les poussières d’ocre et de terre sèche dans la lumière oblique de l’atelier. Cette brise capricieuse, tour à tour cinglante et caressante, semblait vouloir balayer les derniers relents d’hiver et, avec eux, les certitudes trop tranquilles. Sila, les mains couvertes d’une fine pellicule d’argile liquide, observait la silhouette juvénile de Hakim penché sur un éclat de poterie. Il était arrivé ce matin-là, le visage empreint d’une gravité nouvelle, comme si les turbulences atmosphériques du printemps naissant avaient trouvé un écho dans son âme.
Le silence entre eux n’était pas vide, mais peuplé du bourdonnement des pensées. Ce fut Sila qui, d’une voix douce, rompit le calme en énonçant lentement, comme on dépose un fragile objet sur la table : « Prends garde à ne point te césariser, à ne pas te teindre de cette couleur, car c’est ce qui arrive. »
Hakim leva les yeux, sans surprise. Ils avaient pris l’habitude de ces offrandes philosophiques, semences jetées dans le terreau de leurs conversations. Il laissa résonner la phrase avant de répondre, continuant presque naturellement le fil de la pensée impériale : « Conserve-toi donc simple, bon, pur, digne, naturel… » Il marqua une pause, cherchant la suite dans sa mémoire. Sila acheva, son regard perdu sur une de ses figurines en cours de modelage, une silhouette d’apparence modeste mais à la posture étonnamment droite : « … ami de la justice, pieux, bienveillant, tendre, résolu dans la pratique de tes devoirs. »
« C’est de Marc-Aurèle, murmura Hakim. Un empereur qui se met en garde contre l’ivresse du pouvoir. Contre la ‘couleur’ du césarisme. »
Sila hocha la tête, commençant à lisser les contours de l’argile sous ses doigts. « La couleur… Ce n’est pas une mauvaise peinture qu’on applique volontairement. C’est une teinture qui imprègne, insidieusement. Comme cette poussière rouge du désert que le vent de mars amène et qui colore en rose les façades blanches, sans qu’on s’en aperçoive tout de suite. »
Hakim se leva, s’approchant de l’établi. Il venait de vivre, à l’université, une élection pour un conseil étudiant. Il avait vu de près les premières intoxications par de minuscules autorités, les postures qui se raidissent, les écoutes qui se ferment. « Césariser, ce n’est pas seulement pour les empereurs, n’est-ce pas ? C’est le risque, dès qu’on nous donne un peu de pouvoir, un peu d’ascendant. Même celui d’avoir raison. »
« Exactement, approuva Sila. Le philosophe sur son trône nous avertit : ‘c’est ce qui arrive’. Comme une loi naturelle. La position, si modeste soit-elle, tend à nous altérer. À l’atelier, celui qui sait un peu plus peut devenir un petit césar impérieux avec l’apprenti. Dans une amitié, celui qui se sent en sécurité peut imposer sa loi sans même le vouloir. »
Elle prit une fine tige de bois pour dessiner les détails du visage de sa figurine. « Alors, que faire ? Fuir toute responsabilité, toute influence ? Non. Marc-Aurèle ne dit pas ‘ne sois pas césar’. Il dit ‘prends garde à ne pas te césariser’. La vigilance est intérieure. C’est le combat pour demeurer, comme il le dit ensuite, ‘tel que la philosophie a voulu te former’. Pour ‘révérencier les Dieux’, c’est-à-dire respecter un ordre plus grand que soi, et ‘venir en aide aux hommes’, qui est la seule légitimité de toute autorité. »
Dehors, le vent tournait, apportant maintenant une bourrasque plus fraîche qui faisait claquer la bâche de l’atelier. Le climat changeait, encore et toujours, à l’image des épreuves de l’âme. Hakim sourit, une lumière dans le regard. « Alors ce n’est pas un renoncement. C’est une purification continue. Comme toi avec ton argile, tu enlèves sans cesse l’excédent pour révéler la forme juste qui est à l’intérieur. Il faut enlever l’excédent de pouvoir, l’excédent d’orgueil, pour retrouver la forme simple et bonne. »
Sila lui tendit une boule d’argile fraîche. « Voilà. Le vent de ce mois nous bouscule, nettoie ou apporte de nouvelles poussières. Notre travail, à nous, est de toujours vérifier la couleur de notre âme. De nous demander : est-ce que je me suis teint, sans m’en rendre compte, de la pourpre de l’arrogance, du pouvoir stérile ? Est-ce que je parle pour servir, ou pour régner ? »
Pendant de longues minutes, ils travaillèrent en silence, la sentence de Marc-Aurèle tissant autour d’eux un cocon de réflexion sereine. La camaraderie n’était pas seulement dans le partage des rires ou des confidences, mais dans cette lutte commune, à deux, pour rester simples et dignes, pour résister ensemble à la ‘couleur’ qui corrompt. L’étal de Sila, ce jour-là, n’était pas seulement un lieu de création artistique, mais une école de l’humilité, où l’on apprenait, à deux voix, l’art délicat et vital de ne pas se césariser.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 240 : Apprendre à douter
Le vent de mars, vif et capricieux, jouait avec les glycines pâles accrochées à la pergola de la cour. Il apportait des effluves de terre labourée et de pluie lointaine, un air neuf qui semblait balayer les dernières résistances de l’hiver. Dans l’atelier, la douce chaleur du four à bois persistante contrastait avec ce souffle changeant. Sila, les mains couvertes d’une fine pellicule d’argile séchée, observait Hakim qui tournait et retournait entre ses doigts une petite figurine abstraite, récente, à la forme presque inquiète.
La visite de Hakim, désormais rythmique comme le cycle des saisons, s’était faite plus silencieuse que d’ordinaire. Une pensée têtue, semblait-il, occupait l’espace entre eux, aussi palpable que la brise qui s’engouffrait par la porte entrouverte.
« Elle semble hésiter, cette forme », finit par dire Sila, essuyant ses mains sur un torchon. Hakim leva les yeux, un sourire pâle aux lèvres. « C’est peut-être moi qui hésite. Je relisais Montaigne. Philosopher, c’est apprendre à mourir. La sentence est si lourde. Elle plane. Mais c’est l’autre qui aujourd’hui résonne et m’arrête : Philosopher, c’est douter. » Il reposa délicatement la figurine sur l’établi, comme s’il craignait de briser le doute même qu’elle incarnait.
Sila acquiesça, se dirigeant vers la bouilloire. Le sifflement de l’eau qui montait en tempéra la première réponse. Elle servit le thé à la menthe, fraîche et verte comme les premières pousses du mois.
« Tu vois, Hakim, ces deux sentences ne sont pas des sœurs ennemies, mais les deux battements d’un même cœur. Apprendre à mourir… ce n’est pas une macabre obsession. C’est, je crois, comprendre la finitude pour aiguiser la saveur de l’instant. Comme cette argile. » Elle désigna un bloc humide. « Sa beauté éphémère, malléable, tient justement au fait qu’elle sera un jour figée par le feu, définitive, ou retournera en poussière si je la rate. Sa mort potentielle donne tout son prix à la forme que je lui donne maintenant. »
Elle laissa les mots infuser dans le silence, tandis qu’au-dehors une bourrasque plus forte faisait trembler les vitres.
« Mais pour en arriver là, pour accepter cette leçon, il faut d’abord passer par le doute. Non pas comme une fin, mais comme un passage. » Elle fixa son jeune ami avec une intensité sereine. « Douter de ses certitudes, de ses peurs, du sens qu’on croit tout tracé. Philosopher, c’est douter. C’est accepter de lâcher la rive des évidences pour se laisser porter par le courant des questions. C’est ce que tu fais, en ce moment même. Ton hésitation, c’est le début du chemin, pas un obstacle. »
Hakim but une gorgée de thé, le regard perdu dans la vapeur. « Je doute de ma voie, de mon art. Je doute de savoir vraiment ce que je cherche en venant ici, semaine après semaine. Et en même temps… » Il chercha ses mots, lentement. « En même temps, dans ce doute, je me sens plus vivant, plus attentif que lorsque je croyais avoir quelques réponses. C’est étrange. »
« C’est philosopher », souffla Sila. « L’atelier, nos échanges, ce n’est pas un sanctuaire de réponses, Hakim. C’est un champ labouré par le doute. Chaque figurine que je façonne naît d’une interrogation : quelle vie veut surgir de cette terre ? Quel esprit capturer ? Parfois, je rate. La forme s’effondre, ou le feu la trahit. Apprendre à mourir, c’est aussi accepter ces petites morts, ces échecs, sans qu’ils anéantissent l’élan. »
Le vent tomba soudain, laissant place à une lumière douce et oblique, typique de ces journées de renouveau où le climat semble lui-même hésiter entre deux états. La sérénité était revenue sur le visage de Hakim, non parce qu’il avait trouvé une solution, mais parce qu’il avait reconnu la valeur de son trouble.
« Alors peut-être, dit-il enfin, que cette figurine… elle n’est pas hésitante. Elle est en train de douter. C’est son état d’être. Et c’est déjà une forme de vérité. »
Sila sourit, une lueur de fierté dans les yeux. « Garde-la. Qu’elle te rappelle que les périodes de doute sont les plus fertiles. Elles précèdent les créations les plus authentiques, comme ce ciel mouvant précède la clarté. »
Lorsque Hakim repartit, la figurine serrée dans sa poche, le vent s’était levé de nouveau, chargé cette fois d’une odeur de fleurs d’amandier. Il emportait avec lui le parfum du doute assumé, cette terre fertile d’où toute nouvelle compréhension, toute amitié véritable, et tout art digne de ce nom, pouvait enfin germer. Le prochain épisode, ils le savait, naîtrait de cette graine.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 241 : La Consolation des ombres
Le printemps, ce capricieux, avait ce jour-là revêtu un manteau gris. Un vent frais, chargé de l’odeur de terre mouillée et de bourgeons écrasés, s’engouffrait par la porte entrouverte de l’atelier, faisant danser la flamme de la bougie posée près du tour. Sila, les mains plongées dans une terre glaise humide et docile, leva les yeux vers le ciel bas. Le climat, à l’image des humeurs, semblait hésiter entre l’éclat et le renoncement, annonçant peut-être un de ces mois où la lumière lutte contre les derniers sursauts d’hiver. Hakim franchit le seuil, les cheveux ébouriffés par la brise, une petite tache de peinture bleue sur le poignet, vestige de ses propres batailles artistiques.
Il ne dit rien d’abord, se contentant de se réchauffer les mains près du petit poêle. La tension sur ses épaules, une certaine lourdeur dans son regard, n’échappèrent pas à Sila. Elle poursuivit son modelage, laissant le silence faire son œuvre, un silence peuplé du grésillement de la cire et du frottement rythmé de ses doigts sur l’argile. Elle façonnait une forme humaine, un peu courbée, comme pour porter un poids invisible.
« La vie étudiante pèse-t-elle plus que les livres ? » demanda-t-elle enfin, sans détourner les yeux de la figurine qui prenait vie.
Hakim soupira, se laissant tomber sur le tabouret de bois. « C’est moins la vie étudiante que… la vie tout court. Des choix qui paraissent insurmontables. Des doutes qui, la nuit, prennent des proportions démesurées. On m’a toujours dit que la jeunesse était le temps de l’insouciance. Je trouve qu’on y porte déjà le deuil de possibilités qui ne se réaliseront jamais. »
Sila hocha lentement la tête, ses doigts affinant le creux d’un dos. L’atmosphère de l’atelier, saturée de poussière minérale et de chaleur douce, semblait absorber la détresse du jeune homme. Elle se souvint alors d’une phrase, une balise dans sa propre nuit. « Hakim, » dit-elle, sa voix aussi calme que le geste de ses mains, « il faut se le rappeler parfois, dans ces moments où tout paraît vain : La philosophie est bonne à quelque chose, elle console. » Elle laissa les mots de Voltaire résonner, se mêler à l’odeur de la terre. « Ce n’est pas un remède miracle, mais un baume. Consoler, ce n’est pas nier la douleur, c’est lui tenir compagnie, l’éclairer d’une autre lumière. »
Le jeune homme leva les yeux, son regard accrochant celui de Sila. « Consoler… Mais de quoi ? De l’absurdité ? De l’incertitude ? »
« De la solitude, peut-être, » répondit-elle en arrêtant son travail. « La pensée philosophique, comme l’art, nous rappelle que nos combats intérieurs, nos angoisses face au choix ou au temps, d’autres avant nous les ont menés, les ont couchés sur le papier ou sculptés dans la pierre. Cela ne résout rien, mais cela nous insère dans une longue chaîne d’êtres humains, fragiles et questionnants. On cesse d’être un naufragé isolé ; on devient un passeur, à son tour. »
Elle prit un chiffon humide pour lisser une surface. « Regarde cette figurine. Elle porte quelque chose, elle est courbée. Elle n’est pas joyeuse. Mais dans sa posture même, dans l’effort rendu visible par la courbe de l’épine dorsale, il y a une forme de dignité. Une beauté dans la résistance à ce qui pèse. La philosophie fait cela : elle donne une forme et une dignité à notre trouble. Elle le nomme, et par là même, le rend un peu moins étranger, un peu moins écrasant. »
Un sourire timide effleura les lèvres de Hakim. « Alors, ce ne serait pas un outil pour trouver des réponses, mais pour mieux habiter les questions ? »
« Exactement, » approuva Sila. « Et parfois, habiter une question avec assez de sérénité, c’est déjà y trouver une réponse inattendue. La consolation vient de cette paix-là, de cette compagnie qu’on se trouve avec les grands esprits et… avec des amis partageant le même chemin. »
Le vent avait tourné dehors, chassant un coin de nuages. Un faible rayon de soleil, pâle et déterminé, traversa soudain la fenêtre poussiéreuse et vint se poser sur la figurine d’argile, sur les mains terreuses de Sila et sur le genou de Hakim. La lumière ne réchauffait pas encore, mais elle annonçait sa présence. Le climat du jour restait mélancolique, mais un apaisement nouveau s’était glissé dans l’atelier.
Hakim se leva, s’approcha de l’étagère où séchaient d’autres créations. « Donner une forme à ce qui pèse… » murmura-t-il, pensif. Il se tourna vers Sila. « Je crois que je vais retourner à mon atelier. Pas pour fuir, mais pour… tenir compagnie à mes propres ombres. Avec un peu de cette consolation en poche. »
Sila sourit pleinement cette fois. « N’oublie pas de leur offrir une tasse de thé. Même les ombres méritent un peu de chaleur. »
Et alors qu’il partait, moins courbé qu’à son arrivée, elle reporta son attention sur la figurine. Sous ses doigts, la posture resta courbée, mais elle ajouta, dans le creux des mains jointes, une petite boule d’argile lisse, comme un germe, ou un caillou précieux trouvé en chemin. La consolation n’enlève pas le fardeau, mais elle peut en être le contrepoids.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 242 : L’Azur du Soir
L’atelier baignait dans une lumière dorée, ce rayonnement particulier des après-midi qui hésitent encore entre la vigueur du printemps et la douceur promise. L’air, chargé de l’odeur de l’argile humide et du thé à la menthe, semblait vibrer d’une quiétude nouvelle. Sila, les mains couvertes d’une fine pellicule d’ocre, pétrissait une masse d’argile avec une lenteur méditative. Hakim, assis sur le vieux tabouret de bois, observait par la fenêtre ouverte le vallon où les amandiers avaient fini de fleurir, laissant place à une verdure plus franche, plus assurée. Le climat, semaine après semaine, glissait d’une humidité capricieuse vers une chaleur claire et stable, comme une respiration qui s’apaise.
— Regarde cette lumière, Hakim, dit Sila sans interrompre son geste. Elle ne tranche plus, elle enveloppe. Elle n’est plus une annonce, mais un accomplissement.
Le jeune homme tourna son regard vers elle. Il sentait, depuis quelques visites, un déplacement dans leurs échanges. Les questions fiévreuses qui le caractérisaient faisaient place à des silences plus riches, à une écoute plus ancrée dans la sensation du moment présent. Les sentences qu’ils se lançaient n’étaient plus des flèches lancées dans l’inconnu, mais des cailloux posés pour traverser un ruisseau ensemble.
— J’y pensais justement en montant la colline, répondit-il. À la façon dont le temps travaille, non pas en soustrayant, mais en déposant des couches. Comme sur tes céramiques. La première cuisson, puis les émaux, puis la seconde flambée… Chaque étape transforme sans effacer.
Un sourire toucha les lèvres de Sila. Elle modela maintenant une forme abstraite, peut-être un torse, peut-être une simple courbe destinée à retenir la lumière.
— C’est là que réside le secret, Hakim. Ne pas craindre que le temps emporte. Il emporte seulement ce qui n’est pas ancré dans l’être véritable. Ce qui est vrai, profond, il le patine, il le révèle. Je songeais ce matin à des vers de Lamartine…
Elle posa délicatement l’ébauche sur l’étagère humide et, essuyant ses mains à son tablier, elle récita avec une voix grave et posée, comme si elle dégustait chaque syllabe :
« Aux bords de ton lac enchanté,
Loin des sots préjugés que l’erreur déifie,
Couvert du bouclier de ta philosophie,
Le temps n’emporte rien de ta félicité ;
Ton matin fut brillant ; et ma jeunesse envie
L’azur calme et serein du beau soir de ta vie ! »
Le silence qui suivit fut comblé par le chant lointain d’un oiseau. Hakim sentit les mots résonner en lui avec une étrange familiarité. Ils parlaient de Sila, bien sûr. De cette retraite active, choisie, loin des dogmes bruyants du monde. Mais ils parlaient aussi, soudain, de lui. De son propre chemin.
— « L’azur calme et serein du beau soir de ta vie », répéta-t-il lentement. Ce n’est pas une nostalgie, n’est-ce pas ? Ce n’est pas le regret d’un matin perdu. C’est… la contemplation d’une harmonie atteinte. La jeunesse n’envie pas le passé de l’autre, elle envie la paix vers laquelle il tend.
Sila acquiesça, les yeux brillants. C’était exactement cela. Hakim ne cherchait plus seulement des réponses ; il lisait désormais entre les lignes du temps.
— Ton matin à toi est brillant, Hakim. Étincelant même, parfois jusqu’à l’éblouissement. Mais tu commences à percevoir qu’il existe autre chose que l’éclat. Il existe la clarté. Celle qui vient lorsque les ombres, au lieu de se dissiper, trouvent leur juste place dans le paysage. Cette « félicité » dont parle le poète, elle n’est pas une joie explosive. C’est un état de grâce continu, protégé par la philosophie – par la façon dont on choisit de voir, de sentir, de recevoir le monde.
Elle s’approcha de la fenêtre, à ses côtés. Le vent, tiède et porteur des senteurs de la terre réchauffée, fit voleter les feuilles de son cahier d’esquisses posé sur la table.
— Je ne t’envie pas ton matin, Hakim. J’y trouve une beauté formidable, une énergie que je reconnais. Et toi, tu n’as pas à envier mon soir. Tu apprends à en deviner la qualité, à en apprécier la couleur. C’est cela, la continuité. Ton présent et mon présent, liés par cette compréhension, forment le pont le plus solide. Le temps devient alors non pas une ligne où l’on se perd, mais… un lac enchanté. Où l’on peut se refléter l’un l’autre, sous le même ciel.
Hakim regarda l’azur, effectivement calme et serein, qui s’étirait au-dessus des collines. Pour la première fois, l’idée de la maturité, du « soir », ne lui parut pas un crépuscule, mais une lumière différente, vaste et accueillante. Une promesse qui n’invalide en rien la sienne, mais l’accompagne. Le climat avait changé, dehors et en lui. Et il sut, à cet instant, que l’amitié véritable était peut-être cela : la capacité à se tenir ensemble sur les rives du temps, à s’offrir mutuellement, sans jalousie et avec une infinie tendresse, la beauté singulière de son propre moment sous le soleil.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 243 : Les Diagnostiques du Présent
Un soleil mouillé de pluie récente baignait Aïn El Ksour d’une lumière oblique et dorée. L’air sentait l’argile humide et la menthe sauvage écrasée sous les pas. Sous l’auvent de son étal, Sila, les bras couverts d’une fine poussière d’ocre, pétrissait une forme informe qui semblait, sous ses doigts, hésiter entre la racine et l’oiseau. Elle ne leva pas les yeux quand Hakim franchit le seuil de la cour, mais un léger assouplissement de ses épaules le salua. Il s’installa sur le banc de pierre habituel, observant un moment le ballet silencieux des mains de l’artiste, capable de donner une intention à la matière la plus inerte.
« Il pleut sur les souvenirs d’hiver, et le sol les boit sans discuter », dit-elle finalement, sans cesser son travail. Sa voix était basse, comme celle qui commente une pensée plus qu’elle ne lance une conversation.
Hakim sourit. Il sortit de son sac un carnet aux pages gonflées d’humidité. « Je suis venu avec une phrase encombrante. Elle occupe tout l’espace de ma tête depuis ce matin. »
« Une bonne phrase est comme une graine d’olivier. Elle a besoin du poids du silence pour germer. Pose-la. »
L’étudiant prit une profonde inspiration. « Le rôle de la philosophie aujourd’hui, c’est de diagnostiquer le présent. Le présent dans ce qu’il a de distinct, de différent des autres. »
Le mouvement des mains de Sila se figea une fraction de seconde, puis reprit, plus lent, plus profond. Elle déposa délicatement la masse d’argile sur la planche de bois. « Alain Finkielkraut citant Michel Foucault. Un diagnostic… Voilà un mot qui ne sonne pas comme la philosophie des livres poussiéreux. Un mot d’urgence et de clinique. » Elle essuya ses paumes sur son tablier, laissant des traces fauves. « Le présent serait donc un patient ? Un patient fiévreux, avec ses symptômes propres, que nul autre temps n’a jamais portés ? »
Hakim hocha la tête, enthousiaste. « C’est cela ! Pas de grandes théories éternelles, mais un regard aiguisé sur ce qui nous arrive, ici et maintenant. Comme Foucault, ce grand styliste, qui ouvrait ses livres par des images inquiétantes – une nef des fous, un miroir dans un tableau – pour cerner nos savoirs et nos folies. Il ne disséquait pas des idées pures, mais le langage, le pouvoir, les pratiques, les silences. Il pratiquait l’archéologie de notre maintenant. »
Un vent léger fit frémir les glycines. Sila contempla l’étalage de ses figurines. Certaines, anciennes, semblaient figées dans une mélancolie douce. Les plus récentes, aux formes plus tourmentées, portaient les stigmates d’une tension nouvelle. « Diagnostiquer… », murmura-t-elle. « Cela suppose une main ferme et un œil qui sait reconnaître la maladie spécifique sous les symptômes généraux. Alors, Hakim, quel est le diagnostic de notre présent ? Quel est son caractère distinct ? »
Le jeune homme se tut, le regard perdu vers les montagnes dont les crêtes mangeaient les nuages bas. « La confusion, peut-être. Le bruit. Finkielkraut parle d’un « universel bavardage », d’un « règne conjoint de l’hystérie et du stéréotype ». Tout est dit, tout est montré, mais plus rien ne signifie en profondeur. La parole circule sans attaches, comme ces pluies d’avril qui balayent tout sans pénétrer la terre. »
Sila acquiesça, prenant entre ses mains une petite sculpture représentant deux personnages dos à dos, pourtant liés par une même arche d’argile. « Un présent saturé de voix, mais frappé de surdité. Un présent qui collectionne les liens faibles et redoute les attaches fortes. « Adhère-t-on à un service ? Non, on se sert. Pour le dire autrement : on consomme ». » Elle fit une pause. « Et l’artiste, dans ce diagnostic ? Son rôle n’est-il pas, lui aussi, de capturer ce distinct, ce différent ? Pas de le juger, d’abord. De le montrer. De lui donner une forme. Comme ces céramiques qui, aujourd’hui, travaillent sur le mouvement, brisant la distinction entre l’inerte et le vivant. Donner une forme au présent, c’est déjà commencer à le comprendre. »
« Et parfois, le comprendre, c’est aussi voir ce qui manque », enchaîna Hakim. « Finkielkraut évoque « le bruit du monde » face au « silence des absents », « le fébrile aujourd’hui » face au « fragile autrefois ». Diagnostiquer, ce serait aussi ausculter les vides, les oublis, les silences transmis. Comme cette histoire algérienne, si longtemps « guerre sans nom », dont le récit fut gelé, laissant une génération entière héritière d’un silence pesant. Le présent se construit aussi sur ces non-dits. »
Un long silence s’installa, peuplé seulement du chant des oiseaux revenus avec la pluie. Sila reprit son bloc d’argile. Sous ses doigts, la forme commença à changer. Elle ne cherchait plus la racine ou l’oiseau, mais semblait modeler une sorte d’oreille aux contours complexes, tourmentée, aux écoutes multiples. Un organe pour entendre à la fois le bruit et le silence.
« Tu vois, Hakim », dit-elle enfin, concentrée sur l’émergence de la forme, « voilà notre tâche, à notre humble niveau. Être des diagnosticiens amateurs. Toi avec tes mots et tes questions. Moi avec cette terre. Il ne s’agit pas de trouver un remède miracle. Mais de poser un nom juste sur la fièvre du temps. De reconnaître que cette pluie d’avril n’est pas celle de mars, et que la nostalgie de l’an dernier a un goût différent de celle d’aujourd’hui. Diagnostiquer le présent. C’est une phrase qui nous prend par la main et nous dit : regarde autour de toi, vraiment. Écoute la qualité spécifique du vent d’aujourd’hui. C’est le premier acte de toute philosophie, de tout art… et peut-être de toute amitié véritable. »
Hakim referma son carnet. La phrase encombrante avait trouvé son nid. Elle ne bloquait plus sa pensée ; elle l’orientait. Il regarda Sila façonner l’oreille d’argile, cette antenne fragile pour capter l’unique fréquence du maintenant. Le climat avait changé, encore une fois. L’air était lavé, chargé des promesses acides et fertiles d’un nouveau commencement. Le diagnostic, à lui seul, était déjà un commencement.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 244 : La Créature et le Créateur
Le vent d’avril, capricieux et doux-amer, jouait avec les glycines en fleur sur la façade de l’atelier. Il apportait des effluves de terre humide et de lilas, un parfum de renouveau qui semblait lessiver les derniers relents d’hiver. Sila, les mains couvertes d’argile séchée, contemplait par la fenêtre ouverte le ballet des nuages pressés. Hakim, assis sur le vieux tabouret de chêne, tournait lentement une petite figurine entre ses doigts, une ébauche d’oiseau aux ailes encore lourdes de terre.
Le silence entre eux n’était pas vide, mais chargé de la densité de leur dernière conversation. Hakim, après une semaine d’introspection tumultueuse, avait retrouvé le chemin de l’Étal avec une question brûlante, née de ses lectures et de ses doutes.
« Parfois, commença-t-il sans prélude, fixant les yeux aveugles de l’oiseau d’argile, je me demande si l’art n’est qu’une fuite, une façon de se regarder le nombril en croyant contempler l’univers. »
Sila essuya ses mains à son tablier, un sourire énigmatique aux lèvres. Elle se dirigea vers l’étagère où ses dernières créations séchaient, des figures humaines aux postures tourmentées ou sereines. « Tu confonds le miroir et la fenêtre, Hakim. L’art peut être les deux, à condition de ne pas se voiler la face. » Elle prit une statuette représentant un vieil homme accroupi, chaque ride creusée avec une précision empreinte de tendresse. « Regarde. Pour sculpter cela, il a fallu que j’étudie la chair, le temps sur la peau, la fatigue dans les articulations. Mais aussi la lumière intérieure qui persiste dans le regard. C’est là que tout se noue. »
Elle posa délicatement la figurine devant lui et, comme se parlant à elle-même, elle énonça lentement, faisant de la sentence le cœur battant de l’instant : « L’étude de l’homme est la base de la philosophie, elle élève la pensée, grandit le cœur, épure les sentiments, porte à l’indulgence, rend sensible et bienfaisant et pénètre à la fois d’amour pour la créature, d’admiration et de reconnaissance pour le Créateur. »
Les mots de Charles Auguste Herbé résonnèrent dans l’atelier, épousant le grésillement de la pluie fine qui se mit à tomber. Hakim les sentit s’infiltrer en lui, tisser des liens entre ses errances.
« Alors, ce n’est pas l’homme ou le divin ? murmura-t-il. C’est l’un à travers l’autre ?
— Exactement, approuva Sila, ses yeux brillant d’une intense conviction. En étudiant la créature — ses failles, ses noblesses, sa simple humanité — on ne la rabaisse pas. Au contraire. On trace un chemin vers ce qui l’a imaginée. Chaque figurine que je pétris, chaque émotion que je tente de figer dans l’argile, est une forme de prière. Non pas une prière de demande, mais d’attention. C’est cette attention qui élève la pensée et grandit le cœur. »
Hakim regarda alors ses propres mains, encore maladroites. Il comprenait soudain que sa quête artistique ne devait pas être une course à la beauté abstraite, mais une plongée courageuse dans le réel, avec toutes ses ambiguïtés. Étudier l’homme, dans le bus bondé, au marché, dans le silence de la bibliothèque, c’était déjà sculpter. C’était déjà philosopher.
« Cela porte à l’indulgence, reprit-il, poursuivant le fil de la pensée. Parce qu’en voyant la complexité, on juge moins vite.
— Et cela rend sensible et bienfaisant, acheva Sila. Car la véritable connaissance n’est pas froide. Elle appelle la compassion, le geste qui soulage. L’art, alors, cesse d’être un ornement. Il devient un acte de fraternité. »
Dehors, l’averse d’avril avait cessé, laissant place à un soleil pâle qui faisait briller les gouttes accrochées aux branches. Le climat, comme leur échange, avait tourné, passant des brumes du doute à la clarté soudaine d’une vérité partagée.
Hakim reposa l’oiseau d’argile. Il n’était plus une simple ébauche ; il contenait désormais le germe de cette compréhension. Sila lui tendit un bloc de terre fraîche. « Commence par ce qui te trouble, lui dit-elle. Sculpte ton interrogation. Dans ses formes, tu trouveras peut-être le début d’une réponse. »
Ce soir-là, en quittant l’Étal, Hakim ne se sentait plus en quête. Il se sentait en chemin. Un chemin où aimer la créature, dans sa boue et sa lumière, était la voie la plus sûre pour entrevoir, avec une humilité nouvelle, la grâce mystérieuse du Créateur. Et le vent tiède d’avril, désormais chargé de senteurs de renaissance, sembla l’accompagner, tel un écho à la paix qui venait de naître en lui.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 245 : Dans l’Égout et la Terre
Le printemps, ce grand perturbateur, avait insufflé une énergie contradictoire. L’air était doux, chargé des parfums violents des floraisons, mais le ciel, bas et lourd, promettait des pluies diluviennes. Dans l’atelier, l’atmosphère était celle d’un entre-deux, d’un suspendu, à l’image de la glaise sur le tour de Sila, qui attendait la décision définitive des doigts.
Hakim, assis sur un tabouret, observait non pas les mains de son amie, mais le petit égout à ciel ouvert qui longeait la ruelle derrière la fenêtre. L’eau y coulait, brunâtre, charriant des débris du jour. Il y avait une fascination morose dans son regard. Sila suivit son silence, puis, sans détourner les yeux de la forme embryonnaire entre ses paumes, elle lança doucement dans l’air humide :
« “Plutôt dans un égout que sur un piédestal.” Cioran. Parfois, je pense que cette sentence est le murmure secret de toute matière. De cette terre, surtout. »
Hakim sourit, sans surprise. Leurs échanges commençaient souvent ainsi, par une pensée jetée comme une pierre de gué. « Tu vois de la philosophie dans la boue, Sila ?
— Je vois de la vérité. Le piédestal isole, fige, expose à tous les vents. Il nettoie trop, jusqu’à l’inhumanité. L’égout… l’égout est un flux. Il reçoit tout, le rejeté, l’intime, le pourri, le vivant parfois. Il est complexe, impur, indispensable. Comme nous. »
Elle pressa la terre, creusant le centre d’un futur vase. « Regarde ce que je fais. Je prends de la boue. Je la purifie à peine. Je l’élève, littéralement. Je pourrais en faire une pièce parfaite, lisse, pour une vitrine. Un petit piédestal. Mais non. Je lui laisse les traces de mes doigts, les irrégularités, les “impuretés” qui racontent son histoire et la mienne. Elle est cuite, mais elle garde la mémoire de la fange. C’est cela, sa force. »
Hakim se leva, s’approcha de la fenêtre. La pluie commençait à tomber, grossissant le flot brun de l’égout. « Je comprends. À l’école, on nous pousse tant vers le piédestal. La carrière brillante, l’œuvre qui marque, la reconnaissance. C’est une pression qui… assèche. On a peur de la part d’égout en nous, de nos doutes, de nos errances. On veut les cacher.
— Et c’est justement là que l’art se fige, devient posture », acheva Sila en arrêtant son tour. La forme était à présent reconnaissable, ventrue, généreuse, mais asymétrique. « Hakim, la connaissance que tu cherches… une grande part dort dans ce que tu as honte d’avoir vécu, ou peur de vivre. Pas dans les sommets lissés. »
Il se retourna, le visage éclairé par un éclair lointain. « Penses-tu que pour être un vrai artiste, il faut accepter de descendre dans son propre égout ?
— Il faut au moins accepter qu’il existe, et qu’il coule en permanence sous la ville propre de notre façade. L’ignorer, c’est se couper d’une source vitale. Mon travail, ces figurines que je sculpte, elles ne sont ni héroïques ni idéales. Elles portent les stigmates de leurs combats intérieurs, leurs failles sont leur architecture. Elles sont debout, mais leurs racines plongent dans l’ombre et le flux trouble. »
Le tonnerre gronda, plus proche. La pluie fouettait les vitres. Hakim regarda les œuvres achevées sur les étagères. Il les voyait différemment, maintenant. Ces personnages en terre cuite n’étaient pas des icônes, mais des témoins. Des survivants. Ils n’avaient pas échappé à la boue ; ils l’avaient transmutée.
« Alors, l’amitié… comme la nôtre ? demanda-t-il, revenant vers l’atelier. Elle n’est pas un piédestal non plus.
— Absolument pas, sourit Sila en essuyant ses mains. C’est un confluent. Un endroit où l’on peut amener ce qui coule en soi, même si c’est sombre ou confus, sans crainte d’être jugé indigne. Nous ne nous admirons pas de loin, Hakim. Nous nous rencontrons dans le courant, avec tout ce que nous charrions. »
Il hocha la tête, apaisé. Le climat du mois, ce printemps tourmenté et fertile, lui paraissait soudain être le décor parfait pour cet enseignement. Accepter l’orage, accepter les égouts qui débordent. Ne pas chercher un abri trop haut, trop propre.
Sila reprit son travail, ses mains modelant maintenant des rainures profondes dans la paroi du vase, comme des cicatrices ou des lits de rivières. Hakim s’assit près d’elle, sortit son carnet de croquis. Il ne tenta pas de dessiner une forme parfaite, mais commença à esquisser, d’un trait libre et nerveux, le paysage vu par la fenêtre : la ruelle, l’eau débordante, et la silhouette robuste de l’atelier, solidement ancrée, recevant sans crainte les ruissellements du ciel. Ce soir, il n’avait pas besoin de phrases. La sentence de Cioran, intégrée à leur terre, coulait désormais en lui, puissante et vivante.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 246 : Le Commencement du piédestal
Un silence inhabituel, lourd et doux à la fois, pesait sur l’étal de Sila. Ce n’était plus le grésillement sec d’avril, mais une atmosphère de germination, l’air chargé d’une promesse d’orage et de fleurs. Les terrasses exhalaient une senteur de terre remuée et de jasmin précoce. Sila, les mains couvertes d’une fine pellicule d’argile séchée, observait une nouvelle figurine, une forme abstraite évoquant un être en train de se lever, ou peut-être de se recroqueviller. Le doute, cet outil familier, tournait dans son esprit.
Hakim arriva sans bruit, son carnet de croquis sous le bras. Il perçut immédiatement la gravité particulière du moment, cette suspension dans le temps qui précède une confidence ou une révélation. Il s’assit sur le petit taboret, ses yeux jeunes fixant la sculpture inachevée.
« On dirait qu’elle résiste à la forme que tu veux lui donner, » murmura-t-il, non pour lancer un dialogue, mais pour poser une observation dans l’espace commun qu’ils partageaient.
Sila laissa échapper un souffle, presque un rire sans joie. « Elle résiste à l’idée que j’ai d’elle. Ou peut-être que c’est l’idée qui résiste à la matière. » Elle essuya ses mains sur son tablier, laissant des traces pâles. « Parfois, Hakim, le monde extérieur semble vous observer en fronçant les sourcils. Il y a des jugements, silencieux ou exprimés, sur une vie qui dévie du chemin tracé, sur des choix qui semblent incompréhensibles aux yeux de ceux qui marchent en ligne droite. »
Elle tourna la figurine vers la lumière changeante. Le ciel, d’un bleu intense quelques instants plus tôt, se voilait rapidement de nuages chauds, annonciateurs. Le climat semblait refléter son humeur intérieure : un beau temps instable, prêt à se métamorphoser.
« Je pense à une phrase, ces jours-ci, » continua-t-elle, ses yeux quittant l’œuvre pour se poser sur les collines au loin. « Laissez-les me jeter la pierre. Les tas de pierres, c'est le commencement du piédestal. »
Les mots d’Alexandre Dumas fils tombèrent dans l’air humide comme des galets dans l’eau. Hakim les sentit résonner en lui. Ce n’était pas une plainte, il le comprenait. Ce n’était pas non plus un défi arrogant. C’était une alchimie. Une transfiguration.
« Donc les critiques, les doutes… même ceux des autres, même nos propres pierres d’achoppement… » articula lentement le jeune étudiant, assemblant la pensée.
« … deviennent les matériaux bruts de notre élévation, » acheva Sila en se tournant vers lui, un léger sourire aux lèvres pour la première fois. « Voilà le travail secret, Hakim. Personne ne voit le tas de pierres et n’imagine un piédestal. Ils ne voient que des projectiles et une cible. Mais l’artiste, le philosophe, l’être qui avance… celui-là commence, dans le secret de son atelier intérieur, à assembler ces pierres méprisées. Chaque jugement hâtif devient une base plus solide. Chaque “non” devient une assise. »
Un premier coup de tonnerre, lointain et profond, roula sur la ville. L’air frémit. Hakim regarda l’étal, ces dizaines de figurines qui, soudain, lui apparurent non plus comme de simples sculptures, mais comme autant de petites victoires silencieuses. Chacune avait dû affronter le doute, la fatigue, le regard inquisiteur. Chacune était debout sur son propre petit piédestal invisible.
« Alors cette figurine qui résiste… » dit-il en la désignant.
« … est en train de me jeter ses propres pierres, » conclut Sila, reprenant l’outil. « L’argile qui se fissure, la forme qui fuit, l’inspiration qui tarde. Ce sont mes pierres du jour. Et je vais les ramasser, une à une. »
La pluie se mit à tomber, lourde et chaude, crépitant sur la bâche de l’étal. Une fraîcheur bienfaisante emplit l’espace. Le climat avait tenu sa promesse de transformation. Sous l’averse,le village semblait se laver et renaître.
Hakim ouvrit son carnet. Il ne dessina pas. Il écrivit la sentence, puis en dessous : L’atelier de Sila n’est pas dans son échoppe. Il est là où elle transforme les pierres en fondations. Je dois apprendre à reconnaître mes propres pierres. Et à aimer le tas informe qu’elles constituent pour l’instant.
Sila, elle, avait déjà recommencé à pétrir l’argile récalcitrante. Son geste était différent. Plus ferme, presque serein. Chaque pression de ses doigts n’était plus un combat, mais le début d’un assemblage. La figurine, lentement, cessait de se recroqueviller. Elle commençait, très subtilement, à s’élever.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 247 : Regarder le monde avec sérénité
L’air qui entrait par la porte ouverte de l’étal avait changé de nature. Il n’était plus cette caresse tiède et capricieuse d’il y a quelques semaines, mais portait maintenant une chaleur franche, presque solide, chargée des senteurs de thym brûlé par le soleil et de terre sèche aspirant la première rosée de la nuit. Une lumière dorée, généreuse, baignait les étagères où les figurines de Sila semblaient puiser une nouvelle quiétude. Hakim, assis sur son tabouret habituel, une tasse de thé à la menthe refroidissant entre ses mains, observait le jeu des ombres sur un petit cheval de terre cuite aux formes douces et usées par le temps.
La conversation de l’après-midi avait tourné autour des attentes, de ces poids que l’on se crée ou que les autres nous imposent. Sila, les mains couvertes d’une fine pellicule d’argile séchée qu’elle frottait doucement, avait écouté le jeune homme évoquer le vertige du choix, la pression silencieuse de réussir, de « devenir quelqu’un » selon un chemin tout tracé.
« Cela me rappelle, avait-elle dit après un long silence, non pas une histoire, mais des mots très anciens qui sont venus à moi ce matin. » Sa voix s’était fait plus basse, épousant le calme de l’atelier. « La piété, ce n'est pas se montrer à tout instant la tête voilée devant une pierre, ce n'est pas s'approcher de tous les autels, ce n'est pas se prosterner sur le sol la paume ouverte en face des statues divines, ce n'est pas arroser les autels du sang des animaux, ni ajouter les prières aux prières ; mais c'est bien plutôt regarder toutes choses de ce monde avec sérénité. »
La sentence de Lucrèce avait flotté dans l’air, se mêlant à la poussière dansante. Hakim avait cessé de tourner sa tasse. Ce n’était pas une réponse, mais une ouverture, une fenêtre soudain grande ouverte sur un autre paysage intérieur.
« Regarder avec sérénité… », murmura-t-il maintenant, reprenant la phrase comme on retourne une pierre précieuse dans sa paume. « Pas comme un devoir, alors. Pas comme une obligation religieuse. Mais comme… un état d’être. »
Sila acquiesça d’un mouvement du menton, achevant de lisser le dos d’une petite figurine représentant une femme portant une cruche. « C’est ce qui m’a toujours paru le plus difficile, et le plus essentiel. Nous sommes éduqués à agir, à vouloir, à transformer, à nous agiter. À chercher des signes dans le ciel ou des réponses dans des rites. Mais cette forme de piété-là, la véritable peut-être, est immobile. C’est un accueil. »
Elle leva les yeux vers lui. « Ton angoisse du chemin à prendre, Hakim… et si elle venait de cette exigence de toujours être face à un autel à honorer, un sacrifice à faire ? L’autel de la réussite sociale, le sacrifice de tes intuitions sur l’autel des conseils bienveillants… »
Le jeune homme sentit une évidence le frapper, douce et violente à la fois. Il avait passé ses derniers mois à courir d’un autel à l’autre – celui des études, celui de la famille, celui d’une certaine idée de l’artiste –, y déposant des fragments de lui-même en offrande, espérant une bénédiction sous forme de certitude.
« Alors que je devrais juste… regarder ? Regarder mes peurs, mes désirs, ce cheval de terre cuite, la chaleur de ce mois, sans chercher immédiatement à les juger ou à m’en rendre digne ? »
« C’est un début », sourit Sila. « Regarder cette chaleur qui s’installe, sans la maudire ni l’idolâtrer. Accueillir tes doutes comme des éléments du paysage, pas comme des ennemis à abattre ou des dieux à apaiser. La sérénité dont parle Lucrèce n’est pas de l’indifférence. C’est une forme d’attention profonde et pacifiée. Une façon d’être présent au monde sans le violent pour qu’il te livre un sens tout fait. »
Dehors, le soleil commençait son déclin, transformant la lumière en un miel épais qui semblait vouloir figer l’instant. Hakim observa le visage de Sila, serein et concentré, puis ses mains qui, avec une patience infinie, faisaient naître une forme du chaos de l’argile. Il n’y avait pas d’autel ici. Juste un étal, deux présences, et des mots qui tissaient du sens dans l’air chaud.
« C’est peut-être ça, la véritable création », dit-il, pensant tout haut. « Ne pas chercher à sculpter une idole à vénérer, mais simplement à façonner, avec sérénité, le dialogue entre la terre et ses mains. Et laisser le sens émerger de ce dialogue, librement. »
Sila ne répondit pas directement. Elle déposa délicatement la petite porteuse d’eau sur l’étagère, à côté du cheval. Ils restèrent ainsi en silence, à pratiquer, simplement, cette étrange et nouvelle forme de piété : regarder le monde, et leur petite place dedans, avec une sérénité qui commençait doucement à germer, aussi réelle que la chaleur changeante de la fin du jour.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 248 : Les Remparts du Monde
La fin de l’après-midi tissait une lumière oblique, chaude et foudroyante, à travers la porte ouverte de l’Étal. L’air, inhabituellement lourd pour la saison, portait une senteur d’orage et de terre sèche, un climat capricieux qui semblait hésiter entre la douceur printanière et l’étuve de l’été précoce. Sila, les mains couvertes d’une fine pellicule d’argile grise, observait une de ses dernières créations, une figurine représentant un Atlas courbé non sous le poids du globe, mais sous celui d’une question immense.
Hakim franchit le seuil en silence, comme absorbé par la contemplation du ciel plombé. Il portait sous son bras un livre aux pages cornées. Il s’immobilisa près de l’étagère aux essais, respirant l’odeur familière de la terre et du bois. Sans tourner la tête, Sila rompit le silence, sa voix douce épousant le rythme lent du jour.
« On sent comme une fatigue dans l’air aujourd’hui. Comme si la terre elle-même retenait son souffle. »
Hakim s’approcha, déposant son livre sur le comptoir. « Je lisais justement quelque chose qui résonne avec cette impression. » Il ouvrit le volume à une page marquée. « Écoute : L'ignorance des causes livre l'esprit au doute, on se demande si le monde a eu un commencement et par suite s'il doit avoir une fin et combien de temps encore ses remparts pourront supporter la fatigue de son mouvement ; ou bien si le monde, doué de durée éternelle par les dieux, pourra braver pendant l'infinité des âges leurs redoutables assauts. »
Les mots de Lucrèce se déployèrent dans l’atelier, se mêlant à la poussière de lumière. Sila essuya lentement ses mains sur son tablier, son regard perdu sur la figurine de l’Atlas pensif.
« Les remparts du monde… », murmura-t-elle. « Parfois, je les sens, ces remparts. Pas ceux de la terre, mais les nôtres. Ceux que l’on bâtit, jour après jour, avec nos certitudes, nos routines, nos petites persévérances. » Elle toucha délicatement la terre crue de la figurine. « Ce mois-ci, avec ce temps qui joue aux dés avec les saisons, j’ai l’impression de percevoir la fatigue de ces murs. Pas une fatigue de désespoir, mais une lassitude ancienne, presque noble. Comme celle de la pierre qui a vu défiler tant de soleils et de tempêtes. »
Hakim hocha la tête, s’asseyant sur le tabouret bas. « Lucrèce parle de l’ignorance qui nous fait douter. Mais le doute n’est-il pas aussi ce qui nous pousse à sculpter nos propres réponses ? À chercher, comme toi avec cette argile, une forme à l’informulé ? »
Un sourire effleura les lèvres de Sila. « Tu vois, Hakim, c’est là que la camaraderie devient un rempart à son tour. Non pas une forteresse qui isole, mais un contrefort solide contre le vertige des grandes questions. On ne sait pas si le monde a eu un commencement. On ne sait pas combien de temps ses fondations tiendront. Mais ici, maintenant, dans cet échange, nous consolidons un petit morceau de sens. »
Elle prit un autre bloc d’argile, le commençant à pétrir. « Je pense à ces gens d’Aïn El Ksour, à leurs vies simples et complexes. Chacun porte en soi cette interrogation de Lucrèce, souvent sans le savoir. Ils regardent ce ciel lourd et se demandent, non pas pour le monde, mais pour leurs récoltes, pour leurs enfants. Leur inquiétude est le même matériau, simplement modelé à une échelle humaine. »
Hakim observait ses mains modeler la terre avec une assurance tranquille. « Alors, l’art serait une façon de braver les assauts du doute ? De donner une forme, même éphémère, à ce qui nous dépasse ? »
« Exactement, dit Sila. Chaque figurine que je façonne est une petite bravade. Un murmure qui dit : Je ne sais pas si les remparts du monde tiendront, mais voici, aujourd’hui, une forme qui existe. Une pensée devenue tangible. Et quand tu viens, que nous échangeons ces phrases anciennes comme des talismans, nous renforçons ce murmure. Nous le faisons résonner à deux. »
Dehors, les premiers grondements de l’orage se firent entendre, lointains et sourds. L’air vibra, chargé d’une énergie imminente. Hakim regarda vers la porte, puis vers Sila, sereine dans son travail.
« Alors ces assauts des dieux dont parle Lucrèce… les orages, les changements brutaux, les doutes… ils ne sont pas là pour tout détruire ? »
« Ils sont là pour éprouver la solidité de nos remparts, répondit-elle, le regard pétillant d’une profonde tendresse. Et pour nous rappeler qu’un mur, pour tenir, a besoin d’être habité. La connaissance partagée, l’amitié, le dialogue patient… ce sont les habitants de notre forteresse. Ce qui empêche la pierre de n’être que de la pierre, froide et muette. »
La première goutte de pluie, large et lourde, frappa le sol de la cour dans un claquement sec. Bientôt, le rideau de l’été s’abattit sur Aïn El Ksour, lavant la poussière et rafraîchissant l’air étouffant. Dans l’Étal, la lumière avait changé, devenue plus intime, plus concentrée autour de la lampe que Sila venait d’allumer. Leurs paroles, tissées avec les mots d’un philosophe antique, continuaient de circuler, douces et fermes, construisant à deux, dans la douceur de cette fin de journée d’un climat imprévisible, un abri contre la fatigue du monde.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 249 : Le Téléphone de l’Âme
Le printemps avait cette année des allures d’été précoce. L’air, habituellement doux en cette saison, était chargé d’une chaleur vibrante et sèche qui faisait danser les mirages sur les routes. Sous l’auvent de l’étal, l’ombre était une précieuse alliée. Sila, les mains couvertes d’une fine pellicule d’argile séchée, polissait le dos courbé d’une figurine qui semblait à l’écoute du vent. Hakim, arrivé plus tôt que de coutume, observait le ciel d’un bleu intense, comme pressé d’en découdre avec la tiédeur des nuits.
« Cette chaleur n’est pas seulement dans l’air, dit Sila sans lever les yeux. Elle est dans la terre, qui se rétracte, et dans les gens, dont les pensées semblent s’évaporer trop vite. »
Hakim s’assit sur le petit tabouret, sortant de sa poche un carnet froissé. « Je suis tombé sur une phrase, cette semaine. Elle m’a poursuivi. Elle parle d’un organe… comme d’un poste de radio intérieur. » Il lut, d’une voix hésitante mais claire : « La glande pinéale est un organe sensoriel de la médiumnité, semblable à un téléphone portable, qui capte les ondes du spectre électromagnétique, provenant de la dimension spirituelle, le lobe frontal procédant au jugement critique du message, avec l'aide des autres zones encéphaliques. »
Le silence qui suivit ne fut pas vide, mais rempli par le bourdonnement des insectes dans la chaleur. Sila posa délicatement la figurine et regarda Hakim, un sourire intrigué aux lèvres. « Le Dr Oliveira… Voilà une image qui donnerait des ailes à Platon. Son allégorie de la caverne, mais avec un téléphone portable au fond de l’âme. » Elle prit un bol d’eau pour se laver les mains, geste lent et rituel. « Alors, selon toi, Hakim, es-tu en train de me dire que nous avons tous un numéro de téléphone intérieur ? Et que certains ont les mains trop pleines de glaise ou de soucis pour décrocher ? »
Hakim sourit. « Plus que le numéro, c’est la qualité de la ligne qui m’interroge. Et les parasites. Le bruit du monde, cette chaleur lourde, les attentes… tout cela doit brouiller les fréquences. »
« Exactement, poursuivit Sila en s’essuyant les mains. Le sculpteur, le peintre, le poète… ils s’efforcent de faire le silence autour de cette petite antenne. Ils éteignent un à un les écrans bruyants pour tenter de capter le message. Mais le plus fascinant dans cette sentence, c’est le rôle du lobe frontal. » Elle toucha son front. « Le critique intérieur. Le gardien du seuil. Ce n’est pas une écoute passive, naïve. C’est une écoute active, qui doit trier, interpréter, traduire en langage humain — en argile, en couleur, en mot — une onde venue d’ailleurs. Sans ce jugement, c’est la folie. Avec lui, c’est peut-être l’art. Ou simplement une compréhension plus fine de la vie. »
Hakim regarda les figurines de l’étal. Chacune semblait désormais être le réceptacle solide, terreux, d’un appel capté et transformé. « Tu penses que quand je suis assis devant une toile blanche et que soudain, l’idée arrive… c’est ça ? Un message décroché ? »
« Peut-être. Ou peut-être est-ce simplement ton cerveau qui assemble merveilleusement tes expériences et tes désirs. Le mystère demeure. Le danger serait de croire que l’antenne est plus importante que le critique, ou l’inverse. L’un sans l’autre ne produit que du statique ou du dogme. » Elle lui tendit une petite figurine abstraite, lisse et percée d’un trou en son centre. « Tiens. Un modem de l’âme, en terre cuite. Garde-le. Qu’il te rappelle que ton métier d’artiste n’est pas seulement de fabriquer de belles choses. Il est d’abord d’apprendre à écouter, puis à traduire, avec toute l’intelligence et le cœur dont tu disposes. »
Le soleil commençait sa lente descente, mais la chaleur persistait, comme une onde à laquelle il fallait s’accorder. Hakim sentit le poids chaud de la figurine dans sa paume. Elle n’était pas un talisman magique, mais un symbole, un rappel. Leur conversation avait, une fois de plus, transformé une idée en quelque chose de tangible, à la fois profond et simple.
« Alors, la prochaine fois, dit Hakim en se levant, il faudra que je te parle de ce que j’ai « capté » cette semaine. Mais il faudra que je le « traduise » d’abord. »
« J’attends l’appel avec impatience », répondit Sila, tandis qu’une brise enfin tiède, et non plus brûlante, soulevait un peu de poussière sur l’étal, comme un souffle sur la ligne.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 250 : La Condition du Sursaut
Le printemps avait cette année la soudaineté d’une révélation. Une chaleur généreuse, inattendue après un avril capricieux, enveloppait l’atelier de Sila. La lumière, oblique et dorée, semblait lessiver les murs de pierre, faisant vibrer les argiles et danser la poussière d’étoiles. Ce n’était plus la tiédeur hésitante des semaines précédentes, mais un climat franc, presque affirmatif, qui pénétrait par la porte grande ouverte. Hakim, arrivé l’heure précédente, sentait cette transformation dans l’air même qu’il respirait, comme un prélude à la conversation qui, peu à peu, avait dérivé des derniers travaux du jeune homme vers quelque chose de plus profond, de plus accidenté.
Sila, les mains couvertes d’une fine barbotine séchée, observait une de ses figurines en cours de séchage, une forme abstraite évoquant un être en équilibre précaire. La visite de Hakim, devenue ritualisée, suivait désormais le flux et le reflux de leurs pensées respectives, une suite fluide aux échanges des épisodes passés. Ce jour-là, une lassitude inhabituelle, teintée de douceur, flottait chez l’étudiant. Il parlait de blocages, de cette sensation d’être à la fois plein d’images et vide de force, de voir le chemin mais de ne plus sentir ses jambes.
« Parfois, avoua-t-il, la perspective même de créer m’écrase. Tout a déjà été fait, pensé, exprimé. Je tourne en rond dans ma propre tête. »
Sila ne répondit pas tout de suite. Elle prit un chiffon humide et commença à lisser doucement la base de la figurine, un geste lent et méditatif. Son regard, perdu dans la forme d’argile, semblait traverser la matière.
« Tu te souviens de cette sentence, lue il y a peu ? » finit-elle par dire, sa voix basse épousant le calme de l’atelier. « Le pire est parfois la condition du sursaut.» Elle laissa les mots d’Attali résonner, se mêler au bourdonnement d’une abeille égarée venue chercher l’ombre. « Ce n’est pas une incantation magique. C’est une observation, presque géologique. Regarde cette terre. »
Elle désigna du menton le bloc d’argile grise sur son établi. « À l’état brut, elle est compacte, lourde, inerte. C’est son ‘pire’ état pour qui voudrait en faire une forme. Il faut la malaxer, la tourmenter, la gifler même pour en chasser les bulles d’air, ces vides qui la feraient exploser au feu. Cette violence, c’est la condition pour qu’elle puisse, ensuite, accueillir le geste créateur, monter sur le tour, prendre vie. Sans ce traitement, elle reste un bloc stérile. »
Hakim écoutait, le regard fixé sur les mains de Sila, sur ce contact à la fois rude et tendre avec la matière. L’analogie ouvrait en lui une brèche. Son sentiment d’impuissance, ce bloc de plomb dans sa poitrine, n’était peut-être pas l’ennemi à fuir, mais la matière première, l’état brut à travailler.
« Tu veux dire que… cet écrasement, ce vide, pourraient être le matériau même ? Pas l’obstacle, mais le début ? »
« Exactement, répondit-elle en le regardant enfin. Le pire n’est pas une malédiction finale. C’est le point de compaction extrême, le fond du gouffre d’où, justement, toute impulsion vers le haut devient possible, parce qu’elle est nécessaire. Le sursaut ne naît pas de la satisfaction, Hakim. Il naît de l’intolérable conscience de l’état dans lequel on se trouve. Ta lassitude, ton sentiment de stérilité… les reconnais-tu vraiment ? Les acceptes-tu comme l’argile dure et rebelle d’aujourd’hui ? »
Un silence s’installa, peuplé du grésillement lointain de la vie du village. Le climat avait changé dans la pièce aussi ; l’air chaud devenait le cadre tangible de cette introspection. Hakim sentait une étrange énergie naître de ses propres cendres. Le découragement, identifié, nommé, perdait de son pouvoir spectral. Il n’était plus une fatalité, mais une condition. La condition du sursaut.
« Alors, murmura-t-il, peut-être que la première œuvre, en ce moment, ce n’est pas de produire une image… mais de consentir à malaxer ce bloc. De l’accepter comme la matière du jour. »
Un sourire presque imperceptible flotta sur les lèvres de Sila. Elle hocha lentement la tête. « Voilà. Sculpter, c’est aussi savoir ce qu’on retire. Et pour retirer, il faut d’abord avoir la force d’étreindre la masse informe. Ne cherche pas à fuir ton ‘pire’. Étreins-le. C’est de là, et seulement de là, que ton bond pourra partir. »
Le soleil avait légèrement bougé, dessinant maintenant un rectangle de lumière vive sur le sol en terre battue, comme une invite à poser le pied dans cet espace illuminé. Hakim sentit un poids se soulever. L’impasse devenait carrefour. Le pire n’était plus une fin, mais l’exigeant commencement de tout. Le climat, dans l’atelier et en lui, avait définitivement tourné. Le sursaut n’était plus une idée, mais une possibilité palpable, modelée dans l’argile rude de l’instant.
Fin
L’Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 251 : Les Fonds Troublés
Le soleil de début d’été tapait déjà dur sur la placette, mais sous l’auvent de l’étal, régnait une pénombre fraîche et propice à la confidence. Sila, les mains couvertes d’une fine pellicule d’argile séchée, polissait les contours d’une nouvelle figurine aux allures de gardien impassible. Ce n’était pas Hakim qu’elle attendait, mais le rythme de ses visites était devenu un pouls familier, et l’air ce matin-là semblait chargé de cette attente.
Il apparut, un livre sur l’histoire des bulles spéculatives sous le bras, le front légèrement moite. Sans un mot d’accueil direct, il s’accouda au comptoir de bois usé, son regard tombant sur le journal financier ouvert près de la caisse. Les gros titres parlaient de turbulences, de krachs annoncés, de fortunes évaporées.
« Le vent tourne », murmura Sila, suivant son regard. Elle posa délicatement sa figurine. « Pas celui qui caresse les oliviers, non. Celui qui s’engouffre dans les canyons de verre et d’acier, et qui fait chanter les girouettes jusqu’à la rupture. »
Hakim hocha la tête, silencieux un instant. Le souvenir de leurs derniers échanges, autour des racines et des mirages, flottait encore entre eux. Il sentait que la conversation glissait aujourd’hui vers un terrain plus glissant, un fleuve aux courants violents.
« J’ai lu quelque chose hier », commença-t-il, les yeux fixés sur les lignes serrées du journal. « Une phrase qui m’a hanté, comme une mélodie discordante. Lorsque les requins sentent le sang, ils sont sans pitié. »
La sentence tomba dans l’air tranquille de l’étal avec le poids d’une pierre en eaux profondes. Sila ne broncha pas, mais ses yeux, d’habitude si doux et rieurs, se firent sombres, comme opaques. Elle prit un morceau d’argile brute et commença à le malaxer avec une lenteur méthodique, comme pour en extraire le sens caché.
« La City : la finance en eaux troubles », dit-elle enfin, donnant un titre à l’instant présent. « Ils parlent de marchés, de liquidités, de produits dérivés. Des mots abstraits pour désigner une jungle très concrète. Le sang, dans leur océan, c’est la peur. La peur d’un pays qui vacille, d’une monnaie qui flanche, d’une confiance qui s’effrite. Dès que la première goutte perle à l’horizon, ils la sentent à des milliers de kilomètres. Leur instinct est aiguisé pour ça. »
Elle modelait maintenant une forme allongée, effilée, qui évoquait déjà la nageoire dorsale d’un prédateur marin.
« Ce qui me terrifie, Hakim, poursuivit-elle, ce n’est pas leur cruauté supposée. C’est leur parfaite logique. Ils ne haïssent pas, ils ne se vengent pas. Ils suivent simplement la piste du sang avec une efficacité absolue. C’est le fonctionnement naturel de leur écosystème. L’eau devient trouble, les petits poissons se dispersent dans la panique, et eux… ils tournent en rond, inéluctables. La sentence que tu cites n’est pas une condamnation morale, c’est une loi de la nature. Une loi de leur nature. »
Hakim sentit un frisson lui parcourir l’échine. Il voyait le monde de Sila, peuplé de terre cuite et de philosophie tranquille, se confronter à la brutalité froide des transactions à haute fréquence. « Alors, il n’y a pas d’échappatoire ? On ne peut que regarder le festin, impuissants ? »
Un sourire triste étira les lèvres de Sila. « Si. Il y a deux échappatoires. La première, c’est de ne jamais entrer dans leur océan. Rester sur le rivage, bâtir sa maison avec de l’argile solide, planter son jardin. C’est le choix de l’étal. » Elle désigna du menton ses créations, silencieuses et immuables. « La seconde… »
Elle acheva rapidement sa sculpture, un requin stylisé, à la gueule entrouverte mais aux yeux vides, sans pupille.
« La seconde, c’est de comprendre que leur eau n’est pas la seule qui existe. Ils ont dominé leur monde, un monde de flux et de chiffres. Mais notre monde à nous, fait de mains dans la terre, de paroles partagées sous un auvent, d’amitié qui croît mois après mois comme les herbes folles entre les pavés… ce monde-là, ils ne peuvent le troubler. À moins que nous n’y laissions entrer leur peur. »
Le climat avait changé depuis le mois dernier. L’air était lourd, électrique, annonciateur d’orages. Mais sous l’auvent, ils tissaient, phrase après phrase, une digue contre les eaux troubles. Hakim regarda le requin d’argile, puis le visage serein de Sila. La sentence résonnait toujours, mais elle était désormais contenue dans cette petite figurine, objet de réflexion, non de terreur.
« Alors, nous sommes sur le rivage », murmura Hakim.
« Nous sommes le rivage », corrigea Sila en posant sa main sur la sienne, un instant. Une ancre dans le présent, face à l’océan tumultueux des nouvelles du monde. Et dans la continuité de leurs rencontres ils avaient appris à nommer les requins pour mieux leur refuser l’accès à leur baie abritée.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 252 : Sous les roses ulcérées
Un silence nouveau régnait sur l’Étal de Sila. L’air, si souvent chargé de la poussière sèche et chaude du vent de Sibou, était maintenant lourd, humide, et portait le parfum vert et écrasant de la terre après l’averse. Des nuages bas, couleur de plomb, traînaient encore sur les crêtes des monts de Tlemcen, promettant d’autres ondées. Cette chape de chaleur humide semblait avoir étouffé le bourdonnement habituel du village, plaquant les sons, assourdissant les couleurs. Dans l’atelier, la lumière était étrange, dorée et menaçante à la fois, comme filtrée à travers un vieux verre ambré.
Hakim était assis sur le petit tabouret, une figurine inachevée entre les mains – un oiseau aux ailes mi-déployées. Mais ses doigts ne travaillaient pas. Ils enserraient l’argile sans la modeler. Son regard, habituellement vif et avide, était fixé sur la fenêtre ruisselante, perdu dans une contemplation sombre. Les semaines précédentes avaient été traversées de rires et de légers débats philosophiques, mais aujourd’hui, un poids différent pesait sur ses épaules de jeune homme de vingt et un ans.
Sila, observant la tension dans le dos courbé de son jeune ami, essuya lentement ses mains sur son tablier taché d’ocre. Elle sentait le changement, non seulement dans le ciel de juin, mais dans l’atmosphère de leur camaraderie. Elle prit deux petites tasses de thé à la menthe, épais et sucré, et vint s’asseoir près de lui, sans un mot. Le bruit de la pluie sur les tuiles rompait seul le silence.
« Parfois, commença Hakim sans détourner les yeux de la vitre, on croit avancer en remplissant les trous avec du beau, du doux. On accumule les réussites académiques comme des trophées, les sourires de façade comme des boucliers, les projets futurs comme des promesses… »
Sa voix s’éteignit. Sila attendit, savourant une gorgée de thé brûlant.
« … Mais en dessous, murmura-t-il enfin, la plaie reste. Elle ne guérit pas. Elle suinte, discrète, mais elle empoisonne tout. Et toute cette beauté qu’on empile dessus finit par pourrir, ou par sentir le mensonge. »
Un éclair silencieux zébra le ciel, illuminant un instant son visage juvénile marqué par une sagesse trop précoce. C’était alors que Sila posa délicatement sa tasse. Son regard, empreint de cette philosophie pratique qui la caractérisait, se posa sur Hakim avec une infinie douceur.
« Swami Vivekânanda a dit un jour : N'essayez pas de couvrir des plaies ulcérées sous des milliers de roses. » Sa voix était basse, mélodieuse, se mêlant au crépitement de la pluie. « C’est une sentence d’une terrible justesse, Hakim. Nous sommes tous tentés de faire ceci. L’artiste surtout, qui croit que la beauté peut tout panser. Moi la première. Combien de fois ai-je lissé l’argile pour masquer une fissure naissante, plutôt que de la creuser, de comprendre sa cause, et de la travailler autrement ? La fissure, alors, se propage à l’intérieur, et la pièce, malgré les roses sculptées en surface, finit par se briser dans le four. »
Elle se leva, prit une de ses figurines sur une étagère – une danseuse dont la posture gracieuse dissimulait mal, pour qui regardait de près, une ligne de rupture habilement réparée. « Vois-tu ? Ici. J’ai voulu cacher. La réparation tient, mais elle reste une faiblesse. Une vulnérabilité. » Elle reposa la statuette. « Les roses, mon cher ami, ce sont nos distractions, nos vanités, nos réussites sociales, parfois même nos amitiés si on les utilise comme pansement. Elles sont belles et nécessaires. Mais elles ne sont pas des médicaments. Une plaie ulcérée a besoin d’air, de lumière crue, parfois d’un coup de scalpel. Elle a besoin d’être regardée en face, dans sa laideur et sa douleur. »
Hakim tourna enfin son visage vers elle. Ses yeux étaient humides, mais ce n’était pas de la pluie. « Et si on a peur de ce qu’on va voir, sous les roses ? Si la plaie est trop laide, ou trop ancienne ?
— Alors on se regarde dans un miroir, avec le même courage que celui qu’on exige de la terre quand on la malaxe et la perce pour en faire naître une forme, répondit-elle calmement. On ne peut pas modeler sa propre vie en fuyant la matière première de son âme, aussi abîmée soit-elle. L’amitié, la vraie, n’est pas une rose de plus pour couvrir. C’est la main ferme qui écarte délicatement les pétales, qui accepte de regarder l’ulcère avec toi, sans dégoût, et qui tient la lampe pendant que tu cherches ton propre remède. »
Dehors, la pluie se mit à tomber plus fort, lessivant les rues, nettoyant les feuilles des oliviers. Un grondement de tonnerre lointain roula dans la montagne. Dans l’atelier, le silence qui suivit n’était plus lourd de non-dits, mais apaisé, comme celui qui suit l’acceptation d’une vérité difficile.
Hakim regarda l’oiseau d’argile dans ses mains. Puis, avec un geste délibéré, il pressa son pouce au centre de la pièce, creusant une profonde empreinte. « Là, dit-il. C’est par là que commençait la faille. Je voulais la boucher avec des plumes plus détaillées.
— Maintenant, sourit Sila, tu as un choix. La laisser être, cette cavité, et en faire le cœur vulnérable de l’oiseau. Ou alors, en partir, et reconstruire toute l’architecture autour de cette vérité. Mais tu ne la couvres plus. »
Le jeune étudiant hocha la tête, une lueur nouvelle dans le regard. La tempête, à l’extérieur et en lui, ne s’était pas calmée, mais elle avait changé de nature. Elle n’était plus un déluge étouffant, mais une pluie purificatrice. Et sous le ciel de juin, dans l’odeur de terre mouillée et d’argile, ils comprirent que le chemin de la guérison commençait non par l’accumulation de beautés, mais par le courage de retirer, une à une, les roses fanées.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 253 : Le Poids des Masques
Le soleil de juin, déjà ardent, inondait l’étal de Sila d’une lumière crue qui faisait danser les poussières d’argile. L’air, lourd et doux, sentait l’orage proche et la terre sèche assoiffée. Hakim gravit la dernière marche de l’escalier menant à la terrasse, le front perlé de sueur. Il trouva Sila absorbée par une nouvelle figurine, un visage aux traits lisses mais au regard étrangement vide, comme inachevé.
« Chercher à plaire aux hommes par des discours étudiés et un extérieur composé est rarement signe de plénitude humaine, » dit-elle sans lever les yeux, comme si la sentence de Confucius naissait directement du tour de son pouce sur l’argile.
Hakim s’arrêta, posant son sac contre le mur de pierre. Cette entrée en matière, directe et sans fioriture, était le cœur même de leurs échanges. Il comprit que l’objet entre ses mains n’était pas une œuvre, mais une question.
« C’est ce visage-là que tu sculptes ? Celui du discours étudié ? » demanda-t-il en s’approchant.
Sila acquiesça, un sourire léger aux lèvres. « Celui-là, et tous ses frères. Ce mois-ci, l’atmosphère est étouffante, Hakim. Pas seulement à cause de la chaleur qui s’accumule avant l’orage. Mais parce que je sens autour de moi, et parfois en moi, ce poids des masques. On étouffe sous le besoin de convenance. »
Elle déposa délicatement la figurine parmi d’autres, sur une étagère à l’ombre. Toutes représentaient des personnages aux sourires parfaits, aux postures élégantes, mais dont les yeux, vides ou détournés, trahissaient une profonde absence.
Hakim se laissa tomber sur le petit banc, repensant à sa semaine à l’école des Beaux-Arts. « J’y ai pensé, à cette sentence, justement. Lors de la critique de mon projet. J’avais préparé un discours rationnel, technique, pour justifier chaque trait. Pour plaire au jury, pour correspondre à ce qu’on attend d’un étudiant “sérieux”. » Il fit une pause, regardant les mains calleuses de Sila modeler une nouvelle boule d’argile. « Mais au milieu de mes phrases bien rodées, je me suis senti… creux. Comme cette figurine. J’ai abandonné le discours. J’ai parlé de mon doute, de ma recherche maladroite. Le silence après mes mots était plus vrai que tous les applaudissements polis. »
Sila le regarda alors, son yeux pétillant d’une fierté douce. « Voilà. Tu as laissé tomber le masque du “bon étudiant”. Ce n’est pas un rejet de la connaissance ou de l’effort, Hakim. C’est le refus de composer son être comme on compose un rôle. Confucius parle de plénitude humaine. Elle ne peut advenir que lorsqu’on cesse de jouer pour le regard extérieur. »
Le vent se leva soudain, apportant la fraîcheur promise et le premier grondement lointain du tonnerre. L’air changeait, se chargeait d’électricité.
« Et pour toi, Sila ? demanda Hakim. L’artiste, ici, à son étal, n’est-elle pas aussi en représentation ? »
Question profonde, qui fit rire la céramiste. « Oh, tous les jours, mon ami. La tentation est là : montrer ce qui va plaire, dire ce que le client veut entendre sur “l’âme de la terre”. Mais l’étal, justement, c’est mon antidote. Ici, je montre aussi les pièces fêlées, les expériences, les figurines imparfaites qui me ressemblent. Je ne vends pas une image, je partage un processus. C’est un pacte de vérité, fragile. »
Les premières grosses gouttes de pluie commencèrent à tomber, lourdes et espacées, sur la terrasse. Ensemble, ils rentrèrent les figurines les plus fragiles, dans un ballet silencieux et complice.
« Alors, la plénitude, c’est de trouver des espaces où le masque peut tomber ? » résuma Hakim, protégeant de ses mains le visage vide de la première figurine.
Sila hocha la tête, regardant la pluie nettoyer l’atmosphère. « C’est cela. Et d’y inviter l’autre. Comme tu l’as fait avec moi aujourd’hui. Le mensonge social isole. La vérité, même maladroite, crée du lien. Elle transforme un monologue en dialogue. »
Ils s’assirent sous l’auvent, observant l’averse laver la chaleur du jour. La sentence n’était plus seulement une pensée sage, elle était devenue l’argile même de leur après-midi, modelée par leurs confidences. Hakim sentit un poids imaginaire quitter ses épaules. Ici, il n’était pas l’étudiant prometteur, mais simplement Hakim, en quête. Et Sila n’était pas la sage artiste, mais une femme qui doutait encore des masques à briser.
La pluie cessa aussi soudainement qu’elle était venue, laissant un air lavé et léger. Le climat avait changé, en dehors et en eux. Sur l’étagère, le visage aux traits lisses attendait. Peut-être, un autre jour, Sila lui donnerait-il des yeux vrais, et un nom.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 254 : L’Art de plaire
Le printemps s’était achevé dans un bruissement de feuilles neuves, et l’air commençait à porter cette lourde douceur, préambule aux chaleurs estivales. Le ciel, d’un bleu plus profond, voyait passer des nuages oisifs, et la lumière, dorée et généreuse, inondait l’atelier de Sila par la grande baie ouverte. Les figurines d’argile sur les étagères semblaient absorber cette quiétude, leurs formes simples paraissant méditer avec la céramiste.
Hakim gravit le sentier familier, une légère fatigue des examens finaux aux épaules, mais le cœur léger à l’idée de retrouver ce havre. Il trouva Sila en train de polir délicatement les contours d’une nouvelle créature, mi-animale, mi-végétale, née sous ses doigts habiles. Un silence complice les accueillit, rompu seulement par le frottement doux de l’étoffe sur la terre.
« Parfois, commença Sila sans lever les yeux, comme poursuivant une conversation intérieure, je me demande si le geste de créer est un langage. Un langage qui cherche, à sa manière, à plaire. Pas au sens frivole du terme. Mais à établir une connivence, une reconnaissance. »
Hakim s’assit sur le tabouret bas, savourant la fraîcheur relative de la pièce. Il venait justement de lire, dans un vieux recueil, une pensée qui résonnait étrangement avec cette introduction. Il la partagea, les mots du moraliste trouvant naturellement leur place dans l’atmosphère studieuse.
« C’est drôle, dit-il. La Rochefoucauld écrit quelque chose qui pourrait éclairer ça : “Pour plaire aux autres, il faut parler de ce qu'ils aiment et de ce qui les touche, éviter les disputes sur des choses indifférentes, leur faire rarement des questions, et ne leur laisser jamais croire qu'on prétend avoir plus de raison qu'eux.” »
Sila posa doucement sa figurine, un sourire jouant sur ses lèvres. « Voilà une sentence qui sent la sagesse mondaine et ses pièges. Mais extraite des salons du XVIIe, que nous dit-elle, appliquée à l’argile ou à l’amitié ? »
Elle prit une éponge humide pour effacer les traces de poussière sur la table de travail. « Parlons de ce qu’ils aiment... Quand je façonne une figurine, je ne parle pas de moi. J’essaie de capturer un sentiment universel, une forme qui parle à l’enfant, à l’adulte, au rêveur qui sommeille en chacun. C’est mon dialogue silencieux avec ce qui les touche. »
Hakim acquiesça, réfléchissant à ses propres interactions, souvent maladroites, dans son nouvel environnement estudiantin. « Éviter les disputes sur des choses indifférentes... Combien d’énergie gaspillée pour des futilités, pour avoir le dernier mot. Ici, avec toi, on discute d’essentiel, sans chercher à marquer des points. La raison n’est pas un trophée. »
« C’est cela, approuva Sila, le regard brillant. La dernière partie est la plus subtile, et la plus cruciale pour notre échange. Ne leur laissez jamais croire qu'on prétend avoir plus de raison qu'eux. Je ne t’enseigne pas, Hakim. Nous explorons ensemble. Tu m’apportes ta fraîcheur, tes lectures, tes doutes de vingt-et-un ans. J’apporte mon regard de mi-trentaine, mes mains habituées à interroger la matière. Personne ne détient plus de raison. Seulement des fragments de vérité, à partager. »
Un vent léger fit trembler la glycine devant la fenêtre, envoyant une ombre dansante sur le sol. Hakim sentit une gratitude profonde l’envahir. Cet atelier était le seul lieu où il ne se sentait jamais jugé, ni inférieur, ni contraint de performer. Il pouvait être simplement en quête.
« Alors, ici, dit-il doucement, l’art de plaire, ce serait l’art de l’accueil ? Accueillir l’autre dans son univers, lui offrir un reflet qui le touche, sans jamais imposer le sien comme supérieur. »
Sila lui tendit un petit morceau d’argile fraîche. « Exactement. C’est le contraire de la séduction qui prend. C’est une offrande. Comme cette argile. Je ne te dis pas “sculpte comme moi”. Je te dis “voici de la terre. Explorons ce qu’elle a à dire, à travers toi, à travers moi. Et parlons, après, de ce que nous avons entendu.” »
Hakim prit la terre. Sa fraîcheur était vivante sous ses doigts. Il ne chercha pas à modeler quelque chose de précis. Il se contenta de la sentir, de lui donner une forme simple, comme un galet qu’on aurait caressé des heures durant.
La sentence, tranchante à l’origine, semblait s’être alchimisée dans l’atelier. Elle n’était plus une ruse de cour, mais l’éthique même de leur camaraderie : une attention profonde à ce qui, chez l’autre, aime et est touché ; le renoncement aux batailles d’ego ; la curiosité discrète ; et surtout, cette humilité fondamentale qui faisait de leur rencontre un terrain plat, un étal où les idées étaient présentées, jamais vendues.
Alors que la lumière commençait à tirer sur l’orangé, ils restèrent ainsi, silencieux, chacun travaillant sa propre motte de silence, dans le plaisir parfait de cette présence partagée, où il n’était plus nécessaire de plaire, car ils s’étaient déjà, profondément, accueillis.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 255 : Permettre au corps
Le soleil de juin, déjà généreux, inondait l’atelier de Sila d’une lumière blanche et crue, différente de la douceur laiteuse des mois précédents. L’air, chargé des senteurs de thym brûlé et de terre sèche, entrait par la porte grande ouverte, apportant avec lui le bourdonnement assourdissant des premières cigales. Hakim, assis sur un tabouret bas, observait ses propres mains, silencieusement, comme s’il les découvrait. Les séances de modelage l’avaient laissé avec une étrange sensation de frustration, ses doigts semblant buter contre l’argile plutôt que la dialoguer avec elle.
Sila, les bras couverts d’une fine pellicule d’argile séchée, suivait son regard. Elle sentait le poids de sa concentration, cette tension presque intellectuelle qu’il appliquait à un geste qui demandait avant tout de l’abandon. Elle se souvint alors d’une phrase, lue des mois plus tôt et gravée dans un coin de sa mémoire, qui semblait faite pour cet instant, pour ce jeune homme trop conscient.
« Le plaisir se joue de l'individu trop conscient, et il est refusé à l'égocentrique. Pour avoir du plaisir, il faut «lâcher tout», c'est-à-dire permettre au corps de se manifester librement. » dit-elle, sans préambule, en continuant de lisser les courbes d’une grande jarre.
Hakim leva les yeux, surpris par la justesse de cette intrusion dans ses pensées. La sentence d’Alexander Lowen résonna dans la pièce chaude, s’y mêlant à l’odeur de la terre. Il ne répondit pas tout de suite, laissant les mots faire leur chemin.
« C’est cela, mon blocage, n’est-ce pas ? » finit-il par murmurer. « Je suis là, en spectateur de mes propres gestes. Je pense à la forme avant qu’elle n’existe, je juge chaque pression du pouce. Mon corps… il n’est qu’un exécutant. »
Sila acquiesça, un sourire aux lèvres. « Tu as passé l’hiver et le printemps à enrichir ton esprit, Hakim. À emmagasiner des théories, des références, des sentences. C’était nécessaire. Mais voici venu le temps où la chaleur invite à autre chose. Elle invite à descendre de la tête pour habiter pleinement le reste. L’art, le vrai, le simple, ne naît pas d’une idée pure. Il naît d’un geste qui précède la pensée. »
Elle s’essuya les mains et se leva. « Regarde. » Elle prit une motte d’argile fraîche, sans intention apparente. Elle ferma les yeux un instant, respirant profondément l’air du début d’été. Puis ses mains se mirent en mouvement. Il n’y avait pas de projet, seulement la pression, le roulement, l’empreinte de la paume. Sous les doigts de Hakim, émerveillé, une forme commença à naître : non pas une figurine précise, mais une sorte de corps évoqué, une torsion pleine de grâce et de force, comme un danseur capturé dans l’instant qui précède le saut. Le plaisir était palpable dans la souplesse de ses poignets, dans le léger balancement de son corps accompagnant le rythme du modelage.
« Tu vois, » reprit-elle, la voix douce mais empreinte de cette gravité qui lui était propre, « l’égocentrique veut que la création soit le reflet parfait de son intellect, une preuve de sa maîtrise. Il se place entre l’argile et le geste. Mais pour permettre au corps de se manifester librement, il faut accepter de n’être, un temps, plus qu’un canal. Accepter que la main sache parfois des choses que l’esprit ignore. »
Hakim regarda la forme naissante, puis ses propres mains. Il inspira, chassant délibérément l’image mentale de ce qu’il voulait faire. Il prit une nouvelle boule d’argile, ferma les yeux à son tour, et se concentra non sur la forme, mais sur la sensation : la fraîcheur humide de la terre, sa résistance élastique. Il se souvint des paroles de Sila lors d’un épisode passé sur la confiance. Il laissa ses doigts chercher, sans jugement.
Et quelque chose céda. La tension intellectuelle se dissipa comme une brume sous le soleil de juin. Ses doigts, soudain, semblaient se souvenir. Ils creusèrent, étirèrent, avec une maladresse différente, non plus crispée mais exploratoire. Un rire lui échappa, un son pur de surprise et de libération. Ce n’était pas beau, au sens classique, mais c’était vrai. C’était un geste incarné.
« Je crois que je comprends, » dit-il, les yeux brillants. « Le plaisir dont tu parles… ce n’est pas une récompense qu’on se donne. C’est l’état dans lequel on est quand on cesse de s’observer pour devenir l’action même. »
Sila posa sa main sur son épaule, un geste chaleureux et fraternel. « Nous y voilà. Tu as passé la porte. Maintenant, il faudra apprendre à y revenir, encore et encore. C’est le travail de toute une vie. L’été sera ton allié pour cela. Sa chaleur nous ramène toujours à notre corps, à ses besoins simples, à sa sagesse propre. »
Dehors, la lumière avait tourné, devenant plus oblique, plus dorée. La première fraîcheur du soir pointait. Dans l’atelier, une nouvelle paix régnait, née non du silence, mais du léger frottement de l’argile sous des doigts désormais libérés, permettant enfin au corps de se manifester.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 256 : Le Flux Retenu
Le soleil de juillet, devenu une entité lourde et généreuse, inondait l’atelier d’une lumière si crue qu’elle semblait vouloir sculpter l’air lui-même. Une chaleur moite, inhabituelle pour Aïn El Ksour, alourdissait l’atmosphère, imprégnant la terre battue et l’argile en attente. Sila, les bras jusqu’aux coudes couverts d’une fine pellicule d’eau séchée et de terre, observait la silhouette de Hakim, assis sur le vieux tabouret de bois. Le jeune homme semblait ce jour-là habité par une étrange raideur, comme si chaque muscle de son corps refusait de céder à la nonchalance estivale. Ses mains, d’ordinaire si expressives lorsqu’il parlait d’art, restaient sagement posées sur ses genoux, inertes.
La céramiste prit une boule d’argile fraîche et commença à la pétrir avec une lenteur rituelle, sentant sous ses doigts la matière vivante céder et s’animer. Elle sentait chez son jeune ami une tension silencieuse, un décalage entre la vivacité de son esprit et l’immobilité de son corps. Leur conversation de la semaine précédente, sur les peurs qui fondent nos désirs, avait laissé comme un sillage, une attente de prolongement.
« Regarde cette argile, Hakim », dit-elle sans préambule, sa voix se mêlant au bourdonnement paresseux d’une mouche contre la vitre. « Si je la travaille avec des mains hésitantes, si ma propre retenue se transmet à elle, elle se crispe. Elle refuse les formes fluides, elle se fendille en séchant. La beauté naît du geste qui ose, qui épouse le mouvement intérieur sans le censurer. »
Hakim tourna la tête vers elle, un sourire timide aux lèvres, mais ses épaules demeuraient étrangement relevées, comme pour protéger son cou. Il regarda ses propres mains et soupira, un soupir qui venait de loin.
« J’ai repensé, ces jours-ci, à cette phrase d’Alexander Lowen », commença-t-il, les mots semblant trouver difficilement leur chemin. « Une personne inhibée a du mal à jouir, parce que des retenues conscientes contiennent le flux des sensations à l'intérieur de son corps et bloquent sa mobilité naturelle. En conséquence, ses mouvements sont maladroits et arythmiques. » Il fit une pause, observant la danse souple des mains de Sila sur la glaise. « Je la comprends dans mon esprit. Mais mon corps… il semble avoir sa propre mémoire, une mémoire de retenue. Comme si, pour être accepté, il avait dû apprendre très tôt à se faire discret, à occuper le moins d’espace possible. »
Sila hocha la tête, son modelage prenant maintenant la forme vague d’un torse qui s’arc-boutait. Elle ne le regardait pas directement, offrant à sa confidence la pudeur du profil.
« Nous parlons souvent de la prison de l’esprit, Hakim, mais nous oublions la geôle du corps. Ces murs que nous érigeons, muscle par muscle, souffle retenu après souffle retenu, pour contenir tout ce qui nous semble trop bruyant, trop vif, trop désirant. Ta maladresse dont tu me parlais parfois, cette impression de marcher en terrain étranger dans ton propre corps… N’est-ce pas l’arythmie dont parle Lowen ? La mélodie intérieure étouffée ? »
Un silence s’installa, chargé de la chaleur et de l’odeur de terre. Hakim ferma les yeux un instant, comme pour écouter cette mélodie perdue. Lorsqu’il les rouvrit, une lueur plus douce y brillait.
« Comment fait-on, alors, pour desserrer les verrous ? Pour laisser le flux… circuler à nouveau ? »
Sila posa délicatement l’ébauche de figurine sur l’établi et s’essuya les mains à un torchon rugueux.
« Il n’y a pas de révolution, mon ami. Seulement une lente libération. Un apprentissage. Parfois, il suffit de prêter attention. De remarquer quand ta respiration se fait courte, quand ta mâchoire se serre, quand tes doigts se contractent sur un stylo. Et puis, simplement, laisser faire. Autoriser le souffle à descendre plus profond, permettre à l’épaule de retomber. C’est un travail de sculpteur sur soi-même : enlever ce qui est en trop, la tension superflue, pour retrouver la forme naturelle, le mouvement juste. »
Elle se leva et alla vers le petit bac d’eau, y plongeant ses mains avec un soupir de soulagement face à la fraîcheur.
« Viens », dit-elle en se retournant, un vrai sourire éclairant son visage. « Laisse ton tabouret. Ce soleil nous appelle dehors. Marchons jusqu’au vieux figuier. Et en marchant, essaye juste de sentir le balancement de tes bras. Rien de plus. Sans jugement. Comme tu observerais le mouvement des branches. »
Hakim hésita une seconde, cette inhibition consciente à l’œuvre. Puis, avec un effort visible mais doux, il se leva. Son premier pas fut un peu raide, le second déjà plus ample. En passant le seuil de l’atelier pour entrer dans la fournaise dorée de juillet, il laissa enfin ses bras se balancer librement, rythmant ses pas sur ceux de Sila. Ce n’était pas encore la pleine jouissance, mais c’était un début. Le flux, si longtemps contenu, commençait à trouver des brèches dans la digue, goutte à goutte, mouvement par mouvement, sous le regard bienveillant du ciel d’été.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 257 : Le Miroir et l'Expérience
Le soleil de juillet tapait avec une vigueur que seule la fin de l’après-midi parvenait à adoucir, transformant l’atelier de Sila en un écrin de lumière chaude et de longues ombres. L’air sentait l’argile humide et la terre cuite, un parfum d’enracinement que Hakim aspira profondément en entrant. Il trouva Sila non pas en train de sculpter, mais assise sur un tabouret bas, les mains couvertes d’une fine poussière grise, contemplant une série de masques en céramique accrochés au mur. Ils n’étaient pas des visages, mais plutôt des surfaces lisses, presque impersonnelles, sur lesquelles se reflétaient, déformés, les objets de l’atelier.
— Regarde, dit-elle sans se retourner, comme si elle avait perçu sa présence à la perturbation de l’air. Chacun de ces masques est un piège à lumière. Mais ce qu’ils renvoient est toujours une image du monde extérieur, jamais une lueur venue de l’intérieur. Ils sont beaux, polis, parfaits. Et vides de leur propre essence.
Hakim s’approcha, laissant son regard glisser sur ces surfaces concaves. La dernière visite avait porté sur la vulnérabilité comme force. Aujourd’hui, l’atmosphère était différente, plus tranchante, comme l’ombre nette découpée par le soleil. Il sentait que Sila creusait un nouveau sillon, en continuité avec leurs échanges précédents, mais sous un angle plus sévère.
— Cela me fait penser, dit-il doucement, à quelque chose que je lisais. De Alexander Lowen. « L'égocentrique, même s'il semble agir sans inhibitions, ne jouit pas de son exhibitionnisme, car toute son attention et toute son énergie sont concentrées sur l'image qu'il espère présenter. »
Sila hocha la tête, un lent sourire touchant ses lèvres.
— Exactement. Sa conduite est sous la domination de son Moi. Elle est adaptée à l'acquisition du pouvoir, non à l'expérience du plaisir. Voilà la phrase complète. Elle résonne étrangement dans ce monde qui pousse à se construire comme une marque, une image à polir en permanence pour le regard des autres. Même la transgression peut devenir un calcul, une pose. L’égocentrique est un prisonnier. Il croit être sur scène, mais il est dans une cellule dont les murs sont des miroirs. Il ne voit que le reflet de ce qu’il veut qu’on voit, et il finit par se nourrir de ce reflet, au point d’oublier le goût des choses vraies.
Elle se leva, essuyant ses mains sur son tablier. La chaleur avait fait perler une fine sueur sur son front.
— Je vois cela parfois dans le monde de l’art, poursuivit-elle. Une frénésie de se montrer, de se raconter, de construire un personnage plus qu’une œuvre. L’énergie est toute entière canalisée vers la fabrication de ce miroir social. Où est le plaisir de créer, alors ? Le plaisir simple, sensuel, de la terre qui glisse sous les doigts, de la forme qui émerge sans qu’on sache exactement pourquoi, de la couleur qui chante sous la lumière ? Ce plaisir-là demande d’oublier son image. De sortir de sa propre ombre.
Hakim resta silencieux un moment. Il pensait à ses propres tentatives, à son désir de reconnaissance, parfois si pressant qu’il étouffait la joie de l’esquisse. Il pensait aussi à certains de ses camarades, toujours en représentation, même dans leur rébellion.
— C’est un effort de chaque instant, alors ? demanda-t-il. De distinguer en soi ce qui relève de l’expérience authentique et ce qui relève de la stratégie de l’image ?
— Plus qu’un effort, c’est un apprentissage de l’abandon, répondit Sila en se dirigeant vers la table de travail. Comme lorsque je tourne un bol. Si je pense à ce que le client en dira, à comment il sera photographié, ma main se raidit. La paroi devient irrégulière, l’élan est brisé. Je dois m’oublier, devenir le geste, la rotation du tour, la résistance de l’argile. L’expérience du plaisir, comme dit Lowen, est dans ce lâcher-prise. L’acquisition du pouvoir, elle, est dans le contrôle. Sur soi, sur les autres, sur l’impression produite.
Dehors, un vent sec et chaud, chargé des senteurs de la terre desséchée et des herbes folles, fit trembler la porte entrouverte. Il apportait un avant-goût de la saison brûlante, un climat qui imposait son rythme et son humeur. Hakim regarda Sila reprendre une petite figurine ébauchée, un oiseau aux ailes à peine dégrossies. Ses doigts retrouvaient la matière avec une tendresse qui n’avait rien de calculé.
— Tu as raison, dit-il enfin. On confond souvent puissance et pouvoir. La puissance, c’est peut-être cette énergie qui circule quand on est pleinement dans l’expérience, connecté. Le pouvoir, c’est l’artifice qui tente de capter cette énergie pour la diriger vers son propre reflet. L’un est un flux, l’autre un barrage.
Un rayon de soleil, filtrant à travers la vigne vierge de la fenêtre, vint se poser sur l’oiseau d’argile, illuminant son dos courbé. Sila sourit, non pas pour Hakim, mais pour la chaleur de la lumière sur la terre.
— Voilà, dit-elle simplement. Ne cherche pas à être l’artiste, Hakim. Sois l’expérience de l’art. Laisse l’image aux miroirs. Ils sont froids au toucher, tu sais. Alors que l’argile… l’argile garde toujours la chaleur de la main qui l’a modelée.
Et dans l’atelier baigné de cette lumière déclinante, entre la poussière qui dansait et le silence complice, il sembla à Hakim que la phrase de Lowen n’était plus une sentence, mais un outil qu’on lui offrait. Un outil pour démonter, pièce par pièce, la prison des miroirs, et retrouver le goût simple et puissant de l’instant, avant qu’il ne s’évapore dans la nuit qui venait.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 258 : La Vibration du Partage
Le four de Sila venait de s’éteindre, et une chaleur douce, persistante, irradiait encore de la terre cuite. L’atelier, baigné de la lumière ambrée des fins d’après-midi d’été, semblait vibrer d’une quiétude particulière. Hakim poussa la porte, le visage empreint d’une sérénité nouvelle, presque mûrie. Les semaines passées à absorber les leçons de Sila, à les laisser résonner en lui, avaient déposé en son regard une couche de réflexion plus profonde. Il ne venait plus seulement chercher des réponses, mais participer à une résonance.
Sila, les mains encore marquées d’argile séchée, lui désigna un tabouret en souriant. Elle sentait, à la façon dont il traversa la pièce, qu’il portait quelque chose de précieux. Entre eux, la familiarité avait construit un pont solide où les silences étaient aussi éloquents que les paroles.
« Le plaisir est une vibration rythmique du corps qui se communique à l’atmosphère et affecte tous ceux qui se trouvent aux environs immédiats », déclara Hakim sans préambule, comme s’il déposait délicatement la citation d’Alexander Lowen sur l’établi, parmi les outils et les éclats de terre.
Sila acquiesça lentement, passant un doigt sur le flanc lisse et chaud d’une grande jarre sortie du four. « Tu l’as ressenti aujourd’hui », constata-t-elle, non comme une question, mais comme une reconnaissance.
Il hocha la tête. Il raconta alors sa matinée au marché, assis à la terrasse d’un café, observant un vieil homme qui partageait ses figues avec des enfants. Ce n’était pas un grand geste, mais la manière dont l’homme riait, dont sa joie simple semblait envelopper le petit groupe, avait créé une bulle de légèreté palpable. Hakim s’était senti touché, réchauffé, bien qu’il ne fût qu’un spectateur. « C’était comme si sa satisfaction, toute physique, de donner et de voir les enfants croquer les fruits, se diffusait dans l’air. J’étais affecté, comme le dit Lowen, sans qu’il m’adresse même un regard. »
La céramiste resta un moment silencieuse, laissant le récit et la citation s’enraciner. Le climat, lourd et généreux, portait par la fenêtre ouverte les senteurs de jasmin et de terre sèche. L’été était à son apogée, une saison de plénitude et de rayonnement.
« C’est exactement cela, Hakim. Et cela fonctionne dans les deux sens. » Elle se leva pour prendre une figurine fraîchement émaillée, un oiseau aux ailes à moitié déployées. « Quand je crée, dans ces moments où la forme épouse parfaitement l’intention, où la matière obéit et chante sous mes doigts, il y a en moi un plaisir intense, presque musical. Une vibration, oui. Et je suis convaincue que cette vibration s’incruste dans l’objet. Elle devient partie intégrante de sa texture invisible. »
Elle tendit l’oiseau à Hakim. Il le prit avec une gravité instinctive, comme on reçoit un fragment d’âme. « Tu penses que celui qui l’aura, plus tard, pourra la sentir ? »
« Pas de manière consciente, peut-être. Mais une œuvre née dans la joie de faire, dans le plaisir rythmé du geste créateur, émet une certaine fréquence. Elle n’apaise pas de la même manière qu’une pièce née dans la tension ou la frustration. Notre état intérieur est un pigment invisible. » Elle fit un geste circulaire autour d’elle, englobant les étagères peuplées de ses créations. « Mon atelier est saturé de ces vibrations accumulées. C’est pourquoi tu y viens chercher autre chose que des mots. Tu viens te mettre à l’unisson. »
Hakim regarda l’oiseau dans sa paume. Il comprenait, maintenant, pourquoi l’étal de Sila, et l’atelier derrière, exerçaient sur lui une telle attraction. Ce n’était pas seulement la sagesse de son amie, c’était l’ambiance qu’elle générait par son propre plaisir d’exister et de créer. Une atmosphère chargée d’une forme de grâce tangible.
« Alors, notre amitié… », commença-t-il.
Sila acheva sa pensée, ses yeux pétillant d’une tendre malice : « Est une superposition de nos vibrations respectives. Les tiennes, avides, curieuses, en quête d’ancrage. Les miennes, plus lentes, tournées vers la consolidation. Quand elles se rencontrent, elles créent une harmonique. Une nouvelle musique. C’est cela, affecter son environnement immédiat. Nous sommes, l’un pour l’autre, et par notre simple présence joyeuse ou sereine, des modulateurs d’atmosphère. »
Le soir descendait, teintant la pièce d’orangé. Hakim reposa délicatement l’oiseau. Il se sentait différent en quittant l’atelier ce jour-là. Non pas alourdi de nouveaux concepts, mais léger, car il emportait avec lui une conscience nouvelle : il n’était pas qu’un récepteur. Lui aussi, par sa joie, sa gratitude, son plaisir d’apprendre et de partager, pouvait devenir un émetteur. Une vibration bienfaisante dans le grand corps du monde. Et dans le climat étouffant de la saison, cette révélation fut comme une brise, née de la rencontre de deux âmes accordées.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 259 : La Manifestation
Le soleil de juillet, habitué à régner en maître absolu sur le village, semblait ce matin-là hésitant, voilé par de légères vapeurs qui adoucissaient ses contours. Une brise inattendue, fraîche et persistante, faisait danser les feuilles du figuier devant l’étal de Sila, apportant avec elle un soupçon de mélancolie, comme un pressentiment d’automne au cœur même de l’été. L’air vibrait de ce changement subtil, porteur de réflexions plus intimes.
Sila modelait une petite figurine de deux personnages semblant ne faire qu’un, leurs formes s’entremêlant dans la terre humide, lorsque Hakim apparut, un livre sous le bras. Une connivence silencieuse s’installa entre eux, née de ces nombreux échanges estivaux. Il s’assit, observant ses mains habiles travailler la matière.
« Cette brise, elle a quelque chose de différent aujourd'hui, remarqua Hakim après un moment. Elle ne caresse pas, elle interroge. Comme si elle demandait : où es-tu vraiment ? »
Sila sourit sans lever les yeux de son œuvre. « C’est le climat des choses non-dites, Hakim. Il arrive parfois que le temps extérieur se fasse l’écho de nos climats intérieurs. » Elle effleura la jointure des deux silhouettes d’argile, unissant leurs courbes. « Je repensais justement à quelque chose. Le psychothérapeute Alexander Lowen a écrit : “Si l’amour est autre chose qu’un mot, il doit se manifester par les sentiments qui en procèdent, et en particulier par le plaisir.” Une sentence qui, je trouve, résonne fort en ce moment. »
Elle posa délicatement la figurine sur l’étal. « Vois-tu, nous parlons beaucoup, toi et moi, d’idées, de concepts, de beauté abstraite. C’est vital. Mais Lowen nous rappelle à la chair du monde. L’amour, qu’il soit d’amitié, de passion ou pour la vie elle-même, s’il n’est que discours, reste un mot creux. Sa vérité, sa preuve, est dans sa manifestation tangible. Dans le plaisir simple qu’il génère : une sensation de chaleur dans la poitrine, un rire partagé qui détend les épaules, le réconfort d’une présence silencieuse. »
Hakim regarda longuement les mains de Sila, marquées par l’argile, instruments directes de sa propre manifestation créatrice. « Alors, l’art serait une forme de cette manifestation ? demanda-t-il. Le plaisir de créer, de donner forme à un sentiment ? »
« Absolument, répondit-elle. Mais pas seulement l’art. La façon dont tu as ajusté ce pot d’eau fraîche à mon intention en arrivant, sans un mot. Le plaisir que j’ai eu à le voir, à boire cette fraîcheur. C’était cela, l’amitié se manifestant. Pas à travers un grand discours, mais à travers ce geste simple et le plaisir qu’il a suscité en moi. C’est dans ces micro-manifestations que réside l’authenticité du lien. »
Il hocha la tête, pensive. « Je crois comprendre. Parfois, je m’enferme dans ma tête à tout intellectualiser, à chercher la définition parfaite des choses. Mais cette phrase me dit que la définition est ailleurs. Elle est dans la façon dont mon cœur bat plus calmement ici, dans l’odeur de la terre mouillée qui me rappelle mon enfance, dans le plaisir d’apprendre de toi sans pression. Ce sont ces sentiments-là, concrets, qui manifestent la valeur de nos rencontres. »
« Exactement, approuva Sila. L’été nous a offert le temps long, la complicité. Mais maintenant que l’air change, que le temps semble se contracter, il devient crucial de reconnaître et de chérir ces manifestations. Ce sont elles qui nous nourrissent et qui, demain, persisteront au-delà des mots. L’amour, la camaraderie, ne sont pas des archives que l’on consulte, mais une musique que l’on joue ensemble, dont chaque note est un plaisir partagé, un regard entendu, un soutien silencieux. »
La brise fraîchit encore, soulevant un tourbillon de poussière fine. Hakim sentit une gratitude profonde et douce l’envahir, une émotion qui se manifestait par un profond sentiment de paix.
« Alors, conclut-il doucement, continuons à jouer cette musique. Même, et surtout, quand le temps devient plus froid. »
Sila lui tendit la petite figurine de terre, encore fragile. « Tiens. Prends cette manifestation d’argile. Qu’elle te rappelle que ce qui compte le plus est toujours ce qui se vit et se ressent, bien avant de pouvoir se dire. »
Dans la lumière douce et changeante de ce juillet indécis, assis sous le figuier agité par le vent nouveau, ils restèrent là, à savourer le plaisir silencieux et manifeste d’une amitié qui n’avait nul besoin de se déclarer pour être, incontestablement, réelle.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 260 : L'Arc et le Vol
La chaleur de juillet, lourde et vibrante, s’était abattue sur Aïn El Ksour, saturant l’air d’un parfum de thym brûlé et de terre asséchée. Dans l’atelier aux volets mi-clos, où la lumière découpait des lames d’or poussiéreux, Sila achevait de lisser l’échine d’une figurine abstraite, une forme qui semblait hésiter entre l’oiseau et la flèche. Hakim, le visage patient d’un été studieux, observait ses mains, ces outils à la fois si fermes et si sensibles qui donnaient naissance à la pensée.
Le silence entre eux n’était pas vide ; il était comme la corde d’un arc tendue avec justesse, prête à propulser une idée. Sila posa délicatement la sculpture sur l’étagère, parmi ses congénères d’argile, et contempla son œuvre d’un œil à la fois satisfait et critique. C’est alors qu’elle rompit le calme, sa voix se mêlant au bourdonnement assourdi des cigales.
« C'est un vrai plaisir de tirer une flèche en l'air et de voir son vol exprimer notre effort. » La sentence d’Alexander Lowen résonna dans la pénombre fraîche, non comme une citation isolée, mais comme la substance même du moment présent. Sila poursuivit, sans se tourner vers Hakim, comme si elle parlait à la forme d’argile : « Nous parlons souvent de la destination, Hakim, de la cible à atteindre. Mais regarde cette forme. L’effort n’est pas seulement dans la tension de l’arc, ou dans le lâcher. Il est inscrit dans la courbe du vol lui-même, dans cette trajectoire qui raconte toute la force et l’intention du tireur. Le résultat final – où la flèche se fiche – n’est qu’un point. Mais le vol… le vol est une histoire complète. »
Hakim, les yeux perdus dans les volutes de poussière dansant dans un rayon de soleil, sentit ces mots atteindre un écho profond en lui. L’été avançait, et avec lui, le vertige des choix à venir, la pression de devoir « atteindre » quelque chose – un diplôme, une reconnaissance, un style. Il se surprit à répondre, connectant la pensée de Sila à leurs discussions précédentes sur le processus créatif.
« Alors, l’œuvre d’art achevée, ce serait la terre où se plante la flèche. Mais ce qui compte vraiment pour l’artiste, c’est la trace invisible laissée dans le ciel ? L’énergie dépensée, la décision du geste, ce moment de pure intention où tout est possible ? » Il prit un morceau d’argile brute posé sur l’étal et le fit rouler dans sa paume, ressentant sa masse, sa résistance. « Parfois, j’ai peur que mon propre arc ne soit pas assez fort, ou que ma flèche ne soit pas droite. Alors je n’ose pas tirer. Je reste à tendre la corde, jusqu’à l’épuisement. »
Sila s’assit enfin face à lui, un sourire sage aux lèvres. « L’arc se fortifie en tirant, Hakim. Et la flèche ne se redresse qu’en volant. L’erreur, c’est de croire que l’effort cesse quand on lâche la corde. Non. L’effort se transfigure. Il devient… expression. Regarde. » Elle désigna du menton les étagères chargées. « Chaque figurine ici est une flèche qui a terminé sa course. Mais quand je les regarde, je ne vois pas que l’objet. Je revois la tension dans mon épaule au moment de modeler la courbe, l’hésitation avant d’inciser le regard, la sérénité soudaine quand la forme a trouvé son équilibre. Ce vol-là est à jamais capturé dans l’argile. C’est cela, exprimer notre effort. C’est rendre visible l’invisible trajectoire de l’âme. »
Dehors, un souffle de vent chaud, annonciateur d’un possible changement de temps en fin de journée, fit trembler les feuilles du figuier. Dans l’atelier, le climat était à l’apaisement. Hakim sentait le poids de l’expectative se dissiper, remplacé par une nouvelle compréhension. Son propre chemin d’étudiant, ses recherches, ses tâtonnements, n’étaient pas une ligne droite vers une cible lointaine. C’était une succession de vols, de trajectoires parfois hasardeuses, dont chacune portait en elle la marque de son engagement total.
« Alors peut-être, dit-il doucement, que le plus grand plaisir n’est pas d’atteindre le but, mais de pouvoir, un instant, lire toute notre histoire dans la courbe de ce que nous avons lancé. De voir notre propre force traduite en grâce. »
Sila acquiesça, les yeux brillants. « Et parfois, Hakim, la flèche la plus belle est celle que l’on tire sans viser autre chose que le ciel. Son vol, alors, exprime l’effort pur de s’affranchir de la pesanteur. Voilà un projet pour toi, pour cet été étouffant : tirer quelques flèches sans souci de la cible. Et en observer le vol. Simplement. »
La figurine-oiseau-flèche sur l’étagère semblait presque frémir, prête à s’élancer à nouveau. Et dans le cœur du jeune homme, une corde trop longtemps tendue se relâchait enfin, libérant en lui la promesse d’un vol à venir.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 261 : La Duperie de Soi
L’air de l’atelier était lourd, saturé d’une chaleur dormante qui alourdissait la poussière d’argile en suspens. Par la porte grande ouverte, la lumière d’août, impérieuse et blanche, frappait le sol de terre battue, dessinant un rectangle aveuglant où dansaient des molécules de chaleur. Sila, les mains couvertes d’une fine boue grise, pétrissait une masse d’argile avec une lenteur méditative. Hakim, assis sur un tabouret bas, observait le mouvement hypnotique de ses doigts. Le silence entre eux n’était pas vide ; il était chargé du poids des réflexions laissées en suspens à la fin de la dernière visite, une conversation sur les masques que l’on porte pour séduire le monde.
C’est dans ce calme paisible que la voix de Sila s’éleva, sans préambule, comme si elle poursuivait une pensée intérieure à haute voix.
« Tromper la personne que l’on prétend aimer, c’est une trahison », dit-elle, ses doigts s’enfonçant profondément dans la terre malléable. « La tromperie détruit le plaisir que la relation était destinée à promouvoir. » Elle leva les yeux vers Hakim, et son regard était d’une gravité inhabituelle. « Mais Alexander Lowen ajoute quelque chose de plus glaçant, je crois. Il écrit : "Plus grave encore est la tromperie que l’on s’inflige à soi-même ; la duperie de soi est une chose désastreuse." »
Hakim sentit la sentence s’ancrer en lui, lourde et incontournable. Ce n’était plus une question d’autrui, mais de l’abîme intérieur.
« La duperie de soi… », répéta-t-il lentement. « C’est construire sa propre prison avec des murs que l’on refuse de voir. »
Sila hocha la tête, une mèche de cheveux collée à sa tempe par la chaleur. « Exactement. Et nous en sommes tous des architectes plus ou moins talentueux. Penser que l’on reste par devoir alors que c’est par lâcheté. Se persuader que l’on est heureux dans son isolement par goût de l’indépendance, alors que c’est la peur qui commande. Se draper dans une certitude intellectuelle pour éviter de tremper dans le bain trouble et vivant des émotions. » Elle sépara la masse d’argile en deux avec une fermeté soudaine. « Chaque fois, on trahit la personne la plus importante : celle que l’on est, ou que l’on pourrait être. »
Hakim pensa à ses propres choix, à cette carrière en art qu’il défendait avec une ferveur parfois excessive, comme pour étouffer un petit doute têtu sur sa véritable vocation. Était-ce une conviction ou un déguisement ?
« Comment on sait ? » demanda-t-il, la voix un peu rauque. « Comment on distingue la vérité de soi du mensonge pour soi ? La frontière semble… poreuse. »
Sila commença à façonner une forme basique, un cylindre. « La terre ne ment pas, Hakim. Si tu la travailles trop sèche, elle se fissure. Trop humide, elle s’effondre. Elle te renvoie immédiatement à ta propre justesse. Pour nous… je crois que le signe de la duperie, c’est l’amertume. Une saveur de cendre qui colore tout, même les succès. C’est la sensation de jouer un rôle dans sa propre vie, d’être spectateur de gestes qui devraient nous engager tout entier. Le plaisir vrai, la joie simple, sont les premiers sacrifiés sur l’autel de l’auto-illusion. »
Dehors, un vent tiède et soudain se leva, soulevant des tourbillons de poussière ocre et faisant frémir les feuilles des oliviers. C’était la première brise depuis des jours, annonciatrice d’un changement dans le climat étouffant, peut-être d’un orage lointain. Elle entra dans l’atelier, apportant une odeur de terre sèche et de cyprès.
« J’ai passé des années, murmura Sila, à me dire que ma solitude était un choix d’artiste, une nécessité pour la création. Il a fallu que je me confronte à la froideur de certaines de mes figurines – non pas une froideur esthétique, mais une froideur humaine – pour comprendre que je sculptais mon propre retrait du monde. Je me dupais. Je fuyais la vulnérabilité des vrais liens sous couvert de profondeur. »
Hakim regarda ses propres mains, encore innocentes des cicatrices de la terre et du four. « Alors, se tromper soi-même, c’est se priver de la vie elle-même ? »
« C’est se priver de sa vie, Hakim. De la seule qui nous est donnée à vivre. C’est le désastre dont parle Lowen : la construction d’un fantôme à la place d’une personne. Et le plus tragique, c’est que ce fantôme finit par nous hanter de l’intérieur. »
Le cylindre d’argile entre les mains de Sila commença à changer, sous la pression subtile de ses pouces. Il s’affaissa, s’ouvrit, ne résistant plus à la forme nouvelle qu’elle lui imposait. Elle ne le redressa pas. Elle l’accepta, tel qu’il devenait.
« Le seul antidote, reprit-elle, c’est le regard sans pitié, mais sans cruauté non plus. Regarder ses fissures. Les nommer. Ce n’est pas agréable. La chaleur de l’été, parfois, révèle les odeurs qu’on préférerait ignorer. Mais c’est seulement ainsi qu’on peut espérer recoller les morceaux, non pas en un vase parfait, mais en quelque chose de vrai. En quelque chose qui, finalement, peut tenir debout. »
Hakim sentit la brise sur sa peau, à la fois chaude et libératrice. Le chemin paraissait ardu, semé de mirages confortables. Mais dans la clarté crue de cet après-midi d’août, sous le regard sans duperie de Sila, il préférait déjà cette difficile authenticité aux plus beaux des mensonges. La conversation n’était pas terminée. Elle venait juste de toucher le noyau brûlant, et il savait qu’il devrait y revenir, encore et encore, à chaque visite, comme on retourne à une source pour y voir plus clair.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 262 : L'Étalon de Fer
Dans l’air flottait déjà cette chaleur lourde et parfumée qui transforme le moindre geste en une décision mûrement réfléchie. L’été, nimbé de la poussière ocre des chemins, dessinait un silence particulier. L’argile semblait plus docile entre les doigts de Sila, mais la jeune femme elle-même paraissait ailleurs, penchée sur une forme qu’elle affinait avec une fébrilité inhabituelle. Hakim, assis à l’ombre du figuier, observait cette tension nouvelle. L’odeur de la terre humide était presque trop présente, comme si l’atelier retenait son souffle.
« Parfois », commença la céramiste sans lever les yeux, sa voix se mêlant au crissement léger de l’ébauchoir sur la terre, « il me semble que mes mains agissent avant que mon esprit n’ait choisi la forme. Elles cherchent dans la matière un souvenir de mouvement, une mémoire du geste libre. » Elle fit une pause, laissant la sentence s’imposer d’elle-même, comme une évidence fragile. « Le labeur sans plaisir nous réduit à la condition d'esclave. » Ses doigts, un instant, s’immobilisèrent, suspendant l’acte de création. « Tu vois, ce n’est pas la fatigue du corps qui importe, Hakim. On peut s’épuiser dans la joie. C’est cette pesanteur de l’âme, cette impression que ton temps n’appartient qu’à l’obligation, jamais à l’élan. L’argile, alors, devient une maîtresse exigeante et non plus une complice. »
L’étudiant sentit le poids des derniers mois, ce semestre universitaire écrasant où il avait couru d’échéance en échéance sans jamais savourer. Il pensa à ses propres dessins, réalisés dans l’urgence, et aux esquisses qu’il griffonnait en secret pour le seul plaisir de voir une ligne courbe naître. Il était venu chercher la sagesse du geste lent, et il trouvait aujourd’hui, dans l’atelier assombri par la lumière crue de midi, une mise en garde plus profonde que prévu.
« Et comment on le retrouve, ce plaisir ? demanda-t-il, plus bas. Quand la route est devenue un tunnel qu’on n’a plus le temps de regarder ? »
Sila posa enfin la figurine esquissée. Elle prit un linge humide pour s’essuyer les mains, un rituel. « Parfois, il faut se souvenir de la sensation première. Pour moi, c’est la fraîcheur de la terre brute en été. Cette résistance initiale qui cède, et puis cette souplesse infinie. Le plaisir est dans ce dialogue entre la volonté et la docilité, dans cet instant où la forme pressentie dans ton esprit commence à répondre sous tes doigts. C’est un moment de souveraineté absolue. » Elle le regarda enfin. « On ne commande pas au plaisir. On l’invite. En réservant, ne serait-ce qu’une heure, un espace où l’on est seul juge de la nécessité de ce que l’on fait. Ton art, tes études… où as-tu laissé la part du jeu ? »
Hakim se souvint alors des conversations précédentes, de ces sagesses échangées comme des pierres précieuses. Elles s’accumulaient dans son esprit, formant un chemin. Chaque épisode était un maillon de cette chaîne de réflexion, une quête commune contre toutes les formes d’asservissement intérieur.
« Je crois que j’ai confondu la rigueur et l’abnégation, dit-il après un long silence. J’ai pensé qu’être sérieux signifiait effacer la joie du processus. Comme si la valeur du travail était proportionnelle à la peine qu’il coûte. »
Un léger sourire effleura les lèvres de Sila. « L’esclave est celui qui a oublié qu’il tenait les clés. Le plaisir n’est pas une récompense pour après le labeur. C’est l’huile dans les rouages pendant. Sans elle, tout grince, tout use, et un jour la machine se brise. » Elle désigna du menton la figurine inachevée. « Regarde. Ce matin, je la pétrissais avec colère, pressée d’en finir. Elle était laide et récalcitrante. Puis j’ai arrêté. J’ai bu un thé. J’ai regardé la lumière sur les feuilles du figuier. Et quand je suis revenue, mes mains savaient. »
La leçon était là, non pas dans un discours théorique, mais dans ce récit simple, dans cette observation du monde qui ralentit sous la chaleur d’août. Le climat, changeant avec les mois, imposait son tempo et sa philosophie : l’hiver appelait à l’introspection, le printemps à l’éclosion. L’été, lui, exigeait de ralentir pour ne pas s’épuiser, de trouver la patience au cœur même de la luxuriance.
Hakim sentit un nœud se défaire en lui. L’atelier de Sila n’était pas un sanctuaire où l’on fuyait le monde, mais un laboratoire où l’on apprenait à s’y engager autrement. Chaque visite construisait sur la précédente, approfondissant la même quête fondamentale : comment être libre et authentique dans ses actes.
Il prit son carnet de croquis, non pas pour noter la sentence, mais pour tracer, d’un geste délié, la courbe de la branche de figuier contre le mur blanc. Ce n’était pas pour un devoir. C’était pour le plaisir de capturer une ombre, une grâce éphémère. C’était son premier acte de souveraineté retrouvée.
Sila, le voyant dessiner, reprit son ébauchoir. Elle n’avait plus cette fébrilité du début. Son geste était à nouveau fluide, précis, joyeux dans sa concentration. L’atelier retrouvait son rythme, un silence vibrant d’intention. Deux artistes, l’une à l’aube de sa vie créative, l’autre en plein midi de son art, venaient de se rappeler que le plaisir n’est pas un luxe, mais la condition même de tout travail qui aspire à être autre chose qu’une servitude. L’air était toujours aussi lourd, mais il portait désormais la promesse légère d’une libération.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 263 : Seules les traces font rêver
L’air, ce matin, portait une douceur inédite, une première caresse de fraîcheur après la longue ardeur estivale. Le ciel, d’un azur moins implacable, semblait respirer plus profondément. Sur l’étal, les figurines de Sila captaient cette lumière nouvelle, leurs ombres allongées dessinant des histoires parallèles sur le vieux bois. Hakim gravit la dernière marche de la rue en pente, le souffle léger. Ce n’était plus la fournaise d’août qui ployait les épaules, mais un vent léger, prometteur, qui semblait nettoyer l’air des certitudes trop lourdes.
Sila était penchée sur une plaque d’argile fraîche, non pour sculpter, mais pour y inscrire quelque chose avec la pointe d’un outil fin. Elle ne leva pas les yeux à son arrivée, absorbée par son geste. Hakim s’approcha, silencieux. Sous les doigts habiles de la céramiste, des mots surgissaient dans la terre humide : Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font rêver.
— Char, murmura Hakim, reconnaissant la sentence.
— Une amie l’a calligraphiée pour moi, répondit Sila en essuyant ses mains sur son tablier. Elle part loin, et m’a laissé ceci en guise d’au revoir. Elle a dit : « Je ne veux pas te prouver notre amitié par des actes comptabilisables. Je veux juste que tu te souviennes de certaines lumières, de certains silences partagés. Le reste est trace. »
Elle détacha délicatement la plaque pour la poser à sécher au bord de l’étal, à côté d’une figurine inachevée représentant deux personnages tournés non pas l’un vers l’autre, mais regardant dans la même direction, leurs dos légèrement inclinés comme des arbres frères sous le même vent.
— C’est tout le contraire de notre époque, n’est-ce pas ? poursuivit-elle. On nous somme de tout prouver : nos compétences, nos sentiments, notre réussite, même notre authenticité. On accumule les preuves comme des trophées, ou des armures. Mais les preuves s’usent, se contestent, emprisonnent. Les traces, elles… elles infusent. Elles travaillent l’invisible.
Hakim se souvint alors de leur conversation du mois dernier, où ils parlaient de l’empreinte, de la marque laissée par une vie. La continuité était là, subtile, comme la transition des saisons. L’épaisse chaleur d’août avait cédé la place à cette clarté nouvelle, et leur réflexion, elle aussi, mûrissait.
— Dans mon travail, reprit Sila en caressant du doigt les lettres incisées, je cherche la trace, pas la preuve. Cette figurine là-bas, poursuivit-elle en désignant une silhouette floue, à peine ébauchée, je ne veux pas prouver que c’est une danseuse. Je veux que celui qui la regarde perçoive le mouvement qui vient de s’arrêter, l’espace où le corps était il y a une seconde. La preuve serait une photographie. La trace, c’est ce souvenir de mouvement dans l’argile immobile.
Hakim sentit ces mots résonner en lui. Il pensa à ses propres dessins, si soucieux de justesse technique, de « prouver » son talent. Étaient-ils des preuves ou des traces ? Laissaient-ils place au rêve, ou cherchaient-ils à imposer une réalité ?
— Et dans l’amitié ? demanda-t-il. Dans… nos échanges ? Cherchons-nous des preuves ?
Un sourire éclaira le visage de Sila.
— Je ne collectionne pas nos conversations pour prouver que nous sommes amis, Hakim. Je n’en fais pas un dossier. Mais je garde la trace de certaines de tes questions. Elles ont déposé en moi une fine couche de poussière lumineuse, comme celle que le vent du changement dépose sur l’étal au petit matin. Ces traces, elles modifient ma propre façon de voir. Elles me font rêver à ton parcours, à l’artiste que tu deviens. Une preuve ferme la porte. Une trace, elle, l’entrouvre.
Le vent se leva, plus vif, faisant frémir les feuilles des arbres alentour. C’était bien le climat d’une transition, vif et stimulant. Hakim regarda la plaque d’argile, les figurines, le visage serein de Sila. Il comprit alors que tout ici, dans cet étal qui était un monde, ne visait pas à démontrer, mais à suggérer. Pas à convaincre, mais à inspirer. Les œuvres, leurs paroles, même leur camaraderie silencieuse, n’étaient pas des preuves tangibles de quoi que ce soit. C’était une constellation de traces, légères et persistantes, qui dessinaient un chemin non pas vers une réponse, mais vers un perpétuel songe.
Cette lumière de fin d’été, désormais moins accablante et plus dorée, était elle-même une trace du soleil qui déclinait. Elle ne prouvait pas la fin de la saison ; elle en portait le rêve mélancolique et beau. Et dans cette douce clarté changeante, assis à côté de Sila, Hakim sentit qu’il apprenait là l’essentiel : comment être, non un artiste qui prouve, mais un passeur qui laisse, derrière lui, de quoi rêver.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 264 : La Nature et sa Contradiction Bénie
Le soleil d’août régnait avec une souveraineté tranquille, teintant l’atelier de Sila d’une lumière dorée et profonde, presque palpable. Cette chaleur, dense et généreuse, semblait avoir figé le temps, alourdissant l’air du parfum des tuiles chaudes et des figuiers mûrs. Ce n’était plus l’ardeur fougueuse de juillet, mais la plénitude grave d’une saison arrivée à son apogée, juste avant le premier soupir de déclin. Hakim, le visiteur assidu de cette fin d’après-midi, observait par la fenêtre ouverte les champs dorés que le vent léger faisait onduler comme une mer paisible. Il était venu ce jour-là avec une interrogation précise, née de ses lectures, sur la recherche d’une vérité unique en art. Mais la quiétude ambiante, cette « exultation de gaieté » silencieuse de la nature, avait temporairement suspendu sa question.
Sila, les mains encore poudrées d’une fine argile séchée, terminait de lustrer le flanc d’une figurine. Elle suivit le regard du jeune homme vers l’extérieur, percevant le tourment derrière son silence. Sans un mot, elle se dirigea vers une étagère et en sortit deux petites sculptures qu’elle posa côte à côte sur l’établi face à lui. L’une représentait un arbre aux branches déployées vers le ciel, lisse, symétrique, d’une sérénité parfaite. L’autre figurait le même arbre, mais noueux, tourmenté, ses racines semblant lutter pour s’extraire de la terre, son écorce burinée par un récit invisible.
« Regarde, Hakim. Pour cet arbre, dois-tu choisir la version de la paix ou celle du conflit ? Laquelle est la plus vraie ? »
Le jeune homme se pencha, étudiant les deux œuvres. L’artiste laissa le silence s’installer, peuplé seulement du chant lancinant des cigales, ce « chant des cigales [qui] accompagne le matin » et persiste jusqu’au soir.
« Je ne sais pas, finit par avouer Hakim. La première est belle, idéale. La seconde est plus forte, plus… réelle peut-être. Elle semble contenir une histoire.
— Et si tu devais n’en garder qu’une, laquelle rejetterais-tu ? »
La question resta sans réponse, accrochée dans l’air chaud. Sila sourit et prit un carnet aux pages usées.
« Un philosophe, Paul Brunton, a écrit ceci », dit-elle avant de lire lentement : « Deux points de vue peuvent être distingués mais point n’est besoin d’aller jusqu’au divorce. »
Elle laissa les mots résonner. « Cette chaleur que nous ressentons, Hakim, tu la perçois peut-être comme une caresse bienfaisante, un "câlin" du soleil. Le laboureur, lui, sur son champ, la vit comme une épreuve. Deux points de vue. L’arbre serein et l’arbre tourmenté sont deux points de vue sur la même essence. L’art, comme la compréhension, ne consiste pas à élire un camp et à rejeter violemment l’autre. Il consiste à tenir les deux en même temps dans son champ de vision, à accepter que la contradiction n’est pas un échec de la pensée, mais sa respiration même. »
Hakim observa à nouveau les sculptures. La recherche d’une vérité absolue, linéaire, qui l’avait amené ici, lui parut soudain aussi vaine que de vouloir isoler l’odeur du jasmin de la touffeur de l’air. La vérité était peut-être ce paysage même, où la beauté des « jardins en fleurs » coexistait avec la sécheresse menaçante, où la douceur des nuits étoilées abritait la conscience aiguë que « le temps file à vive allure, emportant l’été ».
« Alors, créer… ce ne serait pas exprimer ce que l’on voit, mais la manière dont on le voit, tout en reconnaissant qu’une autre manière est possible ?
— C’est exactement cela », approuva Sila, une lueur de fierté dans le regard. « Et cette reconnaissance, cette humilité face à la pluralité du monde, c’est ce qui empêche l’art de devenir dogme. C’est ce qui préserve la camaraderie, aussi. Nous ne venons pas nous confronter pour qu’un point de vue l’emporte, mais pour qu’ils se fécondent. »
Le soir tombait, drapant l’atelier dans la « douceur » bleutée caractéristique de ces nuits d’août. Hakim repensa à ses propres œuvres, toujours insatisfaites. Il comprit qu’il cherchait à y mettre une unique vérité, alors qu’il aurait dû y loger le dialogue entre ses propres contradictions. En partant, il emporta avec lui l’image des deux arbres, non plus comme un choix à faire, mais comme un binôme indissociable. La sentence de Brunton avait opéré ; elle avait transformé une question angoissée en un principe fertile. Loin de tout divorce entre les idées, il sentait naître en lui l’envie de sculpter à son tour cette tension féconde, cette contradiction bénie qui est le propre des choses vivantes. La nature elle-même, en cet août généreux, n’était-elle pas le plus parfait exemple de cette harmonie dissonante ?
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 265 : L'Avantage des Fissures
Un lourd soleil d’août chauffait à blanc la piste menant à l’Étal de Sila. L’air, saturé d’une chaleur vibrante, semblait faire onduler les oliviers à l’horizon. À l’intérieur de l’atelier, la fraîcheur des murs de terre était un refuge. Hakim poussa la porte, le visiteur du jour n’étant plus qu’une ombre timide cherchant à échapper à la fournaise. Sila, les mains couvertes d’une fine argile séchée, ajustait le bras d’une figurine aux traits fatigués, un guerrier antique dont le bouclier présentait une curieuse fissure en forme d’éclair.
« La canicule donne à l’argile des humeurs de despote », lança Sila sans lever les yeux, poursuivant son travail minutieux. « Elle sèche trop vite, se rétracte, se rebelle. Il faut composer avec ses caprices, accepter qu’elle impose parfois ses propres failles. »
Hakim s’assit sur un tabouret, observant la fissure délibérément laissée visible, presque mise en valeur par un léger trait d’oxyde noir. Leur dernière conversation, autour de la vulnérabilité assumée, résonnait encore en lui. Il avait passé la semaine à essayer de croquer dans son carnet non plus des formes parfaites, mais les imperfections caractéristiques des visages croisés au marché : une oreille décollée, une cicatrice en arc de lune, un sourire de travers.
« Je me suis acharné sur mon propre défaut, commença-t-il, la voix un peu basse, comme s’il avouait un secret. Cette impatience qui me fait souvent bâcler les finitions. J’ai toujours voulu la masquer, la combattre. Mais en l’observant vraiment, elle m’a conduit à expérimenter des techniques de dessin plus rapides, plus instinctives. Des traits que je n’aurais jamais osé faire si je cherchais la perfection. »
Sila posa délicatement le guerrier sur l’étagère, parmi une cohorte de figurines aux blessures de cuisson, aux émaux accidentellement fusionnés, aux postures légèrement bancales. Chacune portait en elle la trace d’un rendez-vous manqué avec l’idéal.
« L’avantage avec les points faibles, c’est que tout le monde en a un, il suffit de le trouver. », dit-elle, phrase qui sembla s’inscrire dans l’air poussiéreux de l’atelier, à côté des sentences des épisodes passés. « Le trouver, c’est déjà cesser de le voir comme un ennemi. C’est comme cette fissure. Je pourrais la reboucher, la polir, la faire disparaître. Mais elle raconte comment la terre a respiré lors de la cuisson, comment elle a résisté. Elle devient signature, caractère. Ta précipitation, une fois identifiée, n’est plus une fatalité. Elle se transforme en un outil : elle t’offre la spontanéité, le geste vif. À toi ensuite de l’inviter quand il le faut, et de lui demander de se retirer quand la lenteur est nécessaire. »
Dehors, les cigales orchestraient un chant frénétique, musique parfaite de ce mois de feu. Hakim repensa aux gens qu’il avait dessinés. La femme au sourire de travers avait une expression d’une douceur incomparable. L’oreille décollée donnait au vieil homme un air constamment à l’écoute.
« Alors nos défauts… seraient comme des portes dérobées ? » demanda-t-il. « Des entrées secrètes vers quelque chose d’unique que la perfection standardisée ne permettrait jamais d’atteindre ? »
« Exactement. », acquiesça Sila en lui tendant une petite boule d’argile fraîche. « La perfection est une route droite et monotone. Les points faibles, eux, sont les sentiers de traverse, ceux où l’on se perd parfois, mais où l’on découvre les paysages les plus inattendus. Ils nous rendent humains, accessibles. Une pièce trop parfaite intimide, elle n’appelle pas la main qui veut la caresser. Une pièce qui assume sa fissure, elle, invite au toucher, à la consolation, à la reconnaissance. »
Hakim prit l’argile, sentant sa fraîcheur humide contre sa paume. Au lieu de vouloir en faire quelque chose de beau, il décida d’y imprimer simplement la pression de ses doigts, avec leurs tremblements, leurs forces inégales. Il laisserait la marque de son point faible du jour, cette légère nervosité qui le tenait. Ce serait le début de la pièce.
Sila observa son geste, un sourire aux lèvres. Le climat extérieur, brûlant et intense, était à l’opposé de la sérénité de leur échange. Mais c’était cela aussi, l’avantage des fissures : elles laissaient entrer l’air du monde, qu’il soit frais ou torride, et permettaient à la création de respirer avec lui.
Ils restèrent ainsi, silencieux, à façonner des êtres d’argile qui, peut-être, porteraient un jour en eux la fierté de leurs imperfections assumées.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 266 : La Dose
L’air avait changé. Une netteté cristalline s’était abattue sur le village, chassant la lourdeur ambrée de l’été. Le ciel, d’un bleu plus profond, semblait rehausser les contours des montagnes, et une fraîcheur prometteuse circulait dès le matin dans l’atelier entrouvert. Sila, les mains plongées dans une argile grise et ferme, sentait ce tournant dans la texture même de la terre, plus avare d’eau, plus exigeante. Hakim, arrivé en silence, s’était assis sur le vieux tabouret, observant le combat tranquille entre les doigts de la céramiste et la masse inerte. Il portait en lui l’agitation propre aux rentrées, un mélange d’excitation et d’appréhension que le changement de saison exacerbait.
Ce fut en regardant Sila doser l’eau avec une précision de chimiste, ajoutant goutte à goutte pour réveiller la plasticité sans la noyer, que la sentence de Claude Bernard lui revint, flottant à la surface de ses pensées comme une évidence. Il ne l’annonça pas, elle sembla simplement emplir l’espace entre eux, prenant forme dans le geste même de Sila. « Rien n’est poison, tout est poison. C’est la dose qui fait le poison. » La phrase résonna, non comme une maxime abstraite, mais comme le principe secret de l’atelier.
Sila, sans lever les yeux de sa terre, sourit, comme si elle avait entendu sa pensée. « Tu vois, Hakim, cette argile. Trop sèche, elle se fend et défie toute forme. Trop humide, elle se délite, incapable de tenir debout. Le défaut naît toujours de l’excès, jamais de l’essence. » Ses doigts modelaient maintenant une forme oblongue, peut-être le corps d’un animal fantastique. « Nous vivons dans un monde qui a peur des substances, des sentiments, des engagements. On les diabolise ou on les encense, oubliant que le remède et le venin ne font qu’un. Tout est question de mesure. De juste position sur le fil. »
Hakim réfléchissait, les yeux perdus dans le jardin où les premières feuilles commençaient à jaunir à la marge. Il pensait à sa propre vie, à cette rentrée universitaire. L’étude, la soif de connaissance pouvaient-elles devenir un poison ? Oui, si elles l’isolaient dans une tour d’ivoire, coupé du monde, des rires, de la simple fatigue. L’amitié même, cette chose si précieuse, pouvait-elle étouffer si elle devenait exclusive, possessive ? « Même la lumière peut brûler, murmura-t-il. Même l’eau peut noyer. »
Sila acquiesça, posant délicatement l’ébauche sur la planche. « Exactement. Prends le doute. Une dose modérée, c’est l’humilité, le moteur de la recherche. En excès, c’est la paralysie, la nuit noire de l’âme où plus aucune décision n’est possible. » Elle se nettoya les mains, le regard serein et fatigué. « Quand j’étais plus jeune, je croyais qu’il fallait tout donner, toujours, à tout. L’art, l’amour, les convictions. Je me suis épuisée. J’ai vidé la coupe jusqu’à la lie, croyant y trouver la pureté. J’ai seulement trouvé l’amertume. J’avais transformé le vin en poison. »
Le silence qui suivit n’était pas vide. Il était chargé de toutes ces doses mesurées qui font une existence : la patience, l’attention, la distance parfois. Hakim comprenait que la sagesse de Sila n’était pas une liste d’interdits, mais un art de la balance intime. Un sens aigu du dosage quotidien. Comment doser sa présence auprès de ses amis ? Son temps entre le travail et le rêve ? Son enthousiasme face aux déceptions inévitables ?
« Alors, comment on sait ? Comment on trouve la bonne dose ? » demanda-t-il, cherchant une formule, une recette.
Sila éclata d’un rire doux, sonnant comme un tintement de faïence. « Ah, Hakim ! Si je le savais, je serais un sage sur une montagne, pas une potière dans son atelier avec de la terre sous les ongles. On ne sait pas. On écoute. On ajuste. On goûte. Parfois, on se trompe et on est malade. On guérit, et on retente, avec un peu moins, ou un peu plus. La vie est un dosage permanent. »
Le soleil de cette nouvelle saison glissait maintenant sur les figurines achevées, jouant sur leurs courbes et leurs ombres. Chacune d’elles, pensa Hakim, était le résultat d’un millier de dosages justes : d’eau, de feu, de pression, d’intention. Une pharmacopée de beauté.
En partant, la fraîcheur du soir lui parut non pas une menace, mais une dose parfaite de vivacité. Il emportait avec lui cette alchimie subtile. Il faudrait désormais apprendre à peser, en artiste de sa propre vie, chaque grain de joie, chaque parcelle de chagrin, sachant qu’aucun n’était mauvais en soi. Seul l’excès le corrompait. La clé n’était pas dans le quoi, mais dans le combien. Et cette découverte, ce jour-là, était à la dose parfaite pour avancer, sans ivresse et sans crainte, dans la saison nouvelle.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 267 : Nourritures et Poisons
Le vent avait tourné, apportant avec lui les premiers effluves de terre humide et de feuilles commençant à se teinter de rouille. L’air, vibrionnant de chaleur étouffante quelques semaines plus tôt, circulait maintenant avec une vivacité nouvelle, un soupçon de mordant dans son haleine. Sur l’étal, les figurines de Sila semblaient absorber cette lumière changeante, leurs ombres s’allongeant différemment sur les planches de bois usées.
Hakim arriva, les bras chargés d’un carnet et d’une liseuse électronique dont l’écran était fissuré. Une fatigue inhabituelle traînait dans son regard, une perplexité qui n’était pas seulement celle de l’étudiant face à ses choix artistiques. Ils échangèrent un silence complice, observant un moment le ballet des gens pressés, certains frissonnant déjà sous cette fraîcheur soudaine.
« Paracelse disait : "Ce qui est une nourriture pour l’un, est un poison pour l’autre." », lança Sila sans préambule, en polissant délicatement le contour d’un oiseau d’argile aux ailes à moitié déployées. Sa voix était douce, mais la sentence tomba dans le silence comme une pierre dans l’eau calme.
Hakim posa ses affaires avec un soupir. La phrase résonna étrangement en lui. « Je pense à la connaissance, justement », dit-il après un moment. « Ces lectures qu’on m’impose, ces théories que je dois ingurgiter pour les restituer lors des examens… Parfois, je les sens m’enrichir, me construire. D’autres fois, c’est comme une indigestion. Elles m’emplissent sans me nourrir, laissant un goût de cendre. La même matière, le même livre… nourriture ou poison ? Cela dépend des jours, de l’heure, de l’état de l’âme. »
Sila acquiesça, son regard perdu sur les collines alentour, où les verts commençaient leur lente métamorphose. « Ce n’est pas que la matière qui change, Hakim. C’est nous. Notre terre intérieure. Une même pluie fait fleurir un champ et ravine un autre. » Elle prit entre ses mains deux figurines presque identiques, deux danseuses aux poses légèrement différentes. « J’ai travaillé longtemps sur ce modèle. Une forme, une courbe qui me semblait parfaite, nécessaire. Puis un matin, je l’ai regardée et elle m’a parue vide, presque mensongère. Ce qui avait été la nourriture de mon inspiration la veille était devenu le poison de ma créativité ce jour-là. J’ai dû tout casser pour recommencer. »
« Alors comment savoir ? », insista le jeune homme, une urgence dans la voix. « Comment distinguer ce qui nous fortifie de ce qui nous détruit, si la frontière est si mouvante ? »
Un sourire énigmatique flotta sur les lèvres de Sila. « En écoutant le corps. Pas seulement le cœur ou l’esprit, mais le corps tout entier. Le poison provoque un raidissement, une contraction. La nourriture vraie, même amère, apporte une expansion, un apaisement profond après la digestion. Ce texte qui t’étouffe, laisse-le. Même temporairement. Cherche celui qui, aujourd’hui, te donne l’impression de respirer plus largement. La vérité n’est pas universelle ; elle est intime et circonstancielle. »
Elle désigna du menton un client qui s’éloignait après avoir longuement hésité devant un petit renard de glaise. « Regarde. Pour lui, cette figurine était un désir trop vif, un poison pour son portefeuille. Pour un autre, elle sera la nourriture de son foyer, un objet de joie quotidienne. Ni l’objet, ni l’acheteur ne sont en tort. C’est juste… l’alchimie du moment qui ne s’opère pas. »
Hakim regarda sa liseuse fissurée. La veille, un essai sur l’art conceptuel l’avait rempli d’exaspération. Peut-être, aujourd’hui, sous ce ciel différent, lui apporterait-il une clé, une simple phrase à sauver. « Accepter cela, c’est accepter une grande instabilité », murmura-t-il.
« C’est accepter d’être vivant », rectifia Sila. « Les saisons tournent. Nos paysages intérieurs aussi. Ce qui nous a porté hier peut nous entraver demain. Le courage n’est pas de tout ingérer en serrant les dents, mais d’apprendre à discerner, dans l’instant, ce qui nous sert vraiment. Et d’avoir la souplesse de lâcher le reste, sans culpabilité. Même si c’était notre plat favori la semaine dernière. »
Le vent se leva, plus fort, faisant frémir la bâche de l’étal. Hakim rangea sa liseuse dans son sac. Il sortit à la place un vieux carnet de croquis et un crayon. Pour aujourd’hui, c’était cela, sa nourriture. L’échange silencieux avec les formes, le grattement du papier. Demain serait différent. Sous ce ciel transformé, il sentit une paix nouvelle, non pas l’absence de doute, mais la permission de changer de menu, au rythme des saisons et de son âme.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 268 : L'Art et l'Infériorité
Le vent avait tourné, apportant avec lui les premiers frissons cuivrés et l’odeur de terre mouillée. Le jardin de Sila se parait d’une mélancolie dorée, et les figurines d’argile, alignées sur l’étal, semblaient observer le monde avec un sérieux renforcé par la lumière oblique de l’après-midi. Hakim, qui le visite chaque jeudi, trouva la céramiste les mains couvertes d’une fine poussière d’oxyde, plongée dans la contemplation d’une esquisse au fusain, bien loin des tours de poterie habituels.
Leur silence n’était jamais vide. Il accueillit la sentence que Sila, sans lever les yeux, laissa tomber dans l’air frais, comme une pierre dans l’eau calme d’un étang.
« Une des pénalités dans le fait de refuser de participer à la politique, est qu’on finit par être gouverné par des inférieurs. »
La voix était neutre, mais Hakim y perçut une vibration inédite, une amertume contenue. Il s’assit sur le vieux banc, attendant la suite qui, il le savait, viendrait après un temps de maturation, à la manière d’une glaise qui trouve sa forme sous une pression patiente.
« Platon, murmura-t-il enfin, comme pour lui-même. On l’étudie en esthétique, rarement en… civisme appliqué. »
Sila essuya ses mains sur son tablier, laissant des traces grises. Son regard quitta le papier pour se poser sur la ruelle tranquille.
« Je pensais à nos artistes, Hakim. À nous. À cette tentation du retrait, de la tour d’ivoire en argile. On croit que notre rôle est seulement de créer de la beauté, de questionner en silence. On fuit les assemblées, les débats, les comités, considérant tout ça comme vulgaire, corrupteur. » Elle prit une petite figurine, un homme assis, le dos voûté sous un fardeau invisible. « Mais en nous retirant, nous laissons le champ libre. À ceux pour qui l’art n’est qu’un produit, un outil de propagande ou un divertissement vide. À ceux dont la seule ambition est le pouvoir, pas la pensée. Des inférieurs, non par leur naissance, mais par l’étroitesse de leur vision. Ils gouvernent les budgets, les institutions, l’espace public. Et ils le font sans âme. »
Hakim sentit une colère familière monter en lui, celle de sa génération face à des portes qui semblaient closes. « Alors tu dis qu’il faut descendre dans l’arène ? Devenir ce qu’on méprise ? Politicien ? »
Un sourire effleura les lèvres de Sila. « Pas forcément. Participer, ce n’est pas toujours être candidat. C’est refuser l’ignorance. C’est assister à un conseil municipal quand il est question de la maison de la culture. C’est signer une pétition, écrire un article, soutenir une association. C’est ne pas laisser les décisions qui façonnent notre environnement culturel – et donc nos vies – à ceux qui n’y voient qu’une ligne comptable ou un moyen de flatter leur ego. »
Elle lui tendit le fusain. « Ton art, à toi, quand tu dessines ces fresques murales dans ton quartier, c’est déjà une participation. C’est une revendication d’espace, de beauté, de mémoire. C’est politique, au sens noble. Le laisser faire, sans défendre son droit à exister, c’est accepter que d’autres, qui n’y comprennent rien, puissent un jour le recouvrir de blanc ou y coller une publicité. »
Le vent fit tourbillonner quelques feuilles mortes. Hakim regarda ses propres mains, souvent tachées d’encre ou de peinture. Il avait toujours vu son engagement comme purement artistique, personnel.
« C’est une autre forme de responsabilité, alors, dit-il lentement. Celle de l’artiste-citoyen. Ne pas seulement commenter le monde depuis son étal, mais protéger l’étal lui-même. Et l’espace pour tous les étals. »
Sila hocha la tête, son visage s’adoucissant. « Exactement. Platon parlait des philosophes-rois. Je parle simplement des artistes qui refusent d’être des sujets résignés. La politique, au fond, c’est l’art de vivre ensemble. Désertons-la, et nous sommes condamnés à vivre mal, dans la laideur orchestrée par des esprits étriqués. Notre création en devient alors un simple pansement sur une blessure que nous laissons s’infecter. »
Elle reprit son esquisse, un projet pour une nouvelle série de figurines : des silhouettes non plus isolées, mais liées les unes aux autres, formant une fragile mais solide chaîne humaine.
« Alors, lança Hakim, une lueur de défi dans les yeux, la prochaine exposition collective dont tu me parlais… Tu penses qu’on pourrait inviter le maire-adjoint à la culture ? Lui parler de nos besoins, pas seulement lui montrer de jolis objets ? »
Sila rit, un son clair dans l’air automnal. « Voilà. C’est ça, participer. Commençons par là. Préparons nos arguments avec autant de soin que nos émaux. Parce que se taire, c’est déjà accepter de servir des maîtres indignes. »
Et sous le ciel qui pâlissait, l’étal de Sila n’était plus seulement un lieu de contemplation, mais le quartier général discret d’une résistance douce, où l’amitié entre un maître et un apprenti tissait aussi les fils ténus d’une citoyenneté recouvrée.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 269 : Les Hommes qui n'étaient pas là
Le climat avait viré. Ce n’était plus l’été ardent mais pas encore la douceur de l’automne. Un vent sec et chargé de poussière rouge, venu du sud, raclait les façades et faisait claquer la bâche de l’étal de Sila. À l’intérieur de l’atelier, l’air était lourd, immobile, chargé de l’odeur de la terre humide et d’une tension inhabituelle. Hakim, l’étudiant en art, tenait entre ses mains une tablette où défilait un discours enflammé. Son visage, d’ordinaire ouvert à la curiosité, était fermé par une perplexité méfiante.
« Écoute ça, Sila. C’est… vertigineux. Et inquiétant. »
Il ne lut pas le texte, mais en partagea le cœur, une phrase qu’il avait notée séparément, comme on isole un virus pour l’étudier : « Les politiciens ne sont pas élus, ils sont choisis par la poignée de personnes qui dirigent le monde. » L’auteur de cette sentence, David Icke, était un ancien journaliste sportif britannique reconverti en théoricien du complot, connu pour des récits impliquant une élite occulte et reptilienne tirant les ficelles. Sila, qui modelait une figurine aux traits volontairement flous, leva les yeux de son argile. Elle ne regarda pas l’écran, mais le trouble de son jeune ami.
« Hakim, tu tiens là un miroir déformant. Certains y voient la vérité ultime, d’autres y voient les contours d’un vieux poison réchauffé. » Elle prit un temps, essuyant ses mains sur son tablier. « Cet homme a construit un édifice immense sur une peur. La peur de l’invisible, de l’incontrôlable. Il parle de vibrations et de dimensions infinies, mais sa théorie a surtout servi à désigner des coupables, à tisser des fils entre toutes les tragédies pour en faire un tableau où l’humanité est une marionnette. C’est une histoire qui a un pouvoir immense : elle explique tout, surtout le mal, et elle décharge chacun de sa part de complexité. »
Hakim posa la tablette. « Mais comment des idées pareilles peuvent-elles séduire ? Il a été interdit d’entrée dans des pays pour risque de trouble à l’ordre public. Ses comptes sur les réseaux ont été supprimés. Pourtant, il a des lecteurs, un public… même des artistes reconnus ont relayé ses propos. »
Un sourire triste étira les lèvres de la céramiste. « C’est justement là que son histoire rejoint la nôtre, celle de l’art. Elle répond à une soif de récit. Quand le monde devient trop bruyant, trop fragmenté, une grande narration qui relie le 5G, une pandémie et une élite secrète offre une clé de lecture, fausse mais rassurante. C’est une sculpture, Hakim, mais une sculpture faite de peur et de suspicion. Elle donne une forme à l’angoisse. Comme mes figurines donnent une forme à un sentiment. La différence… » Elle prit délicatement la pièce d’argile aux traits indécis, « … c’est la matière que l’on choisit et l’intention que l’on y met. Lui, il prend la boue des vieux pamphlets antisémites, comme ces “Protocoles des Sages de Sion” qu’il a repris, et il en fait une poterie empoisonnée. Il prétend vouloir révéler la vérité, mais il ne libère pas. Il enchaîne à une autre prison, celle de la méfiance absolue. »
Le vent redoubla, s’engouffrant dans l’atelier avec un sifflement. Hakim frissonna, non pas de froid, mais sous le poids des mots. « Alors, que faire ? Ignorer ? »
« Non. Comprendre. » Sila plaça la figurine inachevée devant lui. « Regarde-la. Elle n’a pas de visage défini. On peut y projeter ce qu’on veut : un sauveur ou un tyran. Les théories comme celles d’Icke fonctionnent de la même manière. Elles sont vides et pleines à la fois. Vides de preuves solides, mais pleines de l’espace où viennent loger nos frustrations. Le véritable travail, face à cela, n’est pas de débattre des reptiliens, mais de se demander : pourquoi cette histoire me parle-t-elle maintenant ? Quelle part de ma propre impuissance cherche-t-elle à apaiser ? »
Elle se leva et alla à l’étal pour resserrer la bâche qui claquait. « Lui, il prédit des catastrophes et un Nouvel Ordre Mondial. Moi, je préfère regarder ce vent de poussière. Il est réel, lui. Il dessèche la terre, il complique la vie des jardiniers, il change le climat de notre mois. Il n’a pas besoin d’un complot pour exister. Il est simplement là, et nous devons composer avec. C’est moins spectaculaire, mais c’est notre vérité. »
Hakim resta silencieux un long moment, observant la poussière rouge qui dansait dans un rayon de lumière. La sentence qui l’avait troublé lui apparut sous un nouveau jour. Ce n’était plus une révélation, mais un symptôme. Le reflet d’un monde où la défiance envers les récits officiels pouvait, si l’on n’y prenait garde, vous mener droit dans les bras de narrations bien plus obscures et manipulatrices.
« Tu as raison, Sila. Donner une forme… C’est notre responsabilité. Choisir la bonne argile aussi. » Il poussa la tablette de côté, l’écran désormais noir. « Je crois que je préfère de loin tes mystères à toi. Ceux qui n’imposent pas une réponse, mais qui ouvrent une question. »
La céramiste acquiesça, son regard perdu vers l’extérieur balayé par le vent. L’atmosphère du mois avait changé, apportant avec elle une lourdeur nouvelle. Mais dans l’atelier, une petite clarté tenace venait de percer, non pas en niant les ténèbres, mais en apprenant à discerner leurs contours.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 270 : Le Poids des visions
La lumière de fin d’été à Aïn El Ksour, déjà moins franche, striait l’atelier de diagonales dorées où dansaient des myriades de poussières d’argile. L’air, pour la première fois depuis des mois, portait une fraîcheur sous-jacente, une promesse d’altération. Sila, les mains couvertes d’une fine pellicule de terre liquide, achevait de lisser le socle d’une nouvelle figurine, une silhouette aux épaules lourdement courbées. Hakim, assis sur le vieux tabouret de chêne, observait le changement imperceptible mais tangible du climat. Ce n’était plus la chaleur oppressive de l’été, mais une atmosphère plus alerte, plus exigeante, comme si l’air même se préparait à des choses sérieuses.
« On sent que quelque chose se retire », murmura-t-il, sans vraiment s’adresser à Sila. « Comme une marée dans l’atmosphère. »
La céramiste hocha la tête, sans interrompre son geste précis. « Le monde reprend son souffle. Et nous avec, bon gré mal gré. » Elle plongea ses mains dans un seau d’eau pour les rincer, le trouble de l’eau reflétant son visage pensif. « C’est dans ces moments de transition que les choix du passé nous visitent, Hakim. Et parfois, ils s’asseyent à notre table sans même demander la permission. »
Hakim savait qu’elle ne parlait pas du temps qu’il faisait. Leur dernière conversation, une semaine plus tôt, avait tourné autour de la pression familiale qui pesait sur lui, l’obligeant à envisager des voies plus « pratiques » que l’art pur. Il avait parlé de compromis, et elle avait écouté, ce silence attentif qui valait mille conseils.
Sila s’essuya les mains à un torchon rugueux, ses yeux se posant sur la figurine inachevée. « Je pensais à cette phrase, ce matin, en pétrissant la terre. Une phrase qui m’est revenue comme un écho lointain, lancinant. Moi, un visionnaire, j’en suis réduit à faire de la politique. »
Elle laissa les mots résonner dans le silence de l’atelier, se mêler au crépitement léger de la baisse de lumière sur les tuiles.
« Diviciacus, » précisa-t-elle, voyant la question dans le regard du jeune homme. « Un héros de la Guerre des Gaules. Un druide, un sage, un homme qui lisait le ciel et les entrailles de la terre. Et pourtant, les circonstances, la survie de son peuple, l’ont contraint à manœuvrer dans l’arène politique, ce terrain vague où les visions se fracassent sur les compromis. » Elle s’approcha de la fenêtre, contemplant les premières feuilles qui commençaient à virer. « Réduit à. C’est cette expression qui est terrible. Comme si l’essence même de l’être était rapetissée, forcée dans un costume trop étroit. »
Hakim sentit une brûlure familière dans sa poitrine. « C’est ce que je redoute, » avoua-t-il, la voix plus basse. « Que mes visions – ces envies de créer, de comprendre la beauté – ne soient un jour réduites à des arguments dans une discussion de carrière, à des atouts dans un CV. Que je sois réduit à faire… autre chose. »
Sila se retourna, et son sourire était empreint d’une tendresse mélancolique. « La phrase ne dit pas qu’il a cessé d’être un visionnaire, Hakim. Elle dit qu’il est réduit à faire de la politique. La vision est toujours là, intacte. Mais elle est devenue un poids intime, un secret lourd à porter dans le tumulte des actions obligées. C’est peut-être ça, la vraie tragédie de l’âge adulte : devoir protéger sa flamme des vents contraires, même si cela signifie parfois la cacher aux regards. »
Elle revint vers sa table de travail et prit délicatement la figurine aux épaules courbées. « Je sculpte ça aujourd’hui. Ce n’est pas un homme accablé. C’est un homme qui porte une chose immense et invisible. Sa vision. Et le monde, autour, lui demande de porter des choses beaucoup plus triviales, mais tout aussi lourdes. »
Le jeune étudiant resta silencieux un long moment, buvant la leçon. Le climat avait changé, dehors. Et en lui aussi. Ce n’était plus la rébellion aveugle de l’adolescence, ni l’angoisse pure de l’inconnu. C’était quelque chose de plus complexe, plus résigné peut-être, mais aussi plus déterminé. L’idée que l’on pouvait, comme Diviciacus, être réduit à agir dans un certain cadre sans pourtant jamais renier ce que l’on voyait au-delà.
« Alors on ne l’éteint pas ? » demanda-t-il finalement.
Sila posa la figurine devant lui, comme une offrande et un rappel. « On ne l’éteint jamais. On apprend juste à la faire briller dans l’obscurité que les autres ne voient pas. La politique, les contingences, les choix pratiques… ce n’est que la surface. La profondeur, la vision, elle reste notre affaire. Toujours. »
Le jour déclinait, emportant avec lui la tiédeur résiduelle. Hakim quitta l’étal un peu plus tard, le cœur alourdi par cette nouvelle vérité, mais aussi étrangement fortifié. Il n’était pas simplement un jeune homme confronté à un choix de vie. Il était, potentiellement, un visionnaire apprenant à porter sa lumière, même dans les corridors étroits du monde réel. Et cette pensée, bien que difficile, n’était pas sans une certaine forme de noblesse.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 271 : Un Air Pesant
L’atelier, ce matin-là, portait une clarté froide, oblique. Elle tranchait les accumulations familières – la poussière d’argile séchée, le miroitement de l’eau dans les seaux, la patine des outils – pour révéler une fine couche de grisâtre déposée sur le rebord de la fenêtre grande ouverte. Sila, les mains immobiles sur une ébauche de figurine aux formes fluides, contemplait ce dépôt comme on observe un indice. L’air, pourtant vif, avait un goût, une texture. Une mémoire récente, imprimée dans les pages froissées du journal posé sur l’établi, résonnait avec cette sensation tangible.
Hakim poussa la porte, apportant avec lui le froid du dehors et l’ardeur de ses vingt et un ans. Mais son sourire d’accueil se suspendit en voyant le visage de Sila, tendu non par la concentration du travail, mais par une sorte d’écoute inquiète. Il n’y eut pas de salutation immédiate. Le jeune homme suivit le regard de son amie vers la poussière sur le bois, puis vers le journal. Le silence était éloquent, chargé d’un constat partagé.
« Les experts ont conclu qu'il existe des preuves suffisantes pour dire que l'exposition à la pollution de l'air extérieur provoque le cancer du poumon. » La phrase, arrachée à la page et posée là par Sila, semblait soudain s’incarner dans la lumière pâle, dans cette fine pellicule invasive. Ce n’était plus une information, c’était un résidu. Le fond de l’air était changé. L’automne, d’habitude porteur de senteurs de terre humide et de feuilles en décomposition, portait maintenant ce linceul imperceptible et universel.
« On sculpte aussi avec ce qu’on respire, finalement, » murmura Sila, sans détourner les yeux de la fenêtre. Sa voix était basse, sans amertume théâtrale, mais empreinte d’une lassitude profonde. « Nos poumons, un peu plus chaque jour, deviennent des réceptacles involontaires. Des figurines de ce que le monde rejette. » Elle effleura l’ébauche d’argile devant elle, une silhouette humaine qui semblait se courber, non de tristesse, mais comme pour protéger son centre vital.
Hakim s’approcha, laissant son sac à dos contre le mur. La camaraderie qui les liait, faite d’échanges sur la beauté et le sens, se heurtait ce jour-là à une réalité opaque et menaçante. L’étal de Sila, habituellement lieu d’évasion et de création, devenait poste d’observation d’une dégradation silencieuse. « Tu penses à cela en modelant ? » demanda-t-il, non par curiosité anecdotique, mais pour savoir comment l’artiste intégrait ce poison diffus à son univers.
« Je pense à la porosité, » répondit-elle après un long moment. « Celle de l’argile, qui capte l’empreinte du doigt. Celle de l’esprit, qui absorbe les idées. Et celle du corps, qui subit, sans consentement, les agressions du monde. Nous sommes des êtres poreux, Hakim. Et l’époque nous gave de ses poussières toxiques, physiques et mentales. » Elle désigna d’un geste circulaire l’atelier, la rue au-delà, l’horizon voilé. « Cette sentence du journal… elle ne fait que nommer scientifiquement une intuition que nous portons tous : quelque chose de fondamental est en train de nous être retiré. L’air même. La confiance élémentaire à respirer. »
Le jeune homme sentit un frisson qui n’avait rien à voir avec la température. Il revint à leurs habitudes, à leur façon de jongler avec les idées pour ne pas être écrasés par elles. « Alors, que sculpte-t-on, quand le matériau premier – le souffle – est contaminé à la source ? »
Un léger sourire, amer et tendre, effleura les lèvres de Sila. « Peut-être des gardiens. Des sentinelles silencieuses. Ou des réceptacles, justement, pour que la chose invisible devienne visible, palpable. Comme cette poussière sur le bois. » Elle prit un chiffon et, avec une lenteur rituelle, essuya la surface. La trace disparut, mais la conscience, elle, restait. « La camaraderie, Hakim, c’est aussi partager le poids de ce constat. Sans panique, mais sans complaisance. Se dire : Nous respirons le même air altéré. Voyons ce que nous pouvons créer, malgré tout, avec ce souffle abîmé. »
Ils restèrent un long moment silencieux, non dans la gêne, mais dans la communion de cette vigilance nouvelle. Le vent tourna, chassant momentanément la brume grisâtre. Une lumière plus franche inonda soudain la pièce, illuminant les figurines sur l’étal. Elles semblaient, à cet instant, non pas fragiles, mais d’une résistance acharnée. Elles étaient faites de terre et de temps, et elles tenaient bon, dans leur silence de céramique, face à l’air pesant du monde.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 272 : Les souffles enchaînés
La pièce sentait l'argile mouillée et le thym séché. Derrière Sila, sur l'étagère, une nouvelle figurine avait pris place depuis la dernière visite de Hakim : un être humain modelé avec un détail troublant, mais dont la bouche et le nez étaient scellés par une fine couche de terre lisse, comme étouffés. Hakim la contempla longuement, son café oublié. Un vent sec et inhabituellement chaud pour la saison faisait claquer la porte de la cour, apportant des relents de terre brûlée.
« On dit que le temps change les choses, mais en fait le temps ne fait que passer, et nous devons changer les choses nous-mêmes », commença Sila sans le regarder, les yeux perdus vers l'extérieur où le ciel prenait une teinte laiteuse. Elle lisait ses pensées, comme souvent. La sentence qu'elle venait de prononcer flotta dans l'air, se mêlant à la poussière. Hakim sentit le poids de l'actualité du monde s'inviter dans le sanctuaire. Il répondit par un fait, une sentence d'un autre ordre, lue et relue jusqu'à la nausée : « Les épisodes de smog sévères sont fréquents à Pékin et dans les autres grandes villes. On évalue que la pollution cause directement 500 000 décès par an en Chine. » Le chiffre résonna, glacial, dans la chaleur de l'atelier.
Sila hocha la tête, tournant enfin son regard vers lui. Ce n’était pas une surprise, mais une confirmation. « Cinq cent mille souffles coupés. Chaque année. Imagine l'énergie créatrice, les rires, les chants, les idées qui partent en fumée. » Sa main effleura la figurine mutique. Elle lui raconta alors le documentaire d'une ancienne journaliste, qui avait dû garder sa fille enfermée comme une prisonnière près de 175 jours dans l'année, le ciel étant trop toxique pour jouer dehors. « Comment expliquer à un enfant que l'air peut tuer ? Que le simple acte de respirer est une négociation avec la mort ? »
Le silence qui suivit n'était pas vide. Il était chargé de l'effort de ces millions de poumons. Hakim pensa aux enseignements du Lojong, ces préceptes bouddhistes pour transformer l'esprit. L'un d'eux lui revint : « À l’inspiration, accepte dans ton cœur tout le malheur, la douleur et la négativité du monde entier, et tiens. À l’expiration, donne toute ta joie et ton bonheur. » Il le murmura. Exercice spirituel d'une beauté cruelle. Comment pratiquer la compassion respiratoire quand la respiration même est un poison ? Comment donner son souffle si celui-ci est déjà accaparé, vicié, comptabilisé dans les statistiques morbides ?
« C'est là que la métaphore se brise, Hakim, dit Sila d'une voix douce. Le lien le plus fondamental, celui qui nous unit au monde à chaque seconde depuis notre premier cri, est devenu un vecteur de danger. Nous parlons de connexion, d'échange, mais que faisons-nous de cette connexion forcée, de cet échange toxique imposé ? » Elle désigna du menton le ciel blafard. Ce n'était pas le smog de Pékin, mais un voile de sable et de chaleur anormale, un climat qui, mois après mois, semblait perdre ses repères. Le changement était ici aussi, dans cette sécheresse qui rongeait les collines autour.
Hakim se leva, agité. La colère, jeune et pure, montait en lui. « Alors que faire ? Dédier des mérites par la pensée ? Méditer sur la qualité de l'air ? C'est... c'est insuffisant ! »
« Bien sûr que c'est insuffisant ! », s'exclama Sila, et son ton avait la dureté de l'argile sèche. « La spiritualité n'est pas un refuge pour se cacher de l'horreur du monde. C'est une forge pour y puiser la force d'agir. Un autre slogan du Lojong dit : "Pratique ce qui est essentiel maintenant". L'essentiel, maintenant, n'est peut-être pas de parfaire sa technique du dégourdi, ni même de trouver la paix intérieure en ignorant la guerre faite à l'air. L'essentiel, c'est peut-être de reconnaître que cette violence environnementale est la plus grande injustice, car elle s'attaque au bien commun le plus élémentaire. »
Elle prit la figurine sans bouche. « Je l'ai faite ce matin. Elle s'appelle "Le Témoin". Elle ne peut ni crier, ni chanter, ni même respirer par elle-même. Elle est notre aveuglement figé. Certains, là-bas, ont refusé ce mutisme. Comme cette journaliste. Son film a été vu par des centaines de millions de personnes. Parfois, changer les choses commence par un acte de parole. Par refuser que les poumons des enfants soient les éponges silencieuses de notre inertie. »
Le vent tomba soudain, laissant place à un lourd silence. Hakim regarda ses propres mains, celles qui dessinaient, écrivaient, touchaient. Des mains d'artiste. Pouvaient-elles aussi servir à autre chose ? À tenir une pancarte, à signer une pétition, à façonner une conscience ? « Donc, tu dis qu'il faut ajouter sa voix au chœur ? Même si elle tremble ? »
Sila posa délicatement le Témoin entre eux, comme un autel miniature. « Je dis que le premier souffle de la résistance, c'est de nommer le poison. Toi, tu l'as nommé avec ton chiffre : 500 000. Moi, je le nomme avec cette terre cuite. Ensuite, il faut suivre son propre souffle, là où il peut porter. Celui d'un artiste n'est pas le même que celui d'un ingénieur ou d'un médecin. Mais tous doivent se libérer de la même oppression. Et rappelle-toi : le propre du souffle, c'est qu'il circule. Il n'appartient à personne et relie tout. Le défendre, c'est défendre le lien même de la vie. »
Dehors, la lumière du soir perça enfin la brume, d'un orange sale mais puissant. Elle éclaira la poussière dansant dans l'atelier, chaque particule mise en relief. Pour la première fois, Hakim ne vit pas seulement de la saleté dans l'air. Il vit une infinité de mondes flottants, un ballet de matière rendu visible. Respirer, c'était aussi accepter cette intimité avec le monde, dans sa beauté comme dans sa souillure. Et lutter pour sa pureté, c'était préserver la possibilité même de cette communion.
Le Témoin d'argile, privé de voix, semblait les observer. Il n'attendait pas de réponse, seulement qu'on ne détourne pas le regard de son mutisme.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 273 : La Vertu des Bois qui Tremblent
L’atelier, ce jour-là, sentait l’argile humide et la cire d’abeille chaude. Un silence différent l’habitait, non pas celui de la solitude, mais un silence attentif, vibrant de la présence partagée de Sila et de Hakim. Ce dernier, arrivé bien avant l’heure convenue, observait le travail de la céramiste avec une concentration nouvelle. Elle achevait de polir une figurine à la forme étrange, évoquant moins un être qu’une vague pétrifiée ou une dorsale montagneuse surgie du tour. Une lueur d’automne, blonde et basse, striait l’atelier, allumant des feux dans les copeaux de bois de chêne-liège qui jonchaient le sol près du poêle. L’hiver prochain, ils brûleraient en crépitant, songea Hakim.
« Tu es venu tôt, fit remarquer Sila sans lever les yeux de son ouvrage, ses doigts courant sur la courbe lisse avec une assurance millimétrée.
— Je n’ai pas pu attendre. J’ai marché depuis le village, les chemins étaient couverts de cette lumière... cette lumière qui alourdit l’air avant qu’il ne tourne.
— Et cette impatience, elle t’appartient ou elle fuit quelque chose ? »
Hakim laissa la question suspendue un instant, regardant par la fenêtre le ciel où des nuages en forme d’ardoise commençaient à s’amonceler à l’ouest, annonciateurs du changement de climat. Il sentait ce besoin de précision temporelle, presque compulsif, qui l’avait poussé hors de sa chambre.
« Je me suis souvenu d’une phrase, ce matin, en me préparant. Une pensée qui tournait en rond. La ponctualité n’est-elle pas la vertu des gens solitaires ? »
Sila s’arrêta net. Elle posa délicatement la figurine sur l’établi, comme si le poids des mots risquait de la briser. Un lent sourire éclaira son visage.
« Ah. Tu frappes au cœur d’une grande illusion, Hakim. Tu crois que la solitude est un état subi ? Parfois, c’est un territoire que l’on délimite avec soin, minute par minute. La ponctualité rigoureuse, c’est le mur de pierre sèche que l’on bâtit autour de son jardin secret. On y est à l’heure, toujours, parce que l’on ne négocie pas avec les intrusions du monde. C’est une défense. »
Elle prit un morceau d’argile crue et le pétrit dans ses mains. « Mais regarde cette argile. Si je la presse trop, trop vite, avec une rigueur implacable, elle se fissure. Elle a besoin du temps pour accepter la forme, et parfois, du désordre pour trouver son équilibre. Les gens véritablement seuls, ceux qui sont seuls par nature et non par accident, sont des horlogers de leur existence. Chaque rendez-vous tenu à la seconde près est un rouage qui évite le grand dérèglement. »
Hakim s’assit sur un tabouret, le dos contre le mur encore tiède de la matinée. « Alors, être en avance, comme aujourd’hui… ce serait une faille dans le système ?
— C’est une brèche, souffla-t-elle. Une curiosité. C’est venir avant que l’autre n’ait fini de préparer son territoire, et ainsi, voir le désordre derrière l’ordre affiché. Tu as vu le bois partout, l’outil qui traîne, la tasse non lavée. La solitude, quand elle est vertueuse, est un dépôt parfait, une couche géologique continue et prévisible comme celles que l’on étudie pour comprendre l’histoire de la Terre. Mais la vie, la vraie, est faite de ruptures, de sédiments brouillés, d’événements qui résistent à la corrélation parfaite. »
Elle désigna du menton les copeaux de chêne-liège. « Tu sais pourquoi j’ai ramassé ce bois spécifiquement ? Il vient d’un arbre qui a survécu aux incendies de l’été. Son écorce est épaisse, il est habitué à se régénérer dans la violence. Mais en cet instant, il ne sert à rien. Il attend. Sa vertu n’est pas dans l’utilité ponctuelle, mais dans la capacité à tenir, à être présent, même sous la forme du désordre, jusqu’à l’heure de la flamme. L’amitié, peut-être, c’est cela : la permission d’être ce copeau de bois inutile dans le coin de l’atelier de l’autre. On n’a pas à être à l’heure. On a juste à être. »
Hakim se tut, envahi par la justesse de l’image. Il avait toujours vu la ponctualité comme une marque de respect, une ligne droite tracée vers l’autre. Sila y voyait une cartographie bien plus complexe : des frontières, des forteresses, et parfois, l’audace de laisser la porte entrouverte.
« Le film dont tu m’as parlé la dernière fois, After the Dark, reprit Sila en reprenant son polissage. Cette scène où les personnages doivent choisir qui survivra dans l’abri… Ce n’est pas une logique de ponctualité. C’est un chaos de dilemmes, un désordre humain total. Ils ne peuvent pas se réfugier dans la précision d’un horaire pour éviter la question du sens. La vraie compagnie, Hakim, commence quand on arrête de compter les minutes et qu’on accepte de se perdre ensemble dans le temps de la question. »
Dehors, une première rafale fit gronder les branches des pins. Le changement annoncé se précisait, charriant une odeur de terre froide et de pluie lointaine. Dans l’atelier, la chaleur du poêle semblait soudain plus précieuse, plus partagée.
« Alors je ne suis plus un horloger, aujourd’hui ? demanda Hakim, une pointe de défi dans la voix.
— Non, aujourd’hui, tu es un géologue de l’instant, répondit Sila, son sourire s’élargissant. Tu es venu creuser une couche inattendue. Et tu as trouvé, sous la roche mère de ma ponctualité supposée, un filon de désordre accueillant. C’est un bon jour. »
Elle lui tendit alors un petit objet enveloppé dans un chiffon de lin. Intrigué, il défit le tissu. C’était une petite figurine d’argile blanche, encore sèche, représentant un arbre tordu, aux racines visibles et puissantes. Sur son socle, Sila avait gravé au stylet une fine inscription : « Pour Hakim. Que tes racines trouvent leur heure propre. »
La sentence du matin avait perdu son acidité. Elle flottait désormais dans l’atelier, non comme une accusation, mais comme une vieille carte dont on découvre soudain qu’elle ne trace pas une frontière, mais un chemin possible parmi d’autres. Et dans le craquement du bois dans le poêle, dans le frottement régulier du chiffon sur l’argile, Hakim entendit pour la première fois non pas le tic-tac de deux solitudes, mais le rythme syncopé et chaleureux d’un temps à présent tissé à deux. La vertu, désormais, serait peut-être simplement d’oser être en retard sur ses propres certitudes.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 274 : La Porte d’Octobre
Le vent avait tourné, apportant avec lui un air vif qui faisait danser les feuilles rousses et dorées dans le jardin de Sila. L’atelier sentait l’argile humide et le thé à la menthe. Hakim, en franchissant le seuil, sentit comme d’habitude ce mélange de quiétude et d’attente fébrile. Sila était penchée sur une figurine nouvelle, une forme abstraite qui semblait hésiter entre l’oiseau et l’ange. Elle leva les yeux, un sourire fatigué mais chaleureux aux lèvres.
« L’air a changé », constata-t-elle simplement, sans salutation formelle. La continuité de leur amitié rendait ces formules inutiles. Hakim acquiesça, posant son sac près de l’établi où s’alignaient, comme une petite foule silencieuse, les dernières créations de la céramiste. Il y avait dans l’atmosphère une mélancolie douce, propre à cette saison où la lumière décline plus vite.
« Je pense souvent à cette idée, dit Hakim après un silence, que nos actions résonnent bien au-delà de nous. Comme des graines qu’on sème sans jamais voir l’arbre. »
Sila essuya ses mains sur son tablier, laissant une trace d’ocre pâle. « C’est cela. Et chaque crime, chaque acte de bonté construit notre futur... Nous sommes les architectes invisibles de mondes à venir. Parfois, en modelant cette argile, j’ai l’impression de pétrir non pas de la terre, mais un petit fragment de temps à venir. »
Le jeune homme regarda par la fenêtre où le ciel, d’un gris perlé, annonçait les premiers frissons du soir. « Mais comment ne pas se sentir écrasé par le poids de cette responsabilité ? Par l’idée que nos erreurs pourraient fermer des portes ? »
Un rire doux, presque un souffle, s’échappa de Sila. Elle prit la théière et servit deux tasses. « C’est justement là que réside le mystère, Hakim. Je crois qu'ici n'est qu'une porte. Lorsqu'elle se ferme, une autre s'ouvre. » Elle marqua une pause, laissant les mots résonner dans le crépitement du poêle à bois. « Regarde ce climat. La semaine dernière, c’était encore la douceur tiède, presque estivale. Aujourd’hui, le vent nous murmure des histoires différentes. Une porte se ferme sur l’été, une autre s’ouvre sur l’intériorité, sur le recueillement. Rien n’est jamais figé. Pas même nos vies. »
Hakim but une gorgée de thé brûlant. Il repensa à une déception récente, une opportunité manquée à l’université qui l’avait laissé amer. « Parfois, on s’attache tellement à la porte que l’on veut voir s’ouvrir qu’on ne voit pas les autres, grandes ouvertes, autour de nous. »
« Exactement. » Sila approcha la figurine abstraite. « Cette pièce, je l’ai commencée en voulant sculpter un phénix. Mais l’argile a résisté, a pris sa propre direction. J’ai dû lâcher mon idée première. Et finalement, ce qui émerge est plus vrai. C’est une porte que je n’avais pas anticipée. »
Il y eut un long silence, paisible, rempli seulement du chant du vent dans les branches dénudées. Hakim sentit une petite graine d’apaisement germer en lui. « Alors, le Paradis… ce serait de comprendre ce mouvement ? De savoir que chaque fermeture est un passage, pas une fin ? »
La céramiste posa sur lui un regard intense, empreint d’une tendresse presque maternelle. « Si je devais imaginer le Paradis, je le verrais comme une porte. Et derrière elle, je le retrouverais qui m'attendait. » Elle sourit. « Pour moi, le Paradis, ce n’est pas un lieu statique de récompense. C’est l’instant où, ayant accepté de laisser une porte se refermer, on en pousse une autre et on retrouve, intact, l’essentiel. L’amour, l’amitié, la passion. Peut-être que quelqu’un nous y attend. Peut-être est-ce une part de nous-mêmes que nous avions perdue. »
Dehors, les premières gouttes d’une pluie fine se mirent à tapisser les vitres, striant le paysage de larmes douces. Le climat, encore une fois, venait de changer, épousant la tournure de leur conversation. Hakim regarda Sila, puis la foule silencieuse de figurines. Il comprit que cet atelier, cette amitié, étaient l’une de ces portes ouvertes. Et pour la première fois depuis des jours, il ne regarda plus avec angoisse celle qui s’était fermée, mais avec une curiosité nouvelle celles qui restaient à pousser, dans le bruissement apaisant de l’octobre déclinant.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 275 : Emprunter la porte
La lumière d’octobre, dorée et oblique, traversait l’atelier de Sila comme une pensée claire, projetant des losanges pâles sur les étagères chargées de figurines silencieuses. Hakim, assis sur un tabouret bas, observait cette danse des ombres, une tasse de thé à la menthe oubliée entre ses mains. L’air, désormais, portait une fraîcheur vive, une netteté que les mois étouffants ignoraient. Les feuilles du vieux figuier, visibles par la fenêtre, avaient viré au roux, annonçant sans bruit un tournant du monde.
Sila, les mains plongées dans l’argile fraîche d’un nouveau projet, rompit le silence paisible. Sa voix était douce, mais son propos trancha l’air tranquille. « Je relisais des classiques ce matin, Hakim. Une phrase de Confucius a tourné dans ma tête comme une feuille qui ne veut pas tomber : “La sortie passe par la porte. Pourquoi n'y a-t-il personne qui emprunte ce moyen ?” Elle semble d’une simplicité presque naïve, n’est-ce pas ? »
Hakim posa sa tasse, l’esprit happé par cette sentence. Il ne répondit pas tout de suite, laissant l’idée s’enfoncer. Les épisodes précédents avaient tissé entre eux une toile de confiance où les pensées pouvaient mûrir lentement. « C’est justement cette évidence qui la rend profonde, finit-il par dire. Nous cherchons des échelles pour escalader les murs, nous creusons des tunnels, nous rêvons de fenêtres... alors que la porte est là, ouverte ou fermée, mais toujours identifiable. Pourquoi préférons-nous la complication au moyen direct ? »
Sila modela une forme longue, peut-être un corps en mouvement. « Peut-être parce que la porte exige de reconnaître qu’il y a une sortie. Et reconnaître une sortie, c’est d’abord avouer que l’on est dans un lieu dont on veut partir. Cela demande un courage que peu ont : nommer son enfer, son impasse, sa prison. Beaucoup préfèrent se persuader qu’ils sont libres dans leur propre cage, ou qu’il n’existe tout simplement pas d’autre espace au-delà. »
Le jeune étudiant sentit ces mots résonner avec une récente prise de conscience, celle d’une relation toxique dont il peinait à se défaire. Il voyait la porte, clairement. Mais il s’inventait sans cesse des raisons pour ne pas en toucher la poignée. La sortie passe par la porte. L’évidence était cruelle. « Parfois, ajouta-t-il, pensif, on s’installe dans le vestibule. On le décore, on y reçoit même des visiteurs. On fait semblant que cet entre-deux est une maison. On y trouve un certain confort, une familiarité dans la frustration même. Emprunter la porte, c’est renoncer à cet équilibre précaire pour l’inconnu du seuil. »
Sila acquiesça, un sourire triste aux lèvres. Son regard se perdit vers la fenêtre et le figuier roux. Le climat avait changé, l’atmosphère était moins lourde, plus stimulante, comme un appel à l’action. « Et pourtant, reprit-elle, le monde extérieur change aussi. Regarde. L’air est différent. Il invite au mouvement. Cette sentence, en cet octobre, sonne comme une exhortation. Ne pas emprunter la porte, ce n’est pas seulement refuser de sortir. C’est refuser de laisser entrer le nouveau climat, le souffle frais, la lumière qui a tourné. On se condamne à un été perpétuel de l’âme, étouffant et immobile. »
Elle détacha ses mains de l’argile et les essuya sur son tablier. La figurine ébauchée semblait tendre les bras, comme vers une ouverture. « Nous en avons souvent parlé : nos peurs, nos attachements, nos illusions. Mais aujourd’hui, avec cette phrase, je ne sens plus le besoin de les analyser. Juste de les pointer du doigt, comme on montre une porte. La voilà. Le reste n’est que tergiversation. »
Hakim se leva, attiré par la fenêtre. Une rafale fit tourbillonner les feuilles mortes dans un adieu joyeux. Il se sentait étrangement léger, comme si le simple fait de nommer l’évidence avec Sila avait déjà actionné un mécanisme en lui. La porte de sa propre situation venait d’être désignée, nettoyée de ses toiles d’araignée. L’emprunter serait l’étape d’après. Mais voir le moyen, clairement, était déjà une forme de commencement.
« Alors peut-être, dit-il en se retournant vers son amie, que le premier pas n’est pas de franchir le seuil, mais simplement de cesser de prétendre que c’est un mur. »
Sila sourit, et dans son sourire, il y avait toute la fierté silencieuse de la planète. L’atelier, baigné de la lumière changeante, était devenu le lieu où l’on pouvait, ensemble, apprendre à reconnaître les portes. Et en cette fin d’après-midi d’octobre, cela semblait déjà un acte révolutionnaire. Le reste suivrait, avec le temps et le courage que donne l’amitié.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 276 : La Pointure de l’Âme
Le vent de novembre avait tourné, apportant avec lui un air vif et tranchant qui chassait les dernières feuilles rousses des platanes. Devant l’étal, Sila ajusta un foulard de laine autour de son cou, ses doigts encore marqués par l’argile du matin. Hakim arriva, le visage rougi par le froid naissant, un carnet serré contre lui comme un bouclier. L’atelier sentait la terre humide et la menthe brûlée du poêle à bois. Cette saison qui glissait vers le crépuscule de l’année invitait à l’introspection, à mesurer l’essentiel.
Sila observait Hakim déballer ses nouvelles esquisses, des formes tourmentées, pleines d’une énergie presque violente. Il parlait de ses découvertes à l’université, des théories complexes, des artistes qu’il voulait absolument imiter, absorber, dépasser. Il évoquait aussi, avec une lueur d’envie dans les yeux, le matériel de peinture coûteux dont un camarade était équipé. Son discours était un tourbillon, celui d’un esprit assoiffé voulant tout embrasser, tout posséder.
La céramiste écouta longuement, pétrissant une boule d’argile grise avec une lenteur méditative. Puis, sans le regarder directement, elle commença à modeler une forme simple, une sorte de soulier archaïque.
« Un homme ne doit posséder que les richesses qui lui sont nécessaires », dit-elle doucement, laissant les mots du sage s’installer dans la pièce comme la chaleur du poêle. « C’est comme la pointure de ses souliers. Si les chaussures sont trop larges, il ne peut pas marcher. Si elles sont trop étroites, il ne peut les chausser. Il est alors souhaitable d’avoir uniquement la fortune nécessaire à ses besoins essentiels. »
Hakim cessa de parler. Il regarda les mains de Sila donner vie à cette métaphore d’argile. La sentence résonna en lui, faisant écho à son propre tumulte. Il pensa à ses envies d’artiste, à cette accumulation de connaissances, de styles, de techniques qu’il cherchait à s’approprier, craignant de manquer l’essentiel en ratant une mode, une référence.
— Tu veux dire que je cherche des chaussures trop grandes ? demanda-t-il enfin, désignant ses propres dessins surchargés.
— Pas seulement toi. Nous tous, parfois, répondit Sila en lissant le contour de la petite sculpture. Trop larges, et nous trébuchons, perdus dans l’espace inutile, alourdis par le superflu. Trop étroites, et nous étouffons, prisonniers d’une vision qui n’est pas la nôtre, juste parce qu’elle est à la mode ou jugée plus profonde. La véritable démarche, Hakim, qu’elle soit artistique ou simplement humaine, exige de connaître la pointure exacte de son âme.
Elle posa le soulier d’argile sur l’étal, parmi les figurines sereines. Il était imparfait, modeste, mais d’une évidente justesse.
— Regarde autour de toi, poursuivit-elle. Cet atelier, mes outils, cette vie. Ce n’est pas la pauvreté, c’est l’adéquation. Mes figurines ne naissent pas du désir de posséder une technique rare, mais du besoin de dire, avec les moyens qui sont miens, ce que mon âme perçoit. L’argile de chez nous, les pigments de la montagne, cela me suffit. C’est ma pointure.
Hakim laissa son regard errer sur les étagères. Il comprenait soudain que la profondeur qu’il cherchait désespérément à l’extérieur, dans la complexité, résidait peut-être dans cette capacité à discerner le nécessaire du superflu. Son art à lui, quelle était sa pointure ? Ce n’était peut-être pas celle de son camarade aux tubes de peinture onéreux, ni celle des maîtres qu’il idolâtrait.
Le vent souffla en rafale contre la vitre. Dans ce climat qui se resserrait, tourné vers l’intérieur, la conversation prit un tour plus personnel. Hakim parla de ses doutes, de la pression de réussir, de « posséder » un talent reconnu. Sila partagea alors ses propres années de tâtonnements, où elle avait tenté de « chausser » des styles qui n’étaient pas les siens, jusqu’à l’étouffement et la stérilité.
« La richesse essentielle, conclut-elle en remplissant deux tasses de thé fumant, c’est de pouvoir marcher son propre chemin, d’un pas sûr et libre. Tout le reste n’est que poussière qui abîme le cuir. »
En partant, Hakim emporta dans ses yeux l’image du petit soulier d’argile. Le froid de novembre lui parut moins hostile. Il sentait, nichée contre sa poitrine, une nouvelle richesse : la possibilité de mesurer, pas à pas, la taille exacte de ses pas à venir.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 277 : Corneille Rousse
Le vent d’est s’était levé sur le village, apportant avec lui une fraîcheur nouvelle, aiguë, qui semblait vouloir lessiver le ciel. L’air sentait l’humus froid et la fumée de bois des premiers feux. Dans l’atelier, Sila observait la transformation par la fenêtre, ses doigts encore pâles d’argile reposant sur le rebord. L’été indien avait cédé, presque du jour au lendemain, à un climat plus sévère, plus introspectif. C’était un temps pour les choses brûlantes, non pour réchauffer les mains, mais l’esprit.
Hakim arriva, le col de son manteau remonté, les joues rougies. Il ne dit rien d’abord, se contentant de déposer sur l’établi un livre ancien, relié de cuir fatigué, avant de venir se chauffer les mains près du petit poêle. Le silence n’était pas vide ; il était l’antichambre de leur échange, peuplé du crépitement des flammes et du souffle du vent dehors. Sila se retourna, son regard tombant sur le livre, puis sur le visage du jeune homme, où elle lut une gravité inhabituelle.
« Tu as l’air d’avoir voyagé loin aujourd’hui, et pourtant tes pieds sont secs », dit-elle finalement, en essuyant ses mains à un torchon.
Hakim leva les yeux, un sourire faible aux lèvres. « Le voyage n’était pas géographique. J’ai passé la nuit avec ce livre, et avec mes pensées. Parfois, lire, c’est comme s’envoler vers un pays inconnu dont on ne possède pas la carte. On en revient… différent. »
Sila hocha la tête lentement. Elle prit le livre, l’ouvrit avec précaution. Les pages sentaient le temps. « Et quel pays as-tu exploré ? »
« Celui du mythe. De l’audace. De la connaissance qui brûle. » Il s’approcha, désignant du doigt une note griffonnée en marge, d’une écriture ancienne. « Je suis tombé sur cette idée, cette image qui ne m’a plus quitté. ‘’Une corneille, messagère entre les mondes, curieuse du feu du ciel, qui s’approche trop près du soleil par désir de comprendre sa lumière… et qui en revient transformée, les ailes roussies, preuve qu’elle a vu.’’ »
La phrase résonna dans l’atelier, épousant les courants d’air chaud du poêle. Sila ferma les yeux un instant, la laissant l’imprégner. « Corneille Rousse, » murmura-t-elle, comme un titre, une épitaphe. « C’est une sentence de brûlure et de témoignage. La curiosité n’y est pas un simple divertissement ; c’est un acte téméraire, un aller simple vers une altération certaine. »
« C’est ce qui m’a troublé, » reprit Hakim, la voix plus animée. « Depuis que je viens ici, depuis nos conversations, je sens que… je m’approche d’un certain feu. Pas seulement le feu de l’art, mais celui de la vision, de la façon dont tu vois le monde. Et j’ai peur, parfois, de revenir avec les ailes roussies. De ne plus être celui que je connais. »
Sila prit une petite figurine en cours de façonnage, une forme abstraite qui pouvait évoquer un oiseau ou une flamme. Elle la tourna entre ses mains, contemplant l’argile humide et malléable. « Hakim, regarde cette terre. Elle supporte mes empreintes, ma volonté. Je peux la déformer, la creuser, la lisser. Le feu du four, plus tard, la transformera à jamais : elle deviendra dure, fixe, changée dans son essence même. C’est le prix de sa pérennité, de sa vérité. Sans cette cuisson, elle resterait fragile, à la merci de la moindre intempérie. Les ailes roussies ne sont pas une malédiction, mais le sceau de l’expérience. Tu ne peux traverser la lumière véritable sans en porter la marque. »
Le jeune homme écoutait, absorbé, tandis que le vent redoublait dehors, faisant grincer l’enseigne de l’étal. « Alors, il faut accepter de se laisser brûler ? De ne plus être innocent ? »
« L’innocence n’est pas l’ignorance, Hakim. La vraie innocence, peut-être, est celle qui persiste après avoir vu. La corneille revient. Elle n’est pas consumée. Elle est témoin. Ses ailes rousses disent : J’y suis allée. J’ai vu. Et je peux en parler. Ta quête, notre quête à tous, n’est-ce pas cela ? Ne pas rester en sécurité à contempler de loin, mais s’approcher, au risque de se transformer, pour rapporter quelque chose de vrai. »
Un silence s’installa, plus paisible cette fois. Hakim regarda ses propres mains, comme s’il y cherchait les premières traces de roussi, les preuves d’un voyage commencé. Le climat avait changé, à l’extérieur comme en lui. Le confort douillet de l’ignorance cédait la place au frisson exaltant et redoutable de la compréhension.
« Je crois, » dit-il doucement, « que je commence à comprendre le goût de cette fumée. »
Sila posa la figurine-oiseau entre eux, sur l’établi. « Alors nous veillerons à ce que ton vol, quand tu t’approcheras du soleil, soit bien le tien. Et nous accueillerons la Corneille Rousse qui en reviendra. Elle aura des histoires à nous conter, des lumières à décrire. Et cela, mon ami, vaut bien quelques plumes calcinées. »
Dehors, la lumière pâle et froide de ce nouveau climat glissait sur les toits, promesse des longs mois de réflexion intérieure à venir. Dans l’atelier, la chaleur du poêle et celle, naissante, d’une courageuse curiosité, les enveloppait. Le voyage était en cours.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 278 : L’abandon fertile
Le vent avait tourné, arrosant la plaine avec une haleine nouvelle, froide et vive, qui chassait les dernières feuilles rousses et balayait le ciel d’un azur pâle et sans concession. Dans l’atelier la chaleur du four à bois luttait contre la fraîcheur entêtante qui s’infiltrait sous la porte. Sila, les mains couvertes d’une fine pellicule d’argile séchée, observait Hakim, assis en tailleur sur un vieux tapis, tournant et retournant entre ses doigts une petite figurine encore brute, comme s’il cherchait la faille par où commencer.
« Elle résiste, » murmura-t-il, non sans une pointe de frustration.
Sila s’essuya les mains à un torchon, un léger sourire aux lèvres. La lumière de novembre, oblique et franche, découpait son profil. Elle ne répondit pas tout de suite, laissant le crépitement du feu et le sifflement du vent composer un fond sonore propice. Hakim était venu ce matin-là, le cœur alourdi par des choix à faire, des sentiers qui semblaient se refermer devant ses vingt-et-un ans, une carrière d’artiste à envisager qui lui paraissait soudain un fardeau plus qu’une promesse.
« Parfois, » commença Sila d’une voix douce, « l’argile nous parle plus par ce qu’elle refuse que par ce qu’elle accepte. Tu veux lui imposer une forme, mais elle garde en mémoire la forme du bloc, la sécurité de la masse. Il faut lui montrer que le vide potentiel est plus précieux que la plénitude inerte. »
Elle s’approcha, prit un ébauchoir au bord de l’établi. « C’est une leçon qui dépasse l’argile. Abandonne ce que tu possèdes et tu recevras. Vieille sentence grecque. » Elle marqua une pause, laissant les mots résonner dans l’espace enfumé. « Elle ne parle pas de renoncement ascétique, mais de libération. Ce que tu "possèdes", ce sont tes certitudes actuelles, tes images toutes faites de ce que doit être ton art, ta vie, ta réussite. Tant que tu les tiendras serrées contre toi, tes mains seront pleines et ne pourront rien recevoir de nouveau. »
Hakim déposa la figurine, regardant ses propres mains comme s’il les voyait pour la première fois. « Abandonner… ça fait peur. On a l’impression de se délester dans le vide. »
« Le vide n’est pas un néant, Hakim. C’est le lieu de toutes les potentialités. Regarde. » Elle désigna du doigt une étagère où s’alignaient ses dernières créations – des silhouettes graciles semblant émerger du minéral, capturées dans un mouvement de danse ou de départ. « Chacune de ces figures a exigé que j’abandonne une partie de l’argile. Je dois renoncer à l’idée parfaite que j’avais en tête pour épouser les accidents, les veines de la matière, les limites qu’elle m’impose. En acceptant de perdre du contrôle, je gagne une authenticité. »
Le jeune homme se leva, alla vers la fenêtre. Dehors, le paysage se dépouillait, arbres nus et terre labourée, offrant son squelette à la lumière froide. C’était un abandon, lui aussi. Une offrande à l’hiver pour que le printemps puisse, un jour, renaître. Il pensa à ses propres feuillages intérieurs, à ces feuilles mortes de projets trop ambitieux, de peurs secrètes, d’attaches à un confort précaire.
« Peut-être, dit-il en se retournant, que ce qui m’étouffe présentement, c’est de vouloir trop posséder mon propre futur. Comme si je pouvais le sculpter une fois pour toutes et le ranger sur une étagère. »
Un éclat de joie sage passa dans les yeux de Sila. « Voilà. Tu tiens la sentence à ton tour. Abandonne ce que tu possèdes et tu recevras. Lâche cette emprise. Laisse le futur être de l’argile, pas de la pierre. Accueille le vide fertile du "pas encore". C’est dans cet espace que l’inspiration vient, que les rencontres imprévues se font, que ton style véritable pourra émerger, sans que tu aies à le forcer. »
Il revint s’asseoir, mais son attitude avait changé. La tension dans ses épaules s’était relâchée. Il ne prit pas immédiatement la figurine. Il resta là, les mains ouvertes sur ses genoux, dans un geste simple d’accueil. La fraîcheur de l’atelier ne le glaçait plus ; elle le rendait présent, attentif.
« Le climat a changé, » constata-t-il simplement, parlant autant de l’air qui piquait que de l’atmosphère en lui.
« Il change toujours, » acquiesça Sila en attisant les braises. « Et à chaque fois, il nous invite à abandonner la saison précédente, ses habits, ses habitudes. À faire le vide pour que la nouveauté puisse trouver où se loger. »
Ils restèrent ainsi un long moment, silencieux, à pratiquer, dans la quiétude de l’atelier, l’abandon le plus difficile et le plus libérateur : celui de la nécessité de tout dire, de tout comprendre sur l’instant. Les mains vides, le cœur léger, Hakim sentit déjà, comme une promesse tenue, la première poussée ténue de quelque chose de neuf, qui n’aurait jamais pu germer dans un terreau encombré.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 279 : Le Langage des Corneilles
L’hiver ne se contentait pas de refroidir l’air ; il semblait durcir les contours du monde, griser les couleurs et révéler les squelettes des choses. Dans l’atelier de Sila, la chaleur du four à bois était une présence constante, presque un troisième personnage silencieux. Hakim, arrivé tôt ce matin-là, trouva la céramiste immobile devant la grande fenêtre donnant sur la cour, une tasse de thé oubliée dans sa main. Son regard était capté par quelque chose à l’extérieur, quelque chose d’invisible pour lui qui venait de franchir le seuil.
Il s’approcha sans bruit et suivit la direction de ses yeux. L’arbre – un vieux frêne gigantesque, décharné par la saison – était devenu le cœur d’un tourbillon noir et bruyant. Une dizaine de corneilles, peut-être plus, volaient en cercles serrés autour de ses branches nues, telles des particules aimantées par un pôle invisible. Leurs croassements, rauques et insistants, traversaient la vitre.
Sila, sans se retourner, prononça doucement la sentence qui, Hakim le savait déjà, allait sculpter leur journée : « Ce matin un groupe de corneilles est venu s’installer et tournoyer et croasser autour de l’arbre dans la cour, un arbre gigantesque, sans feuilles. Quel est le sens de cette rencontre ? »
La question resta en suspens dans l’air chargé d’argile et de bois brûlé. Hakim observa le ballet sombre. Il ne voyait pas encore de sens, seulement une énergie sauvage, un peu inquiétante. « Peut-être n’ont-elles aucun sens, dit-il finalement. Peut-être sont-elles simplement là, à occuper l’espace, à être corneilles en janvier. »
Un sourire effleura les lèvres de Sila. Elle se détourna enfin de la fenêtre. « "Simplement être" est déjà un sens, Hakim. Mais leur insistance… Elle interroge. L’arbre semble mort, mais elles savent, elles, qu’il garde une vie secrète, des creux, des branches promises. Elles ne tournoient pas autour du néant. »
Elle déposa sa tasse et se dirigea vers l’établi où séchait une nouvelle figurine, une forme humaine enroulée sur elle-même. « Nous avons parlé la dernière fois des racines qui nourrissent même quand on ne les voit plus. Aujourd’hui, les corneilles nous parlent de ce qui gravite autour de ces racines, de ce qui est attiré par la structure invisible des choses. Elles croassent autour du squelette de l’été, annonçant non la mort, mais l’architecture cachée. »
Hakim s’assit, les yeux revenant sans cesse au spectacle de la cour. L’idée lui plut. Il neigeait à petits flocons lents maintenant, et les oiseaux noirs, sur ce fond blanc et gris, ressemblaient à des notes de musique vivace sur une partition immaculée. « Alors ce ne serait pas un mauvais présage ? demanda-t-il.
— Le présage dépend de celui qui regarde. Pour le fermier, elles peuvent signaler un charognage. Pour le rêveur, un message. Pour l’arbre… qui sait ? Peut-être une compagnie bruyante dans sa solitude hivernale. La même neige qui efface les sentiers remplit les empreintes des pas ailés », ajouta-t-elle en modelant délicatement l’épaule de l’argile.
Le jeune homme sentit une pensée éclore, nourrie par leurs derniers échanges. « Et si leur sens, justement, était de nous forcer à chercher un sens ? De briser la monotonie du paysage gelé avec leur désordre organisé ? Comme une dissonance nécessaire dans une mélodie trop calme. »
Sila hocha la tête, son visage s’illuminant d’une fierté silencieuse. « Voilà. Tu touches au cœur. Elles sont la perturbation créatrice. Mon atelier est un lieu de calme, de concentration. Leurs cris, ce tourbillon, c’est l’intrusion du monde, sauvage et libre. Cela me rappelle que la beauté n’est pas seulement dans la forme que je contrôle, mais aussi dans ce vol erratique, dans ce bruit qui défie la paix. L’artiste doit parfois laisser les corneilles croasser à sa fenêtre, de peur que son silence ne devienne un tombeau. »
Ils passèrent le reste de l’après-midi à travailler côte à côte, la conversation dérivant des oiseaux vers les projets de Hakim pour ses études, ses doutes, ses élans. À chaque moment de doute exprimé par le jeune homme, Sila trouvait une image, une sentence née de l’instant : « Ta confusion n’est pas un brouillard, mais la terre labourée avant les semailles. »
Lorsque Hakim se leva pour partir, la nuit était presque tombée. Dans la cour, les corneilles avaient disparu. Le frêne, silhouette imposante et sombre contre le ciel violacé, semblait plus seul que jamais, mais aussi plus grand, comme si le passage tumultueux des oiseaux l’avait, en quelque sorte, consacré. La neige avait recouvert leurs traces.
« Alors, as-tu trouvé le sens de leur rencontre ? » demanda Sila en l’accompagnant à la porte.
Hakim enfila son manteau, un nouveau calme en lui. « Pas un sens unique. Mais je retiens qu’il faut parfois des cris et du désordre pour révéler la structure silencieuse des choses. Et que même un arbre sans feuilles peut être un pôle d’attraction. »
Sila approuva d’un signe de tête. « C’est bien. N’oublie pas de regarder, demain, ce qui viendra tournoyer autour de tes propres branches nues. »
Et alors qu’il s’éloignait dans la rue glacée, Hakim se sentit moins semblable à l’arbre dénudé, et un peu plus à la corneille, libre de chercher, de croasser ses questions, sachant qu’il existait toujours, quelque part, un perchoir pour accueillir son vol.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 280 : Un Puits Sans Fond
L’atelier avait revêtu cette lumière de fin d’après-midi à Aïn El Ksour, si particulière à cette saison, où les rayons, pâles et rasants, semblaient lessiver les couleurs pour ne laisser que l’essence des formes. Le froid, encore timide, murmurait aux carreaux. Hakim, assis sur le tabouret bas, tenait entre ses mains une figurine d’argile presque sèche, une silhouette aux lignes tendues vers le ciel. Il la tournait lentement, comme pour en lire l’histoire au toucher.
Sila, le dos tourné, pétrissait une nouvelle masse d’argile grise. Ses mains, fortes et précises, en sculptaient déjà les contours invisibles. Le silence n’était pas vide ; il était le prélude à leur échange, une matière palpable qu’ils avaient appris à façonner ensemble.
« Parfois, dit Hakim sans lever les yeux de la figurine, je regarde les œuvres que je tente de créer, et derrière elles, j’entrevois toutes celles qui pourraient naître, toutes ces directions que je ne prendrai pas. C’est vertigineux. »
Sila s’interrompit, laissant reposer la terre. Elle contempla la nuque penchée du jeune homme, son air absorbé. Elle sourit, non pas de légèreté, mais de reconnaissance.
« Tu décris là le territoire de tout créateur, Hakim. Ce vertige, c’est le prix à payer pour avoir la chance de puiser. C’est comme se tenir au bord d’un puits sans fond de possibilités sans fin. »
La sentence, lâchée dans la poussière dorée de l’atelier, prit son ampleur. Anonyme. Elle plana, se mêlant à l’odeur de la terre humide et du bois brûlé dans le petit poêle.
« C’est cela, exactement, murmura Hakim. Un puits. On y jette un seau, et on ne sait jamais ce qu’on va remonter. Parfois de l’eau pure, parfois de la boue, parfois… rien du tout, et le seau semble tomber éternellement. »
« Mais le geste compte plus que la certitude du contenu, enchaîna Sila, revenant à son bloc d’argile. Se pencher au-dessus de ce vide, c’est déjà affirmer sa foi dans le possible. L’art, la vie même, ne sont-ils pas cela ? Une série de tentatives pour donner forme à l’infiniment possible qui est en nous. »
Elle se mit à modeler avec une nouvelle énergie, comme si les mots alimentaient son geste. « Le danger, bien sûr, c’est de rester paralysé au bord, hypnotisé par la profondeur. À trop contempler toutes les figurines potentielles, on ne sculpte jamais celle qui est là, sous nos doigts, ici et maintenant. »
Hakim reposa délicatement la statuette sur l’établi. « Alors comment faire le choix ? Comment décider que cette ligne sera courbe et non pas anguleuse, que cette expression sera sereine et non pas tourmentée ? »
« On ne décide pas, Hakim. On écoute. L’argile a ses désirs, la ligne a sa logique. Et nous, nous avons nos blessures, nos joies, ce ciel gris de novembre qui nous serre le cœur ou nous apaise. Tout cela converge dans le geste. Un puits sans fond de possibilités sans fin ne signifie pas que tout est égal. Cela signifie que la source est intarissable. Tu puises avec ce que tu es aujourd’hui. Demain, tu puiseras autre chose, avec d’autres mains. »
Le jeune homme hocha la tête, le regard perdu vers la fenêtre où le jour déclinait. Le climat avait tourné, ces dernières semaines. La douceur pourpre de l’automne avait cédé la place à une clarté froide, métallique, qui aiguisait les contours du monde. Ce changement était en lui aussi ; il sentait ses anciennes certitudes se dépouiller comme les arbres, laissant apparaître une structure plus austère, plus forte peut-être.
« Alors cette peur de se tromper… »
« … est le terreau de toute justesse, acheva Sila. Une possibilité parmi d’autres dans le puits. Accepte-la, plonge-la dans ton seau, et regarde ce que ça donne une fois remontée à la lumière. Une figurine ratée est souvent le meilleur guide pour la suivante. Elle est le fond du puits qui te renvoie vers la surface, vers la lumière. »
Un silence de complicité s’installa, rompu seulement par le frottement sourd de la terre et le crépitement du feu. Hakim prit à son tour un morceau d’argile. Sa peur, ce vertige, était toujours là. Mais elle n’était plus un obstacle. Elle faisait partie des possibilités infinies. Elle était même, peut-être, ce qui allait donner à sa prochaine création son relief, sa vérité.
Le puits était sans fond, oui. Mais ce soir, en regardant les mains de Sila donner vie à l’informe, Hakim comprenait qu’on n’avait pas besoin d’en toucher le fond. Il suffisait d’y puiser, encore et encore, avec courage et humilité, un seau à la fois.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 281 : Le Désespoir et le Possible
Le vent, qui la veille encore chantait dans les branches nues des amandiers, s’était tu. Un silence de plomb, inhabituel, pesait sur l’atelier. La lumière de fin d’après-midi, d’un gris perle et laiteux, traversait la vitre poussiéreuse et enveloppait les étagères de figurines d’une lueur spectrale. Sila, les mains couvertes d’une argile qui semblait trop pâle ce jour-là, contemplait sans la voir la pièce en cours sur son tour. Hakim, assis sur le vieux tabouret de chêne, ressentait ce changement dans l’air, ce suspens atmosphérique qui précédait toujours, dans la région, quelque métamorphose du ciel.
Ce n’était pas le même silence que celui, paisible, de la concentration partagée. Celui-ci était chargé, presque palpable. Sila leva enfin les yeux, son regard traversant la pièce pour se poser sur le visage attentif du jeune homme. Elle n’eut pas besoin de demander s’il sentait, lui aussi, le poids de l’instant.
« Parfois, Hakim, » dit-elle, sa voix plus grave que de coutume, « il arrive un point de bascule où le sol semble se dérober sous tout ce que l’on a construit. Les projets s’effritent, les certitudes vacillent, l’horizon se bouche. C’est un lieu étrange, inconfortable, terrifiant même. »
Elle se passa le dos de la main sur le front, y laissant une légère traînée d’ocre. « Et pourtant… c’est précisément dans ces crevasses, dans ces effondrements, que quelque chose d’inédit peut prendre racine. Comme le dit le compositeur John Cage : « La situation étant désespérée, tout est maintenant possible. » »
La sentence résonna dans l’atelier immobile, s’accrochant aux outils suspendus, aux statues inachevées. Hakim en sentit la vérité lui percuter la poitrine. Il venait de vivre, à sa mesure, un tel effondrement : une perspective d’étude qui s’effaçait, une déception amoureuse qui laissait un goût de cendre, le sentiment aigu de marcher sur un pont qui se désagrégeait derrière lui.
« Le désespoir comme une libération ? » murmura-t-il, plus pour lui-même que pour Sila.
« Comme une page brûlée, » corrigea-t-elle doucement. « Tant que le livre est intact, on tourne les pages dans l’ordre attendu. Mais lorsque le feu a passé… il n’y a plus de texte. Plus de lignes à suivre. Seulement la liberté vertigineuse – et la responsabilité – d’écrire sur la cendre quelque chose de radicalement nouveau. Le possible naît quand l’impossible a déjà tout consumé. »
Elle se leva et s’approcha d’une étagère où une de ses figurines, une femme aux bras levés semblant soutenir le ciel, présentait une fine fissure sur le côté. « J’ai failli la jeter, celle-là, le jour où j’ai vu cette fêlure. Elle symbolisait la force, et la voilà fragile, endommagée. Désespérant. Puis j’ai compris que sa vraie beauté, sa vérité, était là. Dans cette acceptation de la brisure. Le désespoir de la perfection perdue a ouvert la possibilité d’une beauté plus profonde, plus humaine. »
Dehors, les premières gouttes se mirent à tomber, lourdes et espacées, tambourinant doucement sur la terrasse. Ce n’était pas une pluie de printemps, ni un déluge d’été. C’était une pluie de fin de cycle, lavant le ciel gris, annonçant un froid plus sec et des matins glacés. Le climat tournait, imperceptiblement mais sûrement.
Hakim observa la pluie. Il sentait, dans ses propres fissures, une étrange quiétude émerger. Son avenir n’était plus un chemin tracé, mais une étendue de cendres fertiles. Effrayante, infinie, mais possible. Le désespoir, ce compagnon rugueux des derniers jours, perdait son emprise pour laisser place à une curiosité nerveuse.
« Alors, dans le désespoir, on ne cherche pas une issue, » dit-il, saisissant peu à peu la nuance. « On accepte qu’il n’y en a pas. Et c’est ce vide qui devient l’espace de toutes les issues. »
Un léger sourire éclaira le visage de Sila. « Exactement. L’espoir, parfois, nous maintient dans l’attente d’une amélioration du même. Le désespoir, assumé, nous jette dans le brasier du différent. »
La pluie s’intensifia, tissant un rideau liquide entre l’atelier et le monde. À l’intérieur, la chaleur du four dormant et la profondeur de l’échange maintenaient le froid à distance. Hakim regarda ses mains, ces mains qui doutaient de ce qu’elles avaient à créer. Peut-être, finalement, devaient-elles d’abord apprendre à ne rien créer. À être simplement disponibles pour l’inattendu.
L’épisode qui s’achevait en lui n’était pas joyeux, mais il était nécessaire. Et dans le crépitement de la pluie sur les tuiles, il crut entendre le bruissement léger de toutes les possibilités à venir, émergeant doucement, patiemment, de la cendre tiède du certain.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 282 : L'intention du guerrier
Le froid était entré dans l’atelier, un froid sec et vif, différent des brumes automnales des mois précédents. Il faisait le silence autour des œuvres de Sila, comme si la terre glaise elle-même retenait son souffle. Hakim poussa la porte, les joues roses, un air de détermination nouveau sur son visage juvénile. Il ne semblait plus tout à fait le jeune visiteur timide de l’été dernier. Les mois d’échanges, de sentences partagées et de silences compris l’avaient modelé, à sa manière.
Sila, le dos extraordinairement droit devant son tour, terminait le col d’une grande jarre. Son geste était lent, sûr, sans une hésitation. Elle ne tourna pas la tête, mais une douceur dans sa nuque indiqua à Hakim qu’elle avait perçu sa présence. Il s’assit sur le tabouret bas, attendant que le tour s’arrête, observant la tension harmonieuse entre ses épaules et la courbe naissante de l’argile.
Quand le bourdin cessa enfin, elle se leva, s’étira avec une grâce féline, et le regarda enfin. Ses yeux brillèrent.
« Tu as changé de posture, Hakim. Pas seulement aujourd’hui. Depuis la dernière fois. »
Il hocha la tête, cherchant ses mots. Les visites chez Sila étaient devenues des ancrages, des points de recalibrage dans le tumulte de ses études et de ses doutes.
« Je pense à ce que vous m’avez lu la fois passée, dit-il. Cette phrase de Chögyam Trungpa me tourne dans la tête depuis des jours. » Il prit une inspiration, comme pour s’assurer que sa propre colonne vertébrale était bien alignée, et répéta, les yeux fixés sur le feu assoupi du four : « Se tenir droit n'est pas une posture artificielle, mais la position normale du corps humain. C'est l'affaissement qui est anormal. Dans une attitude avachie on a du mal à respirer, et d'ailleurs, un dos rond est signe que l'on est en train de céder à la névrose. Par contre, en gardant le dos droit, on proclame, à soi-même et au monde, son intention de devenir un guerrier, un être pleinement humain. »
La sentence flotta dans l’air froid, se mêlant à l’odeur de terre humide. Sila s’essuya les mains à un linge rugueux, un sourire aux lèvres.
« Et tu as senti ton dos se faire rond, récemment ? »
Hakim laissa échapper un rire bref. « Tout le temps. Sous le poids des cours, des perspectives d’avenir, des petites lâchetés du quotidien. On se recroqueville, littéralement. Comme pour se faire plus petit, moins visible, moins responsable. »
Sila s’approcha de l’étagère où séchaient de petites figurines, des guerriers paisibles aux visages sereins et aux postures invinciblement droites. Elle en prit une, la caressa du doigt.
« Le guerrier dont parle Trungpa n’a pas d’épée, Hakim. Son arme, c’est cette verticalité. C’est refuser l’affaissement que le monde, parfois, semble exiger de nous. Quand je suis à mon tour, si mon dos fléchit ne serait-ce qu’un peu, la pièce devient bancale, faible. Elle perd son centre. » Elle posa la figurine devant lui. « Notre colonne, c’est notre axe. Le maintien de l’intégrité. »
Le jeune homme observa l’objet, puis leva les yeux vers la grande jarre.
« Alors ce n’est pas qu’une question physique. C’est une… disposition de l’âme. »
« Exactement. C’est l’intention du guerrier. L’intention de faire face. À la beauté comme à la laideur, à la joie comme à la peur, sans s’effondrer. » Elle retourna s’asseoir, face à lui. « Tu sais, ces derniers temps, avec ce froid qui mord et les jours si courts, il est tentant de se replier, de rentrer la tête dans les épaules, de ne plus regarder que le sol devant ses pas. Résister à cela, c’est déjà un acte. Proclamer, par sa simple posture, qu’on est présent, entier, disponible. »
Hakim se redressa imperceptiblement sur son tabouret. Il sentit l’air pénétrer plus profondément dans ses poumons.
« C’est épuisant, souffla-t-il.
– Bien plus que l’avachissement, crois-moi. L’effondrement est un repos illusoire. Il comprime le cœur et l’esprit. Se tenir droit exige une vigilance de chaque instant, une douce fermeté. C’est le travail de toute une vie. »
Dehors, une bourrasque fit trembler la vitre. À l’intérieur, la chaleur du poêle et celle de leurs paroles créaient une bulle de clarté. Hakim regarda Sila, cette femme qui façonnait la terre avec une autorité si tranquille, et il comprit que sa force ne venait pas d’une invulnérabilité, mais de cette intention renouvelée chaque matin, à chaque coup d’estèque, à chaque nouvelle sentence partagée.
Il ne parlait plus de ses angoisses d’étudiant. La sentence avait tout digéré, tout transmué en une simple question de posture. En un choix.
« Alors, aujourd’hui, lança-t-il, nous sommes deux guerriers dans l’atelier ? »
Sila rit, un son chaleureux qui fit fondre les derniers cristaux de gêne.
« Aujourd’hui, et tous les jours où nous nous en souvenons. Le reste du temps, nous sommes simplement humains, avec un dos parfois fatigué. L’important est de sentir la courbe s’installer, et de se redresser. Encore. Et encore. »
Elle lui tendit une boule d’argile fraîche. « Tiens. Proclame ton intention. Pas avec des mots. Avec ton corps, avec la terre. Montre-moi la ligne de ton dos, ta colonne vertébrale dans l’argile. »
Hakim prit la terre. Elle était froide et ferme sous ses doigts. Il inspira profondément, sentant l’alignement de ses vertèbres, et commença à façonner, non pas un être affaissé, mais une forme qui montait, droite et sereine, vers la lumière pâle de décembre.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 283 : L’Art d’Occuper Sa Place
Le froid était vif, ciselant les contours du village d’un tranchant hivernal. Ce n’était plus la douceur automnale ni la brume nostalgique des semaines précédentes ; l’air avait changé, devenu minéral et lucide, comme lavé de toute indulgence. Devant l’étal, Sila ajustait une nouvelle rangée de figurines, ses doigts agiles vérifiant l’équilibre de chaque pièce. Hakim gravit la pente gelée, le col de son manteau remonté. Il trouva Sila non pas courbée sur son ouvrage, mais debout, immobile, observant la vallée qui s’étalait, nue et franche, sous un ciel de plomb pâle.
Il s’arrêta à ses côtés, sans un mot. Le silence, dans ce climat aiguisé, était une forme de conversation. Après un long moment, Sila parla, d’une voix qui semblait naître du froid même : « Il y a des jours où le monde vous met à l’épreuve, non par la violence, mais par la nudité. Tout paraît si dégarni, si exigeant en vérité. C’est alors qu’il faut se souvenir qu’on ne plie devant quoi que ce soit. » Elle tourna vers lui un visage serein. « Ce n’est pas de la rigidité, Hakim. C’est un alignement intérieur. »
Ils entrèrent dans l’atelier, refuge de chaleur et d’odeurs d’argile humide. Hakim, encore frissonnant, se laissa envahir par la quiétude du lieu. Il raconta ses derniers doutes, la pression des projets de fin de semestre qui le faisait tantôt se voûter sur ses esquisses, tantôt se raidir dans une défense inefficace. « J’ai l’impression de tant forcer, parfois, pour être ‘l’artiste’, l’étudiant sérieux, même l’ami… que j’en oublie simplement d’être. »
Sila prit un bloc d’argile et commença à le pétrir avec une lenteur attentive. « Tu confonds la posture et l’être. Forcer les épaules en arrière pour avoir le dos droit, c’est épuisant et vain. La véritable verticalité est un accueil, pas une contrainte. » Ses mains modelaient maintenant une forme simple, une silhouette assise. « Pour avoir le dos droit, il n'est pas besoin de se forcer en remontant les épaules; on s'installe naturellement dans cette posture dès qu'on s'assied ou qu'on se déplace en marchant. » Elle posa la petite figurine devant lui. « Regarde. Elle n’a pas de muscles tendus. Elle est simplement là, présente. Elle occupe sa place dans l’espace, et l’espace, en retour, la reconnaît. »
Hakim observa l’objet. Il était d’une simplicité troublante, dépourvu des fouilles qui parfois alourdissaient ses propres travaux. « Comment faire, alors ? Comment ‘s’installer naturellement’ quand tout pousse à jouer un rôle, à paraître ? »
« En commençant par le corps, répondit Sila. Ici, maintenant. Ton souffle dans ce lieu chaud. Le poids de tes pieds sur le sol. La façon dont tes mains reposent sur tes genoux. On a la sensation et le sentiment de «bien occuper sa place». Ce n’est pas une pensée, c'est une perception. Une perception qui rayonne ensuite dans tout ce que tu fais. » Elle sourit. « Ta dernière série de dessins… tu cherchais la grandeur par la complexité. Et si tu cherchais simplement ta place, juste ta place authentique, dans le trait ? Le reste – la force, l’autorité, la justesse – viendrait de cela. »
Le jour pâle déclinait, striant l’atelier de longues ombres bleutées. Hakim sentit une tension en lui se relâcher, non par abandon, mais par un réajustement imperceptible. Il ne s’agissait pas de lutter contre le froid extérieur ou les exigences du monde, mais de trouver, en soi, le point d’équilibre à partir duquel tout devenait possible sans effort démesuré. C’était cela, ne pas plier. Non par orgueil, mais par un ancrage si profond que les vents ne pouvaient que frôler la surface.
En partant, il regarda une dernière fois la figurine sur la table. Elle n’avait pas bougé. Elle était toujours là, droite et paisible, occupant pleinement son petit territoire d’argile. Le chemin de retour lui parut moins rude. Il marchait, attentif au contact de ses pas sur le sol glacé, à la colonne d’air dans sa poitrine. Il ne remontait pas les épaules. Il les laissait simplement où elles étaient, libres, tandis qu’il s’installait, pas à pas, dans la certitude grandissante de sa propre place.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 284 : L'Écho des Autres
Le froid de décembre, vif et tranchant, s’était insinué dans l’atelier chassant les derniers effluves d’argile humide et de feu de bois. Sila, un châle épais sur les épaules, polissait les courbes d’une figurine abstraite, une forme qui semblait chercher son centre de gravité. Hakim, assis près du petit poêle, observait les flammes danser derrière la vitre, le reflet du feu jouant sur ses traits pensifs. Le silence n’était pas vide, mais chargé d’une attente paisible, comme si la saison elle-même les invitait à des confidences plus profondes.
« C’est étrange, dit enfin Hakim sans quitter le feu des yeux. En ce moment, tout le monde semble avoir un avis définitif sur ce que je devrais faire. Mon père parle de carrière stable, mes professeurs évoquent des concours prestigieux à l’étranger, mes amis projettent leurs propres rêves sur les miens. Parfois, j’ai l’impression de naviguer en écoutant des boussoles qui indiquent toutes un nord différent. »
Sila posa délicatement sa figurine. Son regard, empreint d’une douce acuité, se posa sur le jeune homme. Elle perçut dans sa voix cette vibration particulière de celui qui, à la croisée des chemins, craint de prendre la route d’un autre.
« Cela me rappelle une pensée complexe et belle, murmura-t-elle. Une métaphore qui parle justement de ce danger. Des fois, on actualise un potentiel qui n'est pas pour soi. Un bon exemple, c'est les chauves-souris. Les chauves-souris envoient des ultrasons pour voir l'obstacle, pour voir les moustiques qu'elles vont manger. Imaginez deux chauves-souris et qu'il y en a une qui trouve que le moustique de l'autre est meilleur; parce que l'écho de l'autre chauve-souris montre un plus gros moustique. Alors, elle se précipite sur le moustique, oubliant son propre écho et elle se fracasse la tête contre un arbre entre elle et le moustique. En prenant l'écho des autres, on se trompe. »
La sentence, dense et imagée, résonna dans l’air froid. Hakim tourna enfin la tête vers elle, captivé.
« L’écho des autres… répéta-t-il lentement. Tu veux dire que je risque de courir après le moustique de quelqu’un d’autre ? »
« Exactement. » Sila se leva pour venir s’asseoir près de lui, face au poêle. « Ton propre écho, ce sont tes désirs, tes résonances intimes, ta voix. L’écho que tu perçois des autres – parents, professeurs, amis – dessine un chemin qui est le leur, nourri de leurs peurs, de leurs ambitions ou de leurs regrets. Le ‘gros moustique’ de l’autre semble toujours plus alléchant, car il a la saveur du déjà-réussi, du socialement approuvé, du sécurisant. Mais il ne t’appartient pas. Et dans ta course pour l’atteindre, tu risques de te fracasser contre les arbres invisibles qui se dressent sur ton propre chemin. »
Dehors, une fine pluie glacée se mit à crépiter sur les tuiles. Hakim contempla ses mains, ces mains d’artiste en devenir.
« Alors, comment faire la différence ? Comment savoir si c’est mon écho ou le leur ? C’est parfois très confus, tout se mêle. »
« Cela demande de s’arrêter. » Sila eut un geste apaisant. « De faire taire le bruit extérieur, même un instant. D’écouter cette fréquence très personnelle qui ne ment jamais. Elle est souvent plus discrète, moins spectaculaire que les échos des autres. Elle ne promet pas forcément des moustiques énormes, mais elle indique la voie où tu ne te heurteras pas. Là où ta propre navigation a du sens. »
Un sourire naquit sur les lèvres de Hakim, éclairant son visage.
« Comme quand je travaille l’argile sans penser à ce que pourrait dire un jury, simplement guidé par ce qui me semble juste pour la forme. L’écho, dans ces moments-là, c’est le murmure de la terre sous mes doigts. »
« Voilà. » Sila acquiesça, les yeux brillants. « Ton art, ta vie… ce sont tes ultrasons à toi. Ils dessinent la carte de ton territoire. Écouter l’écho des autres, c’est utile pour comprendre le monde, pour ne pas être isolé. Mais s’en servir pour se guider, c’est s’exposer à se perdre. L’arbre contre lequel on se brise a toujours le visage d’un regret, ou d’une vie qui n’était pas la nôtre. »
Ils restèrent un long moment en silence, bercés par le crépitement de la pluie et le ronronnement du poêle. Le froid de décembre, dehors, semblait renforcer la chaleur de cette vérité partagée. Hakim sentait un nœud se défaire en lui. Il n’avait pas de réponse claire à ses choix, mais il venait de recevoir un outil précieux : la méfiance envers les échos trop séduisants qui n’émanaient pas de son être profond.
Sila reprit sa figurine, y traçant une fine rainure à l’endroit précis où le poids de la forme trouvait son équilibre. Une ligne qui n’appartenait qu’à cette pièce, dictée par son écho à elle.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 285 : Le Potentiel Éclairé
Le froid de décembre, vif et sec, s’était engouffré dans l’atelier se mêlant à l’odeur douceâtre de l’argile et de la terre mouillée. La lumière hivernale, basse et pâle, sculptait les reliefs des figurines en attente sur les étagères, projetant des ombres allongées qui semblaient autant de pensées silencieuses. Dans ce silence concentré, seule la respiration calme de Sila et le grattement léger de ses ébauchoirs sur la glaise faisaient écho au crépitement du poêle à bois. Hakim, assis sur un tabouret bas, observait la forme naissante entre ses mains : une silhouette humaine, simplifiée à l’extrême, où seuls l’inclinaison des épaules et le creux des paumes semblaient parler d’une attente ou d’une offrande.
L’étudiant avait apporté avec lui la fraîcheur du dehors et un carnet de notes griffonné, débordant de questions nées de ses lectures. Leurs échanges, au fil des mois, avaient suivi la courbe des saisons, passant des débats enflammés sous la chaleur de l’été aux méditations plus introspectives que le froid amenait. Aujourd’hui, une sorte de sérénité studieuse planait.
« Je suis tombé sur une phrase qui m’a fait immédiatement penser à toi et à tes créatures », commença Hakim, sans lever les yeux de la figurine qu’il tournait lentement dans ses mains. « Elle parle de la réalisation d’un potentiel, mais d’un ordre particulier. » Il marqua une pause, cherchant ses mots dans la pénombre dorée. « L'évangile selon Saint Marc suggère que Jésus était l'Illuminé. Comme Bouddha il est celui qui est éclairé. Il n'est pas différent des autres, mais il est celui qui a su réaliser son plus grand potentiel : le potentiel spirituel de la Nature Humaine. »
Le grattement des outils de Sila cessa. Elle posa délicatement la pièce sur son tour et se tourna vers le jeune homme, un sourire à peine esquissé aux lèvres. Ses yeux parcoururent l’étal, ce musée intime de personnages d’argile qui capturaient des fragments d’âme, des états d’être.
« Le potentiel spirituel de la Nature Humaine… », répéta-t-elle lentement, comme si elle goûtait chaque syllabe. « Voilà une sentence qui est comme cette lumière de décembre. Elle n’ajoute rien de nouveau à l’objet, elle ne crée pas la forme. Elle se contente de l’éclairer, de révéler ce qui était déjà là, mais que l’ombre ou l’indifférence cachaient. »
Elle s’approcha de l’étal et prit une petite figurine, un berger assis, le visage levé vers un horizon invisible. « Regarde celui-ci. Il n’est, techniquement, pas différent du bloc d’argile dont il est issu. La matière est identique. Pourtant, en lui donnant cette forme, en capturant cette posture, j’ai tenté de révéler un potentiel présent dans la matière inerte elle-même : celui de suggérer la contemplation, la paix, un lien avec l’infini. La glaise a réalisé son potentiel narratif, son potentiel symbolique. »
Hakim hocha la tête, son regard passant de la figurine à son amie. « Tu vois donc ces figures… comme des éveillés ? Des illuminés ? »
« Je les vois comme des rappels », corrigea doucement Sila. « Des rappels que le ‘miracle’, si miracle il y a, n’est pas dans l’exception, mais dans l’accomplissement. Chaque être humain porte en lui cette étincelle, cette capacité à se transcender, à éclairer sa propre nature profonde. Jésus, Bouddha… ils sont des miroirs tendus à l’humanité, nous montrant non pas leur étrangeté, mais notre potentiel commun. Le sculpteur, ou le potier, fait de même : il révèle la forme qui sommeille dans l’informe. »
Dehors, une brise glacée fit trembler les vitres. À l’intérieur, la chaleur du poêle et de la conversation créait une bulle hors du temps. Hakim sentait la profondeur de ces mots pénétrer en lui, répondant à une quête qui n’était plus seulement artistique, mais existentielle.
« Alors, notre travail… notre art… ce serait une forme de pratique spirituelle ? Une manière de réaliser ce potentiel, à notre échelle ? »
« Exactement », approuva Sila, reprenant son ébauchoir. « Chaque fois que tu crées avec sincérité, que tu cherches à extraire la vérité de la matière ou de l’idée, tu travailles à ton propre éclairement. Tu ne deviens pas ‘différent’. Tu deviens plus pleinement toi-même. Cette figurine que tu tiens… elle n’aspire qu’à une chose : exprimer l’essence de ce qu’elle est. Une silhouette humaine dans son attitude la plus humble et la plus ouverte. C’est déjà une forme d’illumination. »
Le silence retomba, mais il était désormais chargé d’une présence nouvelle. La sentence choisie par Hakim n’était plus seulement des mots ; elle s’était incarnée dans l’argile, dans la lumière oblique, dans la quiétude partagée. Elle avait révélé le lien invisible entre le geste de l’artiste, la quête du jeune homme, et la pulsation silencieuse du potentiel humain. Sous le ciel hivernal, dans l’atelier où la terre se faisait verbe, ils venaient de toucher du doigt, une fois encore, l’étoffe même de l’éveil.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 286 : Le Premier Geste
La froidure, soudaine et tranchante, avait chassé la douceur tardive de l’automne. Devant l’étal de Sila, les dernières feuilles rousses tourbillonnaient dans un vent vif, annonciateur d’une saison plus rude. À l’intérieur de l’atelier, la chaleur du four à bois et celle du thé à la menthe créaient un rempart contre le gel naissant. Hakim, le visage encore rougi par le froid, se tenait debout, contemplant une nouvelle série de figurines : des danseurs aux corps penchés, semblant lutter contre une bourrasque invisible.
« Le vent a tourné, observa Sila en lui tendant une tasse fumante. Il apporte toujours avec lui des pensées nouvelles, plus coupantes. On se recroqueville, physiquement et intérieurement. »
Hakim acquiesça, posant ses doigts sur la céramique tiède d’une statuette. « Je ressens cela. À la faculté, tout semble plus tendu, les discussions plus vives, comme si chacun anticipait un conflit. On dirait que les sourires eux-mêmes se font plus rares, plus calculés. »
Sila eut un petit sourire en coin, les yeux perdus dans les flammes derrière la vitre du four. « C’est dans ces moments de crispation que les maximes les plus abruptes nous reviennent en mémoire. Je repensais justement à une sentence qui, je l’avoue, m’a longtemps heurtée par sa violence assumée. Si la bagarre est inévitable, il faut frapper le premier. »
La phrase, jetée ainsi dans la quiétude de l’atelier, sembla y suspendre le temps. Hakim laissa un silence se déployer, absorbant la rudesse des mots.
« Poutine, n’est-ce pas ? murmura-t-il enfin. C’est une pensée qui glorifie la préemption, la violence proactive. Elle sent la realpolitik et le cynisme. »
« Sans doute, répondit Sila. Mais nous ne sommes pas des États, Hakim. Nous sommes des êtres de chair, d’argile et d’idées. Alors, je me suis demandé : que peut signifier frapper le premier dans le champ de nos vies minuscules ? Pas par la force, bien sûr. »
Elle prit une des figurines, un danseur dont le bras était levé dans un mouvement puissant et gracieux. « Et si frapper le premier voulait dire : oser le premier geste ? Celui qui brise la glace d’une inimitié possible. Le geste de tendre la main, de proposer un dialogue, alors que le silence menace de s’installer en forteresse. Quand un malentendu gronde à l’horizon, inévitable, la vraie bravoure n’est-elle pas parfois de dégainer le premier… un mot de paix ? »
La perspective fit briller les yeux de Hakim. « Donc, retourner la sentence. Ne pas la subir, mais s’en emparer pour en extraire un contrepoison. Si le conflit est inévitable – un différend, une divergence –, alors il faut frapper le premier par l’apaisement, par l’ouverture. Désamorcer par anticipation. »
« Exactement, approuva Sila. Regarde ces danseurs. Ils ne subissent pas le vent ; ils l’incarnent, ils le devancent par leur mouvement. Frapper le premier, dans notre humanité, c’est peut-être refuser la fatalité du choc. C’est choisir l’arme du geste généreux, du risque de la main tendue. La bagarre n’est souvent inévitable que parce que nous nous résignons à son scénario. »
Hakim songea aux tensions qu’il percevait autour de lui. « C’est un art martial de l’âme, dit-il doucement. Anticiper la vague de méfiance par une sincérité courageuse. C’est épuisant, parfois. »
« Mais moins que les ruines laissées par une bataille évitable, répondit Sila. L’argile, quand elle est trop sèche, se fissure au moindre choc. Il faut parfois frapper le premier en y ajoutant un peu d’eau, de la souplesse, avant que la rupture ne s’impose. »
Dehors, la nuit tombait tôt, glaçant les vitres. Mais dans l’atelier, une autre chaleur irradiait, née de cette alchimie qui transformait une maxime de fer en un outil de discernement. Hakim repensa à une relation fragile, à un non-dit persistant avec un camarade. L’inévitabilité n’était peut-être qu’un leurre.
« Alors, pour décembre et ses froids qui durcissent les positions, murmura-t-il, le titre de cet épisode serait : Le Premier Geste. »
Sila hocha la tête, un fin sourire aux lèvres. « Le premier geste. Celui qui, paradoxalement, désarme. C’est cela, notre façon de frapper : modeler l’inévitable avant qu’il ne nous modèle. Passe-moi cette boule d’argile, Hakim. Montre-moi comment tu commences, toi, quand la forme à venir semble inéluctable. »
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 287 : Fantômes au marché
Le froid, vif et tranchant, s’était installé sur le village, sculptant des arabesques de givre sur les vitres de l’atelier. À l’intérieur, la chaleur du four à céramique et celle, plus subtile, de la conversation, maintenaient le monde extérieur à distance. Sila, les mains couvertes d’une fine pellicule d’argile séchée, observait Hakim qui feuilletait un vieux livre d’esthétique, les sourcils froncés. L’atmosphère de ce jour de fin d’année était étrange, comme suspendue entre la frénésie des préparatifs des fêtes et un silence profond, celui d’une nature qui se retenait de respirer.
— Parfois, dit Sila en rompant le silence, je regarde les vitrines illuminées du centre-ville, les publicités pour des jouets parfaits, des repas de fête somptueux, des sourires sans faille. C’est une réalité tellement lisse, tellement… éclatante, qu’elle finit par projeter une ombre sur tout le reste.
Hakim leva les yeux. Il connaissait ce ton chez Sila, ce prélude à une plongée dans les profondeurs.
— L’ombre sur quoi ? demanda-t-il.
— Sur ce qui résiste à la lumière artificielle. Sur les mains qui tremblent de froid au marché, sur les rires qui sonnent faux parce qu’ils cachent une dette, sur l’attente trop lourde de ceux pour qui décembre n’est qu’un mois de plus à survivre. Ce sont des réalités qu’on ne voit plus, éclipsées par le spectacle de la prospérité obligatoire.
Elle prit une de ses figurines en cours, une créature fragile aux bras levés comme pour se protéger ou invoquer. «Lorsque les images du pouvoir éclipsent ceux de la réalité, ceux qui sont sans pouvoir se battent contre des fantômes.» Christopher Lasch. Cette sentence, elle l’avait lue le matin même et elle tournait dans sa tête depuis, comme un caillou dans un soulier.
Hakim referma le livre. Il voyait le lien. Il le voyait dans les colères de ses camarades, dirigées contre des cibles mouvantes, insaisissables ; dans ses propres angoisses face à un avenir présenté comme un produit à réussir, au mépris des aspérités du chemin.
— Alors nous nous battons contre des fantômes ? Ces images de pouvoir dont parle Lasch… ce sont les récits qu’on nous impose ? Le bonheur standardisé, la réussite calibrée ?
— Exactement, répondit Sila en modelant doucement la figurine. Ces images sont si puissantes qu’elles deviennent notre référentiel. Et lorsque notre réalité à nous, avec ses failles, ses pauvretés, ses bonheurs discrets, ne correspond pas, nous ne remettons pas en cause l’image. Nous nous battons contre nous-mêmes, contre nos proches, contre des boucs émissaires tout aussi impuissants. Ce sont des combats de spectres, dans un théâtre d’ombres.
Elle fit une pause, son regard perdu dans la flamme du four. Le climat, cet hiver, semblait refléter cette dissonance : un soleil éclatant mais sans chaleur, un ciel bleu métallique sur une terre glacée. Une beauté qui mentait.
— Je me souviens, continua-t-elle, du petit vendeur de fèves au coin du marché. Il avait un sourire triste en voyant défiler les gens chargés de paquets clinquants. Il se battait, lui, contre le fantôme de l’indifférence, contre l’image d’une convivialité dont il était exclu. Son combat réel était pour nourrir ses enfants, mais son énergie se consumait à lutter contre ce sentiment d’invisibilité.
Hakim acquiesça, le cœur serré. Il pensait à sa propre quête, à cette pression de devenir « l’artiste de demain », image glamour qui éclipsait la réalité du doute, du travail solitaire, de la nécessité de faire du tutoring pour payer ses toiles. Contre quel fantôme luttait-il ? Contre l’image d’un rival plus doué ? Contre l’idéal inaccessible ?
— Alors comment se battre contre du concret ? Comment redonner de la visibilité aux vraies réalités ?
Sila lui tendit la figurine fragile.
— En les façonnant. En les nommant. Comme je fais avec l’argile, ou toi avec tes croquis. Chaque fois que tu captures un vrai sourire, une vraie fatigue, une vraie joie, tu voles un peu de lumière aux images du pouvoir pour la rendre aux réalités oubliées. La camaraderie, comme la nôtre, en est une. Elle n’est pas photogénique au sens des magazines, mais elle est un feu de camp autour duquel on peut discerner les vrais visages.
Le froid semblait un peu moins vif, à cet instant. Hakim regarda la petite sculpture dans ses mains. Ce n’était pas un soldat, pas un héros. Juste une créature vulnérable, mais debout. Elle ne combattait aucun fantôme. Elle attestait simplement, silencieusement, de sa propre présence au monde. Et dans cette attestation, il sentait germer la seule force capable de dissiper les ombres : celle de voir, enfin, ce qui est vraiment là.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 288 : L’Oppresseur au visage débonnaire
Le ciel avait pris cette teinte de plomb pâle, froide et immobile, qui semblait absorber tous les sons. L’hiver, désormais installé, glaçait les vitres de l’atelier, mais à l’intérieur, la fournaise du four à céramique ronronnait, tissant une bulle d’air chaud et d’argile humide. Sila, les mains encore marbrées de terre ocre, observait Hakim qui tournait et retournait entre ses doigts une petite figurine inachevée, un oiseau aux ailes lourdes.
La visite de l’étudiant tombait à point nommé. Depuis quelques semaines, une forme de lassitude sourde pesait sur Sila, moins personnelle que diffuse, comme un brouillard étouffant. Elle avait senti cette même fatigue, teintée de colère impuissante, dans les épaules voûtées des cultivateurs au souk, dans les silences trop longs de ses voisins. Quelque chose d’indéfinissable flottait dans l’air glacé de décembre.
Hakim, lui, semblait habité par une agitation fébrile. Les cours à l’institut, les discussions enflammées avec ses pairs, tout le laissait insatisfait, à vif. Il posa l’oiseau d’argile.
« Parfois, explosa-t-il sans préambule, on a l’impression de se battre contre de la fumée. On est en colère, mais la cible se dérobe. On pointe du doigt, mais le visage de l’adversaire est flou, presque sympathique. C’est… étouffant. »
Sila acquiesça lentement, essuyant ses mains sur un torchon rugueux. Elle s’approcha de la fenêtre, contemplant le village engourdi. « C’est le propre des temps où les murs ne sont plus en pierre, Hakim, mais en sourires protocolaires et en paroles lénifiantes. » Elle se retourna, son regard grave planté dans celui du jeune homme. « Dans une société où le pouvoir aime se présenter sous un aspect débonnaire – le gouvernement n'ayant que rarement recours à l'utilisation brutale de la force – il est particulièrement difficile d'identifier l'oppresseur, plus encore de le personnifier, ou de maintenir un sentiment brûlant d'injustice dans la population. » Christopher Lasch.
La sentence, lâchée dans la chaleur de l’atelier, résonna avec la force d’un gong. Hakim retint son souffle. Ces mots nommaient précisément le brouillard qui l’étreignait.
« Alors comment faire ? murmura-t-il. Comment garder les yeux ouverts quand on nous offre des anesthésiants en guise de paix sociale ? »
Sila prit un bloc d’argile fraîche et commença à le pétrir avec une lenteur méthodique. « L’artisan, peut-être, a une petite clé. Il apprend à reconnaître la main derrière la forme, l’intention derrière la texture. L’oppresseur débonnaire, vois-tu, ne sculpte pas avec des matraques, mais avec des peurs insidieuses, des désirs habilement canalisés, des libertés rétrécies si progressivement qu’on ne sent plus la cage. Il se personnifie dans l’apathie qu’il engendre, dans cette résignation douce que l’on prend pour de la sagesse. »
Hakim observait les doigts de Sila donner une forme à l’informe. « Tu dis qu’il faut sculpter, nous aussi. Sculpter notre regard. »
« Exactement. Identifier les contours de la pression. Sentir où le sourire est une grimace, où la promesse est un leurre. Ce n’est plus un tyran sur une estrade, c’est un système de douceur coercitive. Le combattre, c’est d’abord refuser d’oublier ce sentiment brûlant d’injustice, même quand tout incite à l’enfouir sous la cendre tiède du confort ou du découragement. C’est garder la brûlure vive. »
Le vent se leva dehors, gémissant contre les portes. La chaleur du four était un défi, un petit foyer de résistance. Hakim reprit l’oiseau aux ailes lourdes. « Cette figurine… on dirait qu’elle pourrait voler, mais quelque chose la tire vers le bas. Un poids invisible. »
Sila lui adressa un demi-sourire. « Alors à nous, artistes, de rendre ce poids visible. De modeler l’invisible oppresseur pour que chacun puisse enfin lui donner un nom. La colère qui s’ignore se dissipe. Celle qui se connaît peut construire. »
Ce soir-là, quand Hakim reprit le chemin de la ville, le froid de décembre lui parut moins absurde. Il portait en lui une clarté neuve et douloureuse. Le brouillard n’était pas levé, mais il en comprenait maintenant la composition. Et dans sa poche, l’oiseau d’argile aux ailes lourdes lui rappelait que la première liberté est de voir la chaîne, et que le sentiment brûlant de l’injustice, entretenu comme une flamme dans l’atelier d’une potière philosophe, était déjà un acte de résistance. Le combat, désormais, avait un visage moins flou. Il était là, dans le maintien même de cette brûlure.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 289 : Là où nous n’allions pas
Le ciel s’était fait lourd de nuages gris perle, un ciel bas qui semblait aspirer la chaleur de la terre pour la transformer en une promesse de pluie fine et tenace. L’air sentait la terre mouillée et le bois de feu de cheminée, une atmosphère nouvelle qui glaçait les doigts et poussait à chercher la chaleur du four à céramique encore chaud.
Sila, le visage légèrement rougi par la chaleur rayonnante du poêle à bois, observait Hakim qui tournait et retournait entre ses mains une figurine d’argile crue, un oiseau aux ailes à peine ébauchées. Le jeune homme semblait absorbé par la fragilité de la forme, par cette étape incertaine où tout peut encore basculer, s’effondrer ou prendre son envol.
« Je pense à cette phrase », dit-il sans lever les yeux, comme poursuivant une conversation intérieure. « On apprend à nager pour pouvoir aller dans l'eau. Là où nous n'allions pas avant d'avoir appris à nager. » Il posa délicatement l’oiseau sur l’établi. « Avant, je la voyais comme une évidence. Maintenant, elle me semble terriblement courageuse. Apprendre à nager, ce n’est pas juste acquérir une technique. C’est accepter de mettre la tête sous l’eau pour la première fois, cet instant de panique où l’on ne respire plus comme d’habitude. C’est faire confiance à un élément qui n’est pas le nôtre. Tout ça, pour aller ailleurs. »
Un sourire sage étira les lèvres de Sila. Elle approcha deux tasses de thé brûlant, dont la vapeur montait en minces volutes dans l’air frais de l’atelier. « Tu touches à l’essentiel, Hakim. Nous parlons souvent du but, de la rive à atteindre. Mais la phrase nous rappelle que le vrai changement d’univers, c’est l’apprentissage lui-même. Avant de savoir, cette eau – qu’elle soit un domaine de connaissance, un état d’esprit, une vérité sur soi – nous était étrangère, interdite. Nous la regardions de la terre ferme. Là où nous n’allions pas. C’est une géographie intime de nos interdits et de nos peurs. »
Elle prit une éponge humide pour lisser les contours d’un grand vase aux formes fluides, comme érodées par un fleuve. « Regarde cette argile. Je pourrais avoir peur de trop creuser, de percer la paroi. Alors je reste en surface, dans le connu, le sûr. Mais si je veux qu’elle devienne légère, qu’elle laisse passer la lumière, je dois apprendre à creuser juste assez. Apprendre ce langage du risque. Cet apprentissage ouvre un monde nouveau : celui des formes aériennes, des pleins et des déliés. Un monde où je n’allais pas avant. »
Dehors, une première bruine se mit à tapisser les vitres, estompant les oliviers en des taches d’encre verte. Le changement de climat n’était pas seulement dans l’air ; il semblait aussi dans le ton de leur échange, plus introspectif, tourné vers les métamorphoses intérieures que provoque le froid et le recueillement.
« Et si on appliquait cela à nous ? », demanda Hakim, les yeux brillant d’une curiosité soudaine. « Cette amitié… elle m’a appris à ‘nager’ dans des eaux inconnues. Écouter vraiment, ne pas avoir toujours raison, accepter que la sagesse puisse venir de quelqu’un d’autre, d’une vie différente. Avant, je n’allais pas dans ces eaux-là. J’étais sur la rive de mon monologue. Toi, qu’as-tu appris à travers nos échanges qui t’a ouvert un nouvel endroit ? »
Sila resta silencieuse un long moment, le regard perdu dans les volutes de vapeur. « Tu m’as appris à nager dans les eaux du temps qui passe », avoua-t-elle doucement. « Ta jeunesse, ta façon de questionner avec cette intensité qui parfois m’échappe, m’ont obligée à replonger dans mes propres eaux de vingt ans. Des eaux que je pensais avoir quittées pour toujours, un peu tumultueuses, pleines de courants contradictoires. Je revisite ces endroits avec le regard d’aujourd’hui. Là où je n’allais plus. C’est un territoire mélancolique parfois, mais riche. Tu m’as rendu cette nage possible. »
Il y eut un silence paisible, empli seulement du crépitement de la pluie et du léger crissement des doigts de Sila sur l’argile. Ils venaient de tracer, avec des mots, la carte de leurs traversées respectives. L’apprentissage n’était pas un simple outil ; c’était le bateau lui-même, et la camaraderie, la mer qui le portait.
Hakim reprit l’oiseau d’argile. « Alors il ne reste plus qu’à nager », murmura-t-il. « À continuer d’apprendre, pour aller, ensemble, vers des rives que nous ne soupçonnons même pas encore. »
Et dans la douce pénombre de l’atelier, tandis que l’hiver posait délicatement son manteau humide sur le village, ils sentaient que chaque phrase partagée, chaque sentence sondée, était une nouvelle brasse qui les emmenait un peu plus loin, dans les profondeurs étincelantes et insondables de la vie.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 290 : L'Exercice Partagé
Un froid vif et sec, nouvellement arrivé des crêtes lointaines de l’Atlas, s’était installé à Aïn El Ksour. Il taquinait les dernières feuilles rousses des vignes vierges, faisait crépiter le feu de bois dans le poêle de l’atelier et teintait l’air d’une clarté cristalline. Ce matin-là, la lumière hivernale, basse et tranchante, découpait avec une netteté inhabituelle les silhouettes des figurines alignées sur l’étal de Sila. Hakim, enveloppé dans un épais manteau, poussa la porte, apportant avec lui le parfum de l’air hivernal et une énergie juvénile qui contrastait avec la quiétude studieuse de l’atelier.
Il observa un moment Sila, concentrée à lisser les contours d’une nouvelle pièce – deux formes humaines semblant émerger d’une même masse d’argile, leurs bras entrelacés formant une arche solide. Le silence n’était pas vide, mais plein de la chaleur du lieu et de l’attente d’un échange. Hakim rompit enfin le calme, sa voix empreinte des réflexions qui l’avaient habité depuis leur dernière rencontre, centrée sur les dynamiques souvent âpres du monde de l’art qu’il commençait à explorer.
« Parfois, murmura-t-il en se rapprochant du poêle, j’observe les ateliers à l’école, les critiques, les compétitions pour les expositions… On dirait que tout est une question de pouvoir. De qui impose sa vision, son style, son réseau. C’est épuisant, et cela semble si loin de l’essence même de la création. »
Sila posa délicatement sa spatule, sans quitter des yeux les deux formes d’argile. La sentence qu’ils avaient choisie d’explorer cet après-midi résonnait déjà dans l’air. Elle prit le temps de répondre, son regard passant des figurines au visage attentif du jeune homme.
« Tu touches à une tension fondamentale, Hakim. Le pouvoir, sous toutes ses formes – l’influence, le savoir, la notoriété – n’est pas en soi une énergie négative. C’est sa circulation, ou son blocage, qui détermine tout. » Elle fit un geste vers ses étagères, où cohabitaient ses œuvres et celles d’artistes amis ou découverts. « Regarde. Ici, je ne règne pas en monarque absolu. Je propose, j’expose, j’échange. L’étal n’est pas un trône, c’est… une table de partage. »
Elle laissa le silence s’installer, le temps pour Hakim de laisser ces images infuser. Puis, elle reprit, articulant lentement la pensée qui avait guidé ses mains ce matin-là : « Le bon exercice du pouvoir, qui est l'exercice partagé, sert le meilleur intérêt de celui qui le pratique, en lui assurant la bienveillance des autres et leur adhésion à une démarche commune. » Tzvetan Todorov. Voilà la clé. Croire que le pouvoir se conserve en le gardant jalousement pour soi est une illusion qui mène à l’isolement et, à terme, à la stérilité. »
Hakim s’assit sur un tabouret, les yeux brillants. « Donc, quand tu m’invites ici, quand tu partages tes techniques, tes doutes, tes sentences… ce n’est pas juste de la générosité. C’est aussi… un exercice de pouvoir ? Un acte qui, en le partageant, te renforce ? »
Un sourire franc éclaira le visage de Sila. « Exactement. En te transmettant, je ne m’appauvris pas. Je m’enrichis de tes questions, de ton regard neuf, de l’énergie que tu ramènes. Mon « pouvoir » – si on veut l’appeler ainsi, ce savoir-faire et cette petite sagesse pratique – ne s’érode pas, il se multiplie. Et surtout, il assure, comme le dit si bien Todorov, votre bienveillance et votre adhésion. Non par soumission, mais par alliance. Tu deviens, d’une certaine manière, le gardien et le continuateur de cet esprit. »
Dehors, une brise siffla, faisant trembler les volets. À l’intérieur, une compréhension nouvelle se réchauffait. Hakim pointa le menton vers la sculpture des deux figures fusionnées. « C’est cela, ta nouvelle pièce ? L’exercice partagé ? »
Sila acquiesça. « Deux forces distinctes qui trouvent leur équilibre et leur élévation dans l’entrelacement. Aucune ne domine l’autre, aucune ne s’efface. Ensemble, elles forment une arche, un pont. C’est la structure la plus solide. En art, en amitié, en société. »
Le jeune homme regarda alors l’étal avec de nouveaux yeux. Ce n’était plus simplement un lieu de vente ou d’exposition, mais la matérialisation même d’une philosophie. Chaque figurine, chaque invitation au dialogue, chaque sentence discutée était un acte de pouvoir partagé, une offrande qui tissait une communauté discrète mais réelle.
« Alors, finalement, conclut Hakim, pensif, le plus grand pouvoir serait peut-être la capacité à créer du lien, à inspirer la collaboration. Un pouvoir qui, pour être véritablement fort, doit se donner. »
Sila reprit son outil, un signe de paix dans son geste. « Voilà. Et en cette saison où la nature semble se replier sur elle-même, nous, nous nous rappelons que la vraie chaleur, et la vraie force, naissent du don et de la rencontre. Prépare-toi, l’heure n’est pas au repli, mais à l’alliage. » Et dans l’atelier embaumé d’argile et de feu de bois, sous le ciel hivernal d’Aïn El Ksour, la sentence de Todorov cessait d’être une abstraction pour devenir le ciment invisible de leur camaraderie.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 291 : Le Froid et la Chaleur Intérieure
Le vent de nord-est sifflait en bourrasques acérées contre les vitres de l'atelier, modelant des arabesques de givre éphémères. À l'intérieur, le poêle à bois ronronnait, mais une étrange torpeur, plus mentale que physique, semblait avoir saisi l'espace. Sila tournait lentement une tasse entre ses mains, les yeux perdus dans les flammes dansantes. Hakim, assis sur le tabouret bas, feuilletait un carnet de croquis sans vraiment le voir. La succession de jours gris et confinés avait installé entre eux un silence inhabituel, non pas complice, mais lourd d'une réflexion commune encore informulée.
— Il fait un froid à ne pas mettre un philosophe dehors, finit par murmurer Sila, sans quitter des yeux la braise.
— C’est un froid qui rentre en vous, malgré le feu, approuva Hakim en frissonnant. Comme si l’hiver ne voulait pas seulement geler l’eau des ruisseaux, mais aussi… figer les élans.
Sila hocha la tête, un sourire léger effleurant ses lèvres. Elle posa sa tasse et se leva pour prendre une figurine en cours de façonnage, un personnage aux bras ouverts, comme pour embrasser un vide. Elle en lissa les contours du bout des doigts, geste presque thérapeutique.
— Cela me rappelle une sentence que je tourne et retourne depuis ce matin, dit-elle. « Le pouvoir lié à la connaissance est un atout de la plus haute importance pour la sécurité d’une collectivité. Mais cette espèce de pouvoir ne vaut pas grand-chose pour la santé affective de l’individu. »
Les mots d’Alexander Lowen tombèrent dans le silence de l’atelier avec la netteté d’un caillou dans une eau immobile. Hakim releva la tête, captivé. La « sécurité d’une collectivité ». Cela résonnait étrangement avec ce climat de forteresse que créait le froid extérieur, avec les portes closes, les provisions faites, les feux entretenus. Une organisation collective contre l’intempérie.
— C’est ce que nous faisons en ce moment même, observa-t-il. Nous avons la connaissance de l’hiver, nous savons comment nous en protéger, nous sécuriser. Cela nous garde en vie, en sécurité. C’est un pouvoir indispensable.
— Oui, acquiesça Sila. Savoir allumer un feu, isoler une maison, prévoir… C’est le savoir qui construit des remparts. Mais regarde-nous. Ces remparts, une fois dressés, que laissent-ils à l’intérieur ? Elle fit une pause, la figurine fragile entre ses paumes. La sécurité collective, physique, elle est là. Mais elle ne chauffe pas forcément le cœur. Elle ne répond pas à la solitude qui peut naître dans la longueur des nuits, à l’ennui qui ronge, au désir d’un échange chaleureux qui ne serait pas seulement un échange de calories. Cette espèce de pouvoir ne vaut pas grand-chose pour la santé affective de l’individu.
Hakim se mit à marcher lentement, comme pour dégourdir une pensée engourdie. Il voyait si bien le parallèle avec son propre parcours. L’accumulation frénétique de connaissances artistiques, techniques, historiques – ce pouvoir qui devait le sécuriser dans le monde de l’art, le rendre légitime, fort. Un rempart de diplômes et de compétences. Et pourtant, dans sa chambre d’étudiant, parfois, face à une toile blanche, une angoisse sourde l’étreignait. Le savoir ne comblait pas le doute sur sa propre voix, n’apaisait pas la nostalgie d’un foyer chaleureux, ne remplaçait pas la richesse d’une amitié comme celle-ci, tissée autour d’un simple étal de céramique.
— Alors nous jonglons sans cesse entre deux mondes, dit-il enfin. Celui où nous devons construire des digues avec notre savoir – pour la communauté, pour notre propre survie sociale – et celui, intérieur, où nous avons besoin d’un tout autre type de chaleur. Une chaleur qui ne s’apprend pas dans les livres.
Sila déposa délicatement la figurine sur l’étagère, parmi d’autres êtres d’argile qui semblaient attendre, eux aussi, une étincelle de vie.
— Peut-être que la sagesse, Hakim, c’est de ne jamais confondre les deux. D’honorer le savoir qui protège le corps de la collectivité, sans jamais lui demander l’impossible : réchauffer l’âme solitaire. Cette chaleur-là… Elle naît d’autre chose. De l’art qui nous dépasse, du lien inattendu, du silence partagé devant un feu de bois, d’un thé offert sans calcul.
Elle se tourna vers lui, et son visage s’illumina d’une douceur qui fit reculer, l’espace d’un instant, le froid du dehors et la torpeur du dedans.
— C’est pour cela que tu es là aujourd’hui, malgré la tempête. Ta visite ne sécurise pas ma maison contre le gel. Mais elle nourrit quelque chose en moi que toutes les connaissances du monde ne pourraient alimenter.
Hakim sentit une vague de chaleur lui monter à la gorge. Le constat était à la fois terrible et libérateur. Ils vivaient dans un monde obsédé par le premier pouvoir – celui qui sécurise, classe, optimise – au point d’oublier de cultiver le second, plus fragile, plus essentiel. Ici, dans cet atelier, ils faisaient acte de résistance. Ils entretenaient la flamme affective, avec les mêmes soins que celle du poêle.
— Alors continuons, dit-il simplement, en reprenant son carnet. Non pas pour ajouter une pierre au rempart, mais pour entretenir ce foyer.
Dehors, le vent redoubla de violence. Mais à l’intérieur, le silence n’était plus le même. Il était habité, chaleureux, chargé de la conscience précieuse de ce qu’ils étaient en train de faire : non pas survivre, mais vivre. Tout l’enjeu était là, dans cette distinction fragile, aussi délicate à manier que l’argile encore humide entre les doigts de Sila.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 292 : La Sève et le Mur
L’hiver avait cette année une morsure inhabituelle. Un vent sec et tranchant, venu de l’est, semblait vouloir polir les montagnes, effaçant toute douceur. Dans l’atelier de Sila, la chaleur du four à bois luttait contre les infiltrations de froid, créant un cercle de vie étroit et précieux. Hakim, arrivé le souffle court et les oreilles rougies, trouvait refuge dans cette atmosphère où l’odeur de la terre cuite se mêlait à celle du pin brûlé.
Sila modelait une figurine aux formes robustes, presque archaïques, une gardienne des semences aux bras épais et au visage à peine ébauché. Hakim, observant ses mains travailler la glaise avec une force tranquille, rompit le silence. Il parlait de son cours sur l’histoire des arts, des grandes civilisations et de leur déclin, de cette sensation étrange que le raffinement semblait souvent être le prélude à une grande fragilité.
Sila hocha lentement la tête, ses doigts ne cessant pas leur œuvre. Elle regarda la figurine, puis par la fenêtre le vent qui courbait les vieux oliviers.
« Quand une nation devient «civilisée», le système nerveux s'affine et les individus s'affaiblissent physiquement. Civilisez une race sauvage et vous retrouverez le même phénomène; une autre race barbare viendra triompher d'elle. C'est presque toujours la race barbare qui l'emporte... »
La sentence de Swâmi Vivekânanda flotta dans l’air, dense comme la fumée du four. Elle n’était pas citée comme une vérité absolue, mais comme une pierre jetée dans l’eau calme de leur réflexion.
« Ce qui me frappe, dit Sila après un long moment, ce n’est pas la victoire de la force brute, que l’on nomme ‘barbarie’. C’est cette idée d’affinement du système nerveux. Comme si la civilisation, en nous rendant plus sensibles, plus complexes, nous ôtait une part de notre vitalité brute, de notre résistance intrinsèque. Nous échangeons la peau épaisse contre des nerfs à vif. »
Hakim se rapprocha du four, tendant ses mains vers la chaleur. « À l’école, on nous enseigne cet affinement comme un progrès absolu. La délicatesse du trait, la subtilité des couleurs, la complexité des concepts. Mais j’ai l’impression parfois de m’y perdre, de devenir… plus fragile. Comme si je bâtissais un château de verre. »
Un sourire toucha les lèvres de Sila. « Et peut-être que l’artiste, le véritable artiste, est celui qui lutte pour garder les deux. La sensibilité du système nerveux affiné – cette capacité à percevoir la nuance, la douleur du monde, la beauté fuyante – et la vigueur physique, presque primitive, de celui qui crée avec ses mains, qui résiste, qui impose une forme au chaos. Cette figurine, » dit-elle en la soulevant délicatement, « elle n’est pas délicate. Elle est forte. Elle contient une mémoire de la terre et du grain. C’est ma façon de conjurer l’affaiblissement. »
Le vent hurla contre la vitre, comme pour défier leurs paroles. Hakim pensa à sa propre quête, à cette recherche de connaissance qui parfois l’épuisait, le rendait étranger à son propre corps. Il comprenait soudain que ses visites ici, à cet étal modeste, étaient plus qu’un apprentissage : c’était un entraînement. Une façon de retrouver une sève plus brute, un contact avec une vérité qui ne passait pas seulement par l’intellect.
« Alors, être ‘barbare’… ce ne serait pas être cruel ou ignorant, mais garder intacte cette force vitale ? » demanda-t-il.
« C’est une part de la réponse, je crois, » murmura Sila en commençant à graver des symboles simples sur le ventre de la figurine, des signes rappelant les tatouages berbères. « Le véritable danger, c’est lorsque le raffinement devient un mur entre nous et notre propre essence, notre capacité à endurer, à créer, à simplement être. La civilisation qui devient une cage dorée, où les nerfs sont si sensibles qu’ils ne supportent plus le contact du réel. Alors, oui, tout vent un peu violent peut tout emporter. »
Ils restèrent silencieux un long moment, écoutant le duel entre le vent hurlant et le crépitement constant du feu. Dans ce contraste, la sentence prenait vie. Hakim sentait en lui le débat s’installer : comment affiner sa perception sans émousser sa volonté ? Comment être un artiste « civilisé » sans perdre la « barbarie » créatrice nécessaire ?
Lorsqu’il se leva pour partir, le froid dehors lui parut moins hostile. Il n’était plus seulement une agression, mais un rappel, une épreuve. Il serra son manteau autour de lui, sentant une nouvelle détermination, presque physique, naître en lui.
Sila, devant son four, surveillait la cuisson de la gardienne des semences. Elle pensait à tous les murs que les hommes bâtissent pour se protéger du monde, et qui finissent par les étouffer. Son art, aujourd’hui, était un acte de résistance modeste. Non pas un rejet de la civilisation, mais une tentative désespérée et belle de garder les fenêtres grandes ouvertes, pour laisser entrer, malgré le froid coupant, le vent sauvage et vivifiant de la vérité.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 293 : L'Échelle de terre
Un froid vif et cristallin s’était abattu sur le village, sculptant des arabesques de givre sur les vitres de l’atelier. À l’intérieur, la chaleur du four à bois et celle, plus douce, de la convivialité, maintenaient le monde extérieur à distance. Sila pétrissait une longue colombine d’argile, lui donnant une forme à la fois solide et souple, tandis qu’Hakim, assis sur un tabouret bas, feuilletait un vieux carnet de croquis aux pages cornées. Le silence entre eux n’était pas vide ; il était peuplé du crépitement des bûches et du léger frottement des doigts sur la terre.
Hakim leva les yeux, observant Sila qui, avec une concentration absolue, ajustait l’équilibre de la figurine. Il pensait à son école d’art, à la structure du cursus, aux professeurs dont l’approbation semblait parfois peser plus lourd que la créativité elle-même.
« Je repensais à quelque chose », commença-t-il sans préambule, rompant le calme d’une voix pensive. « À cette idée que toute activité organisée détermine une hiérarchie de pouvoir. Qu'elle soit grande ou petite, le bonhomme d'en haut est toujours considéré comme "arrivé" par ceux qui le suivent sur l'échelle. »
Sila ne cessa pas son modelage, mais un léger sourire effleura ses lèvres. La sentence d’Alexander Lowen flotta dans l’air, dense comme la fumée du four. « Et tu montes, ou tu regardes monter ? » demanda-t-elle simplement, plantant le germe de la nuance.
« Je regarde, surtout. Parfois avec envie, parfois avec scepticisme. À l’école, cette échelle est très visible. Les professeurs, les artistes reconnus invités en atelier, les étudiants en dernière année qui exposent déjà… Chaque marche semble définie. Et on nous encourage à la gravir, les yeux rivés sur ceux qui nous précèdent. » Il referma le carnet. « Mais cette hiérarchie, elle finit par te dicter ce qui est "réussi" ou non. Elle formate le regard. »
Sila posa délicatement la colombine sur une planche. Elle prit un chiffon humide pour s’essuyer les mains, le geste lent et ritualisé. « Cette échelle, elle existe partout, Hakim. Dans l’atelier le plus modeste comme dans la plus prestigieuse galerie. Le potier qui enseigne à son apprenti, le collectif d’artistes qui élit son porte-parole… L’organisation humaine semble la requérir, presque naturellement. Le piège, je crois, n’est pas l’échelle en elle-même. »
Elle s’approcha d’une étagère où séchaient des figurines plus anciennes : des gardiens de seuil, des veilleurs, des danseurs aux postures improbables. « Le piège, c’est de croire qu’il n’existe qu’une seule échelle. Et que le sommet de celle qu’on t’impose est l’unique horizon. Regarde. »
De son index, elle désigna ses propres créations. « Dans ce microcosme, je suis le "bonhomme d’en haut". Je décide de la forme, de la cuisson, du destin de chaque pièce. C’est une hiérarchie de compétence, et peut-être de vision. Mais si tu changes d’échelle, la perspective s’inverse. Sur l’échelle de la renommée commerciale, je suis tout en bas. Sur celle de la tradition pure, je suis une égarée qui invente des formes hybrides. Sur celle de la liberté d’expression, peut-être suis-je à un échelon qui me convient. »
Hakim écoutait, les yeux passant de Sila aux figurines. Il comprenait que sa réflexion était trop binaire. « Donc, il s’agirait de choisir son échelle ? Ou d’en construire une soi-même ? »
« De la reconnaître, d’abord », corrigea Sila. « Et d’en interroger la légitimité. Est-elle au service de l’activité, ou l’activité est-elle au service de son maintien ? Dans ton école, est-ce que la hiérarchie sert à transmettre un savoir, à ouvrir des possibles ? Ou sert-elle surtout à se reproduire elle-même, à créer des "arrivés" qui ne verront plus que leur position sur l’échiquier ? »
Elle revint vers lui, les bras croisés sur son tablier taché d’ocre. « Quand tu es là, dans cet atelier, sur quelle échelle te places-tu ? Celle du maître et de l’élève ? Je l’espère un peu, car j’ai des choses à partager. Mais aussi, j’espère, celle de deux chercheurs, côte à côte. Deux personnes qui grattent la terre pour y trouver des réponses différentes. Sur cette échelle-là, le "bonhomme d’en haut", c’est la vérité qu’on poursuit, jamais tout à fait atteinte. Et nous, nous sommes simplement en chemin. »
Le froid dehors semblait avoir perdu de sa morsure. Hakim sentit un poids se dissiper, non pas celui de la hiérarchie, mais celui de la fascination unique qu’elle exerçait. Il existait d’autres façons de se situer, d’autres échelles dont les barreaux étaient faits de questions partagées et de découvertes mutuelles, non de prestige.
« Alors, la prochaine fois qu’on me montrera l’échelle à gravir », dit-il en souriant, « je m’efforcerai de regarder autour, pour voir combien d’autres sont dressées, et laquelle m’appartient vraiment. »
Sila hocha la tête, satisfaite. « Et n’oublie pas que les échelles les plus solides sont souvent celles qu’on tisse avec les autres, en équilibre, et non celles sur lesquelles on marche pour les dépasser. »
Elle retourna à sa colombine, et Hakim rouvrit son carnet. L’atelier avait retrouvé son silence plein, mais l’échange y avait déposé une nouvelle couche de sens, comme une fine glaçure sur leur camaraderie. Le pouvoir, ce soir, n’était ni en haut ni en bas, mais dans la chaleur partagée qui rendait toutes les hiérarchies relatives, et le chemin, plus important que l’arrivée.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 294 : La Présence des Gestes
Un froid sec et cristallin régnait sur le village, sculptant les ombres portées par un soleil pâle. L’hiver, dans cette région, n’était pas une saison de sommeil, mais de concentration, un resserrement de la nature sur son essence. L’atelier de Sila en était le parfait refuge, où la douce chaleur du four à céramique contrastait avec l’air tranchant du dehors. Ce matin-là, ce n’était pas l’argile fraîche qu’elle travaillait, mais un rituel plus ancien. Assise sur un tabouret bas, elle frottait lentement, presque méditativement, une grande planche de bois avec un mélange d’huile et de cire d’abeille. Chaque geste, ample et répété, faisait remonter les veines du vieux chêne et répandait une odeur profonde, à la fois douce et boisée, qui se mêlait à celle, minérale, de la terre cuite.
Hakim poussa la porte, les joues rougies par le vent. Il s’arrêta un instant sur le seuil, observant la scène. La lenteur et l’évidence du mouvement de Sila créaient une bulle de sérénité. « On dirait que tu dialogues avec ce bois », murmura-t-il en enlevant son manteau, sa voix encore un peu rauque du froid extérieur.
Sila leva les yeux, un sourire aux lèvres, sans interrompre le rythme circulaire de sa main. « C’est exactement cela. Ce n’est pas une corvée, c’est une conversation. Lui redonner son éclat, le nourrir, le protéger pour les années à venir. Chaque passage de ce chiffon est une intention. »
Elle déposa son chiffon et désigna la théière qui fumait près du four. Hakim se servit, se réchauffant les mains autour de la tasse. Son regard fit le tour de l’atelier, s’attardant sur les figurines alignées sur l’étagère, sur les outils posés avec soin, sur cette planche qui luisait désormais doucement.
« C’est curieux », reprit-il après un silence. « Je suis venu avec ma tête pleine de grands projets pour mon semestre, de techniques à maîtriser, de concepts à explorer… Et je me retrouve fasciné par ce simple geste. Tu pourrais le faire avec une machine, ou en deux minutes avec un produit chimique. Mais tu choisis de passer une heure, à la main. »
« Et c’est là que réside toute la différence », répondit Sila en s’essuyant les mains. Elle vint s’asseoir en face de lui. « Tu me parles de projets et d’actes à poser. Moi, je te montre que la valeur d’un acte ne tient pas dans son résultat apparent – une planche cirée –, mais dans le chemin qu’on emprunte pour y parvenir. » Elle fit une pause, laissant résonner ses paroles dans le crépitement du feu. « Le pouvoir d’une chose ou d’un acte est dans la signification qu’on lui donne et dans la compréhension qu’on en a. »
La phrase de Black Elk, le chaman sioux, flotta dans l’air chaud de l’atelier, trouvant un écho parfait dans le rituel qui venait d’avoir lieu. Hakim en sentit la justesse vibrer en lui.
« C’est cela », s’exclama-t-il, les yeux brillants. « À l’école, on nous apprend l’efficacité. Le résultat. Le rendu. La technique parfaite au service d’une idée. Mais on ne nous parle jamais du poids de la main, de la patience du geste, de l’intention qui précède l’outil. Cirer cette planche, pour toi, c’est un acte de respect envers ton métier et ton lieu. C’est une cérémonie. »
Sila acquiesça, heureuse de sa compréhension. « Exactement. Regarde ces figurines. » Elle pointa du doigt une série de petites déesses-mères aux formes généreuses. « Pour un visiteur pressé, ce sont de jolis objets. Pour moi, chaque ligne tracée dans l’argile était une pensée pour ma tante qui m’a élevée, une célébration de la force tranquille des femmes d’ici. L’acte de sculpter était chargé de cette signification. Sans elle, je ne ferais que de la poterie. »
Hakim repensa alors à ses propres travaux, à ses croquis parfois faits avec frustration, dans l’urgence de remplir un carnet. « Donc, si je comprends bien, le geste artistique, avant d’être esthétique, est éthique ? C’est la qualité de notre présence à l’acte qui en définit la puissance ? »
« Tu touches au cœur du sujet », approuva Sila. « Prenons l’hiver, juste dehors. On peut le subir, le maudire pour son froid. Ou on peut comprendre sa nécessité : ce resserrement, ce silence, ce retour à l’essentiel. C’est la même saison, mais notre compréhension en change radicalement la nature et… le pouvoir qu’elle a sur nous. Un même geste – cirer, sculpter, même tendre la main – peut être vide ou décisif, selon la conscience qu’on y met. »
Un silence complice s’installa, rempli par le chant du vent contre les vitres. Hakim sentit une petite révolution s’opérer en lui. Ses « grands projets » lui apparurent soudain sous un nouveau jour : non comme une suite de tâches à accomplir, mais comme une succession de gestes à habiter pleinement, chacun porteur d’une intention à clarifier.
« Alors, ce que tu me dis, c’est qu’avant de vouloir changer le monde par de grandes œuvres, je dois apprendre à changer la qualité de mes plus petits gestes », résuma-t-il, la voix empreinte d’une gravité nouvelle.
Sila sourit, son visage s’illuminant d’une fierté douce. « Tu as saisi l’essentiel, Hakim. L’atelier du monde se construit geste après geste, mais seulement si chacun est pleinement vécu. Le reste… le reste n’est que du bruit. »
Dehors, le soleil d’hier avait percé les nuages, projetant une lumière rasante et dorée qui traversa la fenêtre et vint illuminer la planche de bois, lui donnant soudain la profondeur et la chaleur d’un miroir. Elle ne reflétait aucune image, seulement la lumière et la chaleur de l’atelier, comme si le geste patient de Sila avait capturé, dans la matière même, toute la signification qu’elle lui avait donnée.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 295 : L'Œil et l'Acte
Le silence de l’atelier avait une texture particulière ce jour-là, dense et cotonneux, comme alourdi par le givre qui persistait à l’ombre des oliviers, au-dehors. Un froid vif, sec, tranchant comme une lame, avait succédé aux brumes humides des semaines précédentes. Le ciel, d’un bleu pâle et cru, semblait avoir été lavé, laissant la lumière entrer à flots, crue et révélatrice. Sila, les mains couvertes d’une fine poussière d’argile sèche, polissait les contours d’une figurine avec une infinie lenteur. Hakim, assis sur un tabouret bas, observait le mouvement, hypnotisé par la précision presque chirurgicale du geste et la sérénité qui émanait de la céramiste.
« Tu vois cette courbe, ici ? » murmura Sila, sans lever les yeux de son travail. Sa voix rompit le calme comme une pierre lisse jetée dans une eau stagnante. « Pendant des jours, j’ai tenté de la faire naître par la force du poignet, par la répétition de l’acte. Je pétrissais, je coupais, je modelais. Rien n’y faisait. Elle restait rebelle, gauche. Puis ce matin, dans cette lumière… je l’ai simplement vue. Pas imaginée. Vue. Comme si elle avait toujours été là, prisonnière de la terre, attendant que mon regard la libère. »
Hakim resta un instant silencieux, la phrase de l’auteur Charles, qu’il avait lue la veille et notée dans son carnet, lui revenant en mémoire avec une clarté soudaine. Il la sentait résonner avec l’instant présent, avec la courbe née sous les doigts de Sila.
« Ce n’est pas l’acte qui détient la puissance, mais l’œil qui le comprend et le cœur qui le désigne », récita-t-il doucement, comme pour lui-même.
Sila s’arrêta, posa délicatement la figurine sur l’établi et tourna son visage vers le jeune homme. Un sourire grave flotta sur ses lèvres. « Exactement. L’acte, le geste technique, n’est que le serviteur. Sans l’œil qui a su discerner la forme invisible, sans le cœur qui l’a désirée, nommée, appelée à l’existence, le geste n’est qu’un mouvement vide. Une agitation. »
Elle prit un linge humide pour s’essuyer les mains. « Je me suis épuisée, plus jeune, à croire que la maîtrise venait de la seule pratique. Qu’il suffisait de faire, et de refaire. Comme si la puissance était dans la répétition. C’était oublier qu’avant le faire, il y a le voir. Et avant le voir, il y a le sentir. »
Hakim hocha la tête, pensif. « Cela dépasse l’art, non ? C’est comme… comme pour les choix de vie. On peut s’agiter, prendre des décisions, faire des gestes spectaculaires. Mais si l’œil n’a pas compris la situation, si le cœur ne l’a pas désignée comme importante ou juste… alors nos actes sont sans puissance. Ils glissent sur le monde sans le transformer. »
« Et sans nous transformer nous-mêmes », compléta Sila. Elle se leva pour approcher deux tasses de thé à la menthe fumant, posées près du petit poêle à bois. La chaleur dans l’atelier était devenue douce, contrastant avec le mordant du jour dehors. « Nous vivons dans un monde qui célèbre l’acte, l’occupation, le résultat tangible. On nous demande : "Qu’as-tu fait ?" Rarement : "Qu’as-tu vu ? Qu’as-tu senti ?" Pourtant, tout commence là. Regarde ce changement de climat. » Elle désigna d’un mouvement de menton la fenêtre et le ciel implacable. « On peut agir frénétiquement contre le froid – allumer des feux, se vêtir plus – mais si l’œil n’a pas compris que c’est l’hiver véritable, sec et long, qui s’installe, et si le cœur ne désigne pas cette saison comme un temps de recueillement nécessaire… nos actions ne seront que des réactions désordonnées. »
Hakim suivit son regard. La sentence de Charles prenait une dimension nouvelle, vertigineuse. Elle n’était pas une consolation pour l’inaction, mais bien la clé de l’action véritable. « Alors… avant de vouloir changer quoi que ce soit, il faut apprendre à regarder. Vraiment regarder. Et écouter ce que le cœur désigne comme essentiel. »
« C’est un travail beaucoup plus exigeant qu’il n’y paraît », acquiesça Sila en lui tendant sa tasse. « Cela demande de faire taire le bruit, la précipitation. De se fier à une certaine… lenteur. L’œil qui comprend et le cœur qui désigne opèrent souvent dans le silence et la patience. L’acte, lui, vient ensuite, presque naturellement, porté par cette certitude intérieure. »
Ils burent leur thé en contemplant la figurine achevée. Sous la lumière crue de janvier, chaque détail était mis à nu, chaque intention de Sila rendue visible. L’acte de polissage était fini. Mais sa puissance, sa grâce, venait de ce long dialogue silencieux entre l’œil de l’artiste, son cœur, et la matière, bien avant que ses mains ne se mettent en mouvement.
Hakim sentit une nouvelle forme de paix l’envahir, mêlée à une détermination plus calme. Il ne s’agissait plus de se précipiter pour remplir des carnets de croquis ou d’idées fiévreuses. Il s’agissait d’aiguiser son regard, d’affiner l’écoute de son cœur. Le froid sec du dehors lui parut soudain moins hostile. Il était simplement là, à observer, à désigner peut-être un temps propice à cette maturation intérieure. La sentence, désormais, ne serait plus une simple phrase copiée, mais un guide, une lampe pour éclairer à la fois l’atelier et le chemin.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 296 : Retirer les mains des yeux
Le vent qui descendait des collines n’était plus le même. Il avait perdu sa morsure de glace, se contentant d’un friselis humide qui portait, en sourdine, la promesse de terre retournée et de bourgeons cachés. Devant l’étal, Sila tripotait une figurine d’argile fraîche, donnant forme à un personnage qui semblait émerger de la matière comme on sort d’un sommeil. Hakim, assis sur le petit banc, observait le ciel bas où se jouait une lente bataille entre nuages gris perle et éclaircies timides. Le silence entre eux n’était pas vide ; il était l’antichambre d’une pensée qui cherchait ses mots.
« Je suis resté bloqué cette semaine, avoua Hakim, la voix douce mais marquée par une frustration qu’il ne cherchait plus à dissimuler. Mon projet de fin d’année… c’est comme si tout était là, dans ma tête, mais que je ne pouvais pas y accéder. Comme si une porte était fermée à clé de l’intérieur, et que j’avais perdu la clé. J’ai tout essayé. Tout lu. Rien ne vient. »
Sila ne leva pas les yeux de sa figurine. Son pouce creusa délicatement une courbe, formant l’orbite d’un œil. « Tu te souviens, l’été dernier, quand la lampe de l’atelier a grillé en pleine nuit ? Tu cherchais désespérément une bougie, tu t’es cogné partout, tu maudissais l’obscurité. » Elle fit une pause, laissant le souvenir s’installer. « Et puis tu t’es rendu compte que les volets n’étaient pas fermés. Que la lune, cette nuit-là, était pleine. Qu’elle inondait l’atelier d’une lumière bleutée, suffisante pour voir. Tu avais juste… oublié de regarder. »
Elle posa alors la figurine et fixa Hakim, son regard empreint d’une infinie bienveillance. « Nous faisons cela sans cesse, Hakim. Nous nous créons nos propres ténèbres, puis nous nous plaignons de ne pas voir. Tous les pouvoirs de l'univers sont déjà à nous. C'est nous qui nous sommes caché les yeux avec nos mains et qui crions qu'il fait noir. »
La sentence de Swami Vivekânanda s’installa entre eux, non comme une leçon, mais comme une évidence partagée. Hakim sentit les mots résonner dans la cage de son inquiétude.
« Alors tu penses que je… que je me cache les yeux ? murmura-t-il.
— Je pense que nous le faisons tous, répondit Sila en essuyant ses mains sur son tablier taché d’argile. Tu cherches une source extérieure, une autorisation, une méthode, une révélation qui viendrait d’ailleurs. Mais le pouvoir de créer, la connaissance que tu recherches, la vision de ton projet… elle est déjà en toi. Elle est toi. Ta main qui tremble devant la feuille blanche, ton esprit qui s’agite, ce ne sont pas des obstacles. Ce sont les mains que tu colles trop fort sur ton propre visage. »
Un souffle plus chaud, chargé de l’odeur de la terre dégelée, passa sur l’étal. Hakim regarda ses propres mains, ces mains qui voulaient tant capturer la beauté du monde. Il les observa, paumes ouvertes, comme s’il les voyait pour la première fois. Instruments, et non barrières.
« C’est effrayant, admit-il. Si tout est déjà là… alors la seule chose qui me bloque, c’est moi.
— Et c’est aussi la plus libérante des réalités, ajouta Sila, un sourire aux lèvres. Parce que cela signifie que tu n’as pas à attendre. Pas à quémander. Pas à te sentir démuni. La lumière est là. L’univers, dans son infinie générosité, te l’offre sans cesse. Il suffit… de baisser les mains. De consentir à voir. »
Elle lui tendit alors une petite boule d’argile fraîche, humide et prometteuse. « Tiens. Ne pense pas à un projet. Ne pense pas à une fin. Pense juste à ce que cette argile sent sous tes doigts. À son poids. À son potentiel informe. Et laisse tes mains, libres, faire ce qu’elles savent déjà faire, au fond. »
Hakim prit l’argile. La fraîcheur lui parcourut la paume. Il ferma les yeux un instant, non pour se cacher, mais pour mieux sentir. Il arrêta de crier dans le noir de son doute. Il écouta, à la place, le silence bruissant de possibilités. Lentement, ses doigts commencèrent à modeler, sans plan, sans peur. Sous ses yeux, une forme commençait à naître, non pas de l’extérieur, mais du dialogue tranquille entre la matière et cette part de l’univers qui résidait en lui, et qui n’attendait que cela : qu’il cesse de s’en cacher.
Le climat changeait, dehors. L’hiver se retirait, non pas en un jour, mais en une lente expiration. Et sur le banc, un jeune homme apprenait, dans l’argile et le silence, à retirer les mains de ses yeux. La lumière douce et pâle d’un ciel de fin d'hiver était effectivement déjà là, et elle lui suffisait.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 297 : Protéger le pouvoir d’autrui
Le vent de février, encore vif, avait ce matin-là une douceur inattendue, comme une promesse murmurée à travers les branches nues des amandiers. Dans l’atelier l’air était chargé de l’odeur de l’argile humide et du café. Sila, les mains occupées à affiner les courbes d’une nouvelle figurine, observait Hakim qui feuilletait un carnet de croquis, le front légèrement plissé. Une sérénité studieuse régnait, tissée de ces silences complices qui, entre eux, en disaient souvent plus que les mots.
— Parfois, je me demande, commença Hakim sans lever les yeux de sa page, si le désir de créer n’est pas, au fond, un désir de tout contrôler. Modeler la matière, imposer une forme à l’informe… N’est-ce pas une forme de pouvoir ?
Sila suspendit son geste, laissant la poussière d’argile retomber lentement. La question n’était pas nouvelle, mais la manière dont il la posait, avec cette gravité juvénile, touchait toujours juste.
— C’est une lecture possible, admit-elle. Mais le contrôle n’est qu’une façade. La vraie force, je crois, réside ailleurs. Elle m’est venue cette semaine en relisant Thomas Moore : « En général, nous conservons notre pouvoir quand nous protégeons celui des autres. »
Elle marqua une pause, laissant la sentence résonner dans le crépitement du poêle. Hakim releva finalement la tête, son regard cherchant le sien.
— Protéger le pouvoir des autres…, répéta-t-il lentement, comme pour en peser chaque syllabe. Cela semble presque paradoxal. Dans l’art, ne sommes-nous pas en compétition, ne cherchons-nous pas à affirmer notre vision, notre propre puissance ?
Un sourire éclaira le visage de Sila.
— Ah, la vieille illusion du génie solitaire ! Elle est tenace. Mais regarde. — Elle désigna l’étagère où s’alignaient ses créations, mais aussi quelques petites pièces qu’Hakim lui-même avait osé laisser là. — Mon atelier, mon « étal », n’existerait pas sans la force que je puise ailleurs. Sans le potier du village qui m’a enseigné le tour, sans l’écrivain dont les mots nourrissent mes matins, sans le forgeron dont la patience m’inspire. Et sans toi, Hakim. Tes questions, ta façon de voir le monde, elles préservent mon propre pouvoir de créer. Elles le ravivent.
Hakim referma son carnet. Le frimas qui couvrait la vitre commençait à fondre sous un timide rayon de soleil, dessinant des rigoles sur le verre.
— Alors, protéger le pouvoir d’autrui… ce serait comme cultiver un écosystème ? demanda-t-il. Si j’encourage le talent d’un camarade, si je défends la voix singulière d’un artiste que j’admire, je ne m’affaiblis pas. Au contraire, je m’inscris dans un cercle qui, en retour, me rend plus fort.
— Exactement. — Sila reprit son outil, traçant un sillon délicat sur l’argile. — Nous pensons trop souvent le pouvoir comme un gâteau : si j’en donne un morceau, j’en ai moins. Mais le véritable pouvoir créateur est comme une source. En permettant aux autres de s’y abreuver, elle ne tarit pas ; elle se régénère. Lorsque j’ai ouvert cet atelier, certains y voyaient de la naïveté, de la faiblesse. Partager mon espace, mon temps, mes quelques secrets. Pourtant, chaque échange, chaque idée nouvelle apportée ici, comme la tienne, a consolidé mon propre socle.
Le jeune homme resta silencieux un moment, observant le paysage qui s'adoucissait au-dehors, la terre se préparant dans une quiétude humide aux premiers bourgeons.
— Cela va au-delà de l’art, n’est-ce pas ? souffla-t-il. Dans la vie aussi. Écouter vraiment quelqu’un, soutenir ses choix, même lorsqu’ils diffèrent des nôtres… Ce n’est pas renoncer à son propre chemin. C’est s’assurer que la route reste praticable pour tous, et donc pour soi.
Sila acquiesça, le cœur léger. Il avait saisi l’essence.
— Voilà. Chaque fois que nous étouffons la flamme de quelqu’un par jalousie, mépris ou indifférence, nous appauvrissons le monde dans lequel nous devons, nous aussi, respirer et créer. À l’inverse, protéger cette flamme, c’est veiller sur la qualité de l’air que nous partageons. C’est un acte à la fois altruiste et profondément égoïste, au bon sens du terme.
Hakim rouvrit son carnet sur une page blanche. Il ne dessina pas tout de suite. Il regarda longuement les figurines de Sila, ces témoins silencieux de dialogues infinis, puis par la fenêtre, vers le ciel qui se libérait de sa chape de grisaille.
— Je crois, dit-il enfin, que ma prochaine série de dessins parlera de cela. Non pas de mon pouvoir à moi, mais de toutes ces lumières croisées qui, en se reconnaissant mutuellement, composent une clarté plus grande.
Sila sentit une chaleur familière l’envahir, plus réconfortante que celle du poêle. Elle avait protégé, en accueillant ce jeune homme avide, son espace de liberté et de pensée. Et en retour, il fortifiait le sien, lui offrant sans le savoir de nouvelles raisons de pétrir l’argile et de croire en la suite des jours. Le pouvoir, en vérité, circulait maintenant entre eux, fluide et vivant, pareil à la sève qui, imperceptiblement, commençait son ascension dans les veines de l’hiver finissant.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 298 : La Sagesse du Solstice
Le vent, ce jour-là, ne venait pas de la mer. Il descendait des montagnes lointaines, porteur d’une fraîcheur nouvelle, sèche et vive, qui faisait danser les feuilles argentées des oliviers et glisser sur l’étal de Sila un fin voile de poussière ocre. L’air avait changé de densité, de parfum. L’hiver pesant avait cédé la place à une lumière plus rasante, plus dorée, qui sculptait les creux et les reliefs avec une netteté inédite, comme si le monde s’était légèrement décalé sur son axe. À l’intérieur de l’atelier, l’atmosphère était différente elle aussi, empreinte d’une quiétude concentrée. Sila polissait le flanc d’une grande jarre aux formes archaïques, ses doigts épousant la courbe avec une lenteur révérencieuse, tandis que Hakim, assis sur un tabouret bas, feuilletait un carnet de croquis où se mêlaient études de mains et fragments de poèmes.
Le silence n’était pas vide. Il était habité par le grésillement doux de la terre sous le chiffon de lin, par le bruissement des pages, par la mémoire des échanges passés. Ces derniers mois, leurs conversations avaient traversé des territoires variés – la fulgurance de la création, les doutes qui rongent, la joie simple des choses bien faites. Aujourd’hui, sans qu’un mot n’ait encore été prononcé, il semblait que le climat extérieur avait insufflé un besoin de synthèse, de retour à l’essentiel, à cette alchimie intime qui transforme le vécu en substance.
Ce fut Hakim qui rompit le calme, sa voix douce se mêlant au crépitement du feu dans le petit poêle à bois. « Je repensais à cette phrase que tu m’avais montrée il y a plusieurs semaines. Elle tourne dans ma tête comme ces mélodies qui ne vous quittent plus. » Il leva les yeux vers Sila, dont les mains s’étaient immobilisées. « Celle qui dit : "Puissiez-vous avoir assez de bonheur pour vous rendre doux ; assez d'échecs pour vous rendre fort ; assez de peine pour vous rendre plus humain ; et assez d'espoir pour vous rendre heureux." »
Sila posa son chiffon, un sourire aux lèvres. Elle prit la jarre entre ses mains, la tournant lentement, examinant sa surface sous la lumière nouvelle. « C’est une sentence pour les saisons de l’âme, Hakim. Elle ne demande pas un torrent de joie, ni une absence totale de blessures. Elle évoque une suffisance, une mesure juste. Comme la terre que je prépare : trop d’eau, elle devient boue et se déforme ; pas assez, elle se fend et refuse la forme. Assez de bonheur pour vous rendre doux… » Elle caressa la glaise lisse. « Pas une douceur molle, mais celle de la compréhension, de l’apaisement intérieur qui permet d’être bienveillant. C’est ce que donne la gratitude quand on sait reconnaître les fragments de lumière, même petits. »
Hakim referma son carnet. « Et les échecs ? Ceux qui rendent fort… Ce n’est pas une force d’orgueil, n’est-ce pas ? »
« Non, pas une armure. Une colonne vertébrale. » Sila se leva et s’approcha d’une étagère où s’alignaient des figurines – certaines parfaites, d’autres volontairement fêlées, réparées avec des sutures dorées. « L’échec, quand on ose le regarder en face, enseigne la résilience. Il t’apprend tes propres limites pour mieux les contourner ou les accepter. Il te force à trouver des ressources que tu ignorais. C’est une force intime, discrète, qui ne se montre pas, mais qui te permet de te tenir droit quand le vent, justement, change de direction. »
Le vent justement s’engouffra dans la cour, faisant voleter les tentures. Une bourrasque passagère, qui s’apaisa aussitôt. « La peine, pour nous rendre plus humain… », murmura Hakim, observant la soudaine agitation puis le retour au calme.
« C’est la part la plus difficile à accepter, et pourtant la plus universelle. » Sila revint s’asseoir, son visage empreint de sérieux. « La peine, la vraie, celle qui vous creuse, brise l’illusion de l’invulnérabilité. Elle nous met à nu. Et dans cette nudité, on reconnaît soudain la même vulnérabilité dans les yeux de l’autre. Elle est le contraire de l’indifférence. Elle est le socle de la compassion. Une figurine sans faille peut être belle, mais c’est dans la fêlure réparée que l’histoire se lit, que la main qui a pansé se devine. »
Il y eut un long silence, rempli par le chant d’un oiseau dans le figuier. Hakim regarda par la fenêtre la lumière dorée qui baignait le village. « Alors l’espoir n’est pas l’oubli de la peine ? Ce n’est pas un voile qu’on jette sur les échecs ? »
« L’espoir est la respiration de l’âme, Hakim. » La voix de Sila était ferme et chaude. « Il n’efface rien. Il est cette petite braise qui reste quand le feu des grands bonheurs s’est éteint, quand la cendre des échecs est froide, quand la plaie de la peine est encore sensible. Il est la conviction ténue, irrationnelle parfois, que le lendemain peut apporter une nouvelle forme, une nouvelle couleur, une rencontre. Assez d’espoir pour vous rendre heureux… pas un bonheur extatique, mais un bonheur paisible, une disposition intérieure à accueillir le possible. Comme cette lumière de février, après les obscurités de l’hiver : elle ne réchauffe pas encore beaucoup, mais elle promet, elle annonce. Elle est douce parce qu’elle sait ce qui l’a précédée. »
Hakim sentit une étrange sérénité l’envahir, comme si les mots de Sila et la sentence anonyme avaient tissé autour de lui un filet de sécurité face aux turbulences à venir. Le climat avait changé, dehors et en lui. Les épreuves, les joies, les chagrins n’étaient plus des ennemies à fuir ou des trophées à brandir, mais les ingrédients d’un équilibre subtil, les couleurs du même tableau.
Sila reprit son travail, ses mains retrouvant le rythme lent du polissage. Hakim rouvrit son carnet et, à côté d’un croquis de la jarre, il écrivit la sentence en entier. Il comprenait, maintenant, qu’elle ne serait plus jamais une simple citation, mais une boussole pour les saisons à venir, celles de l’âme comme celles de la terre, toujours en mouvement, toujours en recherche de sa juste mesure.
Fin
L’Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 299 : L’Écho des mots
Une bourrasque soudaine, venue des hauteurs du village, fit siffler les feuilles mortes dans les ruelles et claquer la toile de l’étal contre ses piquets. Le froid pénétrant de cette journée de février, sec et vif, avait chassé les dernières tiédeurs de l’air. Dans la maison, l’atmosphère était toute autre, saturée par la douce chaleur du poêle à bois et par un silence inhabituellement chargé. Hakim, assis sur un coussin bas, fixait sans la voir une de ses toiles posée contre le mur. Ses traits étaient tendus, son regard absorbé par un point invisible, à mille lieues de l’atelier de Sila. La céramiste, elle, vaquait à ses préparatifs avec une lenteur calculée, observant du coin de l’œil le tourment qui semblait assombrir son jeune ami. L’agitation habituelle qui précédait leurs échanges avait cédé la place à une réserve palpable.
Elle posa enfin deux tasses de thé à la menthe fumant entre eux. Le geste, familier, brisa la glace.
« On dirait que tu portes le poids de la montagne aujourd’hui, Hakim. Il est où, ton esprit vif ? »
Le jeune homme sursauta légèrement, comme tiré d’un rêve. Il prit sa tasse, réchauffant ses mains autour de la terre cuite rugueuse.
« C’est… ce sont des mots, Sila. Des mots lancés sans réfléchir, il y a quelques jours, par un professeur. Une simple remarque sur un de mes croquis. Rien de grave, en apparence. »
Il fit une pause, cherchant ses propres mots.
« Mais depuis, c’est comme si cette phrase avait pris racine en moi. Elle tourne en boucle. Elle grandit. Elle déforme tout ce que je tente de créer. Cette toile… » Il désigna d’un mouvement de menton l’œuvre inachevée. « Elle est bloquée. Prisonnière de cette pensée unique. »
Sila hocha lentement la tête, son regard empreint d’une profonde compréhension. Elle laissa le silence s’installer un moment, n’étant perturbé que par le crépitement du bois dans le poêle.
« Tu viens de décrire, avec une précision d’artiste, un des pièges les plus communs et les plus douloureux de l’esprit », dit-elle enfin, sa voix douce et ferme.
« Quand on pourchasse ses projections comme le chien qui court après un bout de bois, même les mots ont le pouvoir de déstabiliser. On rumine jusqu’à plus soif ce que quelqu’un a dit, au point d’en gâcher une journée. »
La sentence, énoncée avec une grande clarté, résonna dans la pièce avec une force particulière. Elle semblait donner une forme et un nom au mal invisible qui habitait Hakim.
« Sakyong Mipham Rinpoche », précisa-t-elle, voyant la question dans les yeux du jeune homme. « Un maître qui enseigne que notre monde intérieur, et comment nous le gouvernons, est la base de tout. »
« Un chien qui court après un bout de bois… », répéta Hakim, l’image frappant son imagination.
« C’est exactement ça. Je cours après cette critique. Je l’ai même embellie, je lui ai donné des dents qu’elle n’avait pas. Elle m’a échappé des mains pour devenir un monstre qui me pourchasse à son tour. »
« Et le bois, en lui-même, a-t-il une quelconque importance ? », questionna Sila en se levant pour aller chercher un bloc d’argile grise. « Ou est-ce le jeu de la course, lancé par notre propre esprit, qui nous captive ? Nous projetons notre insécurité, notre peur de ne pas être à la hauteur, sur un simple bout de phrase. Et nous voilà partis à galoper, à dépenser toute notre énergie vitale et créatrice dans cette poursuite épuisante. »
Elle commença à pétrir la terre avec ses mains expertes, les doigts modelant la matière froide et malléable.
« Ces enseignements parlent de la possibilité de fonder une société éclairée sur la bonté fondamentale de l’humain. » Elle leva les yeux vers lui. « Mais cette société commence dans le paysage intérieur de chaque individu. Elle commence par voir clairement nos propres pièges. L’artiste que tu es, Hakim, a cet immense privilège et cette lourde tâche : il travaille avec la perception. Il modèle le visible. Mais comment façonner le monde extérieur si on est asservi par les ombres projetées à l’intérieur ? »
Hakim écoutait, le regard maintenant fixé sur les mains de Sila qui transformaient la boule informe. Il sentait le tourment en lui commencer à se défaire, non pas chassé, mais observé, identifié pour ce qu’il était.
« Ruminer jusqu’à plus soif… », murmura-t-il. « C’est une soif qui ne s’étanche jamais, car on boit du poison en croyant étancher sa soif. On s’intoxique avec ses propres pensées. »
« Exactement », approuva Sila. Un léger sourire éclaira son visage.
« Le ciel de février, là dehors, est d’un bleu cru et sans pitié. Il ne se soucie pas de nos ruminations. Il change, imperturbable. Un jour de bourrasque, un jour de calme plat. Nos esprits pourraient peut-être apprendre de lui. Accueillir le vent des paroles des autres — qu’elles soient douces ou coupantes —, les laisser passer, sans se figer en tempête perpétuelle. »
Elle présenta à Hakim le bloc d’argile à peine ébauché, sur lequel ses doigts avaient imprimé de profondes marques, des sillons et des reliefs.
« Tiens. Ta toile est bloquée par ce mot. Laisse-la respirer. Prends ça. N’essaie pas de faire une figurine. Essaie juste de sentir la terre. Sa froideur, son grain, sa résistance, puis sa souplesse sous la chaleur de ta main. Sois présent à cela. Ici. Maintenant. Dans cette pièce chaude, avec le bruit du feu et l’odeur du thé. Lâche la course au bout de bois. »
Hakim prit la masse d’argile. Elle était lourde, réelle, tangible sous ses doigts. Le contact fut un choc, un ancrage. Il ferma les yeux un instant, sentant la texture granuleuse, l’humidité contenue. Quand il les rouvrit, une partie de la tension avait quitté son front.
« La prochaine fois que le mot reviendra, murmura-t-il, je le regarderai. Je le reconnaîtrai. Je verrai le chien, le bâton, et la main qui le lance… qui est peut-être aussi la mienne. Et peut-être que je pourrai choisir de ne pas courir. »
« C’est tout l’art de gouverner son monde », dit Sila en levant sa tasse en guise de toast silencieux. « Non pas un monde sans tempêtes, mais un monde où l’on ne se perd pas en elles. L’art, la vraie création, commence à cet endroit de liberté retrouvée. »
Dehors, le vent de février continuait son œuvre, nettoyant le ciel. Dans l’atelier, il n’y avait plus que le souffle régulier de deux présences, et le silence fécond d’une poursuite qui venait de prendre fin.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 300 : Le Contour des Silences
Un vent coupant, chargé d’une humidité lourde comme une chape, s’engouffrait dans les ruelles d’Aïn El Ksour. Ce n’était plus la brise solaire de janvier, ni l’air parfumé de terre humide qui présageait le printemps. C’était un climat nouveau, fait de souffles contradictoires qui glaçaient l’air tout en alourdissant l’atmosphère, où le ciel, d’un gris uniforme, semblait plaqué contre les montagnes. Dans l’atelier, la chaleur du four à céramique ne parvenait pas à dissiper l’impression d’étouffement. Hakim, debout devant une étagère, observait sans les toucher les dernières figurines de Sila : des silhouettes humaines aux formes épurées, dont les visages étaient volontairement lisses, sans traits, comme des pages blanches attendant une écriture qui ne viendrait pas.
L’étudiant avait apporté avec lui le poids d’une réflexion nouvelle, née de ses cours sur l’histoire de l’art. Il avait parlé à Sila de ces musées, vitrines diplomatiques où la programmation répondait moins à une vision artistique qu’à un « cahier des charges » idéologique, priorisant une certaine image du patrimoine et de la nation. Il évoquait la difficulté sourde, pour ses camarades et lui, de trouver des espaces où exprimer une pensée libre, sans se heurter immédiatement aux murs invisibles du « plaidoyer inhérent à l’affirmation de l’identité nationale ».
Sila, les mains couvertes d’une argile grise qu’elle pétrissait avec une lenteur pensive, hocha la tête. Son silence n’était pas un assentiment vide, mais le signe qu’elle tissait le fil de ses propres souvenirs à la trame des mots du jeune homme.
« Vois-tu, Hakim, ce que tu décris, cette… acclimatation de la création à des mantras, ce n’est que la dernière couche de glaçage sur une poterie dont la terre a été préparée bien plus tôt. Bien avant les murs des musées, il y a ceux de l’école. Bien avant le regard du critique, il y a celui du maître. On nous parle souvent de transmission, de savoir. Mais il est une autre transmission, plus insidieuse, celle d’une manière de voir le monde, verrouillée. Le philosophe Bertrand Russell l’a formulé avec une clarté qui glace le sang. »
Elle s’arrêta, essuya ses mains sur son tablier, et son regard se perdit dans la flamme vacillante de la bougie posée sur l’établi. Quand elle reprit la parole, sa voix était basse, presque monocorde, comme si elle récitait une formule ancienne et dangereuse :
« Le régime, les injections, et les injonctions se combineront, dès le plus jeune âge, pour produire le type de caractère et le type de croyances que les autorités considéreront désirables, et toute critique sérieuse du pouvoir deviendra psychologiquement impossible. »
Les mots, précis et implacables, semblèrent cristalliser le froid de l’atelier. Hakim les sentit résonner en lui. Ce n’était plus une simple citation ; c’était le schéma caché, le plan d’une alchimie sociale dont il se découvrait soudain le produit. Le régime : non pas seulement un gouvernement, mais l’ordre des choses, les programmes scolaires, les récits officiels, les commémorations obligées. Les injections : les doses répétées de certitudes, d’images héroïques et univoques, de cette « jonction identificatoire » entre foi, nation et histoire, présentée comme naturelle. Les injonctions : les « il faut », les « on ne parle pas de », les silences qui en disent long, comme ceux qui entouraient des pans entiers du passé, « judiciairement scellés » sous peine de lourdes sanctions.
« La critique devient impossible, poursuivit Sila, non parce qu’elle est interdite – bien qu’elle puisse l’être – mais parce que l’esprit lui-même a été formé pour la trouver inconcevable, antinomique, presque obscène. Comment remettre en cause ce qui constitue la structure même de ta perception ? C’est comme demander à un de mes personnages d’argile de critiquer le four dans lequel il a été cuit. Sa forme, sa solidité, son existence même, en dépendent. »
Hakim regarda à nouveau les figurines au visage lisse. Il y vit désormais moins une absence qu’un effacement. « Alors, que faire ? » murmura-t-il. La question n’était pas désespérée, mais urgente.
Sila lui tendit une boule d’argile fraîche. « Touche. Sent sa fraîcheur, sa malléabilité. Elle n’a pas encore de forme. Le premier acte de liberté, peut-être le seul vrai, c’est de prendre conscience du moule. De sentir ses parois contre sa peau. L’art, le vrai, n’est pas celui qui répète les formes désirables. C’est celui qui ose, comme ces « rares artistes » évoqués dans ton article, utiliser le détournement, le questionnement, pour suggérer ce qui ne peut être dit. Il ne brise pas toujours le moule, mais il en révèle l’existence et la contrainte. Il sculpte le silence pour lui donner une forme reconnaissable. »
Dehors, le vent bizarre du mois avait changé de direction, chassant une partie des nuages. Une lumière basse et froide entra à flots par la fenêtre, éclairant les particules de poussière d’argile qui dansaient dans l’air. Elles semblaient libres, bien qu’issues de la terre la plus lourde. Hakim prit la boule d’argile. Sous ses doigts, la matière était docile. Le combat n’était pas perdu. Il commençait juste ici, dans cette prise de conscience, dans la résistance intime d’un esprit qui, ayant compris le processus de son façonnage, pouvait désormais, millimètre par millimètre, tenter de se ressaisir. Le silence de l’atelier n’était plus oppressant. Il était chargé du bourdonnement intense d’une pensée qui, pour la première fois, cherchait ses propres contours.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 301 : Le Jeu Ultime
Le vent de mars, encore vif mais déjà chargé des promesses de terre mouillée, s’engouffrait dans l’atelier par la fenêtre entrouverte. Il jouait avec les effluves d’argile et d’émail, transportant parfois jusqu’au nez de Sila une bourrasque soudaine de senteurs animales et de végétation en éveil. Le climat, ces derniers temps, semblait hésiter entre deux respirations, l’une glacée et rétrograde, l’autre étrangement tiède et précoce, comme si la saison elle-même ne parvenait plus à choisir son camp.
Hakim, assis sur un tabouret bas, observait les mains de Sila pétrir une masse de grès avec une force tranquille. Ils étaient silencieux depuis un moment, bercés par le bruit du vent et le frottement rythmé de la terre. L’étudiant avait apporté un vieux livre de philosophie politique, et une citation, lue à voix haute plus tôt, planait encore dans l’air dense de l’atelier.
« C’est une phrase qui glace, finalement, murmura Hakim, rompant le silence. Elle réduit la marche du monde à une… addiction. Une quête de sensation forte pour esprits blasés. »
Sila inclina la tête sans interrompre son geste. La boule d’argile sous ses doigts commençait à s’allonger, à prendre une forme indécise. Elle voyait bien le trouble du jeune homme. Il était à l’âge où l’on croit encore que les moteurs de l’histoire pourraient être la justice, l’idéal, ou du moins une certaine forme de grandeur.
« Elle ne la réduit pas, Hakim. Elle expose un carburant, un des plus puissants qui soit. Elle dit : regardez au-delà du vernis. L’argent, le luxe, ce ne sont que des compteurs, des points au tableau. Une fois qu’un homme a beaucoup plus d’argent qu’il ne peut en dépenser pour le plaisir, que lui reste-t-il pour l'exciter ? » Sa voix était calme, presque monocorde, comme si elle récitait une loi physique. « La réponse est implacable. Pour ceux qui sont faits de cette étoffe-là, c’est le pouvoir. La sensation pure de plier la réalité, et les volontés, à la sienne. »
Elle prit un outil en bois et entailla profondément la forme d’argile, lui donnant soudain l’aspect d’un tronc noueux, tourmenté.
« Là où cela devient terriblement juste, et terriblement triste, c’est dans l’escalade qu’elle décrit. L'argent ne peut acheter un tel pouvoir que jusqu'à un certain point, au-delà de cela, la politique est le sport. » Sila leva les yeux vers lui. « Imagine. Le stade ultime. Plus de frontières à ton jeu, plus de règles qui ne soient pas celles que tu décides de contourner ou d’imposer. La politique mondiale est le jeu ultime. Une partie d’échecs où les pions sont des peuples, des économies, des vies. Le frisson absolu pour celui qui ne trouve plus de saveur nulle part ailleurs. »
Hakim frissonna, non pas à cause du vent capricieux, mais sous le poids de cette évidence.
« C’est… cynique à pleurer.
— Est-ce cynique de décrire le mécanisme d’une horloge ? demanda Sila en modelant une branche qui semblait lutter pour sortir du tronc. C’est une sentence, pas un manifeste. Elle ne dit pas que le monde doit être ainsi. Elle dit qu’il est ainsi, pour une certaine catégorie d’acteurs. La comprendre, c’est commencer à déchiffrer les mouvements de surface. Les guerres, les alliances soudaines, les effondrements d’États… vus sous cet angle, cela prend une cohérence glaçante. »
Elle recula pour observer son ébauche. Ce n’était plus un arbre, ni un homme, mais une forme hybride, puissante et tordue, dont les racines et les tentacules se confondaient.
« Alors, que fait-on de cela ? souffla Hakim, désemparé. Si le jeu ultime se joue là-haut, dans ces stratosphères où l’humanité est une abstraction, que nous reste-t-il à nous, en bas ? »
Un sourire presque imperceptible effleura les lèvres de Sila.
« Nous ? Nous avons cet atelier. Cette argile. Ta soif de comprendre. Leur jeu ultime se mesure en conquêtes et en domination. Le nôtre… » Elle posa délicatement ses mains couvertes de terre sur la forme informe. « Le nôtre se mesure en nuances comprises, en beauté créée malgré tout, en amitié préservée. Ils sculptent le monde avec des décrets et des armées. Nous, nous sculptons du sens avec des mots et de la terre. Deux jeux parallèles qui, ironiquement, doivent coexister. »
Le vent tourna, apportant une nouvelle bouffée d’air humide, l’avant-goût d’une averse. Le climat changeait encore, insaisissable. Hakim regarda la sculpture naissante, cette étrange créature de pouvoir et de volonté qui sortait des mains de Sila. Il comprenait maintenant que l’épisode ne parlait pas seulement de politique mondiale. Il parlait de la nature du désir, de l’ambition, et de la fragile mais essentielle nécessité de cultiver son propre jardin – ou son propre atelier – face aux jeux démesurés des Titans. Le jeu ultime se jouait peut-être là-haut, mais la partie la plus humaine, la plus vraie, se jouait ici, dans le vent de mars, entre deux amis cherchant à comprendre l’argile du monde.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 302 : Le Langage de l'Impasse
Un vent tiède et capricieux, chargé des premiers parfums de terre réveillée et de bourgeons écrasés, tourbillonnait autour de l’étal de Sila. L’hiver rigoureux avait cédé la place à une douceur instable, pleine de promesses et de retours en arrière. Le ciel, d’un bleu pâle strié de longs nuages effilochés, semblait hésiter sur la couleur qu’il devait adopter.
Hakim trouva Sila penchée sur une nouvelle série de figurines, plus abstraites que d’ordinaire. Des formes humaines semblaient émerger de blocs de terre brute, comme enserrées dans la matière même, les visages à moitié dissous dans l’argile. L’étudiant, dont le semestre avait été marqué par des conflits stériles au sein de son atelier – querelles de préséance, luttes pour l’approbation du professeur –, laissa échapper un soupir plus lourd que d’habitude en s’asseyant sur le tabouret bancal.
« Ils ont gagné, finalement, murmura-t-il après un long silence, sans salutation préalable. Le projet collectif. C’est le concept le plus cynique, le plus creux, qui a été choisi. Celui qui flattait le plus l’ego du jury. Tout le monde le savait, tout le monde a joué le jeu. Moi y compris. J’ai utilisé leurs mots, leurs “enjeux”, leurs “postures”. Et au final, je me sens vidé. Comme si j’avais trahi quelque chose que je n’avais même pas encore défini. »
Sila n’interrompit pas son travail. Son outil glissait, patient, pour dégager une courbe d’épaule de la gangue de terre. Elle contempla la sentence qui avait germé en elle depuis la dernière visite de Hakim, nourrie par ses propres réflexions sur les rapports de force silencieux qui régissaient même le marché paisible.
« Le fait même d'utiliser le langage du pouvoir nous mène à l'impuissance », dit-elle doucement, comme pour elle-même, laissant les mots de La Servitude Moderne se mêler au crissement de la lame sur l’argile. « Quand tu adoptes le vocabulaire de ceux dont tu critiques l’autorité ou la vacuité, Hakim, tu acceptes déjà le terrain de leur jeu. Et sur leur terrain, avec leurs règles, leur lexique, tu ne peux que perdre, ou devenir un double pâle d’eux-mêmes. Ton impuissance n’est pas dans l’échec du projet, elle est née au moment où tu as choisi les armes de l’adversaire pour te battre. »
Hakim fixa une des figurines prisonnières de leur bloc. La métaphore était criante. « Alors comment faire ? Se taire ? C’est encore une forme de défaite.
— Non. Il s’agit de forger un autre langage. Un langage qui soit vraiment le tien. Regarde. » Elle désigna ses nouvelles créations. « Avant, mes personnages étaient libres, définis. Aujourd’hui, ils sont en lutte avec la matière qui les constitue. Je ne sculpte plus sur l’argile, je sculpte la relation avec l’argile. Le langage n’est plus : “Voici une forme humaine”. Il devient : “Voici la tension entre la forme et l’informe, entre l’émergence et l’enfermement.” C’est un vocabulaire différent. Il ne cherche pas à s’imposer par la force, mais à suggérer par la présence. »
Le vent fit danser un tourbillon de poussière et de pétales précoces entre eux. Le climat, comme l’humeur de Hakim, était à ce point de bascule où la rudesse n’est plus de mise, mais où la véritable douceur n’est pas encore assurée.
« Dans ton atelier, poursuivit Sila, le langage du pouvoir, c’est celui du concept marketing, de la flatterie institutionnelle, de la compétition. Si tu y cèdes, tu deviens impuissant à exprimer ce qui pulse vraiment en toi. Mais si tu arrives, ne serait-ce que dans un coin de ton travail, à inventer ton propre dialecte – par la ligne, la couleur, le sujet qui te hante vraiment, même maladroit – alors tu reprends une parcelle de puissance. Une puissance authentique, qui ne cherche pas à dominer l’autre, mais à exister face à lui. »
Hakim repensa à son carnet de croquis, rempli de motifs qui n’avaient rien à voir avec le projet “gagnant”. Des motifs inspirés par l’étal de Sila, d’ailleurs, par les ombres portées des poteries, par le visage ridé du vieux marchand d’olives voisin. Un langage secret, personnel.
« Alors l’enjeu n’est pas de gagner leur jeu, souffla-t-il. C’est de refuser d’y jouer, en créant le sien.
— Exactement. Cela demande une patience de saison. On croit souvent que le printemps est une victoire sur l’hiver. En réalité, c’est juste un changement de langage. Le froid n’a pas été “vaincu”. Il a été remplacé par un autre récit, fait de sève et de lumière. Un récit tout aussi réel, tout aussi puissant, mais qui opère sur un registre différent. »
Sila posa enfin son outil et offrit à Hakim une petite figurine, à peine ébauchée, où l’on devinait une forme tentant de sortir les mains de la terre. Non pas une prison, mais un lieu de gestation.
« Prends-le. Pas comme un objet fini, mais comme une question. Comment vas-tu, toi, sortir les mains du bloc ? Pas avec leurs mots. Avec les tiens. »
Hakim serra la terre fraîche dans sa paume. Le vent tiède lui caressa le visage. Le combat n’était pas terminé, mais le front venait de changer. Il ne s’agissait plus de se confronter, mais de créer, ailleurs. Dans le langage fragile mais résistant de l’amandier en fleur qui, contre le mur de la place, refusait de parler d’hiver.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 303 : Le Pouvoir de Créer
Le printemps, au village, n’était jamais une simple douceur. Il arrivait en rafales, tantôt chargé de l’haleine froide des monts, tantôt empli de promesses tièdes qui faisaient frémir les amandiers. Ce jour-là, un vent vif et porteur de changement sculptait les nuages en formes fugaces devant l’atelier de Sila. Hakim poussa la porte, les joues rougies par l’air vif, apportant avec lui l’énergie inquiète de ses vingt-et-un ans. Il tenait un carnet à la main, noirci de notes et de questions.
Sila, les mains ancrées dans une boule d’argile grise qu’elle pétrissait avec une lenteur rituelle, leva les yeux. Un sourire silencieux accueillit le jeune homme. Pas de « bonjour Hakim », pas de « comment vas-tu ? ». Leur camaraderie était désormais un langage tissé de regards, de silences habités et de ces sentences qu’ils se jetaient comme des pierres pour faire ricocher la pensée.
« Je suis en guerre avec moi-même », lança Hakim, déposant son manteau comme on dépose un fardeau. « Je discute avec mes professeurs, avec d’autres étudiants, et tout semble être une lutte pour imposer une vision, pour avoir raison. Ça m’épuise. »
Sila ne répondit pas tout de suite. Ses doigts pressèrent l’argile, lui donnant une forme basique, un cylindre qui pouvait tout devenir ou rester rien. Elle sentait la continuité de leurs échanges, ce fil ténu qui reliait cet instant à leurs conversations passées sur la fragilité et l’acceptation.
« C’est drôle, dit-elle enfin, la voix aussi terreuse que la matière sous ses doigts. Nous parlions la dernière fois de la nécessité de créer malgré le doute. Aujourd’hui, le vent a tourné. Il apporte une autre question : pour qui, et contre qui, créons-nous ? »
Elle s’essuya les mains à un linge rugueux et s’approcha de l’étagère où trônaient quelques livres usés. Son doigt courut sur le dos des ouvrages avant de s’arrêter, non pour en prendre un, mais pour laisser la pensée mûrir.
« Tu vois, Hakim, nous confondons souvent deux forces. La première est un leurre, la seconde, un souffle. » Elle se tourna vers lui, son regard clair et direct.
« Les gens en sécurité ne veulent pas de pouvoir sur qui que ce soit, ils veulent avoir le pouvoir de créer leur réalité, ils ne veulent pas de pouvoir sur qui que ce soit et ils ne veulent pas tout contrôler. » David Icke.
La phrase, jetée dans le silence de l’atelier, résonna comme un battement de cœur. Hakim la répéta à mi-voix, la dégustant mot à mot.
« Le pouvoir de créer sa réalité… pas sur les autres », murmura-t-il, comme s’il découvrait une faille de lumière dans le mur de sa confusion. « C’est un changement d’axe complet. »
« Exactement, approuva Sila en reprenant son bloc d’argile. Celui qui cherche le pouvoir sur autrui est un naufragé. Il a tellement peur du courant qu’il veut enchaîner tous les autres bateaux au sien pour se croire immobile et maître du port. Mais celui qui est en sécurité intérieure… » Elle commença à creuser l’argile avec un outil de bois, « …celui-là sait qu’il est le navire et l’océan. Son seul vrai pouvoir est celui de naviguer, de tracer son sillon, de créer sa traversée. Il n’a ni le besoin ni le désir de commander la mer ou les autres marins. »
Le vent s’engouffra soudain dans la cheminée, faisant chanter le feu sous le four. Hakim regarda les figurines alignées sur le buffet – ces petits êtres d’argile, chacun unique, chacun paisible dans sa posture, ne cherchant ni à dominer ni à se soumettre. Elles étaient, simplement.
« Alors mon épuisement… dit-il lentement, c’est peut-être que je dépense mon énergie à vouloir avoir raison, à vouloir que les autres voient comme moi. Au lieu de… »
« …Au lieu de dépenser cette même énergie à bâtir ta propre vision, à la rendre si lumineuse et si sincère qu’elle éclairera, sans violence, le chemin de ceux qui y sont sensibles », acheva Sila. Elle modelait maintenant les bords du cylindre, qui prenait la forme d’un petit vase, un réceptacle. « Créer sa réalité, ce n’est pas imposer un monde aux autres. C’est sculpter patiemment son propre espace, ses propres valeurs, ses propres œuvres. C’est ce vase : il ne force pas l’eau à y entrer. Il lui offre simplement un lieu où elle peut, si elle le veut, reposer et refléter le ciel. »
Hakim ouvrit son carnet. Il ne prit pas de notes. Il regarda simplement les pages noircies de débats agressifs, de citations utilisées comme des armes. Il tourna la page, sur une feuille blanche.
« Le climat, dehors… il change, dit-il. Hier c’était le calme, aujourd’hui c’est le vent qui balaie tout. Mais le vase, lui, il reste. Il offre son espace, quel que soit le temps. »
Sila acquiesça, déposant délicatement l’ébauche du vase sur l’établi. « Nous ne contrôlons pas le vent du mois qui vient. Nous apprenons à danser avec lui, ou à construire un abri qui nous ressemble. C’est ça, le vrai pouvoir. Le seul qui vaille. »
Hakim sourit, pour la première fois depuis son entrée. La guerre en lui s’apaisait, non par une victoire sur l’autre, mais par un retrait stratégique vers son propre territoire intérieur. Le pouvoir de créer sa réalité commençait ici, dans cette décision silencieuse, sous le ciel changeant de mars.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 304 : L’Aphrodisiaque des Puissants
Le printemps était capricieux, un ciel de porcelaine fine pouvant se craqueler soudain sous des averses tièdes et violentes, avant que le soleil ne revienne, plus ardent, assoiffé d’évaporer chaque perle laissée sur les oliviers. Dans l’atelier de Sila, l’air sentait l’argile humide et la terre chauffée par le poêle. Hakim, arrivé essoufflé et les cheveux encore brillants d’une giboulée surprise, observait les mains de son amie donner forme à une figurine aux traits volontairement flous, une foule en miniature.
« C’est étrange, dit-il en s’asseyant sur le tabouret familier, cette masse indistincte. On dirait qu’elle attend quelque chose, ou quelqu’un. »
Sila sourit sans détacher son regard de l’ébauche. La conversation de leur dernière rencontre, tournant autour des masques sociaux, avait laissé comme un sillon dans leur pensée. Il était naturel que la réflexion poursuive son cours, dérive des visages individuels vers les masses qui les engloutissent. Elle posa délicatement la figurine sur l’étagère de séchage, parmi d’autres silhouettes attendant leur tour au feu.
« Elle attend peut-être un récit, Hakim. Un récit qu’on lui souffle à l’oreille pour lui donner une illusion d’unité, de destin. » Elle s’essuya les mains à un torchon. « Nous parlions la dernière fois de la personne derrière le personnage. Mais qu’en est-il de ceux qui souhaitent incarner le personnage suprême, celui qui dirige le chœur ? »
Hakim, qui avait entamé des cours d’histoire de l’art politique, sentit la question résonner. Il revoyait les portraits officiels, les statues commandées, l’art mis au service d’une geste. « L’artiste, alors, devient un scribe. Ou un prêtre d’une religion dont il ne croit pas forcément aux dieux. »
« Ils ne recherchent pas à avoir plus d’argent, ils veulent le pouvoir sur les masses, le pouvoir c'est leur aphrodisiaque.» La sentence de René tomba dans l’atelier comme une clef grattant dans une serrure rouillée. Sila l’avait énoncée d’une voix douce, presque neutre, en remplissant la théière.
« C’est une phrase qui glace, murmura Hakim. Elle réduit à néant toutes les justifications économiques, tous les discours sur la prospérité. Elle va droit au cœur noir du désir : la domination pour elle-même. Un émoi suscité par le contrôle d’autrui. » Le jeune homme frissonna, malgré la chaleur du poêle. Le climat du mois, avec ses brusques alternances de douceur et de violence, lui parut soudain être une métaphore parfaite de ces régimes qui caressent et frappent pour mieux garder la main.
Sila versa le thé à la menthe, un vert éclatant dans les verres transparents. « René a ce talent de déshabiller la mécanique du pouvoir. Voir l’aphrodisiaque là où d’autres voient un simple calcul, c’est révéler la part d’irrationnel, de pulsion presque pathologique. Cela explique la démesure, l’insatiabilité. L’argent est un moyen, un score peut-être. Mais la sensation enivrante, c’est de sentir des millions de volontés ployer, s’adapter à la tienne. De sculpter non de l’argile, mais le réel vivant. »
Elle fit une pause, laissant le chant des oiseaux après l’averse remplir le silence. « Cela rend la chose si terrifiante, Hakim. On ne peut pas rassasier une telle faim. Elle se nourrit de sa propre expansion. Et l’art, la culture, les mots… deviennent soit des instruments de cette séduction forcée, soit les derniers remparts pour rappeler la beauté de l’indocilité. »
Hakim observa les figurines de Sila. Chacune, même dans ses formes les plus abstraites, gardait une singularité, une imperfection qui la rendait unique et vivante. À l’opposé de la masse homogène et malléable que convoite le pouvoir-aphrodisiaque. « Alors, ce que nous faisons ici, dans cet atelier, cette amitié, ces échanges… c’est une forme de résistance discrète ? » questionna-t-il.
« C’est une forme d’affirmation, rectifia Sila, son regard devenant profond. Affirmer que le dialogue prime sur le monologue. Que l’amitié est un partage de pouvoir, pas son accaparement. Que chaque sentence méditée, comme celle de René, est un outil pour aiguiser notre regard, pour ne plus jamais confondre un projet de société avec le trip personnel d’un érotomane de la domination. »
Dehors, un nouveau nuage passa devant le soleil, plongeant l’atelier dans une lumière grise et douce. Mais la clarté qui s’était installée entre eux était plus vive. Hakim sentit le poids de sa propre responsabilité : celle de ne jamais, dans sa quête artistique, céder à la tentation de séduire pour asservir, mais de chercher à éveiller. À révéler.
« La prochaine figurine, dit-il en montrant l’ébauche de la foule, tu devrais y laisser, quelque part, une empreinte minuscule, rebelle. Une fissure par où s’engouffrerait la lumière. »
Sila hocha la tête, un vrai sourire aux lèvres. « Une fissure… Ou peut-être une graine. Même sous un ciel changeant, elle finit par trouver son chemin. » Ils trinquèrent silencieusement avec leur thé, gardant en tête le goût âcre et révélateur de la sentence, antidote nécessaire aux poisons de l’époque.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 305 : Le Sauveur
Un vent vif, encore teinté des derniers frissons de l’hiver mais portant en lui la promesse d’une terre qui s’éveille, faisait trembler la lumière pâle dans l’atelier. Les glycines devant la fenêtre de Sila montraient leurs premiers bourgeons, minuscules poings serrés prêts à s’ouvrir au monde. Hakim était arrivé ce matin-là avec un silence inhabituel, un poids visible dans le regard qui contrastait avec l’énergie nouvelle du dehors. Il tournait entre ses doigts une petite pierre noire et lisse, comme un chapelet profane.
Sila, les mains enfouies dans une terre glaise humide, modelait la forme rudimentaire d’un oiseau aux ailes déployées. Elle observa Hakim du coin de l’œil, sentant le tourment qui émanait de lui. Elle n’entama pas de dialogue direct. Elle laissa le crissement de l’argile, le soupir du vent contre les vitres, composer une musique d’attente.
« J’ai essayé d’aider quelqu’un », commença finalement Hakim, la voix basse, comme arrachée à une réflexion intérieure. « Un ami. À le sortir de… de lui-même. Je croyais bien faire. Je me suis investi, nuit et jour, écoutant, conseillant, portant. »
Sila inclina légèrement la tête, ses doigts affinant la courbe d’une aile. L’argile prenait vie sous ses doigts, une vie fragile, dépendante encore du geste qui la façonnait.
« Et puis, ce matin, poursuivit-il, en le voyant, j’ai ressenti une colère froide. Une rancœur. Parce qu’il allait mieux, et qu’il ne faisait rien de ce que je lui avais suggéré. Parce que son sourire… son sourire ne m’était pas adressé. Il volait de ses propres ailes, mais j’avais l’impression qu’il volait mon ciel. »
Il posa la pierre noire sur l’établi, avec un petit clic sec. Sila arrêta son mouvement. L’oiseau d’argile, désormais, tenait sur son socle, prêt à prendre son envol. Elle se nettoya les mains lentement, laissant la poussière blanche retomber comme une neige fine.
« Le sauveur cesse de l’être quand il s’aperçoit que l’autre a le pouvoir sur sa vie. » Hugues Grenier, dit-elle doucement, non pas comme une citation lointaine, mais comme l’écho même de la confession de Hakim. La phrase s’installa entre eux, lourde de sens.
Hakim ferma les yeux, comme frappé par la justesse du trait. « C’est exactement cela », murmura-t-il. « Je croyais le sauver, mais sans m’en rendre compte, j’avais lié mon souffle au sien. Sa détresse était devenue ma raison d’être, sa lumière ma récompense. Je n’étais plus son ami, j’étais son créancier. »
Sila s’approcha, s’assit face à lui. « Le sauveur, Hakim, se nourrit souvent de l’impuissance de l’autre pour se sentir puissant. Il sculpte une statue à son image – le libérateur, le sage – et il s’agenouille devant elle en secret. Mais quand la statue, soudain, cligne des yeux, respire par elle-même et décide de marcher vers un horizon qu’il n’a pas choisi… le piédestal se brise. Et ce n’est plus de l’amour, ni de l’aide, qui reste. C’est le vide laissé par un pouvoir perdu. »
Un rayon de soleil, timide, perça les nuages de mars et vint caresser l’oiseau d’argile, allumant des reflets dorés dans la terre crue. Hakim regarda la lumière jouer sur la figurine.
« Alors, je n’étais pas son ami ? Tout cela n’était qu’un jeu de pouvoir ? » Sa voix était empreinte de tristesse, mais aussi d’une curiosité nouvelle, moins douloureuse.
« L’amitié, peut-être, était le terreau, répondit Sila. Mais sur ce terreau a poussé une autre plante, vorace, celle du salut. Elle a étouffé la première. L’ami voit l’autre comme un fleuve qui coule à ses côtés, parfois tumultueux, parfois calme. Le sauveur le voit comme un puits à combler, avec son propre seau. Quand le puits déborde de lui-même, le sauveur se retrouve les mains vides, inutile. »
Un long silence s’établit, peuplé seulement du chant naissant d’un oiseau réel, dehors. Hakim prit la pierre noire, la serra dans sa paume. « Comment… retirer ce besoin de sauver ? Comment redevenir simplement le fleuve à côté de l’autre fleuve ? »
Sila sourit, un sourire empreint d’une tendre mélancolie. « En reconnaissant que tu as soif, toi aussi. En allant boire à ta propre source, au lieu de te précipiter vers toutes les bouches ouvertes. L’amitié vraie est un échange entre deux entités déjà debout, pas une charpente que l’un dresse pour que l’autre ne s’effondre pas. »
Le vent tourna, apportant une bouffée d’air plus doux, chargé de l’humidité de la terre labourée. Le climat changeait, imperceptiblement mais sûrement. Comme changeait, en Hakim, la perception d’un geste qu’il croyait pur. Il regarda Sila, puis l’oiseau d’argile sur l’établi, libre de toute attache, offert seulement au vent qui viendrait.
« Je crois que je vais aller marcher, dit-il. Me souvenir de ce que j'aime, sans penser à qui cela pourrait servir. »
Il se leva. À la porte, il se retourna. « Merci, Sila. »
« Merci à toi, Hakim. De permettre à l’ami de naître des cendres du sauveur. »
Quand il fut parti, Sila regarda longuement l’oiseau. Elle prit un outil fin et grava, délicatement, sous ses pattes, non pas une signature, mais un simple symbole : deux lignes parallèles, qui couraient sans jamais se rencontrer, ni s’éloigner. Comme deux fleuves.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 306 : L'Épée à Double Tranchant
Le printemps au village avait ce caractère imprévisible des saisons en mouvement. Les amandiers, naguère enveloppés d’un blanc vaporeux, laissaient maintenant place à un vert tendre et pressé, tandis qu’un vent chaud venu du sud disputait son territoire aux dernières brises fraîches. Dans l’atelier de Sila, la lumière traversait les vitres poussiéreuses avec une intensité nouvelle, éclairant les particules d’argile en suspension comme autant de paillettes éphémères.
Sila modelait une forme abstraite, moitié guerrier, moitié sage, ses doigts cherchant l’équilibre dans les courbes. Hakim, assis sur un tabouret bas, observait le travail de la terre avec cette attention à la fois studieuse et rêveuse qui lui était propre. Il venait de confier ses tourments face à un projet d’étude qui lui échappait, et la frustration de sentir son inspiration comme bloquée par un désir trop vif de contrôle.
« Parfois, dit Sila sans interrompre son geste, je pense que notre plus grande bataille se joue avec cette voix intérieure qui veut tout diriger, même la création. Elle se prend pour un général, alors qu’elle n’est souvent qu’un gardien apeuré. »
Hakim hocha la tête. « C’est exactement cela. Je veux que mon projet soit parfait, qu’il exprime exactement ce que j’ai en tête, et cette pression… elle étouffe tout. »
Sila posa délicatement sa figurine sur l’établi et se tourna vers lui, essuyant ses mains à un torchon taché d’ocre. « Tu te souviens de ce que nous disions la fois dernière, sur la force qui anime véritablement l’art ? » Sa voix prit une tonalité plus douce, méditative. « Le pouvoir est une épée à double tranchant. Celui de l'ego veut contrôler et deviner. Celui du magicien est le pouvoir de l'amour. » Elle laissa les mots de Deepak Chopra résonner dans le silence de l’atelier, mêlés au chant lointain d’un merle.
« L’ego, poursuivit-elle, c’est ce général. Il brandit l’épée pour trancher, séparer, imposer sa vision. Il veut deviner l’avenir de l’œuvre avant même qu’elle ne naisse, et la contrôler à chaque instant. C’est épuisant, et surtout, c’est stérile. Car l’art, comme la vie, a besoin de surgissement, de surprise. »
Hakim écoutait, les yeux fixés sur la figurine inachevée. « Et le magicien ? »
Un sourire éclaira le visage de Sila. « Le magicien, c’est celui qui reconnaît que le vrai pouvoir n’est pas dans la domination, mais dans la relation. Il tient la même épée, mais il ne s’en sert pas pour contraindre. Il s’en sert pour libérer, pour connecter. Son pouvoir, c’est l’amour. L’amour de la matière, l’amour de l’instant, l’amour du mystère qui s’incarne sous ses doigts sans qu’il en ait forcément conscience. Il aime le processus plus que le résultat. Il aime le dialogue avec l’inconnu. »
Dehors, le vent chaud sembla l’emporter un instant, faisant trembler la porte de l’atelier. « Regarde cette saison, Hakim, dit Sila en désignant le jardin par la fenêtre. Elle ne contrôle pas. Elle transforme. Elle n’impose pas une seule température, elle joue avec les contrastes. C’est cela, le pouvoir d’amour. Une force qui accepte le mouvement, l’imperfection, le dialogue entre le chaud et le froid. Ton projet… peux-tu l’aimer dans son état naissant, fragile, incertain ? Peux-tu cesser de vouloir deviner sa forme finale pour te mettre à son écoute ? »
Hakim resta silencieux un long moment. La sentence, intégrée à la trame de leurs échanges, cessait d’être une citation abstraite pour devenir une clé palpable. Il sentait le conflit en lui : la lame de l’ego, aiguisée par la peur de l’échec, et la lame du magicien, plus discrète, qui brillait de la simple joie de créer.
« Peut-être, murmura-t-il enfin, que je dois déposer l’épée du général. La tenir est trop lourd. »
« Tu ne la déposes pas, rectifia doucement Sila. Tu apprends à la tenir autrement. À la retourner pour en découvrir le tranchant qui unit au lieu de diviser. L’argile ne répond pas à la contrainte, Hakim. Elle répond au toucher qui l’aime. »
Le jeune homme se leva, approchant sa main d’un bloc de terre crue posé sur une étagère. Il en sentit la fraîcheur, la texture granuleuse et accueillante. Un désir nouveau, non plus de maîtrise mais de découverte, commençait à poindre en lui, aussi timide que les premières feuilles face au vent d’avril.
« Alors, dit-il en se tournant vers Sila avec un regard plus clair, on pourrait essayer de faire équipe, le magicien et moi ? »
Sila rit, un son chaleureux qui sembla faire danser les particules de lumière. « C’est exactement le but de la camaraderie, mon ami. Tenir ensemble l’épée à double tranchant, et choisir, à chaque instant, quel tranchant nous servons. »
Et dans l’atelier baigné de la lumière changeante d’un printemps indécis, la philosophie redevenait geste, et la parole, commencement d’une nouvelle sculpture.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 307 : Les Détails du Pouvoir
Le printemps au village n’était jamais une simple douceur. Il arrivait par vagues de couleurs changeantes et de vents porteurs de sables lointains. Sous la tonnelle de son atelier où les glycines commençaient à peine leur floraison mauve, Sila observait Hakim tourner et retourner entre ses doigts une petite figurine d’argile crue, une ébauche de personnage aux traits volontairement flous. L’air sentait l’humus et la terre mouillée, un parfum de renouveau qui semblait cette année plus capricieux, plus chargé d’une étrange tension.
« Elle semble indécise, ta silhouette », remarqua Sila, sans détourner son regard du tour où une forme plus large, plus fluide, prenait vie.
Hakim posa la figurine. « Pas elle. Moi. Je regarde le programme de l’école pour l’an prochain. Ils appellent ça une « refonte pédagogique majeure », une « innovation au service de la créativité ». » Il eut un petit rire sans joie. « En réalité, ils ont supprimé deux ateliers techniques fondamentaux, fusionné trois cours d’histoire de l’art en un seul, plus général, et ajouté un module obligatoire sur « l’artiste entrepreneur et son image de marque ». Le discours du directeur était plein de mots neufs : « adaptabilité », « projet », « visibilité ». Mais le fond… »
Il marqua une pause, cherchant ses mots dans le bourdonnement d’une abeille précoce. Sila ralentit le tour, ses mains guidant la terre humide avec une calme autorité.
« C’est comme si on repeignait la porte d’entrée en couleur vive pour qu’on ne remarque pas que la maison a des fondations pourries », continua Hakim. « Tout le monde semble enthousiaste, ou du moins résigné. On nous promet plus de liberté, mais c’est une liberté encadrée par de nouveaux protocoles. Ça me trouble. »
Sila s’essuya les mains à un linge rugueux. Son regard se fit lointain, traversant la cour vers les collines où la verdure hésitait encore. Le climat, ces derniers temps, faisait de même : des chaleurs soudaines trompeuses suivies de fraîcheurs mordantes, comme si les saisons elles-mêmes ne savaient plus quel ordre ancien elles devaient singer.
« Cela me rappelle une sentence, Hakim. Une qui résonne fort dans ce murmure de changements superficiels. Pour le pouvoir... il s'agit toujours que de changer quelques détails pour que tout puisse rester comme avant. »
La phrase de Jean-François Brien tomba dans l’air tranquille de l’atelier comme une pierre dans une eau calme, et ses cercles s’élargirent lentement.
« Le pouvoir dont il est question n’est pas toujours celui d’un tyran ou d’un gouvernement », poursuivit-elle, sa voix devenant le centre de gravité de l’instant. « C’est aussi celui de l’habitude, du système, de la peur du vrai bouleversement. On modifie l’emballage, le vocabulaire, un détail du règlement, un aspect du programme… et l’on s’extasie sur cette modernité. Mais le cœur, la structure du rapport de force, la logique profonde – celle qui peut-être étouffe l’essentiel –, demeure intacte. On croit avancer parce que le décor a changé. »
Hakim écoutait, les yeux fixés sur ses mains terreuses. « Alors, comment le voir, ce vrai changement ? Comment ne pas se laisser berner par les détails ? »
« En regardant ce qui ne bouge pas », répondit Sila avec douceur. « Quand on annonce une révolution, observe ce qui reste immuable. Souvent, c’est là que se niche l’ancien pouvoir. Dans ton école, demande-toi : au-delà des nouveaux intitulés, est-ce que le rapport entre le maître et l’élève, entre le savoir-faire et le résultat marchand, entre l’expérience libre et l’évaluation normative, a véritablement évolué ? Ou a-t-on juste habillé l’ancien édifice avec de nouveaux termes séduisants ? »
Un vent plus vif fit frémir les glycines, apportant une bouffée d’air frais qui contredisait le soleil. Ce climat inconstant était une parabole en mouvement.
« C’est un travail d’attention fine, Hakim, presque de… céramiste », dit-elle en souriant. « Il faut toucher la texture des choses, pas seulement en admirer la glaçure. La vraie transformation est toujours un peu dérangeante, elle remue les fondations. Elle ne se contente pas de changer les détails pour nous rassurer. Elle accepte que rien ne puisse vraiment rester comme avant. »
Hakim reprit la figurine indécise. Peut-être, pensa-t-il, son hésitation n’était pas un défaut, mais la trace honnête de cette recherche du fond sous la forme. Il sentit la nécessité de travailler cette argile non pour l’arrêter dans une pose définitive, mais pour que son mouvement même, sa potentialité, devienne sa vérité.
« Alors, il faut être le grain de sable qui enraye la machine des faux-semblants ? » demanda-t-il, non sans une certaine appréhension juvénile.
Sila se remit au tour, son pied imprimant un rythme régulier et patient. « Parfois, être ce grain de sable. Mais d’abord, être l’œil qui le discerne. La lucidité est le premier acte de résistance. Ensuite, vient la façon dont tu modèles ton propre monde, même à petite échelle, en refusant de confondre l’accessoire avec l’essentiel. »
Dans l’atelier, le temps semblait retrouver une épaisseur réelle, loin des changements superficiels annoncés par les brochures de l’école. Et sous la tonnelle, tandis que le temps avrilien continuait son ballet imprévisible entre ombre et lumière, une compréhension plus profonde s’enracinait, aussi tangible que l’argile sous leurs doigts. La suite de leur dialogue serait dans la façon dont Hakim, désormais, regarderait les réformes, et dont Sila, elle, continuerait à sculpter des formes qui acceptaient leurs propres ruptures, leurs véritables métamorphoses.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 308 : Le Papier des Figurines Brisées
L’air de la mi-saison, encore chargé des frissons de la nuit, se réchauffait doucement au contact de la terre matinale. Une odeur de poussière mouillée montait des ruelles. Sila, dans l’atelier dont la porte était grande ouverte sur ce réveil du monde, pétrissait une masse d’argile grise avec une gravité concentrée. Hakim, arrivé à l’aube, observait ses mains fortes et précises. Sur l’étagère de bois brut entre eux, trônait une figurine étrange, séchée mais non cuite : un être hybride, mi-humain mi-colonne, les épaules écrasées par un lourd bloc rectangulaire. C’était la dernière œuvre de Sila, un visiteur muet pour leur conversation du jour.
« Regarde cette créature, Hakim. Elle attend le feu du four pour devenir permanente. Mais avant cela, elle reste fragile. Un choc, une mauvaise pression, et elle retourne à la poussière. Cela me fait penser aux récits que nous bâtissons, aux vérités que nous modelons. Tant qu’elles sont malléables, elles peuvent être brisées. Une fois cuites, elles résistent, mais deviennent aussi plus… définitive. » Elle essuya ses mains sur son tablier, laissant une empreinte éphémère sur la toile. « Tu m’as parlé la dernière fois du poids de l’histoire sur tes épaules. »
Le jeune homme acquiesça, son regard perdu vers la rue où un vieil homme pliait sa devanture métallique avec un grincement familier. « Oui. Lire, c’est comme se heurter à une armée de figurines déjà cuites. Les sentences des penseurs, les dates, les événements… Ils forment une structure si solide qu’il semble interdit d’y toucher. On nous enseigne à les admirer de loin, pas à questionner l’argile dont ils sont nés. »
Un silence s’installa, rempli seulement par le bruit sourd de l’argile qu’elle frappait pour en chasser les bulles d’air. Sila prit une fine estèque et commença à tracer des lignes profondes dans la masse informe, dessinant les contours d’un visage.
« Cela me rappelle une phrase que je rumine depuis des jours, Hakim. Une phrase qui, elle, est déjà cuite au four de l’expérience humaine. « Le Pouvoir n’hésite jamais à utiliser la violence quand il s’agit de préserver son hégémonie. » Jean-François Brient. De la servitude moderne. » Elle marqua une pause, laissant les mots résonner dans l’espace clair de l’atelier. « Cette phrase, elle est dure. Cassante. Comme une poterie vitrifiée. On ne peut plus en changer la forme. Sa vérité est glaçante. Mais notre travail, à nous qui lisons et qui créons, n’est-il pas de nous demander : de quelle argile cette sentence est-elle tirée ? Quelle main l’a modelée, et dans quel four d’époque a-t-elle été durcie ? »
Hakim se pencha en avant, les coudes sur les genoux. « Tu veux dire… comprendre la violence du pouvoir, non pour l’accepter comme une loi immuable, mais pour en voir la pâte originelle ? »
« Exactement. » Sila indiqua la figurine à l’épaule brisée. « Prends la Rome antique, par exemple. Le pouvoir y était architectural, monumental. Il créait des espaces dédiés à son spectacle et à sa perpétuation. On y trouvait des lieux comme la Subure, un quartier populaire et commerçant, où se regroupaient de nombreux lupanars – des maisons closes. La prostitution y était réglementée, canalisée dans des cellules voûtées près du Grand Cirque, ou dans des établissements plus élégants près du temple de la Paix. Cette organisation n’était pas un accident. C’était une forme de violence douce, une manière de contrôler les corps, les désirs, de les ranger dans des cases géographiques et sociales, pour préserver l’ordre établi et les apparences des classes dominantes. La violence n’est pas toujours un coup de glaive. Parfois, c’est une porte qui se referme, un quartier qu’on assigne, une vérité qu’on emmure dans le béton de l’histoire officielle. »
Le regard de Hakim s’illumina, connectant soudain les points entre les textes qu’il étudiait et l’argile sous les doigts de Sila. « Donc, si nous lisons la sentence de Brient comme une figurine finie, nous en restons à l’effroi ou au cynisme. Mais si nous remontons à son argile… nous voyons que l’hégémonie se préserve par mille violences : l’effacement des récits minoritaires, la transformation des êtres vivants en silhouettes sans relief dans le grand récit national, la confiscation même de l’intimité et du corps, comme dans ces cellæ romaines. Le pouvoir ne veut pas seulement régner ; il veut modeler la réalité à son image, et cuire cette version dans le four de l’Histoire pour qu’elle soit la seule qui tienne. »
Sila hocha la tête, un sourire triste aux lèvres. « Et notre rôle, en tant qu’artiste ou qu’étudiant, est de rester dans l’atelier du malléable. De prendre le risque de fragilité. D’oser créer nos propres figurines avec l’argile des récits oubliés, des expériences silencieuses. De résister à la tentation de les cuire trop vite en dogmes, mais de les laisser disponibles à la réinterprétation. La plus grande menace pour une hégémonie, ce n’est pas la contradiction frontale, qu’elle peut écraser. C’est la prolifération douce et têtue de petites figurines alternatives, fragiles mais innombrables, qui racontent une autre histoire. »
Elle tendit alors une boule d’argile fraîche au jeune homme. La terre était fraîche, souple, promesse de toutes les formes. « Tiens. N’écris pas encore un commentaire sur Brient. Modèle-moi la violence douce que tu as vécue ou observée. Donne-lui une forme avant qu’elle ne sèche. »
Dehors, le soleil d’avril avait finalement percé, inondant le seuil de l’étal d’une lumière blonde et chaude. Le climat avait tourné, comme il le fait chaque mois, indifférent aux hégémonies humaines. Dans l’atelier, deux paires de mains, l’une experte et l’une hésitante, se mirent à pétrir la réalité, préférant délibérément la fragile et périlleuse beauté de l’argile humide à la froide permanence de la terre cuite. L’épisode suivant commencerait avec le produit de cette modélisation partagée : une petite forme abstraite, lourde de sens, qui séchait désormais à côté de la figurine au bloc pesant, attendant peut-être, un jour, le feu transformateur ou la possibilité d’être, simplement, recréée.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 309 : La Limite des Pouvoirs
Un vent tiède, chargé des senteurs de la terre réveillée et des premières floraisons, dansait autour de l’étal de Sila. Le climat, depuis quelques semaines, avait opéré une volte-face subtile ; la lumière avait perdu sa pâleur hivernale pour gagner en densité, dorant l’argile crue et les figurines alignées. Sila, les mains couvertes d’une fine pellicule de terre glaise, modelait avec une concentration tranquille. Hakim arriva, le pas léger, un carnet sous le bras. Leurs échanges n’avaient plus besoin de préambules ; un sourire, un hochement de tête, et la conversation s’enclenchait dans la continuité paisible de la précédente.
— Regarde celle-ci, dit Sila en posant délicatement une statuette représentant un arbre aux racines démesurément longues, presque plus imposantes que le feuillage. Elle m’a tourmentée toute la semaine. J’ai voulu que les racines soient visibles, qu’elles débordent, qu’elles questionnent la stabilité même de l’arbre.
Hakim s’approcha, observant l’œuvre. L’équilibre était précaire, audacieux.
— On dirait qu’elle interroge les fondations, murmura-t-il. Ce qui est censé donner de la force pourrait aussi, si cela s’étend trop, tout renverser.
Sila acquiesça, essuyant ses mains sur son tablier. Leur dernier échange avait porté sur les forces invisibles qui tissent les destins. Aujourd’hui, l’air même semblait porter cette réflexion plus loin, vers les structures du pouvoir.
— C’est justement ce à quoi je pensais en la façonnant, confia-t-elle. À cette idée que rien, pas même la force la plus vitale, n’est destinée à croître sans fin. Hakim, «Les pouvoirs ça va jusqu'où il y a une limite.» Cette sentence de Montesquieu résonne en moi comme le son mat d’un coup porté à l'argile trop sèche. Elle est une évidence qui devrait nous protéger, et pourtant…
— Et pourtant, nous l’oublions sans cesse, acheva Hakim, s’asseyant sur le petit banc usé. À l’université, dans les ateliers, je vois déjà des jeux d’influence, des désirs de domination sous couvert de critique artistique. Mais aussi en moi… ce pouvoir que je pense avoir sur ma propre vie, sur mes choix. J’ai cru, à vingt et un ans, qu’il était illimité.
Un sourire doux et un peu mélancolique erra sur les lèvres de Sila.
— Le pouvoir le plus insidieux est peut-être celui que l’on s’accorde à soi-même, celui de croire que l’on contrôle tout. La nature nous rappelle gentiment ces limites, avec ses cycles. Regarde ce vent : il était glacé il y a peu, il est doux maintenant, mais il ne décide pas de sa force. Il est dans les limites de sa nature. Nous, nous devons apprendre à les reconnaître, ces frontières invisibles.
Elle prit une autre figurine, un oiseau aux ailes déployées mais dont les pattes étaient soudées à un petit socle.
— L’envol et l’ancrage. L’un ne va pas sans l’autre, et l’équilibre est la seule loi. Quand le pouvoir – qu’il soit politique, sur autrui, ou sur son propre chemin – oublie qu’il a un socle, des racines, une contrepartie, il vole en éclats. Ou il écrase.
Hakim ouvrit son carnet, où la sentence était déjà inscrite, entourée de croquis de mains – des mains qui tiennent, qui étreignent, qui lâchent prise.
— Alors, la limite n’est pas une barrière triste ? demanda-t-il. Ce n’est pas un « tu n’iras pas plus loin » définitif ?
— Au contraire, rétorqua Sila, ses yeux brillant d’une conviction sereine. C’est ce qui donne sa forme, sa beauté et sa justesse à la force. Comme le bord de ce bol qui contient le liquide et lui permet d’être bu. Sans la limite, il n’y a que débordement, dilution, gaspillage. La sagesse, je crois, est de sculpter sa vie avec cette contrainte en esprit. Accepter que nos pouvoirs aient un périmètre, c’est commencer à les exercer avec justice, surtout envers soi-même.
Le vent tiède tournoya, soulevant des feuilles mortes résiduelles et des pétales nouveaux. L’étal, avec ses figurines de terre, semblait un microcosme de cet ordre subtil. Hakim sentit une profonde gratitude pour ces heures volées à l’agitation du monde. Chaque épisode avec Sila était comme l’ajout d’une couche de glaise sur la forme de sa propre pensée, la rendant plus ferme, plus détaillée.
— Peut-être, dit-il enfin, que la plus grande preuve de pouvoir, c’est justement la capacité à en percevoir la limite. À s’y arrêter avant que la démesure ne corrompe tout.
Sila inclina la tête, satisfaite. La sentence n’était plus une simple citation ; elle était devenue chair, argile, souffle dans l’air changeant. Elle était désormais tissée dans le récit de leur amitié, une nouvelle pierre de touche pour les chemins à venir.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 310 : Ce qui peut embraser
Un silence inhabituel pesait sur l’atelier de Sila. Le ciel, au-delà de la grande baie vitrée, était d’un blanc laiteux, opaque, étouffant la lumière crue d’avril qui, d’ordinaire, inondait les étagères de figurines. L’air, doux et presque moite, sentait l’orage contenu, la terre remuée et les amandiers en fin de floraison. Ce n’était plus la brise capricieuse de mars, ni encore la chaleur apaisante de mai ; c’était l’entre-deux, un temps suspendu où l’atmosphère semblait chargée d’une électricité invisible.
Hakim était arrivé avec cette tension dans les épaules, celle des examens approchant et des choix qui semblaient se resserrer autour de lui comme les mailles d’un filet. Il observait Sila, concentrée sur le lissage des ailes d’une grande créature d’argile, mi-oiseau, mi-femme. La sérénité de ses gestes contrastait avec l’agitation qu’il sentait en lui.
« Parfois, dit-il sans préambule, comme pour briser le charme étouffant du ciel, j’ai l’impression de chercher un feu qui refuse de prendre. Je m’agite, j’accumule des bribes de savoir, des techniques, des philosophies… et rien ne s’embrase. Tout reste à l’état de braises froides. »
Sila ne leva pas les yeux de son travail, mais un léger sourire effleura ses lèvres. Son outil de bois glissait sur l’argile avec une régularité hypnotique.
« Tu confonds le combustible et l’étincelle, Hakim. Et surtout, tu oublies une évidence que nous aimons contourner, par peur ou par humilité. » Elle posa son outil, se redressa, et son regard rencontra enfin le sien, empreint d’une gravité douce. « Il n’y a que le feu qui ait le pouvoir d’incendier. René. »
La sentence tomba dans le silence de l’atelier comme une clé sur le marbre. Hakim la laissa résonner. Elle n’était pas une métaphore de plus, elle était un fait, brut.
« Tu veux dire… que je ne peux pas allumer un feu en moi avec des allumettes mouillées ? Que la source doit déjà être là ? »
« Pas exactement, répondit Sila en se dirigeant vers la théière posée sur un petit réchaud. L’étincelle, elle, peut venir de tout : d’une parole, d’un échec, d’un regard sur ce ciel étrange. Le combustible, c’est ta vie, ton expérience, tes rêves. Mais la véritable combustion… » Elle versa le thé dans deux verres, la vapeur dessinant de fugaces volutes dans l’air immobile. « La véritable combustion, celle qui transforme, qui illumine ou qui détruit pour renaître, ne peut être initiée que par un feu déjà présent. Une passion vraie, une colère juste, un amour sincère, une conviction profonde. On ne devient pas incendie par volonté seule. On reconnaît le feu en soi, et on cesse de l’étouffer. Alors, et seulement alors, il peut embraser tout le reste. »
Hakim se prit le visage dans les mains, contemplant la sagesse exigeante de ces mots. Il pensa à ses nuits blanches à dessiner, non par obligation, mais parce qu’une force le tenait éveillé. Il pensa à cette colère sourde devant l’injustice, à cet élan vers la beauté qui lui tordait parfois le cœur. Des braises, oui. Peut-être même des flammèches.
« Alors mon anxiété… ce sentiment d’urgence… ?
«… pourrait être la chaleur qui précède les flammes, l’interpréta Sila. À moins que ce ne soit la fumée qui étouffe le foyer. À toi de voir. Personne ne peut le faire pour toi. Il n’y a que le feu qui ait le pouvoir d’incendier. C’est une sentence d’une terrible responsabilité. Elle nous ôte toute excuse. On ne peut blâmer le vent, le bois ou la pierre à briquet. Si l’incendie intérieur a lieu, c’est par ta propre essence de feu. S’il n’a pas lieu, c’est qu’il n’était pas là, ou pas encore. »
Un roulement de tonnerre lointain gronda, enfin, rompant la pression atmosphérique. Une première goutte lourde percuta la vitre, puis une autre. Soudain, l’averse se déchaîna, lavant la lumière, vibrant sur la terre cuite des tuiles.
Hakim regarda la pluie. Il ne se sentait plus agité, mais intensément présent. Le ciel avait lâché son propre feu, celui de l’eau et du tonnerre. En lui, une clarification s’opérait. Il ne s’agissait plus de courir pour allumer un feu fictif, mais d’oser reconnaître, et donc nommer, ce qui, en lui, brûlait déjà. Peut-être pas une fournaise, mais une flamme claire, à laquelle il devait désormais confier son combustible, avec courage et confiance.
Sila lui tendit son verre de thé. La fumée chaude montait, droite dans l’air maintenant rafraîchi.
« L’averse d’avril, dit-elle. Elle ne dure jamais très longtemps, mais elle transforme tout. Elle révèle les couleurs. »
Hakim acquiesça, sentant sur son visage, à travers la vitre, la fraîcheur nouvelle. Le feu intérieur n’avait pas besoin d’être bruyant. Il avait juste besoin d’être, pour tout transformer.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 311 : Parce que je peux
L’air de l’atelier était différent. Ce n’était pas simplement la lumière, plus blonde, plus généreuse, qui inondait la pièce par la grande baie ouverte sur le jardin d’Aïn El Ksour. Ni les effluves de terre humide et de jasmin qui se mêlaient à l’odeur tenace de l’argile. C’était une densité nouvelle, un poids doré dans l’atmosphère, annonciateur d’une lente bascule. Le climat, à son insu, préparait le tournant de la saison, chargeant l’instant présent d’une douceur presque mélancolique.
Sila modelait la silhouette ébauchée d’un oiseau, ses doigts épousant la courbe d’un ventre d’argile avec une précision millimétrée. Hakim, assis sur le tabouret bas, observait le mouvement, fasciné par la transformation silencieuse de la matière inerte en symbole de légèreté. Les conversations des derniers mois avaient tissé entre eux une toile de compréhension subtile, où les mots n’avaient plus besoin d’être nombreux pour porter tout leur sens.
« Elle ne résiste plus, la terre », constata simplement Sila, sans détourner les yeux de son travail.
« Elle a accepté la forme », compléta Hakim, puis il ajouta, poussé par une pensée soudaine. « Parfois, je regarde les gens, les événements, même les paysages qui changent… et je me demande : Pourquoi nous faites-vous cela ? »
Sila s’arrêta net. Ses mains, couvertes d’une fine pellicule grise, se immobilisèrent autour de l’oiseau. Elle leva enfin les yeux vers le jeune homme, et son regard n’était ni surpris ni réprobateur. Il était profond, comme creusé par l’écho intérieur de cette question.
« La réponse, Hakim, elle est rarement dans une intention bienveillante ou malveillante, comme dans un scénario. Souvent, elle est bien plus simple, et en cela, bien plus complexe. Parce que je peux. »
La sentence résonna dans l’atelier, nette, tranchante comme une lame. Elle ne venait pas d’un lieu de puissance arbitraire, mais semblait chargée de toutes les possibilités et de tous les dangers du monde.
« C’est la première liberté, et la plus terrible », poursuivit-elle en reprenant son modelage, mais avec moins de vélocité, plus de gravité. « La nature agit parce qu’elle le peut : la rivière creuse la roche, la graine fend l’asphalte, le feu consume la forêt. Ce n’est ni cruel ni gentil. C’est. L’être humain, lui, est conscient de ce pouvoir. Et c’est là que tout se noue. »
Hakim sentit un frisson lui parcourir l’échine. Il ne pensait plus aux caprices du destin, mais à ses propres choix. À cette capacité d’agir, simplement parce qu’elle était là. « Alors… créer, détruire, aimer, négliger… ce ne serait qu’une affaire de capacité ? »
« Non », rectifia Sila, l’index maintenant traçant délicatement le contour d’une plume. « C’en est le point de départ. Le seuil. Parce que je peux est le moment où l’on se tient devant l’action pure, dénuée de justification. La moralité, l’éthique, la beauté… elles viennent après. Elles sont ce que l’on choisit de faire de ce pouvoir. Sculpter cette figurine ou la réduire en boue. Construire un pont ou un mur. Chaque jour, à chaque instant, nous nous tenons sur cette ligne. »
Un silence s’installa, peuplé du bourdonnement des insectes profitant de la chaleur nouvelle. Le climat, en cette fin de cycle, semblait lui-même agir parce qu’il le pouvait, réchauffant l’air, gonflant les bourgeons, sans projet ni malignité.
« C’est effrayant », murmura Hakim.
« C’est responsabilisant », corrigea Sila avec un léger sourire. « Voir cette puissance en soi, c’est cesser de se croire le jouet d’un destin extérieur. Tu peux. Toujours. La question n’est donc plus pourquoi m’arrive-t-il ceci ? mais qu’est-ce que je choisis de faire, moi, de ce que je peux ? »
Elle posa délicatement l’oiseau sur l’étagère de séchage, parmi d’autres créatures d’argile. Il y avait là toute une volière silencieuse, née du « parce que je peux » de Sila, mais orientée, canalisée par son choix obstiné de créer de la beauté.
Hakim regarda ses propres mains, jeunes, encore hésitantes. Elles pouvaient. La réalisation était vertigineuse. Elle l’affranchissait de la plainte et le plaçait, nu, face à l’immensité de ses possibles. Ce mois s’affichait sur cette révélation-là : ils étaient tous, comme l’artiste et l’étudiant, comme la terre sous leurs doigts, les dépositaires et les artisans de ce pouvoir brut. Et l’amitié, peut-être, était le dialogue perpétuel pour apprendre à l’honorer.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 312 : Le Principe de Pouvoir
L’odeur de l’argile humide se mêlait à la senteur poussiéreuse et douce des lilas en pleine effusion, annonçant une saison de transitions subtiles. Dans l’atelier de Sila, la lumière, plus franche maintenant, découpait des rectangles dorés sur le sol de terre battue où s’alignaient des figurines en attente de leur cuisson. Hakim, assis sur un vieux tabouret, tournait lentement entre ses doigts une petite sculpture abstraite, un cadeau d’accueil de son amie. Leur silence n’était pas vide ; il était peuplé des réflexions de leur dernière rencontre, une semaine plus tôt, sur les structures invisibles qui régissent les vies.
Ce jour-là, la conversation avait dérivé, comme un ruisseau capricieux, vers les hiérarchies, les institutions, les petits despotismes du quotidien. Hakim, échaudé par certains rapports de force au sein de son école d’art, avait exprimé une frustration sourde. Sila, en modelant les plis d’une robe sur une de ses créatures, avait écouté, son front barré d’une ride de concentration qui n’était pas due au seul travail manuel.
« C’est curieux, avait-elle finalement murmuré, comme nous cherchons souvent un visage, une personne à blâmer pour ce qui nous oppresse. Un tyran, un prof injuste, un chef méprisant… Des démons à figure humaine. » Elle avait levé les yeux vers lui, son outil de bois suspendu en l’air. « Mais il me revient souvent une pensée, une sentence qui creuse plus profond. S'il y a un diable dans l'histoire, c'est bien le principe de pouvoir. Bakounine avait cette lucidité froide. Ce n’est pas l’individu, si mauvais soit-il, qui est l’essence du mal ; c’est le principe même du pouvoir, cette pulsion de domination, de contrôle sur l’autre, qui se glisse partout, même dans les âmes bien intentionnées. »
La phrase, lâchée ainsi dans la quiétude de l’atelier, avait résonné longuement. Hakim l’avait gardée en lui toute la semaine, comme on garde un caillou trop lisse dans sa poche, le touchant sans cesse mentalement. C’est avec elle qu’il revenait aujourd’hui.
« Cette idée du principe, Sila…, commença-t-il sans préambule, en reposant délicatement la figurine. Elle me hante. Si le diable est un principe et non un personnage, cela change toute la donne. Cela signifie qu’il peut s’incarner partout, y compris en nous, dès que nous voulons imposer notre volonté, notre vision, fût-elle belle. »
Un sourire presque triste étira les lèvres de la céramiste. Elle plongea ses mains dans un seau d’eau pour les rincer, observant la terre grise glisser vers le fond. « Exactement. Regarde cette argile. Je lui impose une forme. Je possède sur elle, par la technique et l’intention, un pouvoir absolu. Mais mon art, s’il veut être vrai, n’est pas une domination. C’est une collaboration. Je dois écouter la terre, sa résistance, sa plasticité, ses craquelures possibles. Le principe de pouvoir, lui, n’écoute pas. Il veut seulement plier. Dans l’histoire des hommes, il a pris les costumes de la royauté, de la religion, de l’État, du capital… et même, parfois, de la révolution. »
Elle s’assit en face de lui, les mains encore luisantes. « Ton professeur qui méprise ton projet, Hakim, n’est peut-être qu’un rouage. La vraie maladie, c’est le système qui l’autorise à être un petit despote, ou l’idée qu’il se fait que son statut lui confère cette autorité absolue. C’est ce principe qui corrompt. Et nous devons être vigilants, car il peut nous habiter dès demain, si on nous donne un peu d’autorité. »
Hakim regarda par la fenêtre, où les branches des amandiers achevaient leur floraison. Le climat changeait, apportant une chaleur plus insistante, une lumière qui tolérait moins les ombres. Il pensa à sa propre vie, à ses désirs parfois teintés d’une volonté de reconnaissance qui frôlait le désir de puissance.
« Alors, comment vit-on avec ça ? demanda-t-il, le regard revenant vers les figurines de Sila, chacune unique, fragile et forte. Si le diable est un principe et non un dragon qu’on peut combattre, comment on résiste ? »
Sila prit une petite feuille de vigne, récemment déployée, posée sur l’appui de la fenêtre. « Peut-être en cultivant ce qui lui est opposé. Non pas un autre principe unique, mais une myriade de petites choses. L’amitié. L’écoute. Le partage du savoir, comme nous le faisons ici. Le travail artisanal qui respecte la matière. La création qui ne cherche pas à asservir, mais à révéler. » Elle eut un geste large embrassant l’étal. « Chaque fois que je vends une pièce à quelqu’un qui la comprend, c’est un petit pacte qui se fait, librement. Aucun pouvoir là-dedans. Juste un échange. »
Hakim sentit un apaisement, mêlé d’une détermination nouvelle. La sentence de Bakounine n’était pas un constat désespérant, mais un appel à la lucidité permanente. Le combat n’était pas épique, il était quotidien, intime. Il consistait à débusquer le réflexe de domination en soi avant de le voir chez les autres.
« Alors, dit-il en se levant, viens me montrer comment tu prépares tes engobes. Pas en maîtresse à élève, mais en amie à ami. Sans principe de pouvoir. »
Sila rit, et le son clair de son rire chassa les derniers relents d’ombre que la phrase, pourtant lourde, avait pu faire naître. Dans l’air embaumé des lilas, sous le soleil de plus en plus franc, l’atelier redevenait le sanctuaire qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : un espace où le seul principe qui régnait était celui du partage volontaire.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 313 : La Colline Unique
Le printemps avait cette année des allures de jeune adulte hésitant : des bouffées de chaleur téméraires étaient suivies de frilosités soudaines, comme si la terre elle-même doutait de son élan. Dans l’atelier, l’air sentait l’argile humide et le lilas enivrant apporté par une brise capricieuse. Sila pétrissait une masse de terre grise, ses doigts cherchant la forme à naître avec une patience millénaire. Hakim, assis sur un tabouret bas, feuilletait un carnet de croquis, le silence entre eux n’étant pas un vide, mais le terreau de leur échange à venir.
Depuis leur dernière conversation, une nuance nouvelle teintait leurs réflexions. L’étudiant semblait habité par une perplexité douce, celle qui suit la découverte d’une vérité trop grande pour être immédiatement assimilée. Il leva les yeux vers la silhouette de Sila, concentrée, et la sentence qu’il avait apportée ce jour-là résonna dans l’espace avant même d’être prononcée.
« Il ne peut pas y avoir deux tigres sur la même colline. »
Sila ne s’arrêta pas de travailler, mais un léger sourire effleura ses lèvres. La sagesse chinoise sembla se mêler à l’odeur de l’argile, prenant sa place parmi les éclats de terre séchée.
« C’est une colline bien solitaire que tu évoques là, Hakim.
— Justement. Je la trouve presque cruelle, cette phrase. Elle parle de territoire, de rivalité. Comme si la grandeur devait forcément exclure. »
Les mains de l’artiste modelèrent une ébauche de dos, une colonne vertébrale courbée sous un poids invisible. « Cruelle ? Peut-être. Ou simplement lucide. La colline, ce n’est pas seulement un lieu géographique. C’est une conviction, une identité, une manière unique de voir le monde. Il ne peut pas y avoir deux tigres sur la même colline. Cela ne dit pas qu’il n’existe qu’une seule colline. Ni qu’il n’y a qu’un seul tigre au monde. Simplement, chacun doit trouver sa propre élévation, celle où il peut régner en paix avec son âme. Essayer de partager la sienne, ou de prendre celle d’un autre, c’est s’exposer à un combat qui épuise l’essence même du tigre. »
Le regard du jeune homme se perdit par la fenêtre, vers les collines qui entouraient le village, baignées d’une lumière blonde et changeante. Il pensa à ses camarades d’atelier, à cette compétition sourde qui parfois s’installait, à la quête féroce de singularité qui pouvait paradoxalement uniformiser. « Dans l’art, alors… chercher sa propre voix, c’est quitter les collines déjà habitées ?
— C’est accepter de faire le chemin à pied, seul, vers une hauteur que personne d’autre ne voit peut-être encore », répondit-elle en ajoutant un peu d’eau à la terre. « Je ne sculpte pas comme la potière du village voisin. Elle a sa colline, j’ai la mienne. Nos tigres ne se dévoreraient pas ; ils s’ignorent, ou au mieux, ils se saluent de loin, dans la vallée des échanges. Le conflit naît quand on confond la colline. Quand on croit que pour exister, il faut déloger l’autre. »
Elle se recula pour observer son ébauche. « Toi, en ce moment, tu explores des pentes. Tu es en reconnaissance. Tu n’as pas encore planté ton drapeau. Et c’est très bien. L’erreur serait de te précipiter sur la première venue parce qu’elle offre une belle vue, ou parce qu’un autre tigre, plus imposant, y réside déjà. »
Un vent plus frais s’engouffra soudain dans l’atelier, apportant avec lui le parfum de l’herbe écrasée par une averse récente. Le climat, une fois encore, tournait. Hakim referma son carnet. La sentence, dure en apparence, prenait sous les mots de Sila une dimension libératrice. Elle ne parlait pas d’isolement, mais de responsabilité. Trouver sa colline, c’était assumer la solitude de la création, mais aussi la joie souveraine d’y habiter en vérité.
« Alors, parfois, pour trouver sa colline… il faut peut-être aussi savoir quitter certaines plaines ? Même celles qui sont confortables ? »
Sila acquiesça, un éclat de sagesse pratique dans le regard. « Exactement. Les plaines du conformisme, de l’imitation, du désir de plaire à tout prix. Elles sont peuplées de nombreux animaux, mais tu n’y trouveras pas de tigre. Le tigre, par nature, est un solitaire des hauteurs. »
Elle essuya ses mains sur son tablier, laissant la figurine inachevée reposer. L’enseignement du jour était tombé, comme une graine dans la terre fertile de leur amitié. Hakim sentit une gratitude profonde. La sentence n’était plus une loi de jungle, mais une carte à déchiffrer pour sa propre quête.
« La prochaine fois, dit-il en se levant, j’apporterai de quoi nourrir le tigre. »
Sila rit, et le son réchauffa l’atelier malgré le vent frais qui persistait. « Apporte-lui du courage, Hakim. C’est sa nourriture préférée. »
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 314 : Le Pouvoir et l’Écho de l’Argile
Un silence inhabituel régnait sur l’étal de Sila. L’air, chargé d’une chaleur lourde et précoce, vibrait d’un calme électrique. Le ciel, d’un bleu cru, semblait avoir aspiré toute la brume matinale, laissant la place à une lumière franche qui accentuait les ombres nettes sur les figurines de terre cuite. Ce n’était plus la douceur capricieuse des semaines précédentes, mais l’entrée solennelle dans un climat plus aride, où chaque son portait plus loin. Hakim, arrivé essoufflé par la montée, trouva Sila immobile devant son tour, les mains couvertes d’une argile grise, contemplant une ébauche informe comme si elle y lisait un oracle.
— La terre est plus avare aujourd’hui, murmura-t-elle sans le regarder, devinant sa présence. Elle retient l’eau, se contracte. Il faut négocier avec elle, pas la contraindre. Une leçon qui dépasse le tournage.
Hakim s’assit sur le tabouret usé, sentant la gravité du moment. Il sortit de son sac un carnet griffonné, où parmi des croquis, une phrase était soulignée avec force. Il ne la lut pas, elle était déjà dans l’air entre eux.
Sila poursuivit, modelant maintenant la masse avec une pression mesurée : « Je pensais à ces empires, Hakim, ces civilisations qui ont bâti des montagnes de pierre et de volonté. Leur génie était immense. Mais quand la volonté de puissance a étouffé le lien, le respect de l’autre et de la terre même… tout s’est effondré en poussière. Le pouvoir, sans amour, ne peut conduire qu’à la catastrophe. » Elle marqua une pause, laissant les mots résonner dans le crépitement lointain des cigales. « Ce n’est pas qu’une phrase politique. C’est vrai dans l’argile, dans une amitié, dans le soin d’un jardin. Le pouvoir de façonner, d’influencer, d’imposer sa forme… sans l’amour qui écoute, qui comprend la matière qu’on a entre les mains, tout se fendille, tout devient brutalité stérile. »
Hakim regarda ses propres mains, jeunes et impatientes. « Parfois, à la fac, dit-il lentement, j’observe la course aux techniques, aux innovations qui écrasent tout. On nous parle de ‘maîtrise’ comme d’une fin. C’est un pouvoir froid. Et je me demande… où est l’amour dans tout ça ? L’amour du geste, de la trace imparfaite, de la lenteur ? »
Un sourire toucha les lèvres de Sila. « Tu vois, c’est là le secret. Pas seulement des civilisations, mais de toute création vraie. L’amour n’est pas un sentiment vague, Hakim. C’est une attention active, un renoncement à la toute-puissance. C’est accepter que l’argile ait aussi son mot à dire. » Elle indiqua du menton une de ses plus grandes sculptures, une forme abstraite évoquant un arbre et un être enlacés. « Cette pièce-là, je l’ai lutée. Je voulais qu’elle soit majestueuse, imposante. Elle s’est fendue deux fois. J’ai dû écouter ses faiblesses, travailler avec elles, pas les vaincre. Le pouvoir de l’artiste, oui, mais marié à l’amour de la matière. Sinon… catastrophe. Une pile de tessons. »
Le jeune homme sentit un frisson le parcourir. Cette sentence, il l’avait notée en pensant aux grands désordres du monde, aux technologies aveugles. Sila, elle, l’avait incarnée, ramenée à l’échelle de leurs vies, de leurs arts. C’était cela, la profondeur dont ils parlaient toujours : l’universel niché dans le geste le plus humble.
— Tu crois, demanda-t-il, que c’est pour ça que certaines technologies, même géniales, finissent par nous blesser ? Parce qu’elles sont nées d’un pouvoir délié de cet amour, de cette écoute du vivant ?
— Peut-être, répondit-elle en essuyant ses mains sur un linge rugueux. Un outil, comme une figurine, est le reflet de l’intention qui l’a créée. Le pouvoir, sans amour… regarde ce climat qui devient plus rude, plus intense. N’est-ce pas le résultat d’un pouvoir exercé sur le monde sans l’amour qui comprend les équilibres, sans l’affection pour ce qui nous entoure ?
Ils restèrent silencieux un long moment, bercés par le bourdonnement de l’été naissant. La sentence n’était plus juste une citation ; elle était devenue l’âme de l’après-midi, une clé offerte. Hakim ouvrit son carnet et, sous la phrase, il se mit à dessiner non pas une forme imposante, mais les mains de Sila en train de caresser l’argile, une capitulation attentive, un pouvoir rendu fertile par le soin.
L’épisode se termina sur cette image naissante, tandis que la lumière commençait à dorer les bords de l’étal. Le pouvoir de créer était là, immense. Mais ce soir, ils en avaient saisi le contrepoint essentiel, l’unique garde-fou contre la catastrophe : l’amour, comme discipline suprême de l’attention.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 315 : Sous le Soleil Noir
L’atelier baignait dans une lumière étrange, ce jour-là. Une chaleur lourde, précoce, s’était abattue sur le village, apportant avec elle un ciel de cuivre immobile où le soleil, voilé de brume, semblait avoir perdu de sa force sans rien céder de son oppressante présence. C’était un climat de bascule, une atmosphère où les ombres mêmes paraissaient hésiter à se former. Sila, les mains couvertes d’une fine pellicule d’argile séchée, achevait de ciseler les contours sévères d’une figurine aux traits indéfinis, un être de pouvoir hiératique et vide. Hakim, silencieux, observait le processus depuis le seuil, frappé par la solennité qui émanait de l’œuvre en cours.
Il entra sans un mot, déposant sur la table basse deux verres de thé à la menthe dont la vapeur montait, droite, dans l’air stagnant. Son dernier séjour à la ville, pour ses études, avait été marqué par des événements qui résonnaient étrangement avec l’ambiance de cet après-midi étouffant. Des discussions enflammées dans les amphithéâtres, des luttes d’influence mesquines au sein même des associations étudiantes, la glorification de l’ambition personnelle au mépris du projet collectif. Une amertume nouvelle assombrissait son regard habituellement si vif.
Sila leva les yeux, lisant sur son visage les tourments en gestation. Elle posa délicatement sa sculpture, qui semblait absorber la lumière plutôt que la refléter. « Il y a des jours où la terre elle-même retient son souffle, Hakim. Et où les cœurs des hommes s’alourdissent de choses qui ne leur appartiennent pas. »
Hakim soupira, prenant son verre. « C’est justement cela. Je reviens de là-bas avec un goût de cendre. Tout n’est que course, conquête, soif de briller seul, fût-ce sur les ruines de la camaraderie. On parle d’art, mais on pense aux postes. On évoque la beauté, mais on convoite l’influence. Cela m’étouffe. » Il fixa la figurine d’argile sombre. « Ta création… elle me regarde. Et elle est terriblement vide. »
Un silence passa, peuplé du bourdonnement lointain des insectes dans la chaleur. Sila hocha lentement la tête. « Je l’ai appelée L’Éclipse. Parce que le pouvoir, sous sa forme la plus brute, est cela : une obscuration. Il éclipse tout le reste. L’empathie, la créativité désintéressée, la simple joie d’être. » Elle prit une éponge humide et commença à estomper doucement un angle du visage, comme pour atténuer une rigidité. « L’amour du pouvoir est le démon de l’humanité. » La sentence tomba dans l’atelier sans heurt, évidente et terrible comme la forme devant eux. « Ce n’est pas le pouvoir en soi, tu vois. C’est l’amour qu’on lui porte. Cette fascination, cette addiction à la domination. C’est cela, le démon. Il fait croire à l’homme qu’il sera comblé quand il sera craint, qu’il existera vraiment quand il contrôlera. Mais il ne construit rien. Il ne fait qu’assécher les âmes et voiler les soleils. »
Hakim sentit la phrase résonner en lui avec une profondeur nouvelle. Ce n’était plus un concept abstrait, mais la clé de la nausée qui l’habitait depuis des semaines. « Alors, ce sentiment de malaise… c’est la perception de ce démon, rôdant ? Dans les ambitions des autres… et peut-être aussi, par instants, dans les miennes ? »
« Sans doute », acquiesça Sila, son geste devenant plus modelant, plus doux. « Le reconnaître est la première frontière. L’art, la vraie amitié, le travail de la terre… ils résistent à ce démon. Ils sont des actes de pouvoir sur soi, pour offrir, pas pour posséder. Regarde. » Du bout de l’outil, elle grava délicatement, sur le torse de la figurine, un motif en forme de petite graine germée. « Même sous le soleil noir d’une éclipse, la vie attend son tour. La sagesse est de tourner son amour vers ce qui féconde, et non vers ce qui assombrit. »
Le ciel de cuivre dehors commença doucement à pâlir. Une brise timide, venue des collines, s’engouffra dans l’atelier, apportant une première bouffée d’air moins chargée. Hakim regarda la figurine transformée. Elle n’était plus seulement un avertissement ; elle portait désormais en son centre le symbole de la résistance. La sentence, intégrée à leur dialogue et à la transformation même de l’œuvre, cessait d’être une simple maxime pour devenir un outil de discernement, partagé.
« Cette graine », murmura Hakim, « c’est ce que nous faisons ici, n’est-ce pas ? Échanger, façonner, comprendre. C’est l’antidote. »
Sila sourit enfin, effaçant la trace d’argile sur son front. « Exactement. Et cet antidote, on le cultive à deux, à plusieurs. Il a besoin de ce terreau-là, celui de l’étal et de la rencontre, pour ne pas laisser le démon tout envahir. »
Alors que la lumière retrouvait peu à peu sa qualité dorée, laissant présager des soirées plus douces après cette journée de lourdeur, Hakim sentit l’amertume se dissiper. Elle était remplacée par une détermination plus calme, plus claire. Le soleil noir n’était pas éternel. Et dans l’atelier de Sila, ils venaient, une fois de plus, d’allumer une petite lampe contre l’obscurcissement.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 316 : Le Tissage du Temps
L’air de l’atelier, ce jour-là, était différent. Une lourdeur chaude et sucrée, porteuse du chant des cigales et du parfum des tilleuls en fleur, avait remplacé la fraîcheur printanière des visites précédentes. Le climat semblait avoir franchi un seuil invisible, charriant avec lui une énergie à la fois exubérante et alanguie. Sila, les avant-bras encore couverts d’une fine pellicule d’argile séchée, observait Hakim qui tournait lentement entre ses doigts une figurine en cours de séchage, une forme abstraite évoquant un oiseau prenant son envol.
« Tu es impatient de la voir finie ? » demanda-t-elle, devinant son regard scrutateur.
Hakim soupira, un sourire un peu frustré aux lèvres. « Toujours. J’ai l’impression que mes mains voudraient aller plus vite que le processus. Que le temps entre l’idée et l’objet devrait pouvoir se comprimer. »
Sila s’approcha de la grande fenêtre ouverte sur son jardin, où les couleurs vives des premiers soleils commençaient à éclater. Elle prit un pichet d’eau et se mit à humidifier délicatement un linge posé sur une pièce plus ancienne, un geste d’entretien routinier et patient.
« C’est justement cette compression que l’argile refuse. Elle impose son rythme. Elle nous enseigne que Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage. » Elle laissa la sentence de La Fontaine résonner dans l’espace, se mêlant au bourdonnement de l’extérieur. « Voir ton oiseau, Hakim. Tu pourrais forcer le séchage, le bousculer avec la chaleur du four trop tôt. Le résultat serait des fissures, un éclatement. La rage de finir détruirait l’essence même de la forme. La force, ici, n’est pas dans la précipitation, mais dans la retenue. »
Hakim reposa délicatement la figurine sur l’étagère. Les paroles de Sila faisaient écho à ses propres tourments du moment : ses études, une composition picturale qui résistait, une amitié naissante qui semblait stagner. Il voulait tout résoudre, tout achever, tout comprendre, maintenant.
« Alors, comment faire… comment faire quand on sent cette rage monter ? Cette envie de tout précipiter ? »
Sila s’assit près de lui, ses yeux sagaces fixant non pas le jeune homme, mais le mur où s’alignaient des pièces réalisées sur plusieurs années. « En tissant. Le temps n’est pas un mur à abattre d’un coup de boutoir. C’est une toile. Chaque geste patient, chaque observation, chaque période d’attente active est un fil que tu ajoutes. Ta figurine, en ce moment, n’est pas ‘en attente’. Elle intègre l’humidité de l’air de juin, elle se contracte imperceptiblement, elle se fortifie. Toi, pendant ce temps, tu peux tisser d’autres fils : observer cette lumière sur les feuilles, noter une nuance de couleur pour plus tard, ou simplement… laisser ton esprit dériver autour de l’idée de l’oiseau, sans le contraindre. C’est cette longueur du temps, ce tissage lent, qui donne à l’œuvre sa solidité et son âme. Bien plus qu’un modelage fait dans la fureur et la hâte. »
Hakim se mit à regarder l’oiseau d’argile autrement. Il n’était plus un projet inachevé, mais un être en transformation, en dialogue avec l’atmosphère changeante de l’atelier. Sa propre impatience lui parut alors être une force mal canalisée, une rage stérile.
« Peut-être, dit-il lentement, que cette sentence ne parle pas seulement de céramique… mais de tout. Des relations. Des apprentissages. »
Un large sourire éclaira le visage de Sila. « Bien sûr. Tu tisses ton amitié avec quelqu’un, tu ne la construis pas à coups de marteau. Tu tisses ta connaissance, fil par fil. La société voudrait tout, tout de suite. Mais nous, à l’étal, nous savons que la vraie forme, la vraie profondeur, naît de la longueur du temps. Cette chaleur qui s’installe dehors, elle n’a pas jailli en un jour. Elle s’est tissée, lentement, depuis le premier bourgeon. »
Le temps qui suivit ne fut plus un vide à combler, mais un espace à habiter pleinement. Hakim aida Sila à préparer de nouvelles plaques d’argile, gestes lents et répétitifs. Ils parlèrent de projets futurs, non comme de buts à conquérir, mais comme de graines à planter. L’impatience avait cédé la place à une présence attentive. L’oiseau d’argile, sur son étagère, séchait, intact, gagnant en fermeté à chaque minute qui passait, démontrant sans un mot la vérité immémoriale de la fable. L’été, désormais pleinement installé, baignait l’atelier d’une lumière dorée et patiente, comme pour sanctionner leur entente nouvelle avec la durée.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 317 : L'Ombre des Mots
L’atelier baignait dans une lumière de fin d’après-midi, poussiéreuse et dorée, celle qui précède les longues soirées estivales. L’air, chargé de l’odeur de l’argile humide et du thym sauvage venant de la colline, semblait lui-même alourdi par le silence qui avait suivi leur dernière lecture. Hakim, le carnet ouvert sur les genoux, fixait la page comme si les mots allaient se mettre à bouger. Sila, les mains couvertes d’une fine pellicule de terre séchée, pétrissait lentement une nouvelle masse d’argile, donnant une forme informe à une réflexion tout aussi informe.
La sentence du jour, âpre et froide, résonnait étrangement dans ce lieu de création. Elle était comme un caillou noir tombé au milieu de leurs échanges habituels, troublant la clarté de l’eau.
« À travers la presse, nous avons acquis le pouvoir d'influencer tout en demeurant dans l'ombre... Le principal facteur de succès dans la politique est le secret de ses entreprises : les paroles ne doivent pas être en accord avec les actions... »
Hakim leva les yeux, le visage empreint d’une perplexité mêlée de dégoût. « C’est glaçant, dit-il enfin, la voix basse. C’est écrire noir sur blanc la recette du cynisme. »
Sila acquiesça sans cesser son mouvement circulaire et ferme. « C’est plus qu’une recette. C’est le constat d’un mécanisme, Hakim. Un mécanisme qui ne se limite pas à la politique des palais. Il infecte toute relation où le pouvoir est en jeu. L’ombre… le secret… le mensonge organisé. » Elle tapota doucement l’argile. « Cette argile, elle, ne ment pas. Elle résiste, elle cède, elle se fendille, mais elle ne dit jamais le contraire de ce qu’elle est. »
Le jeune homme referma le carnet, comme pour contenir la noirceur des mots. « Mais alors, que fait-on de ça ? On lit ce… ce manuel de la manipulation, et on passe à autre chose ? »
« Non, » répondit Sila en le regardant enfin. Ses yeux, habituellement rieurs, étaient graves. « On le regarde en face. On identifie le poison pour mieux reconnaître son goût. Tu vois, ces figurines que je crée, » elle désigna de la tête une planche où séchaient de petites formes humaines, simples et expressives, « elles captent une émotion, une intention pure. Elles sont l’antithèse de cette sentence. Leur pouvoir, s’il existe, est dans leur authenticité exposée, pas cachée. »
Elle s’essuya les mains à un torchon rugueux. « La sentence nous parle du dédoublement : l’action d’un côté, la parole de l’autre. L’être et le paraître divorcés. Notre travail, à nous qui tentons de créer ou de comprendre quelque chose de vrai, c’est de les réconcilier. Ou du moins de lutter pour qu’ils coïncident. »
Dehors, le vent se leva, apportant une fraîcheur inattendue, un souffle précoce venu des hauteurs encore enneigées, rappelant que la canicule n’était jamais qu’une étape. Hakim sentit ce changement sur sa peau. Il se leva et vint regarder par la porte ouverte. La lumière avait changé, virant à l’orange pâle, balayée par de grandes ombres mobiles.
« Parfois, dit-il en observant les oliviers tordre leurs branches sous la brise, je me demande si le monde qu’ils décrivent, ce monde de l’ombre et du secret, n’a pas déjà tout recouvert. Comme une mauvaise herbe. »
Sila vint se placer à côté de lui, contemplant le même paysage agité. « Alors notre travail devient un acte de résistance minuscule. Chaque fois que tu écris une ligne sincère, chaque fois que je donne une forme à un sentiment réel, nous plantons une graine dans les fissures de leur système. Nous affirmons que la parole et l’action peuvent, doivent, se tenir la main. Le secret de nos entreprises, à nous, c’est peut-être justement… qu’il n’y en a pas. Que tout est dans la matière et dans le regard. »
Un sourire retrouva enfin le chemin de ses lèvres. « C’est moins spectaculaire que de manipuler les foules. Mais c’est plus durable. Une figurine d’argile cuite survit aux empires, Hakim. Parce qu’elle est vraie. »
Le jeune étudiant sentit un poids se dissiper. La sentence, bien que terrifiante, devenait un repère négatif, une carte des abîmes à éviter. Le climat qui tournait, ce vent frais chassant l’air stagnant, lui parut être un écho parfait à leur conversation. Il fallait de la circulation, du mouvement, pour empêcher les mauvaises odeurs de s’installer.
« La prochaine fois, dit-il en se retournant vers l’atelier, je voudrais qu’on lise quelque chose sur la lumière. Une phrase qui soit l’exact opposé de celle-ci. »
Sila approuva, retournant à son tour vers la masse d’argile qui l’attendait. « C’est une excellente idée. Cherche. Et en attendant, aide-moi à préparer ces figurines pour la cuisson. Leur passage par le feu, c’est leur seule épreuve de vérité. Tout le reste n’est que du vent. Même le vent le plus frais. »
Et dans l’atelier, tandis que le soir nouveau s’installait, ils se remirent au travail, mains dans la terre, déterminés à faire coïncider, à leur humble échelle, la parole et l’acte.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 318 : Ce qui ne peut être combattu
L’air, ce matin-là, avait une densité nouvelle. Ce n’était plus la tiédeur laiteuse des dernières semaines, mais une chaleur lourde, humide, qui alourdissait les feuilles des oliviers et faisait miroiter l’argile préparée sur l’établi de Sila. Un climat qui annonçait, sournoisement, un changement de règne, le glissement vers la saison ardente. Dans l’atelier aux volets mi-clos, la céramiste pétrissait une masse grise, ses doigts cherchant la forme à naître avec une patience d’archéologue. Hakim, assis sur un tabouret bas, observait le mouvement hypnotique de ses mains. Il était venu chercher, plus qu’un conseil sur son dernier croquis, une forme d’apaisement. Une inquiétude sourde, liée à un conflit intime dont il n’osait parler, le rongeait depuis des jours.
« Elle résiste, cette terre, murmura Sila sans lever les yeux. Parfois, elle refuse le doigt qui veut creuser, la paume qui veut lisser. Il faut composer avec son refus, lui proposer une autre direction. La forcer, c’est la fêler. »
Hakim hocha la tête, silencieux. Le bourdonnement des insectes dans la vigne vierge faisait écho à la confusion dans son esprit. Il finit par lâcher, les mots se bousculant : « Et si ce n’est pas de l’argile, mais quelque chose en soi ? Une colère, ou… une peur. Quelque chose qu’on voudrait voir disparaître, qu’on s’épuise à combattre, mais qui semble se nourrir de l’assaut même qu’on lui livre. »
Sila s’arrêta. Elle plongea ses mains dans l’eau du seau, les rinçant lentement, son regard perdu dans la lumière striée par les volets. Elle sentait chez son jeune ami cette lutte contre des ombres, ces guerres intestines que l’on croit devoir mener à coup de volonté pure.
« Hakim, dit-elle doucement en s’essuyant les mains à un torchon, tu te souviens de cette phrase que nous avions effleurée la fois dernière ? Vous ne pouvez pas tuer ce que vous ne pouvez pas combattre. »
La sentence résonna dans la pénombre chaude de l’atelier, comme une clé offerte.
« Je pense souvent à cela, continua-t-elle en s’asseyant en face de lui. Nous voyons en nous, ou dans nos vies, des éléments que nous jugeons indésirables : une faille, un souvenir tenace, une partie de nous trop fragile ou trop brute. Alors nous mobilisons nos armées – la raison, le déni, la force brute de la volonté. Nous engageons le combat. Et nous nous étonnons de voir l’adversaire grandir, se fortifier de notre propre énergie dépensée à le pourchasser. »
Hakim écoutait, captif. C’était exactement le cercle vicieux dans lequel il tournait.
« Cette sentence, vous ne pouvez pas tuer ce que vous ne pouvez pas combattre, elle nous parle d’une vérité déroutante, poursuivit Sila. Certaines choses – les ombres de l’âme, les réalités du cœur, certaines formes de chagrin ou même d’amour – existent sur un plan qui échappe à l’affrontement direct. On ne peut les combattre au sens noble ou guerrier du terme, car elles ne sont pas des ennemis distincts de nous. Elles sont nous, à cet instant. Alors, toute guerre déclarée est une guerre civile, une auto-mutilation. »
Elle prit une de ses figurines en cours de séchage, une forme abstraite qui semblait à la fois se protéger et s’ouvrir. « L’art, parfois, m’a enseigné cela. Je ne combats pas l’argile. Je ne combats pas l’idée vague qui préexiste. J’accueille. Je dialogue. Je transforme avec. Et ce qui était résistance devient parfois la colonne vertébrale de l’œuvre. »
Le visage de Hakim s’éclairait peu à peu, non d’un soulagement joyeux, mais de la compréhension profonde qui remplace l’agitation par une gravité sereine. « Donc… essayer d’éradiquer cette part de moi, c’est lui donner le pouvoir de me définir comme un champ de bataille. C’est lui consacrer toute mon attention. »
« Exactement, approuva Sila. Vous ne pouvez pas tuer ce que vous ne pouvez pas combattre. Alors, peut-être faut-il cesser de vouloir tuer. Cesser de vouloir combattre. Observer. Nommer. Accompagner. Donner à cette chose un espace où exister sans qu’elle dirige toute la pièce. La laisser être, tout simplement. Souvent, privée de l’énergie du conflit, elle perd de sa monstruosité. Elle se métamorphose, ou trouve sa juste place, petite, dans le paysage intérieur. »
Un souffle plus frais, venu des montagnes lointaines, entra soudain dans l’atelier, chassant un instant l’air stagnant. Le changement de climat se manifestait, non comme un affrontement entre le chaud et le froid, mais comme une lente et inexorable transformation.
Hakim regarda par la fenêtre le ciel qui commençait à voiler son azur. « C’est une paix bien plus exigeante que la guerre, finalement.
— La plus exigeante qui soit, sourit Sila. C’est le travail d’une vie. »
Elle retourna à son argile, non pour la dompter, mais pour poursuivre le dialogue commencé. Hakim sortit son carnet de croquis. Il ne dessina pas l’ennemi à abattre. Il esquissa plutôt les contours de ce paysage intérieur, avec ses reliefs et ses vallées ombragées, acceptant d’y habiter, pleinement, sans plus vouloir en faire un territoire conquis. La sentence, désormais, n’était plus une énigme, mais un compagnon de route. Ils avaient compris que certaines victoires ne se remportent pas, mais s’accueillent, lorsqu’on dépose les armes.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 319 : Le Pouvoir Intérieur
Le soleil de juin, déjà généreux, inondait l’étal de Sila d’une lumière blonde et chaude, faisant chatoyer les émaux des céramiques. L’air, chargé des senteurs de la terre humide et du jasmin en fleur, semblait vibrer d’une énergie nouvelle, annonciatrice des longues journées à venir. Hakim gravit la pente menant à la placette, une légèreté inaccoutumée dans le pas. Les examens terminés, une sorte de sérénité temporaire l’habitait, qu’il avait hâte de partager avec son amie.
Il trouva Sila en train de polir délicatement les contours d’une figurine représentant un personnage assis, les yeux clos, les mains posées sur ses genoux en un geste de profonde concentration. Elle leva les yeux, un sourire silencieux aux lèvres, et lui désigna le tabouret voisin. Aucun « bonjour » n’était nécessaire ; leur dialogue, comme à l’accoutumée, s’engagea dans le prolongement de leurs pensées.
« Je me sentais un peu comme une feuille au vent ces derniers temps, confia Hakim après un moment de contemplation des nouvelles œuvres. Ballotté par les attentes des autres, les résultats à obtenir, le regard des professeurs… C’était épuisant. »
Sila posa sa figurine et prit un chiffon pour essuyer ses doigts couverts de fine poussière d’argile. Son regard se fit profond, tourné vers l’horizon où la lumière jouait avec les collines. « C’est justement le sujet qui m’occupait l’esprit ce matin, Hakim. Je repensais à une sentence qui m’a longtemps servi de bouclier, et que j’ai eu besoin de redécouvrir récemment. » Elle marqua une pause, laissant le bourdonnement des abeilles remplir l’espace. « Rien d'extérieur à vous n'a de pouvoir sur vous. »
Les mots de Ralph Waldo Emerson résonnèrent dans l’air tranquille avec une clarté cristalline. Hakim les répéta mentalement, comme on goûte un fruit nouveau.
« Cela semble presque trop beau pour être vrai, murmura-t-il. Les critiques, le stress, les obligations… Tout cela me paraît bien réel et pesant. »
« Bien sûr, ces choses sont réelles, admit Sila. Mais leur pouvoir – celui de te faire douter, de t’affliger, de te dévier de ta route –, ce pouvoir-là, tu es le seul à pouvoir le leur donner ou le leur retirer. C’est comme avec mes figurines. L’argile est une contrainte extérieure, elle a ses limites, ses caprices. Mais ce qu’elle deviendra – un visage serein ou un massage de tourment –, cela ne dépend pas d’elle. Cela naît ici. » Elle porta une main à son cœur, puis à son front.
Elle prit alors la petite figurine méditative. « Regarde. Elle est assise au milieu du monde. Le vent pourrait souffler, la pluie pourrait tomber. Mais elle puise sa force en elle-même. Elle ne nie pas le monde extérieur ; elle choisit simplement de ne pas en être le jouet. Tu as été cette feuille au vent, Hakim, parce que tu as oublié que tu portais en toi les racines de l’arbre. »
Une brise légère, fraîche et promise à la chaleur montante du mois, fit trembler les feuillages autour de la placette. Hakim sentit un nœud se défaire en lui. Il avait cherché la paix dans la validation extérieure, alors qu’elle était un territoire intérieur à reconquérir chaque jour.
« Alors, le regard des autres… ? » commença-t-il.
« …est comme cette brise, acheva Sila. Tu peux la sentir, l’accueillir, mais elle ne doit pas décider de ton équilibre. Si tu es solide dans ta propre estime, dans ta propre vision, le regard des autres devient une simple donnée du paysage, et non plus une force qui te sculpte. »
Le jeune homme observa à nouveau l’étal. Les figurines, soudain, lui parurent différentes. Elles n’étaient plus seulement des formes d’argile, mais des manifestes silencieux de cette indépendance de l’âme. Chacune habitait son propre monde, intacte, malgré les sourires, les indifférences ou les admirations des passants.
La lumière commençait à dorer, prenant cette teinte chaude et généreuse propre aux longs crépuscules d’été naissant. « C’est un travail de chaque instant, reprit Sila, plus doucement. Croire à cette phrase, c’est se lever chaque matin et décider que le jour qui vient tirera sa couleur de ta palette intérieure, et non des nuages qui pourraient passer. »
Hakim quitta l’étal bien plus tard, la sentence d’Emerson résonnant en lui comme un mantra libérateur. Le chemin descendant vers la ville lui sembla moins abrupt. Il portait en lui, non pas la fragile exaltation du succès ou de la reconnaissance, mais la découverte calme et puissante de sa propre forteresse intérieure. Le climat changeait, le monde extérieur basculait dans l’exubérance de l’été, mais en lui, pour la première fois, régnait un été indépendant, dont il était le seul soleil. Et cette chaleur-là, il le savait désormais, aucun vent ne pourrait l’éteindre.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 320 : Le Pouvoir de la Pensée
Le soleil de juin, encore généreux mais déjà moins ardent qu’aux semaines précédentes, inondait l’étal de Sila d’une lumière blonde et douce. L’air sentait le thym sec et l’argile humide, un parfum de terroir que la saison avait commencé à adoucir d’une note de sécheresse légère. Sur le présentoir, les nouvelles figurines – des lutins espiègles aux larges pieds ancrés dans le sol – semblaient contempler, avec leurs yeux d’émail, la place du village baignée d’une quiétude nouvelle. L’été n’était plus une promesse, mais un hôte installé, moins pressé, plus profond.
Hakim arriva, un carnet de croquis sous le bras et le front légèrement moite. Il avait marché d’un pas vif, absorbé par une réflexion née de ses lectures. Sans un mot, il s’assit sur le petit banc familier, ses yeux rencontrant ceux de Sila qui achevait de polir une oreille de lutin avec une concentration tendre. Le silence, complice, dura quelques instants, peuplé seulement du frottement rythmé du chiffon sur la céramique et du bourdonnement lointain d’un tracteur.
« J’ai repensé à notre dernier échange, commença enfin Hakim, à cette idée que la patience n’est pas de l’attente, mais une forme d’action invisible. Elle m’a poursuivi. Et ce matin, en voyant cette lumière si particulière, j’ai repensé à une phrase de Virgile. » Il fit une pause, cherchant les mots exacts dans sa mémoire. « Ils le peuvent parce qu'ils pensent qu'ils le peuvent. »
Sila déposa délicatement la figurine. Un sourire éclaira son visage, creusant de fines rides au coin de ses yeux. La sentence résonna dans l’air tiède comme une cloche discrète.
« C’est une clé, n’est-ce pas ? murmura-t-elle. La pensée qui précède et rend possible l’acte. Pas une pensée rêveuse, mais une pensée convaincue, une certitude intérieure qui devient ossature. Regarde ces lutins. » Elle en prit un dans sa paume. « Hier, ce n’était qu’une motte de terre, informe et lourde. Elle ne pouvait pas être autre chose. Mais dans ma tête, elle pouvait déjà être ce petit gardien des jardins. Et parce que j’ai pensé, vraiment pensé, qu’elle le pouvait, mes mains ont suivi. La foi dans le possible est le premier outil du sculpteur. »
Hakim ouvrit son carnet, où des esquisses de mains et de racines entrelacées voisinaient avec des mots griffonnés en marge. « C’est vertigineux, dit-il. Cela place la frontière du possible non pas dans le monde, mais dans notre esprit. Tu crois donc que si l’on pense sincèrement pouvoir changer, créer, surmonter… alors la voie se matérialise ? »
« Pas tout à fait, corrigea Sila avec douceur. La pensée ne fait pas apparaître la voie comme par magie. Elle ouvre les yeux sur les chemins qui existaient déjà, mais que la peur ou le doute nous rendaient invisibles. Ils le peuvent parce qu'ils pensent qu'ils le peuvent. Cela signifie que la conviction est la lampe qui éclaire les premiers pas. Sans elle, on reste immobile, persuadé que le sentier est un mur. »
Elle se leva pour déplacer une jarre à l’ombre, alors qu’une nuée légère de nuages passait devant le soleil, modifiant d’un coup la lumière sur la place. L’ombre devint plus bleue, plus nette.
« Tu vois ce climat qui change presque imperceptiblement chaque jour ? reprit-elle. En avril, il portait la fraîcheur hésitante, en mai la chaleur humide des fleurs. Maintenant, il a la maturité dorée des blés presque mûrs. Il ne pense pas, lui. Il est. Mais nous, humains, nous avons ce pouvoir extraordinaire et terrible : notre réalité est d’abord filtrée par notre croyance en ce qui est réalisable. Si tu penses que ton art ne mérite pas d’être vu, tu le cacheras. Si tu penses pouvoir capturer l’âme de cette lumière de juin sur ta toile, tu chercheras la technique, tu t’entêteras, et tu y arriveras peut-être. »
Hakim regarda ses propres mains, puis les mains calmes et fortes de Sila, marquées par l’argile. « Alors, le doute… est un crime contre le possible ? »
« Non, sourit Sila. Le doute est l’argile elle-même : une matière lourde, malléable. La pensée "je peux" est l’eau qui l’assouplit et lui permet de prendre forme. Ils doivent travailler ensemble. Mais il faut commencer par l’eau de la conviction, sinon l’argile sèche et se fendille. »
Un silence s’installa, plus profond que le premier. Hakim sentait la phrase de Virgile s’enraciner en lui, se lier à tout ce que Sila lui avait partagé au fil des mois. Ce n’était pas un encouragement naïf, mais un principe profond : la création, dans l’art comme dans l’existence, naissait d’un acte de foi intime en sa propre capacité.
« Je pense, dit-il lentement, comme pour sceller un pacte avec lui-même, que je peux dessiner non pas seulement ce que je vois, mais ce que cette conversation me fait ressentir. Cette alchimie de l’amitié et de la lumière. »
Sila acquiesça, ses yeux pétillant d’une joie silencieuse. « Alors tu le peux. Et je suis déjà impatiente de voir cela. » Elle reprit son chiffon et sa figurine, et le léger crissement de la terre cuite ponctua à nouveau l’après-midi, désormais habité par une nouvelle sentence, devenue chair et esprit dans le petit royaume de l’étal.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 321 : Le Prix de l’Essentiel
Un voile de chaleur lourde et sucrée, typique de ces journées où l’été, dans sa plénitude, commence à se faire nostalgique, enveloppait l’étal de Sila. Les figurines d’argile semblaient sommeiller sous la lumière dorée, leurs ombres courtes et fidèles. Hakim franchit le seuil de la petite cour, une légère moiteur sur le front, mais le regard clair, avide. Il trouva Sila en train de polir avec une infinie délicatesse une statuette représentant un oiseau aux ailes à demi déployées, comme pris dans un équilibre fragile entre l’envol et la chute.
« Ce qui est précieux est toujours plus dur à obtenir. »
La sentence de René flotta entre eux, non comme un pont lancé pour initier l’échange, mais comme la substance même de l’air qu’ils respiraient. Hakim, sans un mot, s’assit sur le tabouret familier, posant son carnet de croquis sur ses genoux. Il contempla l’oiseau de terre.
— On dirait qu’il lutte, murmura-t-il finalement. Pas contre le vent, mais contre l’idée même du vent. Obtenir son envol, pour lui, c’est une épreuve.
Sila hocha la tête, la ponceuse s'arrêtant un instant dans sa main.
— L’argile aussi résistait. Elle ne voulait pas de cette forme. Trop de tension dans les ailes, trop de désir dans la courbe du bec. Elle a combattu chaque empreinte de mes doigts. Ce qui est précieux… La légèreté de cette créature, son semblant de grâce, je les ai arrachés à la matière lourde et récalcitrante. Rien ne fut concédé.
Elle leva les yeux vers le jeune homme. Il avait vieilli, non en années, mais en densité, depuis leurs premières rencontres. Les questions naïves avaient cédé la place à des silences plus éloquents, à des doutes plus fertiles.
— Je pense à mon projet de fin d’année, reprit Hakim. Le thème est « l’origine ». Je tourne en rond depuis des semaines. Mes esquisses sont techniques, correctes, mais elles manquent… d’âme. D’évidence. J’ai l’impression de gratter la surface d’un gouffre sans trouver la corde pour y descendre.
— Peut-être cherches-tu la facilité d’une inspiration tombée du ciel, plutôt que la difficile obtention d’une vérité qui est en toi, proposa Sila avec douceur. La connaissance de soi, Hakim, est la chose la plus précieuse. Et donc, la plus ardue à conquérir. Elle exige de regarder aussi bien nos lumières que nos ombres, d’accepter la boue et le feu qui nous composent. Ton « origine » à toi, ce n’est pas une jolie image lisse. C’est un chemin accidenté dont tu dois accepter les cailloux et les ornières.
Un souffle plus frais, annonciateur d’un changement de temps à venir, fit frémir les feuilles du platane voisin. L’atmosphère étouffante commençait à s’alléger, comme à l’approche d’une confession.
— J’ai peur, avoua Hakim, les yeux rivés sur ses mains. Peur de ce que je pourrais trouver. Peur que cela ne soit pas « assez » pour l’académie, pour les autres. Peur que cela ne soit, finalement, que banal.
— La peur est le gardien du précieux, affirma Sila en reposant délicatement l’oiseau. Elle se dresse à l’entrée du sanctuaire pour décourager les curieux, les paresseux. Seuls ceux qui brûlent de la nécessité intérieure osent la franchir. Ce qui est précieux est toujours plus dur à obtenir. La banalité, elle, est facile d’accès. Elle est partout. Tu la croises dans toutes les rues. Mais ton histoire singulière, la trace unique de ton passage sur terre, celle-là exige que tu t’agenouilles dans la poussière de ton propre cœur pour la déterrer.
Hakim respira profondément. La chaleur, à présent, n’était plus pesante mais comme un bain dans lequel il se purifiait. Le ciel, sans qu’on puisse le voir, tournait déjà ses pages, préparant une atmosphère nouvelle pour le mois à naître.
— Alors, je dois creuser, dit-il. Même si c’est dur. Même si c’est long.
— Surtout si c’est dur et long, sourit Sila. C’est le gage de sa valeur. La figurine facile, celle qui sort du moule parfait du premier coup, je la vends dix euros. Elle plaît, elle est jolie, on l’oublie vite. Mais celle-là…
Elle désigna l’oiseau, dont chaque plume semblait vibrer d’un effort surmonté.
— Celle-là, je ne la vendrai peut-être jamais. Parce que le prix pour l’obtenir n’a pas de monnaie. Il a été payé en patience, en échecs, en recommencements, en parts de moi. Elle est précieuse parce qu’elle m’a coûté. Et ce coût fait désormais partie de sa beauté.
Hakim ouvrit son carnet. Non pour dessiner, mais pour écrire. Il traça la sentence de René, puis, en dessous, ces mots : « Commencer par la boue. Accepter le prix. »
Le climat autour d’eux avait changé. L’air était maintenant mobile, chargé d’une énergie nouvelle, lessivant la torpeur. Le précieux n’était plus une idée, mais un chantier. Et Hakim, pour la première fois, sentait en ses mains calleuses non la peur de l’outil, mais la ferme détermination de commencer à creuser.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 322 : Le Jardin et le Prédateur
Le jardin de Sila ressemblait à une aquarelle sous la lumière de cette fin d’après-midi. L’air, lourd et doux, sentait la terre chauffée et le jasmin, un ciel de plomb promettant un orage que juillet accumulait sans se presser. Hakim, assis sur les marches de l’atelier, observait Sila qui pétrissait une motte d’argile avec une concentration inhabituelle, presque sombre. Leur silence n’était pas vide ; il était chargé des échanges des derniers jours, des réflexions sur la création et la responsabilité de l’artiste. Ce jour-là, une gravité particulière planait.
« Parfois, la terre refuse la forme qu’on veut lui donner », commença Sila sans lever les yeux, ses doigts modelant une masse informe. « Elle résiste, comme si elle portait en elle une mémoire têtue, une volonté contraire. Cela me fait penser à certaines âmes. »
Hakim, qui feuilletait un carnet de croquis, leva la tête. Il percevait le changement de ton. Ce n’était plus du jardin, de l’art ou de la mélancolie saisonnière dont il s’agissait, mais de quelque chose de plus essentiel, et de plus noir.
Sila poursuivit, sa voix basse et claire se mêlant au bourdonnement des abeilles. « Nous parlions l’autre fois de la lumière qu’on peut mettre dans le regard d’une figurine. Mais il y a l’envers. L’impossibilité d’y mettre une lueur, parce que la source en serait absente. Une vacuité. » Elle s’arrêta, essuya ses mains à son tablier taché.
« Il y a des humains tellement dépourvus de jugement moral, que l'on pourrait penser que le mal est leur véritable nature comme les psychopathes, pédophiles ou autres sociopathes. Aucune psychiatrie, médicament ou psychothérapie ne peut généralement les guérir. Ils possèdent un corps humain et semblent civilisés, mais au plus profond d'eux-mêmes ils sont des prédateurs se cherchant une victime. »
La sentence, lourde et tranchante, tomba dans la quiétude du jardin comme une pierre dans un étang. Hakim sentit un frisson malgré la chaleur. Ce n’était pas une citation théorique ; elle vibrait d’une amertume personnelle.
« Tu y as pensé ? » demanda-t-il doucement.
Sila fixa enfin l’espace devant elle, au-delà des rosiers. « Oui. Une lettre est arrivée ce matin. Une ancienne connaissance, un homme charmant, brillant même, vient d’être condamné pour des faits… insoutenables. Des années durant, il a vécu parmi nous, souriant, cultivé. Et tout ce temps, il chassait. » Son poing se serra légèrement. « Cette phrase de psychologie populaire, je la trouve juste dans sa crudité. Elle nomme l’innommable : l’irrémédiable. Certains ne sont pas brisés, ils sont ainsi faits. Comme une poterie cuite avec un poison dans l’argile. On peut la vernir, l’exposer, elle restera toxique. »
Hakim écoutait, le cœur serré. Il voyait la colère et la désillusion dans le dos voûté de son amie. « Et l’art, face à ça ? Que peut notre argile ? »
Un léger sourire, triste, effleura les lèvres de Sila. « Il ne peut pas guérir. Mais il peut témoigner. Se rappeler que la plupart d’entre nous sommes modelables, que nos fissures peuvent être colmatées d’or – le kintsugi de l’âme. Et puis, il peut montrer la beauté pour rappeler ce qu’on défend. Ce jardin, cette amitié… c’est l’antithèse de cette prédation. C’est un espace où l’on ne chasse pas, où l’on partage. »
Elle prit alors une fine tige de bois et commença à dessiner des motifs sur la surface lisse de l’argile. « La sentence nous force à voir l’abîme, Hakim. Pour ne pas être naïf. Pour protéger les vulnérables. Mais il ne faut pas laisser cette vérité empoisonner tout le jardin. Reconnaître l’existence du prédateur n’implique pas de renoncer à cultiver nos roses. »
L’orage se décida enfin. Les premières gouttes, larges et lourdes, crépitèrent sur les feuilles du tilleul. L’air se rafraîchit instantanément. Ils rentrèrent dans l’atelier, à l’abri. La sentence restait là, suspendue, mais elle ne régnait plus seule. Elle était contrebalancée par le geste continu de Sila sur l’argile, par l’écoute attentive de Hakim, par l’odeur de la pluie sur la terre assoiffée. Ils avaient regardé l’ombre en face, et choisissaient maintenant, ensemble, de continuer à façonner la lumière, fragile et précieuse, dans le creux de leurs mains.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 323 : La Vue d’Ensemble
L’atelier de Sila baignait dans une lumière dorée, épaisse et paresseuse, qui semblait accrocher dans son rayon la poussière d’argile comme autant de particules de temps suspendu. Dehors, l’air vibrait d’une chaleur humide, un lourd manteau jeté sur la ville. Juillet déployait son règne, et le climat, ce mois-ci, était à la torpeur méditative, où les bruits mêmes s’engourdissaient avant de parvenir à l’oreille. Hakim, arrivé en silence, observait Sila qui, les yeux mi-clos, passait un chiffon doux sur le contour d’une grande figurine presque achevée, une forme fluide évoquant à la fois un arbre et un être en prière. Il n’y avait pas eu de salutations formelles, leur connivence avait désormais ses propres rites, faits de présences reconnues et d’un calme partagé.
« Elle résiste encore », murmura Sila sans se retourner, comme répondant à une question non posée. « L’argile, parfois, conserve une mémoire de l’eau qui lui manque. Elle se rétracte, imperceptiblement, et il faut accepter cette légère déformation. Lutter aggrave la fissure. »
Hakim s’assit sur le tabouret bas, son carnet de croquis sur les genoux. Il était venu avec le poids d’une incertitude, celle d’un choix à faire concernant ses études, une opportunité à l’étranger qui le tiraillait entre l’excitation et la crainte de rompre l’équilibre précieux de sa vie ici. Il avait tourné et retourné la question dans sa tête jusqu’à l’obsession.
« J’ai l’impression d’être à un carrefour, dit-il finalement, les yeux fixés sur les mains habiles de Sila. Mais chaque panneau indicateur est brouillé. Je voudrais tant voir clair, savoir si le chemin que je m’apprête à prendre est le bon. »
Sila posa son chiffon. Elle se tourna vers lui, et son visage serein portait la marque d’une compréhension immédiate. Elle prit une petite théière en terre cuite, brune et luisante, et la plaça entre eux sur l’établi.
« Regarde cette théière, Hakim. D’ici, tu vois son bec, son anse, une partie de ses flancs. Mais tu ne vois pas la fissure presque invisible qu’elle porte à l’arrière, une cicatrice d’un fournage trop rapide il y a des années. Tu ne vois pas l’intérieur, patiné par des milliers d’infusions. Tu ne vois pas le reflet exact de la lumière sur sa panse depuis mon angle à moi. Ton carrefour, tu ne le regardes que depuis ton propre poste d’observation, avec tes craintes et tes désirs comme seuls filtres. »
Elle laissa le silence s’installer, rempli seulement du bourdonnement lointain d’une abeille égarée. Puis, d’une voix douce mais empreinte d’une conviction profonde, elle dit :
« Tout l’univers vit dans le moment présent. Et si les choses ne sont pas comme nous aimerions qu’elles soient en ce moment, nous devons lâcher prise sur nos doléances, car nous n’avons pas une vue d’ensemble des situations qui nous concernent et nous ne comprenons peut-être pas la raison d’être des événements qui nous touchent. »
La sentence de Gérard Gervais tomba dans l’atelier comme une goutte de rosée sur de l’argile sèche, s’y infusant lentement. Hakim répéta à mi-voix : « Nous n’avons pas une vue d’ensemble… »
« Exactement, poursuivit Sila. Ton agitation, elle naît de ton désir de contrôler un tableau dont tu ne détiens qu’un minuscule fragment. Tu veux que la décision soit parfaite, maintenant, selon tes critères limités du moment. Mais l’univers, lui, tisse sa toile bien au-delà de ta perception. Cette opportunité qui t’inquiète, elle n’est ni bonne ni mauvaise en soi. Elle est un événement. Ce que tu en feras, comment elle te transformera, les rencontres qu’elle provoquera, les impasses qu’elle évitera peut-être… tout cela t’est caché. »
Elle reprit sa figurine, caressant la « fissure » de l’argile avec une tendresse nouvelle. « Ma lutte avec cette pièce, tout à l’heure, c’était mon refus du présent. Je voulais qu’elle soit déjà conforme à mon idée initiale. En lâchant prise, j’ai vu que cette légère déformation lui donnait plus de caractère, plus de vérité. Elle racontait une histoire que je n’avais pas prévue. »
Hakim sentit un nœud se défaire en lui. Ce n’était pas un conseil pratique, mais une libération. Son choix restait à faire, mais le poids de deviner l’avenir, de tout comprendre maintenant, s’allégeait. Il existait dans le présent, avec ses doutes, et c’était déjà un lieu suffisant pour respirer.
« Alors, je dois avancer sans savoir ? » demanda-t-il, non plus avec angoisse, mais avec une curiosité neuve.
« Avance avec ce que tu sais et ce que tu sens maintenant, répondit Sila. Fais le choix qui te semble le plus juste, avec ton cœur et ta raison d’aujourd’hui. Et ensuite, vis pleinement chaque instant du chemin qu’il ouvrira. Lâche la demande que l’univers se plie à tes plans. Fais-lui confiance. Fais-toi confiance. La ‘vue d’ensemble’, elle se révèle par fragments, en marchant. Jamais en restant immobile à scruter l’horizon. »
La chaleur de juillet, soudain, ne semblait plus étouffante, mais enveloppante. Hakim ouvrit son carnet et, au lieu d’y griffonner des listes d’avantages et d’inconvénients, il esquissa la théière, sous l’angle où il la voyait, acceptant que sa face cachée, sa fissure et sa patine intime, appartiennent au mystère du moment présent. Et pour la première fois depuis des jours, cette ignorance lui sembla non pas terrifiante, mais infiniment spacieuse et pleine de promesses.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode : 324 La Peste
Un soleil de plomb pesait sur la ville, écrasant les rues d’une lumière blanche et immobile. La chaleur, dense et vibrante, semblait avoir suspendu le temps lui-même. Devant son étal, Sila époussetait machinalement une série de petites figurines d’argile, des personnages aux postures étrangement figées, comme surpris en plein élan par une force invisible. L’air sentait la terre sèche et le jasmin fatigué.
Hakim apparut, une goutte de sueur glissant le long de sa tempe. Il s’assit sur le petit tabouret sans un mot, suivant du regard le geste répétitif de Sila. Un silence inhabituel planait entre eux, moins paisible que lourd, comme l’air avant l’orage. L’été atteignait son paroxysme, et quelque chose dans l’atmosphère, au-delà de la température, était à vif.
« Le temps ne coule plus, il stagne », murmura enfin Sila, posant délicatement une figurine. Elle contemplait l’étendue de la place, presque déserte. « On dirait que tout le monde retient son souffle. »
Hakim hocha la tête, les yeux sombres. Il évoqua, d’une voix basse, l’épidémie qui avait traversé la cité quelques années plus tôt, un souvenir collectif encore à vif. « Mon oncle en parle parfois », dit-il. « Il disait que le pire, ce n’était pas la peur, mais l’aplatissement du temps. Comment on oubliait hier et on n’osait plus imaginer demain. C’était comme si la vie se réduisait à une suite d’instants étanches, sans liens. Une série de maintenant oppressants. »
Sila prit une forme brute d’argile dans ses mains, commençant à en caresser les contours sans intention visible, comme pour y chercher une mémoire perdue. « Camus a mis des mots sur ce sentiment », dit-elle doucement, et la phrase s’installa entre eux, palpable et grave : « Sans mémoire et sans espoir, ils s'installaient dans le présent. À la vérité, tout leur devenait présent. Il faut bien le dire, la peste avait enlevé à tous le pouvoir de l'amour et même de l'amitié. Car l'amour demande un peu d'avenir, et il n'y avait plus pour nous que des instants.»
Les mots résonnèrent dans la chaleur. Hakim regarda ses propres mains, pensant à certaines amitiés récentes, si intenses et pourtant si fragiles, qui semblaient vivre et mourir dans l’instant, sans projet, sans promesse. « C’est cela, le danger, tu crois ? » demanda-t-il. « Que ce climat… pas seulement celui du ciel, mais celui des âmes… nous conditionne à ne plus savoir tisser de durée ? À croire que seuls les instants comptent, au point de renoncer à ce qui les relie ? »
Sila cessa de pétrir l’argile. Son regard se fit lointain, traversé d’une nuance de mélancolie. « La peste, c’est tout ce qui isole, Hakim. La peur, la défiance, l’égoïsme, l’urgence perpétuelle… Cela peut être une maladie, un drame, ou simplement l’usure du monde. Cela nous vole la perspective. Et sans perspective, comment construire ? Comment aimer, en effet, comment être ami, si on ne projette plus rien ensemble, ne serait-ce qu’une conversation la semaine prochaine ? »
Elle montra alors ses nouvelles figurines. « Regarde. Je les ai faites ces derniers jours. Chacune est capturée dans un geste isolé : celui de tendre la main, de tourner la tête, de se recroqueviller. Elles sont seules. Aucune ne regarde dans la même direction. Elles habitent leur instant, mais elles en sont prisonnières. C’est l’art du présent pur… et c’est un art triste. »
Hakim comprit. Leur amitié à eux, silencieuse et constante, était justement le contraire. Elle était née d’un premier instant, certes, mais elle s’était nourrie de tous ceux qui avaient suivi, liés entre eux par la mémoire de ce qui s’était dit et l’espoir implicite de se retrouver. C’était un fragile fil tendu contre la « peste » ambiante.
« Alors, il faut résister à cet aplatissement », dit-il, non comme une déclaration, mais comme une prise de conscience. « Même quand le climat, extérieur ou intérieur, pousse à ne penser qu’à l’immédiat. Se souvenir de ce qui a été bien. Et… oser imaginer une prochaine fois. »
Un léger sourire éclaira le visage de Sila. Elle prit deux petites figurines séparées et les rapprocha doucement dans la paume de sa main, leur faisant se tourner l’une vers l’autre. « Voilà. Le commencement. Un instant, oui. Mais un instant qui attend une suite. C’est le premier acte de rébellion. »
La chaleur, toujours aussi intense, semblait pourtant un peu moins lourde. Hakim promit de revenir la semaine suivante avec un livre dont ils avaient parlé des mois auparavant. Une simple promesse, un minuscule futur projeté. C’était peu, mais dans l’air stagnant de cet été implacable, cela ressemblait à une victoire. À la manière la plus discrète et la plus essentielle de reprendre son pouvoir d’amitié.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 325 : L’Art du geste présent
Un silence doré, lourd de chaleur et d’immobilité, régnait sur l’atelier. L’air sentait l’argile humide et le thym sauvage qui grésillait doucement sur un petit réchaud. Sila, les mains couvertes d’une fine pellicule de terre séchée, regardait, sans vraiment la voir, la figurine en cours sur son tour. L’été était à son apogée, écrasant, et la lumière traversait la poussière en faisceaux épais où dansaient des molécules paresseuses. Cette torpeur, pourtant, n’était qu’en surface.
Hakim poussa la porte, apportant avec lui la bouffée chaude du dehors. Il posa deux bouteilles d’eau glacée, perlant de fraîcheur, sur l’établi. Sans un mot, il s’assit sur le tabouret bas, observant Sila qui semblait aux prises avec une décision intangible. Elle ne modelait pas. Elle fixait la forme inachevée, un oiseau aux ailes à peine ébauchées.
« Parfois, l’argile regarde aussi », murmura-t-elle enfin, sans détourner les yeux. « Elle attend. Elle sait que nous hésitons entre ce que nous avons imaginé avant et ce que nous craignons ou espérons après. »
Hakim suivit son regard. « Et l’oiseau ? Que veut-il ? »
« L’oiseau ne veut rien. Il veut seulement être. C’est moi qui, en pensant à la beauté qu’il pourrait avoir ou aux défauts qu’il pourrait présenter une fois cuit, je le prive de son existence. » Elle soupira, retirant ses mains de la pièce comme on se retire d’un engagement trop lourd. « Le seul moment où nous pouvons réellement faire un geste, c’est dans le présent : « avant » et « après » ne sont que des idées. Joan P. Miller. Je lisais cela ce matin. Et voilà que ma propre pratique me le crie. »
Le jeune homme resta silencieux, la sentence résonnant dans l’air immobile. Elle était parfaite, évidente, et pourtant si difficile à incarner. Il pensa à ses propres toiles, souvent paralysées par la peur du résultat, par le souvenir ému d’une esquisse plus libre.
« C’est comme le climat de cet été, reprit Sila en prenant une gorgée d’eau. Il ne sert à rien de le comparer à celui de l’an dernier, plus doux, ou de redouter la sécheresse à venir. Il est là. Lourd, brûlant. Cette lumière crue, maintenant, elle sculpte les ombres de cet atelier d’une manière unique. Regarde. » Elle pointa son doigt vers le mur où l’ombre du tour, déformée par l’angle du soleil, dessinait une forme étrange et éphémère. « Dans une heure, elle aura disparu. L’apprécier, la noter mentalement, c’est le seul geste possible. Demain, elle sera différente. »
Hakim hocha la tête. « Alors, agir dans le présent… ce n’est pas forcément faire quelque chose de grand. C’est juste être totalement dans le geste, quel qu’il soit. Même celui de boire de l’eau fraîche. »
Un sourire détendit enfin les traits de Sila. « Exactement. » Elle retourna à sa place, les épaules soudain plus légères. Ses mains se posèrent sur l’argile, non plus avec hésitation, mais avec une attention aiguë, sensible à la moindre résistance, à la moindre courbure offerte par la matière maintenant, à cet instant précis. Elle ne sculpta plus un oiseau du futur, elle épousa la forme présente pour la guider, millimètre par millimètre. La phrase de Joan P. Miller n’était plus une pensée, elle était devenue mouvement, rythme, toucher.
Hakim la regardait faire, captivé. Il vit l’aile naître non pas selon un plan prédéfini, mais comme une réponse au poids de la terre, à la pression des doigts, à la chaleur de la pièce. C’était un dialogue pur, sans passé ni futur.
« Ta visite, aujourd’hui, Hakim, dit-elle sans interrompre son travail, c’est aussi un présent. Si je m’inquiétais de la qualité de notre échange comparé à celui de la semaine dernière, ou si j’anticipais déjà ta prochaine visite, je manquerais celle-ci. Et cet instant, avec cette lumière, cette chaleur, et cette soif étanchée… il est parfait. »
Le jeune homme sentit une vague de paix l’envahir. Sa propre agitation, liée à des projets incertains et à des doutes sur son avenir, sembla se dissoudre un instant dans l’observation de ce geste présent. L’été, dans toute sa force caniculaire, n’était plus une épreuve, mais le décor unique de cet enseignement silencieux. L’atelier n’était plus un lieu entre un passé d’œuvres achevées et un futur de créations potentielles. Il était le théâtre d’un seul acte tangible : une main modelant la terre, une présence amicale, une sentence qui prenait chair sous leurs yeux, dans la chaleur d’un jour sans pareil.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 326 : Les Bienfaits du Présent
Le soleil d’août, moins agressif que les jours précédents, baignait l’atelier d’une lumière blonde et poussiéreuse. La chaleur, quoique toujours présente, semblait avoir retenu son souffle, laissant place à une lourde douceur qui alanguissait le quartier. Hakim poussa la porte de l’Étal de Sila, son sac de croquis sur l’épaule, et fut accueilli non par le silence habituel, mais par le crépitement paisible de la pluie qui venait de commencer à tomber sur la toiture de verre. Une pluie d’été, chaude et soudaine, lavant l’atmosphère. Sila, les mains couvertes d’argile liquide, leva les yeux vers les gouttes qui dessinaient des chemins sur la vitre et sourit. Elle contempla Hakim quelques instants, semblant lire sur son visage les traces des semaines écoulées depuis leur dernière rencontre.
« Tu arrives avec la pluie, observa-t-elle simplement. Elle est venue calmer le ciel impatient. »
Hakim s’installa sur son tabouret, libérant son carnet. Leur échange précédent, qui avait tourné autour de projets incertains, semblait flotter encore dans l’air humide. Il parla de ses doutes, de cette sensation étrange d’être à la croisée de plusieurs chemins, anxieux de savoir lequel prendrait forme, quel « demain » adviendrait de ses choix d’aujourd’hui. Il évoquait l’année universitaire à venir, les orientations à prendre, avec une fébrilité contenue.
Sila, quant à elle, pétrissait une nouvelle masse d’argile, ses doigts épousant la matière avec une lenteur méditative. Elle écouta le flot de ses inquiétudes sans l’interrompre, tandis que la pluie ralentissait, devenant un simple chuchotement.
« Tu me rappelles, dit-elle enfin, la voix douce mais ferme, une sentence qui résonne souvent dans mon esprit quand je me perds dans les méandres du ‘et si ?’. Un proverbe chinois dit : « Jusqu'à ce qu'aujourd'hui devienne demain, on ne saura pas les bienfaits du présent. » »
Elle fit une pause, laissant les mots infuser. Hakim cessa de griffonner et leva les yeux vers elle.
« Nous sommes tous des alchimistes impatients, Hakim. Nous voulons transformer le plomb de nos incertitudes présentes en l’or assuré d’un avenir réussi. Mais l’alchimie réelle, la seule, se fait dans le creuset de l’instant. Regarde. » Elle désigna de son coude une étagère où séchaient plusieurs figurines inachevées. « Ce petit berger que j’ai commencé la semaine dernière, je l’imaginais différent. Je voulais qu’il regarde l’horizon. Mais l’argile, aujourd’hui, sous la pression de mes doigts, a suggéré une inclinaison de la tête, un regard tourné vers un agneau à ses pieds. Si j’avais été obsédée par la figurine de ‘demain’, j’aurais forcé la matière, et elle se serait peut-être fendillée. J’ai accueilli le geste d’aujourd’hui. Et c’est ce geste, ce bienfait invisible sur le moment, qui donnera toute sa force à la pièce finie. »
Hakim regarda ses propres croquis, des esquisses de projets ambitieux, mais aussi, sur les marges, des petits détails capturés sur le vif : la main du vieux libraire tournant une page, la courbe d’un chat endormi sur un banc. Ces fragments, nés d’un regard présent au monde, étaient souvent plus vivants que ses compositions réfléchies.
« Tu dis que tu ne sais pas quel chemin prendra forme, continua Sila en reprenant son modelage. Mais peut-être que le bienfait de cet aujourd’hui, c’est précisément cette ouverture, cette multiplicité des possibles. Demain, quand tu auras choisi une voie, tu regarderas en arrière et tu comprendras que cette période de doute était nécessaire, fertile. Elle t’aura rendu plus attentif, plus profondément conscient de ce qui résonne en toi. Le présent ne nous offre pas des certitudes, Hakim. Il nous offre des graines. Et leur floraison est l’affaire du lendemain. »
La pluie avait cessé. Un rai de soleil perça les nuages en fuite, illuminant les gouttes accrochées aux feuilles du figuier devant l’atelier, les transformant en une myriade de prismes étincelants. Hakim prit une profonde inspiration. L’air sentait la terre mouillée et l’argile humide, une odeur de renouveau et de commencement.
Il ne se sentit pas subitement libéré de toutes ses angoisses, mais une paix nouvelle s’instilla en lui. L’urgence de tout décider immédiatement s’atténua. Le poids de demain semblait moins écrasant, car aujourd’hui retrouvait sa juste densité, sa valeur propre, indépendante de ce qui adviendrait.
Sila, sans un mot, lui tendit une boule d’argile fraîche. Un simple geste. Un bienfait du présent. Hakim la prit, sentant la fraîcheur et le potentiel de la matière sous ses doigts. Il ne savait pas ce qu’il en ferait. Peut-être une simple forme, un exercice de présence. Peu importait. L’atelier était silencieux, à part le léger bruit de leurs mains travaillant la terre, et le léger goutte-à-goutte de l’après-pluie, écho apaisant d’un présent enfin habité, dont les fruits, ils le savaient maintenant, se révéleraient seulement à la lumière de demain.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 327 : Le Présent Vivant
L'étal de Sila, ouvert à l'air du soir, semblait ce jour-là un théâtre d'ombres et de lumière. Une chaleur lourde et inattendue, digne du cœur de l'été, régnait encore à l'heure où la fraîcheur aurait dû descendre. Hakim, arrivé essoufflé, trouva la céramiste en train de déplacer délicatement une série de bols aux reflets ocrés, les soustrayant aux derniers rayons du soleil qui frappaient violemment l'étal. L'air lui-même, immobile et chargé, annonçait un changement profond. Sila leva les yeux, un sourire de complicité fatigué aux lèvres. « Il a suffi d’une journée pour que l’automne se souvienne de l’été. Le temps joue avec notre mémoire, n’est-ce pas ? Mais, dis-moi, où te trouvais-tu pendant que ce ciel de fer chauffait les pavés ? »
Le jeune homme s'assit sur le petit tabouret, sa main effleurant une figurine à la surface encore humide. « J'étais précisément prisonnier de ce jeu, Sila. Piégé entre le regret d'une conversation que nous avons eue la semaine dernière et que j'aurais voulu prolonger, et l'appréhension d'un projet d'atelier à rendre la semaine prochaine. J'étais partout, sauf ici. »
La céramiste hocha lentement la tête, comme si cette réponse confirmait une intuition. Elle prit un chiffon et commença à polir une pièce déjà sèche, ses gestes lents et absorbés. « Nous passons notre vie dans des corridors qui n'existent pas, Hakim. Des couloirs qui s'appellent "hier" et "demain". Pourtant... » Elle marqua une pause, laissant le bruit de la ville occuper l'espace. « Seul le présent est réel, seul le présent est vivant. Quelqu'un peut-il vivre hier ou vivre demain? Pour penser au passé ou à l'avenir vous devez inévitablement en faire du présent . »
Ces mots, qu'elle prononça avec une douceur profonde, ne tombaient pas dans le vide. Ils appartenaient à Chandra Swami, un sage qui avait consacré une partie de sa vie à la pratique du mauna, le silence des lèvres, explorant les profondeurs de l'instant par ce retrait absolu . L’anecdote qu’elle partagea alors avec Hakim prit une saveur particulière dans cette atmosphère étouffante. Elle lui raconta comment ce moine, après des années de discipline spirituelle intense et de silence périodique, avait finalement choisi de garder un silence continu pendant trente-trois ans, non par vœu, mais parce qu’il était « tombé amoureux du silence » . « Imagine, Hakim : trente-trois ans sans parler. Non pour refuser le monde, mais pour l'habiter pleinement, sans le filtre des mots. Pour que chaque sensation, chaque battement de cœur, chaque souffle du vent soit une conversation complète. Son silence n'était pas une absence. C'était la forme la plus pure de sa présence. Au présent. »
Une première goutte de pluie, lourde et chaude, s'écrasa sur la toile de l'étal avec un bruit sec. Puis une autre. Hakim regarda la trace humide sur la terre battue. Il sentait la tension de la journée, ses pensées agitées, se dissoudre sous l'évidence de cette pluie soudaine et de cette histoire. « Alors, ce qui m'a tourmenté aujourd'hui... mon "hier" raté et mon "demain" angoissant... »
« ...étaient des fantômes que tu nourrissais dans la seule réalité dont tu disposais : cet après-midi étouffant », acheva Sila.
« Le passé n'est qu'une pensée que tu as maintenant. Le futur, une anticipation que tu construis maintenant. En croyant les vivre, tu voles de la substance à ton unique point d'ancrage. » Le sage, expliqua-t-elle, comprit cela lorsqu'il se retira dans une grotte pour huit ans de sadhana intense, structurant chaque heure de la journée entre méditation, pranayama et étude, plongeant toujours plus profondément dans l'immédiateté de l'expérience .
La pluie se fit plus insistante, chassant la chaleur résiduelle. Ensemble, ils rentrèrent les pièces les plus fragiles à l'abri. L'action était simple, nécessaire, et totalement ancrée dans l'urgence du moment. Il n'y avait plus de place pour la rêverie. Chaque geste – saisir un bol, éponger une goutte, ajuster la bâche – était une réponse parfaite et immédiate au monde.
Hakim ressentit une étrange clarté. Sa préoccupation pour l'atelier à venir n'avait pas disparu, mais elle avait changé de nature. Elle n'était plus un monstre futur ; elle était devenue une simple donnée dans le paysage de maintenant, à côté du crépitement de la pluie, de l'odeur de la terre mouillée et de la concentration paisible de Sila.
Alors que l'averse atteignait son paroxysme, créant un rideau bruyant devant l'étal, la céramiste lui tendit une petite sculpture qu'elle venait de sortir d'un carton. C'était un oiseau aux ailes mi-déployées, saisi dans le mouvement même de l'envol, chaque détail de son plumage modelé avec une précision tendre. « Je l'ai appelée Maintenant. Parce que l'envol n'est ni dans le souvenir de la branche quittée, ni dans la projection de la branche à venir. Il est dans cette tension parfaite, dans cet équilibre dynamique entre le sol et le ciel. C'est la seule chose qui soit. »
Hakim prit la figurine. Elle était étonnamment légère et vivante sous ses doigts. Il ne pensa plus au silence de trente-trois ans du sage, ni à ses propres inquiétudes. Il était simplement là, sous la pluie d'un climat qui venait de basculer, tenant entre ses mains la forme concrète d'un instant éternel. Le présent n'était plus une frontière étroite entre deux infinis. Il était l'infini lui-même, et il venait de s'ouvrir.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 328 : Le Feu plus juste
Le sirocco de fin d’été s’était levé, apportant avec lui une chaleur lourde et poussiéreuse qui faisait vibrer l’air au-dessus des toits. Dans l’Étal de Sila, l’atmosphère était différente, comme préservée. L’argile humide, les pigments terreux, la quiétude des lieux formaient un rempart contre l’agitation du dehors. Hakim poussa la porte, le visage encore empreint de la fatigue des révisions de rentrée, mais ses yeux s’illuminèrent à la vue des nouvelles figurines alignées sur l’étagère du fond : des danseurs, leurs corps étirés dans un mouvement suspendu, capturés entre deux souffles.
Sila, les mains couvertes d’une fine barbotine, leva un regard paisible. Elle désigna un pichet d’eau fraîche et une assiette de figues coupées en deux, révélant leur chair vibrante. « Le vent du sud dessèche la gorge et les pensées, dit-elle doucement. Il faut savoir s’en abreuver autrement. »
Hakim acquiesça, se servant un verre. Il observa les danseurs. « On dirait qu’ils bougent sans bouger. Comme si leur mouvement était à l’intérieur. »
« C’est l’idée, répondit Sila en essuyant ses mains sur un linge rugueux. Capturer non pas l’éclat du geste, mais son intention. Son noyau de vérité. »
Le jeune homme resta silencieux un moment, contemplant les figurines puis ses propres mains, comme s’il cherchait cette vérité en lui. « Je repars dans l’atelier de modelage la semaine prochaine, dit-il finalement. Le professeur attend de nous des “pièces abouties, témoignant d’une maîtrise technique et d’une vision affirmée”. » Il y avait dans sa voix une pointe de pression, presque d’anxiété. « J’ai passé l’été à m’exercer, à travailler la forme, la texture… Mais plus je m’approche de la date, plus j’ai l’impression que ce que je produis est… banal. Compétent, mais sans âme. Comme si je tentais d’allumer un grand feu pour impressionner, mais que je ne parvenais qu’à faire de la fumée. »
Sila s’assit en face de lui, cueillant une moitié de figue. Son silence n’était pas un vide, mais un espace accordé à la confidence. Elle observa la sueur fine sur le front du jeune homme, cette ardeur qui le consumait parfois de l’intérieur.
« Hakim, commença-t-elle d’une voix qui semblait épouser la courbe paisible des figurines, ton feu n’a pas à briller plus fort, seulement plus juste. »
La sentence s’installa entre eux, prenant sa place dans le récit de leur après-midi. Hakim répéta les mots à mi-voix, les laissant résonner.
« Vois-tu, poursuivit Sila, nous vivons dans un monde obsédé par l’intensité. Plus lumineux, plus rapide, plus spectaculaire. Mais l’art, comme l’amitié, comme une vie qui a du sens, ne se mesure pas à la hauteur des flammes. Elle se juge à la justesse de leur chaleur. » Elle désigna du menton un petit bol à l’émail complexe, posé près de la fenêtre. « Ce bol, je l’ai cuit à un degré précis, pas le plus élevé possible. Un degré juste pour que le bleu de cobalt chante sans se briser, et que la terre reste douce sous les doigts. Ton feu, à toi, c’est ta propre passion, ta propre voix. Ne cherche pas à l’attiser pour qu’elle ressemble à celle des autres, ou pour qu’elle éblouisse aveuglément. Cherche son point de justesse. L’endroit où elle éclaire sans dévorer, où elle réchauffe sans consumer ce que tu as à dire. »
Hakim écoutait, la pression dans sa poitrine se relâchant peu à peu, transformée en une concentration nouvelle. « Comment… comment on trouve ce point de justesse ? » demanda-t-il.
« En écoutant, répondit simplement Sila. En écoutant la matière qui résiste sous tes doigts. En écoutant l’idée qui murmure au lieu de crier. En écoutant cette petite flamme tranquille en toi qui sait, sans arrogance, ce qu’elle a à illuminer. L’étalage de force technique, c’est encore de la fumée. La justesse, c’est quand la forme devient inséparable du souffle qui l’anime. Comme ces danseurs. Leur mouvement n’est pas spectaculaire, il est nécessaire. C’est ça, briller juste. »
Un sourire naquit sur les lèvres de Hakim, moins inquiet, plus ouvert. « Peut-être que mon projet… je devrais le laisser être plus simple. Plus proche de ce qui m’a vraiment touché cet été, plutôt que de ce que je crois qu’on attend de moi. »
Sila inclina la tête, son sourire en écho au sien. « Tu vois ? La justesse appelle la sincérité. Elle est un phare, pas un projecteur. »
Le sirocco continua de souffler au-dehors, charriant la poussière d’un mois étouffant vers les premiers frémissements de l’automne à venir. Mais dans l’Étal, le climat était à l’apaisement. Hakim repartit, non pas avec un plan grandiose, mais avec une phrase douce et ferme comme un tison dans la nuit : Ton feu n’a pas à briller plus fort, seulement plus juste. Il emportait avec lui la promesse de chercher, non la bravade, mais l’exacte et humble lueur dont son art avait besoin. Et Sila, reprenant son chiffon, caressa l’épaule d’un danseur d’argile, satisfaite. Un autre petit feu venait de trouver son juste équilibre.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 328 : Les Gardiens de l’Instant
Le soleil d’août, moins arrogant que les jours précédents, filtrait à travers les feuilles du platane sous lequel Sila avait installé son étal. Une brise inattendue, chargée d’une fraîcheur presque automnale, faisait danser la poussière d’argile séchée et jouait avec les mèches échappées du chignon de la céramiste. Le climat, ces derniers temps, semblait hésiter, comme suspendu entre deux souffles, offrant des matins doux et des soirées où l’on devinait déjà le goût fugace de la fin de l’été.
Hakim arriva, un carnet sous le bras, les yeux un peu cernés mais brillants d’une curiosité intacte. Il s’assit sur le tabouret habituel, observant en silence les mains de Sila qui donnaient forme à un petit oiseau, les pouces creusant délicatement la panse de terre pour en faire un nid. Le silence n’était pas vide ; il était peuplé du chant des cigales, du frottement léger des doigts sur l’argile, du soupir du vent. C’est dans cette paix active que Hakim puisa ses premiers mots.
« J’ai passé la nuit à lire, et à relire. Et puis à regarder par la fenêtre. Tout semble à la fois si intense et si éphémère. On voudrait tout saisir, tout retenir. »
Sila ne leva pas les yeux, mais un sourire effleura ses lèvres. Elle acheva de dessiner une aile du bout de son outil en bois avant de répondre, sa voix aussi douce que la brise.
« Nous essayons de collectionner les moments comme des pierres précieuses, n’est-ce pas ? Les empiler dans la mémoire, croire qu’ainsi, nous possédons quelque chose. »
Elle déposa délicatement l’oiseau sur le torchon humide et regarda enfin le jeune homme. « C’est une illusion. Une belle et douloureuse illusion. Ce qui m’a frappée récemment, c’est une pensée de Chandra Swami. » Elle marqua une pause, laissant le son des feuilles remplir l’espace. « Seul le présent est vie et cette vie ne nous appartient pas – nous en sommes seulement les gardiens ; elle appartient à Dieu, et à Dieu elle doit être consacrée. »
Les mots tombèrent dans l’air tranquille avec le poids d’une vérité simple et profonde. Hakim les répéta mentalement, les laissant résonner.
« Gardiens… », murmura-t-il. « Pas propriétaires. Cela change tout. Cela change… la pression. »
« Exactement », approuva Sila en essuyant ses mains. « Si la vie t’appartenait, tu serais responsable de son cours entier, de son poids, de sa durée. Le fardeau serait écrasant. Tu vivrais dans la terreur de la gaspiller, de la mal employer. Être gardien, c’est une tout autre responsabilité. Plus humble. Plus attentive. »
Elle prit une nouvelle boule d’argile et commença à la pétrir avec une lenteur rituelle. « Pense à cet instant. Ce vent sur ta peau, cette odeur de terre et de feuillage, notre conversation. Tu n’en es pas le maître. Tu ne peux pas le mettre en bouteille. Mais tu en es le gardien. Tu peux l’accueillir, le respecter, le laisser être ce qu’il est, et le consacrer – par ton attention, par ta gratitude – à quelque chose de plus grand que toi. À la beauté du monde. À la vie elle-même. À Dieu, si tu veux nommer cela ainsi. »
Hakim regarda autour de lui. L’étal de Sila, avec ses figurines immobiles qui semblaient pourtant capturer des mouvements, des émotions, était un autel dédié à ces instants gardés, transformés en forme tangible. Chaque sculpture était une offrande, née du présent et y retournant par le regard des passants.
« Alors, tout ce que je fais… mes études, mes dessins, même mes doutes… si je ne les considère plus comme ma propriété, mais comme quelque chose que je garde et que je rends… »
« La peur de l’échec diminue », acheva Sila. « Et la vanité du succès aussi. Tu deviens un canal. L’art, surtout, devient alors un acte de dévotion. Une manière de consacrer le présent reçu. Ce petit oiseau », dit-elle en le désignant, « n’est pas à moi. Il est passé par mes mains, gardiennes d’un peu de temps, d’un peu de talent reçu. Bientôt, il ira vers quelqu’un d’autre. Et la boucle sera bouclée. »
Le vent se leva un peu plus fort, faisant frissonner les branches. Un nuage passa devant le soleil, et l’ombre s’étendit un moment sur l’étal. Hakim sentit une étrange sérénité l’envahir, comme si un poids s’était vraiment allégé. Il n’était pas le capitaine anxieux d’un navire en pleine tempête, mais le veilleur attentif sur une rive, témoin du fleuve.
« Comment être un bon gardien ? », demanda-t-il, simplement.
Sila lui tendit un morceau d’argile fraîche. « En commençant par cela. Sois présent. Ici et maintenant. Avec cette terre, avec ce souffle. Le reste vient de soi. La vie que tu gardes, elle te montre le chemin. »
Hakim prit l’argile. Sa main était moins hésitante qu’avant. Il ne chercha pas à modeler quelque chose d’extraordinaire. Il se contenta de sentir la matière, fraîche et souple, sous ses doigts. Il était, à cet instant, pleinement gardien. Et dans cette humble fonction, il trouvait une liberté plus vaste que toutes celles qu’il avait imaginées. Le présent était vie. Et ils en étaient, ensemble, les gardiens attentifs, sous le ciel changeant d’un août qui apprenait à lâcher prise.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 329 : Les fenêtres du cœur
L’air était lourd et doux, chargé du parfum des tilleuls en fin de floraison. Une brise tiède, annonciatrice d’un changement dans la qualité de la lumière, jouait avec les rideaux de lin de l’atelier. Sila, les mains couvertes d’une fine pellicule d’argile séchée, observait la silhouette d’une nouvelle figurine qui prenait forme sous ses doigts. Ce n’était plus tout à fait la forme humaine ferme du printemps, ni encore la posture recueillie de l’automne pressenti ; c’était une figure en équilibre, un pied ancré dans la terre, l’autre légèrement levé comme pour un pas à venir.
Le pas, justement, résonna sur le gravier du jardin. Hakim franchit le seuil, apportant avec lui l’énergie de ses vingt-et-un ans et la sérénité nouvelle qui semblait peu à peu l’habiter. Il portait sous son bras un carnet de croquis gonflé de feuillets, et ses yeux brillaient de cette curiosité qui avait scellé leur amitié.
« La chaleur change », remarqua-t-il simplement en s’asseyant sur le vieux tabouret. « Elle n’est plus agressive, elle enveloppe. Comme si l’été, conscient de sa fin prochaine, se faisait plus tendre. »
Sila acquiesça, essuyant ses mains sur un torchon. Elle sentait chez le jeune étudiant une attente, une question qui ne demandait qu’à jaillir. Elle lui offrit un verre d’eau fraîche, puis reprit sa place face à la figurine.
« Je travaille sur l’idée de la présence », dit-elle, devançant son interrogation. « Pas seulement être ici, maintenant. Mais être ici avec tout ce qui nous constitue. »
Hakim ouvrit son carnet. Sur une page, entre des esquisses de mains et d’arbres, une citation était calligraphiée avec soin. Il la lut, et sa voix, un peu hésitante au début, prit de l’assurance, épousant le rythme des mots comme une litanie familière :
« Nous vivons dans le présent, mais nous devons rester ouverts à tout l'avenir infini. Nous englobons tout ce qui a jamais existé dans le passé, nous jouissons de la lumière du présent et nous ouvrons toutes les fenêtres de notre cœur à ce qui viendra dans l'avenir. »
Le silence qui suivit n’était pas vide. Il était peuplé par le bourdonnement d’une abeille égarée, par le crissement léger de l’ébauchoir de Sila sur l’argile. La sentence de Swami Vivekananda semblait s’étendre dans l’atelier, se mêler à la poussière de terre et à la lumière dorée.
« C’est cela, la troisième dimension du temps », murmura Sila après un moment. Elle caressa le torse de la figurine. « Nous croyons souvent que le passé est derrière et l’avenir devant, dans une ligne. Mais non. Le passé n’est pas derrière ; il est en nous, dans la mémoire de nos cellules, dans la forme de nos cicatrices, dans la racine de notre savoir. Nous l’englobons, littéralement. Nous en sommes l’archive vivante. »
Hakim regarda ses propres mains, pensant à ses grands-parents qu’il n’avait pas connus, mais dont on lui disait qu’il avait le même pli du sourire. « Alors nous sommes des continents », dit-il. « Avec des couches sédimentaires d’histoires, les nôtres et celles des autres. »
« Exactement. Et le présent… » Sila leva les yeux vers la fenêtre où la lumière dansait. « Le présent n’est pas une prison. C’est cette lumière dont nous jouissons. La seule qui soit réelle, tangible. Elle éclaire à la fois la figurine sous mes doigts, ton visage attentif, et la couleur de ce ciel d’août qui pâlit. Jouir de cette lumière, c’est être pleinement vivant. C’est l’acte le plus radical. »
Elle posa ses outils et se tourna vers lui. « Mais le plus difficile, peut-être, est la dernière partie. Ouvrir toutes les fenêtres du cœur. Nous aimons bien garder quelques volets clos, par peur des orages, du froid, de l’inconnu. »
Hakim ferma son carnet. « Ma fenêtre à moi, en ce moment… elle donne sur l’année qui vient. La dernière année d’études. Elle devrait être excitante, mais elle m’effraie un peu. Tout semble possible, et c’est justement cet infini qui paralyse. »
« L’avenir infini », répéta Sila doucement. « Il ne s’agit pas de tout planifier, Hakim. Il s’agit de s’assurer que les battants de ton cœur sont bien dégagés, bien huilés. Pour accueillir ce qui viendra, non pas en spectateur passif, mais en celui qui, ayant intégré son passé et ancré dans la lumière du présent, peut dire ‘bienvenue’ à la joie, à la tristesse, au défi, à la surprise. L’ouverture n’est pas une garantie contre la tempête, c’est la garantie de ne pas étouffer. »
Dehors, un premier souffle un peu vif s’engouffra dans le jardin, faisant frémir les feuilles. La lumière changea, devenant plus rasante, plus profonde, teintant l’atelier d’un or apaisé. Le climat de la fin de l’été était là, subtil mais indéniable.
Hakim respira profondément. « Alors je continue de dessiner mes couches sédimentaires », dit-il. « Je profite de cette lumière d’aujourd’hui, avec cette discussion. Et je vais vérifier les gonds de mes fenêtres. »
Sila sourit et reporta son attention sur la figurine. Sous ses doigts, elle commença à modeler de légères protubérances dans le dos de l’être d’argile, comme des ouvertures, des évents, ou peut-être bien… des fenêtres. Petites, nombreuses, tournées vers des directions différentes. Car un cœur ouvert, elle le savait, n’a pas qu’une seule orientation. Il regarde, simultanément, vers tout l’horizon du possible.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 330 : À toutes les grandes âmes
Le ciel, ce matin-là, portait une épaisse chape de plomb, étouffant la lumière. Une chaleur lourde, humide, s’accrochait aux murs blancs d’Aïn El Ksour, annonçant le changement de climat propre à cette saison : un air chargé d’électricité statique, promesse d’orages violents et brefs qui, en quelques minutes, nettoieraient l’atmosphère avant de laisser place à une fraîcheur nocturne étonnante. Dans l’atelier, la lumière était tamisée, dorée par la terre qui semblait irradier sa propre chaleur.
Sila, les mains couvertes d’une fine pellicule d’argile liquide, lissait les contours d’une nouvelle figurine. Elle représentait un groupe de personnages, leurs formes fusionnant presque, comme un seul être aux multiples visages tournés vers des horizons différents. Hakim, assis sur un tabouret bas, observait ses gestes, un carnet ouvert sur ses genoux. Le silence entre eux n’était pas vide ; il était peuplé du bourdonnement d’une abeille égarée, du grattement léger de l’estèque, du bruissement des feuilles de figuier agitées par un premier souffle venu des collines.
« J’ai repensé à notre dernière discussion, commença Hakim sans préambule, sa voix douce rompant le calme comme une pierre jetée dans un étang aux eaux profondes. À cette idée que chaque rencontre nous sculpte, nous aussi. Ta figurine… elle me fait cela. Voir la pluralité dans l’unité. »
Sila sourit, sans interrompre son mouvement. « C’est exactement le sujet d’aujourd’hui. Le temps est à l’introspection, à la pesanteur, avant l’éclaircie. Il porte en lui l’énergie de la transformation. » Elle s’essuya les mains à un torchon rugueux. « Ces derniers jours, je méditais sur la lignée. Pas une lignée de sang, mais de conscience. Sur tous ceux qui, par la pensée, l’art ou l’action simple, ont allumé une lanterne dans l’obscurité. »
Elle prit une tasse de thé à la menthe tiède, en offrit une à Hakim, et s’installa face à lui. « On se sent parfois si seul dans ses questionnements, Hakim. Et pourtant, on ne l’est jamais. On marche sur un sentier que des milliers de pieds ont foulé avant nous, et que des milliers d’autres fouleront après. Notre propre lumière n’est souvent qu’un reflet, un emprunt, transmis et transformé. »
Hakim hocha la tête, son regard sérieux. « Comme un immense fleuve de sagesse. » Il feuilleta son carnet. « Cela m’a rappelé une phrase que j’ai lue récemment. Elle résonnait fort en moi. » Il leva les yeux, et dit, avec une gravité recueillie qui sembla faire vibrer l’air de l’atelier :
« Salut à tous les prophètes du passé, à toutes les grandes âmes du présent et à toutes celles qui se montreront dans l’avenir. »
Les mots de Swami Vivekananda tombèrent dans le silence, prenant possession de l’espace, solennels et joyeux à la fois. Sila ferma les yeux un instant, comme pour en savourer l’écho.
« Voilà, murmura-t-elle. Voilà le salutoire parfait. Ce n’est pas une vénération aveugle, Hakim. C’est une reconnaissance. Un remerciement. » Elle ouvrit les yeux, brillants. « Saluer les prophètes du passé, c’est honorer leurs combats, leurs doutes, leurs révélations. Ils ont dessiné les cartes des territoires intérieurs que nous explorons. »
« Et les grandes âmes du présent ? » demanda Hakim, captivé.
« Oh, celles-là sont partout. Elles ne sont pas toujours sur des estrades. C’est l’instituteur qui inspire au-delà du programme, la voisine qui tient sa porte ouverte et sa main tendue malgré ses propres peines, le paysan qui lit la terre comme un poème… et l’étudiant en art qui cherche, avec une sincérité qui force le respect. » Elle lui adressa un clin d’œil. « Les grandes âmes sont celles qui portent la vie avec dignité et compassion, qui ajoutent un peu plus de bonté au monde, si discrètement parfois. »
Hakim rougit légèrement, détournant le regard vers la figurine en cours. « Et celles de l’avenir ? »
« C’est l’acte de foi le plus beau, répondit Sila avec ferveur. Saluer celles qui se montreront, c’est croire en la continuité de cette lumière. C’est transmettre le flambeau avec confiance. C’est savoir que nos luttes d’aujourd’hui, nos petites vérités conquises, préparent le terrain pour eux. Pour toi, quand tu seras à ton tour un guide. »
Un coup de tonnerre lointain gronda, comme pour ponctuer ses paroles. Le changement climatique s’annonçait, mais dans l’atelier, il régnait une paix profonde.
« Cela donne une responsabilité, souffla Hakim. Et une grande humilité. Nous sommes un maillon. Rien de plus, mais rien de moins. »
« Exactement. Cela nous libère aussi de l’ego. Nous ne partons pas de zéro. Nous nous appuyons sur une montagne d’héritages. Et notre travail est de graver notre propre motif sur cette montagne, pour ceux qui escaladeront après nous. »
Elle se leva et retourna à sa table. Sa main se posa sur la figurine aux multiples visages. « C’est cela qu’elle représente. Le passé, le présent, l’avenir. Indissociables. »
Hakim referma son carnet. Le sentiment d’appartenir à quelque chose de bien plus vaste que lui l’enveloppait, le protégeant de la lourdeur du ciel. Il n’était plus un chercheur isolé. Il était un saluant, et un salué en puissance.
« Alors, dit-il dans un sourire, saluons. »
Et dans le silence qui précéda l’orage, leurs cœurs, à l’unisson, murmurèrent ce salut aux grandes âmes de tous les temps, tissant ainsi leur humble fil à la tapisserie éternelle. La pluie, lorsqu’elle se mit enfin à tomber en frappant les vitres, ressembla à une salve d’applaudissements.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 331 : Simplement là
Le ciel, ce matin-là, portait cette lumière particulière, dorée et douceâtre, qui semble lessiver doucement les verts éclatants de l’été pour leur préférer les ocres et les rouges timides. Une fraîcheur nouvelle flottait dans l’air de l’atelier, où la terre gardait sa tiédeur familière. Sila, les mains plongées dans une masse d’argile grise, modelait les contours d’une nouvelle figurine, une forme qui semblait à mi-chemin entre l’animal couché et la colline arrondie. Hakim, assis sur le vieux tabouret, observait le mouvement de ses doigts, l’air absorbé. Les premières semaines de reprise des cours l’avaient laissé avec une étrange sensation de dispersion, comme si son esprit courait dans plusieurs directions sans jamais se poser.
— J’ai l’impression, commença-t-il sans préambule, de passer mon temps à anticiper ce qui vient, ou à ruminer ce qui est passé. Les projets, les rendus, les souvenirs des vacances déjà lointaines… C’est épuisant. Je ne suis jamais vraiment ici.
Sila ne leva pas les yeux, mais un léger sourire effleura ses lèvres. Son pouce creusa une lente courbe dans l’argile, un geste sûr et présent.
— C’est la tyrannie du mental, Hakim. Il adore vagabonder entre hier et demain. C’est son terrain de jeu préféré. Mais le véritable travail, le seul lieu où l’on peut véritablement agir et sentir, c’est l’atelier du présent. Un lieu exigu parfois, mais infini.
Elle prit une éponge, humidifia la surface de la terre qui commençait à sécher. Le silence qui s’installa n’était pas vide, mais plein du bruissement léger du vent dans les feuilles du grand marronnier, du grésillement lointain d’un feu de branches sèches quelque part dans le quartier.
«Quand on est ancré dans l’instant présent, simplement là, la vie devient maniable et peut même devenir quelque chose de merveilleux.»
La sentence de Chögyam Trungpa sembla naître naturellement de ce calme, comme si elle avait toujours fait partie du paysage sonore de l’atelier. Hakim la répéta mentalement, lentement. Ancré. Simplement là. Maniable.
— Maniable, répéta-t-il à voix haute. Comme cette argile entre tes mains ?
— Exactement, répondit Sila. Quand je suis pleinement ici, avec cette terre, sa texture, son poids, sa résistance, elle m’obéit et je l’écoute. Elle devient maniable. Nos pensées, nos émotions, nos journées aussi. Le chaos n’existe que dans la projection ou la réminiscence. Ici, maintenant, il n’y a que cette action. Regarde.
Elle lui tendit une petite boule d’argile fraîche. Hakim la prit. La sensation fut immédiate : la fraîcheur humide, le grain fin, la docilité de la matière sous la pression de ses doigts. Il ferma les yeux un instant, concentrant toute son attention sur cette sensation tactile simple. Le brouhaha de ses pensées s’apaisa, comme une mer houleuse qui retrouve le calme plat. Il n’y avait plus que le poids de la terre, le son de sa propre respiration, la fraîcheur de septembre à la fenêtre.
— C’est ça, chuchota Sila. Simplement là. Tu n’es plus l’étudiant anxieux de la semaine prochaine, ni le jeune homme nostalgique du mois dernier. Tu es celui qui tient de la terre. Rien d’autre.
Hakim ouvrit les yeux. La lumière qui baignait l’atelier lui parut soudain plus nette, plus vibrante. Les couleurs des céramiques alignées sur l’étagère – les bruns, les verts, les bleus – semblaient chanter doucement. L’inquiétude diffuse qui l’habitait depuis des jours n’avait pas disparu, mais elle s’était déplacée. Elle n’était plus un brouillard l’enveloppant, elle était devenue un objet posé à côté de lui, qu’il pouvait observer sans s’y noyer. Maniable.
Il se mit à pétrir la boule d’argile, sans intention de créer quoi que ce soit, juste pour le plaisir de sentir la vie sous ses doigts, ici, dans cet atelier, avec l’odeur de la terre et la présence silencieuse de Sila. Pour la première fois depuis longtemps, il n’avait nulle part où aller, rien d’autre à être. La merveille n’était pas dans un événement extraordinaire, mais dans cette paix simple, dans cette pleine possession de soi et du moment.
Sila reprit son travail sur la figurine-colline. Elle savait que le calme de Hakim serait fugace, que le mental reprendrait vite ses droits, ses courses folles. Mais il avait goûté à l’ancrage. Il avait senti que la vie, débarrassée du poids du passé et de l’illusion de l’avenir, pouvait en effet être maniée, modelée, et que dans cette simplicité résidait une forme de grâce. Le ciel de septembre, à travers la vitre, était d’un bleu profond et serein, comme un miroir de cet instant suspendu, simplement là.
Fin
L'Étal de Sila et l'ami Hakim
Épisode 332 : L'Instant fugace
Le jardin de Sila baignait dans une lumière dorée et douce, typique de ces après-midi où l'été, encore tenace, commence à sentir sur sa nuque le souffle plus frais du soir. Les feuilles des marronniers, par endroits, s’ourlaient d’un brun cuivré, annonciatrices silencieuses du changement à venir. L’air sentait l’argile humide, la terre chaude et le thé à la menthe.
Hakim poussa la petite barrière de bois, toujours avec ce mélange de respect et d’excitation qui caractérisait ses visites. Il trouva Sila assise sur son banc, les mains couvertes d’une fine pellicule de terre séchée, contemplant une figurine qu’elle venait d’extraire du four. C’était une forme abstraite, lisse à un endroit, tourmentée à un autre, comme saisie en pleine mutation.
« Regarde, Hakim », dit-elle sans préambule, en lui tendant l’objet encore tiède. « Elle est née d’une idée du matin, façonnée dans l’après-midi, et la voilà maintenant, déjà passée dans le domaine de l’œuvre achevée. Tout s’est fait en un clin d’œil, et pourtant, chaque seconde de ce processus était un monde. »
Hakim prit la figurine avec précaution, sentant sa chaleur résiduelle, comme un pouls. Il avait passé sa semaine à tenter de capturer, par le croquis, la lumière changeante sur les façades de la vieille ville. Une quête frustrante, car l’ombre fuyait toujours plus vite que son crayon. Il évoqua cette frustration, ce sentiment de courir après quelque chose qui se dérobait sans cesse.
Sila acquiesça, un sourire sage aux lèvres. Elle se leva pour préparer le thé, laissant la jeune homme digérer la sensation de l’œuvre dans ses mains. « Nous nous battons souvent contre le temps, comme s’il était un adversaire. Nous voulons retenir l’instant de grâce, la conversation parfaite, la paix d’un jardin comme celui-ci… Mais c’est une bataille perdue d’avance, et c’est précisément cette défaite qui donne à tout son prix. »
Elle versa l’eau bouillante sur les feuilles de menthe, et le parfum frais monta entre eux, enveloppant le moment présent d’une aura sensorielle intense. « Un de mes auteurs favoris, Bryan J. Méndez, a écrit quelque chose qui résonne beaucoup avec ce que nous vivons, toi avec ta lumière fuyante, moi avec cette argile qui se fige : Le présent n'est rien d'autre qu'un instant fugace par lequel passe l'avenir pour devenir le passé. »
La phrase tomba dans le silence du jardin comme une pierre dans l’eau calme. Hakim la répéta mentalement, la laissant infuser en lui. L’instant fugace… C’était exactement cela. Ce mince filet de réalité où tout se jouait et se déjouait. Son projet à venir (l’avenir) de capturer la lumière devenait, dans l’acte de dessiner (le présent), un souvenir immédiat de tentatives (le passé).
« Alors, le présent n’existe presque pas ? » demanda-t-il, perplexe.
« Au contraire, » rectifia Sila en lui tendant son verre. « Il est tout. C’est la seule porte étroite par laquelle la vie peut réellement nous traverser. L’avenir n’est qu’une projection, le passé un souvenir. Mais cet instant, celui-ci, où le thé brûle légèrement ta langue, où la brise fait trembler cette feuille là-bas, où tu ressens à la fois l’espoir de ton projet et la déception de tes croquis ratés… c’est la seule vérité tangible. Le modèle, c’est de ne pas le laisser passer sans le sentir. Sans y laisser une marque. »
Elle reprit la figurine des mains de Hakim. « Cette forme, elle est mon maintenant d’il y a une heure. Elle est déjà un passé pour moi. Mais pour toi qui la découvres, elle est un présent. Et l’émotion qu’elle te provoque façonne déjà ton avenir. La chaîne est ininterrompue. »
Hakim regarda autour de lui. Le jardin n’était plus tout à fait le même qu’à son arrivée. L’ombre avait avancé. La lumière qu’il voulait capturer avait changé de qualité. Le climat, subtilement, tournait. L’air portait désormais une fraîcheur indéniable, une promesse de chrysanthèmes et de feux de cheminée. Mais au lieu de regretter la lumière perdue, il sentit une profonde gratitude pour cette heure passée. Il avait, consciemment, habité ces instants fugaces.
« Alors, la sagesse, » dit-il lentement, « serait de construire un présent si riche, si conscient, qu’en devenant passé, il nourrisse un avenir digne d’être vécu ? »
Sila le regarda, ses yeux d’artiste voyant déjà en lui l’œuvre en cours. « Tu as compris l’essentiel, Hakim. Nous sommes les potiers de l’instant. Notre responsabilité, et notre plus grand art, est de bien former l’argile du maintenant. Le reste – le futur qui devient passé – n’est que la trace de notre attention. »
Et dans le jardin où le temps semblait à la fois suspendu et en mouvement perpétuel, ils burent leur thé, savourant pleinement, sans un mot de plus, la fugacité délicieuse et profonde de l’instant partagé.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 333 : L’éternité d’un aujourd’hui
Le vent avait tourné, apportant avec lui les premiers murmures frais qui faisaient danser les feuilles des platanes, encore vertes mais comme assagies. L’air sentait la terre légèrement humide et la douceur résignée des fins de cycle. Sila, les mains enfoncées dans l’argile fraîche d’un nouveau bloc, leva les yeux vers le ciel, un bleu plus profond, plus lointain qu’en plein été. Elle sentait ce changement dans sa chair, cette transition imperceptible et pourtant totale.
Hakim arriva, un livre sous le bras, le pas empreint d’une sérénité nouvelle. Les mois d’échanges à l’étal avaient déposé en lui une couche de calme, comme une patine sur le bronze jeune de son esprit. Il s’assit sans un mot, observant les mains de Sila pétrir la matière avec une attention totale.
« Tu es silencieux aujourd’hui, remarqua-t-elle enfin, sans cesser son mouvement. Ton silence est différent. Il n’est pas vide, il est plein.
— Plein de ce ciel, répondit-il doucement. Plein de ce sentiment que quelque chose finit pour autre chose qui… n’est pas encore un commencement. C’est juste un maintenant très présent.
— Ah, » souffla Sila, un sourire aux lèvres. Ses doigts creusèrent une courbe dans l’argile. « Tu touches là au grand paradoxe. Nous courons après les saisons, nous comptons les jours, nous nommons les mois, et nous oublions l’essence même du temps qui nous habite. Les maîtres spirituels ne cessent de nous répéter que l'idéal serait de vivre dans le moment présent, si seulement nous y parvenions. »
Elle fit une pause, laissant la sentence résonner dans l’air frais. Hakim ferma les yeux, l’écoutant pleinement.
« Je lisais justement quelque chose qui rejoint cela, dit-il en ouvrant son livre. C’est de Deepak Chopra, citant un sage bien plus ancien. Le philosophe juif Philon d'Alexandrie, qui était un disciple de Platon, a écrit : «Aujourd'hui est une éternité infinie et sans limites. Les mois, les années, toutes ces mesures du temps sont des idées de l'homme qui calcule à l'aide de nombres; mais la véritable éternité s'appelle Aujourd'hui.» »
Les mots flottèrent entre eux, lourds de sens. Sila cessa son travail, contemplant la forme informe entre ses mains.
« Aujourd’hui, répéta-t-elle lentement. Regarde. Cet aujourd’hui précis. Ce vent sur notre peau, cette couleur du ciel, cette argile froide et vivante sous mes doigts, cette attente paisible dans tes yeux. Chacun de ces aujourd’hui que nous avons partagés ici, à cet étal, porte en lui une éternité complète. Une émotion, une révélation, un silence partagé… Ils ne s’effacent pas. Ils ne font pas partie d’un passé révolu. Ils sont. Ils constituent l’éternité de notre amitié. »
Hakim sentit une émotion profonde l’étreindre. Il revit en un éclair tous les « aujourd’hui » passés à cet étal : les rires, les doutes, les confidences, les enseignements silencieux de Sila à travers ses figurines.
« Alors septembre, octobre… ces noms ne sont que des étiquettes commodes ? demanda-t-il.
— Des étiquettes commodes, oui. Des repères pour l’esprit qui a peur du vertige de l’éternel présent. Mais ressens-tu la différence, aujourd’hui ? L’air n’est plus le même qu’hier. Le climat de l’âme a changé, lui aussi. C’est un nouvel aujourd’hui, avec sa propre saveur d’éternité. Nous n’avons pas quitté l’été pour entrer en automne. Nous avons quitté un aujourd’hui pour un autre. Et pourtant, une continuité nous porte, faite de tous ces présents accumulés. »
Elle reprit l’argile et commença à former une silhouette, non pas d’une personne, mais d’une sorte de vase ouvert, infiniment profond, dont les bords semblaient à la fois définis et insaisissables.
« Ma sculpture, aujourd’hui, sera cela. Le réceptacle d’un aujourd’hui. Elle contiendra le vent de cet après-midi, ta présence, cette conversation. Elle sera l’éternité de ce moment, figée non pas dans la pierre, mais dans la mémoire de la terre. »
Hakim regarda la forme naître. Il comprit alors que leur amitié elle-même était un tel réceptacle. Un vase constamment modelé, élargi par chaque aujourd’hui partagé, contenant l’infini de leurs rencontres. Le temps compté, mesuré, n’avait plus de prise sur cette réalité-là. Ils vivaient, là, dans l’atelier ouvert sur le monde changeant, dans la véritable éternité qui porte un nom si simple, si évident, et si difficile à habiter pleinement : Aujourd’hui.
Et dans le ciel, les nuages passaient, dessinant des formes éphémères sur le bleu profond, indifférents aux noms des mois, témoins silencieux d’une éternité qui, à chaque instant, recommence.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 334 : La Porte de l'Instant
Un vent nouveau, vif et chargé de l’âpre parfum des feuilles commençant à se teinter de rouille, tourbillonnait dans l’atelier. Il apportait avec lui cette lumière oblique, dorée et mélancolique, qui allongeait les ombres des figurines de Sila, comme pour leur insuffler une vie plus secrète, plus profonde. Hakim, assis sur un tabouret bas, caressait du regard les créatures d’argile qui semblaient, ce jour-là, non pas figées, mais en suspens, attentives.
La céramiste, les mains encore maculées d’une fine barbotine, contemplait par la fenêtre le ballet des premières feuilles tombées. Elle ne se tourna pas vers le jeune homme lorsqu’il entra, mais sa voix, douce et grave, accueillit sa présence.
« On dit que l’automne est une saison du souvenir, Hakim. Mais regarde cette lumière. Elle ne caresse pas le passé, elle révèle l’essence même des choses, là, maintenant. Elle transforme l’éphémère en éternel. »
Hakim s’approcha, déposant son carnet de croquis sur l’établi poussiéreux. Il avait apporté avec lui une sentence, glanée au fil de ses lectures, qu’il sentait vibrer en résonance avec le changement qui était dans l’air et dans le regard de Sila. Il la lui tendit, écrite sur un morceau de papier à dessin.
Sila lut à voix basse, et un silence s’installa, peuplé seulement du frémissement du vent dehors. Puis elle prononça les mots, leur donnant la substance de l’argile qu’elle modelait.
« Tel est le suprême mystère de la voyance : n'importe quel instant, qu'il se situe maintenant ou plus tard, est une porte ouvrant sur l'éternité. »
Elle posa le papier près d’un petit oiseau de terre en cours de séchage. « Deepak Chopra. Voilà une parole qui pourrait être l’épigraphe de notre amitié, Hakim. Chacune de nos rencontres, chacun de ces après-midi volés au temps, n’est-ce pas cela ? Une porte ouverte. »
Hakim acquiesça, les yeux brillants. « C’est ce que je ressens depuis le début. Quand je franchis le seuil de ton atelier, le temps ordinaire s’arrête. Nous pourrions parler de tout et de rien, et pourtant, il se passe toujours cela : une brèche. »
« Exactement. » Sila prit une boule d’argile fraîche et commença à la pétrir, non pas pour créer une forme précise, mais pour sentir la vie sous ses doigts. « Nous confondons voyance et prédiction de l’avenir. Mais la vraie voyance, c’est de percevoir l’éternité qui palpite au cœur de l’instant présent. Cet oiseau que je façonne… » Elle indiqua du menton la petite créature fragile. « En cet instant, il n’est qu’argile et eau. Mais dans l’instant où je le sortirai du four, transformé par le feu, il sera devenu autre chose. Et dans l’instant où quelqu’un le posera sur une étagère, il sera encore différent. Chaque étape est une porte. Maintenant, plus tard… ce ne sont que des coordonnées illusoires sur la carte de l’éternel. »
Hakim sentit une familiarité réconfortante, et en même temps un vertige immense, l’envahir. « Alors… nos vies ? Ces choix qui nous angoissent, ces chemins qui semblent se bifurquer à l’infini… »
« Sont autant de portes, » acheva Sila en le regardant enfin, un sourire paisible aux lèvres. « Tu me parlais, la fois dernière, de ton hésitation entre deux ateliers pour le semestre prochain. Tu cherchais le « bon » choix, celui qui te mènerait au « bon » avenir. Mais vois-tu, avec cette sentence, il n’y a pas de mauvais choix. Il n’y a que des instants, des portes. Celle que tu franchiras s’ouvrira sur un présent éternel, riche de tout son potentiel. L’éternité n’est pas une ligne droite infinie, Hakim. C’est la profondeur infinie de chaque seconde vécue pleinement. »
Le jeune homme ferma les yeux, laissant les paroles résonner. Le bruissement des feuilles, l’odeur de la terre humide, la chaleur silencieuse du four en veille, la présence attentive de Sila : tout cela était cet instant. Et cet instant était complet, total, une sphère parfaite contenant tout le passé qui y avait conduit et tout l’avenir qui en germerait.
« Alors, aujourd’hui, cette discussion… » murmura-t-il.
« Est une porte que nous franchissons ensemble, » conclut Sila. « Et de l’autre côté, il n’y a pas un futur lointain, mais l’éternité de cette complicité, de cette curiosité partagée. Elle est déjà là. Nous y sommes. »
Elle lui tendit un peu d’argile. Hakim prit la masse fraîche et malléable dans ses mains. Il ne chercha pas à sculpter. Il se contenta de sentir, sous ses paumes, la réalité tangible de l’instant, cette porte d’argile et d’amitié qui s’ouvrait, ici et maintenant, sur l’infini. Le vent d’automne, plus pressant, vint frapper la vitre, comme pour saluer leur silence éloquent.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 336 : La Trame des Possibles
Le studio de Sila, ce matin-là, baignait dans une lumière dorée et oblique, signe tangible du glissement de la saison. L’air, encore tiède, portait une netteté nouvelle, une promesse de changement qui semblait s’infiltrer par la fenêtre entrouverte. Hakim, arrivé plus tôt que d’habitude, observait silencieusement Sila qui polissait avec une infinie douceur la courbe d’une figurine d’argile, un oiseau aux ailes à demi déployées.
« Elle est entre deux états, cette créature », murmura Sila sans lever les yeux, comme si la pensée de Hakim avait trouvé un écho dans le mouvement de ses doigts. « Ni tout à fait posée, ni tout à fait en vol. Sa forme actuelle n’est qu’un instant suspendu dans sa genèse. »
Hakim hocha la tête, s’approchant pour mieux voir. Le travail de la terre, il le comprenait de plus en plus, était une conversation permanente avec le possible. Un excès de pression, un geste trop hâtif, et la direction de l’œuvre basculait irrémédiablement. Il pensa à ses propres œuvres, à ses choix d’orientation, à ce sentiment d’être à la croisée de sentiers multiples où chaque pas engageait la silhouette du chemin à venir.
« C’est vertigineux, parfois, » avoua-t-il en prenant place sur le tabouret habituel. « Cette idée que tout, à chaque seconde, pourrait bifurquer. Que ma vie de dans cinq ans se dessine ou s’efface dans les micro-décisions d’aujourd’hui. »
Sila posa délicatement l’oiseau sur l’étagère de séchage, parmi d’autres ébauches. Elle se tourna vers lui, un sourire léger aux lèvres, mais les yeux sérieux.
« C’est là que réside à la fois notre plus grande responsabilité et notre plus profonde liberté, Hakim. Le futur n’est pas un rail unique sur lequel nous avançons, aveugles et impuissants. C’est une toile que nous tissons, fil par fil, avec la navette de nos présents successifs. Selon nos actions au moment présent, on peut influencer le futur et lui faire prendre une direction différente à chaque instant. »
La sentence, tissée dans le tissu de ses paroles, résonna dans le studio paisible. Hakim la répéta mentalement, sentant son poids et sa grâce. Ce n’était pas un fardeau, comprit-il soudain, mais un pouvoir. Le pouvoir de l’artiste sur la glaise.
« Alors nos vies sont des sculptures perpétuelles ? » demanda-t-il.
« Exactement. Chaque parole, chaque silence choisi, chaque geste de bienveillance ou de lâcheté, chaque fois que nous prenons le pinceau ou que nous le laissons tomber par découragement… Tout cela est une pression des doigts sur l’argile de notre destinée. Rien n’est jamais figé. Même ce qui semble une erreur – une fissure, un éclat – peut être intégré, transformé en force du dessin final, si nous le décidons à l’instant d’après. »
Dehors, une brise plus fraîche fit danser les feuilles des arbres, annonçant un climat nouveau, un cycle qui, lui aussi, choisissait sa direction, jour après jour. Hakim regarda ses mains. Des mains d’étudiant, encore un peu maladroites, mais capables de tenir un crayon, de modeler, de construire. Il pensa à la discussion un peu vive qu’il avait eue la veille avec un ami, et à son refus orgueilleux de présenter des excuses. Un fil tiré d’une certaine manière dans la trame. Il pouvait, dès ce soir, tirer un autre fil. Changer la direction.
« C’est à la fois effrayant et terriblement enthousiasmant, Sila. Ça donne une valeur sacrée au plus banal de nos instants. »
La céramiste acquiesça, le regard perdu vers la fenêtre et le ciel qui pâlissait. « Le mois dernier, l’atmosphère était lourde et stagnante. Aujourd’hui, elle est claire et mobile. Notre paysage intérieur connaît ces mêmes métamorphoses. Nous ne subissons pas le temps, Hakim. Nous le composons, note par note, action par action. L’artiste que tu seras dans dix ans est littéralement en train de naître sous tes doigts, à l’instant même où tu choisis de rester ici à réfléchir, où tu choisis d’écouter, où tu choisis de créer au lieu de te disperser. »
Un silence complice s’installa, rempli du bourdonnement paisible de l’atelier. Hakim sentit une détermination nouvelle se solidifier en lui, douce mais ferme, comme une pièce d’argile qui prend forme. Le futur n’était plus une angoisse lointaine, mais un projet d’atelier, vivant, malléable, exigeant. Et il en était, à chaque souffle, le sculpteur.
Sila, devinant le tourbillon en lui, lui tendit une boule d’argile fraîche. « Alors ? Quelle direction veux-tu influencer aujourd'hui, en cet instant précis ? »
Hakim prit la terre, froide et prometteuse dans sa paume. Et il se mit à l’ouvrage.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 337 : Ce qui échappe
Le vent d’octobre avait tourné, vif et chargé d’un parfum de terre mouillée et de feuilles froissées. Il s’engouffrait par la porte entrouverte de l’atelier, faisant danser la flamme de la bougie posée sur l’établi de Sila. Hakim, arrivé plus tôt que d’habitude, observait les nouveaux visages d’argile qui semblaient, ce soir-là, tourner leurs profils creux vers l’extérieur, comme pour guetter quelque chose dans le crépuscule précoce.
La conversation de la semaine précédente, empreinte d’une douce mélancolie, flottait encore dans l’air. Sans un mot, Hakim déballa deux châtaignes grillées, encore tièdes, et les posa près du tour. Un sourire entendu passa dans les yeux de Sila. Il n’y avait pas besoin de grandes phrases pour reprendre le fil ; leur amitié était une toile ininterrompue.
« Je suis revenu sur cette pensée, commença Hakim en regardant la flamme tressauter. Celle qui nous hante depuis l’autre fois. L'avenir nous tourmente, le passé nous retient, c'est pour ça que le présent nous échappe. » Il prononça la sentence de Flaubert lentement, comme on pèse un caillou dans sa main.
Sila essuya ses doigts couverts d’une fine pellicule d’argile grise. « Oui. Et je me demande si nous ne l’abordons pas à l’envers. Nous voyons cela comme un constat d’échec, une malédiction. Et si c’était une description… neutre ? Le mécanisme même de la conscience. »
Elle prit une figurine en cours de séchage, une forme humaine à peine ébauchée, sans traits distincts. « L’avenir nous tourmente parce que nous sommes des architectes nés. Nous projetons, nous construisons, nous redoutons ou nous espérons. C’est le poids du possible. » Son pouce creusa légèrement l’argile, dessinant l’esquisse d’une épaule.
Hakim prit une châtaigne, sentant sa chaleur réconfortante. « Et le passé qui retient… Ce n’est pas seulement la nostalgie. C’est l’ancrage. Nos racines. Même les racines douloureuses ont cette force de traction. Elles définissent le point de départ de chaque projection. »
C'est pour ça que le présent nous échappe, compléta-t-il mentalement, et Sila le lut sur son visage. Elle hocha la tête. « Exactement. Pris en tenaille entre cette traction et cette projection, l’instant présent devient une lame de rasoir, une frontière infiniment mince. On ne peut pas y habiter de la même manière. On la traverse. Toujours en transit. »
Un silence s’installa, rempli par le chant du vent dans les arbres dénudés du jardin. Hakim sentit une étrange paix émerger de cette prise de conscience. « Alors, le but ne serait pas de saisir le présent ? Ce serait impossible, et frustrant. »
« Peut-être serait-il de reconnaître ce transit », proposa Sila. De sa spatule, elle incisa délicatement une ligne courbe sur la figurine. « Voir que notre esprit est toujours un peu en amont ou en aval. Et accepter que cette tension est le lieu même de la création. Mon argile, ici, maintenant, est à la fois le résultat de tous les gestes passés que j’ai appris et la possibilité future de la forme qui n’existe pas encore. Si je ne pensais qu’à l’argile sous mes doigts, sans mémoire ni intention, je ne ferais qu’une boule. »
Hakim sourit. « L’artiste serait alors celui qui utilise cette tension, au lieu de la subir. Il laisse le passé retenir la technique, il laisse l’avenir tourmenter avec la vision, et dans l’interstice… »
« … dans l’interstice fugace, le geste a lieu », acheva Sila. La figurine prenait forme, une danseuse en équilibre, semblant à la fois ancrée dans sa base légère et sur le point de s’élancer. L'avenir nous tourmente, le passé nous retient… La sculpture elle-même était la matérialisation de ce principe.
Hakim regarda par la porte ouverte. Le ciel, d’un gris de perle, annonçait les premiers frimas. Le climat avait changé, l’air sentait différemment, la lumière tombait autrement. Tout était en mouvement, en transition. Lui aussi. Il n’était plus tout à fait l’étudiant timide de l’an dernier, pas encore l’artiste qu’il pressentait. Il était dans l’entre-deux.
« Alors, ce n’est pas que le présent nous échappe, murmura-t-il. C’est que nous sommes l’échappée elle-même. »
Sila posa la danseuse d’argile sur l’étal, parmi les autres. Elle n’était pas finie, mais elle était juste, pour maintenant. « Voilà, Hakim. Nous ne sommes pas une station. Nous sommes le voyage. Et le fait d’en parler, ici, avec cette bougie qui lutte contre le vent d’octobre… c’est peut-être la seule façon d’en effleurer la saveur. »
Ils restèrent ainsi, à regarder l’ombre de la petite danseuse s’allonger sur l’établi, portée par la flamme tremblante, éphémère et parfaite, jusqu’à ce que la nuit soit tout à fait tombée.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 338 : L'instant saisi
Un vent vif, chargé de l’odeur de la terre mouillée et des feuilles froissées, s’engouffra par la porte entrouverte de l’atelier, chassant la douce torpeur de l’argile et de l’encens. L’air avait changé, devenu plus tranchant, plus précis. Les jours, désormais, se contractaient, s’effilochant en soirées précoces où la lumière prenait une teinte dorée et mélancolique. Sur l’établi de Sila, une nouvelle figurine émergeait, encore informe, simple ébauche sous ses doigts habiles.
Hakim, arrivé sans bruit, s’était installé sur le tabouret, observant non pas les mains de son amie, mais la flamme vacillante de la bougie à côté d’elle. Il semblait porter en lui le climat du dehors, une agitation rentrée, le poids des choix à venir. Son silence, inhabituel, parlait de cette confusion.
« On dirait que tu veux sculpter le vent lui-même », dit-il enfin, sa voix douce rompant le crépitement du petit feu dans le poêle.
Sila sourit sans interrompre le mouvement circulaire de son pouce qui creusait une courbe. « Je cherche seulement à ne pas lui résister. Le vent, comme le temps, modèle bien plus que nos mains. Nous ne faisons qu’accompagner. »
Hakim soupira, tournant vers elle un visage où l’insouciance des premiers mois d’étude avait laissé place à une gravité neuve. « Parfois, je me sens comme cette boule d’argile. Tiraillé entre mille possibilités, mille attentes – les miennes, celles des autres, celles du monde. Par quoi commencer ? Que choisir ? Tout semble si vaste, si incertain. »
Sila s’essuya les mains à un torchon, son regard empreint de cette compréhension tranquille qui avait tant de fois apaisé le jeune homme. Elle se dirigea vers l’étagère où trônait un carnet aux pages cornées. Elle l’ouvrit, et lut, sa voix se faisant méditative, presque un murmure en harmonie avec le souffle du dehors :
« Rejette donc tout le reste et ne t’attache qu’à ces quelques préceptes. Mais souviens-toi aussi que chacun ne vit que le moment présent, et que ce moment ne dure qu’un instant ; le reste, il a été vécu ou est dans l’incertain. »
Les mots de Marc-Aurèle tombèrent dans le silence de l’atelier comme des cailloux dans un puits, et Hakim en sentit l’écho profond en lui.
« Voilà ton étreinte, Hakim », reprit Sila en refermant le carnet. « Tu cherches à tenir l’océan dans tes mains, et tu t’étonnes de te sentir noyé. Rejette donc tout le reste. Pas le monde, mais le bruit qui l’entoure. L’incertain du futur, le regret du passé sont des poids que tu ajoutes toi-même à ton argile. Ils la rendent molle, indécise. »
Elle revint à sa figurine, et d’un geste soudain, ferme, elle trancha un gros morceau d’argile superflue avec son fil à couper. Le geste fut net, libérateur. « Ne t’attache qu’à l’essentiel. Pour toi, en cet instant, qu’est-ce que c’est ? Pas ton diplôme dans trois ans, pas la carrière que tu imagines. Ici, maintenant. »
Hakim regarda le morceau d’argile tombé sur l’établi. « Ici, maintenant… c’est cette conversation. C’est comprendre cette idée. C’est respirer cet air froid qui me dit que les saisons tournent, inéluctablement. »
« Exactement », approuva Sila, ses yeux brillant d’une lueur chaude. « Chacun ne vit que le moment présent, et ce moment ne dure qu’un instant. Alors, saisis-le pleinement. Saisis-le avec la même attention que tu mettrais à modeler un détail infime sur une sculpture. Ce futur qui t’angoisse, il n’est qu’une suite d’instants présents à venir. Et tu ne les rencontreras qu’un par un, armé seulement de ce que tu es à ce moment-là. »
Le jeune homme sentit un nœud se défaire en sa poitrine. La philosophie n’était plus un concept abstrait, mais l’outil même pour sculpter sa propre existence. L’incertain n’était pas un monstre, mais simplement l’arrière-plan non sculpté de sa vie.
« Alors, cet instant… », murmura-t-il en se levant. Il s’approcha de l’établi, prit un peu d’argile fraîche. « … je pourrais commencer par apprendre à former cette courbe, celle que tu faisais tout à l’heure ? Juste cela. Rien d’autre. »
Sila lui céda la place avec un hochement de tête. « Ce moment ne dure qu’un instant. Alors, donne-lui toute ta présence. »
Dehors, le vent sifflait, arrachant les dernières feuilles récalcitrantes. Mais dans l’atelier, régnait la paix concentrée de l’instant saisi. Sous les doigts hésitants puis de plus en plus assurés de Hakim, sous le regard attentif de Sila, une simple courbe prenait forme. Elle n’était pas encore un visage, une destinée ou un chef-d’œuvre. Elle n’était que cela : la trace parfaite et éphémère d’un présent pleinement vécu, première précepte d’argile contre le vertige de l’incertain. Et pour aujourd’hui, c’était infiniment suffisant.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 339 : La Postérité des petits hommes
Un vent vif, chargé de l’odeur de la terre mouillée et de feuilles mortes, faisait trembler la toile cirée de la fenêtre entrouverte. L’atelier de Sila était plongé dans une lumière grise et douce, celle des jours d’octobre où le ciel semble reposer sur les toits. La céramiste, les mains encore maculées d’argile séchée, contemplait une série de figurines alignées sur une étagère brute. Ces petits personnages, figés dans des gestes quotidiens ou des postures de réflexion, semblaient l’observer en retour, silencieux et éternels dans leur fragilité cuite.
Hakim poussa la porte, les joues rosies par le froid. Il tenait un carnet sous le bras, et ses yeux brillèrent en découvrant Sila absorbée par sa propre création. Sans un mot, il la rejoignit, suivant son regard. Un silence complice s’installa, peuplé seulement du crépitement du poêle et du souffle du dehors.
« Je les regarde, ces petits êtres de terre, dit enfin Sila d’une voix songeuse. Ils survivront à ma main, à mon regard, peut-être même à cette étagère. Mais pour qui ? Pour quel regard futur ? »
Hakim ouvrit son carnet à une page marquée. Il avait noté la sentence, recopiée avec soin. Il lut, et sa voix jeune donna une résonance étrange aux mots anciens :
« Petit est donc le temps que chacun vit ; petit est le coin de terre où il le vit, et petite aussi, même la plus durable, est la gloire posthume ; elle ne tient qu’à la succession de ces petits hommes qui mourront très vite, sans se connaître eux-mêmes, bien loin de connaître celui qui mourut longtemps avant eux. »
La phrase de Marc-Aurèle sembla s’installer dans l’atelier, se mêler à la poussière d’argile et à la lumière pâle. Elle planait au-dessus des figurines.
« C’est vertigineux, murmura Hakim. Et un peu désespérant, non ? Tout ce que nous faisons, tout ce que nous créons… réduit à presque rien. »
Sila prit délicatement une figurine entre ses doigts, celle d’un homme assis, le menton posé sur sa main. « Vertigineux, oui. Mais désespérant ? Je ne crois pas. Regarde. » Elle tourna la petite sculpture vers le jeune homme. « Marc-Aurèle parle d’une échelle immense, cosmique. Notre petitesse y est inscrite, inévitable. Mais cette évidence, une fois acceptée, libère. »
Elle posa la figurine dans la paume ouverte de Hakim. « Si ma gloire posthume, ou la tienne, est si dérisoire, si elle dépend de la mémoire courte d’autres “petits hommes”, alors la seule chose qui compte vraiment n’est-elle pas l’instant où cette sculpture a pris forme sous mes doigts ? L’instant où toi et moi, aujourd’hui, nous partageons cette pensée, ce froid, ce silence ? Notre coin de terre, à cet instant précis, est l’univers entier. »
Hakim sentit le poids de l’argile, sa densité, sa réalité tangible. Il comprenait. La sentence n’était pas un constat d’échec, mais un recentrement. « Alors… créer, échanger, aimer, ce n’est pas pour la postérité. C’est pour la plénitude de ce petit temps qui nous est donné. C’est pour le présent de ces “petits hommes” que nous sommes. »
Un sourire éclaira le visage de Sila. « Exactement. Ces figurines, je ne les ai pas faites pour qu’on se souvienne de Sila dans mille ans. Je les ai faites pour le plaisir de donner forme à une émotion, à une idée. Et aujourd’hui, elles sont là, témoins de notre conversation. Elles sont le lien entre ton interprétation et la mienne. C’est déjà immense. »
Le vent se leva à nouveau, plus fort, faisant vibrer la vitre. Le climat tournait, annonçant des jours plus rudes, plus intimes. Dans l’atelier, pourtant, régnait une chaleur profonde.
« Cette succession de “petits hommes” qui s’ignorent, poursuivit Hakim, pensif, ce n’est pas une chaîne de l’oubli. C’est peut-être une chaîne de présents successifs, chaque maillon vivant pleinement son éphémère étincelle. Et parfois, comme aujourd’hui, deux étincelles se regardent, et leur lumière se multiplie. »
Ils restèrent un long moment ainsi, debout devant l’étagère, parmi les figurines. Chacune d’elles, œuvre minuscule dans un coin minuscule du monde, semblait désormais rayonner d’une présence intense et douce. La gloire posthume n’avait plus d’importance. Seul comptait ce moment de claire conscience, partagé, où la petitesse du temps et de l’espace se transformait, non en prison, mais en foyer. L’Étal de Sila, aujourd’hui, n’était pas un lieu de vente, mais une arche de pensée, où deux amis, séparés par les années mais unis par l’esprit, trouvaient dans la lucidité d’un empereur-philosophe une raison profonde de savourer, simplement, la vie qui bat, ici et maintenant, contre le vent froid d’octobre.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 340 : L’Éternité dans l’Instant
Le vent d’est avait tourné, apportant avec lui une fraîcheur pénétrante qui faisait danser les feuilles rousses du vieux chêne devant l’atelier. L’air d’Aïn El Ksour sentait l’humus et la terre mouillée, ce parfum dense et grave qui annonce le glissement vers la saison des recueillements. À l’intérieur, la chaleur du four à bois venait de s’éteindre, laissant place à une tiédeur confidentielle. Sila, les mains encore maculées d’argile séchée, observait une nouvelle figurine sortie des flammes. Hakim, assis sur un tabouret bas, suivait son regard, silencieux. Il était venu ce jour-là avec une certaine fébrilité, le cœur alourdi par le vertige du temps qui passe, l’angoisse vague des choix à venir et le sentiment de n’être qu’un point infime dans un déroulement trop vaste.
— Je ne sais pas où je vais, finit-il par murmurer, sans vraiment s’adresser à elle. Parfois, l’avenir semble une étendue si vide… et le passé, un chemin refermé. On se sent perdu entre les deux.
Sila ne répondit pas tout de suite. Elle prit délicatement la figurine, une silhouette humaine aux formes épurées, tournée vers un horizon invisible. Elle la posa doucement sur l’étal, parmi d’autres, devant la fenêtre où la lumière d’octobre, dorée et oblique, venait caresser les courbes.
— Regarde cette lumière, dit-elle enfin, la voix douce mais ferme. Elle est différente de celle d’hier, et pourtant, elle est la lumière. Demain, elle sera autre encore. Et pourtant… Qui a vu ce qui est dans le présent a tout vu, et tout ce qui a été de toute éternité et tout ce qui sera dans l’infini du temps ; car tout est semblable et de même aspect.
La sentence de Marc-Aurèle s’installa dans l’atelier, résonnant avec le crépitement du bois refroidissant. Hakim répéta les mots en silence, lentement.
— Alors… cet instant, maintenant, contiendrait tout ? demanda-t-il, un scepticisme mêlé d’espoir dans la voix.
— Pas contiendrait comme une boîte, Hakim. Mais serait de la même essence, du même tissu. Observe. Cette fraîcheur dans l’air, cette qualité de silence après le passage du vent, cette fatigue heureuse dans mes mains après le travail, l’attente dans tes yeux… Ce n’est pas un fragment du temps. C’est une expression du temps tout entier. Il y a mille ans, un être humain pouvait ressentir cette même fraîcheur d’octobre, cette même paix après l’effort. Dans mille ans, ce sera peut-être encore le cas, sous un ciel différent mais avec le même cœur pour le percevoir.
Elle s’approcha de la fenêtre, désignant le paysage qui s’embrasait sous le soleil bas.
— Vois ces couleurs. Elles changent chaque jour, chaque heure. Pourtant, le phénomène de la lumière traversant l’atmosphère, rencontrant les particules, créant l’or, le pourpre, l’ocre… c’est la même loi, éternellement. En saisissant pleinement cette minute, avec sa couleur unique, tu saisis aussi la loi. Tu touches à l’éternel. L’angoisse vient quand on fuit le présent pour se perdre dans l’abstraction du futur ou du passé, ces territoires où l’esprit erre sans prise.
Hakim contempla la figurine sous la lumière. Il vit alors non plus un objet statique, mais une forme capturée dans un moment précis de cuisson, de création, imprégnée de la chaleur du four désormais éteint et de la fraîcheur entrante. Elle était le point de rencontre de tout ce qui avait mené à elle – l’argile extraite, les mains de Sila, le feu – et de tout ce qui en découlerait – les regards qu’on lui porterait, la poussière qui l’effleurerait. Elle était un présent absolu, et donc un miroir de la totalité.
Un calme étrange descendit en lui. La vaste étendue de son angoisse se resserra, se concentra sur le grain de la table en bois, sur la chaleur résiduelle du four, sur le visage paisible de Sila tourné vers le jardin. Il ne s’agissait pas d’oublier demain, mais de le retrouver, différent et pourtant semblable, dans la matière même d’aujourd’hui.
— Alors, chaque rencontre ici, dans ton atelier… commença-t-il.
— … est une version unique et parfaite de l’amitié et de l’échange, répondit-elle en souriant. Elle n’existera jamais plus ainsi. Mais ce qui la rend possible – le besoin de partager, de comprendre, cette curiosité pour le monde qui t’anime et cette envie de le façonner qui m’habite – cela, c’est de toujours. En vivant pleinement cette rencontre, tu as déjà vécu toutes les autres, passées et à venir.
Le climat avait changé, dehors. Mais dans l’atelier, ils avaient trouvé, le temps d’une sentence et d’une figurine, un point d’équilibre hors du temps, où l’éphémère et l’éternel se révélaient n’être qu’une seule et même chose. Hakim reprit sa tasse de thé, maintenant tiède. Il n’avait plus besoin de fuir. L’infini était là, dans la gorgée qu’il s’apprêtait à boire.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 341 : Jusqu’à la mort, dans le calme
Le vent s’était fait vif, tranchant, arrachant les dernières feuilles rousses des marronniers. Dans l’atelier, cependant, régnait une douce inertie, celle du four refroidissant après la dernière cuisson. Sila, les mains couvertes d’une fine pellicule d’argile séchée, observait une série de petites figurines – des oiseaux aux ailes à demi déployées – alignées sur l’établi. Hakim, assis sur le vieux tabouret, sentait le poids particulier de ce début d’après-midi. Les discussions des derniers mois, traversées par les sentences de Sénèque, Montaigne ou Épicure, semblaient avoir creusé en lui un sillon à la fois fertile et exigeant. Il était venu chercher, comme souvent, un apaisement qu’il ne trouvait pas dans l’agitation de ses vingt-et-un ans.
— Je crois que je passe mon temps à anticiper, dit-il sans préambule, la voix un peu rauque. À craindre les prochains examens, à rêver les prochaines vacances, à redouter les prochaines déceptions… Et pendant ce temps, les journées filent. Je les vis à moitié, comme en transit.
Sila ne se retourna pas tout de suite. Elle prit délicatement un des oiseaux d’argile, passa un pouce sur sa courbe imparfaite.
— Le temps qui te reste jusqu’à la mort, murmura-t-elle. Cette phrase, elle m’a poursuivie cette semaine.
Elle se tourna enfin, et son visage, marqué par les veilles et la concentration, portait une sérénité qui frappa Hakim.
— Marc Aurèle nous conseille quelque chose d’une difficulté vertigineuse, reprit-elle. Si tu t'exerces à vivre seulement ce que tu vis, c'est-à-dire le présent, tu pourras vivre tout le temps qui te reste jusqu'à la mort en le passant dans le calme, dans la bienveillance et l'amabilité envers ton Génie.
Elle laissa les mots résonner dans le crépitement du poêle. Dehors, une bourrasque fit claquer un volet.
— « S’exercer ». C’est le mot-clé. Personne n’y arrive naturellement. On est construit pour planifier, regretter, espérer. Mais l’exercice… C’est comme centrer la boule d’argile. Au début, elle part dans tous les sens, elle résiste, elle se déforme. Et puis, à force de pression juste, de présence continue des mains, elle trouve son axe. Elle tourne, pure, sous les doigts. Vivre le présent, c’est cela. Ce n’est pas nier le passé ou l’avenir, c’est trouver l’axe autour duquel tout tourne sans vaciller.
Hakim regarda ses propres mains, vides.
— Et mon « Génie » ? Ma divinité intérieure… Comment être bienveillant envers elle quand on se sent si souvent dissonant ?
Un sourire effleura les lèvres de Sila.
— En cessant de la rudoyer pour les errances passées ou les échecs à venir. En l’écoutant, ici, maintenant. Qu’est-ce qu’elle perçoit, en cet instant même, dans cet atelier ? L’odeur de la terre cuite et du thé au thym ? La chaleur du poêle sur ta joue ? Le poids de cette confidence que tu viens de faire ? Vis cela, pleinement. Juste cela. Pour cet instant, c’est ta tâche entière. Le calme dont parle l’empereur n’est pas une ataraxie morte. C’est le silence intérieur qui permet d’entendre le frottement du doigt sur l’argile, le sens des mots que l’on prononce, le battement de son propre cœur.
Elle posa l’oiseau entre eux, comme un témoin.
— Le climat change, Hakim. Le froid s’installe. C’est une merveilleuse occasion de s’exercer. L’hiver nous enveloppe, nous contraint à un cercle plus petit, plus proche. Il nous offre le présent presque brut : la recherche de la chaleur, la lenteur des jours courts, l’attente de la prochaine lumière. Ne le maudis pas parce qu’il annonce les frimas de janvier. Vis sa grisaille, son manteau. C’est tout le temps qui te reste : cet hiver-ci, cette heure-ci.
Hakim inspira profondément. Il sentit effectivement l’air chaud de la pièce pénétrer ses poumons, vit la poussière d’argile danser dans un rayon de lumière pâle, perçut la fatigue sereine sur le visage de son amie. Pour la première fois depuis son arrivée, la pression future se relâcha un peu. Il n’était pas un étudiant en retard, un artiste en devenir anxieux. Il était un jeune homme, assis dans un atelier, écoutant une parole précise.
— Alors, cet exercice…, dit-il doucement. On le fait ensemble ?
Sila hocha la tête, ses yeux brillant d’une lueur complice.
— Nous le faisons depuis le premier jour, sans le nommer ainsi. Aujourd’hui, nous lui avons donné un nom. Cela ne le rend ni plus facile, ni plus solennel. Juste plus conscient. Alors oui. Pour le temps qui nous reste, jusqu’à la mort, exerçons-nous. Ici. Maintenant. Avec cette argile, ce vent, et ce thé qui refroidit.
Elle lui tendit une tasse oubliée. Hakim la prit, sentit la chaleur résiduelle contre ses paumes. Un présent, tangible et fragile. Et pour cet instant, ce fut suffisant.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 342 : L’éternité de l’instant
Un vent vif et tranchant, chargé de l’odeur humide des feuilles mortes et de la terre dénudée, s’engouffrait sous la porte de l’atelier. Le ciel, d’un gris de cendres, semblait peser sur les toits. Sila, les mains couvertes d’argile séchée, ajusta un radiateur soufflant dont le ronronnement devint la nouvelle basse continue du lieu. L’été indien n’était plus qu’un souvenir doré ; l’air avait pris cette netteté froide qui invite à l'introspection. Elle attendait Hakim, sachant que le jeune homme arriverait avec cette fébrilité particulière que lui inspirait souvent le changement de saison.
Il apparut, le visage rougi par le froid, un carnet de notes dépassant de son sac usé. Sans un mot, il s’approcha de l’étal où séchaient de nouvelles figurines – des formes plus anguleuses, semblant se recroqueviller sur elles-mêmes contre le vent imaginaire qui les avait façonnées. Il observa longuement avant de rompre le silence.
« C’est curieux. Tes personnages de l’été dernier s’étiraient vers le soleil. Ceux-ci… ils semblent méditer, se concentrer sur leur noyau. Comme si le monde extérieur devenait accessoire. »
Sila hocha la tête, essuyant ses mains sur son tablier. Elle sentait que l’esprit de Hakim n’était pas seulement à ces sculptures, mais déjà en quête de l’idée qui allait nourrir leur après-midi. Elle servit deux tasses de thé brûlant et la conversation, comme un fleuve retrouvant son lit, s’engagea naturellement. Hakim évoqua ses cours, la pression du rendu, le sentiment étrange de voir passer les semaines sans avoir, selon lui, véritablement « vécu » certaines d’entre elles, noyé qu’il était dans les projets et les attentes.
« Je regarde parfois le calendrier avec angoisse, dit-il, la voix basse. Tout s’enfuit. J’ai l’impression de perdre du temps que je n’ai même pas possédé. »
Un silence s’installa, peuplé seulement du crépitement de la pluie commençant à frapper la vitre. Sila prit une de ses figurines frileuses dans sa paume, la tournant délicatement.
« Cela me rappelle une sentence que je traversais ce matin, » murmura-t-elle. « Quand tu devrais vivre trois fois mille ans, et même autant de fois dix mille ans, souviens-toi pourtant que nul ne perd une vie autre que celle qu’il vit, et qu’il ne vit pas une vie autre que celle qu’il perd. Par là, la vie la plus longue revient à la vie la plus courte. »
Les mots de Marc-Aurèle se déposèrent dans l’air chaud de l’atelier, trouvant un écho dans le grésillement extérieur. Hakim fixa la citation, l’absorbant, la laissant résonner.
« C’est vertigineux, » finit-il par dire. « Et pourtant, d’une clarté implacable. Tu perds seulement cette vie-ci, cet instant-ci. Pas un passé fantasmé, pas un futur hypothétique. »
« Exactement, » approuva Sila. « Nous avons cette manie de croire que nous vivons ailleurs. Dans le regret, dans l’anticipation, dans le « quand je ferai ceci ». Mais la vie, la seule qui compte, c’est celle que nous perdons à chaque seconde qui passe. Que nous vivions cent ans ou trente, l’équation est la même : nous ne perdons jamais que le présent qui nous est donné. »
Hakim se leva, parcourant la pièce d’un pas lent. « Alors, la longueur est une illusion. Une vie courte, pleinement vécue, consciente de chaque perte instantanée, serait plus… dense, plus réelle qu’une vie longue passée en pilotage automatique, à rêver d’autre chose. C’est cela ? »
« C’est ainsi que je le comprends, » acquiesça Sila. « Cette pensée désarme l’angoisse du temps qui fuit. Il ne s’agit pas d’accumuler des années, mais d’habiter pleinement la vie que l’on perd à chaque souffle. Ta peur de « perdre du temps »… ne serait-ce pas le signe que tu es justement présent à sa fuite ? Que tu ne le laisses pas filer inconsciemment ? »
Un sourire éclaira le visage du jeune homme. L’angoisse métaphysique se transformait en une prise de conscience aiguë. « Alors ce mois de novembre, avec son ciel bas et ses journées raccourcies… ce n’est pas une morte-saison. C’est une vie différente, mais tout aussi réelle à perdre. Ces heures d’étude, même laborieuses, sont ma vie que je vis, et que je perds. Je ne perds rien d’autre. »
Il revint s’asseoir, et le reste de l’après-midi se déroula dans une douce ferveur. Ils parlèrent de la densité des instants, de ces moments où le temps semble à la fois fugace et éternel. La sentence de Marc-Aurèle, une fois intégrée, n’était plus une pensée étrangère mais le tissu même de leur réflexion. Elle les avait ramenés, encore une fois, au seuil de l’instant présent – cet atelier chaleureux, le thé refroidissant, le bruit de la pluie sur le toit, l’argile qui attendait d’être modelée.
En partant, Hakim, face au crépuscule prématuré, se sentit non pas diminué, mais intensifié. Il ne portait pas des siècles en lui, mais la vérité solide et simple de la vie qu’il perdait à chaque pas sur le pavé mouillé. Et cette vie-là, pour la première fois depuis longtemps, lui semblait parfaitement, absolument, sienne.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 343 : L’infini du présent
L’atelier semblait avoir capturé la lumière cendrée du ciel dans la texture même des murs. Une paix de plomb, silencieuse et douce, régnait dans l’espace où Sila, les mains couvertes d’une fine pellicule d’argile séchée, observait une série de petits oiseaux en terre crue alignés sur l’établi. Le vent d’ouest, chargé d’une humidité nouvelle, frappait parfois la vitre avec un gémissement étouffé, annonçant le lent glissement vers une saison plus rude. Hakim poussa la porte, apportant avec lui le parfum froid de l’extérieur, et s’immobilisa un instant sur le seuil, comme pour ne pas briser la sérénité de la scène. Il venait de traverser le jardin où les dernières feuilles tenaient à peine aux branches, spectacle d’une beauté mélancolique qui l’avait absorbé tout le long du chemin.
« Regarde-les, dit Sila sans tourner la tête, sa voix un murmure dans le calme. Ils sont tous identiques, et pourtant chacun garde la trace du geste qui l’a formé à cet instant précis. Le geste est passé, la trace est présente. Où est donc le temps perdu ? »
Hakim s’approcha, déposant son sac près du poêle déjà tiède. Il contempla les figurines. « J’ai pensé à une sentence de Marc-Aurèle en marchant ici, dit-il. «Le temps présent étant le même pour tous, le temps passé est donc aussi le même, et ce temps disparu apparaît ainsi infiniment réduit. On ne saurait perdre, en effet, ni le passé, ni l’avenir, car comment ôter à quelqu’un ce qu'il n'a pas?». Ces feuilles qui tombent… elles me donnent l’impression d’un immense gaspillage, d’une perte. Mais l’empereur-philosophe dit le contraire. »
Un sourire éclaira le visage de Sila. Elle prit une éponge humide et commença à lisser délicatement le dos d’un oiseau. « Ce n’est pas le temps qui disparaît, Hakim. C’est nous qui traversons des états. Ce mois-ci, le climat tourne, l’air se fait tranchant, la lumière se retire. Ces changements, nous les vivons maintenant. Hier, quand le soleil était chaud, c’était aussi maintenant. Ton souvenir de ce soleil est une pensée que tu as maintenant. » Elle leva les yeux vers lui. « Le passé n’est pas un lieu où retourner. C’est une matière, comme cette argile. Inerte, mais façonnable par la mémoire. On ne peut pas la perdre, car elle fait partie de ce que tu es à cet instant même. »
Hakim s’assit sur le tabouret bas, les coudes sur les genoux. « Alors, mes regrets, mes nostalgies… ce sont des fantômes que j’alimente dans mon présent ? »
« Exactement. Et tes projets, tes craintes pour demain, sont des ombres que tu projettes devant toi. Comment ôter à quelqu’un ce qu’il n’a pas ? Tu ne peux pas être dépossédé de l’avenir, car il n’est pas encore en ta possession. Tu ne peux pas être volé de ton passé, car il a déjà été vécu et est devenu cette partie de toi. » Elle posa l’oiseau fini. « La seule réalité, le seul terrain de notre liberté, c’est cette infime, cette immense tranche de maintenant. »
Dehors, une rafale plus forte fit trembler la vitre. Hakim regarda le ciel se creuser de nuances gris-bleu, un spectacle éphémère qui ne durerait pas. « C’est presque vertigineux, dit-il. Si le passé et le futur sont des illusions, alors tout le poids de l’existence repose sur ce point de fuite perpétuel. »
« C’est là que réside à la fois notre plus grande responsabilité et notre plus grande paix, répondit Sila. Regarde mes oiseaux. Le geste de les avoir pétris est révolu. L’idée de les cuire et de les émailler n’est pas encore. Mais ceci… » elle indiqua la terre humide sous ses doigts, « …ceci est. Mon attention entière est ici. Et dans ce « ici », il n’y a ni angoisse du temps qui fuit, ni regret du temps enfui. Il n’y a que la forme qui naît. »
Le jeune homme resta silencieux un long moment, la sentence résonnant en lui avec une clarté nouvelle. Le climat changeait, apportant son lot de nostalgie, mais cette nostalgie, il la sentait désormais pour ce qu’elle était : une couleur de son présent, une émotion actuelle, et non un pont brisé vers un pays disparu. La camaraderie qui le liait à Sila, ces échanges, se déroulaient, eux aussi, dans cet éternel présent partagé.
« Alors, dit-il enfin, le seul temps qui nous est commun, à toi, à moi, à ces oiseaux d’argile, c’est cet instant. Et c’est déjà tout. »
Sila hocha la tête, une lueur de profonde complicité dans le regard. « C’est déjà tout, Hakim. Et c’est infiniment suffisant. Veux-tu m’aider à préparer cette terre pour demain ? L’action de nos mains, maintenant, sera le meilleur hommage à cette vérité. »
Et dans l’atelier baigné de la lumière changeante de novembre, le passé se fit léger, l’avenir transparent, laissant toute la place à la richesse silencieuse et palpable de l’instant partagé.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 344 : La perte identique
Le vent avait tourné, apportant avec lui une fraîcheur mordante qui caressait les vitres de l’atelier. Les dernières feuilles tenaces, d’un roux profond, dansaient une valse désespérée devant la baie. Sila, les mains couvertes d’une argile grise qu’elle pétrissait avec une lenteur méditative, observait ce ballet éphémère. L’air sentait l’humus et la terre mouillée, un parfum de fin et de commencement mêlés. Hakim poussa la porte, les joues rosies par le froid naissant, apportant avec lui l’énergie nerveuse de l’automne.
Il s’installa sur le tabouret familier, observant en silence les mains de Sila modeler une forme indécise, peut-être un animal couché, peut-être simplement une courbe douce. Le silence n’était pas vide ; il était chargé de la densité de leurs échanges passés, de la continuité paisible de leur dialogue ininterrompu.
« Je pensais aux cycles, » commença Sila sans lever les yeux, sa voix aussi douce que le frottement de ses doigts sur l’argile. « À la façon dont cette saison revient, toujours semblable et pourtant chaque fois nouvelle. Elle nous trouve différents, elle repart, et nous savons qu’elle reviendra nous trouver encore changés. »
Hakim hocha la tête, sortant de sa poche un carnet froissé. « Je suis tombé sur une pensée de Marc-Aurèle qui résonne avec ça, et avec… avec une certaine mélancolie de novembre. »
Il prit une inspiration, puis lut, faisant rouler chaque mot avec un respect solennel : « Il faut toujours se souvenir de ces deux choses : l'une que tout, de toute éternité, est d'identique aspect et revient en de semblables cercles, et qu'il n'importe pas qu'on fixe les yeux sur les mêmes objets durant cent ans, deux cents ans, ou durant l'infini du cours de la durée. L'autre, que celui qui a le plus longtemps vécu et que celui qui mourra le plus tôt, font la même perte. »
La phrase plana dans l’atelier, se mêlant à l’odeur de la terre et au gris du ciel. Les mains de Sila s’immobilisèrent un instant, comme pour saisir la pensée au vol. Puis elles reprirent leur travail, avec peut-être encore plus de délicatesse.
« La même perte, » murmura-t-elle enfin. « C’est d’une cruauté et d’une libération terribles, Hakim. Tout ce à quoi nous nous accrochons – le temps, nos réalisations, la peur de manquer quelque chose –, cette sentence le place sous un ciel si vaste qu’il en devient presque dérisoire. » Elle leva enfin les yeux vers lui, et son regard était calme, sans amertume. « Regarde cette figurine. Elle durera peut-être des siècles si le feu et le temps lui sont cléments. Ou elle peut se briser demain. Dans l’infini du cours de la durée, comme il dit, qu’importe ? L’important n’est pas sa permanence, mais l’intention qui l’a formée, la paix que j’ai eue en la créant. C’est cela, le seul présent qui échappe à la ‘perte identique’. »
Hakim sentit un frisson lui parcourir l’échine, qui n’avait rien à voir avec le froid extérieur. « Alors, à quoi bon ? Si tout est cercle et si la fin est la même, pourquoi se lever, créer, apprendre ? » Sa question n’était pas provocante, mais empreinte d’une soif juvénile de sens.
Un léger sourire joua sur les lèvres de Sila. « Mais c’est justement là que réside la liberté, mon ami. Si la perte est la même, alors la valeur n’est pas dans la durée, mais dans la qualité du regard. ‘Il n’importe pas qu’on fixe les yeux sur les mêmes objets durant cent ans…’ importe la profondeur, la gratitude, la conscience avec laquelle on les regarde. » Elle tourna la figurine vers la lumière. « Cette argile a été modelée d’innombrables fois depuis la nuit des temps. En des formes religieuses, utilitaires, futiles. Son cycle est éternel. Ma main, elle, est éphémère. Mais dans l’instant où nos deux 'éphémérités' se rencontrent – la mienne et la sienne –, il y a une étincelle qui, elle, n’appartient à aucun cycle. C’est cela, ta réponse. »
Le jeune homme resta silencieux, digérant cela. La mélancolie de la sentence se transformait, sous les mots de Sila, en une forme de sérénité active. Il regarda par la fenêtre les cercles tournoyants des feuilles mortes, puis les mains sûres de son amie redonnant forme à la terre.
« Alors nous ne créons pas pour durer, » conclut-il lentement. « Nous créons pour être pleinement présents à la rencontre. Pour honorer le cercle par la conscience de notre point unique sur sa courbe. »
Sila acquiesça, déposant délicatement l’ébauche sur l’étagère aux œuvres en attente, parmi d’autres fragments de présents passés. « Et nous échangeons ces sentences, Hakim, non comme des pierres tombales, mais comme des outils pour sculpter notre regard. Pour voir, dans le froid de novembre comme dans la chaleur de l’été, l’identique aspect éternel, et y trouver non de la résignation, mais de la grâce. La perte est certaine, identique. Mais la manière d’habiter le cercle avant de le quitter… cela, c’est notre seul et véritable art. »
Le vent redoubla, faisant grincer la girouette sur le toit. Mais dans l’atelier, il faisait chaud, et le temps semblait à la fois infiniment vaste et profondément précieux, un cercle paisible où leur double présence, pour l’instant, était un point de lumière parfaitement conscient.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 345 : L’Ouverture du Présent
Le vent avait tourné, apportant avec lui une fraîcheur mordante et l’odeur terreuse des feuilles en décomposition. L’atelier de Sila, d’ordinaire traversé de courants d’air tièdes, semblait s’être concentré sur lui-même, se faisant plus intime, plus accueillant. La lumière, basse et dorée de ce milieu d’après-midi, sculptait les reliefs des figurines d’argile sur les étagères, allongeant des ombres qui n’existaient pas aux jours chauds.
Hakim poussa la porte, les joues rosies par le froid naissant, un carnet sous le bras. Il s’arrêta un instant sur le seuil, observant Sila qui, immobile devant sa table de travail, les mains couvertes d’une fine pellicule d’argile séchée, fixait une forme informe à peine ébauchée. Ce n’était pas de l’hésitation, mais une forme d’attention si totale qu’elle semblait absorber le bruissement du monde extérieur.
« Lorsque l’on voit l’ici et maintenant du moment présent, il n’y a pas de place pour autre chose que l’ouverture et la paix. » La voix de Sila était douce, comme si elle lisait à haute voix une inscription gravée dans l’air même de l’atelier. Elle ne se retourna pas tout de suite, laissant la sentence de Chögyam Trungpa résonner dans le silence feutré.
Hakim ferma la porte avec lenteur, ne voulant pas briser l’état qu’il percevait. Il posa son manteau et son carnet, et s’approcha. « C’est ce que tu faisais ? Voir l’ici et maintenant de cette boule d’argile ?
— Je tentais de m’y abandonner, oui », répondit-elle enfin, tournant son visage vers lui, un sourire fatigué mais lumineux aux lèvres. « C’est une lutte parfois. Mon esprit voulait fuir vers les soucis de la semaine, vers un projet à venir, vers une ombre du passé. Mais l’argile… l’argile ne connaît que l’instant. Elle ne répond qu’à la pression exacte, présente, du doigt. Si je suis ailleurs, elle s’effondre ou se déforme. Elle m’oblige à être ici. Et une fois que je le suis, vraiment, il ne reste plus… » Elle laissa sa phrase en suspens, ouvrant larges ses mains couvertes de terre, embrassant l’atelier, la lumière, Hakim.
« Plus de place pour l’agitation ? » proposa Hakim, s’asseyant sur son tabouret habituel.
« Plus de place pour la lutte, corrigea-t-elle. L’ouverture dont parle Trungpa, ce n’est pas un vide passif. C’est un accueil sans résistance. Accueillir la fraîcheur de l’air, la qualité de cette lumière d’avant l’hiver, la texture granuleuse de l’argile, même l’inquiétude que tu avais dans les yeux en entrant. Tout cela est le ‘ici et maintenant’. Le rejeter, c’est se contracter. L’accueillir, c’est trouver la paix au cœur même des choses. »
Hakim regarda ses propres mains. Il était venu avec une liste de questions tourmentées sur son avenir, sur la pertinence de ses études, sur un sentiment d’imposture qui grandissait avec le climat qui se refroidissait. Mais la sérénité de Sila, ancrée dans le présent le plus concret, désamorçait son agitation.
« Alors, si je regarde mon ‘ici et maintenant’…, commença-t-il, hésitant. Il y a cette chaleur qui revient dans mes doigts, l’odeur de l’atelier – l’argile, le thé oublié –, le son de ta respiration calme. Et il y a aussi cette boule d’angoisse dans ma poitrine. Je dois l’accueillir aussi ?
— Surtout elle, Hakim, dit Sila avec douceur. En l’accueillant, sans la juger ni vouloir la chasser violemment, tu lui enlèves son pouvoir de te disperser. Elle fait partie du paysage présent, comme l’ombre sur cette figurine. Elle n’est pas tout le paysage. L’ouverture, c’est voir l’intégralité du tableau, sans fixation. »
Il prit une grande inspiration, sentant effectivement la crispation dans sa poitrine se relâcher un peu, non parce qu’elle disparaissait, mais parce qu’elle n’était plus en guerre contre le reste de son être. Une paix fragile, mais réelle, s’installa. Il n’avait plus besoin de déballer ses questions dans l’urgence. Elles étaient là, reconnues, et pouvaient attendre dans un coin de l’instant.
Sila reprit son ébauche d’argile. Ses doigts se remirent en mouvement, non avec frénésie, mais avec une lenteur assurée. Elle ne sculptait plus une idée, mais répondait simplement à ce que la forme lui suggérait maintenant. Hakim ouvrit son carnet et, au lieu d’y griffonner des interrogations anxieuses, il se mit à dessiner la scène : la courbe du dos de Sila, la caresse de la lumière sur les pots, l’atmosphère dense et paisible de l’atelier.
Aucun d’eux ne parlait. Le silence n’était pas un vide à combler, mais la texture même de leur présence partagée à ce moment précis. La sentence n’était plus une citation, elle était devenue l’expérience même de la pièce, tissée dans le crépitement du poêle, le grattement du crayon, le léger frottement des doigts sur l’argile. Le monde extérieur, avec son vent froid et ses couleurs déclinantes, n’était plus une menace, mais simplement une autre note dans la symphonie de l’ici et maintenant. Et dans cette ouverture, fragile et vaste à la fois, régnait une paix que ni les questions de Hakim ni les défis de Sila ne pouvaient troubler.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 346 : La Persistante Permutation
Le vent de décembre, vif et chargé de l’odeur des feux de bois, sculptait à son tour les rues de la ville, effaçant les dernières traces de la douceur automnale. Dans l’atelier de Sila, la chaleur du four à céramique et celle, plus subtile, de la conversation, créaient un îlot résistant. Hakim, les mains enveloppant une tasse de thé fumant, observait la céramiste donner les dernières touches à une figurine aux formes tourmentées, presque guerrières. Le silence entre eux n’était pas vide ; il était peuplé des réflexions nées de leur dernière rencontre, une continuité paisible malgré les semaines écoulées.
« Je pense à cette phrase, depuis notre dernier échange », commença Hakim, sans précipitation. « Celle de Jacques Beauchard. Le présent, l’éternel présent, c'est la lutte en vue d'accroître la puissance au milieu d'une persistante permutation des amis et des ennemis. Elle me hante un peu. Elle semble si… dure. Tout est lutte ? Même ici, maintenant ? »
Sila posa délicatement sa figurine sur l’étagère de séchage, un banc d’essai pour ses créations avant le baptême du feu. Elle se tourna vers le jeune homme, un sourire énigmatique aux lèvres. « Tu vois de la dureté. Je vois, moi, une étrange forme de libération. Regarde cette argile. » Elle en prit un morceau, frais et malléable. « En cet instant, elle lutte contre ma main. Je lutte contre sa résistance, son inertie, pour lui donner une forme qui accroît ma puissance d’expression, et peut-être la sienne en tant qu’œuvre. Notre relation, à cet instant précis, est une alliance et une opposition. Amie ou ennemie ? Les deux, tour à tour, dans la permutation de chaque geste. »
Hakim regarda ses propres mains, pensant aux croquis qu’il avait déchirés la veille, insatisfait. « Alors l’ami d’hier peut être l’ennemi d’aujourd’hui ? Comme cette esquisse qui me semblait parfaite et que je trouve aujourd’hui mensongère ? »
« Exactement. Et l’ennemi d’hier – la peur de mal faire, la technique qui résistait – peut devenir l’ami d’aujourd’hui, un aiguillon qui te pousse à dépasser ta forme actuelle. » Sila s’assit en face de lui, son visage serein éclairé par la lampe chaude de l’atelier. « Nous ne parlons pas de trahisons humaines, Hakim, mais de la nature dynamique de toute force. L’inspiration est une amie fuyante, la procrastination un ennemi familier. Ton propre talent, parfois, devient un ennemi quand il te cantonne à ce que tu sais déjà faire. Il faut alors lutter pour l’accroître, le forcer à se réinventer. »
Le jeune homme sentit un déclic. La sentence n’était pas un constat cynique sur les relations, mais une carte du territoire intérieur. « Le présent éternel… c’est cet atelier, maintenant, avec ce vent glacé dehors et cette chaleur en nous. Et dans ce présent, la lutte n’est pas une guerre, mais… l’acte de créer. De se créer. »
« Oui. », approuva Sila doucement. « Et regarde autour de nous. » Son geste engloba l’étal où s’alignaient les figurines. « Chacune est le témoin figé d’un de ces présents éternels. Une lutte achevée, une puissance capturée dans la terre cuite. L’amie-Argile, devenue l’ennemie-Résistance, redevenue amie-Forme. Une permutation sans fin. »
Un silence de compréhension s’installa, uniquement troublé par le crépitement d’une bûche dans le poêle. Hakim repensa aux visages de sa vie, à ses enthousiasmes passés, à ses doutes actuels. Ils n’étaient plus des alliés ou des adversaires statiques, mais des énergies en mouvement, participant à la sculpture de son être. Même Sila, en ce moment, était à la fois un refuge et un défi – un ami qui le poussait dans ses retranchements.
« C’est presque une philosophie du potier, finalement », murmura-t-il.
Sila rit, un son clair et chaleureux. « Toute philosophie qui ne prend pas racine dans l’action des mains est un château de brumes. Mon atelier est mon académie. Et toi, aujourd’hui, tu as été l’ami qui m’a permis de clarifier cette pensée, et l’ennemi qui a contesté ma première interprétation. Tu vois ? La permutation est déjà à l’œuvre. »
Dehors, la lumière pâle de décembre commençait à décliner, teintant l’atelier d’un bleu glacial aux fenêtres. Mais à l’intérieur, la forge des idées brillait d’un vif éclat. Hakim sentit une nouvelle puissance, non pas sur les choses, mais sur sa perception même du temps et des liens. Le présent n’était plus une étendue plate, mais un champ de forces vives, un atelier où l’on sculptait sans cesse, avec et contre tout ce qui se présentait. Et dans cette lutte même, résidait une forme étrange et vibrante de paix.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 347 : Un seul souffle
L’atelier de Sila baignait dans une lumière d’hiver particulière, cette clarté basse et rasante qui semblait sculpter chaque objet à son tour, lui offrant un instant de gloire avant de passer au suivant. La chaleur du four à céramique, encore présente bien après sa dernière cuisson, luttait contre le frisson de décembre qui pointait à la vitre. Hakim, en arrivant, avait déposé sur la table un cahier couvert de notes et de croquis, mais aussi d’une fine pellicule de givre qui fondait doucement.
« C’est curieux, observa Sila en modelant la silhouette longiligne d’un oiseau en terre crue. On sent l’année qui tourne, presque physiquement. Comme si le temps n’était pas une ligne, mais… une spirale. On revient à un point similaire, froid et sombre, mais jamais identique. On a changé, l’air a changé. »
Hakim acquiesça, ses doigts encore rougis par le froid extérieur effleurant la page de son carnet. « Je lisais quelque chose, hier, une phrase qui résonne avec ça. Passé, présent et futur, ils n'existaient que comme un seul ; ils respiraient ensemble. Elle vient d’un vieux récit de voyage, au-delà des étoiles. »
Sila suspendit son geste, l’oiseau suspendu entre ses paumes. La sentence s’installa entre eux, prenant sa place au creux de l’atelier comme une pièce rapportée, essentielle.
« C’est cela, exactement, murmura-t-elle. Regarde cette argile. » Elle désigna le bloc informe sur son établi. « Elle est le passé, le souvenir minéral de millénaires de terre et de pluie. Sous mes mains, elle devient présent, une forme qui naît et résiste, qui accepte ou refuse. Et l’oiseau qu’elle sera, une fois cuite et émaillée, c’est déjà son futur, qui guide mes doigts maintenant. Ils ne font qu’un. Le passé ne m’impose pas la forme, le futur ne la vole pas au présent. Ils respirent. Ensemble. »
Hakim sentit la profondeur de ces mots pénétrer sa propre inquiétude. Il était venu avec la sensation familière d’être tiraillé entre les attentes de ses études (son passé de bon élève, le futur hypothétique de sa carrière) et l’envie pure, immédiate, de simplement créer, sans but. « Parfois, j’ai l’impression de trahir l’un pour servir l’autre, avoua-t-il. Comme s’il fallait choisir sa case dans le temps. »
« Et si tu arrêtais de compartimenter ? » proposa Sila, son outil traçant maintenant de légères marques pour figurer les plumes. « Ton passé d’étudiant appliqué n’est pas une prison. Il est la matière, l’argile de ton savoir-faire actuel. Et tes rêves d’artiste libre ne sont pas un mirage lointain. Ils sont le souffle qui anime ton geste aujourd’hui, même sur un exercice technique. Ils respiraient ensemble. Ton anxiété naît quand tu crois qu’ils s’étouffent l’un l’autre. Mais inspire. Laisse le souvenir et l’aspiration se mêler dans le même air. »
Dehors, le ciel pâle et froid commençait à lâcher de légers flocons, les premiers de la saison. Ils dansaient devant la fenêtre, indifférents à la notion d’avant ou d’après, simples présences éphémères et éternelles. Hakim regarda ses croquis, puis la silhouette naissante dans les mains de Sila. Il comprit soudain que sa main qui notait des théories hier, et celle qui griffonnait un détail d’aile ce matin, étaient la même. Une continuité, pas une contradiction.
« Alors, ce climat qui se tourne vers le blanc et le silence… dit-il.
…Il n’est pas une fin, acheva Sila. C’est juste la terre qui retient son souffle, un instant, avant d’expirer vers le printemps. Le futur germe déjà sous la neige. Le présent est ce cocon calme. Le passé, la sève descendue et protégée. Un seul souffle. »
Hakim sourit, la tension en lui relâchée comme un nœud défait. Il ne venait jamais chercher des solutions chez Sila, mais des perspectives. Des façons de réassembler son monde intérieur.
« Je crois, dit-il en ouvrant son cahier à une page vierge, que je vais dessiner cet oiseau. Pas tel qu’il est, ni tel qu’il sera. Tel qu’il respire entre les deux. »
Sila hocha la tête, satisfaite. Elle retourna à sa sculpture, sentant sous ses doigts la mémoire de la terre, la vie de l’instant, et le vol à venir, inextricablement liés, aussi inséparables que le battement et le cœur. Dans l’atelier, seul crépitait le feu mourant du four, tandis que dehors, l’hiver tissait doucement son manteau, unissant hier, aujourd’hui et demain dans un même silence étincelant.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 348 : Cueillir l’ombre et la lumière
Le froid était devenu un personnage à part entière dans l’atelier de Sila. Il se glissait par les interstices des vieilles fenêtres, faisant danser la poussière dans les rais de lumière pâle de ce matin d’hiver. Hakim, enroulé dans un gros pull qui le faisait paraître plus jeune encore, soufflait sur ses doigts avant de saisir délicatement une petite figurine en terre crue. Dehors, le monde semblait s’être contracté, rendu silencieux par une fine couche de givre.
Sila observait le jeune homme, un sourire tranquille aux lèvres. L’année qui se finissait avait laissé sur eux une empreinte subtile, comme une fine couche d’engobe sur une poterie avant la cuisson. Elle travaillait une grande pièce abstraite, évoquant un arbre dénudé, ses doigts cherchant les creux et les reliefs avec une lenteur méditative.
« Le solstice est passé, remarqua-t-elle sans lever les yeux. Les jours vont rallonger, mais le froid, lui, s’installe vraiment. C’est une étrange dualité. On nous annonce le retour de la lumière, alors que nous entrons dans le cœur de l’hiver. »
Hakim posa la figurine. « C’est comme si la nature nous disait : « Mémento mori » — souviens-toi que tu vas mourir — avec toute cette gelée blanche qui fige les choses, avant de chuchoter : « Carpe diem » — cueille le jour présent — avec cette promesse de soleil plus long. » Ses paroles se mêlaient au grésillement doux du poêle à bois.
Sila acquiesça, caressant l’écorce d’argile de sa sculpture. « Cueille le jour présent, justement parce que tu te souviens que tu vas mourir. Les deux ne s’opposent pas. Ils dansent ensemble, comme l’ombre et la lumière sur cette pièce. » Elle fit une pause, laissant le crépitement du feu ponctuer ses mots. « En cette saison, la nature nous montre le Mémento mori de manière flagrante. Tout semble mort, ou endormi. Mais c’est aussi le moment où, paradoxalement, cueillir le jour prend une saveur particulière. Une tasse de thé très chaude, la chaleur de ce poêle, une conversation dans la pénombre de l’atelier… Ce sont des moments précieux parce qu’ils sont fragiles, chaleureux dans un monde froid, et éphémères comme la buée sur la vitre. »
Hakim regarda par la fenêtre. Un oiseau se posa sur une branche nue, faisant tomber une petite averse de cristaux de glace. « Alors, en décembre, Carpe diem ne signifie pas faire de grandes choses, partir à l’aventure… mais plutôt prêter attention à ces petits instants de grâce qui nous maintiennent ? »
« Exactement, approuva Sila. Cueillir le jour, ce n’est pas nécessairement une action héroïque ou flamboyante. C’est parfois simplement accueillir pleinement un silence partagé, ou la beauté d’un paysage monochrome. C’est être présent à la mélancolie même de la saison, sans chercher à la fuir. La conscience de la finitude — le Mémento mori — aiguise le goût de ces présents tranquilles. »
Elle prit un petit bol en céramique, l’un de ses premiers, imparfait, et y versa du thé brûlant pour Hakim. « Cette figurine que tu tenais… je l’ai façonnée il y a dix ans, un jour de grand froid aussi. La tenir aujourd’hui, te la voir manier, c’est une manière de cueillir ce jour passé et de le faire vivre dans le présent. La mémoire et l’instant présent se nourrissent. »
Hakim enveloppa ses mains autour de la tasse, accueillant la chaleur. « Alors nos sentences… ce ne sont pas des garde-fous opposés. C’est un seul et même souffle. Se souvenir de notre fin pour ne pas gaspiller l’infini qui est dans le fini de chaque heure. »
Un rayon de soleil, faible et oblique, traversa soudain la fenêtre, illuminant la vapeur du thé et une partie du visage de Sila. Elle ferma les yeux un instant, baignant dans cette lumière froide. « Voilà, dit-elle doucement. Cueillir cela. Cet instant précis. Le froid sur la joue, la chaleur dans les paumes, la compagnie d’un ami, la silhouette de l’arbre dehors. Le Mémento mori est l’horizon, sombre et nécessaire. Le Carpe diem est le pas que nous faisons, ici et maintenant, dans cette lumière d’hier pâle. »
Ils restèrent ainsi un long moment, à laisser les sentences résonner dans la quiétude de l’atelier, à cueillir délicatement les ombres et les lueurs de ce jour de décembre, sachant, sans tristesse mais avec une acuité nouvelle, que cet instant unique ne reviendrait jamais tout à fait à l’identique.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 349 : Le Temps à prendre
Dans l’atelier de Sila, le froid était un personnage à part entière. Il se glissait par les interstices de la vieille fenêtre, jouait avec les volutes de vapeur du thé à la menthe et semblait même influencer la glaise sur la table de travail, la rendant plus rétive, plus lente à prendre forme. Au-dehors, le monde était saisi par une morsure de gel si précoce et si vive que les branches des arbres craquaient dans le silence de l’après-midi. Ce n’était pas l’hiver doux et gris habituel pour la saison, mais un froid sec et absolu, comme si le climat, fatigué de ses propres excès, avait brusquement basculé dans un excès inverse. Hakim, le jeune étudiant, contemplait ce tableau par la vitre, une tasse chaude entre les mains, le regard perdu dans la blancheur crue qui recouvrait le jardin de Sila.
« On dirait que le monde s’est arrêté de respirer », murmura-t-il, plus pour lui-même que pour son amie.
Sila, occupée à polir les courbes délicates d’une petite figurine d’oiseau en terre cuite, leva les yeux. Elle suivit son regard. « Il ne s’est pas arrêté. Il a juste changé de rythme. Les saisons aussi peuvent être prises de panique, sembler oublier leur chemin. Elles ressemblent alors à ce film étrange que j’ai vu, où une source d’énergie miraculeuse se retournait contre ses créateurs et faisait vaciller la terre entière. Une invention destinée à sauver le monde finissant par le menacer d’un chaos de feu et de séismes. Comme si l’avenir, trop forcé, se rebiffait. »
Elle posa délicatement l’oiseau, dont la forme suggérait moins un envol qu’un repli frileux sur lui-même. « Cela me fait penser à notre rapport au temps. Nous courons après des solutions, des projets, des lendemains hypothétiques, et nous en oublions la matière même du présent. Nous forçons le cours des choses, comme on force une énergie instable, et nous nous étonnons des secousses que cela provoque. »
Hakim se tourna vers elle, quittant le spectacle glacé du dehors. « Alors, comment faire ? Comment… stabiliser le temps ? »
Un sourire sage et un peu triste éclaira le visage de Sila. « En acceptant qu’on ne peut pas tout contrôler. En arrêtant de vouloir réparer le passé ou forger un avenir parfait. » Elle prit une autre motte de terre, chaude et souple sous ses doigts, contrastant avec le froid ambiant. « Nous avons décidé qu’on ne pourrait jamais rattraper le temps passé, alors nous avons décidé de tout donner au temps présent. »
La sentence résonna dans le silence de l’atelier, trouvant un écho immédiat dans l’esprit du jeune homme. Elle ne parlait pas de renoncement, mais d’un don. Un don total, une offrande de toute son attention à l’instant qui fuit.
« Tout donner… », répéta Hakim, méditatif. « C’est comme modeler la terre. Si ma pensée est déjà sur la pièce finie, sur ce qu’en diront les autres, sur l’exposition où elle sera peut-être un jour, mes mains perdent le contact. Elles deviennent maladroites. La forme se dérobe. »
« Exactement », approuva Sila, ses yeux pétillant d’une fierté discrète pour la perspicacité de son ami. « Le passé est comme une pièce cuite. Elle est fixée, immuable. On peut la regarder, en tirer des leçons, mais on ne peut plus en changer la forme. L’avenir, lui, n’est que terre humide et potentielle. Il est trop malléable pour qu’on s’y agrippe. Le seul endroit où nos mains ont vraiment du pouvoir, c’est sur la glaise d’aujourd’hui. Sur cette sensation précise, ici et maintenant. »
Elle lui tendit un bloc d’argile. Hakim le prit. La fraîcheur humide de la matière lui fit presque du bien, ancre tangible dans le moment. Il ferma les yeux un instant, laissant les bruits de l’atelier – le grésillement discret du poêle, le frottement du chiffon de Sila, son propre souffle – le pénétrer. Il chassa l’inquiétude pour son examen de la semaine prochaine, la légère mélancolie d’un souvenir récent, la pression vague d’un futur à construire. Il se concentra sur le poids dans ses paumes, sur la texture fine et granuleuse, sur l’odeur de terre et d’eau.
Sila observait sa concentration retrouvée. « Ce n’est pas de l’insouciance, Hakim. C’est du courage. C’est le courage de dire que cet instant, aussi froid, aussi incertain soit-il, mérite toute la richesse de notre présence. Parce que c’est le seul dont nous sommes absolument certains. Le film dont je parlais montrait des personnages courant partout pour empêcher une catastrophe globale, mais ils étaient tellement dans la course qu’ils en oubliaient de vivre les derniers instants qui leur restaient. Ils ne donnaient rien au présent ; ils le sacrifiaient à un avenir qu’ils espéraient sauver. »
Sous les doigts de Hakim, sans qu’il y ait réfléchi, la terre commença à prendre forme. Ce n’était pas un projet ambitieux, ni même une figure reconnaissable tout de suite. C’était une forme simple, douce, comme un galet usé par la mer ou un nid vide. Une forme qui ne cherchait à être rien d’autre que ce qu’elle était : le témoin de son attention pleine et entière.
« Tout donner au présent… », murmura-t-il à nouveau, tandis que sous ses pouces, la courbe de l’argile s’affinait. « C’est peut-être la seule façon de ne pas avoir l’impression, plus tard, d’avoir tout perdu. Même si le présent est un froid de décembre qui mord la peau. »
Le silence qui suivit n’était plus le même. Il n’était plus habité par la tension du gel extérieur, mais par la chaleur concentrée de deux êtres entiers à ce qu’ils faisaient. L’un polissant la permanence d’un oiseau de terre, l’autre façonnant l’éphémère d’un instant de grâce. En cet après-midi où le climat semblait avoir perdu la raison, ils avaient, ensemble, trouvé le rythme juste. Ils n’essayaient plus de rattraper ou de devancer le temps. Ils l’habitaient, pleinement, en lui faisant le don précieux de leur entière conscience. Et dans l’argile qui répondait docilement à leur touche, il semblait que le temps lui-même, enfin apaisé, leur rendait ce don au centuple.
Fin
L'Étal de Sila et l’ami Hakim
Épisode 350 : Le poids des murmures
Le silence de l’atelier, cette semaine, avait une texture particulière. Il n’était pas léger et propice à la rêverie, mais dense, presque électrique, chargé d’une attente qui n’osait dire son nom. Sila, concentrée sur le polissage d’un grand vase au galbe parfait, semblait écouter autre chose que le frottement doux de la pierre ponce sur la terre cuite. Hakim, assis près de la fenêtre, observait les dernières feuilles rousses qui, poussées par un vent vif et capricieux, dessinaient des spirales éphémères avant de se plaquer contre la vitre. L’air avait tourné, devenu plus tranchant, annonçant les premières menaces de gel. Le climat, désormais, jouait avec les nerfs, hésitant entre une douceur automnale ultime et les prémisses d’un hiver impatient.
Ce fut Sila qui, sans lever les yeux de son travail, brisa le silence d’une voix basse et pensive. « Tu sais, Hakim, j’ai repensé à cette phrase de l’ancien ministre, celle sur la presse. ‘La presse commence par lécher, ensuite elle lâche et, finalement, elle lynche.’ Je l’ai vue écrite quelque part récemment, et elle m’a poursuivie. » Elle posa doucement son outil. « Elle ne parle pas que des journaux, je crois. Elle décrit le mécanisme de toute rumeur, de tout jugement collectif. C’est une danse à trois temps, d’une hypocrisie parfaite. »
Hakim se tourna vers elle, intrigué par la gravité de son ton. Il la connaissait assez pour percevoir qu’il ne s’agissait pas d’une simple réflexion abstraite. « Le léchage, c’est la cour, la séduction, fit-il. On flatte pour approcher, pour obtenir. Comme le vent d’avant-hier, encore doux et caressant. »
« Exactement, approuva Sila. Puis vient le lâchage. Le désintérêt soudain, le retrait. C’est le moment où le vent tombe, laissant un calme lourd et inquiétant. L’objet ou la personne, hier encensée, se retrouve soudain seule, suspendue dans le vide. On ne la porte plus, on l’abandonne à elle-même. Et c’est là que la meute, frustrée de sa proie perdue, se reconstitue pour le troisième acte. » Sa main effleura la surface lisse du vase, comme pour en vérifier l’intégrité face à une tempête invisible. « Le lynchage. La destruction systématique, non plus par l’assaut frontal, mais par l’érosion des murmures, des sous-entendus, des vérités tronquées. C’est le vent glacial d’aujourd’hui qui mord la pierre. »
Un souvenir lui traversa l’esprit, un écho lointain des récits et des chants populaires transmis de génération en génération, où la renommée d’un héros pouvait tout aussi vite se muer en opprobre. Les dengbêj, ces bardes de la tradition orale, savaient aussi bien chanter la gloire que scander la chute. L’histoire était pleine de ces renversements.
« Pourquoi cette pensée aujourd’hui ? » demanda Hakim, doucement.
Sila prit une profonde inspiration, regardant par la fenêtre le ciel bas et plombé. « Parce que j’ai vu ce mécanisme à l’œuvre, tout près. Une artiste, dont on vantait la ‘fraîcheur géniale’ il y a six mois. On l’a portée aux nues, invitée partout. Puis, son travail a été qualifié de ‘répétitif’. Les portes se sont fermées sans un bruit. Et maintenant… maintenant, des articles chuchotent sur son ‘caractère impossible’, sa ‘mégalomanie supposée’. Le lynchage est en cours. On ne critique plus ses œuvres, on sape sa personne. C’est là que la sentence prend tout son sens. »
Hakim sentit un frisson le parcourir, qui n’avait rien à voir avec le froid dehors. « Comment lui faire face ? Comment résister à ça ? »
« Il faut avoir le cœur ancré dans quelque chose de plus solide que l’opinion, répondit Sila avec une fermeté soudaine. Comme cette terre. » Elle tapota le vase à ses côtés. « Elle subit le feu du four, un assaut violent et absolu. Mais si elle a été bien préparée, bien centrée, si son émail est pur, elle en ressort plus forte, plus brillante, définitive. Le feu révèle. Le murmure, lui, cherche seulement à réduire en poussière. Il faut être le vase, pas la feuille morte emportée par le vent. »
Elle se leva et s’approcha de l’étagère où trônaient ses figurines philosophiques. Elle prit entre ses mains une petite sculpture qu’elle avait modelée des semaines plus tôt : une forme humaine, le dos droit, les mains protégeant une flamme minuscule au niveau du cœur. « J’ai failli la briser, cette pièce, un jour de doute. Mais je l’ai gardée. Elle me rappelle que ce qui compte, c’est la lumière qu’on choisit de garder vivante à l’intérieur. Le reste – les léchages, les lâchages, les lynchements – n’est que du bruit autour de la forme. Un bruit qui finit toujours par se taire, laissant la forme, intacte, dans le silence retrouvé. »
Le jour déclinait, estompant les contours de l’atelier. Le vent sifflait toujours, mais il semblait à Hakim que son pouvoir d’intimidation s’était affaibli. La sentence de Villepin, terrible dans sa justesse, ne décrivait plus une fatalité, mais un processus auquel on pouvait survivre. Il regarda Sila ranger sa sculpture avec soin, geste calme et assuré. La leçon de ce jour était là : dans un monde où les climats de l’opinion changent aussi vite que le vent de décembre, la seule forteresse possible se construisait à l’intérieur de soi, faite de patience, de silence et d’un feu personnel soigneusement préservé. L’étal de Sila était plus qu’un lieu de création ; c’était un abri contre toutes les intempéries, réelles ou métaphoriques.
Fin

Sila : L'art de la sagesse modelée
Rencontrez Sila, une céramiste talentueuse dans la mi-trentaine. Un brin philosophe, elle donne vie à des figurines de toutes sortes, chacune portant en elle une part de sa réflexion. Son étal n'est pas seulement un atelier, c'est un carrefour de pensées où l'argile prend forme et les idées s'épanouissent. Sa vision unique du monde enrichit chaque discussion.

Hakim : La quête du savoir à l'écoute
Hakim est un jeune homme du début de la vingtaine, animé par une soif insatiable de connaissance. Il visite régulièrement Sila, non seulement pour admirer ses œuvres, mais surtout pour échanger avec elle sur les grandes questions de la vie. Leurs discussions autour de sentences choisies sont le moteur de cette belle camaraderie, un véritable apprentissage mutuel où la jeunesse rencontre l'expérience.

Des échanges profonds : Le cœur de leur étal
Lorsque vous visitez l'Étal de Sila et l'ami Hakim, attendez-vous à des échanges captivants. Chaque rencontre est l'occasion de jongler avec des sentences, d'en interpréter le sens, et d'en tirer un enseignement partagé. C'est dans ces dialogues que se révèle la richesse de leur amitié et la profondeur de leurs réflexions. Une expérience intellectuelle et humaine à ne pas manquer.
"Cette œuvre est une bouffée d'air frais, une célébration de la camaraderie et de la réflexion. Une tendresse et une profondeur rares."
Un lecteur de La Récolte de Sentences